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Full text of "La tragédie d'un peuple; histoire du peuple acadien de ses origines à nos jours;"

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THOMAS  J.  BATA  LIBRARY 
TRENT  UNIVERSITY 


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Kahle/Austin  Foundation 


https://archive.0rg/details/latragediedunpeuOOOOIauv_IO06 


Cl.  Edit,  Bossard 

STATUE  D’ÉVANGELINE  A  GRAND  PRÉ 
par  le  sculpteur  acadien  Henri  Hébert, 


Émile  LAUVRIÈRE 

DOCTEUR  ÈS  LETTRES 

PROFESSEUR  AGRÉGÉ  DE  L’UNIVERSITÉ 


LA  TRAGÉDIE 

D’UN  PEUPLE 

HISTOIRE  DU  PEUPLE  ACADIEN 

DE  SES  ORIGINES  A  NOS  JOURS 

AVEC  88  ILLUSTRATIONS,  DONT  22  CARTES 
Nouvelle  Édition  revue  et  complétée 

TOME  SECOND 


Grand  Prix  Gobert  de  l’Académie  française 
Médaille  d’or  (Ducros- Aubert)  de  la  Société  de  Géographie 
Prix  d’histoire  de  la  Société  Historique  de  Montréal 


«  AMES  ET  CHOSES  » 
LIBRAIRIE  HENRY  GOULET 

5,  RUE  LEMERCIER,  5 
PARIS 
1924 


♦ 


FSOloÜ-  Ll>cî 


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TOME  SECOND 


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CHAPITRE  XV 


LA  CUREE 

(1755-1760) 

Rapacité  anglaise.  —  Les  bénéficiaires.  —  Les  responsables. 

Pendant  que  disparaissaient  les  victimes,  les  bourreaux 
se  ruaient  à  la  curée  :  chacun  en  prit  pour  son  grade. 
«  Les  soldats  de  la  Nouvelle  Angleterre,  dit  l’Amiral 
Knowles  (8  juillet  1746)  au  temps  où,  gouverneur  de  Louis- 
bourg,  il  les  vit  de  près,  étaient  sales,  paresseux,  entêtés, 
et  tous,  du  général  au  caporal,  des  marchands  de  rhum.  » 
(B.  Murdoch,  II,  87).  Ajoutez  à  propos  des  hommes,  «  et 
des  déserteurs  »  :  pour  un  cas  de  désertion  parmi  les  troupes 
françaises,  si  médiocres  qu’elles  fussent  parfois,  il  y  en  avait 
dix  parmi  les  troupes  anglaises.  C  était  aussi  1  opinion  de 
Wolfe  :  «  Les  Américains,  écrivait-il  à  Lord  Sackille  en  juil¬ 
let  1758,  sont  les  plus  sales  chiens,  les  plus  méprisables 
couards  qu’on  puisse  imaginer.  Il  n’y  a  pas  moyen  de  comp¬ 
ter  sur  eux.  Ils  vous  lâchent  par  bataillons  entiers,  les  officiers 
comme  les  hommes.  Cette  canaille-là  gêne  plus  une  armée 
qu’elle  ne  lui  sert.  »  Des  réguliers  anglais  son  opinion  n’était 
guère  meilleure  :  «  Il  est  fatal  que  trop  d  argent  et  trop  de 
rhum  nuisent  à  la  discipline  d’une  armée.  Il  n  y  a  pas  de 
nation,  je  crois  bien,  qui  ait  paye  si  cher  tant  de  mauvais 
soldats...  L’usage  constant  du  rhum  et  de  la  viande  salée 
ruine  notre  armée.  »  Quant  aux  «  rangers  »,  disaif-il,  «  ils  ne 

valent  guère  mieux  que  de  la  canaille  ». 

Vainement,  on  avait,  mainte  et  mainte  fois,  voulu  faire  de 
ces  soldats  des  colons  ;  «  Ces  soldats  démobilises,  dit  un  rap¬ 
port  anglais,  étaient  ivrognes,  insubordonnés,  fainéants... 

1 


LAUVRIÈRE.  T.  IJ. 


2 


LA  TR AGÉD IE 


Une  fois  qu’on  leur  avait  donné  des  terres,  des  matériaux  de 
construction,  des  outils  et  des  rations  pour  une  année,  ils  sai¬ 
sissaient  la  première  occasion  venue  pour  vendre  leur  conces¬ 
sion  et  mener  une  vie  d’aventures  à  bord  de  quelque  vaisseau 
de  corsaire  ».  Le  dix-huitième  siècle  fut,  en  effet,  l’âge  d’or  de 
la  piraterie  anglaise.  Près  du  fort  Beauséjour  et  le  long  du 
Peticoudiac,  les  soldats  démobilisés  [soldats,  disons-nous,  et 
non  pas  miliciens]  ne  prirent  que  fort  peu  de  terres.  En  1759 
Lawrence  déclara  lui-même  que  ces  soldats  étaient  les  plus 
impropres  des  hommes  à  toute  colonisation  :  «  Tous  ceux  qui 
sont  venus  dans  la  province  depuis  la  fondation  d’Halifax, 
écrit- il  (Th.  Akins.  N.  Sc.  Arch.),  l’ont  quittée  et  sont  devenus 
des  débitants  de  rhum.  »  Et  voilà  les  hommes  qu’on  oppo¬ 
sait  et  qu  on  voulait  substituer  aux  honnêtes,  sobres  et  labo¬ 
rieux  paysans  acadiens.  Aussi  cette  colonisation  militaire 
échoua-t-elle  tant  sur  les  bonnes  terres  de  Beauséjour  que 
sur  les  mauvaises  terres  d’Halifax.  Leurs  Seigneuries  du 
Commerce  s’en  plaignirent  à  Lawrence  dès  juillet  1756. 

Ces  soudards  avaient,  disons-nous,  d’autres  goûts  :  il  y 
avait  dans  les  maisons  acadiennes,  outre  d’abondantes  pro¬ 
visions  de  toute  nature,  quelques  barriques  de  vin  de  France 
chèrement  achetées  aux  marchands  de  Louisbourg  :  elles  ne 
furent  pas  toutes  la  proie  des  flammes  ;  on  devine  les  orgies 
et  les  excès  qui  en  résultèrent  parmi  cette  soldatesque  gros¬ 
sière.  «  Vous  savez  que  nos  soldats  détestent  les  Acadiens, 
écrivait  Murray  à  Winslow,  et  que,  pour  peu  qu’ils  en  trouvent 
le  moindre  prétexte,  ils  les  tueront.  »  (Arch.  Can.  Rapp.  1905, 
II).  Dès  la  prise  de  Beauséjour,  ils  avaient,  avons-nous  vu, 
fait  périr  sous  les  coups  de  fouet  une  douzaine  de  femmes 
acadiennes  et,  près  de  la  rivière  Saint-Jean,  «  dépecé  comme 
viande  de  porc  »  quatorze  Indiens.  Maintenant,  pour  assouvir 
leurs  pires  instincts,  ils  avaient  mieux  que  des  prétextes  ; 
ils  avaient  des  encouragements  :  car  le  14  mai  1756  Lawrence 
avait  mis  à  prix  les  têtes  indiennes  :  hommes,  femmes  et 
enfants  ;  et,  de  connivence  avec  les  officiers,  les  soldats  con¬ 
fondaient  systématiquement  Acadiens  et  Indiens.  Qu’on  se 
rappelle  les  incidents  du  Cap  de  Sable  et  les  arguties  du  colo¬ 
nel  Wilmot.  Quand  au  cours  d’une  battue  militaire  surgissait 
quelque  pauvre  outlaw  français,  hâve  et  déguenillé,  on  l’abat¬ 
tait  d’une  balle  comme  du  gibier,  ou  plutôt  comme  un  chien 


LA 


CURÉE 


3 


enragé.  Plusieurs  furent  ainsi  tués,  cibles  vivantes,  lorsqu’ils 
traversaient  à  la  nage  la  rivière  de  Peticoudiac. 

Les  officiers  ne  valaient  guère  mieux  que  leurs  hommes, 
qu’ils  encourageaient,  du  reste,  ou  couvraient  :  eux  aussi 
faisaient  leurs  affaires.  Entre  leurs  copieuses  libations,  le  colo¬ 
nel  Winslow  et  Murray  se  livraient  à  une  sorte  de  chasse  aux 
chevaux  aussi  facile  que  fructueuse.  Leur  grand  chef  Law¬ 
rence  avait,  dès  les  premiers  jours  de  septembre,  chargé  une 
sorte  de  maquignon  suisse  ou  jersiais,  Moïse  (alias  Moses)  de 
Les  Derniers,  de  lui  procurer  pour  son  usage  personnel  les  six 
meilleurs  chevaux  qu’il  pût  trouver  dans  les  écuries  acadien¬ 
nes.  Aussitôt  nos  deux  officiers  se  mirent  en  campagne  pour 
satisfaire  sans  frais  ce  précieux  goût  qu’avait  le  grand  dispen¬ 
sateur  de  postes  et  faveurs  pour  de  belles  montures  qui  ne 
coûtent  rien.  Nous  avons  déjà  signalé  l’esprit  flagorneur  de 
Winslow  ;  voici  celui  de  Murray  :  «  Je  n’ai  pas  encore  réussi  à 
trouver,  écrit-il  le  3  septembre  1755,  quoi  que  ce  soit  qui 
puisse,  à  mon  gré,  convenir  à  Son  Excellence  ;  mais  on 
m’apprend  aujourd’hui  qu’un  certain  Armand  Gros,  de  Grand’ 
Pré,  possède  un  cheval  noir  qui  ferait  tout  à  fait  son  affaire, 
m’assure-t-on,  comme  cheval  de  selle.  »  (Arch.  Can.  Rapp. 
1905,  II).  Telles  étaient  les  nobles  préoccupations  de  ces  Mes¬ 
sieurs,  quand  il  s’agissait  de  veiller  à  cette  laborieuse  dépor¬ 
tation  de  tout  un  peuple  qu’on  devait,  paraît-il,  ne  pas 
démembrer  :  on  commençait  par  dépouiller  ce  peuple  pour 
faire  la  cour  au  seigneur  et  maître.  Disons  tout  de  suite  que 
pour  leur  zèle  l’honnête  Winslow  fut  plus  tard  nommé  juge 
en  chef  dans  son  pays  natal,  que  Monckton,  avant  d’être 
promu  général,  eut  l’honneur  de  gouverner  la  Nouvelle  Écosse 
en  l’absence  de  Lawrence,  etc... 

Du  reste,  le  mot  d’ordre  venait  de  haut  :  «  Je  ne  manquerai 
aucune  occasion,  écrivait  aux  Lords  de  l’Amirauté  (15  no¬ 
vembre  1753)  le  commodore  Spry  qui  succéda  à  Boscawen, 
j’emploierai  tous  lej  moyens  qui  sont  en  mon  pouvoir  pour 
réduire  les  habitants  français  à  la  détresse.  »  Or,  à  l’heure 
même  où  les  soldats  anglais  étaient  encouragés  par  leurs  chefs 
militaires  et  politiques  à  tant  de  violence  à  l’égard  des  Aca¬ 
diens  et  autre  Français  qu’on  accusait  de  tous  crimes,  le 
colonel  Washington  trouvait  en  1756  sur  l’un  des  prisonniers 


4 


LA  TRAGÉDIE 


ces  ordres  du  commandant  français  :  «  Le  sieur  Douville 
emploiera  tous  ses  talents  et  tout  son  crédit  à  empêcher  les 
sauvages  d’user  d’aucune  cruauté  sur  ceux  qui  tombent  entre 
leurs  mains.  L’honneur  et  l’humanité  doivent  en  cela  nous 
servir  de  guides.  »  ( Pensylvania  Archives,  p.  600).  Ajoutons 
encore  qu’en  1757  des  instructions  analogues  étaient  trouvées 
dans  la  poche  d’un  cadet  français  tué  près  du  fort  Cumber¬ 
land,  ci-devant  Beauséjour  :  «  Supposé  qu’il  fasse  des  prison¬ 
niers,  il  empêchera  que  les  sauvages  de  son  détachement 
n’exercent  à  leur  égard  aucune  cruauté  de  fait.  »  (Massach. 
Hist.  Soc.  ;  march  29,  1856).  De  quel  côté  étaient  vraiment 
«  l’Honneur  »  et  «  l’Humanité  ?  »  du  côté  des  victimes  calom¬ 
niées  ou  du  côté  des  payeurs  de  scalps  acadiens  et  des  bour¬ 
reaux  soi-disant  indignés  ? 

Tout  ne  fut  pas  détruit  par  l’incendie,  avons-nous  vu  : 
nombre  d’Acadiens,  dupes  des  promesses  anglaises,  étaient  si 
sûrs  de  revenir  plus  tard  chez  eux,  que  dit  le  secrétaire  du 
Conseil,  Bulkeley,  «  au  lieu  d’emporter  avec  eux  leurs  effets 
et  leur  argent,  ils  en  remplirent  des  coffres  et  des  vases  qu’ils 
enfouirent  dans  la  terre  ou  déposèrent  au  fond  des  puits  ; 
après  leur  départ,  ces  effets  et  des  sommes  considérables 
d’argent  furent  retrouvés  par  les  Anglais.  »  Dès  lors,  en  effet, 
durent  être  découverts  quelques  gros  magots  de  beaux  écus 
de  Louisbourg. 

Le  bétail,  toutefois,  constituait  la  plus  grosse  part  de  la 
fortune  mobilière  des  Acadiens.  Le  tableau  suivant  en  fait 
foi  :  il  montre  à  quel  degré  de  prospérité  en  étaient,  à  force  de 
labeur,  arrivés  certains  Acadiens  des  Mines  ;  il  n’explique  que 
mieux  l’envieuse  cupidité  de  rivaux  sans  vergogne  : 


Bœufs 

Vaches 

Veaux 

Moutons 

Porcs 

Chevaux 

Charles  Lebrun 

4 

14 

31 

50 

22 

1 

Jean-B.  Daigre 

6 

14 

22 

28 

34 

2 

Charles  Granger 

6 

12 

16 

74 

20 

2 

René  Aucoin 

6 

9 

12 

90 

22 

3 

Germain  Richard 

6 

8 

11 

86 

20 

2 

Pierre  Landry 

6 

8 

7 

20 

16 

Claude  Trahan 

4 

5 

7 

20 

20 

4 

Baptiste  Sapin 

6 

7 

15 

40 

25 

4 

J. -B.  Leblanc 

4 

7 

9 

30 

11 

2 

Michel  Boudrot 

4 

5 

2 

19 

70 

1 

LA  CURÉ  E 


5 


Le  cheptel  acadien  avait  donc  une  valeur  considérable  : 
Eaynal  suppose  200.000  têtes  de  bétail  ;  Rameau  estime 
130.000.  Si,  d’après  Winslow,  les  2.300  ou  plutôt  2.743  habi¬ 
tants  de  Grand’Pré  et  des  environs  possédaient  21.213  bêtes 
(soit  7.833  bovins,  8.090  ovins,  4.197  porcs,  492  chevaux),  on 
peut  calculer  avec  Édouard  Richard  que  les  13.000  habitants 
de  l’Acadie  possédaient  environ  118.000  têtes  de  bétail  dont 
43.500  bêtes  à  cornes,  48.500  moutons,  23.500  porcs  et 
2.800  chevaux.  Un  habitant  d’Halifax  en  ce  temps-là  estima 
leur  valeur  marchande  à  20.000  livres  sterling,  soit 
500.000  francs,  de  nos  jours  environ  deux  millions.  De  ce 
magnifique  butin  «  confisqué,  disait-on,  par  la  couronne  », 
tout  n’alla  pas,  comme  l’avait  annoncé  Lawrence,  au  ravi¬ 
taillement  des  troupes  et  de  la  flotte  ;  sur  ces  dépouilles 
opimes  s’abattit  une  nuée  de  spéculateurs  d’Halifax  et  de 
Boston,  qui  menait  à  la  curée  le  trop  expert  Saül.  Ce  Saül 
et  son  compère  Baker  eurent  beau  dire,  pour  leur  défense  et 
celle  de  leurs  complices,  qu’une  moitié  du  bétail  fut  employée 
à  la  nourriture  des  troupes  et  l’autre  à  Halifax  :  ce  qui  est 
bien  vague  ;  nous  n’en  avons  pas  moins  des  affirmations 
contraires  : 

«  Une  grande  quantité  du  bétail  français  a  été  donnée  à  des 
favoris,  dit  Ferdinand  John  Paris,  d’Halifax,  le  4  février  1758... 
On  a  pris  aux  Français  pour  20.. 000  livres  au  moins  de  bétail, 
de  porc,  de  rhum,  de  mélasse,  etc...  On  devrait  faire  une  en¬ 
quête  pour  savoir  ce  que  tout  cela  est  devenu  :  car  la  popula¬ 
tion  n’en  a  pas  tiré  le  moindre  profit.  »  (Brit.  Mus.  Mss.  A. 
Brown’s  Coll.  Add.  19.071-72). 

«  Le  cheptel  des  Acadiens  fut  pris  pour  des  usages  privés, 
dit  un  réquisitoire  de  1757  [Ibid.]  ;  à  notre  connaissance, 
rien  qu’à  Piziquid  3.600  porcs  et  près  de  1.000  bovins  furent 
tués,  empaquetés  et  expédiés  par  eau.  Ce  qui  se  passa  aux 
autres  forts  reste  un  mystère  ;  d’une  grande  somme  il  n’a  été 
rendu  aucun  compte.  Lawrence  et  son  commissaire  [Saül] 
sont  maintenant  fort  en  peine  pour  dissimuler  cette  fraude 
criante...  Il  est  possible  qu’il  [Lawrence]  produise  des  pièces 
justificatives  pour  couvrir  toutes  ces  fautes  :  car,  si  les  pièces 
authentiques  manquent,  il  a  sous  la  main  des  subordonnés  qui, 
habitués  à  ce  genre  de  travail,  savent  les  remplacer.  » 

Eux  et  leurs  complices  trouvèrent  finalement  un  bon 
moyen  :  ils  supprimèrent  tous  les  comptes  de  cette  affaire  ;  il 
n’en  reste  plus  trace  dans  les  archives  d’Halifax.  Dès  le 


6 


LA  TRAGÉDIE 


24  mars  1760,  un  certain  Richar  Cumberland  se  plaint  que 
les  sommes  provenant  de  la  ventedu  bétail  n  e  furent  jamais 
créditées. 

Vis-à-vis  de  leurs  complaisantes  Seigneuries  du  Com¬ 
merce,  Lawrence  se  tira  d’affaire  par  une  explication  banale  : 
«  J’ai  donné  une  partie  du  bétail  à  ceux  des  colons  anglais  qui 
sont  le  mieux  à  même  de  l’entretenir  cet  hiver.  »  On  devine 
tout  ce  que  cette  phrase  anodine  peut  cacher  de  corruption 
et  de  gabegie.  Une  certaine  quantité  du  bétail  fut,  en  fait, 
donnée  aux  habitants  de  Lawrencetown  fondée  en  1754  sur 
une  concession  de  20.000  acres  à  quatre  lieues  d’Halifax.  Les 
Allemands  de  Lunenburg  furent  particulièrement  gavés  pour 
neuf  ans  ;  dès  1755,  une  bande  de  50  soldats  voulut  leur  ame¬ 
ner  120  bovins  et  nombre  de  chevaux  ;  mais  elle  s’y  prit  si 
mal  que  60  bovins  seulement  arrivèrent  à  bon  port.  —  Ces  stu¬ 
pides  autant  que  cupides  spoliateurs  avaient,  selon  la  formule 
populaire,  les  yeux  plus  grands  que  le  ventre  ;  ils  ne  purent 
tout  consommer  ni  tout  emporter.  Après  avoir  raflé  ce  qui 
restait  de  fruits,  de  volailles  et  de  récoltes,  ils  ne  parvinrent 
à  évacuer  tout  le  bétail  ni  par  terre  ni  par  mer.  «  Il  est  éton¬ 
nant,  écrit  le  25  octobre  1757,  un  officier  français  de  Louis- 
bourg,  Surlaville,  que  dans  l’Acadie,  toute  dévastée  qu’elle 
soit,  l’on  retrouve  encore  des  boeufs.  »  (B.  de  Beaumont,  Der¬ 
niers  jours  de  l’Acadie ).  Pendant  des  années,  les  survivants  du 
«  grand  dérangement  »,  lit-on,  firent  des  incursions  dans  la 
péninsule  pour  s’emparer  du  bétail  qui  errait  encore.  Plus 
tard,  verrons-nous,  quand  vinrent  de  nouveaux  colons,  ils 
furent  stupéfaits  de  trouver  aux  abords  des  forêts  d’énormes 
amas  d’ossements  :  c’étaient  les  quelettes  des  malheureuses 
vaches  et  brebis  qui,  faute  de  soins,  étaient  mortes  là  de  froid 
et  de  faim. 

«  Bien  d’autres  énormités  furent  accomplies,  dit  le  réqui¬ 
sitoire  de  1757,  tant  pour  le  ravitaillement  des  petits  groupe¬ 
ments  anglais  que  pour  l’affrètement  des  navires  »  :  des  mal¬ 
versations  telles  qu’appropriation  injustifiée  de  10.000  livres 
de  marchandises  (dont  30.000  gallons  de  rhum)  au  fort  de 
Beauséjour,  détournement  de  30.000  livres  destinées  aux 
fortifications  d’Halifax,  «  double  paiement  de  salaires  »  et 
autres  «  combinaisons  ingénieuses  ».  (Brit.  Mus.  Mss.  Add. 
19.071-2).  Bref,  abominable  à  tous  les  points  de  vue,  cette 


LA  CURÉE 


7 


déportation  des  Acadiens  qu’avaient  successivement  envisagea 
et  recommandée  le  riche  prébendaire  Philipps  et  le  suspect 
agioteur  Craggs  fut  exécutée  par  le  prévaricateur  Lawrence. 
Malhonnête  en  son  principe,  la  politique  d’intérêt  bien  entendu 
aboutissait  tout  naturellement  au  vol  comme  au  crime. 

Quant  aux  terres,  mêmes  mobiles,  mêmes  procédés  ou  peu 
s’en  faut.  On  a  trop  dit  que  l’évacuation  des  Acadiens  fut  une 
simple  mesure  de  guerre,  le  déblaiement  d’un  terrain  d’opéra¬ 
tions  militaires  encombré  de  gens  suspects.  Ce  fut  bien  plus 
encore  une  flibusterie  territoriale  déterminée  par  une  cupidité 
insatiable,  provoquée  par  l’irrésistible  appât  des  «  meilleures 
terres  du  pays.  » 

«  On  ne  saurait  trop  vanter  la  fertilité  du  sol  de  Horton  et  de 
Cornwallis,  dit  le  Dr  A.  W.  Eaton  en  son  Histoire  du  Comté  du 
Roi  (1910).  Outre  les  50.000  acres  de  superbes  terres  endiguées 
que  possèdent  ces  cantons,  riches  alluvions  conquises  sur  la 
mer,  il  y  a  peut-être  70.000  acres  de  hautes  terres  cultivées 
où  se  récoltent  d’abondantes  moissons  de  céréales,  où  des 
vergers  produisent  des  fruits  magnifiques  :  poires,  pommes 
et  prunes.  [Comme  la  marée  dépose  deux  fois  par  jour  sa  couche 
de  sédiments  fertilisants],  certaines  portions  des  «  marais  »  de 
Cornwallis,  d’Annapolis,  de  Grand  Pré,  de  Cumberland  n’ont 
depuis  près  de  deux  siècles  cessé  de  produire  chaque  année 
par  acre  deux  à  trois  tonnes  du  meilleur  foin.  On  fait  deux 
récoltes  par  an  sans  qu’aucun  engrais  soit  jamais  nécessaire.  » 

En  1910,  le  Dr  Eaton  estimait  à  un  million  de  dollars  par 
an  le  revenu  des  seules  régions  de  Grand  Pré,  de  Pisiguid  et 
de  la  rivière  aux  Canards.  Comment  pareil  pays  de  cocagne,  où 
fruits  et  légumes  abondaient  tout  comme  les  foins  et  les 
céréales,  n’aurait-il  pas  au  plus  haut  point  excité  la  convoitise 
de  colons  affamés,  particulièrement  celle  des  miliciens  de 
Winslow  et  autres,  qui,  tout  en  procédant  à  l’évacuation  de 
leurs  victimes,  calculaient  le  profit  qu’il  y  aurait  à  échanger 
contre  ces  excellentes  terres  en  plein  rapport  leurs  maigres 
friches  de  Nouvelle  Angleterre  ? 

Une  des  cyniques  raisons  invoquées  par  Lawrence  en  faveur 
de  l’éviction  des  Acadiens  tendait  précisément  à  ce  but. 
Dès  le  1er  août  1754,  il  en  voulait  aux  Acadiens  d’être  «  les 
possesseurs  de  la  plus  grande  et  de  la  meilleure  partie  des 
terres  de  la  province  ».  «  L’évacuation  des  habitants,  ajoute- 


8 


LA  TRAGËD IE 


t-il  le  15  octobre  1755,  nous  fournira  une  grande  quantité 
de  bonnes  terres  toutes  prêtes  à  la  culture...  Aussitôt  que 
ces  Français  seront  partis,  je  ferai  de  mon  mieux  pour  attirer 
du  continent  des  colons  qui  occuperont  ces  terres  ».  Les  meil¬ 
leures  d’entre  elles,  entre  autres  celles  de  Pisiguid,  dit  Hali- 
burton,  furent  dès  le  départ  des  occupants,  attribuées  à  des 
«  résidents  d’Halifax  ».  II  se  trouva  que  la  plupart  étaient 
précisément  des  créatures  de  Lawrence  et  en  particulier  des 
membres  de  ce  fameux  Conseil  de  Sa  Majesté  qui  avait  à 
l’unanimité  voté  la  déportation  des  Acadiens.  A  qui  pareille 
mesure  pouvait-elle  mieux  profiter  qu’à  ceux-là  qui  en  avaient 
le  mieux  compris  l’opportunité  ?  20.000  arpents  des  meil¬ 
leures  terres  des  Mines  et  de  Chignectou  furent  donc  octroyés 
par  le  généreux  gouverneur  à  ses  complices  de  la  première 
heure,  entre  autres  au  juge  Belcher  qui  avait  juridiquement 
condamné  les  Acadiens,  au  maître  arpenteur  Morris  qui  avait 
organisé  le  guet-apens,  à  l’ancien  employé  suisse  Deschamps 
promu  magistrat  pour  ses  fourberies  des  Mines,  à  l’omni¬ 
présent  commissaire  Saül,  etc.  A  vrai  dire,  en  1760,  les  Sei¬ 
gneurs  du  Commerce,  étonnés  de  tant  de  munificence,  rédui¬ 
sirent  à  5.000  arpents  ces  concessions  seigneuriales  et  plus 
tard  répartirent  le  reste  moins  prodiguement  entre  de  nobles 
lords,  comme  le  secrétaire  d’État  Egremont,  les  Wilmot,  à 
des  amiraux  comme  Boscawen  et  Colville  qui  pourvurent  ainsi 
leurs  filles,  à  des  généraux  comme  Haldimand  et  d’autres 
officiers,  en  récompense,  nous  l’espérons,  de  bons  et  loyaux 
services,  à  moins  que  ce  ne  fût  pour  s’assurer  leur  complai¬ 
sante  complicité,  en  tout  cas  aux  dépens  de  pauvres  gens  qui 
n’en  pouvaient  mais. 

Lawrence  offrit  les  autres  concessions  aux  colons  de  la 
Nouvelle  Angleterre  :  il  ne  pouvait  guère  faire  moins  en  faveur 
d’un  pays  qui,  en  cette  énorme  opération  de  flibusterie, 
avait  fourni  sans  compter  l’or,  les  hommes,  les  bateaux  et  les 
encouragements  de  toute  nature  :  fructueux  placement  ! 
La  New-York  Gazette  dès  le  25  août  1755,  la  Pennsylvania 
Gazette  dès  le  4  septembre  publiaient  la  lettre  suivante 
d’Halifax  en  date  du  9  août,  donc  antérieure  à  la  déporta¬ 
tion  même  : 

«  Nous  formons  actuellement  le  noble  et  grand  projet  [rien 
de  moins]  de  chasser  de  cette  province  les  Français  neutres 


LA  CURÉE 


9 


qui  ont  toujours  été  nos  ennemis  secrets  [démenti  par  Masca- 
rène]  et  ont  encouragé  nos  sauvages  à  nous  couper  la  gorge 
[accusations  mensongères  destinées  à  excuser  le  crime  et  à 
exaspérer  ces  Néo-Anglais  contre  les  Acadiens].  Si  nous  pouvons 
réussir  à  les  expulser,  cet  exploit  sera  le  plus  grand  qu’aient 
accompli  les  Anglais  en  Amérique  :  [serait-ce  donc  vrai  ?] 
car,  au  dire  de  tous,  dans  la  partie  de  la  province  que  ces 
Français  habitent,  se  trouvent  les  meilleures  terres  du  monde. 
Nous  pourrions  ensuite  mettre  à  leurs  places  de  bons  fermiers 
anglais  et  nous  verrions  bientôt  grande  abondance  de  produits 
agricoles  dans  cette  province.  » 

Dès  1754,  Lawrence  avait  fièrement  fondé,  avons-nous  vu, 
sur  un  territoire  de  20.000  acres  à  quatre  lieues  d’Halifax 
sa  propre  ville  Lawrencetown  qu’il  pourvut  généreusement  de 
bétail  acadien.  Mais,  pendant  trois  ou  quatre  années,  la  pré¬ 
sence  de  quelques  malheureux  Acadiens  errant  dans  la  pres¬ 
qu’île  et  le  voisinage  de  Boishébert  dans  l’isthme  à  la  tête  d’une 
poignée  de  soldats  et  de  quelques  bandes  d’indiens  suffirent 
à  tenir  en  respect  la  lâche  avidité  des  spoliateurs  anglo-saxons; 
les  miliciens  de  la  Nouvelle  Angleterre  eux  mêmes  ne  vou¬ 
laient  pas  rester  en  pays  si  peu  sûr.  Lawrence  se  plaignit 
piteusement  aux  Lords  du  Commerce  d’un  si  déplorable  état 
de  choses.  A  quoi  bon  si  coûteuse  et  si  criminelle  déportation  ? 
Les  nobles  Lords  s’irritèrent  d’abord  (8  juillet  1756),  puis  ils 
se  résignèrent  (10  mars  1757)  : 

«  Nous  sommes  entièrement  de  votre  avis  :  dans  la  situation 
actuelle,  en  une  province  harcelée  par  les  hostilités  des  Fran¬ 
çais  et  des  Indiens,  il  serait  vain  de  tenter  d’attirer  des  gens 
endurcis  et  actifs  loin  de  possessions  dont  ils  jouissent  en 
paix  pour  les  installer  en  un  pays  exposé  à  toutes  les  déti  esses 
et  à  toutes  les  calamités  que  peut  causer  l’ennemi  le  plus 
acharné  et  le  mieux  informé  de  l’état  des  lieux  ;  nous  ne  désirons 
donc  ni  ne  voulons  insister  sur  cette  mesure  auprès  de  vous 
qu’autant  que  les  temps  et  les  circonstances  le  permettront. 

A  toutes  les  belles  avances  de  Lawrence,  le  gouverneur  du 
Massachusetts  lui-même,  en  effet,  avait  tout  d  abord  fait  la 
sourde  oreille  (février  1756)  :  il  prétextait  la  guerre  qui  sévis¬ 
sait  ;  il  blâmait  l’absence  de  gouvernement  représentatif  en 
Nouvelle  Écosse  ;  on  était  si  libéral  en  Nouvelle  Angleterre  ! 
Ce  précieux  mode  de  gouvernement  ayant  été  enfin  instauré 
en  1758  à  raison  de  19  membres  élus  (dont  4  pour  Halifax), 
on  feignit  de  ne  plus  craindre  «  une  majorité  d’électeurs 


10 


LA  TRAGÉD IE 


étrangers.  »  Dès  lors,  dit  Haliburton,  «  commença  à  couler  de 
manière  régulière  et  continue  le  courant  d’émigration  venu 
des  colonies  du  continent  ».  Enfin,  pour  rassurer  les  usurpa¬ 
teurs  contre  toutes  revendications  acadiennes,  une  loi  fut 
en  1759  votée  et  promulguée  par  la  Chambre  législative,  le 
Conseil  d’Halifax  et  Lawrence,  déclarant  nulle  toute  action 
intentée  par  des  Français  en  vue  du  recouvrement  de  leurs 
biens  immobiliers  :  c’était  la  suprême  violation  du  traité 
d’Utrecht  qui  avait  assuré  aux  Français  la  possession  de 
leurs  terres. 

L’appel  à  la  curée  était  des  plus  alléchants.  «  20.000  familles, 
déclare  Lawrence  aux  Lords  du  Commerce  (9  nov.  1757), 
pourraient  s’établir  commodément  dans  les  cantons  de  Chi- 
gnectou,  de  Cobequid,  des  Mines,  de  Pigiguit  et  d’Annapolis... 
Maintenant  que  sont  chassés  de  Nouvelle  Écosse  les  Français 
qui  en  entravaient  le  développement,  on  peut  en  peupler  les 
terres  comme  il  faut.  »  «  100.000  acres  de  terres,  dit  une  ron¬ 
flante  proclamation  (12  octobre  1758),  qui,  au  cours  du  der¬ 
nier  siècle,  ont  produit,  sans  discontinuer  et  sans  engrais, 
froment,  orge,  avoine,  chanvre,  lin,  etc...  et  plus  de  100.000 
autres  acres  de  hautes  terres  défrichées,  pourvus  de  bonne 
herbe,  aménagés  en  vergers,  ornés  de  jardins  ;  le  tout  si  bien 
réparti  que  chaque  fermier  peut  avoir  une  juste  proportion 
de  terre  arable,  de  pâturage  et  de  bois.  »  Et  voilà  comment  les 
Acadiens  entravaient  le  développement  de  la  colonie  ! 

A  ce  propos  n’oublions  pas  de  démentir  une  fois  pour  toutes 
cette  inepte  calomnie.  Les  Anglais  ont,  en  effet,  sans  cesse 
reproché  aux  Acadiens  de  ne  pas  défricher  les  hautes  terres. 
Or,  confirmant  la  susdite  déclaration,  Charles  Morris  en  son 
rapport  de  1762  estime  à  2.000  acres  les  hautes  terres  défri¬ 
chées  à  Annapolis,  à  1.000  celles  de  Granville,  à  2.000  celles 
de  la  Rivière  aux  Habitants,  à  3.000  celles  des  Mines,  à  3.000 
celles  de  Cobeguid,  à  200  celles  du  Cap  de  Sable,  à  600  celles 
de  Sainte-Anne  sur  le  Saint-Jean,  sans  parler  de  celles  de 
l’isthme,  soit  en  tout  plus  de  12.000  acres. 

Une  proclamation  du  11  janvier  1759  précise  les  conditions 
de  concession  :  «  Chaque  canton  se  composera  de  100.000  acres  ; 
...  de  la  meilleure  terre  possible,  labours  et  prairies...,  avec 
rivage  de  mer...,  rivières...  et....  bois...  ;  exemption  d’im¬ 
pôts  pendant  dix  ans...  ;  puis  un  shilling  par  an  pour  50  acres 


LA  CURÉE 


11 


à  chaque  membre  de  famille...  ;  mais  en  dix  ans  mise  en  valeur 
de  toute  la  concession...  ;  liberté  de  conscience  pour  tous, 
sauf  pour  les  catholiques...  »  On  promet  aux  immigrants, 
outre  la  gratuité  du  transport,  le  don  de  semences  et 
d’armes,  oui,  ces  armes  qu’on  avait  refusées  aux  Acadiens. 

A  New-York  les  agents  de  recrutement  furent  les  associés 
Delancey  et  Watts,  dont  le  premier  finit  par  s’établir  à  Anna- 
polis.  L’inévitable  Hancock  fut  à  Boston  le  grand  recruteur 
colonial  de  la  Nouvelle  Écosse  :  heureux  homme  !  qu’on 
émigre  ou  qu’on  immigre,  à  lui  tous  les  profits.  Si  disqualifiée 
qu’elle  fût,  en  effet,  cette  compagnie  Apthorp  et  Hancock, 
tant  par  la  déportation  des  victimes  que  par  l’importation  des 
usurpateurs,  réalisa  en  cotte  double  exploitation  du  crime  un 
profit  qu’en  mars  1760  on  estimait  à  plus  de  8.427  livres 
anglaises,  soit  plus  de  200.000  livres  françaises  ;  avec  cet 
argent  malpropre  fut  bâtie  la  fameuse  maison  historique  de 
Beacon  Street  à  Boston. 

Dès  lors  affluent  les  demandes  de  concession  en  ce  paradis 
volé  :  «  on  en  fait  tous  les  jours  »,  dit  Lawrence.  «  Des  agents 
délégués  par  des  centaines  de  familles  associées  du  Connec¬ 
ticut  et  de  Rhode  Island,  écrit-il  aux  Lords  of  Trade  (20  avril 
1759),  sont  venus  pour  visiter  la  Baie  de  Fundy  et  y  choisir 
des  terres.  Je  me  propose  de  les  y  envoyer  dans  quelques  jours 
sur  un  des  navires  de  la  colonie  avec  l’arpenteur  en  chef 
[Charles  Morris].  Il  les  ramènera,  j’en  suis  sûr,  enchantés... 
Ils  n’ont  qu’à  voir  la  terre  pour  s’en  éprendre.  »  De  l’agent  du 
Rhode  Island  on  ne  sait  pas  grand’chose  ;  mais  les  quatre 
du  Connecticut,  qui  représentaient  une  association  de  330  mem¬ 
bres,  firent  aussitôt  choix  de  la  région  de  Grand  Pré  et  de  la 
Rivière  aux  Gaspereaux  ;  on  y  créa  un  canton  de  100.000  acres 
pour  200  familles  recevant  500  acres  chacune  ;  de  même  à 
Pigiguid  un  canton  de  100.000  acres  pour  150  familles.  Ainsi 
furent  constitués  en  mai  les  cantons  de  Horton  et  de  Corn- 
wallis.  Le  21  mai,  deux  agents  du  Connecticut  promirent 
d’amener  50  familles  dès  le  mois  d’octobre  suivant  et  50  en 
septembre  1760.  Dans  les  six  premiers  mois  de  1759,  133  con¬ 
cessionnaires  de  Nouvelle  Angleterre  s’inscrivirent  pour  le 
canton  de  Yarmouth  (Pobomcoup).  En  juin  fut  constitué 
le  canton  de  Granville  près  d’Annapolis  ;  en  juillet,  celui 
d’Onslow  à  Cobequid  et  celui  de  Chignectou  près  de  Beau- 


12 


LA  TRAGËD IE 


bassin.  Un  comité  du  Connecticut  vint  le  19  juillet  et 
revint  le  28  septembre,  obtenant  dans  le  canton  de  Cumber¬ 
land  des  concessions  pour  50  familles  la  première  année,  75  la 
deuxième  et  75  la  troisième.  «  De  vastes  espaces  de  terre  libre 
au  fond  de  la  Baie  de  Fundy,  déclare  fièrement  Lawrence  à 
l’Assemblée  législative  (1er  août  1759),  ont  été  accordés  à  de 
riches  et  actifs  fermiers.  On  m’accable  de  nouvelles  demandes 
plus  vite  que  je  ne  puis  préparer  les  titres  de  concession, 
et  je  ne  doute  pas  qu’un  bon  peuplement  de  l’ensemble  ne 
satisfasse  nos  désirs  les  plus  vifs  et  les  plus  ardents.  » 

Les  gens  du  Massachusetts  sont  pris  de  fringale  aussi.  Rien 
de  plus  naturel  :  leurs  agents,  comme  le  lieutenant  Joseph 
Scott  (du  régiment  du  Colonel  Winslow)  et  l’enseigne  Daniel 
Knowlton  (du  régiment  du  colonel  Prebble)  avaient  de  leurs 
yeux  vu,  «  prospecté  »  en  quelque  sorte,  les  terres  même  dont 
quatre  ans  plus  tôt  ils  avaient  chassé  les  Acadiens  ;  ils  offraient 
donc  toute  garantie  aux  52  de  leurs  compatriotes  qu’ils 
enrôlèrent  ;  pour  le  canton  d’Onslow  (Cobeguid)  s’inscrivirent 
164,  puis  51  autres  concessionnaires  du  Massachusetts  ;  puis 
d’autres  encore  dans  le  canton  de  Wolfe  (plus  tard  Truro). 
En  automne  et  au  printemps  vinrent  encore  une  vingtaine 
d’anciens  miliciens  qui  sans  vergogne  s’installèrent  sur  les 
terres  mêmes  des  malheureux  qu’ils  avaient  chassés.  Cette 
usurpation  est  d’autant  plus  odieuse  que  bon  nombre  de  ces 
300  puritains  venaient  des  localités  même  du  Massachusetts  : 
Worcester,  Woburn,  Brookfield,  Medfield,  Reading,  etc.,  où 
ils  avaient  vu  souffrir  et  même,  comme  nous  le  verrons,  peut- 
être  fait  souffrir  leurs  propres  victimes. 

Bref  une  telle  «  boulimie  »  s’empara  de  tous  ces  affamés  de 
Nouvelle  Angleterre  que  le  20  septembre  Lawrence  put  dresser 
le  beau  tableau  ci-contre  de  la  curée  agraire,  à  raison  de 
100.000  acres  par  canton. 

«  Maintenant  que  se  présentent  de  telles  multitudes,  se 
félicite  Lawrence  (20  sept.),  la  Province  promet  de  prendre 
aux  yeux  du  public  une  grande  importance,  de  s’enrichir  en 
même  temps  qu’elle  se  peuple  et  de  payer  au  centuple  les 
grosses  dépenses  qu’exigent  les  jours  de  son  enfance...  A  partir 
du  Cap  de  Sable,  toutes  les  terres  défrichées  et  toute  la  côte 
seront  bientôt  repeuplées.  » 

De  quelles  grosses  dépenses  parle  donc  ainsi  Lawrence  ? 


LA  CURÉE  AGRAIRE,  d’après  Charles  LAWRENCE 


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LA  TRAGÉDIE 


dépenses  de  transport  :  1.500  livres  en  1759,  et  aussi  d’ins¬ 
tallation  et  de  réparation,  qui  en  1760  s’élevèrent  à  5.475  livres. 

Il  est  vrai  qu’à  partir  de  cette  date  l’immigration  allait  si  bon 
train  qu’on  supprima  le  gratuité  des  transports  et  du  ravi¬ 
taillement.  De  telles  dépenses  pour  l’installation  de  plus 
de  12.000  colons  sur  plus  de  1.300.000  acres  de  bonnes  terres, 
c’était  vraiment  la  colonisation  à  prix  réduits,  d’autant  que 
ces  dépenses  impliquaient  la  réparation  des  digues  détruites 
le  4  novembre  1759  par  un  terrible  raz  de  marée  dont  la 
barre,  de  10  pieds  supérieure  à  la  normale,  emporta  les  savants 
travaux  des  Acadiens.  Et  qui  donc  répara  ces  digues  ?  Ce 
furent  les  victimes  mêmes  des  spoliations  ;  ce  furent  des  pri¬ 
sonniers  acadiens,  réquisitionnés  d’office  pour  ces  humiliantes 
et  exaspérantes  corvées  au  profit  de  leurs  usurpateurs. 

«  Même  de  nos  jours,  est-il  dit,  il  n’est  pas  de  gens  aussi  habiles 
que  les  Acadiens  pour  endiguer  les  terres.  » 

A  part  ce  désastre  du  raz  de  marée,  qui  dut  être  de  part 
et  d’autre  pris  pour  une  intervention  providentielle,  les  choses 
allèrent  à  merveille.  Informés  des  beaux  plans  de  Lawrence, 
les  nobles  Lords  du  Commerce  se  félicitèrent  auprès  du  Roi 
d’une  opération  qui,  peut-être,  à  vrai  dire,  un  peu  risquée 
en  ses  débuts,  était,  en  somme,  méritoire,  puisqu’elle  avait 
réussi  :  «  D’immenses  terres,  les  plus  fertiles,  toutes  aména¬ 
gées  et  les  mieux  situées  pour  le  commerce,  surtout  pour  la 
pêche,  se  trouvent  à  Votre  disposition  par  suite  de  l’expul¬ 
sion  des  Acadiens  ;  l’installation  de  colons  utiles  et  actifs 
nous  semble  si  importante  pour  la  sécurité  et  la  prospérité 
de  la  Nouvelle  Écosse  que  nous  y  consacrons  dès  maintenant 
toute  notre  attention,  toute  notre  sollicitude  ».  (20  décembre 
1759).  Approbation  royale  (16  février  1760). 

Toutefois,  les  nobles  Lords  crurent  bon  de  faire  leur  part 
aux  vainqueurs  sans  péril  et  sans  gloire  :  ils  demandèrent  à 
Lawrence  de  réserver  sur  les  dépouilles  agraires  des  conces¬ 
sions  pour  les  officiers  et  les  soldats,  qui  pourraient  ainsi, 
disaient-ils,  parer  aux  menaces  de  représailles  de  la  part 
des  Acadiens  et  des  sauvages.  Et  Lawrence  d’offrir  aussi¬ 
tôt  à  Passamaquoddy  deux  cantons  pour  400  familles,  au 
Havre  de  l’Étang  un  canton  pour  200,  à  la  Rivière  Saint- 
Jean  dix  pour  2.000,  à  Peticoudiac  six  pour  1.200,  à  Mira- 
michi  autant,  à  Chédiack  un  pour  200,  à  Tatmagouche  de  * 


LA  CURÉE 


15 


même  ;  bref  2.500.000  acres  pour  une  armée  de  près  de 
4.000  réservistes.  Pourtant,  remarque  Lawrence,  «  de  tous 
les  hommes  qui  vivent  il  n’en  est  pas  de  moins  adaptés  par 
leur  métier  à  créer  des  établissements  agricoles  :  ils  rencon¬ 
treront  des  difficultés  dont  ils  n’ont  pas  idée.  »  Et  aussitôt 
les  nobles  Lords,  si  facilement  convaincus  par  leur  grand 
homme,  opinèrent  du  bonnet  :  ils  remirent  à  plus  tard 
cette  affaire  devenue  à  leurs  yeux  <<  secondaire  ».  Lawrence 
préféra  établir  cinq  postes  de  traite  chez  les  Malécites  du 
Saint- Jean  (qui  s’étaient  soumis  en  février  1760),  dont  un 
à  l’embouchure  du  fleuve  au  fort  Saint-Jean,  et  installer 
tout  le  long  de  l’Atlantique,  du  Cap  de  Sable  au  détroit 
de  Saint-Jean,  des  pêcheurs  du  Massachusetts,  du  Cap 
Cod,  de  Plymouth,  de  Nantucket,  etc...  A  Liverpool 
(ancien  Port  Rossignol),  écrit  Lawrence  en  juin  1760,  il  y  a 
déjà  70  familles  qui  possèdent,  outre  du  cheptel,  trente  goé¬ 
lettes  et  de  quoi  bâtir  trois  scieries  ;  en  décembre  1760,  elles 
ont  déjà  pêché  5.000  quintaux  de  poisson  et  possèdent  en 
chantier  trois  nouveaux  navires. 

Un  des  principaux  agents  recruteurs  fut  un  singulier  per¬ 
sonnage,  Alexandre  Mac  Nutt.  Né  vers  1725  en  Ulster,  ce 
descendant  des  usurpateurs  écossais  de  l’Irlande  était  prêt 
à  encourager  en  Amérique  toutes  les  usurpations  et,  pour 
jouer  ce  beau  rôle,  il  unit  en  sa  nature  hybride  les  qualités  dis¬ 
parates  de  deux  races  :  faconde  de  l’une,  entêtement  de  l’autre. 
Venu  jeune  de  Virginie,  il  passe  en  Nouvelle  Angleterre 
dans  le  New  Hampshire.  Il  se  vante  bientôt  d’avoir  pris  part 
à  vingt  engagements  tant  sur  terre  que  sur  mer,  tant  contre 
les  Français  que  contre  les  Indiens.  Lorsqu’éclata  la  guerre 
de  Sept  ans,  il  enrôla,  dit-il,  trois  cents  miliciens  contre 
Louisbourg.  Là,  promu  officier,  il  se  trouve  en  relation  avec 
Amherst  et  Lawrence.  Celui-ci  voit  tout  le  parti  à  tirer  de 
ce  hâbleur  pour  amadouer  et  entraîner  les  immigrants  vers 
sa  colonie  dépeuplée.  Mac  Nutt  devient  rapidement  le  meil¬ 
leur  «  rabatteur  »  de  Hancock.  Dès  le  printemps  de  1761, 
il  se  présente  à  Halifax  avec  une  liste  de  600  solliciteurs 
de  concessions,  dont  50  Ulstériens  du  New  Hampshire  :  ce 
sont  pour  la  plupart  d’anciens  miliciens  qui,  venus  avec  lui 
au  fort  Cumberland  en  1759,  ont  pu  apprécier  de  visu  la  valeur 
des  terres  qu’ils  convoitent.  Du  gouverneur  de  la  Nouvelle 


16 


LA  TRAGÉDIE 


Écosse  Mac  Nutt  a  obtenu,  outre  la  promesse  de  leur  transport 
gratuit,  des  concessions  de  50  acres  à  raison  d’un  shilling 
payables  en  dix  ans.  (Boston  Gazette,  27  avril  1761).  Médiocre 
succès  pour  un  tel  homme  !  Il  passe  a  Londres  et,  fort  des 
encouragements  du  gouvernement  néo-écossais,  se  présente  au 
roi  qui,  touché  d’un  si  beau  zèle  colonial,  le  proclame  sur 
l’heure  colonel  et  lui  remet  une  épée  d  honneur  :  jamais  ce 
républicain  d’Amérique  ne  se  sépara  de  ce  don  royal.  Main¬ 
tenant  il  ne  s’agit  de  rien  moins  que  de  remplir  la  Nouvelle 
Écosse  désertée  de  tout  le  surplus  dépopulation  de  l’Orange 
encombré.  Dès  le  28  août  1761  il  embarque  pour  1  Amérique 
plus  de  250  vrais  Ulstériens  d’Europe  ;  mais  ces  pauvres  gens 
arrivent  à  Halifax  en  octobre  sans  ressources  ;  d’où  nécessité 
de  leur  faire  passer  l’hiver  aux  frais  du  gouvernement  et 
de  la  charité  publique  ;  enfin,  au  printemps,  on  les  établit 
tant  bien  que  mal  à  Londonderry  (Colchester).  En  mars  1762, 
nouvel  arrivage  de  ces  indigents  ;  en  novembre,  arrivée  de 
Mac  Nutt  lui-même  avec  150  autres  et  la  promesse  de  sept 
ou  huit  mille  encore.  Double  alarme,  et  du  gouvernement 
métropolitain  qui,  ayant  déjà  dépensé  plus  d’un  demi-million 
de  livres  sterling,  craint  maintenant  de  voir  l’Irlande  se 
dépeupler  sous  l’influence  de  cet  enjôleur  d’hommes,  et  du 
gouverneur  colonial  qui  ne  craint  pas  moins  de  se  ruiner  par 
l’entretien  de  ces  «  indésirables  ».  Mac  Nutt  a  bien,  au  sein 
même  du  Conseil,  quatre  partisans  ravis  de  voir  ces  protes¬ 
tants  anglais  se  substituer  aux  catholiques  ;  il  n’en  appert 
pas  moins  que  plusieurs  de  ces  loyaux  protestants,  à  si  grands 
frais  importés  et  installés  à  New  Dublin  et  à  la  Hève,  passèrent 
bel  et  bien  en  Nouvelle  Angleterre.  D’où  mécontentement 
général. 

Qu’importe  ?  Les  projets  de  notre  grand  colonisateur 
grandissent  superbement.  Désormais  il  s’agit  à  tout  le  moins 
de  fonder  entre  la  Nouvelle  Angleterre  et  la  Nouvelle  Écosse, 
sur  les  rives  du  Saint-Jean,  une  nouvelle  Irlande  protestante  ; 
on  y  amènera  des  religionnaires  de  tout  pays,  même  de  France 
et  d’Allemagne.  Pour  commencer,  Mac  Nutt  envoie  du  Massa¬ 
chusetts  à  Maugerville  un  millier  de  soldats  licenciés.  Colère 
du  gouverneur  qui  ne  veut  pas  de  cette  engeance  indésirable. 
Fort  de  l’appui  des  Lords  du  Commerce,  Mac  Nutt  passe 
outre  :  sur  les  deux  millions  d’acres  dont  il  a  obtenu  la  con- 


LA  CURÉE 


17 


cession  il  se  vante  d’installer  les  milliers  d’émigrants  que  lui 
promettent  ses  recruteurs  installés  en  dix  provinces  d’Amé¬ 
rique.  Comment,  en  effet,  ne  pas  résister  à  la  voix  enchante¬ 
resse  qui  promet  :  «  200  acres  à  tout  colon,  plus  50  à  chaque 
membre  de  sa  famille...  Si  vous  vous  souciez  de  votre  posté¬ 
rité,  amenez-la  en  ce  pays  où  elle  peut  être  à  jamais  libre, 
loin  de  la  morgue  et  de  l’opprobe  des  grands...  Ici  pas  de 
pingres  et  rapaces  propriétaires  pour  vous  opprimer  ;  ici  pas 
de  prêtres  cupides  pour  vous  extorquer  la  dîme  de  vos  revenus  ; 
ici  toute  liberté  de  naître  et  de  se  marier,  d’avoir  des  enfants 
et  de  quitter  ce  monde  sans  payer  taxes  ni  impôts...  Envoyez- 
nous  les  gens  sobres  et  actifs  et  non  de  ces  demi-gentlemen 
dont  l’interminable  généalogie  remonte  à  Nemrod  ou  à  Caïn.  » 
Hélas  !  les  «  gens  actifs  et  sobres  »  ne  répondirent  pas  à  des 
appels  si  généreux  et  si  éloquents  :  la  plupart  des  immenses 
concessions  de  notre  utopiste  se  trouvèrent  bientôt  périmées  ; 
il  fut  même  en  1769  menacé  de  poursuites  par  le  gouvernement 
de  la  Nouvelle  Écosse  ;  il  en  appela  vainement  en  1778  au 
gouvernement  de  Philadelphie  pour  le  délivrer  de  la  tyrannie 
toute  britannique  des  gens  de  cette  Nouvelle  Écosse  à  laquelle 
il  s’était  tant  dévoué.  Pour  comble  de  disgrâce,  il  fut  en  cette 
même  année,  sur  son  ultime  concession  de  Port  Roseway  ou 
New  Jérusalem,  indignement  dépouillé  par  un  corsaire  de  la 
République  américaine  de  tous  ses  biens,  y  compris  la  royale 
épée  si  pieusement  conservée.  De  dépit,  brouillé  avec  tout  le 
monde,  notre  septuagénaire  alla  finir  ses  jours  désenchantés 
en  sa  quasi-natale  Virginie  (1811;.  Avouons  que  le  modeste 
sieur  d’Aulnay  valait  bien  un  colonisateur  de  si  grande 
envergure. 

Si  le  grandissime  plan  de  Mac  Nutt  échoua  piteusement, 
celui  de  Lawrence  n’en  réussit  pas  moins  en  partie.  Ainsi  fut 
vendu  à  vil  prix  le  riche  patrimoine  des  Acadiens,  par  eux 
arrosé  de  tant  de  sueur  et  de  larmes.  Ainsi,  pendant  des  an¬ 
nées,  le  flot  d’émigrants  avides  ne  cessa  de  déferler  du  Massa¬ 
chusetts,  du  Connecticut,  de  Rhode  Island,  des  autres  colo¬ 
nies  et  même  de  la  métropole  britannique  sur  les  rivages 
déserts  de  l’Acadie.  Ainsi  arrivèrent  de  Roston  en  1759  dix 
navires  portant  200  colons  et  de  Rhode  Island  quatre  goé¬ 
lettes  chargées  de  100  passagers.  New  London  en  fournit 
190  autres  ;  Plymouth,  180  ;  l’Irlande  du  Nord,  200.  A  Liver- 

2 


LAUVRIÈRE.  T.  II. 


18 


LA 


TRAGÉDIE 


püol  (Port  Rossignol)  l’arpenteur  Morris  installa  d’abord 
50  familles  de  pêcheurs  disposant  de  6  goélettes,  puis  40  autres. 
Le  4  juin  1760,  vingt-deux  navires,  escortés  par  un  brick  de 
16  canons,  débarquèrent  plus  de  200  colons  du  Connecticut 
dans  le  riche  pays  de  Grand-Pré,  «  ce  jardin  de  la  Nouvelle 
Écosse  ».  Quelques  masures  qui  avaient  survécu  servirent  de 
refuge  aux  premiers  venus.  «  Un  constant  afflux  d’aventuriers, 
dit  Haliburton(I,  234)  créa  [non,  ils  avaient  été  depuis  long¬ 
temps  créés  et  bien  créés]  ces  superbes  cantons  qui  s’étendent 
maintenant  sur  les  bords  de  la  Baie  de  Fundy  et  du  Bassin 
des  Mines.  »  L’empreinte  américaine  reste,  en  effet,  indélé¬ 
bile,  dans  tout  l’ouest  de  la  péninsule.  Ainsi  fut  mise  à  l’encan 
et  déchirée  la  tunique  du  Juste  :  les  Pharisiens  du  Temple, 
sans  scrupule,  s’en  partagèrent  les  moindres  lambeaux. 

A  propos  de  l’arrivée  de  ces  gens  du  Connecticut,  le  juge 
Haliburton,  de  Windsor,  lui-même  fils  d’un  colon  venu  du 
Maine,  nous  donne  en  1829  une  description  qui  mérite  d’être 
retenue  : 

«  A  l’endroit  où  ils  débarquèrent,  dit-il  (II,  121),  ils  trou¬ 
vèrent  soixante  chars  à  bœufs  et  autant  de  jougs  dont  les  mal¬ 
heureux  Français  s’étaient  servis  pour  amener  leurs  biens  aux 
vaisseaux  qui  devaient  les  arracher  à  leur  patrie  et,  à  l’orée 
de  la  forêt,  des  tas  d’ossements  de  bœufs  et  de  moutons,  qui, 
abandonnés  par  leurs  possesseurs,  avaient  péri  en  hiver  faute 
de  nourriture.  Ils  rencontrèrent  aussi  quelques  familles  d’Aca- 
diens  errants  qui  avaient  échappé  aux  recherches  minutieuses 
des  Soldats  et  qui,  dans  la  crainte  de  subir  le  sort  de  leurs 
Compatriotes,  n’avaient  pas  osé  cultiver  le  sol  ni  paraître  en 
rase  campagne  Ils  n’avaient  pas  mangé  de  pain  depuis  cinq  ans 
et  n’avaient  vécu  que  de  légumes,  de  poisson  et  du  bétail  qui, 
plus  résistant,  avait  survécu  aux  rigueurs  de  l’hiver...  Partout 
gisaient  les  ruines  des  maisons  incendiées...  Comme  les  Indiens 
étaient  à  la  fois  nombreux  et  hostiles,  comme  on  avait  peur  que 
lés  quelques  Français  survivants  ne  vinssent  molester  les  pro¬ 
priétaires  des  fermes  confisquées,  on  crut  bon,  non  seulement 
de  bâtir  des  maisons  palissadées,  mais  encore  d’y  établir  pour 
plus  de  sûreté  un  petit  détachement.  »  [Fort  Montague,  près  du 
site  de  Vieux  Logis]. 

Et  voilà  tout  l’esprit  de  justice,  de  pitié,  de  charité  de  ces 
Usurpateurs  puritains.  Lorsqu’ils  eurent  exploités  leurs  vic¬ 
times  sur  leurs  propres  terres,  ils  les  firent  arrêter,  verrons- 
nous  ;  puis,  n’ayant  plus  que  faire  de  leurs  services,  pour  la 


LA  CURÉE 


19 


réfection  des  digues  dont  ils  ne  savaient  que  faire,  ils  récla¬ 
mèrent  à  cor  et  à  cri  l’expulsion  hors  du  pays  de  ces  odieux 
gêneurs. 

Un  rapport  dressé  au  cours  de  l’automne  1761  par  le  trop 
fameux  arpenteur  Charles  Morris  nous  renseigne  très  exacte¬ 
ment  sur  l’état  de  la  colonisation  six  ans  après  le  grand 
dérangement.  Notre  arpenteur  nous  promène  tout  le  long  de 
la  côte  acadienne,  d’Halifax  jusqu’aux  abords  de  la  Nouvelle 
Angleterre.  Des  2.500  habitants  de  la  capitale  néo -écossaise 
et  de  ses  deux  faubourgs,  il  n’y  a  pas  une  famille  qui  vive  de 
la  culture  du  sol,  tant  ce  sol  est  mauvais,  tant  ces  gens  sont 
incapables  ;  presque  tous  dépendent  pour  leur  subsistance  de 
l’armée  et  de  la  marine  ;  à  Dartmouth,  deux  familles  gagnent 
leur  pain  à  couper  du  bois.  Lawrencetown,  en  dépit  de  toute 
la  sollicitude  de  son  fondateur,  a  totalement  échoué  au  bout 
de  trois  ans  :  les  derniers  habitants  s’en  sont  retirés  en  1757. 
A  Chester,  une  centaine  de  familles  néo-anglaises,  soit  120  per¬ 
sonnes,  ne  vivent  guère  que  de  la  pêche  et  de  l’exploitation 
du  bois.  A  Lunenburg,  les  1.000  à  1.500  Allemands  et  Hollan¬ 
dais,  qui  ont  fini  de  défricher  chacun  en  moyenne  une  dizaine 
d’acres  de  médiocre  terre,  ont  beau  être  pourvus  de  bétail 
acadien,  ils  se  livrent  surtout  à  un  commerce  de  bois  et  de 
légumes  avec  Halifax.  Les  260  colons  du  Connecticut,  qui 
se  sont  établis  à  New  Dublin  sur  la  rivière  de  la  Hève,  ont 
dû  se  retirer  après  neuf  mois  d’efforts  inutiles.  En  somme,  les 
Anglais  n’ont  pas  mieux  réussi  que  les  Français  dans  l’exploi¬ 
tation  agricole  de  ces  mauvaises  terres  de  la  côte  atlantique. 
Par  contre,  les  90  familles  (soit  504  personnes)  qui  se  sont 
établies  à  Liverpool  (ancien  Port  Rossignol)  prospèrent  en 
leur  commerce  de  pêche,  de  bois  et  de  constructions  navales. 
Au  Cap  de  Sable,  200  pêcheurs  du  Cap  Cod,  de  Plymouth  et 
de  Nantucket  ont  pris  la  place  d’une  douzaine  de  familles 
françaises  qui  avaient  défriché  200  acres  ;  de  même,  dans 
les  régions  de  Pubnico  (ancien  Pobomcoup),  de  Tusket  (ancien 
Tousquet)  et  de  Yarmouth,  200  nouveaux  venus,  tant  pêcheurs 
qu’agriculteurs,  se  substituent  aux  12  familles  acadiennes 
qui  se  livraient  à  la  pêche  au  large  ou  à  l’élevage  sur  d’étroits 
marais  salins. 

Dans  le  bassin  de  Port  Royal,  à  gauche,  entre  la  rivière  et 
les  collines,  le  canton  de  Granville  a  été  concédé  à  30  familles  ; 


20 


LA  TRAGÉDIE 


soit  1.500  acres  de  marais  salins  et  1.000  acres  de  terres  défri¬ 
chées  ;  celui  d’Annapolis,  à  200  dont  60  sont  déjà  établis  : 
soit  1.600  acres  d’alluvions  et  1.200  acres  de  hautes  terres 
défrichées.  Là  160  soldats  ont  déserté  et  les  autres  en  feront 
autant  s’ils  ne  sont  pas  au  plus  tôt  licenciés.  Le  riche  bassin 
des  Mines  excite  surtout  les  plus  âpres  convoitises.  Morris 
l’a  divisé  en  six  ou  sept  cantons  (townships)  :  à  Cornwallis 
(riv.  Canards)  3.000  acres  de  polders  et  2.000  de  terre  défrichée 
sont  répartis  entre  150  concessionnaires,  dont  115  familles 
sont  déjà  venues  de  Nouvelle  Angleterre  ;  à  Horton  (Mines), 
5.000  acres  de  polders  et  3.000  de  terres  défrichées,  entre 
200  propriétaires  dont  150  sont  arrivés  ;  («  les  autres  terres  ne 
valent  rien  »,  avoue  Morris)  ;  à  Falmouth  (Pigiquid)  2.500  acres 
de  polders  et  3.000  acres  défrichés  ont  été  adjugés  à  150  con¬ 
cessionnaires  ;  80  familles  de  Rhode  Island  occupent  déjà  les 
lieux  ;  à  Newport,  les  1.000  acres  de  marais  et  les  600  acres 
défrichés  sont  concédés  à  70  familles  de  même  provenance. 

Les  uns  et  les  autres  ont  été  installés  là  par  ce  fourbe  employé 
de  Mauger,  Isaac  Deschamps,  qu’ils  vont  élire  député.  Pour 
se  protéger  contre  toute  attaque  éventuelle  des  Acadiens  ou 
des  sauvages,  on  a  bâti  des  forts  de  pieux. 

Le  canton  de  Windsor  se  composait  d’une  partie  de  l’ancien 
pays  de  Pisiguid. 

«  Les  Français  l’appréciaient  beaucoup,  dit  Haliburton, 
(100-102)  à  cause  de  ses  vertes  prairies  fertiles  qu’ils  avaient 
encloses  de  digues  et  portées  à  un  haut  degré  de  culture.  Les 
moissons  de  blé  qu’ils  y  récoltaient  étaient  tellement  abon¬ 
dantes  que,  pendant  bien  des  aimées  qui  précédèrent  la  guerre 
de  1756,  ils  en  exportèrent  de  grandes  quantités  sur  le  marché 
de  Boston.  Quoique  occupées  par  les  Anglais  immédiatement 
après  l’évacuation  de  ce  peuple  infortuné,  ces  terres  ne  subirent 
pas  de  changement  appréciable  avant  ces  vingt  dernières 
années  [Haliburton  écrivait  en  1829]...  Les  plus  riches  furent 
concédées  à  des  bourgeois  d’Halifax,  parmi  lesquels  se  trou¬ 
vaient  plus  d’un  membre  du  Conseil  de  Sa  Majesté.  La  portion 
qui  échut  à  des  propriétaires  résidents  fut  répartie  entre  un 
petit  nombre  de  gens  :  ainsi  s’introduisit  un  système  tenancier 
qui  ne  contribua  en  Nouvelle  Écosse  ni  à  l’amélioration  du 
sol  ni  au  profit  du  propriétaire...  Ces  terres  endiguées,  dont 
il  y  a  2.544  acres,  sont  incontestablement  les  meilleures  de  la 
Nouvelle  Écosse,  les  plus  profondes,  les  plus  riches,  les  plus 
fertiles...  [Quant  aux  2.100  acres  de  bonnes  terres  endiguées 
à  Grand’Pré],  continue  Haliburton  (p.  116),  ils  restèrent  ,1 


L  A  G  U  R  Ë  E 


21 


incultes  jusqu’à  l’arrivée  de  200  émigrants  du  Connecticut 
en  1760...  Parmi  eux,  beaucoup  de  paresseux  qui  n’étaient 
venus  que  pour  profiter  des  largesses  du  gouvernement  quit¬ 
tèrent  le  pays,  dès  que  celles-ci  leur  furent  refusées.  » 

Entre  Newport  et  la  Shubénacadie,  une  vaste  concession  de 
2.000  acres  de  bonne  terre  et  de  100  acres  défrichés  est  réser¬ 
vée  à  l’agent  de  colonisation  irlandaise  Mac  Nutt.  Le  territoire 
de  Cobeguid  a  été  divisé  en  cantons  de  Truro  et  d’Onslow  avec 
1.500  à  1.600  acres  de  bonnes  terres  pour  150  familles  en 
chacun  d’eux.  Les  50  familles  d’Onslow,  qui  sont  les  plus  indi¬ 
gentes  et  les  plus  indolentes  de  toute  la  colonie,  menacent  de 
quitter  si  on  ne  les  ravitaille  au  plus  tôt.  A  Mac  Nutt  est 
encore  attribué  un  vaste  territoire  (dont  2.000  acres  d  allu- 
vions)  qui  s’étend  à  l’Est  vers  l’isthme.  Une  route  cavalière 
traverse  toute  cette  région,  reliant  la  capitale  par  la  Shubéna¬ 
cadie  à  Chignectou.  L’ancienne  «  Acadie  française  »  a  été  aussi 
morcelée  en  cantons  :  La  Planche  (10.000  arpents  réservés 
à  des  soldats  démobilisés  qui  n’en  ont  cure),  Amherst  (15.000), 
Cumberland  (18.000),  Sackvil’e  (12.000),  Memrancook  (7.000), 
Peticoudiac  (4.000),  Chipoudy  (2.000)  ;  «  excellentes  terres  à 
foin  et  à  blé,  qui,  dit  Morris,  drainées  et  endiguées  par  les 
Français,  constitueront  le  grenier  de  la  Nouvelle  Écosse  ». 
Sur  la  rivière  Saint-Jean,  on  convoite  600  acres  de  terres 
défrichées  à  vingt  lieues  en  amont,  à  Sainte-Anne  ;  de  même, 
dans  la  baie  de  Passamaquoddy  ;  de  même,  à  la  rivière  Sainte- 
Croix.  Enfin,  sur  le  golfe  Saint-Laurent  on  signale  l’impor¬ 
tance  du  havre  de  Tatmagouche,  tant  pour  le  transit  avec 
l’Ile  Saint- Jean  que  pour  la  pêche  à  la  morue  et  à  la  baleine. 
Bref,  en  ces  années  de  1760  à  1762,  les  gens  de  race  anglaise 
se  précipitèrent  sur  le  domaine  acadien.  En  dépit  de  quelques 
mécomptes,  malgré  le  lourd  poids  des  dettes  causées  par  Ja 
déportation,  la  prospérité  de  la  Nouvelle  Écosse  se  fonda 
solidement  sur  le  vol  et  sur  le  crime. 

Avant  d’évaluer  le  profit  que  la  métropole  elle-même  a 
retiré  du  forfait  acadien,  il  est  bon  de  bien  préciser  sa  part  de 
responsabilité,  laquelle  a,  naturellement,  été  contestée.  En 
cette  affaire  coloniale,  le  gouvernement  anglais,  représenté  par 
le  Bureau  du  Commerce  et  des  Plantations  et  par  le  Secrétaire 
d’État,  Sir  Thomas  Robinson,  joua,  avons-nous  dit,  non  seule- 


22 


LA  TRAGÉDIE 


ment  un  rôle  de  Ponce-Pilate,  qui,  feignant  l’ignorance  et 
l’inconscience,  crut  pouvoir  en  toute  sécurité  se  laver  les 
mains  du  crime  d’autrui,  mais  bien  celui  d’un  Ponce- 
Pilate  qui,  sachant  parfaitement  de  quoi  il  s’agissait,  vou¬ 
lut,  en  réalité,  aux  Français  neutres  tout  le  mal  possible 
avec  le  minimum  de  risques,  c’est-à-dire  la  suppression  de  la 
majorité,  sinon  de  la  totalité,  des  Acadiens  sans  grands  périls 
ni  grosses  dépenses.  Cette  déportation  acadienne  qu’on  envi¬ 
sageait  depuis  les  débuts  de  la  colonisation,  qu’on  méditait 
surtout  depuis  la  conquête,  dont  on  réclamait  depuis  huit  ans 
un  plan  d’exécution  pratique,  on  crut  bon  de  l’opérer  enfin, 
ou  plutôt  en  apparence  de  la  laisser  opérer,  maintenant  qu’on 
avait  sous  la  main  l’homme  et  l’occasion,  maintenant  qu’on 
n’en  estimait  plus  les  victimes  ni  dangereuses  ni  indispensa¬ 
bles.  Quant  à  la  part  de  responsabilité  gouvernementale  en 
toute  cette  monstrueuse  affaire,  les  documents  et  les  éclair¬ 
cissements  qui  suivent  en  donneront,  croyons-nous,  une  haute 
idée  malgré  toutes  les  manœuvres,  manipulations  et  précau¬ 
tions  savamment  destinées  à  en  atténuer  la  gravité.  Si 
l’axiome  :  «  Qui  ne  dit  rien  consent  »  est  vrai,  le  seul  silence  du 
gouvernement  anglais,  plusieurs  fois  informé,  serait  déjà,  en 
ces  tragiques  conjonctures,  singulièrement  coupable. 

En  sa  lettre  du  28  juin  1755  concernant  la  prise  de  Beau- 
séjour,  avons-nous  vu,  Lawrence  annonça  aux  Lords  of 
Trade  qu’en  dépit  de  l’article  IY  de  la  capitulation,  «  les 
Acadiens  qui  avaient  déserté  [ deserted ]  ayant  remis  leurs 
armes,  il  avait  donné  à  Monckton  l’ordre  de  les  chasser  du 
pays.  ».  Nous  savons  que  c’était  là  une  violation  flagrante  de 
la  dite  capitulation  de  Beauséjour.  Le  18  juillet,  il  annonce,  en 
meme  temps  que  la  prise  du  fort  Saint-Jean,  «  ses  tractations 
avec  les  habitants  français  en  vue  du  serment  d’allégeance  et 
sa  résolution  de  les  amener  à  se  soumettre  ou,  sinon,  d’en 
débarrasser  à  jamais  le  pays  ».  A  la  première  de  ces  lettres,  celle 
du  28  juin,  le  Secrétaire  d’État  Robinson  adresse  le  13  août 
une  réponse  qui,  par  suite  d’étranges  retards,  ne  serait  arrfvée 
à  Halifax  que  le  9  novembre,  alors  que  l’éviction  en  masse  des 
Acadiens  touchait  à  sa  fin.  Les  termes  confus  de  cette  lettre 
sont  encore  plus  étranges  que  son  retard.  Par  quelle  aberra¬ 
tion  Sir  Thomas  pouvait-il  croire,  ou  par  quelle  casuistique 
feindre  de  croire,  qu’en  une  lettre  où  Lawrence  ne  parlait  guère 


LA  CURÉE 


23 


que  de  la  récente  prise  de  Beauséjour,  l’expression  French 
deserted  inhabitants,  si  précise  en  sa  portée,  s’étendait  «  à  tous 
les  Acadiens  de  la  péninsule  dont  le  nombre  s’élevait,  dit-il 
lui-même,  à  des  milliers  »  et  non  uniquement  «  à  ceux  qui  se 
trouvaient  dans  ou  près  le  fort  de  Beauséjour  quand  celui-ci 
fut  évacué  par  la  garnison  ?  »  Ce  doute  est  singulièrement 
suspect  et  cette  allusion  prend  même  un  air  d’insinuation  et 
d’instigation.  «  Rien  dans  la  lettre  du  gouverneur  n’autorise 
la  présomption  de  pareille  intention,  déclare  l’un  des  princi¬ 
paux  hommes  de  loi  d’Ottawa,  Mr  John  S.  Ewart  (8  mai  1920). 
Pareille  supposition  de  Sir  Thomas  Robinson  semble  avoir 
donné  au  Gouverneur  une  grande  liberté  d’action  (discré¬ 
tion)...  ;  cette  lettre  de  Sir  Thomas  engageait  la  responsabilité 
(committed)  du  gouvernement  britannique  dans  la  déportation 
de  ceux  des  Acadiens  auxquels  le  gouverneur  ne  voulait  pas 
se  fier  ».  (Placide  Gaudet,  Grand  dérangement,  p.  38).  En  tout 
cas,  avant  ainsi  conçu  la  possibilité  d’un  déportation  générale, 
ledit  Robinson  ne  s’en  indigne  nullement,  mais  déclare  avec 
le  plus  grand  calme  : 

«  Quelle  qu’ait  bien  pu  être  votre  intention,  on  ne  doute  pas 
que  vous  n’ayez  agi  [remarquez  cet  étrange  passé]  d’après  le 
strict  principe  d’assurer  à  votre  gouvernement  une.  sécurité 
immédiate  et  indispensable  [un  pareil  langage  n’implique  rien 
moins  que  l’approbation  préalable  de  cette  prétendue  mesure 
de  sécurité  qu’était  pour  le  Secrétaire  d’Ëtat  la  déportation 
même  de  tous  les  Acadiens  de  la  péninsule]  et  que  vous  n'ayez 
envisagé  les  funestes  conséquences  de  l’alarme  qui  résulterait 
pour  les  Français  neutres,  l’insurrection  soudaine  que  pourraient 
susciter  leur  désespoir  et  le  nombre  de  sujets  utiles  que  la  fuite 
ajouterait  aux  forces  du  Roi  de  France.  On  ne  saurait  donc 
trop  vous  recommander  d’user  de  la  plus  grande  précaution  et 
de  la  plus  extrême  prudence  en  votre  conduite  à  l’égard  de  ces 
neutres  et  d’assurer  ceux  d’entre  eux  en  qui  vous  pouvez  avoir 
confiance,  surtout  s’ils  prêtent  serment  à  Sa  Majesté,  qu’ils 
peuvent  demeurer  dans  la  paisible  possession  de  leurs  habita¬ 
tions  conformément  aux  lois.  » 


En  ce  langage,  peut-être  à  dessein  obscur  et  en  partie  con¬ 
tradictoire,  il  n’y  a  pas  ombre  de  veto  absolu  concernant  la 
déportation  des  Acadiens  dont  Lawrence  parlait  pourtant 
depuis  un  an,  pas  même  un  scrupule  de  la  dernière  heure  : 
l’expulsion  de  tous  les  Acadiens  tant  de  la  péninsule  que  de 


24 


LA  TRAGËD IE 


l’isthme  est  même  envisagée  comme  une  possibilité  déjà 
réalisée  ;  il  n’y  a  qu’une  inquiète  recommandation  de  pru¬ 
dence,  quelque  réserve  timorée  dans  l’application  des  mesures 
les  plus  utiles  à  l’Angleterre,  fussent-elles  les  plus  funestes  aux 
Acadiens  ;  c’est  l’attitude  expectante  de  gens  sans  cœur  ni 
courage  qui  appréhendent  de  s’embarquer  dans  une  grave 
affaire  non  pas  parce  qu’elle  est  criminelle,  mais  parce  qu’elle 
est  dangereuse,  qui  à  tout  le  moins  l’approuvent  à  l’avance, 
pour  peu  qu’elle  soit  bien  exécutée  sans  dommage  pour  leur 
gouvernement.  De  droit  et  d’humanité  en  cette  aventure,  il 
n’est  pas  soufflé  mot,  pas  plus  que  dans  toutes  les  conjonctures 
analogues  du  passé  ;  les  deux  seuls  mobiles  sont  la  peur  et 
l’intérêt.  Aussi  peut-on  vraiment  se  demander  si  cette  lettre 
circonspecte  et  tardive  ne  fut  pas  uniquement  destinée  à 
couvrir  en  cas  d’échec  une  administration  d’ordinaire  pusilla¬ 
nime,  à  éviter  au  gouvernement  anglais  en  ce  temps  de  négo¬ 
ciations  diplomatiques  toute  responsabilité  compromettante  : 
car,  en  mai  1755,  l’ambassadeur  de  France  venait  justement, 
dit  Robinson,  quoiqu’en  vain,  d’intervenir  en  faveur  des 
Acadiens  dont  il  demandait  conformément  à  leur  récente 
démarche  le  rapatriement  dans  l’espace  de  trois  ans.  Écrite 
deux  ou  trois  mois  plus  tôt,  cette  lettre  eût  pu,  à  la  rigueur, 
embarrasser  Lawrence  au  sujet  de  ceux  des  Acadiens  qui 
consentaient  à  prêter  le  serment  sans  réserve  ;  mais,  écrite 
une  dizaine  de  jours  après  qu’il  avait  donné  ses  ordres  de 
déportation,  plus  d’un  mois  après  que  les  notables  prêts  au 
serment  étaient  déjà  sous  les  verrous,  elle  ne  pouvait,  parve¬ 
nant  en  pleine  exécution  du  crime,  qu’inciter  un  homme  de 
cette  trempe  à  en  hâter  1  achèvement,  c’est-à-dire  à  recourir 
aux  dernières  mesures  les  plus  promptes,  les  plus  énergiques 
et,  partant,  à  son  gré,  les  plus  efficaces  «  pour  assurer  la  sécu¬ 
rité  »  coloniale  :  donc  ni  «  alarme  »  ni  «  fuite  »  ni  «  insurrection  », 
mais  suppression  rapide  et  totale.  Le  parfait  succès  devenait 
la  meilleure  justification,  si  justification  il  fallait.  Lawrence 
le  comprit  et  ne  faillit  pas  à  sa  tâche. 

Ainsi  encouragé  bien  plutôt  qu’entravé  par  un  message 
officiel  qui  froidement  supposait  réalisé  le  crime  même  qu’il 
accomplissait,  Lawrence  ne  se  pressa  nullement  de  répondre 
par  de  vains  mots  :  il  laissa  parler  pour  lui  la  terrible  éloquence 
des  faits.  Ce  ne  fut  que  le  18  octobre,  alors  que  l’œuvre  de  la 


LA  CURÉE 


25 


déportation  allait  hâtivement  son  train,  que  notre  homme 
d’action  prit  la  plume  en  ses  doigts. 

En  présence  du  «  refus  positif  des  habitants  français  de 
prêter  le  serment  d’allégeance,  [on  sait  qu’ils  y  avaient  finale¬ 
ment  consenti],  le  Conseil  a  décidé,  dit  Lawrence,  «  pour 
l’honneur  [?]  de  Sa  Majesté  et  la  sécurité  de  la  province  »  de  se 
débarrasser  de  ces  «  ennemis  invétérés  de  notre  religion  »  par 
«  les  moyens  les  plus  faciles,  les  moins  chers  et  les  plus  expédi¬ 
tifs  ;  il  n’en  a  pas  trouvé  de  meilleur,  de  plus  efficace  et  de 
moins  onéreux  que  de  les  expédier  tous  dans  les  colonies 
anglaises.  »  Il  faut  avouer  que  ces  mesures  de  Lawrence  corres¬ 
pondent  singulièrement  aux  conseils  de  Robinson  ;  il  y  avait 
bien  entre  la  mentalité  gouvernementale  et  la  mentalité  colo¬ 
niale  ce  que  les  philosophes  appellent  «  harmonie  préétablie  »  ; 
ou,  si  l’on  préfère  l’expression  vulgaire,  tous  ces  gens-là  étaient 
ejusdem  farinœ. 

«  Le  seul  moyen  de  les  empêcher  de  revenir  et  de  se  reformer 
en  un  groupement  important,  ajoute  Lawrence,  était,  nous 
semble-t-il,  de  les  disséminer  dans  les  colonies  qui  s’étendent 
de  la  Géorgie  à  la  Nouvelle  Angleterre.  En  conséquence,  des 
navires  ont  été  affrétés  aux  tarifs  les  plus  réduits  ;  l’embarque¬ 
ment  est  maintenant  fort  avancé  :  j’ai  bon  espoir  qu’un  certain 
nombre  est  déjà  en  mer  et  qu’il  n’en  restera  plus  un  seul  à  la 
fin  du  mois  prochain.  [J’espère,  lui  écrivait  Winslow  le  11,  que 
la  semaine  prochaine  verra  ici  la  fin  de  notre  œuvre  d’expul¬ 
sion]...  J’ai  pris  tous  soins  possibles  pour  réduire  les  frais  de 
déportation  :  la  plupart  des  navires  ont  pour  destination  les 
ports  même  auxquels  on  destine  les  Acadiens  :  ce  qui  réduira 
fortement  les  dépenses  habituelles.  [Remarquez  l’odieux  parti- 
pris  de  lésinerie,  quand  il  s’agit  des  souffrances  d’un  peuple 
proscrit  et  spolié].  Jusqu’à  ce  jour,  ils  n’ont  encore  été  ravi¬ 
taillés  qu’avec  leurs  propres  provisions  et,  pendant  la  traversée 
ils  le  seront  autant  que  possible  avec  celles  qu’on  a  saisies  dans 
les  forts  français  de  Beauséjour.  Pour  sauver  la  plus  grande 
partie  possible  du  cheptel  acadien,  j’en  ai  donné  à  ceux  des 
colons  anglais  qui  sont  à  même  de  les  nourrir  pendant  l’hiver. 
Dès  que  les  Français  seront  partis,  je  m’efforcerai  d’inciter  les 
colons  du  continent  à  venir  s’établir  sur  leurs  terres,  et,  si  j’y 
réussis,  nous  serons  bientôt  en  état  de  nous  suffire  pour  les 
provisions,  et  j’espère  en  temps  voulu  supprimer  la  grande 
dépense  du  ravitaillement  des  troupes.  C’était  là  l’un  des  heu¬ 
reux  résultats  que  je  me  proposais  en  chassant  les  Français 
de  l’isthme,  et  l’évacuation  des  habitante  hors  du  pays  est  un 
autre  événement  qui  va,  je  m’en  flatte,  hâter  la  réalisation  de 


26 


LA  TRAGÉDIE 


mon  plan  :  car  il  met  à  notre  disposition  une  grande  étendue  de 
bonnes  terres  propres  à  une  culture  immédiate  et  rend  difficiles 
aux  Indiens  les  incursions  parmi  les  colons...  Je  crois  bien  que 
les  Français  ne  garderont  plus  désormais  leur  bel  espoir  de 
reprendre  possession  d’une  province  qu’ils  ont  jusqu’ici  consi¬ 
dérée  comme  toute  établie  pour  eux  dès  le  jour  où  ils  l’empor¬ 
teraient  sur  les  Anglais.  » 

Ceci  dit,  Lawrence  s’étend  longuement  sur  de  moins  graves 
sujets  de  fortification  dans  l’isthme  de  Chignectou  et  à  la 
rivière  Saint- Jean. 

Le  10  novembre,  nouvelle  lettre  de  Lawrence,  laquelle  ne 
devait  pas  manquer  d’intérêt  en  pareil  moment.  Chose  étrange, 
cette  lettre  a  disparu  ;  nous  n’en  connaissons  que  la  courte 
allusion  qui  est  faite  vingt  jours  plus  tard.  «  Dans  ma  lettre 
du  10  novembre,  écrit  Lawrence  le  30  à  Sir  Thomas  Robinson, 
je  vous  avais  déjà  accusé  réception  des  10.000  livres  st.  dont 
vous  m’annonciez  l’envoi  en  votre  lettre  du  13  août.  Je  suis 
extrêmement  sensible  au  grand  honneur  que  les  Seigneurs  de 
la  Justice  [Lords  Justice]  m’ont  fait  en  me  donnant  une  telle 
marque  de  confiance.  Je  m’efforcerai  de  m’en  montrer  digne 
en  pratiquant  la  plus  stricte  économie  et  en  appliquant  cette 
somme  aux  seules  fins  pour  lesquelles  lesdits  Lords  l’ont 
allouée.  »  Deux  choses  étonnent  ici  :  d’abord,  la  disparition 
de  cette  lettre  du  10  dans  laquelle  Lawrence  ne  pouvait 
manquer  de  parler  de  cette  grosse  et  grave  opération  d’évic¬ 
tion  qui,  alors  en  pleine  exécution,  devait  accaparer  toute  son 
attention  et  lui  créer  de  grands  soucis  ;  ensuite,  l’envoi  mysté¬ 
rieux  de  cette  somme  de  10.000  livres  destinée  à  des  «  fins  » 
dont  il  ne  parle  pas,  mais  qui  impliquent  une  «  marque  de 
confiance  »  et  pour  laquelle  il  promet  «  la  plus  stricte  économie 
et  un  emploi  parfaitement  conforme  aux  intentions  prescrites.  » 
Sans  doute,  Lawrence  parle  bien  ensuite  de  réparations  au 
fort  Beauséjour  ;  mais  nous  avons  de  la  peine  à  croire  que  ces 
seules  réparations  aient  suffi  à  absorber  cette  grosse  somme, 
d’autant  que  les  réparations  décrites  sont  peu  importantes 
(fossés  et  chemin  couvert).  Dans  une  lettre  du  9  décembre, 
Lawrence  ajoute  même  :  «  Comme  la.  déportation  des  habi¬ 
tants  français  a  donné  beaucoup  plus  de  peine  et  pris  beau¬ 
coup  plus  de  temps  qu’on  ne  pouvait  l’imaginer,  on  n’a  pu 
faire  tous  les  progrès  désirables  dans  les  réparations  des  forts 


LA  CURÉE 


27 


de  l’isthme  ;  ...  mais,  si  je  ne  me  trompe  grossièrement,  les 
10.000  livres  transmises  suffiront  amplement  aux  buts  pro¬ 
posés.  »  Est-ee  donc  au  budget  de  la  Justice  qu’on  emprunte 
en  Angleterre  les  sommes  destinées  aux  travaux  militaires  ? 
N’y  aurait-il  pas  là  un  virement  suspect,  un  artifice  de  comp¬ 
tabilité,  imputant  aux  frais  de  justice,  puisqu’il  y  eut  une 
sorte  de  procédure  judiciaire,  les  frais  d’une  opération  qui 
relevait  en  réalité  de  la  politique  coloniale  ?  Or,  dans  la  phrase 
suivante  de  la  lettre  du  18  octobre,  Lawrence  ajoute  :  «  La 
saisie  et  l’embarquement  d’un  nombre  si  prodigieux  d’habi¬ 
tants  français  et  l’état  actuel  de  la  Province  en  général  m’ont 
empêché  d’envoyer  cette  année  aucune  expédition  à  la  Rivière 
Saint-Jean.  »  Alors,  où  donc  sont  passées  les  10.000  livres  ? 
En  présence  de  tout  cet  inconnu  se  posent  forcément  de  trou¬ 
blantes  questions  :  les  10.000  livres  du  Ministère  de  la  Justice 
n’auraient-elles  pas  été  employées,  sinon  destinées  à  couvrir 
les  gros  frais  de  cette  opération  pseudo-judiciare  qu’était  la 
déportation  ?  et  la  suppression  de  la  lettre  du  10  novembre 
n’aurait-elle  pas  précisément  pour  but  de  dissimuler  la  conni¬ 
vence  du  gouvernement  anglais  ?  Il  faut  avouer  qu’en  cette 
scandaleuse  affaire,  tant  que  l’on  n’aura  pas  retrouvé  et  publié 
cette  fameuse  lettre  officielle  du  10  novembre  disparue  comme 
tant  d’autres  documents  importants,  tous  les  doutes,  tous  les 
soupçons  seront  permis,  et  l’on  pourra,  comme  l’auteur  de  la 
dernière  étude  sur  le  Grand  Dérangement  répéter  à  chaque 
détour  de  la  route  ténébreuse  :  «  Mystère  !  Mystère  !  » 

Parmi  les  rares  documents  qui  subsistent  se  trouve  la  lettre 
de  Lawrence  à  Sir  Thomas  Robinson  en  date  du  30  novembre. 
Étrange  document  :  le  début  est  supprimé,  la  suite  n’a  plus 
sa  raison  d’être  ;  c’est  une  longue  discussion  devenue  oiseuse 
(  en  partie  citée  ci-dessus)  sur  le  sens  du  mot  pardonné  dans  la 
capitulation  de  Beauséjour  et  sur  le  sort  des  habitants  fran¬ 
çais  «  deserted  »  de  l’isthme  ;  puis  ne  viennent,  à  propos  de 
l’énorme  fait  de  la  déportation,  que  ces  mots  : 

a  Quand  nous  nous  fûmes  rendu  compte  que  les  habitants 
français  qui  n’avaient  pas  déserté  leurs  terres  entretenaient 
les  mêmes  sentiments  déloyaux  que  ceux  qui  l’avaient  fait 
[nous  savons  jusqu’à  quel  point  cette  affirmation  est  fausse] 
et  rejetaient  positivement  le  serment  d’allégeance  [sous  réserve 
d’exemption  militaire,  oublie  de  dire  Lawrence],  nous  pen 


28 


LA  TRAGÉDIE 


sâmes  qu'il  était  grand  temps,  aussi  bien  pour  l’honneur  de 
Sa  Majesté  [en  quoi  cet  honneur  était-il  atteint  ?]  que  pour 
la  conservation  immédiate  de  la  province  [en  quoi  cette  con¬ 
servation  était-elle  en  temps  de  paix  plus  exposée  que  pendant 
la  guerre  précédente  ?]  d’en  venir  à  la  solution  suivante  :  à 
savoir  que  les  habitants  français  en  bloc,  aussi  bien  ceux  qui 
n’avaient  pas  déserté  que  les  autres,  [donc  déportation  totale, 
telle  que  Robinson  l’avait  précisément  envisagée  en  sa  lettre 
du  13  août],  devaient  être  embarqués  sur  des  navires  qui  les 
transporteraient  hors  de  la  province  et  les  disperseraient  dans 
les  colonies  voisines.  La  plupart,  et  de  beaucoup,  sont  déjà 
partis,  et  à  l’heure  actuelle,  je  m’en  flatte,  la  totalité.  Je  ne 
vous  importunera  pas  davantage  avec  un  compte-rendu  plus 
détaillé  de  cette  affaire  dont  je  vous  ai  déjà  entretenu  dans  ma 
lettre  du  18  octobre.  » 

«  Affaire  importune  »,  vraiment,  «  l’arrestation,  comme  il  est 
dit  plus  loin,  et  l’embarquement  d’un  nombre  si  prodigieux 
d’habitants  français.  »  Pareille  désinvolture  n’est-elle  pas 
stupéfiante  ?  Sans  doute  ;  mais  Lawrence  savait  évidemment 
à  qui  il  parlait,  lorsqu’il  s’adressait  à  l’homme  même  qui 
lui  avait  déjà  avec  le  plus  grand  calme  parlé  de  cette  énor¬ 
mité  comme  d’une  chose  possible  et  même  comme  d’une 
chose  faite. 

Il  semble  vraiment  qu’à  la  lecture  de  documents  tels  que 
ces  seules  lettres  de  Lawrence  du  18  octobre  et  du  30  novem¬ 
bre,  à  la  révélation  d’une  monstruosité  telle  que  l’expropriation 
et  la  déportation  en  masse  de  13.000  habitants,  —  expropria¬ 
tion  et  déportation  qu’on  nous  dit  à  l’encontre  de  toute  vérité, 
n’avoir  été  ni  envisagées  ni  autorisées  —  tout  homme  d’État, 
tant  soit  peu  sensible,  tant  soit  peu  perspicace,  tant  soit 
peu  fier  de  ses  prérogatives,  tant  soit  peu  soucieux  de  «  l’hon¬ 
neur  de  Sa  Majesté  »,  de  l’honneur  national,  aurait  dû  être 
offensé  en  sa  dignité,  alarmé  en  sa  responsabilité,  révolté  en 
sa  conscience,  inquiet  en  son  patriotisme.  Mais  non,  il  n’en 
fut  rien  :  ces  messieurs  du  Bureau  du  Commerce  et  des  Colo¬ 
nies,  tout  comme  le  Secrétaire  d’État,  n’avaient  pas  plus 
d’yeux  ni  d’oreilles  que  d’esprit  ni  de  cœur  :  ils  ne  lurent  pas, 
ne  comprirent  pas,  ne  sentirent  pas.  Eux  qui  naguère  s’alar¬ 
maient,  ou  feignaient  de  s’alarmer,  de  l’éviction  des  300  Aca¬ 
diens  de  Beauséjour,  ne  bronchent  pas  quand  il  s’agitfde 
l’extermination  de  tout  un  peuple.  Aussi  peu  curieuses  que 
peu  émues,  Leurs  Seigneuries  ne  s’inquiètent  pas  d’un  pareil 


LA  CURÉE 


29 


forfait,  ne  s’enquièrent  pas,  ne  donnent  pas  signe  de  vie.  Les 
Archives  officielles  d’Angleterre  et  de  Nouvelle  Écosse  ne 
contiennent  du  13  août  1755  au  25  mars  1756  qu’une  seule 
lettre  des  Lords  à  Lawrence  à  la  date  du  9  septembre,  lettre 
insignifiante  de  félicitations  à  propos  de  la  prise  des  forts  de 
Beauséjour,  de  la  Baie  Verte  et  de  la  rivière  Saint-Jean.  De 
telles  félicitations,  s’ajoutant  à  celles  de  leur  président  lord 
Halifax  en  août,  ne  pouvaient  en  de  telles  circonstances  que 
singulièrement  encourager  Lawrence  en  son  œuvre  de  mort. 
En  tout  cas,  cette  béante  lacune  en  de  telles  conjonctures 
est  décontertante,  ce  silence  de  sept  mois  en  une  telle  année 
est  vraiment  prodigieux,  à  moins  que  la  consigne  en  haut  lieu 
ne  fût  bel  et  bien  de  dormir,  de  fermer  les  yeux,  de  laisser 
s’accomplir  en  paix  un  crime  dont  on  escomptait  secrètement 
les  profits  prochains.  Et,  de  son  propre  silence  de  trois  mois, 
Lawrence  s’excuse-t-il  seulement  ?  A  peine  :  en  une  lettre 
du  9  décembre  à  son  protecteur  Lord  Halifax,  il  se  contente 
de  dire  obscurément  : 


«  Si  en  cette  occasion  [constitution  d’une  assemblée  législa¬ 
tive]  et  en  d’autres,  je  me  suis  rendu  envers  votre  Seigneurie 
et  envers  le  Bureau  [du  Commerce  et  des  Plantations]  cou¬ 
pable  de  quelque  omission  à  propos  de  certains  points  sur  les¬ 
quels  j’aurais  dû  écrire  ou  m’expliquer,  j’aime  à  croire  qu’en 
considération  de  la  multitude  d  ennuyeuses  affaires  que  j  ai 
eues  récemment  sur  les  bras  Votre  Seigneurie  aura  la  bonté  de 
m’excuser  en  partie.  Quant  à  tout  ce  que  j  ai  fait  jusqu  à  ce 
jour  et  à  tout  ce  que  je  vais  entreprendre  par  la  suite,  faites- 
moi  la  justice  de  croire  que  non  seulement  j’agirai  en  tous 
temps  avec  l’équité  et  l’intégrité  les  plus  sévères  [c  est  bien  le 
cas  d’en  parler]  et  avec  tout  le  soin  et  toute  l’économie  possi¬ 
bles,  mais  qu’en  outre  je  maintiendrai  toujours  un  œil  vigilant 
sur  tous  ceux  qui  ont  à  quelques  égards  le  maniement  des 
fonds  de  l’État.  » 

Est-ce  là  le  langage  d’un  homme  qui  se  sent  le  moins  du 
monde  exposé  au  blâme  pour  un  énorme  crime  capital  ?... 
Bien  mieux,  il  insiste  au  début  de  sa  lettre  sur  «  les  plus  grands 
éloges  dont  il  a  été  comblé  pour  sa  conduite  et  sa  direction 
des  affaires  »  ;  «  ma  plus  haute  ambition  est  de  continuer  de 
mériter  votre  approbation  et  vos  applaudissements  et,  par 
suite,  votre  appui  et  votre  protection.  Plût  à  Dieu  que  je  pusse 
m’honorer  en  couronnant  les  efforts  de  Votre  Seigneurie  par 


30 


LA  TRAGÉDIE 


le  succès  de  la  colonisation  en  cette  province...  Rien,  à  mon 
avis,  Monseigneur,  n’ouvre  de  meilleures  perspectives  que 
l’heureuse,  quoique  coûteuse,  extirpation  de  ces  misérables 
traîtres,  les  Français  neutres  ».  Est-ce  là,  nous  le  redemandons, 
le  langage  d’un  homme  qui  se  sent  coupable  ?  Ne  se  sait-il 
pas  à  1  avance  absous,  à  la  veille  même  d’être  récompensé  ? 
et  il  fut,  en  effet,  récompensé. 

Est-ce  à  dire  que  les  nobles  Lords  ne  furent  pas  informés  des 
graves  événements  d’Acadie  autrement  que  par  le  peu  qui 
survit  de  la  correspondance  de  Lawrence  ?  Nous  avons  de  la 
peine  à  le  croire.  Il  y  avait  entre  la  Nouvelle  Écosse  et  la 
métropole  d’autres  moyens  d’information  que  la  voie  officielle. 

N’y  avait-il  pas,  par  exemple,  de  fréquentes  relations  entre  la 
flotte  d’Halifax  et  Portsmouth  directement  ou  par  l’inter¬ 
médiaire  de  Boston  ?  C’est  ainsi  qu’après  le  «  coup  »  de  Y  Alcide 
et  du  Lys,  le  Gibraltar  fut  détaché  de  la  flotte  et  expédié  en 
Angleterre  (Lettre  de  Boscawen  à  sa  femme,  26  juin  1755). 
Pourquoi  rien  de  semblable  après  le  «  coup  »  de  la  déporta¬ 
tion  ?  Une  preuve,  entre  autres,  que  l’on  savait  fort  bien  en 
Angleterre  ce  qui  se  passait  alors  en  Nouvelle  Écosse,  c’est 
qu’en  une  venimeuse  brochure  d’inspiration  officielle  Remarks 
on  the  French  Memorials  concerning  the  limits  o(  Acadia, 
publiée  à  Londres  en  1756,  mais  en  réalité  (voir  p.  64)  datée 
du  18  octobre  175o,  il  est  dit  (note  1,  p.  35)  à  propos  des 
«  15.000  Français  neutres  »  d’Acadie  :  «  Ils  viennent  d’être 
déportés  »  (They  hâve  been  lately  removed).  Or,  à  cette  date, 
par  suite  de  lenteurs  imprévues,  l’opération  n’était  pas  encore 
achevée,  puisqu’à  cette  même  date  du  18  octobre,  Lawrence 
annonçait  aux  Lords  du  Commerce  :  «  L’embarquement  [des 
Fiançais  neutres]  va  bon  train  :  il  y  en  a  déjà  en  mer,  il  n’en 
restera  plus  un  seul  à  la  fin  du  mois  prochain.  »  Comment  donc 
ce  publiciste  officiel  ou  officieux  aurait-il  été  mis  au  courant 
de  la  déportation  s’il  n’y  avait  pas  eu  entre  la  Nouvelle 
Ecosse  et  l’Angleterre  des  relations  certaines  qu’on  nous 
cache  ?  Pourquoi  se  donner  maintenant  tant  de  peine  en 
plaidant  1  innocence  pour  cause  d’ignorance,  puisque  dès  le 
18  octobre  1755  on  préparait  la  révélation  publique  du  forfait. 

Remarquons  qu’en  toute  cette  affaire,  le  rôle  de  l’amiral 
Boscawen  est  des  plus  curieux.  Il  part  de  Plymouth,  avons- 
nous  dit,  le  20  avril  1755,  ayant  reçu  le  17  «  d’un  des  messagers  £ 


LA  CURÉE 


31 


de  Sa  Majesté  une  lettre  de  Sir  Thomas  Robinson...,  avec 
mes  instructions  secrètes  portant  la  signature  du  souverain.  » 
Est-il  vraisemblable  qu’il  ignore  les  intentions  gouvernemen¬ 
tales  concernant  la  question  acadienne  alors  pendante,  à 
laquelle  personnellement  il  s’intéressait  ?  En  juin  il  capture 
illégalement  l 'Alcide  et  le  Lys.  Cinq  jours  après  son  arrivée 
à  Halifax,  le  14  juillet,  il  est,  conformément  à  la  circulaire  de 
Robinson,  convoqué  au  Conseil  par  Lawrence  qui  a  ordre  de 
s’aboucher  avec  lui  ;  dès  le  lendemain,  il  y  paraît  avec  son 
collègue  Mostyn,  et  les  «  deux  amiraux  «  approuvent  la  pro¬ 
cédure  dudit  Conseil  concernant  les  habitants  français...  ; 
ils  sont  d’avis  que  c’est  maintenant  le  moment  le  plus  opportun 
[leur  flotte  n’est-elle  pas  là  prête  à  aider  les  2.000  hommes 
de  troupes  coloniales  et  métropolitaines  ?]  pour  forcer  lesdits 
habitants  à  prêter  le  serment  d’allégeance  ou  à  quitter  le 
pays  ».  Le  25  et  le  28,  ils  assistent  aux  délibérations  ;  en  cette 
dernière  séance  on  décide  à  runanimité,  donc  avec  leur  con¬ 
cours,  la  déportation  des  Acadiens.  Tant  que  l’opération  s’ac¬ 
complit,  Boscawen  est  toujours  là  avec  ses  matelots  et  ses 
vaisseaux,  prêt  à  porter  main-forte.  WinsloW  n’a  pas  plus  tôt 
annoncé  à  Lawrence  (11  octobre)  «  la  semaine  prochaine  verra 
la  fin  de  notre  oeuvre  d’expulsion  »,  que  le  19  Boscawen  part 
et  arrive  le  26  novembre  à  Plymouth  avec  tout  le  dossier  de 
l’affaire  (lettre  de  Lawrence  du  18  octobre  et  procès-verbaux 
des  séances  des  3,  4,  14,  15,  25  et  28  juillet).  Ainsi,  porteur  à 
l’aller  des  dernières  instructions  de  la  métropole,  porteur  au 
retour  des  dernières  nouvelles  de  la  colonie,  conseiller  autorisé 
de  la  machination  et  témoin,  sinon  collaborateur,  de  l’exécu¬ 
tion,  l’amiral  «  Cœur  de  Chêne  »  ne  peut-il  pas  être  considéré 
Comme  le  resprésentant  officiel  du  gouvernement  britannique 
à  Halifax  pendant  toute  la  période  essentielle  de  la  déporta¬ 
tion  des  Acadiens  ? 

Boscawen  va  maintenant,  de  concert  avec  l’amiral  Hawkes, 
participer  à  la  rafle  en  pleine  paix  de  centaines  de  navires 
français,  —  prises  illégales  sur  lesquelles  il  prélèvera  sa  part 
comme  dans  celles  de  l’Alcide  et  du  Lys  ;  de  même  exactement, 
de  la  déportation  acadienne,  il  va  retirer  de  très  avantageuses 
concessions  de  terres  enlevées  aux  Acadiens  déportés.  Ces  deux 
façons  de  faire,  presqu’en  même  temps,  prisonniers  de  guerre 
sans  déclaration  de  guerre,  des  milliers  d’habitants  fran- 


32 


LA  TRAGÉDIE 


çais  et  des  milliers  de  matelots  français  se  complètent  ; 
c’est  une  double  forme  monstrueuse  de  la  violation  du  droit 
des  gens  en  parfait  accord  avec  l’immoralité  politique  qui 
régnait  alors  en  Angleterre.  Ces  deux  crimes  font  la  paire  : 
ils  sont  le  produit  d’une  même  mentalité.  Un  honnête  homme 
égaré  en  cette  politique  coloniale,  John  Pownall,  le  suc¬ 
cesseur  même  de  Shirley,  la  flétrit  de  ces  mots,  précisément 
en  une  lettre  adressée  à  Lawrence  (2  janvier  1759).  «  Plus  je 
vois  ce  monde  d’affaires,  plus  mon  dégoût  s’en  accroît.  Je 
ne  m’y  sens  pas  à  ma  place...  j’ai  hâte  de  rentrer  chez  moi.  » 

A  défaut  de  documents  les  Archives  anglaises  nous  révèlent 
de  bien  curieuses  coïncidences.  Le  16  novembre,  avons-nous 
dit,  Boscawen  arrive  dans  le  Spithead  au  large  de  Portsmout.h  ; 
le  même  jour,  le  secrétaire  d’État  Robinson  reçoit,  avec  sa 
lettre  de  Lawrence,  tout  le  dossier  de  l’affaire  acadienne  dont 
Boscawen  est  porteur.  Cette  rapidité  de  transmission  prouve 
assez  le  vif  désir  qu’avait  le  gouvernement  anglais  d’être 
renseigné  sur  cette  grave  affaire.  Évidemment,  le  cas  de  Law¬ 
rence  va  être  avec  soin  examiné.  S’il  a  agi  sans  ordre  à  l’en¬ 
contre  même  des  volontés  de  ses  chefs,  il  va  être  destitué,  à 
tout  le  moins  blâmé  et  désavoué.  Or,  rien  de  semblable.  Le  20, 
le  dossier  est  transmis  aux  Lords  du  Commerce  ;  le  25,  ils  en 
prennent  officiellement  connaissance  ;  le  26,  c’est-à-dire  après 
un  rapide  examen  de  l’affaire,  Lawrence  est...  récompensé. 

Oui  :  il  n’était  que  président  du  Conseil  d’Halifax  et  lieute¬ 
nant-gouverneur  de  la  Nouvelle  Écosse,  les  Lords  du  Com¬ 
merce  proposent  immédiatement  au  Roi  qu’à  la  place  d’Hop 
son  démissionnaire  il  soit  promu  «  Capitaine  général  et  Gou¬ 
verneur  en  chef  de  la  Nouvelle  Écosse  »  :  car,  «  à  tous  égards 
dit  le  rapport,  il  mérite  hautement  pareil  poste  ».  Le  18  décem¬ 
bre,  le  Conseil  rédige  le  décret  de  nomination  ;  le  22,  le  Roi  le 
signe  ;  le  25  mars  1756,  la  haute  distinction  est  transmise  à 
l’heureux  titulaire  accompagnée  des  mots  suivants  :  «  Nous 
avons  soumis  au  Secrétaire  d’État  de  Sa  Majesté  le  passage 
de  votre  lettre  relatif  au  déplacement  [doux  euphémisme]  des 
habitants  français  et  aux  procédés  que  vous  avez  employés 
pour  exécuter  cette  mesure  [autre  euphémisme  !]  ;  et,  comme 
vous  nous  représentez  que  cette  opération  (admirable  discré¬ 
tion  dans  le  choix  des  mots)  était  d’une  nécessité  absolue  pour 
la  sécurité  et  la  protection  de  la  province  dans  la  présente 

£ 


LA  CURÉE 


33 


situation  critique  de  nos  affaires,  nous  ne  doutons  pas  que 
votre  conduite  en  tout  ceci  n’obtienne  l’approbation  de  Sa 
Majesté.  »  Donc,  tout  comme  le  Secrétaire  d’État  et  les  Lords 
oj  Trade,  Sa  Majesté  va  approuver  et,  en  effet,  elle  approuvera 
la  déportation  acadienne  et  en  récompensera  l’auteur  avéré. 

Est-ce  à  dire  que,  mal  informées,  les  autorités  de  la  métro¬ 
pole  furent  victimes  d’une  surprise  ?  Nullement  ;  quatre  ans 
plus  tard  (20  décembre  1759),  pleinement  informés  si  jamais, 
les  Lords  of  Trade  écrivent  au  Roi  : 

«  Le  succès  de  vos  armes  [la  déportation  ne  fut  pas  due  au 
succès  des  armes,  puisqu’en  dépit  de  la  prise  de  Beauséjour  il 
n’y  avait  pas  encore  déclaration  de  guerre]  ayant  fourni  une 
occasion  qui  permît  ou  bien  de  réduire  les  habitants  français 
à  l’obéissance  qu’en  tant  que  sujets  ils  doivent  à  Votre  Majesté 
conformément  au  traité  d’Utrecht  [de  cette  obéissance  ils 
n’avaient  cessé  de  faire  preuve]  ou  bien  de  les  forcer  à  quitter 
le  pays,  le  gouverneur  de  la  colonie  de  Votre  Majesté  et  son 
Conseil,  sur  l’avis  de  l’amiral  Boscawen  et  du  vice-amiral 
Mostyn,  ont  estimé  indispensable  pour  la  sécurité  de  cette 
province  d’en  écarter  cet  ensemble  de  gens...  qui  n’ont  cessé 
d’encourager  les  tentatives  des  Français  par  la  trahison  secrète 
ou  par  la  force  ouverte.  [Toujours  la  même  imposture,  on  le 
voit,  à  l’encontre  des  témoignages  répétés  de  Mascarène  et 
autres].  Cette  décision  ayant  été  mise  à  exécution  grâce  au 
transport  desdits  habitants  français  au  nombre  de  près  de  7.000 
et  à  leur  répartition  dans  les  différentes  colonies,  les  immenses 
terres,  les  plus  fertiles,  les  mieux  appropriées  à  la  culture, 
situées  dans  les  régions  les  plus  avantageuses...  sont  mainte¬ 
nant  à  Votre  disposition...  » 

Où  y  a-t-il  en  ces  mots  l’ombre  d’un  blâme  ?  N’y  sent-on 
pas  plutôt  le  ton  satisfait  de  l’approbation  ?  l’empressement 
à  tirer  parti  d’une  si  bonne  aubaine  ?  Le  Roi  lui-même,  du 
reste,  approuva  le  16  février  1760  cette  utilisation  et,  par 
conséquent,  cette  évacuation  des  terres  acadiennes.  On  a  beau 
dire  qu’en  un  pays  constitutionnel  le  roi  règne,  mais  ne  gou¬ 
verne  pas  ;  le  roi,  ses  ministres,  les  plus  hauts  fonctionnaires 
compétents,  bref  tout  le  gouvernement  britannique  approu¬ 
vèrent  bel  et  bien  le  crime  acadien,  dès  qu’il  eut  si  parfaite¬ 
ment  réussi  ;  et,  par  la  promotion  même  de  son  auteur,  ils  en 
endossèrent  la  responsabilité.  Ainsi  l’Angleterre,  en  la  personne 
de  son  souverain  comme  en  celle  de  ses  dirigeants,  s’est  faite 
solidaire  d’un  des  plus  montrueux  forfaits  qu’ait  enregistrés 

3 


LAUVRIÈRE.  T.  II. 


34 


LA  TRAGÉD IE 


l’histoire  moderne  ;  elle  en  reste  donc  à  juste  titre  complice 
en  même  temps  que  bénéficiaire. 

Il  est  faux  de  dire  qu’à  cette  date  du  25  mars  1756,  la  situa¬ 
tion  était  «  critique  »  pour  l’Angleterre  ;  la  guerre  n’était 
«  inévitable  »,  selon  l’expression  de  cette  même  lettre,  que 
parce  que  l’Angleterre  la  voulait.  La  France,  comme  ne  le 
répétait  que  trop  notre  gouvernement,  était  prête  à  toutes  les 
concessions  parce  qu’elle  n’était  pas  prête  à  la  guerre  et  ne  la 
voulait  pas.  Le  13  janvier  1756,  Je  nouveau  ministre  Henry 
Fox  refusa  insolemment  la  restitution  des  vaisseaux  et  des 
marins  indûment  capturés  par  Boscawen.  Le  1 1  mai,  la  Cour 
de  Versailles  déclara  consentir  à  tout  céder  en  vue  de  la  paix, 
sauf  ces  vaisseaux  et  l’Acadie  française  ;  les  Anglais  n’accor¬ 
dèrent  que  la  neutralité  du  continent  entre  le  Saint-Laurent 
et  une  ligne  allant  du  Cap  Tourmente  à  la  source  du  Penobs- 
cot  :  ce  qui  leur  réservait  toute  la  Baie  Française  et  le  cours 
inférieur  du  Saint- Jean.  Puis,  aussitôt,  sans  plus  attendre,  le 
17  mai,  l’Angleterre  déclara  la  guerre  ;  la  France  subit  les 
premières  hostilités  en  s’efforçant  encore  de  négocier  ;  ce  n’est 
qu’un  mois  plus  tard,  le  16  juin,  qu’elle  fut  bien  forcée  de 
reconnaître  l’état  de  guerre  créé  par  l’adversaire.  Dès  lors,  le 
gouvernement  anglais  ne  se  gêne  plus  :  car  il  n’a  plus  besoin 
de  feindre.  Leurs  Seigneuries  reprochent  au  bourreau  de 
Nouvelle  Écosse  de  n  avoir  pas  été  encore  assez  criminel. 
«  Nous  regrettons  infiniment,  écrivent  à  Lawrence  les  Lords 
du  Commerce,  le  10  mars  1757,  que,  malgré  les  grandes  dépen¬ 
ses  de  la  nation  [eh  i  oui,  ils  en  voulaient  pour  leur  argent, 
pour  leurs  10.000  livres,  sans  doute,  ce  denier  de  Judas]  en 
vue  d’éloigner  les  habitants  français,  il  en  reste  encore  assez 
pour  troubler  et  inquiéter  les  établissements.  Il  est  fort  à 
désirer  qu  ils  soient  totalement  chassés  de  la  péninsule  :  car, 
tant  qu  ils  ne  le  seront  pas,  ils  pourront,  si  peu  nombreux 
qu  ils  soient,  inquiéter  et  harceler  les  établissement  éloignés... 
Ils  doivent,  du  reste,  être  exaspérés  [ces  messieurs  n’étaient 
donc  pas  tellement  inconscients]  par  le  traitement  qu’on 
leur  a  fait  subir.  »  Voilà  ce  qu’il  en  coûte  de  ne  pas  se  résigner 
comme  de  stupides  moutons  aux  atrocités  anglaises  :  les 
victimes,  dont  l’égorgement  imparfait  a  tant  coûté,  seront 
impitoyablement  achevées. 

Apiès  cela,  en  présence  de  tous  ces  témoignages  et  docu- 


LA  CURÉE 


35 


mentis,  qu’on  ne  vienne  pas  dire  que  Lawrence  agit  seul,  qu’il 
méconnut  les  volontés  de  scs  chefs,  qu’il  encourut  le  blâme 
du  gouvernement  métropolitain,  qu'il  subit  le  juste  châti¬ 
ment  de  Sa  Majesté  le  Roi  d’Angleterre  :  car  chacune  de  ces 
affirmations  est  en  flagrante  contradiction  avec  la  plus  criante 
vérité.  Non,  Lawrence  ne  doit  pas  être  le  bouc  émissaire  de 
l’Angleterre  en  cette  iniquité  collective  ;  car  il  fut  l’exécuteur, 
tacitement  toléré,  hypocritement  guidé  et  encouragé,  finale¬ 
ment  approuvé  et  récompensé,  de  ses  hautes  œuvres  colo¬ 
niales.  Depuis  les  origines,  c’est-à-dire  depuis  un  siècle  et 
demi,  la  politique  anglaise  en  ces  régions  n’avait  cessé  de 
viser  à  l’exploitation,  à  défaut  de  l’expulsion,  des  Acadiens  ; 
depuis  près  d’un  demi-siècle  qu’elle  possédait  cette  Acadie, 
elle  n’avait  cessé  de  vouloir  l’assujettissement  ou  l’anéantisse¬ 
ment  du  petit  peuple  qui  l’y  gênait.  «  C’était  l’ancien  plan  des 
Anglois  »,  selon  l’expression  de  l’abbé  Le  Guerne,  missionnaire 
de  l’Acadie  française  (1756),  que  d’  «  expayser  les  Acadiens 
et  les  disperser  dans  les  différentes  contrées  de  la  Nouvelle 
Angleterre.  »  «  Dès  que  s’offrirent  pour  cette  œuvre  de  mort 
l’occasion  et  l’homme,  l’Angleterre  n’hésita  pas,  elle  ne  s’op¬ 
posa  pas,  elle  laissa  faire,  elle  aida  même  et  encouragea  à 
faire  ;  et,  le  coup  fait,  elle  applaudit  au  succès,  se  réjouit 
des  conséquences  heureuses  dont  elle  profitait,  ne  regretta 
que  les  insuffisances  dont  elle  pâtissait  ;  bref,  elle  exigea  et 
poursuivit  avec  acharnement  la  perpétration  intégrale  d’un 
forfait,  de  tout  point  conforme  à  sa  politique  séculaire. 

L’impérialisme  naissant  de  l’Angleterre  se  montra  donc, 
dès  le  dix-huitième  siècle,  aussi  cupide,  aussi  rapace,  aussi 
insensible,  aussi  immoral,  aussi  violent  que  d’autres  qu’elle  a, 
depuis,  tant  blâmés  tout  en  leur  donnant  l’exemple  et  même, 
à  son  tour,  en  les  imitant.  Il  lui  fallait,  pensait-elle,  pour  la 
conquête  du  continent  américain  la  suppression  d’un  peuple 
innocent  ;  elle  l’accusa  de  toutes  sortes  de  crimes  plus  ou 
moins  imaginaires  et,  l’ayant  depuis  longtemps  condamné  en 
son  for  intérieur,  elle  le  supprima  au  moment  opportun, 
froidement,  méthodiquement,  radicalement,  par  un  crime 
autrement  odieux  que  tous  ceux  qu’à  tort  elle  lui  reprochait. 
Et  puis,  pour  cette  nation  de  marchands,  n’y  avait-il  pas  une 
raison  mercantile  ?  o  Ayant  dépensé  700.000  livres  pour  la 
Nouvelle  Écosse,  dit  le  juge  Belcher,  nous  voulons  rentrer 


36 


LA  TRAGÉDIE 


dans  nos  débours  ».  Or  il  n’y  a  pas  de  larmes  qui  arrêtent  un 
recors.  L’Ile  Royale,  l’ Ile  Saint-Jean,  puis  le  Canada,  furent 
bientôt  les  premiers  gages  de  cette  opération  de  brigandage  à 
main  armée.  La  grande  curée  anglaise  fut,  en  somme,  la 
conquête  de  toute  l’Amérique  du  Nord  :  aux  yeux  d’impéria¬ 
listes  sans  peur  ni  pudeur,  si  beau  morceau  pouvait  se  payer  de 
quelque  déshonneur. 

Aussi  bien,  tous  ces  grands  mots  spécieux  :  raison  d’État, 
nécessité  militaire,  loi  d’expansion,  génie  de  domination, 
tant  de  fois  invoqués  par  les  gouvernements  comme  par  les 
historiens  anglais,  ne  furent,  en  réalité,  que  sophismes  et 
mensonges  destinés  à  cacher  sous  leur  manteau  de  cour  des 
tares  que  la  morale  commune  flétrit  de  noms  plus  francs  : 
vol,  crime,  perfidie,  cruauté,  etc...  Pourquoi  donc  la  vertueuse 
Albion,  qui  s’est  tant  apitoyée  sur  les  atrocités  grecques,  bul¬ 
gares,  arméniennes  et  autres,  ne  s’est-elle  pas  également 
apitoyée  sur  les  atrocités  acadiennes  ?  est-ce  parce  que  seule 
elle  en  a  eu  tout  à  la  fois  la  responsabilité  et  le  profit  ?  Il  n’y  a 
pourtant  entre  les  unes  et  les  autres  qu’une  différence  :  les 
premières  furent  accomplies  par  un  peuple  musulman  qu’elle 
déclare  barbare,  avec  d’autant  plus  d’insistance  qu’elle  veut 
prendre  sa  place  ;  les  secondes,  par  un  peuple  chrétien  d’Eu¬ 
rope  qui,  se  prétendant  supérieur  à  tous  les  autres,  entend  les 
dominer  et  s’en  faire  craindre  et  admirer.  «  Les  Anglais,  dit 
le  Dr  Gannong,  ont  le  génie  de  la  domination.  »  Or,  dans  tout 
surhomme,  qu’il  soit  germain  ou  demi-germain,  il  y  a,  faute 
d’élévation  morale,  une  humanité  inférieure,  de  la  brutalité 
instinctive,  quelque  chose  de  primitif,  de  fruste,  de  vulgaire. 
L’adorateur  du  succès  à  tout  prix  prend  facilement  pour  héros 
la  brute  malfaisante.  Ce  vice  maintenant  dissimulé  de  la  force 
anglaise  n’échappa  point  à  la  clairvoyance  des  contemporains  : 

«  On  vit  au  commencement  de  cette  guerre,  écrit  au  duc  de 
Nivernois  un  correspondant  inconnu  (2  décembre  1762),  une 
nation  policée,  une  nation  qui  refuse  l’humanité  à  toutes  les 
autres  pour  s’arroger  à  elle  seule  cette  vertu,  on  vit  cette 
nation-là  renouveler  les  anciennes  barbaries  des  Gépides  et 
des  Hérules.  »  (Corresp.  pol.  Anglet.,  vol.  448,  f°  218-220). 


Et  l’exécuteur  des  hautes  œuvres,  Lawrence,  que  devint-il? 
S  il  eut,  à  défaut  d’honneur,  les  honneurs  que  nous  savons,  il 


LA  CURÉE 


37 


faillit  du  moins  les  payer  cher.  Les  10.000  livres  des  Lords  of 
Justice  ne  suffirent  pas.  Sa  politique  de  casse-cou  créa  en 
Nouvelle  Écosse  et  même  en  Angleterre  les  plus  grandes  inquié¬ 
tudes  et  aussi  les  plus  graves  embarras  financiers  :  il  n’eut  pas 
seulement  à  défrayer  le  transport  des  victimes  prolongé  au 
delà  de  toute  limite  prévue  (quatre  mois  pour  sept  vaisseaux, 
cinq  mois  pour  trois,  six  mois  pour  deux,  sept  mois  pour  deux, 
huit  mois  pour  un,  etc...)  il  eut  encore  à  pourvoir  à  leur  entre¬ 
tien  en  des  provinces  nullement  préparées  à  les  recevoir. 
Irrités  d’avoir  à  entretenir  des  Acadiens  renvoyés  de  Virginie 
et  de  Caroline  du  Sud,  les  Lords  du  Commerce,  dès  le  8  juil¬ 
let  1756,  exprimèrent  sèchement  à  Lawrence  leur  désappointe¬ 
ment  :  «  Comme  le  rappel  des  2.000  soldats  de  Nouvelle  Angle¬ 
terre  supprime  tout  espoir  de  les  voir  s’établir  sur  les  terres 
qu’a  laissées  vacantes  la  déportation  des  habitants  français, 
nous  resterons  dans  la  plus  grande  anxiété  tant  que  vous  ne 
nous  aurez  pas  dit  ce  que  vous  comptez  faire  pour  le  repeuple¬ 
ment  de  ces  terres,  affaire  de  la  plus  haute  importance,  à  notre 
avis,  affaire  dont  le  règlement  aura  la  plus  grande  influence 
sur  la  force  et  sur  la  prospérité  futures  de  la  Colonie.  »  Le 

10  mars  1757,  avons-nous  vu,  irritation  plus  vive  encore  :  car 

11  s’agit  d’argent  et  de  dangers.  Découdre  n’est  rien  ;  il  faut 
recoudre. 

g|Pour  acheter,  du  moins,  le  silence  des  nombreux  mécon¬ 
tents  de  Nouvelle  Écosse,  le  gouverneur  criminel  eut  beau 
gaver  de  butin  acadien  ses  complices  et  ses  créatures  ;  il  ne 
put  satisfaire  tout  le  monde,  apaiser  toutes  les  ambitions 
surexcitées,  rassasier  toutes  les  cupidités  exaspérées.  Son 
administration  autoritaire  ( ill  treatment  and  unjust  oppression) 
fut  battue  en  brèche  par  ses  propres  administrés  ;  menés 
durement,  ils  se  constituèrent  en  comité  et  réclamèrent  à 
plusieurs  reprises  tant  par  lettres  que  par  porte-parole  auprès 
du  gouvernement  de  Londres  :  au  citoyen  Ferdinand  John 
Paris,  que  nous  avons  déjà  cité,  se  joignit  un  certain  Robert 
Sanderson  (15  mars  et  2  avril  1757  ;  4  fév.  1758).  En  un  nou¬ 
veau  réquisitoire  de  seize  pages,  on  accuse,  hautement,  en 
effet,  ce  persécuteur  des  Acadiens  de  persécuter  aussi  les  libres 
sujets  de  la  libre  Angleterre  ;  c’était,  aux  yeux  d’Anglo- 
Saxons,  infiniment  plus  grave  que  l’extermination  de  tout 
un  peuple  français.  Oui,  ce  «  parfait  flatteur  »  des  grands  osa, 


38 


LA  TRAGÉDIE 


dit-on,  traiter  les  marchands  d’Halifax  de  «  tas  de  coquins  et 
de  banqueroutiers  »  et  les  membres  de  son  propre  Conseil 
de  «bande  de  scélérats»  [Qu’eussent  bien  pu  dire  les  Aca¬ 
diens  ?]  Oui,  il  osa  défendre  à  tout  habitant  anglais  de  quitter 
la  province  sans  passeport  et  de  quitter  la  ville  sans  laisser- 
passer.  [Et  ces  pauvres  Acadiens  qui,  malgré  eux,  quittaient 
leur  pays  natal  ?]  Oui,  son  despotisme  militaire  créa  partout 
le  désordre  et  l’esprit  de  révolte,  même  dans  la  soldatesque 
dont  il  encourageait  pourtant  les  violences.  [Et  les  Acadiens, 
ne  souffrirent-ils  donc  ni  du  despotisme  ni  de  la  soldatesque?] 
Par  ses  abus  de  pouvoir,  par  ses  interventions  en  justice,  par 
ses  malversations,  par  son  favoritisme,  «  par  toutes  sortes 
d’énormités  »,  il  s’aliéna,  affirme-t-on,  la  population  anglo- 
saxonne.  «  Halifax  n’est  plus  qu’une  prison.  »  [L’Acadiê 
avait-elle  été  autre  chose  pour  les  Acadiens  pendant  près  d’un 
demi-siècle  ?]  «  Tant  que  le  gouverneur  Lawrence  aura  la 
moindre  influence  sur  les  affaires  américaines,  la  ruine  et  la 
confusion  ne  cesseront  d’y  régner.  »  «  Si  on  ne  l’écarte  pas,  la 
Nouvelle  Écosse  sera  dans  un  an  perdue  pour  la  Couronne 
britannique  et  le  reste  des  colonies  exposé  au  même  sort.  » 
Il  n’y  a  qu’un  remède,  assure-t-on,  l’élection  d’une  Assemblée 
législative  qui  ne  contienne  pas  de  fonctionnaires  :  car,  étant 
tous  ses  créatures,  ils  sont  tous  sous  sa  dépendance  (Brit., 
Mss.  Add.,  19.071-2  :  Dr  And.  Brown’s  Collect).  La  métropole 
ordonna  donc  l’organisation  du  pouvoir  législatif,  cette  pana¬ 
cée  universelle.  Lawrence  s’y  opposa  de  son  mieux,  puis  céda. 
Or,  la  jeune  Chambre  fut  si  bien  créée  à  l’image  du  Conseil 
qu’elle  se  laissa  museler  tout  comme  la  presse.  Robert  San- 
derson  n’en  fut  pas  réélu  Président.  Boscawen,  à  qui  Lawrence 
avait  confié  ses  inquiétudes,  n’en  eut  cure  :  sa  flotte  était  en 
partance. 

Les  autres  complices,  Belcher,  Deschamps,  Bulkeley 
s’émurent  davantage.  Leur  émotion  ne  dura  guère  :  car  on 
dut  bien  rire  dans  le  Landerneau  néo-écossais,  lorsqu’on 
apprit  que  le  gouvernement  britannique  confiait  enfin  la 
fameuse  enquête  sur  les  «  lourdes  charges  »  qui  pesaient  sur 
Lawrence...  à  qui  ?  à  quel  magistrat  désintéressé  ?  précisé¬ 
ment  au  juge  Belcher,  c’est-à-dire  au  conseiller  juridique  des 
débats  préliminaires,  au  complice  de  l’exécution,  au  bénéfi¬ 
ciaire  de  la  liquidation  de  l’affaire  acadienne.  On  voit  que  la 


LA  CURÉE 


39 


justice  était  en  de  bonnes  mains.  Lawrence  n’attendit  pas 
même  les  débats  de  la  procédure.  Le  19  octobre  1760,  notre 
«  maître  homme  »  mourut  subitement  au  sortir  d’un  bal  : 
l’habile  personnage  sut  toujours  choisir  son  heure. 

«  La  carrière  de  Lawrence  finit  sous  un  nuage  »,  dit  James 
Brvce.  Nuage  bien  léger,  vraiment,  bien  éphémère.  Le  «  gal- 
lant  governor  »,  comme  l’appelle  Haliburton  (I,  229),  n’eut 
pas  plus  tôt  fermé  l’œil  que  ses  obligés  qui  lui  devaient  tout  : 
argent  et  honneurs,  firent  voter  par  la  Chambre  législative, 
décidément  bien  stylée,  l’érection,  dans  l’église  Saint-Paul,  ce 
Panthéon,  ce  Westminster  des  grands  hommes  néo-écossais, 
d’un  beau  monument  de  2.000  francs  destiné  à  perpétuer  la 
gloire  si  pure  de  ce  héros  de  la  colonisation  anglaise.  «  En 
témoignage  de  gratitude  pour  les  nombreux  et  importants 
services  qu’il  a  rendus  à  la  Province  pendant  le  cours  ininter¬ 
rompu  de  ses  infatigables  efforts  pleins  de  zèle  pour  le  bien 
public,  en  reconnaissance  de  son  administration  sage,  intègre 
et  désintéressée.  »  Au  mensonge  de  chacune  de  ces  épithètes 
que  n’ont-ils  ajouté,  ces  cyniques  flatteurs,  l’éloge  de  son 
humanité  dont  témoignaient  si  hautement  les  villages  dévastés 
de  toute  une  province  et  les  ossements  des  Acadiens  épars  sur 
tous  les  chemins  de  l’exil  ?  Ainsi  eût  été  portée  à  son  comble 
l’insolence  de  cette  épitaphe  fastueuse  :  car  l’abominable 
morale  de  toute  cette  histoire,  nous  ne  saurions  trop  le  répéter, 
c’est  que  Lawrence  fonda  la  prospérité  de  la  Nouvelle  Écosse 
sur  la  ruine  du  peuple  martyr  dont  le  labeur  l’avait  créée. 
Telle  est  la  vraie  gloire  de  ce  grand  Anglais  qui  n’eut,  vrai¬ 
ment,  de  grandeur  que  dans  le  crime,  «  l’un  des  plus  grands 
malfaiteurs  de  l’humanité  »,  a  justement  dit  Henri  d’Arles. 


Sources  et  autres  références. 

Brilish  Muséum.  —  Mss.  Dr.  Andrew  Brown’s  Collect.  Add.  19.071-72 

Arch.  Canada.  —  Rapport  de  1904.  Appendice  F  (Rapp.  de  C.  Morris 
en  1761)  pp.  3-4.  —  Rapport  de  1905,  1er  vol.,  6e  partie,  pp.  91-2  ; 
2e  vol.,  3e  partie,  pp.  236-258  (Journal  de  Boishébert)  ;  410  (Lettre  de 
l’abbé  Le  Guerne).  —  Rapport  de  1881,  p.  32.  —  Rapport  de  1894 
(doc.  angl.  relat.  à  Nouv.  Ecosse),  pp.  207-209,  273,  p  311. 

Canada  trançais.  —  Vol.  II,  1889,  p.  140.  Proclamation  of  Lawrence 
(11  janvier  1759),  Dr.  And.  Browne’s  Collect. 

Th.  Akins.  —  Nova  Scotia  Public  Doc.  281-2-5  :  301-315. 

Haliburton.  —  Hist.  et  stat.  Account  of  Nova  Sc.,  I,  ch.  II  et  IV, 
p.  196. 

Beamtsh  Murdoch.  —  Hist.  ot  Nov.  Sc.,  II,  87,  281-324. 


40 


LA  TRAGÉDIE 


Ed.  Richard,  Acadie.  —  (éd.  H.  d’Arles),  95-149. 

Placide  Gaudet.  —  Le  grand  Dérangement.  Ottawa,  1922. 

Casgrain.  —  Pèlerinage  au  pays  d’Evangeline,  ch.  IV. 

O.  W.  Raymond.  —  Colonel  Alex.  Mac  Nutl  and  Preloyalist 
seltlements  in  Nova  Scotia  (Soc.  roy.  Canada,  1911,  II,  23-117. 

O.  W.  Raymond.  —  Preloyalist  Seltlements  in  Nova  Scotia  (Ibid  , 
1912,  II). 

Rev.  A.  W.  Eaton.  —  Settling  o/  Colchester  Counly,  N.  S.,  by  New- 
England  Puritans  and  Ulster  Scotsmen.  (Soc.  Roy.  Can.  1912,  Sect.  II, 
p.  '221-165). 

Ramezay.  —  Mémoire  sur  le  Canada  1749-1760  (Soc.  lit.  et  hist.  de 
Québec,  H.  D.,  lre  série). 

Abbé  C.  O.  Gagnon.  —  Lettre  de  l'abbé  Le  Guerne,  missionnaire  de 
L’Acadie.  Québec,  1889. 


Port  de 
]  X)U  ISBOU  RC 

Levé  par  Je  Ci*  de  ta  RiqauJta 
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Cl.  Edit.  Bossard. 


DE  LOUISBOURG 


CHAPITRE  XVI 


DEUX  AUTRES  AGADIES 

1758-1760 

Deuxième  chiite  de  Louisbourg.  —  Évacuations  impitoyables. 


I.  —  L’ile  Royale 

On  a  voulu  faire  de  Lawrence,  avons-nous  dit,  le  bouc 
émissaire  des  atrocités  acadiennes.  Sans  doute,  il  en  fut 
le  dernier  instigateur  et  l’auteur  principal.  A  supposer 
qu’il  les  accomplit  sans  l’ordre  formel,  du  moins  connu,  de 
son  gouvernement,  il  n’en  reste  pas  moins  que  l’approbation 
de  celui-ci  et  la  récompense  même  suivirent  de  si  près,  que 
l’acte  se  trouva  si  conforme  aux  intentions  avouées  de  ses 
prédécesseurs  et  aux  vues  traditionnelles  des  gouvernants 
qu’à  tout  homme  de  bonne  foi  l’expulsion  des  Acadiens 
apparaît  comme  une  première  application  de  la  politique 
sans  scrupule  de  l’Angleterre  d’alors.  Un  peuple  gênait  ;  il 
fallait  à  tout  prix,  ou  plutôt  au  «  plus  bas  prix  possible  »,  le 
supprimer  :  on  le  supprima,  et  l’exécuteur  des  hautes  œuvres 
britanniques  ne  rencontra  en  son  pays  et  en  son  temps 
qu’approbateurs  et  complices.  Or,  il  y  a  mieux  :  la  répéti¬ 
tion  du  forfait  étant  la  meilleure  preuve  de  la  prémédita¬ 
tion  constante,  Lawrence  trouva  des  imitateurs  et  des  émules. 
Après  «  le  grand  dérangement  »  en  survinrent  quatre  autres 
qui,  pour  être  moins  importants,  n’en  furent  pas  moins 
iniques  ni  moins  atroces.  Pour  commencer,  ou  plutôt  pour 
continuer,  l’Ile  Royale  et  l’Ile  Saint- Jean  furent  deux  autres 
Acadies,  dont  les  tristes  héros  s’appelèrent  cette  fois  l’ami¬ 
ral  Boscawen  et  le  général  Amherst.  Là  encore,  nous  retrou¬ 
vons,  au  nom  de  l’intérêt  bien  entendu,  c’est-à-dire  par 


42 


LA  TRAGÉDIE 


ambition  et  par  amour  du  lucre,  les  mêmes  procédés  froi¬ 
dement  voulus  et  délibérément  appliqués,  le  même  fonction¬ 
nement  de  ce  fameux  système  colonial  dont  les  avantages 
pratiques  suppriment,  aux  yeux  de  politiciens  sans  morale, 
tout  le  caractère  odieux  :  c’est  le  cynique  retour  à  la  bar¬ 
barie  raisonnée.  Le  grand  dérangement  des  peuples,  c’est- 
à-dire  leur  déportation  en  masse,  était  donc,  sans  conteste 
possible,  conforme  aux  mœurs  politiques  de  la  libérale 
Angleterre  du  dix-huitième  siècle.  «  Le  mode  de  coloni¬ 
sation  des  Anglais,  que  l’on  admire  tant  en  France,  est 
fertile  en  incidents  de  ce  genre,  concluent  F.  Hue  et  G.  Hau- 
rigot  ( Nos  petites  Colonies,  p.  24)  ;  toute  leur  politique  colo¬ 
niale  semble  se  résumer  en  ces  mots  :  anéantir  et  supprimer 
les  indigènes,  quand  ceux-ci  ne  peuvent  leur  servir,  et  les 
remplacer  par  leurs  nationaux  ».  En  ces  temps,  ce  furent  des 
Français  qui  furent  traités  en  indigènes,  c’est-à-dire  en 
nègres  ou  en  Peaux-Rouges. 

Par  malheur  l’incurie  française  d’alors  ne  se  prêtait  que 
trop  au  machiavélisme  anglais  :  Louis  XY  régnait  !  L’on  a 
dit  que,  si  l’on  veut  voir  dans  toute  leur  ampleur  les  vices 
d’un  régime,  c’est  dans  l’éloignement  colonial  qu’il  faut 
les  regarder.  On  connaît,  de  reste,  l’égoïsme  du  roi,  l’in¬ 
fluence  de  ses  maîtresses,  l’impuissance  de  ses  ministres,  la 
frivolité  de  ses  courtisans,  la  légèreté  des  prétendus  philo¬ 
sophes*  Voltaire  y  compris,  même  à  propos  des  plus  graves 
sujets,  coloniaux  ou  autres.  N’est-ce  pas  cet  aveugle  anglo- 
mane  qui,  le  12  juillet  1757,  avouait  piteusement  :  «  J’étais 
Anglais  alors  ;  je  ne  le  suis  plus,  depuis  qu’ils  assassinent  nos 
officiers  en  Amérique  et  qu’ils  sont  pirates  en  mer.  »  Trop 
tard,  le  mal  était  fait.  Ce  que  l’on  sait  moins,  c’est  la  cor¬ 
ruption  des  fonctionnaires.  En  Amérique,  les  preuves  abon¬ 
dent.  Un  officier  de  valeur,  Surlaville,  major  des  troupes  de 
l’Ile  Royale,  se  plaint  en  1752  du  «  désordre  où  est  cette 
colonie  »,  des  «  abus  qui  régnent  en  cette  partie  ». 

«  Il  règtie  aux  colonies  un  vice  intérieur,  précise-t-il.  Les 
gouverneurs,  les  intendants  ou  ordonnateurs,  qui  sont  poul¬ 
ies  diriger,  sont  fortement  persuadés  qu’on  ne  les  y  envoyé  que 
pour  faire  fortune  et  y  agissent  en  conséquence  :  ce  qui  cause 
la  ruine  du  commerce  et  y  est  un  grave  obstacle  au  progrès  des 
colonies.  »  «  Le  Canada  est  aux  abois,  écrit  en  1754  un  corres- 


DEUX  AUTRES  ACADIES 


43 


pondant  de  Surlaville  :  sept  ou  huit  particuliers  en  enlèvent 
toute  la  crème.  »  «  Le  sieur  Bigot,  Péan  et  Mercier,  ses  associés, 
sont  passés  en  France,  emportant  bien  des  millions  avec  eux  », 
confirme  plus  tard  à  Surlaville  le  capitaine  de  Raymond. 

A  propos  de  Bigot,  de  Vergor,  du  traitre  Pichon  et  même 
du  vieux  Desgoutins,  nous  avons  déjà  eu  l’occasion  de  stigma¬ 
tiser  la  malfaisante  ingérence  des  intendants-ordonnateurs, 
qui  fut  l’un  des  pires  fléaux  de  nos  colonies.  Assurément,  il 
y  en  eut  d’honnêtes  et  de  désintéressés  comme  Hocquart 
et  les  Raudot  ;  il  y  en  eut  même  qui,  comme  Talon,  poussèrent 
jusqu’à  l’abnégation  leur  zèle  pour  le  bien  public  ;  mais,  trop 
souvent,  au  dix-huitième  siècle  surtout,  il  y  en  eut  de  lamen¬ 
tables. 

Bien  qu’en  théorie  le  gouverneur,  disposant  de  l’autorité 
militaire,  fût  censé  avoir  la  haute  main  sur  les  affaires  de  là 
colonie,  il  était,  en  fait,  constamment  tenu  en  échec  par 
l’intendant  qui  disposait  des  fonds  et  avait  l’administration 
civile,  bien  pire  encore,  le  droit  de  correspondre  directement 
avec  le  ministre.  Il  en  résultait  de  perpétuels  conflits  nés  de 
l’amour-propre,  de  l’envie  ou  du  soupçon,  à  moins  que  ne  se 
créât  une  entente  plus  funeste  encore  dans  l’exploitation 
éhontée  de  la  colonie.  «  Un  tel  système,  dit  justement  Pichon, 
ne  convient  qu’à  des  pays  qui  sont  sous  l’œil  même  du  sou¬ 
verain  :  car,  s’il  survient  entre  ces  fonctionnaires  des  désac¬ 
cords  au  sujet  de  leurs  attributions,  il  en  résulte  une  animo¬ 
sité  et  des  querelles  perpétuelles.  »  Ajoutons  qu’hommes  d’ar¬ 
gent  avant  tout,  les  intendants  le  cédaient  d’ordinaire  en 
moralité  aux  gouverneurs  :  disposant  de  tout,  ces  ordonna¬ 
teurs  corrompaient  tout  autour  d’eux  et  faisaient  trembler  le 
gouverneur  lui-même.  «  Ce  n’est  point  le  bien  du  service  que 
l’on  considère,  dit  Surlaville.  Il  faut  être  1  ami  de  1  ordonna¬ 
teur  pour  obtenir  tout  ;  les  autres,  rien.  »  Un  détail  montre 
l’énormité  des  gabegies.  «  Il  s’est  brûlé  l’hiver  dernier  pour 
130.000  livres  de  bois,  écrit  à  Surlaville  un  de  ses  collègues  de 
Louisbourg.  N’y  a-t-il  pas  là  de  quoi  brûler  le  sang  de  tout 
bon  citoyen  qui  entend  parler  de  pareille  consommation, 
pour  ne  pas  dire  friponnerie  ?»  A  Louisbourg  sévissait  comme 
ordonnateur  l’indigne  Prévost.  Venu  très  jeune  dans  la  colo¬ 
nie  à  titre  de  simple  écrivain  de  la  Marine,  il  avait  trouvé  le 
moyen  de  se  pousser  par  l’intrigue,  entre  autres  par  1  influence 


44 


LA  TRAGÉD IE 


de  Bigot,  et  de  s’imposer  même  à  des  gouverneurs  qui  le 
méprisaient  et  le  détestaient,  mais  le  redoutaient.  Le  gouver¬ 
neur  comte  de  Raymond,  n’ayant  pu  obtenir  le  rappel  de  ce 
malhonnête  homme,  avait  dû  démissionner  en  1753  et  son 
pusillanime  successeur  Drucour  le  subissait.  Au  moment  même 
où,  dans  la  détresse  de  la  place,  ce  dernier  gouverneur  déplo¬ 
rait  les  «  immenses  dépenses  »  nécessaires  au  ravitaillement  et 
aux  fortifications,  Prévost  ne  songeait  guère  qu’à  réclamer 
pour  lui-même  avancement  et  gratifications.  De  l’avis  du 
chevalier  Johnstone,  Prévost  était  «  l’un  des  plus  grands 
coquins  qui  aient  jamais  échappé  au  gibet  ».  Plus  tard,  enfermé 
à  la  Bastille  (1763-4),  il  trouva  le  moyen  d’en  sortir  à  force 
d’or. 

S’il  était  un  lieu  où  un  honnête  intendant  dût  assister  un 
énergique  gouverneur,  c’était  pourtant  Louisbourg  :  car, 
depuis  la  double  perte  de  Terre-Neuve  et  de  l’Acadie,  l’Ile 
Royale  était  devenue  pour  la  France  l’unique  porte  qui 
donnât  accès  au  Canada.  On  le  savait  bien  en  haut  lieu  ;  on 
l’avait  assez  dit  aux  négociations  du  traité  d’Aix-la-Chapelle. 
Cette  voie  fermée,  Québec  et  Montréal  sans  ravitaillement 
possible  devenaient  fatalement  la  proie  des  Anglais  qui  les 
guettaient  ;  il  y  avait  là  pour  la  Nouvelle  France  une  question 
de  vie  ou  de  mort.  A  la  puissance  de  notre  «  Dunkerque 
d’Amérique  »  était  donc  lié  le  sort  de  tous  les  Canadiens,  en 
même  temps  que  celui  des  derniers  Acadiens.  Or,  les  Anglais 
qui,  le  sachant  aussi,  n’avaient  que  tardivement  et  à  regret 
opéré  la  restitution  du  Cap  Breton,  ne  se  gênaient  pas  pour 
formuler  leurs  menaces  :  «  Je  leur  ai  souvent  entendu  dire, 
écrit  Surlaville,  qu’en  nous  rendant  Louisbourg,  ils  ne  nous 
avaient  fait  qu’un  prêt.  »  Dès  1753  et  1754,  Raymond  ne  cesse 
de  répéter  que  les  Anglais,  «  menaçant  la  Colonie  »,  se  pré¬ 
parent  à  reprendre  Louisbourg. 

En  1750,  le  gouverneur  provisoire  Desherbiers  avait  repris 
possession  de  la  place  avec  24  compagnies  de  50  hommes  et 
une  compagnie  d’artillerie.  Il  avait  pour  collaborateur  un 
ingénieur  habile,  Franquet,  qui  malheureusement  devenait 
impotent.  Avec  sa  prestesse  ordinaire,  Bigot  ravitailla  les 
habitants  avec  des  rations  du  Roi,  du  cheptel  (environ 
200  vaches),  des  outils  de  toute  nature,  des  semences  ;  puis, 


DEUX  AUTRES  ACADIES 


45 


passant  à  Québec,  il  céda  la  place  à  Prévost,  moins  intelligent 
et  à  peine  plus  honnête  que  lui  ;  la  première  mesure  d’hygiène 
fut,  du  moins,  la  suppression  des  cantines  à  liqueurs.  Le 
3  août  1751  arrive  le  gouverneur  en  titre,  le  comte  de  Ray¬ 
mond,  léger,  superficiel,  cupide  ;  il  est  accompagné  de  l’ex¬ 
cellent  major  des  troupes,  le  colonel  Surlaville,  dont  nous 
venons  de  parler,  et  de  son  indigne  secrétaire  Pichon  dont 
nous  avons  raconté  les  trahisons  au  fort  Beauséjour.  Pendant 
que  le  méticuleux  Surlaville  veille  à  la  réorganisation  de  la 
place,  à  la  discipline  des  troupes,  à  leur  bonne  tenue,  à  leur 
confort,  le  gouverneur  et  son  secrétaire  parcourent  l’Isle 
(1752).  De  cette  visite  Pichon  nous  a  donné  en  ses  ^Mémoires 
un  compte  rendu  qui  ne  manque  pas  d’intérêt.  Entre  Louis- 
bourg  et  Saint-Pierre,  180  habitants  qui  vivent  tant  bien  que 
mal  ;  à  Port  Toulouze  (l’ancien  Saint-Pierre),  230  bûcherons 
en  hiver,  constructeurs  de  bateaux  en  été,  quelques  laboureurs  ; 
là,  pendant  la  saison  se  pratique  la  traite  des  fourrures  ;  à 
Descous  et  dans  les  îlots  du  voisinage,  113  habitants  «  qui 
vivent  comme  ils  peuvent  »  de  pêche  et  de  chasse  ;  «  leur 
détresse  excita  notre  compassion  »  ;  au  Petit  Degrât  et  à 
Nerica  (Arichat)  137  habitants  assez  prospères  ;  à  la  Rivière 
des  Habitants,  une  trentaine,  éleveurs  de  bétail  et  bûcherons  ; 
entre  Louisbourg  et  les  entrées  du  Bras  d’Or,  quelques  groupes 
épars,  presque  tous  pêcheurs  ;  le  Bras  d’Or  ou  Labrador  était 
alors,  dit  Pichon,  la  région  la  plus  peuplée.  A  Niganiche, 
grande  pêcherie  de  morue  employant  150  bateaux  ;  toute  la 
côte  du  Golfe  était  déserte.  Bref  une  population  de  4.125  habi¬ 
tants,  dont  2.484  à  Louisbourg.  On  voit  avec  quelle  rapidité 
la  colonie  s’était  reconstituée. 

Par  la  force  des  choses,  en  effet,  Louisbourg  était  redevenu, 
comme  par  le  passé,  le  grand  centre  d’échange  entre  le  Canada, 
la  Nouvelle  Angleterre,  les  Antilles  et  la  France.  En  dépit 
de  lois  et  réglements,  la  contrebande  y  florissait  plus 
manifestement  que  jamais.  Cornwallis  se  plaignait  que  les 
Bostonais  aimaient  mieux  y  venir  qu’à  Halifax  :  en  1751, 
150  bateaux  anglais,  dont  30  bostonais  à  la  fois,  échangeaient 
leurs  produits  contre  le  rhum  et  la  mélasse  de  Saint-Domingue 
et  de  la  Martinique.  Source  première  du  commerce,  la  pêche 
était  redevenue  admirablement  prospère.  En  1753,  pendant 
l’été,  les  250  chaloupes  des  habitants  rapportaient  en  moyenne 


46 


LA  TRAGÉDIE 


230  quintaux  de  morue  et  leurs  goélettes  720  ;  en  automne, 
12  chaloupes,  49  quintaux  ;  soit  98.450  quintaux  et  1.155  barils 
d’huile,  valant  2.084.450  livres.  Les  importations  de  France 
s’élevaient  à  1.063.337  livres;  les  exportations  en  France, 
à  735.805  livres  ;  les  importations  des  Antilles,  à  1.112.883  li¬ 
vres  ;  les  exportations  aux  Antilles,  à  673.863  livres  ;  les 
exportations  au  Canada,  à  111.157  livres;  il  n’en  venait 
pas  d’importation. 

Un  document  anglais,  cité  par  Richard  Brown  en  son 
History  of  Cape  Breton  (p.  340),  donne  pour  1758  les  chiffres 
suivants  : 

Barques  ponlfes  Chaloupés 


Egmont  Bay  (Baie  d’Aspé). . .  —  30 

Niganish  Bay  and  Cove  (Port.  d’Orléans)...  —  245 

Niganish  Island . —  30 

Port  Dauphin  ou  Sainte-Anne .  100  — 

Entrance  of  Great  Bras  d’Or . . .  20  40 

Petit  Bras  d’Or  .  —  60 

Spanish  River  (Baie  des  Espagnols) .  6  — 

Indian  Bay  (l’Indienne) .  —  50 

Scattarie  Island .  —  200 

Main  à  Dieu . . .  —  190 

Lorambec . —  80 

Louisbourg . 300  300 

Gabarus  Bay . . .  . .  .  —  50 

Fourche .  —  50 

Saint  Esprit  Island .  —  60 

Grande  rivière .  —  60 

L’Ardoise .  —  11 

Saint  Peter’s  (Saint-Pierre) .  100  — 

Petit  de  Grat,  Isle  Madame .  —  100 

River  and  Bay  of  Inhabitants .  100  — - 

Different  Places  in  the  Gut  of  Canso .  100  — 


Totaux .  726  1.555 


Comme  notre  auteur  estime  à  huit  le  nombre  d’hommes 
pour  chaque  barque  pontée  (soit  5.808  en  tout)  et  à  six  pour 
chaque  chaloupe  (soit  9.350),  ii  en  résultait  pendant  l’été  une 
population  de  15.138  pêcheurs  tant  de  France  que  de  l’ Ile 
Royale.  Comme  il  estime  à  700  quintaux  la  pêche  de  chaque 
barque  pontée  (soit  508.200  quintaux)  et  à  300  celle  de  chaque 
chaloupe  (soit  466.500  quintaux),  il  en  résultait  une  pêche 


DEUX  AUTRES  ACADIES 


47 


totale  de  974.700  quintaux.  Une  requête  française  de  1763 
déclare  qu’au  début  de  la  guerre  nous  avions  plus  de  16.000  pê¬ 
cheurs  employés  à  la  pèche  sédentaire  dans  le  golfe  et  les 
régions  avoisinantes.  On  voit  quelles  ressources  présentaient 
ces  pêcheries  au  seul  point  de  vue  économique.  Or  il  ne  faut 
pas  oublier  qu’au  point  de  vue  naval,  tous  ces  pêcheurs  consti¬ 
tuaient  le  meilleur  fonds  de  recrutement  pour  notre  marine 
de  guerre.  «  Ces  marins  ne  coûtent  rien  au  Roy  en  temps  de 
paix,  disait  un  mémoire  de  1757  ( Remarques  sur  plusieurs 
branches  de  commerce  et  de  navigation )  ;  en  temps  de  guerre, 
ils  sont  tout  de  suite  à  sa  disposition  ;  et  ils  ne  sont  pas  moins 
habiles  à  gouverner  un  navire  le  long  des  côtes  dangereuses 
qu’intrépides  au  combat.  »  Si  grand  et  si  rapide  essor  ne  pou¬ 
vait  qu’exaspérer  les  convoitises  des  Anglais  dont  les  colonies 
voisines  de  Nouvelle  Écosse  et  de  Terre-Neuve  languissaient. 

Il  est  évident  qu’en  pareille  conjoncture  rien  n’eût  dû  être 
négligé  pour  renforcer  au  plus  tôt  l’importante  place  que  nous 
avions  déjà  si  sottement  perdue  en  1745  et  si  inopinément 
recouvrée  deux  ans  plus  tard.  La  nécessité  de  fortifier  Louis- 
bourg  était  d’autant  plus  impérieuse  que  ville  et  forts  étaient 
de  tous  côtés  commandés  par  des  hauteurs  de  loin  ou  de  près, 
de  très  près  même  au  nord-ouest.  Or,  que  lisons-nous  dans  un 
rapport  de  1750  ?  «  Depuis  le  traité  d’Aix-la-Chapelle,  dit  le 
chevalier  Johnstone,  la  ville  avait  plutôt  l’aspect  de  ruines 
antiques  que  d’une  forteresse  moderne.  Une  des  principales 
raisons  est  qu’on  avait  employé  pour  le  mortier  du  sable  de 
mer  dont  le  sel  avait  désagrégé  les  murs  ;  si  bien  que  ceux-ci 
avaient  croulé,  et  leurs  débris  remplissaient  les  fossés.  Les 
glacis  avaient  été,  de  même,  nivelés  par  le  piétinement  du 
bétail,  les  palissades  et  les  affûts  étaient  pourris  ».  Peut-être 
cette  ruineuse  pierre  qu’on  avait  à  si  grands  frais  apportée  de 
France  n’était-elle,  après  tout,  que  pierre  gélive.  On  eut  donc 
aussi  recours  à  la  pierre  du  pays  ;  pendant  tout  le  temps  de 
l’occupation  française,  dit  Charles  Morris,  cinquante  carriers 
furent  constamment  employés  à  extraire  de  la  pierre  à  l’île 
de  Justaucorps  sur  la  côte  du  Golfe.  Tout  un  beau  plan  avait, 
en  effet,  été  dressé  pour  la  réparation  des  anciens  ouvrages 
si  stupidement  édifiés,  pour  l’exécution  de  nouveaux,  pour 
l’augmentation  de  la  garnison  et  de  l’artillerie,  pour  l’appro- 


48 


LA  TRAGÉD IE 


visionnement  permanent  de  deux  années  d’avance,  etc... 
Ce  dernier  point  était  essentiel  :  car  l’île,  trop  pierreuse  et 
trop  humide  pour  se  suffire  en  temps  normal,  avait  depuis  1729 
subi  trois  disettes  de  vivres  par  suite  de  la  pauvreté  des  mois¬ 
sons.  La  situation  devint  alarmante  après  le  grand  dérange¬ 
ment,  puisqu’on  ne  tirait  plus  de  l’Acadie  que  le  bétail  qu’on 
y  trouvait  errant.  On  avait  bien,  dès  1751,  entrepris  entre 
Louisbourg  et  Saint-Pierre  un  chemin  de  dix-huit  lieues  qui 
devait  coûter  100.000  livres  ;  mais  il  ne  fut  jamais  fini.  Quant 
à  la  question  essentielle  :  défense  militaire  de  l’ Ile,  voici  ce 
que  nous  lisons  dans  le  portefeuille  de  Surlaville  aux  dates 
de  1753  et  de  1754  : 

«  Cette  place  n’est  certainement  pas  à  l’abri  d’un  coup  de 
main,  Voilà  quatre  ans  écoulés  depuis  la  reprise  de  possession  ! 
Comme  la  Cour  n’a  encore  rien  décidé  sur  les  nouveaux  ouvrages 
et  qu’il  n’y  a  de  prêt  ni  argent  ni  matériaux,  quelque  dili¬ 
gence  qu’on  y  apporte,  il  faudra  encore  au  moins  deux  ans  avant 
qu’on  y  pose  la  première  pierre,  et  cinq  ou  six  pour  achever  ce 
qu’on  y  aura  projeté.  Ainsi  nous  serons  prêts  vers  1760  ;  Dieu 
veuille  que  les  Anglais  nous  donnent  ce  temps  !  »  Us  ne  le  don¬ 
nèrent  pas.  «  C’est  une  grande  faute,  continue  Surlaville  en 
son  rapport,  que  l’ Ile  Royale  n’ait  que  1.500  hommes,  tandis 
qu’il  y  en  a  2.000  à  Halifax.  »  «  J’ai  été  instruit,  ajoute  un 
autre  témoin,  qu’on  levait  dans  chacune  de  leurs  colonies  [de 
Nouvelle  Angleterre]  1.000  à  1.200  hommes  sur  les  avis  que  le 
gouverneur  avait  reçus  de  la  Cour  de  Londres...  Je  ne  connais 
qu’un  moyen  de  faire  échouer  [ces  projets  d’attaque]  :  il  faut 
pour  cela  que  l’intérêt  particulier  ne  l’emporte  pas  sur  celui 
du  ministre.  »  Il  n’en  fut  rien  ;  tout  au  contraire  :  «  L’on  n’a 
rien  fait  cette  année  aux  fortifications,  écrit  à  Surlaville  le 
capitaine  Joubert  (septembre  1754]  ;  les  ouvriers  que  M.  Fran- 
quet  [l’ingénieur  militaire]  a  amenés  ont  été  employés  à  finir  la 
maison  de  l’ordonnateur  [Prévost]  et  à  faire  les  réparations 
nécessaires  au  Gouvernement  et  autres  bâtiments  du  Roi. 
Voilà  encore  une  année  perdue.  »  «  M.  Franquet  commencera 
l’année  prochaine,  lisons-nous  un  mois  plus  tard  ;  mais  j’entre¬ 
vois  peu  d’argent  et  peu  de  monde.  Il  nous  manque  300  hommes 
de  la  garnison  ;  ainsi  les  travaux  iront  cahin-caha  ;  je  ne  compte 
pas  les  voir  finir.  »  «  Dieu  veuille,  conclut  le  garde-major  Lar¬ 
tigue,  que  nous  n’ayons  rien  à  démêler  avec  nos  voisins  ;  car 
nous  sommes  tous  dans  un  bien  mauvais  état  !  » 

Le  comte  de  Raymond  s’étant  retiré  en  1753,  le  15  août 
1754  lui  succède  le  chevalier  de  Drucour,  honnête  homme, 
assez  médiocre,  presque  totalement  dénué  d’expérience  mili- 


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Cl.  Edit.  Bossard 

PLAN  DE  LOUISBOURG 
en  1758. 

(Bibl.  Nat.  ;  Cab.  des  Estampes.) 


R  E  s 
Dl PLAN  I)E  JdH'lSlUHJRG, 
dans  LEle  R  ovale  ,an  Canada 


^iu’r,i,je-<'  yre/ettes . 


;  2,  Porte  Je  Li  Ri’ n u’ 

'■  j.P/tUV  J'dritnur. 
f,  .  Porte  f)ou/Jwu'  . 

■  I aitutivc  inutile  i/c,’  -  frhy/ot,' 


5  .  l’t Je  Jfiiure/uic  . 
h  Unité  île  Roehefort  . 

" .  l 'iiy  jYair  . 

8.  Zar  ifiu  sert  Ji'Tûrt  t>n  hiver . 

r/(f'  Zc’uûf'hctuy,  A'  y. 


;  I en àUzve  mutile  dùr  ~  /z?mo&r  ^rur'  ^puurùcnvy,  u  'j.oepty 

V  f.e  -2.6.  t  Tui//rt  .en  j ~ât'-  f*üiUtrfcau>\J  «a»  /wnï.  atuv'-  du<//eu>  . 

- - - ~~ - - - - .  - - - : - -- - . -  --*“ - 


DEUX  AUTRES  ACADIES 


49 


taire  :  quoique  promu  en  1751  capitaine  de  vaisseau,  il  n’avait 
jamais  servi  dans  la  marine  que  comme  enseigne,  car  il  avait 
passé  sa  vie  à  diriger  à  Brest  l’École  des  Gardes  du  Pavillon 
(c’est-à-dire  des  Enseignes).  Il  est  assez  généreux  pour  se 
ruiner  à  tenir  son  rang  (traitement  :  9.000  livres  ;  casuel  : 
6.000)  ;  mais  pas  assez  ferme  pour  empêcher  l’ordonnateur 
Prévost  et  le  trésorier  Laborde  de  gaspiller  les  fonds  destinés 
aux  travaux  de  fortification.  Homme  de  tact,  il  sait  se  tenir 
en  dehors  et  au-dessus  des  rivalités  qui  sévissent  entre  gens 
de  place  et  gens  d’épée,  entre  officiers  de  terre  et  officiers  de 
mer  ;  mais,  ces  funestes  rivalités,  sa  mollesse  les  tolère,  comme 
elle  tolère  la  licence  des  mœurs,  le  jeu,  la  mauvaise  hygiène 
des  soldats  (trop  de  poisson  et  de  salaisons).  «  Quand  je  suis 
arrivé  à  Louisbourg,  constate-t-il,  l’on  n’y  avait  pas  employé 
depuis  la  reprise  de  possession,  une  seule  journée  aux  travaux 
des  fortifications  :  ce  n’étaient  que  ruine  et  dégradation 
générales.  »  Le  8  novembre,  il  demande  un  renfort  de  250  hom¬ 
mes.  Lorsqu’en  juin  1755  ces  troupes  arrivent,  rien  n’est  prêt 
pour  les  recevoir,  ni  vivres,  ni  logements  ;  d’où  mécontente¬ 
ment.  En  novembre,  les  compagnies  d’Artois  (437  hommes) 
et  de  Bourgogne  (536)  refusent  de  reconnaître  l’autorité  du 
gouverneur,  de  l’ordonnateur  et  de  l’ingénieur.  Mais  la 
menace  anglaise  les  ramène  vite  au  bon  ordre  :  dès  le  mois  de 
juin,  les  quinze  vaisseaux  de  Boscawen  viennent  en  pleine  paix 
croiser  au  large  et  capturer,  outre  1  ’Akide  et  le  Lys,  tous  les 
navires  français  destinés  au  ravitaillement  de  Louisbourg. 
Le  18  juin,  le  Sommerset  approche  si  près  des  remparts  qu’on 
tire  dessus  pour  mettre  fin  à  pareille  insolence.  Le  21  et  le 
23  août,  aux  heures  même  du  «  grand  dérangement  »,  YArundel 
vient  piller  et  détruire  les  pêcheries  de  Port  aux  Basques. 
Fin  octobre,  «  un  grand  navire  français  portant  à  Louisbourg 
200  tonnes  de  farine  et  environ  100  tonnes  de  viande  de  bœuf 
et  de  porc  »  est  saisi  par  un  vaisseau  de  guerre  anglais,  YOtter, 
cap.  Innés,  et  emmené  à  Halifax.  Par  suite  d’un  tel  blocus,  la 
population  manque  de  vivres  en  novembre  1755,  et  la  garnison 
de  bas  et  de  souliers  en  mai  1756.  Or,  le  9  novembre,  ce  même 
capitaine  Innés  apportait,  de  la  part  de  l’amirauté  anglaise,  au 
successeur  de  Boscawen,  le  commodore  Spry,  «  l’ordre,  en 
date  du  27  août,  de  saisir  avec  son  escadre  tous  les  navires 
français,  quels  qu’ils  fussent,  et  de  les  détenir  en  attendant 


LAUVRIÈRE.  T.  II. 


4 


50 


LA  TRAGÉDIE 


le  bon  plaisir  de  Sa  Majesté.  »  Ordre  monstrueux,  puisqu’on 
était  toujours  en  paix,  nulle  déclaration  de  guerre  n’ayant  été 
faite. 

Pour  un  moment  la  ruine  de  l’Acadie  sauva  Louisbourg  de 
la  faim  :  car,  après  le  grand  dérangement,  en  décembre  1755, 
le  commandant  de  l’Ile  Saint- Jean  fit  passer  dans  l’Ue  Royale 
plus  de  400  bêtes  à  cornes  qui  provenaient  de  Cobeguid 
et  des  Mines  par  Tatmagouche.  Le  26  juin  1756  l’escadre  de 
Beaussier  put  ravitailler  Louisbourg,  bien  que  Y  Arc-en-ciel 
fût  pris  avec  ses  150  hommes  de  troupes  ;  un  combat  indécis 
n’empêcha  pas  l’escadre  anglaise  de  croiser  au  large  et  même 
de  descendre  à  terre  pour  piller  et  incendier  encore  ;  une  bande 
de  ces  pillards  incendiaires  fut  prise  et  en  partie  scalpée  par  les 
Indiens.  Malgré  tout,  dans  Louisbourg  ravitaillé  pour  deux 
ans,  le  moral  était  bon  :  «  du  monde,  des  vivres,  de  l’argent, 
de  la  bonne  volonté,  voilà  notre  position  »,  écrivait  l’ingénieur 
Portai  à  Surlaville  (15  août  1756). 

L’année  suivante  (1757)  aurait  pu  nous  être  favorable. 

«  Comme  l’Amérique  est  la  cause  et  le  principe  de  la  guerre, 
avait  dit  le  maréchal  de  Belle-Isle  (13  janvier  1757),  c’est  à 
cette  partie  du  monde  que  notre  première  attention  doit  se 
porter.  C’est  la  bonne  ou  mauvaise  situation  dans  laquelle 
nous  nous  trouverons  là  qui  déterminera  plus  tôt  ou  plus  tard 
le  ministre  anglais  à  faire  la  paix  et  à  la  faire  pour  nous  ou  rui¬ 
neuse  ou  avantageuse.  Or  nous  n’en  ferons  jamais  de  solide 
avec  l’Angleterre  si  nous  ne  pouvons  avoir  l’Acadie.  » 

On  songe  bien  en  effet  à  reprendre  la  Nouvelle  Écosse,  mais 
plus  encore  à  défendre  l’Ile  Royale  si  fortement  menacée. 
Malgré  le  blocus  des  Anglais  en  Europe,  notre  marine,  si 
réduite  qu’elle  fût,  fit  donc  un  gros  effort  :  elle  sut  habilement 
rassembler  trois  escadres  à  Louisbourg  ;  le  31  mai  Beaufîre- 
mont  arrive  de  Brest  par  Saint-Domingue  avec  quatre  vais¬ 
seaux  ;  le  19  juin,  du  Revest,  de  Toulon  avec  quatre  autres  ; 
le  20,  Dubois  de  la  Motte,  de  Brest  avec  neuf  et  deux  frégates. 
Avec  cette  flotte  de  dix-sept  vaisseaux  et  de  deux  frégates, 
Dubois  de  la  Motte  eût  pu  attaquer  la  flotte  anglaise  de  ITol- 
borne,  qui,  forte  de  15  vaisseaux  et  de  18  frégates,  vint  du 
19  août  au  25  septembre  le  provoquer  au  large  de  Louisbourg  ; 
mais  ce  vieillard  de  soixante-quatorze  ans  n’osa,  préférant, 
selon  la  consigne,  «  préserver  les  vaisseaux  du  Roi  ».  Drucour 


DEUX  AUTRES  ACADIES 


51 


lui-même  aurait  pu  tenter  une  descente  à  Halifax  que  déci¬ 
mait  la  maladie  (200  morts  et  500  matelots  et  soldats  malades); 
lui  non  plus  n’osa  pas.  Une  terrible  tempête  se  chargea  de 
ramener  à  Halifax  la  flotte  de  Holborne  en  piteux  état  ;  une 
grave  épidémie,  de  ramener  à  Brest  celle  de  Dubois  de  La 
Motte  cruellement  éprouvée.  Aux  deux  places  rivales  furent 
également  épargnées  les  angoisses  d’attaques  dont  l’une  avait 
été  soigneusement  préparée  et  l’autre  à  peine  entrevue. 

L’année  1758  fut  décisive.  Pitt,  qui  venait  de  prendre  le 
pouvoir  en  automne,  avait,  sur  les  instances  de  la  Nouvelle 
Angleterre,  juré  la  ruine  de  notre  empire  colonial  ;  et  cette 
ruine,  c’est  sur  place  qu’il  voulait  l’accomplir,  alors  qu’en 
dépit  de  l’avis  de  Belle-Isle,  nous  croyions  naïvement  pouvoir 
défendre  l’Amérique  et  les  Indes  sur  les  champs  de  bataille  de 
l’Allemagne.  A  vrai  dire,  nous  manquions  de  flottes,  ces  armes 
essentielles  de  défense  coloniale.  Depuis  que  les  cardinaux- 
ministres  Dubois  et  Fleury,  pour  plaire  à  notre  prétendue 
alliée  l’Angleterre,  avaient  laissé  pourrir  nos  vaisseaux  dans 
nos  ports,  les  cinq  ministres  de  la  marine  qui  se  succédèrent 
en  douze  ans  (1749-1761),  surtout  Massiac  (1758)  et  Berryer 
(1758-61),  n’eurent  guère  que  des  velléités  de  réforme  ;  le 
meilleur,  Maurepas  (1723-49),  avait  de  l’intelligence  ;  mais 
il  manquait  d’expérience,  d’énergie,  de  caractère.  Sans 
doute,  nos  ingénieurs  savaient  toujours  bien  construire  les 
meilleurs  vaisseaux  du  plus  beau  modèle,  admirés  et  imités 
par  les  Anglais  ;  nos  officiers  savaient  toujours  bien,  on  vient 
de  le  voir,  les  conduire  à  bon  port  avec  le  plus  d’habileté  et  de 
rapidité  ;  sans  doute,  nos  équipages  savaient  toujours  bien  les 
défendre,  surtout  à  l’abordage,  avec  le  plus  d’intrépidité  ; 
mais  les  ordres  de  construire,  d’appareiller  et  d’attaquer 
étaient  si  rares  !...  En  1755,  selon  Entink  (vol.  I,  p.  119), 
aux  131  vaisseaux  britanniques  portant  8.722  canons,  la 
marine  française  n’en  pouvait  opposer  que  71  avec  4.790  ca¬ 
nons.  Et  quels  vaisseaux  ?  en  quel  état  ?  Le  mot  d’ordre  étant 
économie,  on  aimait  mieux  laisser  nos  meilleures  unités  se 
détériorer  dans  les  bassins  croupissants  que  de  les  armer  ;  on 
aimait  mieux  laisser  officiers  et  matelots  se  déshabituer  de  ld 
mer  à  la  Cour  ou  dans  les  ports  que  de  les  envoyer  cingler 
vers  les  lointaines  colonies  qui  les  réclamaient.  Et  puis,  un 


52 


LA  TRAGÉDIE 


mal  profond  corrompait  nos  états-majors  :  entre  les  «  officiers 
rouges  »  recrutés  en  une  étroite  caste  nobiliaire  et  les  «  officiers 
bleus  »  sortis  de  la  roture,  cloison  étanche  ;  il  fallait  des  pro¬ 
diges  d’héroïsme,  une  aveuglante  supériorité  professionnelle 
pour  qu’à  un  «  bleu  »  fût  accordé  un  haut  commandement  ; 
d’oû,  morgue  d’une  part,  mécontentement  de  l’autre.  Les 
corsaires  l’emportaient  sur  «  les  officiers  du  Roi  »  en  initiative 
comme  en  audace.  Faute  d’activité,  faute  d’émulation,  peu 
ou  point  de  promotion  au  choix  ;  rien  qu’avancement  à  l’âge 
ou  à  la  faveur  :  la  plupart  des  grands  chefs,  amiraux  et  autres, 
étaient  des  vieillards  dont  la  prudence  naturelle  ne  se  confor¬ 
mait  que  trop  volontiers  aux  principes  timorés  des  hautes 
sphères  ;  aussi  perdions-nous  plus  d’avantages  en  refusant  le 
combat  qu’en  le  risquant.  A  cet  égard,  la  nation,  mal  guidée 
par  les  chefs  de  l’opinion  publique,  se  désintéressait  ou  même 
s’égarait  :  Voltaire  et  les  autres  anglomanes  s’en  allaient 
répétant  :  «  Le  Français  est  trop  intellectuel  —  ils  auraient 
volontiers  dit  :  trop  intelligent,  —  pour  s’entendre  aux  choses 
de  la  mer  comme  aux  entreprises  coloniales.  »  Vainement  des 
voix  compétentes  s’élevaient  de  temps  à  autre  ;  vainement 
de  dures  leçons  de  choses  nous  éprouvaient  : 

«  Lorsqu’on  a  dit  de  la  France  qu’elle  ne  devait  pas  être  une 
puissance  maritime,  plaide  en  1750  un  Mémoire  anonyme 
(Arch.  Min.  aff.  étr.  Mém.  et  doc.  Anglet.),  on  connaissait  bien 
peu  l’influence  qu’a  la  mer  sur  la  terre.  Il  faut  qu’elle  le  devienne, 
puisque  c’est  sur  mer  qu’on  l’outrage  ;  et  il  faut  renoncer  à 
être  longtemps  respecté  sur  terre  si  l’on  ne  se  met  pas  en  état 
de  donner  la  loi  sur  mer.  »  «  Le  bien  de  la  marine  ne  doit  pas 
être  un  moment  perdu  de  vue,  confirme  le  Maréchal  de  Con- 
flans  (27  septembre  1757)  ;  sans  quoi  c’est  jouer  le  sort  et  les 
avantages  du  royaume  »  ;  ajoutons  «  et  surtout  des  colonies  ». 

N’oublions  pas  ces  graves  avertissements  de  nos  jours, 
en  un  temps  où  notre  nouvel  empire  colonial  n’a  pas,  lui  non 
plus,  de  par  un  pacte  inique,  de  marine  adéquate  pour  le 
défendre  contre  les  mêmes  convoitises  qu’alors. 

En  face  de  cette  marine  en  pleine  décadence,  réduite  en  sa 
masse,  paralysée  en  son  activité,  aveulie  en  son  âme,  qu’of¬ 
frait  l’Angleterre  ?  Un  historien  de  Louisbourg  nous  le  dit  : 

«  A  une  marine  négligée  s’opposait  une  marine  qu’appré¬ 
ciaient  hautement  la  nation  et  la  Cour.  Avec  une  marine  privée 


DEUX  AUTRES  ACADIES 


53 


d’hommes,  d’argent,  d’armement  entrait  en  conflit  une  marine 
comblée  des  ressources  d’un  pays  de  plus  en  plus  prospère. 
Les  chefs  de  l’une  ne  sortaient  que  d’une  classe  ;  ceux  de  l’autre, 
de  la  nation  entière.  Les  uns  savaient  que  ni  la  victoire  ni  la 
défaite  n’auraient  grande  influence  sur  leur  carrière  ;  les  autres 
pouvaient  espérer  pour  leurs  succès  toutes  les  récompenses  : 
honneurs  et  promotions,  richesse  et  gloire.  »  (Mac  Lennan,  309). 

Pitt,  qui,  lui,  savait  qu’on  ne  pouvait  conquérir  l’Amérique 
que  sur  place,  n’hésita  pas.  Conseillé  par  un  ancien  général 
de  Pepperell,  Samuel  Waldo,  il  choisit  pour  base  Halifax  et, 
soutenu  par  une  opinion  publique  exaltée,  il  y  envoie  non  pas 
l’unique  régiment  désigné  par  son  prédécesseur  Newcastle, 
mais  six  régiments  de  815  hommes  et  un  bataillon  ;  il  leur 
destine  comme  général  en  chef  un  colonel  qui  a  fait  ses  preuves 
en  Allemagne,  Amherst,  et  trois  généraux  de  brigade  :  Whit- 
more,  Lawrence  et  le  jeune  Wolfe.  Le  9  mai  arrive  à  Halifax 
la  flotte  de  Boscawen  qui  ajoute  ses  23  vaisseaux  de  ligne  à 
l’escadre  de  Hardy,  lequel  depuis  le  5  avril  bloquait  Louis- 
bourg  avec  8  vaisseaux  et  deux  frégates.  Hardy  nous  avait 
déjà  pris  une  frégate  de  22  canons  Diane  et  quatre  navires 
«  pleins  de  provisions,  de  munitions  et  de  vêtements  »  ;  mais 
il  n’avait  pu  empêcher  l’escadre  du  comte  des  Gouttes  de 
pénétrer  dans  la  rade  avec  5  vaisseaux,  une  frégate  et  quatre 
petites  unités,  pourvues  de  494  canons.  C’était  là  tout  ce 
dont  pouvait  disposer  notre  marine  en  partie  bloquée  en  Médi¬ 
terranée,  en  partie  décimée  à  Brest  par  l’épidémie. 

Informé,  Boscawen  se  réjouit  insolemment  de  ce  renfort 
ennemi  :  «  Tant  mieux,  dit-il  ;  plus  il  y  aura  de  vaisseaux 
français,  plus  j’en  prendrai.  »  Il  n’avait,  hélas  !  que  trop 
raison.  Prévoyant  l’investissement,  le  comte  des  Gouttes  et 
les  officiers  de  mer  insistèrent  à  deux  reprises  pour  reprendre 
le  large  et  ainsi  «  préserver  les  vaisseaux  du  Roy  ».  Mais  le 
gouverneur  et  son  conseil  de  guerre  s’y  opposèrent  énergique¬ 
ment,  disant  que  canons  et  matelots  leur  permettraient,  à 
tout  le  moins,  de  prolonger  le  siège  jusqu’à  l’arrivée  de  secours 
et  de  sauver  ainsi  cette  année  Québec  comme  Louisbourg. 
Ils  n’avaient  pas  tort  ;  mais  le  Comte  et  ses  officiers  «  rouges  », 
blessés  en  leur  amour-propre,  refusèrent  de  débarquer  leurs 
canons  et  leurs  hommes  et  ne  rendirent  pas  plus  de  service 
sur  mer  que  sur  terre.  «  Autant  valait  que  cette  escadre  ne  fût 


54 


LA  TRAGÉDIE 


pas  venue,  »  dit  le  Journal  d’un  témoin.  Renforcée  des  faibles 
garnisons  de  Port  Toulouse,  de  Port  Dauphin  et  de  Port  La 
Joie,  la  place  se  trouva  donc  réduite  à  ses  seules  forces  : 
3.099  combattants  dont  1.173  réguliers  (Artois  437,  Bour¬ 
gogne  536,  artillerie  50,  officiers  150),  1.295  miliciens  (Com¬ 
pagnies  de  Louisbourg  805,  milice  200,  soldats  de  Québec  30, 
Acadiens  et  Indiens  260)  et  631  hommes  de  mer  (mate¬ 
lots  600,  officiers  bleus  31).  On  ne  disposait  que  de  68  canons 
montés. 

Que  pouvaient  espérer  ces  faibles  effectifs  sans  cohésion, 
lorsqu’au  matin  du  1er  juin  parut  au  large  la  flotte  ennemie 
composée  de  23  vaisseaux  de  guerre,  de  18  frégates  et  de 
154  navires  portant  plus  de  14.000  hommes  et  1.842  canons 
avec  abondance  de  munitions,  de  vivres  et  de  matériel  de 
toute  sorte  ?  «  L’harmonie,  l’ardeur  et  la  confiance  ne  cessèrent 
de  régner  dans  la  flotte  et  dans  l’armée  »,  dit  l’un  des  officiers, 
James  Cunningham.  Aussi  l’ordre  du  jour  est-il  plein  d’es¬ 
poir  :  «  Les  troupes  peuvent  s’attendre  à  quelque  tir  d’artillerie, 
à  quelque  faible  résistance  au  débarquement  ;  mais  les  grena¬ 
diers  anglais  n’auront  pas  de  peine  à  en  venir  à  bout  avec 
l’aide  des  bayonnettes  ».  La  supériorité  matérielle  et  numéri¬ 
que  des  assiégeants  était  si  écrasante  qu’ils  pouvaient  se 
permettre  toutes  les  fautes  ;  en  leur  lenteur  ils  ne  s’en  pri¬ 
vèrent  pas. 

Toutefois  le  gouverneur  Drucour,  bien  qu’il  eût  plutôt  les 
qualités  d’un  bon  fonctionnaire  que  celles  d’un  homme  de 
guerre,  se  montra  un  peu  moins  incapable  que  son  prédéces¬ 
seur  de  l’autre  siège,  du  Chambon  :  si  inexpérimenté  qu’il  fût, 
il  sut  du  moins  utiliser  l'expérience  de  ceux  de  ses  officiers 
qui  avaient  servi  dans  les  campagnes  d’Europe  et  du  Canada, 
il  suivit  les  conseils  de  Franquet  à  qui  la  maladie  laissait 
encore  «  des  moments  ».  Ne  gardant  derrière  ses  remparts  que 
300  hommes  de  troupes,  il  en  dispose  2.000  sur  les  deux  lieues 
et  demie  de  la  Baie  de  Gabarus  (à  l’ouest  de  Louisbourg). 
Aux  trois  points  les  plus  exposés,  Franquet  établit  des  batte¬ 
ries  de  2  à  7  canons.  Toute  une  semaine  l’ennemi  hésite  ; 
enfin,  le  7  juin,  Amherst  donne  l’ordre  de  débarquer.  Pendant 
que  les  trois  corps  menacent  les  trois  principaux  points 
d’accès,  Wolfe,  avec  son  impétuosité  habituelle,  porte  tout 
l’effort  de  ses  troupes  sur  le  point  le  plus  extrême  :  après  un 


DEUX  AUTRES  ACADIE S 


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pénible  échec,  il  atterrit  à  l’abri  d’une  petite  falaise,  l’escalade, 
enlève  à  la  baïonnette  la  batterie  voisine.  C’était  le  premier 
exploit  de  ces  troupes  écossaises  (highlanclers)  qu’il  venait 
d’organiser.  Nullement  préparées  ni  même  équipées  pour 
cette  lutte  à  l’arme  blanche,  nos  troupes  en  désarroi  se  replient 
successivement  derrière  leurs  remparts  ;  elles  abandonnent 
leurs  canons.  L'ennemi  ne  perdit  en  cette  affaire  que  109  hom¬ 
mes,  dont  50  blessés.  «  Cet  événement  malheureux,  dit  Dru- 
cour,  jeta  de  la  consternation  dans  tous  les  esprits.  Le  corps 
de  la  place  est  mauvais  ;  les  murs  en  ruines  tombent  d’eux- 
mêmes  ;  les  fortifications  extérieures  ne  consistent  qu’en  un 
chemin  couvert  dominé  et  enfilé  de  partout.  Tout  annonce  une 
reddition  prochaine  ».  Si  tel  était  l’esprit  du  chef,  que  pouvait- 
on  attendre  des  officiers  et  des  hommes  ? 

Avec  une  hâte  déconcertante,  Drucour  abandonne  (à  l’est 
et  au  nord),  outre  le  camp  de  Lorambec,  les  deux  autres  batte¬ 
ries  extérieures  :  Batterie  Royale  et  batterie  du  Fanal  ;  elles 
furent  aussitôt  occupées  par  1.200  hommes  de  Wolfe.  Dès 
lors,  sans  être  inquiété,  hors  de  la  portée  de  notre  artillerie, 
l’ennemi  débarque  à  loisir  tout  son  matériel  de  siège,  établit 
des  routes,  bâtit  des  redoutes,  creuse  des  tranchées.  Le  17, 
l’investissement  est  complet.  De  la  pointe  du  Fanal,  Wolfe 
détruit  la  batterie  de  l’Ile,  qui  interdit  l’accès  de  la  rade  ;  le 
1er  juillet  Drucour  en  est  réduit  à  couler  trois  frégates  et  trois 
navires  marchands  pour  fermer  la  passe.  Alors  redouble  le 
feu  d’artillerie,  bien  soutenu  de  part  et  d’autre,  mais  naturelle¬ 
ment  beaucoup  plus  funeste  aux  assiégés.  A  partir  du  6  juillet, 
de  60  à  70  boulets,  de  125  à  130  bombes  tombèrent  chaque 
jour  sur  la  ville.  Comme  au  premier  siège  et  pour  les  mêmes 
causes,  «  dès  les  premiers  coups  de  canon,  affûts  et  plateformes 
croulèrent  »  ;  dans  les  remparts  ruineux  s’ouvraient  des 
brèches  de  plus  en  plus  béantes,  notre  artillerie  nous  faisant 
plus  de  mal  qu’à  l’ennemi.  Casernes  et  maisons,  presque  toutes 
en  bois,  prenaient  feu,  ne  laissant  d’abri  nulle  part.  N’ayant, 
de  repos  de  jour  ni  de  nuit,  nos  troupes,  trop  peu  nombreuses 
pour  toutes  les  corvées,  s’épuisaient.  Alors,  l’ennemi,  voyant 
les  ouvrages  militairse  tomber  d’eux-mêmes,  s’acharne  sans 
pitié  ni  honneur,  bien  plus  sur  les  bâtiments  civils  que  sur  les 
remparts,  sur  les  civils  que  sur  les  soldats.  Quand  l’hôpital 
lui-même  est  bombardé,  Drucour  réclame  ;  il  demande  qu’une 


56 


LA  TRAGÉDIE 


place  au  moins  soit  réservée  pour  les  blessés  et  pour  les 
malades.  Amherst  et  Boscawen,  qui  ne  comprenaient  la  guerre 
en  dentelles  que  comme  une  forme  de  l’espionnage,  refusent. 
«  Leur  intention,  dit  Drucour  en  son  journal,  n’est  pas  de 
battre  la  ville  en  brèche,  mais  de  tuer  du  monde  et  d’incendier 
la  ville  ».  Lorsque  le  feu  éclata  dans  les  casernes,  on  évacua  des 
casemates  voisines  les  malades  et  les  blessés,  les  femmes  et  les 
enfants  qui  s’y  étaient  réfugiés  ;  aussitôt  les  huit  grosses  batte¬ 
ries  anglaises  et  toute  la  moindre  artillerie  firent  pleuvoir 
bombes  et  boulets  sur  les  innocentes  victimes  et  sur  leurs 
héroïques  sauveteurs.  «  Pendant  tout  le  temps  que  dura  cet 
incendie,  dit  l’enseigne  William  Gordon,  le  feu  de  toutes  nos 
batteries  redoubla  d’intensité.  » 

Ce  fut  bien  pire  encore  lorsque  les  batteries  ennemies 
purent  atteindre  l’escadre  embossée  dans  le  port.  De  ces  cinq 
grosses  unités,  le  comte  des  Gouttes  et  ses  officiers  n’avaient 
pas  même  voulu  tirer  parti  comme  de  batteries  flottantes  ; 
ils  n’avaient  pas  même  voulu  détruire  la  Batterie  Royale  dont 
les  Anglais  s’emparèrent  sans  coup  férir  et  tournèrent  le  tir 
contre  nous  ;  bien  mieux,  dit  l’ingénieur  Poilly,  «  celles  de 
nos  batteries  qui  furent  confiées  à  des  officiers  de  mer  furent 
entièrement  abandonnées  ;  de  cette  partie  essentielle  de  nos 
forces,  nous  ne  tirâmes  nul  secours  ;  leur  raisonnement  fut 
aussi  impitoyable  que  leur  conduite  digne  de  mépris.  »  Seul, 
se  distingua  un  officier  de  mer,  un  «  bleu  »,  le  capitaine  mar¬ 
chand  de  Dieppe,  Yauquelin,  qui  commandait  la  frégate 
l’ Arethuse.  Pendant  quinze  jours,  par  son  feu  vif  et  sûr,  il 
entrava  l’avance  impétueuse  de  Wolfe  ;  et,  quand  il  se  sentit 
inutile,  il  sollicita  et  obtint  de  Drucour  et  de  son  Conseil 
l’autorisation  de  passer  en  France  pour  y  porter  des  nouvelles 
et  y  demander  des  secours.  Comme  le  comte  des  Gouttes 
voulait  s’y  opposer,  «  Eh  parbleu  !  Monsieur  le  Comte,  répli- 
qua-t-il,  je  resterai  bien  si  vous  me  donnez  un  de  vos  gros 
vaisseaux  de  guerre  qui  sont  ici  à  ne  rien  faire  ;  vous  verrez 
que  j’en  tirerai  bien  meilleur  effet  que  de  ma  seule  frégate.  » 
Il  partit,  le  15  juillet,  échappant  habilement  au  blocus 
ennemi.  «  Si  je  l’avais  sous  mes  ordres,  dit  Boscawen,  je  le 
nommerais  commandant  de  vaisseau  »  ;  en  France,  Vauquelin 
n’obtint  que  quinze  ans  plus  tard  le  commandement  d’une 
flûte.  «  Si  Vauquelin  avait  eu  le  rang  du  comte  des  Gouttes, 


DEUX  AUTRES  ACADIES 


57 


dit  l’historien  Mac  Lennan,  le  sort  de  Louisbourg  n’eût  pas  été 
le  même  ;  en  tout  cas,  la  défense  eût  fait  plus  grand  honneur 
à  la  marine  française.  »  La  pauvre  escadre  paya  cher  son  indo¬ 
lence  ;  amarrée  au  fond  du  port,  elle  y  fut  impitoyablement 
criblée  de  projectiles,  brûlée,  démolie  sur  place.  Le  21  juillet, 
une  bombe  ayant  fait  éclater  des  cartouches  à  bord  du  Célèbre, 
il  sauta,  mettant  le  feu  aux  deux  vaisseaux  voisins,  V Entre¬ 
prenant  et  le  Capricieux.  Malgré  tous  les  efforts  des  équipages, 
ils  flambèrent  toute  la  nuit.  Naturellement,  les  Anglais  s’achar¬ 
nèrent  en  leur  tir  sur  les  victimes  qui  brûlaient  sur  les  ponts 
ou  sur  les  sauveteurs  qui  ramaient  des  quais  aux  sabords. 
«  Ce  fut  une  scène  choquante,  avoue  l’enseigne  W.  Gordon  ; 
ces  ennemis  n’en  étaient  pas  moins  des  hommes.  »  «  Ce  spec¬ 
tacle  réjouit  fort  notre  chapelain,  ajoute  un  autre  officier, 
Hamilton  :  car  il  maudissait  les  Français.  »  (Mac  Lennan,  280). 
Les  trois  misérables  épaves  échouèrent  dans  le  port,  dressant 
dans  le  ciel  leurs  mâts  brisés  ou  noircis  ;  spectacle  sinistre. 
Cinq  jours  plus  tard,  le  26  juillet,  profitant  d’une  nuit  bru¬ 
meuse,  des  chaloupes  anglaises  pénétrent  audacieusement 
dans  le  port  ;  échappant  à  toute  surveillance,  elles  surpren¬ 
nent  les  deux  derniers  vaisseaux  ;  elles  incendient  l’un,  le 
Prudent  ;  elles  capturent  et  emmènent  l’autre,  le  Bienfaisant. 
Dans  toute  l’histoire  de  la  marine  française,  il  n’est  peut-être 
pas  de  page  plus  lugubre  et  plus  humiliante.  Le  comte  des 
Gouttes  eût  mérité  le  sort  de  l’amiral  Byng. 

Isolée,  la  malheureuse  place  était  condamnée  à  son  iné¬ 
vitable  sort.  L’unique  vaisseau,  envoyé  de  nos  ports  de  France 
bloqués  eux-mêmes,  ne  put  forcer  le  blocus  de  Louisbourg'. 
Du  Canada  menacé,  rien  à  espérer.  Dès  le  début  du  siège  les 
Indiens  de  l’ Ile  avaient  pillé  le  dépôt  de  munitions  et  de  den¬ 
rées  destiné  aux  divisions  des  troupes  irrégulières.  Or,  malgré 
les  ordres  de  Montcalm,  qui  eût  voulu  le  départ  dès  l’hiver, 
Boishébert  n’arriva  de  Miramichi  par  Canseau  qu’à  la  fin  du 
siège  avec  le  tiers  des  forces  attendues  :  120  Acadiens  et  une 
vingtaine  de  sauvages.  Des  quatre  sorties,  dont  une  fut  tentée 
de  concert  avec  lui,  seule,  réussit  celle  de  Marin  le  9  juillet  : 
les  Anglais  y  perdirent  37  hommes,  dont  5  tués  ;  une  autre 
échoua  par  la  faute  de  déserteurs  allemands.  Aussi  les  tran¬ 
chées  enserraient-elles  la  ville  de  plus  en  plus  près.  Les  batte¬ 
ries  ennemies,  dont  l’une  à  1.500  pieds  de  distance,  déversaient 


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LA  TRAGÉDIE 


sur  les  maisons  en  ruine  jusqu’à  300  bombes  par  nuit.  Dès  le 
13  juillet,  «  nos  forces  étaient  réduites  d’un  quart,  dit  Dru- 
cour...  Pendant  huit  jours,  officiers  et  soldats  n’eurent  pas  un 
moment  de  repos...  Nous  n’avions  pas  un  endroit  sûr,  même 
pour  les  blessés.  Nous  étions  tous  exposés,  à  chaque  minute 
des  vingt-quatre  heures...  Néanmoins  les  hommes  ne  mur¬ 
murèrent  nullement,  grâce  au  bon  exemple  et  à  la  discipline 
des  officiers.  »  Madame  de  Drucour  elle-même  prêchait  d’exem¬ 
ple  :  trois  fois  par  jour,  elle  tirait  le  canon.  Les  civils  ne  se 
comportèrent  pas  moins  bien  que  les  soldats,  surtout  le  mar¬ 
chand  Daccarette.  «  aussi  tranquille  que  l’homme  du  monde 
le  plus  aguerri.  »  Mais,  bien  qu’il  y  eût  abondance  de  muni¬ 
tions,  les  canons,  en  trop  petit  nombre,  manquèrent  ;  usés,  il 
n’en  resta  bientôt  plus  que  douze,  que  cinq,  enfin  que  trois 
utilisables  ;  leur  tir  lent,  dit  Drucour,  ressemblait  à  des  hon¬ 
neurs  funèbres  ;  c’était  le  glas  de  Louisbourg  qui  sonnait. 

Enfin,  après  quarante-huit  jours  de  siège,  Amherst  et  Bos- 
cawen  allaient  de  concert  attaquer  par  terre  et  par  mer,  lors¬ 
que  le  26  juillet  Drucour,  prévenu,  offrit  de  capituler  aux 
mêmes  conditions  que  les  Anglais  venaient  en  1756  d’obtenir 
du  maréchal  de  Richelieu  à  Port  Mahon,  c’est-à-dire  avec  les 
honneurs  de  la  guerre.  Cette  réciprocité  de  faveur  lui  fut 
sèchement  refusée.  La  générosité  anglaise  lui  laissa  «  une 
heure  »  pour  choisir  entre  le  sort  de  «  prisonniers  de  guerre  » 
et  l’assaut  général.  Wolfe,  qui,  des  quatre  généraux  anglais, 
s’était  le  plus  distingué  par  son  ardeur  et  sa  valeur,  trouva  ces 
conditions  trop  dures,  d’autant  que  nos  troupes  de  terre,  à 
tout  le  moins,  s’étaient  bien  comportées  ;  mais  Boscawen 
insista,  aussi  indifférent  au  courage  d’un  loyal  adversaire  qu’à 
ses  souffrances  physiques  et  morales.  Drucour  et  son  Conseil 
répondent  fièrement  :  «  Ma  résolution  n’a  pas  changé  :  je 
subirai  les  conséquences  de  l’attaque  »,  et  il  donna  à  Franquet 
et  aux  autres  ingénieurs  l’ordre  de  se  préparer  à  l’assaut. 
Alors  survient  l’ordonnateur  Prévost  :  il  tient  en  main  une 
supplique  des  malades  et  des  civils  qui  demandent  la  protec¬ 
tion  de  leurs  vies  et  de  leurs  biens.  Drucour  hésite,  cède,  rap¬ 
pelle  le  messager.  «  Il  y  eut  parmi  les  officiers  un  mouvement 
violent  qui  tendait  à  la  sédition.  »  Les  soldats  du  régiment 
de  Cambise  brisèrent  leurs  mousquets  et  brûlèrent  leurs 
drapeaux.  Il  n’en  fallut  pas  moins  céder  à  la  loi  du  plus  fort  :  ' 


DEUX  AUTRES  ACADIES 


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reddition  des  troupes,  armes  et  munitions  de  l’ Ile  Royale  et 
de  File  Saint-Jean  ;  leur  transport  en  Angleterre  ;  transport 
en  France  des  marchands  et  de  leur  personnel.  Le  15  août 
furent  donc  embarqués  pour  l’Angleterre  3.031  soldats  et 
officiers  de  terre  (dont  443  malades  et  blessés)  et  2.606  marins 
et  officiers  de  mer  (dont  1.347  malades  et  blessés)  ;  les  chiffres 
français  disent  3.848  hommes  valides  et  1.789  malades.  La 
garnison  aurait  perdu  330  hommes,  sans  parler  des  équipages, 
ou,  selon  les  Anglais,  environ  1.000  hommes  en  tout.  Eux- 
mêmes  avouent  de  leur  côté  520  tués  et  350  blessés.  Dès  son 
arrivée  en  France,  en  rade  du  Morbihan,  Drucour,  encore  à 
bord  de  YEssex,  écrivit  au  Ministre  :  «  Nous  avons  beaucoup  de 
malades  à  bord  ;  ils  manquent  de  tout.  La  ration  que  les 
Anglais  leur  donnent  n’est  que  de  viande  salée,  du  biscuit 
vieux  dont  la  plus  grande  partie  est  gâtée  ;  point  de  vin  ni  de 
bière,  mais  de  l’eau  corrompue.  » 

Lorsque  le  18  août  parvint  à  Londres  la  nouvelle  de  cette 
victoire  si  impatiemment  attendue,  ce  fut  d  un  bout  à  1  autre 
du  royaume  une  clameur  de  triomphe.  De  même  qu’en  1745, 
pour  la  première  prise  de  Louisbourg,  le  18  juillet  avait  été 
choisi  à  Boston  pour  jour  d’actions  de  grâces,  de  même,  cette 
fois,  dans  toute  la  Grande-Bretagne,  le  dimanche  20  août, 
une  formule  spéciale  d’action  de  grâces  fut  répétée  dans  toutes 
les  églises  et  chapelles  aux  services  du  matin  et  du  soir.  La 
cité  de  Londres  en  son  adresse  au  roi  le  félicitait  de  ce  nouveau 
coup  porté  à  la  marine  et  au  commerce  de  la  France  déjà  si 
gravement  éprouvés  en  Europe  même,  «  le  coup  le  plus  décisif 
depuis  le  début  de  la  guerre  »,  dit  Y  Animal  Regisier.  Aussitôt 
on  prévoit,  en  réclame,  on  prépare  le  complément  de  cette 
victoire  :  l’anéantissement  de  toute  puissance  française  en 
Amérique.  En  novembre,  le  Parlement  vote  avec  enthousiasme 
treize  millions  pour  l’écrasement  total  de  la  b  rance. 

Dès  le  30  août,  toutefois,  le  général  victorieux  Amherst  est 
forcé  de  lâcher  sa  proie  :  il  se  porte,  avec  six  régiments,  au 
secours  de  son  collègue  Abercrombie  dont  les  16.000  soldats, 
défaits  à  Ticonderoga,  fuient  devant  les  4.000  hommes  de 
Montcalm  (1er  août).  Le  general  Lawrence  ramène  à  Halifax 
ses  trois  régiments  ;  Boscawen  dirige  vers  1  Angleterre  le  gros 
de  sa  flotte.  Il  ne  reste  à  Louisbourg  que  quatre  régiments  et 


60 


LA  TRAGÉDIE 


dix  vaisseaux.  Louisbourg,  aux  mains  des  Anglais,  fut  dès  le 
printemps  suivant  la  base  de  leurs  opérations  militaires  et 
navales  dans  le  Golfe  Saint-Laurent,  contre  Québec  et  contre 
le  Canada.  Le  1er  juillet  1759  en  partit  donc,  banderoles  au 
vent,  une  flotte  de  21  vaisseaux  de  guerre,  nombre  de  fré¬ 
gates,  60  transports  chargés  de  9.000  hommes.  «  Que  le  dra¬ 
peau  britannique  flotte  sur  tous  les  forts  et  ports  français 
d’Amérique  !  »  était  le  mot  d’ordre.  Tel  fut  le  dernier  rôle  du 
sinistre  Louisbourg  en  sa  lamentable  existence  de  trente  ans. 

La  rage  anglaise  s’acharna  sur  la  malheureuse  cité  qui, 
maintenant  en  ruine,  avait  tant  excité  la  peur,  la  haine  et 
la  cupidité  des  marchands  et  des  militaires  coloniaux.  «  Après 
mûre  délibération,  écrit  Pitt  à  Amherst  (9  février  1760),  le 
Roi  a  décidé  que  ladite  forteresse,  avec  tous  ses  travaux  de 
défense  et  ceux  du  port,  doit  être  totalement  démolie  de  la 
manière  la  plus  définitive...,  qu’elle  soit  rasée,  que  tous  les 
matériaux  en  soient  détruits  au  point  de  ne  plus  pouvoir 
jamais  servir...  ;  dans  la  démolition  de  tous  ces  ouvrages,  vous 
veillerez  tout  particulièrement  à  ce  que  le  port  et  la  rade  de 
Louisbourg  soient  rendus  aussi  inaccessibles  et  inutilisables 
que  possible  ».  Assyriens  et  Tartares,  Goths  et  Vandales 
n’étaient  pas  plus  barbares  en  leurs  vengeances  que  ces  Attilas 
et  Tamerlans  modernes.  Au  grand-père  du  poète  de  Childe 
Harold,  au  sinistre  commodore  Byron,  Jack  la  Tempête,  fut 
confiée  cette  haute  œuvre  de  représailles  aveugles  qui  eût 
indigné  !e  héros  de  Missolonghi,  l’admirateur  de  Napoléon,  le 
contempteur  de  Lord  Elgin.  Du  1er  mai  au  8  novembre, 
sapeurs  et  mineurs  firent  sauter  ces  remparts  et  ces  bastions 
à  la  Vauban  qui  les  avaient  tant  alarmés.  Tout  ce  qui  avait 
encore  quelque  valeur  fut  transporté  à  Halifax  ;  des  fortifica¬ 
tions  il  ne  resta  bientôt  plus  pierre  sur  pierre  ;  seules  les 
casernes  croulantes  abritèrent  encore  quelque  temps  trois  cents 
hommes  de  troupes  ;  puis  succédèrent  les  habituels  exploiteurs 
de  ruines. 

^  La  capitulation  avait  oublié  les  habitants  de  l’ Ile  Royale  ; 

1  Angleterre  ne  les  oublia  pas.  En  1758,  ils  devaient  être  près 
de  5.000,  dont  3.000  à  Louisbourg  ;  ceux  de  l’ Ile  possédaient, 
dit-on,  près  d’un  millier  de  bêtes  bovines.  C’étaient  pour  la 
plupart  des  réfugiés  ou  descendants  de  réfugiés  venus  de 
Terre-Neuve  en  1713  ou  de  l’Acadie  depuis  1749  et  surtout 


DEUX  AUTRES  ACADIES 


61 


depuis  1755.  Après  s’être  crus  en  sûreté  à  l’abri  des  canons 
français,  les  voilà  une  fois  de  plus  livrés  à  l’impitoyable  ven¬ 
geance  de  l’ennemi.  Le  7  août  un  détachement  anglais  occupe 
Port  Dauphin  (Sainte-Anne)  et  la  Baie  des  Espagnols  (futur 
Sydney).  «  Presque  tous  les  habitants  restent  sur  l’ Ile  Royale, 
dit  le  rapport  français,  dans  l’espérance  que  l’Anglais  aura 
pitié  d’eux  et  qu’il  les  souffrira  dans  leurs  habitations.  »  Les 
malheureux  furent  vite  détrompés  :  Boscawen  était  là,  avec 
son  inhumanité  implacable  et  ses  subalternes  dociles.  «  Sir 
Charles  Hardy  et  moi,  écrivait  le  général  Wolfe  dès  le  21  août 
1758,  nous  nous  préparons  à  voler  aux  pêcheurs  leurs  filets 
et  à  brûler  leurs  chaumières.  Quand  ce  grand  exploit  sera 
accompli,  (ce  qui  sera,  croyons-nous,  l’affaire  d’un  mois  à 
cinq  semaines),  je  reviendrai  à  Louisbourg.  »  N’est-ce  pas  le 
même  ton  que  celui  des  complices  de  Lawrence  trois  ans 
plus  tôt  ?  «  Je  veux  que  tous  les  établissements  soient  absolu¬ 
ment  détruits  dans  toutes  les  parties  de  l’ Ile,  écrit  Amherst 
à  Whitmore,  le  28  août.  Cela  peut  se  faire  sans  bruit  ;  mais  je 
tiens  à  une  destruction  totale  :  car,  avec  la  prospérité  qu’at¬ 
teignait  cette  Ile,  peu  d’années  se  seraient  écoulées  avant  que 
ses  habitants  eussent  été  en  état  de  la  défendre.  »  (Mac  Len- 
nan,  450).  On  voit  le  noble  mobile.  «  Vos  ordres  ont  été  aussi 
bien  exécutés  que  les  troupes  ont  pu  le  faire,  confirme  Wolfe 
au  général  Amherst  le  30  septembre.  Nous  avons  fait  beau¬ 
coup  de  mal  et  répandu  la  terreur  des  armes  de  Sa  Majesté 
dans  toute  l’étendue  du  Golfe  ;  mais  nous  n’avons  rien  ajouté 
à  sa  gloire.  »  Quelques  mois  plus  tard,  le  27  juin  1759,  ce 
même  Wolfe,  qui  semblait  alors  si  dégoûté,  osait  vanter  en  sa 
fameuse  proclamation  aux  Canadiens  «  l’exactitude  de  l’An¬ 
glais  à  tenir  ses  engagements  »  ;  exactitude  parfois  mons¬ 
trueuse,  on  le  voit,  et  du  reste  démentie  au  point  de  vue  moral 
par  toute  l’histoire  des  Acadiens.  L’année  suivante,  en  1760, 
son  collègue  Murray  promettait  de  même  aux  prétendues 
victimes  du  despotisme  français  à  Québec  et  à  Montréal  «  les 
douceurs  du  gouvernement  juste,  modéré  et  équitable  d’un 
peuple  libre,  sage  et  généreux.  »  Que  faut-il  penser  de  la  jus¬ 
tesse  de  chacune  de  ces  épithètes  ? 

Or,  ces  milliers  de  misérables  Français  chassés  par  le  terro¬ 
risme  britannique  de  leurs  chaumières  incendiées  du  Cap 
Breton,  que  pensaient-ils  ?  que  devenaient-ils  ?  Les  plaintes 


62 


LA  TRAGÉD IE 


de  ces  humbles  ont  été  si  bien  étouffées,  ces  sombres  pages  de 
l’histoire  coloniale  anglaise  ont  été  si  bien  obscurcies  ou 
anéanties  qu’on  ne  sait  trop  :  un  silence  de  mort  pèse  sur  ces 
pays  perdus,  sur  ces  heures  tragiques.  Ce  qui  semble  le  plus 
vraisemblable,  c’est  qu’à  part  les  centaines  de  déportés  que 
nous  retrouverons  plus  tard  en  France,  nombre  de  ces  pauvres 
hères,  toujours  traqués,  s’enfuirent  de  leur  seconde  Acadie, 
l’Ile  Royale,  en  une  troisième  pire  encore,  l’ Ile  Saint- Jean. 


II.  —  L’ile  Saint-Jean 

Or,  l’Ile  Saint -Jean,  nullement  fortifiée  (200  fusils  et 
3  canons  sans  affûts)  était  déjà,  avons-nous  vu,  surpeuplée 
de  réfugiés  acadiens.  Six  ans  plus  tôt,  en  1752,  la  popula¬ 
tion  s’élevait  à  1.354  habitants  ;  en  1753,  ils  étaient  2.663, 
dont  728  à  la  Rivière  du  Nord-Est,  259  à  Malpec,  197  au 
Hâvre  Saint-Pierre,  127  au  Marais,  106  à  la  Pointe  Prime,  101  à 
Bédèque.  71  à  Port  La  Joye,  etc.  Maintenant,  aux  deux  ou 
trois  mille  échappés  de  la  péninsule  qui  vivaient  péniblement 
sur  des  terres  encore  mal  aménagées  et  ravagées  tour  à  tour 
par  les  sauterelles  et  par  les  mulots,  le  «  grand  dérangement  » 
de  1755  avait  ajouté,  outre  les  habitants  de  Cobeguid  échappés 
en  masse,  un  afflux  de  1.290  à  1.500  nouveaux  immigrants, 
«  dénués  de  tout  »  ;  il  en  vint  d’autres  encore,  dont  230  de 
Cocagne,  et  puis  encore,  500  de  Beauséjour  et  de  Tintamare 
évacués  à  grand  peine  par  l’abbé  Le  Guerne.  «  Il  en  resta  1.200 
à  l’Ile  Saint- Jean,  dit  un  rapport  du  15  décembre  1755  ;  ils 
ont  amené  avec  eux  beaucoup  de  bêtes  à  cornes  :  l’on  compte 
plus  de  7.000  bœufs  ou  vaches  et  2.000  moutons.  »  Un  autre 
rapport  de  la  même  époque  parle  de  3.500  à  3.600  habitants 
répartis  en  cinq  paroisses  de  l’île,  desservies  par  quatre  prêtres 
réguliers  et  un  récollet.  Une  vingtaine  de  prêtres  se  succédèrent 
dans  l’Ile,  dont  l’abbé  Girard  à  la  Pointe  Prime  (1752-8), 
l’abbé  Perronel  et  l’abbé  Cassiet  à  Saint-Louis  du  Nord-Est 
(1752-8),  l’abbé  Biscarat  à  Saint-Pierre  du  Nord  (1755-8), 
l’abbé  Dosque  à  la  Sainte-Famille  de  Malpec  (1753-8). 

Un  an  plus  tard,  vers  la  fin  de  décembre  1756,  un  registre 
de  la  marine  porte  que  «  l’on  a  payé  environ  60.000  livres  pour 
plus  de  300  voyages,  faits  afin  d’amener  les  Acadiens  dans 


DEUX  AUTRES  ACADIES 


63 


l’ Ile  Saint-Jean,  et  aussi  pour  leur  porter  des  provisions  à 
terre.  Le  plus  grand  nombre  de  voyages  sont  de  Tatmagouche 
au  Port  La  Joye,  de  Cocagne  au  Port  La  Joye,  [ô  ironie  des 
noms  I]  de  la  Baie  Verte  à  U  Ile  Saint-Jean,  etc...  »  Naturelle¬ 
ment  l’ordonnateur  Prévost,  pourvu  d’une  gratification  de 
2.000  livres,  trouvait  tant  d’argent  pour  bâtir  sa  résidence  et 
brûler  du  bois  à  Louisbourg,  qu’il  n’en  avait  plus  pour  ravi¬ 
tailler  les  malheureux  émigrés. 

«  Je  n’ai  pu  envoyer  à  M.  de  Villejoint  [commandant  de  U  Ile 
Saint- Jean],  écrit-il  le  26  novembre  1756,  tous  les  secours  qu’il 
m’a  demandés  pour  faire  vivre  cette  multitude  de  réfugiés  qu’il 
a  reçus  depuis  un  an  ;  il  lui  en  reste  encore  1.400,  indépendam¬ 
ment  de  tous  ceux  qui  sont  retournés  à  Miramichi  et  de  ceux 
qu’il  a  exportés  au  Canada.  »  «  La  misère  est  grande,  confirme 
le  gouverneur  du  Canada.  La  plupart  des  habitants  sont  sans 
pain.  M.  de  Villejoint  a  dû,  depuis  l’automne,  nourrir  1.287  per¬ 
sonnes  réfugiées.  »  «  Il  en  a  reçu  ce  printemps  230  de  Cocagne  ; 
mais  il  a  été  obligé  de  faire  passer  quelques  familles  [700  per¬ 
sonnes]  à  Québec.  Mais  il  en  reste  4.000  sans  ressources.  »  Or, 
de  ces  réfugiés  de  Cocagne,  16  étaient  des  échappés  de  la  Caro¬ 
line  revenus  par  la  rivière  Saint-Jean.  Quelle  odyssée  que  la 
leur  I  «  Il  y  a  trois  ans,  écrit  en  1758  le  Gouverneur  Villejoint, 
que  les  derniers  réfugiés  sont  sur  l’tle  ;  il  leur  a  fallu  essuyer 
bien  des  pertes  et  bien  des  fatigues  pour  s’y  rendre,  et,  rendus, 
ils  se  sont  trouvés,  pour  ainsi  dire,  dénués  de  toutes  ressources. 
La  dizette  de  vivres  et  de  vêtements  les  a  accompagnés  sur 
l’ Ile.  Je  n’avais  que  très  peu  de  chose  à  leur  distribuer;  mes 
distributions  n’ont  été  que  minces,  et  ce  n’est  qu’en  les  rendant 
fréquentes  que  je  suis  parvenu  à  ne  voir  personne  mourir  de 
toutes  ces  misères.  »  «  Le  17  juin  1758  arrivent  au  Fort  Cum¬ 
berland  trois  déserteurs,  dont  un  Suisse  et  un  Hollandais  ;  «  ils 
annoncent,  dit  John  Knox  (I,  141),  qu’en  cette  île  on  meurt 
de  faim.  » 

Pour  comble  de  malheur,  la  récolte  de  1757  fut  extrême- 
ment  mauvaise  ;  or,  «  pas  de  secours  de  France  ni  de  Québec 
ni  de  Louisbourg  ;  pas  de  vivres  ni  de  vêtements  ni  de  muni¬ 
tions.  Femmes  et  filles  ne  pouvaient  se  montrer,  faute  d’être 
vêtues.  »  Néanmoins,  sous  la  bonne  administration  de  ce  com¬ 
mandant  de  l’île  qui  semble  avoir  été  un  homme  de  cœur  et 
d’action,  l’on  se  remit  aussi  vaillamment  à  l’œuvre  que  le 
permettaient  les  lamentables  conditions  de  ravitaillement  : 

«  on  a  ensemencé  dans  l’île,  dit  un  rapport  de  1758,  tout  ce 
qu’il  y  avait  de  grains  en  magasin  et  tout  ce  que  le  bateau  du 


64 


LA  TRAGÉDIE 


Roy  a  apporté  à  cet  effet  ;  on  aurait  pu  ensemencer  davantage, 
tant  j’ai  fait  préparer  de  terres  ». 

Survient  la  chute  de  Louisbourg  :  «  Cette  prise  a  entraîné 
notre  perte,  »  déplore  Raymond  de  Villejoint  :  un  des  articles 
de  la  capitulation  impliquait,  avons-nous  vu,  la  reddition 
de  l’Ile  Saint-Jean.  «  On  aurait  eu  le  temps  d’évacuer  le  pays, 
si  cela  eût  été  possible,  dit  le  commandant  ;  mais  Miramichi, 
qui  est  le  port  le  plus  à  portée,  est  sans  vivres.  Quelques-uns 
de  nos  habitants  y  ont  été  avec  leurs  esquifs  et  ont  été  obligés 
de  revenir  plutôt  que  d’être  exposés  à  mourir  de  faim.  » 
Grande  fut  donc  la  détresse  des  malheureux  habitants,  ainsi 
pris  entre  la  famine  et  le  terrorisme  anglais.  Déjà  deux  ou 
trois  fois  chassés  de  leurs  terres  depuis  quatre  ou  cinq  ans,  las 
de  tribulations  sans  fin  et  sans  espoir,  ils  penchaient  vers  la 
soumission  à  l’éternel  ennemi,  voulant  à  tout  prix  demeurer 
en  paix  même  en  ces  lieux  misérables.  «  Les  habitants  de  Saint- 
Jean,  écrit  un  de  leurs  curés,  sont  très  déterminés  à  ne  pas 
quitter  leur  île,  quoi  que  leur  fassent  les  Anglais  :  ils  aiment 
mieux  s’y  maintenir  comme  ils  pourront  que  d’aller  mourir 
de  faim  à  Miramichi.  Les  prêtres  restent  avec  eux.  »  Ces 
vaincus  de  la  faim  adressèrent  donc  aux  vainqueurs  de  Louis- 
bourg  une  humble  requête  ;  mais  Amherst  et  Roscawen  furent 
aussi  implacables  que  Lawrence  :  ils  exigèrent  «  l’évacuation 
totale  des  habitants.  »  Ils  prétendirent  en  leurs  rapports  aux 
autorités  de  Londres  que  l’ Ile  Saint- Jean  n’avait  cessé  de 
ravitailler  Louisbourg  et  Québec,  (Boscawen  parle  de 
10.000  têtes  de  bétail  et  de  1.200  boisseaux  de  blé  par  an), 
alors  qu’à  part  le  cheptel,  on  vient  de  le  voir,  elle  était  dans 
le  plus  grand  dénument.  Ils  ordonnèrent  donc  la  déportation 
intégrale  de  toute  la  population,  l’enlèvement  de  tout  le  bétail 
gros  et  petit,  la  destruction  de  toutes  les  maisons,  granges  et 
églises. 

D’après  le  rapport  approximatif  et  incomplet  de  l’amiral 
Boscawen,  cette  population  s’élevait  à  4.600  âmes,  dont  2.000 
à  la  Rivière  du  Nord-Est,  700  au  Port  le  Prince,  700  à  Saint- 
Pierre,  500  à  la  Pointe  du  Nord  et  200  à  la  Pointe  du  Nord- 
Ouest  ;  et,  d’après  l’estimation  de  l’évêque  de  Québec  et  du 
gouverneur  français,  à  «  au  moins  6.000  habitants  »  ;  un  certain 
Mac  Gregor  suppose  10.000.  M.  de  Villejoint  put  sauver 
700  victimes  qu’en  juillet  il  emmena  avec  lui  à  la  Rochelle. 

S 


LES  DERNIERS  VESTIGES  DE  LOUISBOURG 


LES  DERNIERS  CANONS  DE  LOUISBOURG 
dans  la  gare  du  nouveau  Louisbourg 


65 


DEUX  AUTRES  ACADIES 

Dès  le  7  août  Lord  Rollo  fut  envoyé  avec  un  régiment  et  deux 
bataillons  pour  prendre  possession  de  l'Ile  et  la  nettoyer  de 
cette  «  vermine  »  acadienne;  des  centaines  de  malheureux 
furent  alors,  jusqu’au  printemps  1759,  embarqués  de  force. 
Mac  Lennan  (chap.  XIY)  parle  de  3.450  déportés.  Des  neuf 
bateaux  destinés  à  transporter  les  exilés  en  Europe,  un  resta 
trois  mois  au  large  de  Plymouth  avec  ses  170  passagers  à 
peine  nourris  et  mourant  de  soif  ;  un  autre,  poussé  par  une 
heureuse  tempête,  débarqua  à  Boulogne  179  survivants  ;  deux 
autres  coulèrent,  entraînant  700  victimes  dans  les  flots. 
L’honorable  Brooke  Watson  parle,  en  une  lettre  au  Révérend 
Dr  Andrew  Browne,  de  1.300  Acadiens  qui  sombrèrent  ainsi 
dans  la  traversée  d’Amérique  en  Europe. 

Les  navires  étaient  en  si  mauvais  état,  dit  un  témoin  anglais, 
qu’au  départ  un  capitaine  Nichols  avait  refusé  d’en  prendre 
la  responsabilité.  En  dépit  de  ses  protestations,  on  le  contrai¬ 
gnit  le  20  octobre  à  embarquer  300  habitants  de  Port  La  Joye 
avec  leur  curé,  M.  Girard,  ancien  missionnaire  d’Acadie.  Dès 
le  4  novembre,  dit  celui-ci,  le  bateau  était  en  perdition. 
A  vingt  ou  trente  lieues  de  terre,  on  mit  les  chaloupes  à  la 
mer,  on  y  embarqua  l’équipage,  le  prêtre  et  quatre  habitants, 
et,  à  l’encontre  des  lois  maritimes,  on  abandonna  les  passagers 
à  la  fureur  des  eaux  ;  mais,  pour  les  Anglais,  les  Acadiens 
étaient-ils  des  êtres  humains  ?  (Arch.  Nat.  Collect.  Moreau 
de  Saint-Méry,  Série  F.,  vol.  50  f.  496,  f.  639).  Or,  le  capitaine 
Piles,  qui  donne  de  ce  même  naufrage  la  version  anglaise,  en 
voulant  avilir  le  rôle  du  missionnaire  catholique,  ne  fait 
qu’exalter  celui  de  ses  ouailles  :  «  Le  prêtre  harangua,  pendant 
une  demi-heure,  les  Français  rangés  sur  le  pont  et  leur  donna 
l’absolution.  Alors,  d’un  sentiment  unanime,  ils  consentirent 
à  laisser  le  capitaine,  l’équipage  et  le  prêtre  se  sauver  dans 
les  chaloupes  et  à  périr,  eux,  tous  ensemble,  dans  le  navire 
abandonné.  »  ( Nova  Scotia  hist.  Soc.,  II,  148.)  Quand  les  vic¬ 
times  se  sacrifient  aux  bourreaux,  n’appelle-t-on  pas  cela 
héroïsme  sublime  ?  Quelles  que  soient  les  divergences  de  ces 
deux  versions,  elles  s’accordent  sur  un  point  :  le  rôle  de 
l’équipage  anglais  fut  odieux  et  lâche.  Des  autres  cargaisons 
humaines  qui  disparurent  on  ne  sait  où  ni  comment,  on  peut 
dire  qu’elles  furent  victimes  d’une  méthode  tant  honnie  de 
nos  jours  :  «  couler  sans  laisser  de  traces.  t> 


LAUVRIÈRE.  T.  II. 


5 


66 


LA  TRAGÉDIE 


Il  semble  bien  qu’en  cette  œuvre  de  déportation  l’amiral 
Boscawen  visait  le  même  but  de  dispersion  définitive  que  son 
ancien  acolyte,  le  général  Lawrence.  Qu’ils  fussent  de  l’île 
Saint- Jean  ou  de  l’ Ile  Royale,  civils  ou  militaires,  les  nouveaux 
déportés  étaient  entassés  pêle-même  dans  les  mauvais  navires 
bondés,  et  jetés  dans  un  port  français  quelconque  de  la  Manche 
ou  de  l’Océan.  Par  un  raffinement  odieux,  on  se  plut  tout 
particulièrement  à  les  entasser  dans  celui  de  Cherbourg  : 
récemment  ruiné  par  l’escadre  anglaise,  il  n’offrait  plus  de 
ressources  ni  pour  les  abriter,  ni  pour  les  nourrir,  ni  pour  les 
soigner,  ni  même  pour  les  employer  à  quelque  travail  rémuné¬ 
rateur.  En  cette  mauvaise  saison  où  les  pires  tempêtes  d’au¬ 
tomne  et  d’hiver  ballottèrent  dans  les  plus  mauvais  parages 
de  l’Océan  leurs  étroits  bateaux  à  peine  navigables,  les  mal¬ 
heureuses  victimes  de  la  rancune  anglaise  et  d’une  longue 
détresse  débarquèrent  donc,  par  centaines,  sur  nos  quais 
que  ruinait  le  blocus  maritime.  Dès  novembre,  ils  arrivèrent 
par  fournées  en  ce  port  du  Cotentin  jusqu’au  début  de  l’année 
suivante  ;  «  ils  sont  presque  nus.  dit  le  commissaire  de  la 
marine,  les  Anglais  les  ayant  dépouillés  de  tout  ».  Quelques- 
uns  avaient  pourtant  réussi  à  sauver  «  leurs  coffres  pleins 
d’effets  et  d’argent  »  ;  le  bateau  anglais  se  débarrassa  des 
hommes  sans  valeur  marchande,  mais  il  garda  les  coffres  qui 
en  avaient.  En  cette  ville  de  malheur,  il  en  mourut  tous  les 
jours,  constatent  les  registres  paroissiaux,  d’autant  qu’éclata 
la  petite  vérole.  Pire  encombrement  encore  à  Saint-Malo  et 
à  Saint-Servan,  où  ils  ne  cessèrent  d’affluer  de  novembre  1758 
à  mai  1759  :  les  hôpitaux  des  deux  villes  en  furent  bientôt 
encombrés  ;  le  30  avril,  ils  étaient  plus  de  1.100.  A  Boulogne, 
«  le  manque  de  vivres  »,  paraît-il,  autant  que  la  tempête, 
força  le  capitaine  anglais  à  en  débarquer  180  en  décembre  1758. 
Il  en  vint  au  Havre  plusieurs  contingents  au  début  de  1759  ; 
de  même,  à  Morlaix,  à  Dunkerque,  à  Rochefort,  ils  étaient, 
dès  l’automne,  mêlés  aux  soldats  de  Louisbourg  ;  quand  il 
en  vint  d’autres,  il  fallut  les  évacuer  sur  la  Rochelle.  On  eut 
beau  envoyer  secours  sur  secours  :  la  détresse  fut  très  grande 
en  ces  mauvaises  années  de  la  guerre  de  Sept  Ans. 

Puis  arrivèrent  d’autres  victimes  de  la  brutalité  britan¬ 
nique  :  celles  du  Canada  en  1760  et  1761  ;  les  prisonniers 
d’Angleterre  en  1763.  Comme  le  nombre  de  ces  derniers  s’éle- 


DEUX  AUTRES  ACADIES 


67 


vait  à  environ  un  millier,  comme  celui  des  réfugiés,  tant 
canadiens  qu’acadiens,  était  à  la  fin  de  1763  estimé  à  3.000 
ou  3.500.  on  peut  conclure  qu’il  y  eut  en  France  environ 
1.500  déportés  des  îles  Saint-Jean  et  Royale.  Or,  le  nombre 
des  habitants  de  ces  îles  avant  la  déportation  était  pour  l’île 
Royale  d’environ  5.000  habitants  et  pour  l’île  Saint- Jean, 
d’après  Boscawen,  de  4.600  et,  d’après  l’évêque  de  Québec, 
de  6.000  ;  soit,  en  tout,  environ  10.000.  Voilà  donc  des  mil¬ 
liers  d’êtres  humains  qui  manquent  à  l’appel  ;  c’est  une 
sinistre  lacune  dans  la  comptabilité  anglaise  ;  mais  fut-elle 
jamais  aussi  bien  tenue  pour  les  vies  humaines  que  pour  les 
budgets  coloniaux  et  les  bilans  commerciaux  ? 

Sans  doute,  nombre  de  ces  Acadiens  préférèrent,  avons- 
nous  dit,  la  fuite  dans  l’inconnu  à  la  reddition  en  des  mains 
criminelles  ;  mais  ce  n’étaient  que  quelques  centaines,  à  coup 
sûr,  et  non  pas  des  milliers,  qui  ainsi  aimèrent  mieux  vivre 
avec  les  sauvages  de  Miramichi  et  autres  lieux  déserts  de  la 
côte  voisine  que  se  fier  à  «  la  mansuétude  britannique  ». 
«  Je  suis  actuellement  à  Miramichi,  écrit  l’abbé  Maillard,  où  je 
ne  vois  que  misère  et  pauvreté  des  plus  grandes.  Toutes  les 
familles  qui  y  sont  rangées  meurent  de  faim.  Elles  sont  toutes 
sur  le  point  de  quitter  ce  triste  lieu  pour  aller  se  cantonner  en 
différents  endroits  où  elles  espèrent  vivre  de  poisson  et  de 
gibier  ».  Le  lieutenant  anglais  Leslie  voulut  vainement  «  se 
couvrir  de  lauriers  »,  en  empêchant  l’exode  des  habitants  du 
Nord  de  l’île  vers  le  Canada  :  environ  200  fugitifs  atteignirent 
Québec  plus  morts  que  vifs.  Enfin,  dans  l’Ile  Saint- Jean 
comme  en  Acadie,  tout  ce  qui  ne  put  être  chassé,  volé  ou 
détruit,  fut  livré  aux  flammes.  Des  cinq  grandes  paroisses  de 
Port  La  Joye,  Pointe-Prime,  Saint-Louis  du  Nord-Est,  Saint- 
Pierre  du  Nord  et  Malpec,  il  ne  resta  que  des  ruines.  «  Des 
lettres  du  général  Whitmore,  écrit  Amherst  à  Lawrence 
(5  février  1760),  m’apprennent  que  les  quelques  Indiens  et 
autres  qui  se  cachaient  encore  dans  l’Ile  Saint-Jean  sont  tous 
rentrés.  » 

Bref,  à  cette  date,  file  Saint- Jean  était  redevenue  appa¬ 
remment  aussi  déserte  qu’au  temps  de  Jacques  Cartier,  deux 
siècles  et  demi  plus  tôt  ;  seuls  y  erraient  encore  quelques 
Indiens,  moins  barbares,  à  coup  sûr,  que  les  Anglais.  Devant 
le  léopard  britannique  régnait  à  nouveau  le  silence  de  la  mort 


68 


LA  TRAGËD IE 


Sources  et  autres  réferences. 

Arch.  Nat.  —  Colonies  B  107  fî  39-46  etc. 

-  C  11a  126. 

—  C  11  b  8  à  11  (Journal  de  Franquet)  et  30  à  38. 

-  C  11c  9,  10. 

-  C  1 1  d  8. 

—  F3  Coll.  Moreau  St-Méry,  vol.  50  fî.  496, 
529-645. 

Arch.  Colonies.  —  G.  Recensements  466-7  ;  G1  Etats-Civils  410-412. 
Arch.  Aff.  Etr.  —  Amér.  mém.  et  Doc.  supplément  24. 


Arch.  Canada.  —  Rapport  de  1885,  Notes  A  et  B.  Papiers  secrets...  et 

propos,  de  Sam  Waldo  à  Pitt,  1756-61. 

—  de  1894  fdoc.  angl.  relat.  à  Nouvelle  Ecosse) 

pp.  206-234. 

-  1905,  II,  236. 


Coll.  doc.  Nouu.  France,  IV,  pp.  15,  30,  83,  94,  104,  152-3,  159,  162-3, 
204-8,  215. 

Nova  Scolia  Historical  Societu,  II,  148  ;  Halifax. 

R.  Brown.  —  Hist.  of  Cape  Breton,  pp.  265-350. 

B.  Murdoch.  —  Hist.  of  Nova  Scotia.  II,  302-372. 

Ed.  Richard.  —  Acadie  (éd.  H.  d’Arles),  303-311. 

G.  du  Boscq  de  Beaumont.  —  Les  derniers  tours  de  V Aacadie.  Paris. 
1899,  8°. 


Abbé  Casgratn. 
1894. 


Une  seconde  Acadie  :  l’île  Saint-Jean.  Québec, 


Mac  Lennan.  —  Louisbourg,  ch.  XI-XIV. 

Chevalier  de  Johnstone.  —  Campagnes  de  Louisbourg,  1750-8 
(Soc.  lit.  et  hist.  de  Québec,  H.  D.  28  série). 

Lacour-Gayet.  —  La  Marine  française  sous  Louis  XV,  op.  cit. 


CHAPITRE  XVII 


NOUVELLES  DÉPORTATIONS,  NOUVELLES 
TRIBULATIONS 

(1755-1760) 


Implacable  acharnement.  —  Fuite  éperdue.  —  Suprême  effort. 

En  «  Acadie  Anglaise  »,  c’est-à-dire  dans  la  péninsule, 
l’œuvre  de  mort  semble  aussi  définitive  ou  peu  s’en 
faut.  De  toutes  ces  épaves  humaines,  dit  l’évêque  de 
Québec  en  octobre  1757  : 

«  ce  qui  reste  est  tellement  dispersé  qu’on  ne  sait  plus  où  les 
prendre.  j>  Ils  sont  principalement  :  au  Cap  de  Sable...  un 
petit  nombre  de  familles  qui  vivent  comme  elles  peuvent, 
continuellement  chassées  et  harcelées  par  les  Anglais  ;  [nous 
savons  qu’en  octobre  1758  les  150  survivants  de  la  brutale 
razzia  du  capitaine  Prebble  se  rendirent  presque  tous,  réduits 
par  la  faim]  ;  —  sur  la  Grande  Rivière,  à  la  côte  de  l’Est,  un 
certain  nombre  de  familles  qui  se  soutiennent  mieux...  contre 
les  fréquentes  incursions  anglaises  et  demandent  un  mission¬ 
naire  ;  —  il  reste  encore  quelques  Acadiens  dispersés  sur  les 
rivières  Chipoudy,  Peticoudiac,  et  Memerancouque  où  les 
Anglais  leur  font  une  chasse  continuelle.  » 

Donc,  malgré  toutes  les  captures,  tous  les  carnages,  toutes 
les  persécutions  perfides  et  cruelles,  quelques  centaines 
d’Acadiens,  tout  au  plus,  persistaient  encore  dans  la  pres¬ 
qu’île,  errant  avec  les  sauvages  dans  les  forêts,  blottis  dans  les 
recoins  les  plus  déserts  du  littoral,  vivant  de  pêche  et  de 
chasse  bien  plus  que  de  culture  hâtive  et  clandestine,  bref 
menant  en  plein  dix-huitième  siècle  une  existence  encore 
plus  précaire  que  celle  des  compagnons  de  Latour  et  de  Bien- 
court  aux  temps  barbares  de  la  colonisation  :  car  aux  duretés 


70 


LA  TRAGÉDIE 


de  la  nature  inconsciente  s’ajoutait  la  consciente  cruauté 
de  soi-disant  civilisés.  Quelques-uns  de  ces  hors-la-loi,  exas¬ 
pérés  par  la  souffrance  et  la  fureur,  s’enhardirent  jusqu’à 
armer  des  chaloupes  et  courir  sus  à  l’Anglais  maudit  :  seize 
barques  furent  en  1759  capturées  par  ces  desperados.  Lawrence 
les  traite  de  ruffians  qui  infestent  la  province.  Qu’était-il  donc 
lui-même,  ce  despote  criminel  dont  les  froides  atrocités  avaient 
réduit  les  plus  braves  à  cette  revanche  désespérée  ? 

La  plupart  des  survivants  étaient  accablés  de  décourage¬ 
ment  ;  manquant  de  tout,  pressés  par  les  plus  urgents  besoins, 
irrésistiblement  attirés  vers  ces  terres,  leurs  terres  qu’avaient 
à  grand  peine  défrichées  leurs  bras  désormais  impuissants  ; 
ils  s’en  venaient,  le  soir  surtout,  hâves,  hirsutes,  déguenillés, 
rôder  sur  la  lisière  des  bois  qui  les  abritaient,  près  des  ruines 
de  leurs  demeures  jadis  heureuses  ;  leurs  yeux  dilatés  par  la 
faim  [quelques-uns  n  avaient  pas  mangé  de  pain  depuis  des 
années]  répandaient,  paraît-il,  l’épouvante  dans  le  cœur 
d’hostiles  usurpateurs  qui,  ainsi  troublés  dans  l’illégitime 
possession  de  leurs  biens,  répondaient  par  la  menace  et  l’in¬ 
sulte  à  tant  de  muette  douleur.  L’histoire  suivante  qu’en  1855 
Euphrosine  Pothier  raconta  à  l’abbé  Casgrain  caractérise  bien 
le  sort  des  survivants  de  la  péninsule  : 


«  Mon  grand-père,  Victor  Babin,  avec  sa  famille  et  plusieurs 
autres,  me  racontait  la  vieille  nonagénaire,  s’était  enfui  du 
bassin  des  Mines  et  avait  erré  aux  environs,  se  nourrissant  des 
animaux  qui  avaient  résisté  au  froid  et  qui  étaient  devenus 
presque  sauvages,  ensuite  de  pêche,  de  gibier,  de  racines. 
La  misere  qu’ils  eurent  à  souffrir  est  impossible  à  imaginer 
plusieurs  n’en  trouvèrent  la  fin  que  dans  la  mort. 

Enfin,  poussés  par  le  désespoir,  quelques-uns  se  décidèrent 
a  se  dévouer  pour  les  autres,  et  se  rendirent  au  fort  anglais  qui 
n  était  pas  éloigné.  Us  furent  fort  mal  accueillis  ;  on  finit  cepen¬ 
dant  par  leur  accorder  quelques  provisions,  en  y  mettant  pour 
condition  qu  ils  viendraient  tous  se  rendre  prisonniers 
Un  individu  plus  humain  que  les  autres,  touché  de  leur  dé¬ 
tresse,  les  aborda  à  l’écart  et  leur  dit  de  ne  point  reparaître  • 
ajoutant  que,  s’ils  revenaient  avec  leurs  compagnons  et  leurs 
familles,  c  en  était  fait  d’eux  :  ils  seraient  tous  déportés 
La  petite  troupe  de  proscrits  se  dispersa  alors  ;  les  uns  allèrent 
se  réfugier  du  cote  de  Memramcouk,  les  autres  à  Arichat  et 
jusqu  a  Louisbourg.  Quelques-uns,  parmi  lesquels  Victor 
Balnn  et  Anselme  Bellefontaine,  avec  leurs  familles,  prirent  du 
côté  de  la  mer  et  vinrent  s’arrêter  à  Chezetcouk. 


NOUVELLES  DÉPORTATIONS  71 

Lorsque  la  guerre  fut  finie,  ils  se  montrèrent  à  Halifax,  et 
vécurent  en  vendant  le  produit  de  leur  chasse  et  de  leur  pêche, 
avec  des  écorces  employées  à  l’usage  des  tanneries.  Les  femmes 
et  les  enfants,  de  leur  côté,  se  livraient  en  été  à  un  petit  com¬ 
merce  de  fruits  et  de  baies  sauvages  cueillis  dans  les  savanes  et 
sur  les  montagnes...  [Menacés  d’être]  réduits  à  un  état  pire 
que  celui  des  esclaves,  Victor  Babin  et  ses  compagnons... 
équipèrent,  aussitôt  qu’ils  purent,  une  embarcation  et  vinrent 
aborder  dans  la  rivière  du  Tousquet  [au  sud  de  la  pénin¬ 
sule]. 

Autre  histoire  de  cette  dernière  région  :  «  en  décembre  1755, 
dit  Placide  Gaudet,  120  Acadiens,  débarquant  près  de  l’anse 
des  Belliveau  (Baie  de  Sainte-Marie),  y  passèrent  l’hiver  avec 
les  Indiens  et  partirent  au  printemps  pour  le  Nouveau  Bruns¬ 
wick  ».  D’où  venaient-ils  ?  Où,  en  quelle  partie  du  futur 
Nouveau  Brunswick  allaient-ils  ?  N’est-ce  pas  là  comme  un 
angoissant  passage  d’oiseaux  migrateurs  en  une  nuit  de  tem¬ 
pête  ? 

En  «  Acadie  Française  »,  grâce  à  l’arrière-pays  canadien,  on 
résista  plus  longtemps,  quoique  bien  péniblement  encore. 
Même  après  le  grand  dérangement,  Montcalm  ne  désespérait 
pas  de  reprendre  l’Acadie.  «  Mon  projet  serait  une  entreprise 
sur  l’Acadie,  écrivait-il  au  Ministre  le  1er  novembre  1756,  si 
la  France  voulait  m’envoyer  une  escadre  avec  des  troupes. 
Mais  il  faut,  avant  tout,  des  vivres.  On  donnerait  ici  1.000  hom¬ 
mes  choisis,  des  sauvages.  Nous  y  aurons  1.500  hommes  de 
l’Acadie.  Cela  ferait  une  diversion.  Je  m’en  chargerais  quand 
même  et  enverrais  avec  des  troupes  de  France  un  officier 
général,  mon  ancien  ».  (Coll.  doc.  Nouv.  Fr.,  IV,  80).  Même 
opinion  du  maréchal  de  Belle-Isle  le  13  janvier  1757  :  «  Nous 
ne  ferons  jamais  de  paix  solide  avec  l’Angleterre,  si  nous  ne 
pouvons  avoir  l’Acadie.  »  (Ibid.,  83).  Au  printemps  suivant, 
le  lieutenant-général  Dubois  de  la  Motte  avait  bien  concentré 
à  Louisbourg  une  flotte  de  18  vaisseaux  et  de  5  frégates  ;  mais 
ce  prudent  septuagénaire  se  contenta,  avons-nous  vu,  d  en¬ 
voyer  deux  vaisseaux  ravitailler  Québec,  et,  sans  achever  la 
flotte  de  Holborne  fort  éprouvée  par  la  tempête,  revint  en 
automne  se  réfugier  à  Brest.  Il  fallut  donc  s’en  tenir  au  plan  de 
Vaudrcuil.  Sur  les  ordres  du  Gouverneur,  le  commandant  de 
Boishébert  et  son  lieutenant  de  Niverville  s’efforçaient,  en 
effet,  depuis  1755,  de  tenir,  avec  une  poignée  d’hommes 


72 


LA  TRAGÉDIE 


(250,  «  tant  sauvages  qu’Aeadiens  »)  tout  l’immense  pays  qui 
s’étend  de  la  rivière  Saint-Jean  au  Golfe  Saint-Laurent. 

«  Il  s’occupera,  disait  Vaudreuil  au  ministre  Machault  (18  oc¬ 
tobre),  de  réunir  les  Indiens  et  d’en  former  un  corps  considé¬ 
rable  ;  il  correspondra  avec  M.  Manach,  missionnaire  de  Mira- 
michi,  et,  selon  les  exigences,  joindra  les  Indiens  de  cette 
mission  aux  siens,  pour  s’opposer  aux  progrès  de  l’ennemi... 
Il  sera  à  même  d’organiser  des  partis  d’Acadiens  et  d’indiens 
pour  harasser  sans  cesse  l’ennemi  à  Beauséjour.  En  tenant  la 
rivière  Saint-Jean,  je  pourrai  en  tous  temps  obtenir  des  nou¬ 
velles  de  Louisbourg.  »  «  M.  de  Boishébert,  capitaine  des  troupes, 
constate  plus  modestement  Montcalm  (1er  juillet  1757),  se 
maintient  toujours  dans  cette  partie  avec  peu  de  soldats  et 
1.500  Acadiens  qui  meurent,  pour  ainsi  dire,  de  faim.  Les 
nouvelles  sont  du  12  janvier.  Il  hiverne  à  Miramichi  et  est  très 
aidé  par  le  père  Germain.  »  (Coll.  doc.  Nouv.  Fr.  IV,  104.) 

A  cette  tâche  déjà  surhumaine  la  présomption  de  Vaudreuil 
ajouta  en  1755  celle  de  secourir  Louisbourg  menacé.  Mont¬ 
calm  eût  voulu  que  Boishébert  se  portât  au  secours  de  Louis¬ 
bourg  «  avec  un  corps  de  six  à  sept  cents  Canadiens,  Acadiens 
et  sauvages  »  dès  l’hiver  «  sur  les  glaces  ».  Si  cette  dernière 
mission  échoua,  et  pour  cause,  Boishébert  ne  s’en  acquitta 
pas  moins  de  l’autre,  tant  bien  que  mal,  jusqu’à  la  prise  de 
Québec  (septembre  1759). 

Malgré  tout  Lawrence  était  si  peu  rassuré  qu’il  écrivait 
le  30  mars  1756  : 


",En  +depit  *de  a  Vlgllance  des  officiers  qui  commandent  aux 
differents  postes  avancés,  malgré  le  grand  soin  avec  lequel  ils 
ont  exécute  les  ordres  d’embarquement  relatifs  à  la  déportation 
des  habitants  français,  plusieurs  d’entre  eux  se  sont  enfuis 
dans  les  bois  et  y  ont  trouvé  des  moyens  de  subsistance  pendant 
1  lu  ver.  [fl  espérait  donc  qu’ils  mourraient  de  faim.]  Ceux 
d  au  delà  de  1  isthme  seront  joints  aux  troupes  d’un  officier 
français  [Boishébert]  qui  s’est  retiré  l’été  dernier  du  fort  de 
1  embouchure  du  Saint- Jean.  Renforcés  des  Micmacs  et  des 
Indiens  de  cette  dernière  rivière,  ils  sont  là,  d’après  les  meilleurs 
renseignements,  1.500  hommes  qui  déploient  la  plus  grande 
activité  pour  harasser  nos  troupes,  chaque  fois  qu’elles  sortent 

Scott  v^aftTf7rlaHd  f  Ve  lieutenant-colonel 

Scott  venait  d  y  perdre  deux  hommes  en  une  retraite  hâtive] 
Comme  ils  peuvent  recevoir  des  secours  du  Canada  et  de  Louis- 

HPari  UIÎ  P61!1,13011  aPPelé  Jeddiach  [Chédaïque],  il  n’y 
a  pas  de  doute  qu’ils  attireront  à  eux  tous  ceux  des  habitants 
qui  se  sont  enfuis  dans  les  bois  à  l’intérieur  même  de  cette  pre- 


73 


NOUVELLES  DÉPORTATIONS 

vince  ,  des  lors  ils  seront  assez  forts  pour  nous  gêner  grande¬ 
ment  dans  l’isthme  et  même  nous  exposer  à  perdre  les  forts 
qui  n’ont  encore  que  la  moitié  de  leur  garnison  faute  de  recru¬ 
tement  suffisant  »  [depuis  le  rappel  des  troupes  de  Nouvelle- 
Angleterre]. 

En  sa  frayeur,  le  lieutenant-colonel  Scott  ne  trouva  rien  de 
mieux  que  de  prier  son  gouverneur  d’élever  le  tarif  des  scalps 
indiens  (20  livres  pour  un  homme)  et  d’assimiler  en  ces  bar¬ 
baries  les  Acadiens  aux  Peaux-Rouges  (avril  1756).  Le 
14  mai  1756,  Lawrence  lance,  en  effet,  une  proclamation 
promettant  30  livres  pour  tout  prisonnier  indien,  25  pour 
toute  prisonnière  ou  enfant  et  25  pour  tout  scalp  indien.  Ce 
fut  pendant  deux  ans  «  une  chasse  à  mort  »,  dit  un  descendant 
des  pourchassés,  Daniel  Dugas  (Ann.  relig.  de  Saint-Jacques 
de  V Achigan,  p.  3).  En  réalité,  cette  «  chasse  à  mort  »  dura 
bien  plus  longtemps. 

A  la  rivière  Saint-Jean  dont  il  avait  dû  faire  sauter  le  fort 
en  1755,  Boishébert  recueillit,  en  1756,  outre  les  226  réfugiés 
de  Port-Royal  et  les  30  familles  de  Beauséjour,  50,  puis 
80  déportés  revenus  par  mer  de  la  Caroline  ;  et,  aidé  du  Père 
Germain,  il  avait,  non  sans  peine,  établi  «  ces  malheureux 
restes  d’Acadiens  errants  »  («  400  familles  »,  dit  Montcalm, 
13  mars  1758)  en  amont  des  chutes  à  Grimrose,  à  Villeray,  à 
Nashwak,  à  Sainte-Anne,  (futur  Fredericton),  à  Ecoupag 
(ancienne  Fréneuse).  Il  comptait  sans  la  défaillance  de  Dru- 
cour  à  Louisbourg  et  sans  la  vigilance  de  Lawrence  à  Halifax. 
Stimulé  dès  1756  par  ShirEy,  Monekton,  en  l’absence  de  Bois¬ 
hébert,  débarque  300  hommes  à  l’embouchure  du  fleuve 
(18  septembre  1758)  :  il  a  l’ordre  de  tout  prendre,  de  tout 
détruire,  de  tout  brûler,  si  loin  qu’on  puisse  aller.  L’incendiaire 
de  l’Acadie  française  n’y  manqua  pas.  Après  avoir  réparé  le 
fort  de  l’embouchure  qui  prit  son  nom  (puis  celui  de  fort 
Frédérick),  il  remonte  le  Saint-Jean  jusqu’à  dix  lieues  en  aval 
de  Sainte- Anne,  saccageant  les  villages  de  Grimsose  (300  habi¬ 
tants)  et  de  Villeray  à  peine  créés,  livrant  aux  flammes  toutes 
les  maisons,  tuant  ou  raflant  tout  le  bétail,  («  100  bovins 
tués  »,  dit  John  Knox),  chassant  ou  capturant  tous  les  habi¬ 
tants  qu’il  peut  surprendre.  Heureusement,  la  plupart  avaient 
déjà  fui  en  amont,  à  Sainte-Anne  et  autres  lieux.  Gêné  par  la 


74 


LA  TRAGÉD IE 


perte  d’un  bateau  qui  coula  et  craignant  d’être  bloqué  par  les 
glaces,  Monckton  ne  ramène  qu’une  trentaine  de  familles 
prisonnières  et  les  embarque  le  27  janvier  1759  pour  Hali¬ 
fax  ;  —  entre  autres,  la  famille  de  Joseph  Bellefontaine,  dit 
Beauséjour,  qui,  major  des  milices  depuis  1749,  vit  en  cette 
occasion  «  une  de  ses  filles  et  trois  enfants  de  cette  fille  mas¬ 
sacrés  sous  ses  yeux.  »  (Archives  de  Cherbourg,  Série  C1, 
1019-1022).  Qu’on  veuille  bien  songer  également  au  lamen¬ 
table  sort  de  ces  réfugiés  de  la  Caroline  et  de  Québec  qu’on 
pourchassait  encore  et  qu’on  capturait  en  ces  régions  ! 

Or,  en  novembre  1759,  environ  200  réfugiés  de  Québec, 
assermentés  par  le  juge  Cramahé  et  le  général  Monckton, 
eurent  la  naïveté  de  venir  au  fort  Frédérick  réclamer  leurs 
terres.  On  en  profita,  malgré  un  accord  récent  (19  novem¬ 
bre),  pour  les  livrer  à  Lawrence  qui  en  toute  hâte  les  embarqua 
pour  l’Angleterre.  [Nous  préciserons  plus  loin  cette  déloyauté]. 
Pareille  audace  ou  plutôt  pareille  imprudence  attira  sur  ceux 
qui  restaient  les  foudres  de  Lawrence.  Sur  son  ordre,  au  prin¬ 
temps  suivant  (avril  1760),  le  major  Morris  vient  achever 
l’œuvre  de  dévastation  de  Monckton  :  il  surprend  la  nuit  et 
ruine  le  village  de  Sainte-Anne,  où  600  arpents  étaient  déjà 
défrichés  ;  il  incendie  l’église  et  plus  de  cent  maisons  ;  il 
anéantit  tout  le  reste.  «  Moins  on  parlera  de  ce  sujet,  dit  Moses 
Perley  (Early  History  of  New  Brunswick,  p.  4),  mieux  cela 
vaudra.  »  De  toutes  les  malheureuses  familles  qui  de  partout 
étaient  venues  se  réfugier  en  ces  lieux  écartés  comme  en  un 
dernier  asile,  presque  aucune  ne  put  rester.  «  Nous  avons 
détruit  tout  ce  qui  peut  servir  aux  habitants  »,  proclame 
Monckton  ;  «  ils  sont  dans  l’impossibilité  de  subsister  en  ce 
pays  »,  confirme  Amherst.  La  plupart,  «  craignant  quelque 
trahison  de  notre  part  »  (avaient-ils  tort  ?)  avoue  Monckton, 
s’enfuirent  en  amont  du  fleuve  ;  ils  ne  savaient  où,  les  mal¬ 
heureux.  Le  Canada  était  déjà  occupé  par  les  Anglais  et 
Montréal  tombé.  De  toutes  parts  traqués  par  l’oppresseur,  ils 
survécurent  pourtant  à  tant  de  maux  et  à  tant  d’embûches 
et,  après  trente  années  de  persécutions,  à  force  d’endurance, 
s’enracinèrent  dans  les  terres  perdues  de  Madawaska. 

Du  côté  de  l’isthme,  la  politique  française  fut  d’abord  de 
maintenir  les  Acadiens  le  plus  fermement  possible  sur  les 


75 


NOUVELLES  DÉPORTATIONS 

lieux  de  leurs  habitations.  «  Chaque  habitant,  dit  l’abbé  Le 
Guerne,  devoit  se  tenir  à  une  demi-lieue  dans  la  profondeur 
des  bois  vis-à-vis  de  sa  demeure  »  ;  en  décembre  1755,  Bois- 
hébert  qui  avoit  eu  «ordre  d’hyverner  à  Cocagne»  donna  à 
ce  sujet  les  plus  sévères  recommandations.  Pendant  quelque 
temps,  il  ne  cessa  avec  ses  troupes  hétérogènes  de  harceler  les 
Anglais  de  l’isthme  ;  avec  200  hommes,  il  aurait  même,  en 
janvier  1756,  surpris  un  de  leurs  détachements  s’il  n’avait  été 
trahi  par  un  Suisse  Daniel.  Le  18  février,  Lawrence  manifesta 
son  inquiétude.  Mais  Boishébert  dut  se  rendre  à  la  rivière 
Saint-Jean  ;  son  lieutenant  de  Niverville  resta  jusqu’en 
août  1757  avec  un  faible  détachement.  L’ennemi  en  profita 
à  la  Pentecôte  (1756)  pour  attaquer  à  Chipoudy  une  vingtaine 
d’habitants  qui  avaient  eu  l’imprudence  d’aller  travailler 
«  autour  de  leurs  mazures  »  ;  «  il  en  tua  deux,  leur  leva  la 
chevelure  et  emmena  deux  jeunes  gens  pris  à  la  course  ». 
En  avril  1757  un  parti  de  50  Acadiens  n’en  osa  pas  moins 
pénétrer  jusque  dans  la  péninsule  et,  tuant  treize  Anglais  à 
Piziquid,  s’empara  d’un  riche  dépôt  de  dépouilles  acadiennes  : 
blé,  beurre  et  lard.  Des  affamés  venaient  aussi  de  temps  à 
autre  prendre  le  bétail  encore  errant  aux  environs  des  Mines 
et  de  Cobeguid. 

Dès  le  premier  hiver,  les  évacués  des  Trois  Rivières  eurent 
fort  à  pâtir.  Leur  missionnaire  l’abbé  Le  Guerne,  qui  leur 
resta  fidèle  jusqu’au  bout,  énumère  (10  mars  1756)  les  raisons 
de  leur  détresse  :  «  la  résolution  où  est  l’Anglois  de  ne  plus 
souffrir  d’Acadiens  en  ces  cantons,  les  menaces  réitérées  qu’il 
fait  d’emmener  tous  ceux  qu’il  pourra  atteindre,  la  grande 
difficulté  où  est  le  Canada,  déjà  occupé  assez  d’ailleurs,  de  leur 
fournir  en  ces  temps  de  guerre  par  rapport  aux  secours  qu’on 
attend  de  France,  la  grande  dizette  et  l’extrême  misère 
dont  on  est  menacé  et  qu’on  éprouve  même  déjà  en  partie  ». 
Aussi  l’abbé  Le  Guerne  était-il  d’avis  de  les  rapprocher  de  la 
mer  «  pour  profiter  des  glaces  »  et  remonter  vers  le  Nord  où  ils 
pourraient  du  moins  recevoir  plus  facilement  le  ravitaille¬ 
ment  français.  «  Mais  »  l’Acadien  n’aime  point  quitter  son  pays, 
dit  l’abbé  Le  Guerne.  Ce  qui  l’y  attache  le  plus  après  l’intérêt 
naturel,  c’est  l’espérance  que  le  François  s’emparera  bientôt 
de  l’Acadie  ;  voilà  ce  qui  le  fait  reculer.  »  Sous  la  constante 
pression  de  l’ennemi,  il  fallut  céder,  pourtant.  «  J’aurais  voulu, 


76 


LA  TRAGÉDIE 


dit  l’excellent  missionnaire,  que  toutes  ces  familles  eussent 
passé  en  droiture  au  Canada  ou  à  l’Isle  Saint-Jean.  »  Mais, 
à  part  une  cinquantaine  d’autres  familles  transférées  en  cette 
dernière  île,  ce  fut  impossible.  Alors,  peu  à  peu  refluèrent  le 
long  du  Golfe  les  250  familles  de  Peticoudiac,  de  Chipoudy  et 
de  Memrancouk  qui  avaient  échappé  aux  pièges  et  aux  atta¬ 
ques  de  Monckton,  de  Scott  et  de  leurs  bandes  ;  soixante 
étaient  privées  de  leurs  chefs,  embarqués  de  force  ou  par 
ruse  :  autant  de  veuves  et  nombre  d’orphelins  en  bas  âge 
pour  lesquels  étaient  épuisants  ou  impossibles  «  des  portages 
de  dix  et  même  de  vingt  lieues  ».  Et  puis,  il  en  coûtait  à  ces 
malheureux  de  s’éloigner  de  leurs  villages,  même  incendiés, 
pour  aller  se  perdre  en  des  pays  incultes  et  inconnus  où  tout 
leur  manquait.  Enfin,  le  Canada  était  si  loin  ;  en  reviendrait- 
on  jamais  ? 

Pendant  longtemps,  ils  ne  vécurent  que  de  viande,  sans 
pain  ni  sel,  de  la  viande  de  leurs  troupeaux  dont  la  qualité 
baissait  ;  d’où  la  dysenterie  et  autres  maladies  ;  puis  cette 
viande  même  fit  défaut.  «  Nous  avons  besoin  de  tout,  écrit 
dès  mars  1756,  l’abbé  Le  Guerne  qui  les  guidait  en  leur  exode  : 
farine,  lard,  pois,  graisse,  poudre,  plomb  et  balles  ;  il  y  a  plus 
de  trois  mois  que  nous  n’avons  aucune  sorte  de  boisson  ». 
En  juillet,  ils  adressèrent  à  Vaudreuil  une  lamentable  requête  : 
«  L’unique  cause  de  leur  misère,  y  est-il  dit,  est  leur  attache¬ 
ment  à  la  France  auquel  les  Anglais  n’ont  pu  les  contraindre 
à  renoncer...  Epars  çà  et  là,  persécutés  par  les  Anglais,  privés 
de  tout  asile...  les  suppliants  se  sont  retirés  à  Miramichi  au 
nombre  de  3.500,  parce  qu’ils  pensent  que  c’est  le  seul  endroit 
où  ils  puissent  vivre  avec  plus  de  commodité  par  rapport  à  la 
pêche,  ils  vous  supplient  d’y  envoyer  une  personne  de  probité 
qui  puisse  leur  faire  une  juste  distribution  de  vivres  ».  «  A  Mi¬ 
ramichi,  confirme  l’évêque  de  Québec,  ceux  qui  se  sont  réfu¬ 
giés  sont  dans  la  plus  extrême  misère.  »  «  Plusieurs  meurent 
de  faim  »,  ajoute  Bigot  pendant  l’hiver  1756.  «  Nous  leur  avons 
accordé  leur  demande  »,  écrit  Vaudreuil  en  août  1756  ; 
600  furent,  en  effet,  nourris  «  des  vivres  du  Roi  ». 

Pressées  par  les  Anglais,  poussées  par  la  faim,  attirées  vers 
le  Canada,  ces  pauvres  familles  errantes  continuaient  donc 
toujours  la  fuite  éperdue  le  long  du  sinistre  Golfe. 


77 


NOUVELLES  DÉPORTATIONS 

_  "  Se  frayant,  la  hache  à  la  main,  un  sentier  à  travers  les  forêts 
vierges,  dit  un  de  leurs  descendants,  Fr.  Antoine  Bernard,  ces 
malheureux  proscrits,  qui  avaient  vu  brûler  leurs  maisons  et 
leurs  récoltes,  n’avaient  qu’une  pensée  :  fuir  le  tyran  homicide, 
cause  de  leur  malheur.  Qui  dira  leurs  tortures  physiques  et 
morales,  pendant  qu’ils  cheminaient  à  l’aventure,  dans  la  bhe 
glaciale  et  les  premières  neiges...  Souvent  on  dut  faire  halte 
pour  assister  un  mourant  ou  creuser  une  fosse  ;  après  avoir  récité 
une  prière  et  versé  quelques  larmes  (on  avait  déjà  tant  pleuré) 
sur  la  tombe  d’une  épouse,  d'un  enfant  abandonné  à  la  forêt,  la 
douloureuse  caravane  reprenait  en  silence  sa  fuite  vers  le  nord.  » 

ï  D’aucuns  s’arrêtèrent,  avons-nous  vu,  sur  le  Miramichi 
à  l’île  Beaubert  (ainsi  appelée  du  nom  de  leur  commandant 
Boishébert).  Là  même,  les  Anglais  ne  laissèrent  pas  en  paix 
leurs  victimes  vainement  échappées.  «  Vers  Gaspé,  écrit  Bigot 
en  octobre  1756,  les  Anglais  enlevèrent  un  petit  bateau  où  il 
y  en  avait  80.  »  «  Un  bâtiment  chargé  de  150  Acadiens,  confirme 
le  capitaine  Joubert  à  Surlaville  (15  décembre),  a  été  pris 
par  un  vaisseau  de  guerre  auprès  de  Gaspé.  Ces  malheureux 
ont  été  conduits  à  l'île  Georges  près  d’Halifax  où  ils  sont  restés 
plusieurs  mois  couchant  à  la  belle  étoile,  la  plupart  n’ayant  pas 
de  quoi  se  couvrir,  leurs  hardes  leur  ayant  été  enlevées  lors¬ 
qu  ils  ont  été  pris.  C’est  une  nation  à  laquelle  il  ne  faut  pas  se 
fier.  »  Ils  s’en  aperçurent  encore  bien  d’autres  fois. 

L’hiver  1756-1757  fut  terrible  pour  les  Acadiens  établis 
à  Miramichi,  «  en  un  lieu  affreux  où  l’on  n’avait  jamais  rien 
semé  et  où  il  n’y  avait  point  de  chasse  et  très  peu  de  pêche  ». 
On  ne  pouvait  plus  même  les  ravitailler  de  Québec,  ravagé 
par  une  disette.  «  Ces  pauvres  gens,  dit  l’abbé  Le  Guerne,  sont 
morts  l’hiver  dernier  en  grande  quantité  de  faim  et  de  misère, 
et  ceux  qui  ont  échappé  à  la  mort  n’ont  point  échappé  à  une 
horrible  contagion  et  ont  été  réduits  par  la  famine  qui  règne  à 
manger  le  cuir  de  leurs  souliers,  de  la  charogne  et  quelques- 
uns  jusqu’à  des  excréments  d’animaux.  »  Le  commandant 
Boishébert,  qui  ne  fit  pas  tout  son  devoir  à  leur  égard,  en 
ramena  à  Québec  en  automne  200  familles  qui  n’y  furent  guère 
plus  heureuses  :  «  plus  de  300  »  y  périrent  de  misère.  Les  sept 
familles  de  Beaubassin  (Comeau,  Landry,  Dugas  et  Le  Blanc), 
retirées  à  Tracadièche  (maintenant  Carleton)  perdirent  en 
hiver  quatre  des  leurs.  D’autres  infortunés  allèrent  en  1757 
fonder  Petit-Rochelle  sur  le  Ristigouche  au  fond  de  la  Baie 


78 


LA  TRAGÉDIE 


des  Chaleurs  ;  en  1757  ils  étaient  environ  750  ;  des  Bourg,  des 
Poirier,  des  Arsenault,  des  Boudreau,  des  Savoie,  etc.  Un 
descendant,  semble-t-il.  des  compagnons  de  Latour  au  fort 
Saint- Jean,  Charles  Bernard,  qui  en  1755  s’échappa  de  Beau- 
bassin  avec  sa  femme  et  ses  six  enfants,  en  perdit  deux  en  sa 
longue  odyssée  d’hiver  ;  mais,  en  février  1756,  il  réussit  à 
s’établir  sur  la  Rivière  des  Anguilles  (rive  sud  de  la  Baie  des 
Chaleurs)  en  un  lieu  qui  porte  encore  son  nom,  village  de 
Charlo  ;  de  là  son  fils  Isaïe  dut  passer  à  Tracadièche  (rive  nord) 
et  son  petit-fils  Edouard  à  Maria  où  la  famille  réside  de  nos 
jours.  Que  de  tribulations  en  quelques  générations  ! 

Il  faut  croire  que  de  misérables  fugitifs,  traqués  par  la  faim, 
avaient  cru  qu’on  les  tolérerait  en  leurs  anciens  sites  dévastés 
de  Chipoudy  :  car  le  capitaine  John  Knox,  du  fort  Cumber¬ 
land,  écrit  en  son  Journal  du  29  mars  1758  (I,  120-1)  :  «  Ils 
sont  plus  nombreux  qu’on  ne  pensait  et  moins  misérables 
que  ne  le  ferait  croire  leur  situation  précaire.  »  Aussi  furent- 
ils  impitoyablement  attaqués  le  28  ;  femmes  et  enfants  furent 
capturés  ;  le  bétail,  emmené  ;  les  maisons,  détruites  ;  «  ce 
qu’on  ne  put  enlever  fut  tué  ou  jeté  dans  les  flammes  des 
maisons  incendiées  ».  Exaspérées,  une  quarantaine  de  victimes 
attaquèrent  de  nuit  deux  goélettes  bostonaises  et  un  sloop  du 
voisinage  chargés  de  leurs  propres  dépouilles  ;  ils  tuèrent  un 
capitaine  et  deux  matelots.  Vaines  représailles  :  femmes  et 
enfants  restaient  prisonniers  ;  en  septembre  un  père  de  famille 
se  rendit  au  fort  Cumberland  pour  retrouver  les  siens  ;  il  ne 
fut  sans  doute  pas  le  seul.  Les  Anglais  exploitaient  toujours 
1  amour  de  la  famille,  si  profond  dans  les  cœurs  français. 

L’année  suivante,  en  juin  1758,  Boishébert,  se  portant  au 
secours  de  Louisbourg  assiégé,  ajoute  à  sa  troupe  70  Acadiens 
de  Miramichi,  et  se  joint  à  Port  Toulouse  aux  100  Acadiens 
que  commande  le  fils  de  Villejoint  ;  mais,  arrivant  trop  tard, 
échouant  à  Miré,  il  ramène  à  Miramichi  ses  hommes  dépour¬ 
vus  de  tout  et  atteints  du  charbon.  Alors,  Louisbourg  perdu  et 
Québec  menacé,  le  cœur  manqua  à  certains  de  ces  déracinés 
qui,  depuis  quatre  ou  cinq  ans,  erraient  sans  feu  ni  lieu, 
dépourvus  de  tout,  même  d’espoir. 

Les  malheureux  n  étaient  pas  au  bout  de  leurs  peines.  Le 
général  en  chef  Amherst  avait  donne  a  son  subordonné  le 


79 


NOUVELLES  DÉPORTATIONS 

général  Wolfe  à  peu  près  les  mêmes  ordres  qu’à  son  autre 
subordonné  le  général  Whitmore  :  exterminer  les  Acadiens 
tout  le  long  du  Golfe  de  Saint-Laurent  comme  dans  l’ Ile 
Royale.  «  Pour  extirper  l’ennemi  de  cette  province,  dit  le 
capitaine  John  Knox  (I,  203),  on  a  pris  les  mesures  les  plus 
rigoureuses  ;  on  veut  lui  enlever  à  tout  jamais  le  moyen  de 
faire  quelque  figure  en  cette  partie  du  monde.  »  Le  29  août, 
le  génétal  Wolfe  et  le  commissaire  Sir  Charles  Hardy  partirent 
donc  de  Louisbourg  avec  6  vaisseaux  de  guerre,  2  frégates, 
une  goélette  armée,  6  transports,  trois  régiments  de  troupes 
régulières  et  de  l’artillerie.  Ils  avaient  pour  instruction  de 
«  descendre  à  terre  avec  la  plus  grande  circonspection  et  de 
tâcher  par  tous  les  moyens  d’amener  les  habitants  à  Gaspé 
en  leur  promettant  un  bon  traitement  ».  Forces  et  instructions 
étaient  d’autant  plus  exagérées  que  les  300  réfugiés  de  cette 
région  avaient  déjà  fui  l’année  précédente  devant  les  menaces 
du  capitaine  Spry  à  bord  du  Fougueux.  Le  11  septembre, 
l’escadre  met  à  l’ancre  dans  la  baie  de  Gaspé,  dit  le  Journal 
d’un  officier  inconnu  de  cette  glorieuse  expédition  (Mac 
Lennan,  417-421)  : 

«  Le  général  [Wolfe]  alla  tout  de  suite  en  reconnaissance  et 
m’envoya  avec  une  lettre  et  un  drapeau  blanc  chez  M.  Révolte, 
le  seigneur  du  lieu...  Les  gens,  nous  prenant  pour  des  ennemis, 
[ne  l’étaient-ils  donc  pas  ?]  s’enfuirent  dans  les  bois  ;  le  général 
rencontra  un  certain  Pierre  Arbour  et  sa  femme  qui  se  sou¬ 
mirent.  heureux  qu’on  leur  fît  quartier.  On  les  envoya  avec  cinq 
autres  ramener  le  reste  des  habitants...  Le  lendemain,  nous 
retournâmes...,  trouvâmes  3.000  quintaux  de  poisson  sec  ; 
l’entrepôt  contenait  beaucoup  de  filets,  d’hameçons,  de  lignes, 
des  barils  de  poudre,  de  l’eau-de-vie,  du  porc...  ;  il  y  avait  aussi 
dü  bétail,  des  moutons,  des  canards,  des  volailles,  apparte¬ 
nant  à  Révolte.  Il  mourut,  maudit  de  tous  les  gens  du  lieu. 
L’infanterie  d’Amherst  débarqua  et  s’empara  de  ce  grand 
établissement  qui  se  composait  de  l’habitation  de  Révolte, 
d’un  grand  entrepôt,  d’une  forge,  de  cinq  cabanes,  25  chaloupes, 

6  canots,  une  grande  chaloupe  pour  aller  à  Québec.  Arbour  dit 
que  les  habitants  s’étaient  enfuis  en  amont...  Nous  vîmes  dans 
une  petite  baie  plus  de  50  chaloupes,  dont  une  halée  par  des 
gens.  Comme  nous  leur  promîmes  formellement  quartier,  ils 
finirent  par  consentir  à  descendre  avec  leur  chaloupe.  Cinq 
milles  plus  haut,  nous  vîmes  encore  d’autres  gens  ;  deux  d’entre 
eux  vinrent  à  nous.  Le  Général  me  renvoya  en  canot  pour 
assurer  Madame  Révolte  et  les  autres  des  bons  traitements  que 


80 


LA  TRAGÉDIE 


les  Anglais  accordent  toujours  à  leurs  prisonniers.  [On  en  verra 
encore  la  preuve].  Elle  dit  qu’elle  et  les  autres  n’attendaient 
que  la  marée  pour  retourner... 

Le  7,  à  l’aube,  nous  remontâmes  l’autre  bras...,  prîmes  huit 
hommes  et  les  envoyâmes  en  aval...  ;  puis  nous  allâmes  à  une 
scierie  voisine  où  nous  trouvâmes  une  grande  quantité  de 
planches  ;  nous  nous  mîmes  aussitôt  à  l’œuvre  et  incendiâmes 
le  moulin,  les  planches  et  trois  maisons  qui  flambèrent  superbe¬ 
ment  pour  la  grande  douleur  de  ces  pauvres  gens...  Laissés  pour 
emmener  les  gens  et  les  approvisionnements,  nous  trouvâmes 
en  aval  des  femmes  et  des  enfants...  Nous  eûmes  le  plaisir  de 
voir  Madame  Révolte  qui  nous  dit  qu’environ  seize  hommes 
avaient  refusé  de  venir  ;  une  compagnie  fut  vainement  envoyée 
à  leur  recherche...  Le  Général  donna  des  ordres  pour  que  tout 
fût  brûlé  ;  nous  employâmes  ce  jour-là  (10  septembre)  et  le 
lendemain  à  exécuter  ses  ordres. 

Le  12  le  colonel  Murray  se  rendit  à  Miramichi  avec  le  régi¬ 
ment  d’Amherst.  Il  en  revint  bredouille,  dit  son  rapport  (Mac 
Lennan,  421)  :  «  ne  s’attendant  à  aucun  quartier,  tous  les  gens 
s’enfuirent  à  la  vue  de  la  flotte  ;  c’étaient  des  Français  neutres 
échappés  de  Nouvelle  Écosse...,  une  quarantaine  avec  le  Père 
Bonaventure.  Il  y  a  plusieurs  habitations  éparses  tout  le  long 
de  la  Baie...  ;  vers  l’une,  qui  comptait  une  trentaine  de  familles, 
le  colonel  envoya  une  compagnie  :  elle  était  déserte...  A  dix 
lieues  en  amont  il  y  avait  un  établissement  considérable  de 
Neutres  et  de  fugitifs  de  l’île  Saint-Jean,  tous  mourant  de  faim, 
s’acheminant  vers  Québec  depuis  la  prise  de  Louisbourg. 
Faute  de  barques,  le  colonel  ne  put  les  atteindre...  Après  avoir 
iodé  pendant  deux  jours  sans  rien  trouver,  le  colonel  détruisit 
une  bonne  église  de  pierre  (d’où  le  nom  de  Burnt  Church  qui 
désigne  le  village  actuel),  toutes  les  maisons,  etc.  » 

Le  13,  le  capitaine  Irving  fut  détaché  pour  détruire  Pasbeau, 
la  Grande  Rivière  et  d’autres  établissements  à  l’ouest.  Le  14 
le  Major  Dalling  fut  détaché  vers  Montlouis  à  130  milles  en 
amont.  [Il  en  revint  avec  35  prisonniers,  y  compris  femmes  et 
enfants].  A  Pasbeau  on  brûla  27  bonnes  maisons,  17  médiocres, 
environ  1.500  quintaux  de  poisson,  une  très  bonne  goélette 
chargée  de  poisson,  d’énormes  quantités  de  filets,  d’hameçons, 
de  lignes  ;  une  grande  quantité  de  sel  fut  détruite.  Leur  entre¬ 
pôt,  qui  était  grand,  contenait  toutes  leurs  réserves  d’hiver. 
Tout  fut  brûlé,  y  compris  quantité  de  planches  et  environ 
40  chaloupes.  Puis  les  troupes  se  rembarquèrent,  laissant  dans 
les  bois  les  misérables  habitants  sans  ressources,  privés  de  tout. 
[Oui,  même  des  moyens  de  fuir  l’hiver  et  la  famine]. 

A  la  Grande  Rivière,  les  troupes  qui  débarquèrent  se  compor¬ 
tèrent  de  la  même  manière  qu’à  Pasbeau...  Les  gens  s’enfuirent, 
laissant  leurs  victuailles  sur  le  feu.  Environ  60  maisons  furent 
brûlées,  dont  beaucoup  étaient  bonnes,  ainsi  que  toutes  les 


LE  GÉNÉRAL  AMHERST 
d’après  Joshua  Reynolds. 


NOUVELLES  DÉPORTATIONS 


81 


marchandises  et  environ  80  chaloupes...  200  coffres  de  vête¬ 
ments  chauds,  précieux  en  cette  région,  60  barils  de  mélasse  et 
quantité  d’autres  choses  :  8.000  quintaux  de  poisson,  filets, 
lignes,  hameçons  en  quantité  innombrable  ;  tout  cela  fut 
détruit...  Le  général...,  par  pitié  pour  les  habitants,  envoya  des 
Français  dans  une  chaloupe  pour  dire  à  Bellefeuille  [le  seigneur 
du  lieu]  qu’il  regrettait  que  ses  officiers  fussent  obligés  d’agir 
comme  ils  le  faisaient  à  l’encontre  de  leur  inclination  ou  de  ses 
intentions  [même  langage  que  Winslow  à  Grand’Pré],  mais 
que,  comme  il  croyait  que  pendant  l’hiver  il  périrait  avec  tous 
les  habitants  s’il  n’avait  pas  de  subsistance...,  il  lui  envoyait 
cette  chaloupe  pour  le  prendre  et  lui  en  enverrait  d’autres  pour 
ses  gens  ;  mais  que,  si  lui  et  ses  gens  préféraient  la  liberté,  la 
chaloupe  était  à  son  service  et  que  les  gens  à  bord  avaient  leur 
liberté  ;  nulle  réponse  ne  venant  [naturellement],  nous  mîmes 
à  la  voile.  En  ces  deux  endroits,  les  marins  montrèrent  leur 
acharnement  habituel  en  leur  pillage  éhonté  ;  ils  se  soûlèrent  à 
tel  point  qu’en  une  chaloupe  pleine  nos  soldats  ne  durent  la 
vie  qu’à  un  Français  qui  la  gouverna. 

Le  poisson  détruit  avait  une  très  grande  valeur  à  Québec. 
Avant  la  guerre,  des  bateaux  d’Europe  venaient  là  pêcher  et 
charger  tous  les  ans...  C’étaient  les  plus  prospères  des  établisse¬ 
ments.  » 

En  bon  marchand,  l’amiral  Boscawen  se  fit  adresser  un 
compte  précis  de  cette  fructueuse  expédition  : 


Dommages  causés  dans  le  Golfe  Saint-Laurent 

17  septembre  1758.  —  Le  détachement  envoyé  sur  la  côte 
Ouest  sous  le  commandement  du  capitaine  Irving  a  brûlé 
ou  détruit  ce  qui  suit  : 


A  la  Grande  Rivière  : 


Maisons .  60 

Chaloupes  et  barques. .  .  80 

Ballots  de  poisson .  8 


Tous  les  échafauds,  filets,  at¬ 
tirail  de  pêche. 

A  Pas-Beau  : 


Maisons .  27 

Chaloupes  et  bateaux. . .  15 


Goélette  avec  poisson  et  pê¬ 
cherie  considérable. 


A  la  Baie  des  Sauvages  : 


Maisons .  6 

Chaloupes  et  barques. .  .  16 


Ramené  un  homme  et  sa  fa¬ 
mille  et  cinq  Français  qui  se 
sont  rendus  et  dont  les  habi¬ 
tations  furent  brûlées. 

A  V  Ile  Bonaventure  : 


Maisons .  6 

Chaloupes .  7 


LAUVRIÈRE.  T.  II. 


6 


82 


LA  TRAGÉDIE 


18  septembre  1758.  —  Le  détachement  commandé  par  le 
capitaine  Byrd  a  pris  et  brûlé  sur  la  côte  de  Gaspé  : 


Chaloupes .  2 

A  la  pointe  de  l’autre  côté  de  la  Baie.  .  34 

Maisons  près  du  moulin  de  Gaspé.  ...  7 

Prisonniers  français  ramenés .  22 

Le  détachement  sous  les  ordres  du  Lieutenant  Warren  a 
brûlé  et  détruit  à  Gaspé  : 

Maisons .  6 

Maisons  en  amont  de  la  rivière  N.-O. . .  2 

Une  forge  dans  le  bas  de  Gaspé .  1 

Chaloupes .  11 

Chaloupes  ramenées .  2 

Canots . 4 

13  hommes,  1  femme  et  un  enfant. ...  15 


23  septembre  1758.  —  Le  major  Daîling,  avec  un  détache¬ 
ment  sous  ses  ordres,  a  marché  sur  Montlouis  et  surpris  en 
route  6  individus  qui  séchaient  du  poisson  aux  Grands-Etangs  ; 
il  en  a  pris  trois,  détruit  leur  poisson  et  démoli  leurs  chaloupes  ; 
mais  les  autres  se  sont  enfuis  dans  les  bois.  Au  Grand  Val,  il  a 
fait  un  autre  prisonnier. 


Après  cinq  jours  de  marche,  il  a  brûlé  et  détruit  à  Montlouis  : 


Maisons .  9 

Entrepôts .  7 

Quintaux  de  poisson. .  . .  6.000 
Etables,  dépendances,  et  un 
cellier  à  mélasse. 

Goélette .  1 

Chaloupes .  2 

Barques .  2 

avec  échafïauds. 


Il  a  trouvé  là  : 

1  baril  de  poudre 
4  barils  de  balles 

2  vaches  et  un  veau 
et  en  a  rapporté  : 


Canons  .  4 

Pierriers .  2 

Tambours .  2 

Fusées .  16 

Drapeaux .  2 


Il  a  encore  pris  une  goélette  ayant  à  son  bord  des  provisions 
pour  sept  hommes  pendant  un  mois  et  une  partie  des  effets 
de  M.  Mackette  ;  il  a  fait  prisonniers  M.  Mackette  et  sa  femme 
22  hommes,  4  femmes  et  14  enfants. 

D’après  les  calculs,  la  quantité  de  poisson  brûlé  et  détruit 
dans  le  Golfe  Saint-Laurent  s’élevait  à  36.000  quintaux  : 


Mont-Louis .  5.000 

GasPé .  6.000 

Grande  Rivière . 10.000 

Pasbeau .  2!oOO 

Dans  une  goélette .  1 . 000 

Miramichi  .  12.000 


NOUVELLES  DÉPORTATIONS 


83 


sans  parler  des  approvisionnements  de  Miramichi,  Pasbeau, 
Gaspé  et  Mont-Louis,  d’une  valeur  considérable. 

N.  B.  —  Un  quintal  de  morue  sèche  se  vend  à  Québec  de 
36  à  40  livres.  Le  colonel  Murray,  qui  fut  détaché  vers  Mira¬ 
michi,  a  détruit  16.000  quintaux  de  poisson,  les  magasins  du 
Roi  et  ramené  quelques  habitants  :  mais,  faute  de  tirant  d’eau, 
n’ayant  qu’une  goélette,  il  n’a  pu  procéder  plus  amont. 

Sir  Charles  Hardy  a  pris  4  goélettes,  a  détruit  200  chaloupes 
dans  la  baie  de  Gaspé  et  ramené  environ  200  prisonniers. 

E.  Boscawen. 

Après  cette  belle  œuvre  de  lâche  barbarie  digne  des  Huns, 
le  général  Wolfe  n’avait-il  pas  raison  de  dire  en  son  rapport 
au  général  en  chef  Amherst  (30  septembre)  :  «  Nous  avons  fait 
beaucoup  de  mal  et  répandu  la  terreur  des  armes  de  Sa 
Majesté  dans  toute  l’étendue  du  Golfe,  sans  rien  ajouter  à  sa 
gloire  ?  »  Mais  il  n’avait  pas  le  droit  le  27  juin  1759  dans  sa 
proclamation  aux  Canadiens  de  vanter  «  l’exactitude  des 
Anglais  à  tenir  leurs  engagements  »  ;  pas  plus  que  son  collègue 
Murray  n’avait  le  droit  en  1760  de  vanter  à  Québec  et  à  Mon¬ 
tréal  «  les  douceurs  du  gouvernement  juste,  modéré  et  équi¬ 
table  d’un  peuple  libre,  sage  et  généreux.  »  Le  capitaine  John 
Knox  a  raison  de  noter  en  son  Journal  (I,  213)  :  «  Partout  où 
Wolfe  passa  avec  ses  troupes,  la  désolation  a  suivi.  » 

Combien  de  ces  malheureux,  hommes,  femmes  et  enfants, 
moururent  de  faim  et  de  froid  ?  Ceux  des  Acadiens  qui  à 
grand  peine,  en  barque  ou  à  pied,  purent  atteindre  le  Canada 
se  croyaient,  du  moins,  sauvés,  sauvés  de  leur  misère  vaga¬ 
bonde,  sauvés  de  la  férocité  britannique.  Il  n’en  fut  rien. 
Dès  1756,  on  signale  à  Québec  les  200  qui,  remontant  le  Saint- 
Jean,  avaient  pu  échapper  aux  violences  de  Lawrence,  de 
Monckton,  de  Wolfe  et  de  leurs  bandes  criminelles.  En  octo¬ 
bre,  Bigot  parle  de  400  que  rejoignent  les  200  autres  venus  en 
bateau  ;  «  il  y  en  a  environ  quinze  à  seize  cents  »,  écrit-il  en 
février  1758.  Cette  année  même,  Boishébert  en  ramène  200  de 
Miramichi  ;  si  bien  qu’à  cette  date  Lévis  porte  leur  nombre 
à  2.000.  Or,  cet  afflux  de  misérables  coïncidait  avec  la  grande 
détresse  du  Canada  qui,  souffrant  de  la  disette  et  du  blocus, 
était  aussi  dépourvu  de  vivres  (deux  à  quatre  onces  de  pain 
par  jour)  que  de  munitions.  <i  Ils  meurent  en  masse,  écrit  Bou- 


84 


LA  TRAGÉDIE 


gain  ville.  Leurs  misères  présentes  et  passées,  accrues  par  la 
rapacité  des  Canadiens  qui  ne  cherchent  qu’à  tirer  d’eux  tout 
l’argent  qu’ils  peuvent  sans  leur  accorder  de  secours  si  urgents, 
causent  cette  mortalité  ».  Quels  étaient  donc  ces  Canadiens, 
sinon  les  complices  de  l’infâme  Bigot  organisés  en  «  grande 
compagnie  d’exploitation  ?  »  Ce  misérable  n’expia  ses  crimes 
que  trop  tard  à  la  Bastille.  En  septembre  1759  tombe  Québec, 
aussi  mal  ravitaillé  que  Louisbourg,  mais  plus  héroïque. 

Désespérés,  deux  cents  des  misérables  Acadiens  de  cette 
ville  consentent  à  prêter  devant  le  juge  Cramahé  le  serment 
d’allégeance  ;  ils  demandent  au  général  Monckton  l’autorisa¬ 
tion  de  se  rendre  en  Acadie  par  le  Saint-Jean  pour  v  reprendre 
possession  de  leurs  terres  ;  Monckton  l’accorde”  par  écrit. 
Ces  malheureux  qui,  venus  au  Canada  par  le  Golfe  de  Saint- 
Laurent,  suoissaient  depuis  quatre  ans  les  pires  privations, 
repartent  au  début  d’octobre  1759  avec  femmes  et  enfants, 
traversant  600  milles  d’un  pays  sauvage  ;  dur  voyage  aux 
approches  de  l’hiver.  Fin  novembre,  ils  arrivent,  excédés  de 
fatigue,  «  mourant  de  faim  »,  au  fort  Frédérick,  sur  le  Saint- 
Jean  ,  le  colonel  Arbuthnot  leur  réclame  leurs  papiers  ;  ils 
présentent  les  attestations  de  Cramahé  et  de  Monckton  et 
promettent  à  nouveau  fidélité  et  allégeance.  Arbuthnot  les 
enferme  au  fort  et  consulte  Lawrence.  Cet  imposteur  déclare 
qu’ils  n’ont  pu  obtenir  de  tels  certificats,  qu’ils  étaient  d’une 
autre  iivière  Saint- Jean  que  celle-là...  ;  infâme  et  grotesque 
casuistique  ;  Monckton  ne  connaissait-il  donc  pas  la  rivière 
qu’il  venait  de  dévaster  lui-même  ?  Le  30  novembre  1759, 
malgré  un  accord  du  9  de  ce  mois,  le  Conseil  de  la  Nouvelle 
Ecosse  décide  que  les  Acadiens  et  leurs  deux  prêtres  le  Père 
Germain  et  le  Père  Coquart  doivent  être,  dès  la  première  occa¬ 
sion,  amenés  à  Halifax  comme  prisonniers  de  guerre  :  en 
janvier  1760,  300  furent  donc  embarqués  et  en  mai  expédiés 
en  Angleterre.  Le  général  Amherst  approuva  cette  mesure 
aussi  inhumaine  que  déloyale.  Et  voilà  la  récompense  de  tant 
d  épreuves,  de  tant  de  confiance  dans  les  promesses  même 
écrites  des  Anglais! 

Comment  ne  pas  croire  que  Monckton,  le  terroriste  de 
Beaubassin,  le  dévastateur  du  bas  Saint- Jean,  livrait  ainsi  de 
parti-pris  à  son  complice  Lawrence  des  victimes  qui  leur 
avaient  échappé  et  dont  la  seule  présence  alarmait  les  bénéfi- 


NOUVELLES  DÉPORTATIONS 


85 


claires  du  crime  ?  Que  penser  du  désespoir  de  ces  pauvres 
dupes  qui  avaient  tant  peiné  pour  venir  se  jeter  dans  ce 
traquenard  odieux  ?  Et  que  penser  des  autres  bandes  fugitives 
du  Golfe,  maintenant  que  de  tous  côtés  par  mer  comme  par 
terre,  les  cernaient  les  chasseurs  de  gibier  humain  ?  De  nou¬ 
veau  quelques  désespérés  armèrent  des  barques  et  coururent 
sus  à  l’Anglais  dont  ils  prirent  16  ou  17  bateaux,  quelques- 
uns  de  valeur.  Lawrence  les  traite  de  brigands  et  de  pirates 
(20  sept.  1759).  A  qui  la  faute  ?  Mais  la  lamentable  cohue  des 
autres  ?...  Quelle  atroce  angoisse  dut  étreindre  les  cœurs  de 
ces  pauvres  hères,  femmes,  vieillards  et  enfants,  quand,  après 
la  chute  de  Québec,  ils  apprirent  qu’ils  n’avaient  plus  même 
d’espoir  en  une  fuite  éperdue  vers  un  Canada  français  ! 

Dès  le  26  novembre  1759,  à  Matagomish,  un  officier  anglais, 
Henry  Schomberg,  qui  se  donne  pour  «  commandant  des 
troupes  et  vaisseaux  armés  du  roi  de  Grande-Bretagne  », 
écrit  à  l’abbé  Maillard,  leur  missionnaire,  de  la  part  du  Général 
Whitmore,  gouverneur  de  Louisbourg,  une  lettre  captieuse 
où  s’allient  grossièrement  menaces  brutales  et  promesses  men¬ 
songères,  fausse  déférence  et  hypocrisie  religieuse. 

«  Mon  Révérend  Père...,  la  pavillon  blanc  que  mon  canot  vous 
porte  vous  représente  l’amitié  et  l’innocence  avec  laquelle  je 
viens...  Québec  s’est  rendu  ;  vos  armées  sont  mises  dans  la 
route...  [sic]  Si  vous  et  vos  gens  [sont]  si  téméraires  de  continuer 
contre  la  bonne  raison,  il  faut  absolument  que  vous  périssiez 
par  la  famine,  puisque  vous  ne  saurez  avoir  de  secours. 

Si  vous  voulez  bien  accepter  les  branches  dholive...  et  vous 
rendre  tout  à  moy,  je  suis  commandé  de  vous  assurer  par  Sa 
Majesté  que  vous  jouirés  de  tous  vos  biens,  votre  liberté,  pro¬ 
priété  avec  un  exercice  libre  de  votre  religion...  Si  vous  doutés 
de  la  sincérité  de  mon  cœur,  je...  seray  charmé  d’avoir  l’honneur 
de  vous  voir  à  bord  de  ma  frégatte  ;  alors  vous  verrés  la  géné¬ 
rosité  des  Anglois  à  quelle  j’ay  l’honneur  d’être...  Mais  si  par 
malheur  contre  mes  espérances  vous  refusez  mes  offres  chré¬ 
tiens,  je  ne  sçauray  répondre  des  cruautés  que  mes  gens  feront, 
étant  résolus  de  faire  tout  passer  au  fil  de  l’épée...  Ainsi  je 
vous  prie  au  nom  du  Bon  Dieu  de  ne  point  estre  l’instrument  de 
me  faire  verser  du  sang  humain  et  de  porter  les  horreurs  de  la 
guerre  à  des  gens  qui  ont  encore  dans  leur  pouvoir  de  jouir 
de  pays  et  de  l’abondance.  » 

Voilà  sur  quel  ton  de  flagornerie  et  d’intimidation  ce  mata- 


86 


LA  TRAGËD IE 


more  sanctimonieux  s’adressait  à  un  missionnaire  qui  eut  la 
faiblesse  de  se  laisser  prendre  à  si  basse  astuce.  Au  capi¬ 
taine  des  milices  Alexandre  Le  Blanc,  Schomberg  se  conten¬ 
tait  d’écrire  sèchement  : 

«  Comme  le  temps  presse,  voilà  en  peu  mes  pensées.  Il  faut 
absolument  vous  rendre  avec  vos  prises  à  moi  aussitôt  que 
vous  pourrez.  Je  viendrai  vous  chercher  dans  le  printemps,  et 
alors  vous  serez  reçu  avec  toute  l’honnêteté  possible  et  soulagé 
de  tout...  Je  vous  dis  cela...  par  amitié,  crainte  que  si  vous  refu¬ 
sés  ce  que  [Monsieur  le  digne  prêtre  Maillard]  vous  comman¬ 
dera  faire,  vous  repentirés  quand  il  est  trop  tard.  » 

Auprès  de  1  abbé  Manach,  missionnaire  des  sauvages,  qui 
résidait  alors  à  Ritchibouctou,  même  manœuvre  et  même 
succès  ;  on  faisait  miroiter  les  belles  promesses  du  général 
Whitmore  :  jouissance  des  biens  et  libre  exercice  de  la  religion, 
pour  amener  d  abord  la  reddition  et  finalement  la  déporta- 


La  lettre  du  colonel  Frye,  commandant  du  Fort  Cumber¬ 
land  (ci-devant  Beauséjour),  adressée  à  Lawrence  le  10  dé¬ 
cembre  1759),  donne  avec  les  documents  suivants  le  même 
spectacle  ignoble  :  l’astuce  et  l’avarice  aux  prises  avec  la 
misère  et  la  candeur. 


et  de  leur  donner  quelques  vivres,  afin  de 
de  faim. 


-  d  avoir  pitié  d’eux 
ne  pas  tous  mourir 


NOUVELLES  DÉPORTATIONS 


87 


nombre-là,  ils  mourraient  tous  de  faim  ;  sur  ce,  j’acceptai  qu’ils 
m’envoyassent  soixante-trois  des  leurs  hiverner  ici  [au  fort]  et 
que  les  autres  sortissent  de  leurs  obscures  retraites  pour  venir 
vivre  en  paix  jusqu’au  printemps  dans  les  habitations  encore 
debout  près  des  rivières  de  Péticoudiac  et  de  Memramcouck, 
et  je  leur  ordonnai  qu’ils  attendissent  ainsi  les  ordres  de  Votre 
Excellence.  Ils  manifestèrent  pour  un  pareil  traitement  une 
grande  reconnaissance... 

Le  18,  Pierre  Suretz,  Jean  et  Michel  Burk  arrivèrent  avec  le 
drapeau  blanc  comme  délégués  d’environ  700  hommes,  femmes 
et  enfants  de  Miramichi,  Richibouctou  et  Bouctouche.  Même 
mission,  et  même  situation  alimentaire  que  pour  les  autres.  Je 
convins  donc  que  230  des  leurs  vinssent  hiverner  ici  ;  mais, 
comme  ils  m’informèrent  qu’ils  avaient  en  leur  garde  douze 
bateaux  pris  sur  la  côte  de  Canso  l’été  précédent,  j’ordonnai 
que  les  autres  vinssent  avec  leurs  biens  sur  ces  bateaux  à  la 
Baie  Verte  dès  que  le  printemps  rendrait  la  navigation  possible, 
et  alors  ils  connaîtraient  le  bon  plaisir  de  Votre  Excellence. 
Ils  se  montrèrent  aussi  très  satisfaits... 

L’affaire  ainsi  réglée,  ils  partirent.  Il  paraît  donc  vraisem¬ 
blable  qu’au  début  du  printemps,  il  y  aura  ici  et  à  la  Baie  Verte 
environ  900  âmes  dont  Votre  Excellence  pourra  disposer  comme 
bon  lui  semble...  » 

Son  Excellence  se  montra  bon  prince  :  le  12  janvier  1760, 
elle  décide  avec  son  Conseil  que,  «  par  compassion  pour  cette 
détresse  et  dans  le  but  de  les  rassembler  plus  facilement  au 
printemps,  époque  où  seront  prises  des  mesures  ultérieures, 
l’on  accepte  leur  soumission  au  bon  plaisir  du  gouvernement... 
et  qu’on  leur  donne  telle  quantité  de  provision  qui  semble 
absolument  indispensable  à  leur  subsistance.  » 

Alors  même  que  le  colonel  Frye  et  Lawrence  estimaient 
ainsi  leurs  dupes  rendues  à  discrétion,  l’abbé  Manach,  toujours 
crédule,  écrivait  le  27  janvier  1760  au  lieutenant  Bourdon 
résidant  à  Ristigouche  qu’étant  «  sans  vivres,  poudre  ni 
plomb  »,  «  confiant  dans  le  bon  traitement  »  et  «  la  générosité 
des  Anglais  »,  il  allait  «  se  rendre  au  fort  Beauséjour  pour  la 
ratification  de  la  paix  ».  Bourdon  s’empresse  (14  février) 
d’avertir  du  danger  «  les  habitants  de  la  Baye  des  Ouines  et 
de  Ritchibouctou  »  :  «  Vous  vous  êtes  comme  des  étourdis  mis 
dans  un  vilain  sac.  [Les  Anglais]  vous  regarderont  comme 
juste  avec  mépris.  »  Reproches  de  Boishébert  (21  février). 
Trop  tard  :  le  6  février,  l’abbé  Manach  avait  signé  «  l’article 
de  soumission  »,  qu’il  croit  «  ne  déroger  en  rien  au  manifeste  » . 


88 


LA  TRAGÉDIE 


mais,  dès  le  13,  il  a  des  appréhensions  sur  le  sens  de  certains 
mots  de  Frye  :  [«  ils  recevront  le  meilleur  traitement  que  les 
constitutions  du  royaume  peuvent  accorder  à  des  sujets  en 
pareil  cas  »]  et  surtout  sur  l’ordre  de  «  se  ranger  avec  leurs 
familles  à  la  Pointe  de  Beauséjour  ce  printemps  »  ;  ne  serait-ce 
pas,  écrit-il  à  Frye,  que  «  vous  voulez  les  embarquer  pour 
aller  où  bon  semblera  au  gouvernement  ?  »  Tout  cela  n’est 
point  d’accord,  en  effet,  avec  le  manifeste  du  général  Whit- 
more  ;  «  ils  prient  humblement  votre  bonté  de  leur  donner 
sur  tous  ces  sujets  des  réponses  claires  ».  Le  27,  les  signataires 
«  sont  au  repentir  :  c’est  toujours  trop  quand  on  est  engagé  à 
quelque  chose  que  l’on  pourroit  éviter.  »  Ayant  appris  que 
«  les  Anglais  avaient  embarqué  les  habitants  de  la  Rivière 
Saint-Jean  pour  Chibouctou  contre  la  bonne  foi  des  accords 
que  nous  avions  faits  »,  l’abbé  s’alarme  de  plus  en  plus  :  «  Nous 
commençons  grandement,  écrit-il  au  marquis  de  Vaudreuil 
(10  mars),  à  nous  apercevoir  que  ce  n’est  que  pour  mieux 
tromper  que  l’Anglais  en  use  ainsi  [ravitaillement  des  «  pau¬ 
vres  familles  »]...  Mais  où  pouvoir  se  transporter  sans  vivres 
et  comment  échapper  à  cet  ennemi  ?...  Quelle  cruauté  n’exer- 
cera-t-il  pas  envers  nous  ?  »  Les  pauvres  dupes  n’échappèrent 
pas,  hélas  !  «  aux  cruautés  »  habituelles,  résultant  de  la  vile 
ruse  de  ce  Frye,  qui  abusait  ainsi  de  leur  ignorance  et  de  leur 
bonne  foi. 

Approuvant  les  procédés  de  son  subordonné,  «  le  gouverneur 
[Lawrence]  informe  le  Conseil  [d’Halifax]  que...,  d’après  les 
informations  reçues  du  fort  Cumberland,  le  nombre  des 
habitants  français  qui  seront  rassemblés  là  va  se  monter  à 
près  de  1.200  hommes  ;  et  que,  comme  il  lui  semble  que  ces 
gens  sont  sur  le  même  pied  que  ceux  qui  sont  venus  récemment 
de  Québec  à  la  rivière  Saint-Jean,  il  désire  savoir  si  le  Conseil 
ne  serait  pas  d’avis  que  l’on  déportât  sur  des  transports  tout 
ce  monde  en  bloc.  Le  Conseil,  ayant  pris  la  chose  en  considéra¬ 
tion,  convint  qu’une  telle  mesure  lui  semblait  parfaitement 
convenable  et  tout  à  fait  nécessaire  ».  (10  mars  1760).  Dépor¬ 
tation,  toujours  déportation,  c’est-à-dire  extirpation  de  cette 
maudite  race  de  victimes  odieuses  et  gênantes  !  Le  5  août, 
Lawrence  ayant  appris  de  Frye  que  300  à  400  pauvres  diables 
étaient  pris  au  piège  et  que  700  autres  de  Ristigouche  allaient 
encore  l’être,  «  le  Conseil,  après  en  avoir  délibéré,  fut  d’avis 


NOUVELLES  DÉPORTATIONS 


89 


de  prier  Son  Excellence  d’envoyer  des  bateaux  pour  trans¬ 
porter  à  Halifax  ceux  qui  ne  seraient  pas  capables  de  s’y 
rendre  par  terre,  et  que  là  on  disposerait  d’eux  tous  de  la 
façon  qui  semblerait  la  plus  convenable.  »  Naturellement,  par 
économie,  on  traîna  à  pied  le  long  de  la  côte  et  à  travers  la 
péninsule  tout  ce  que  l’on  put.  Quand  il  les  tint  tous  sous  sa 
main  à  Halifax,  le  gouverneur  ne  trouva  rien  de  mieux  en  sa 
générosité  que  d’en  expédier  le  plus  grand  nombre  comme 
prisonniers  de  guerre  en  Angleterre  ou  ailleurs.  Pareille 
mesure  «  faciliterait  le  repeuplement  des  terres  évacuées  par 
des  personnes  venant  du  continent  à  cette  fin  ;  autrement, 
les  nouveaux  colons  seraient  toujours  exposés  à  être  entravés 
en  leurs  progrès  par  les  incursions  de  ces  habitants  français, 
tandis  que,  si  ceux-ci  sont  déportés  hors  de  la  province,  la 
colonie  demeurera  en  parfaite  sécurité  ».  Voilà  un  aveu  :  les 
victimes  de  l’usurpation  empêcheraient  les  bénéficiaires  d’en 
profiter  ;  n’oublions  pas  que  les  membres  du  Conseil,  grati¬ 
fiés  de  terres  acadiennes,  étaient  les  premiers  intéressés  à  cette 
politique  d’ostracisme  sans  pitié,  de  déportation  à  outrance. 

En  dépit  de  leur  détresse  physique  et  morale,  tous  les  Aca¬ 
diens  du  Golfe  ne  perdirent  pas  ainsi  confiance,  même  après  la 
prise  de  Québec  :  d’aucuns  comptèrent  non  sans  raison  sur 
la  reprise  de  la  ville  ;  ils  comptèrent  sur  une  victoire  française, 
et  l’on  sait  de  combien  peu  s’en  fallut  que  leur  patriotique 
espoir  se  réalisât.  Dès  le  mois  de  février  1760,  certains  habi¬ 
tants  de  Richibouctou  envoyèrent  au  colonel  Frye  une  lettre 
collective  désavouant  le  désastreux  acte  de  soumission  sans 
réserve  signé  au  fort  Cumberland  ;  un  certain  Joseph  Maurice 
blâma  même  le  signataire  principal  :  «  Il  n’est  pas  Français, 
dit-il  ;  mais  nous,  nous  le  sommes.  »  A  ces  bons  Français  de 
Richibouctou  se  joignirent  en  cette  même  année  onze  familles 
de  la  Baie  des  Ouines  faisant  nombre  de  68  personnes.  Avec 
eux  se  trouvaient  les  deux  derniers  prêtres  d’Acadie  :  les 
récollets  Étienne  et  Ambroise.  En  vain  une  escadre  anglaise 
détruisit  leur  refuge  de  Petite  Rochelle.  Tandis  que  les  dupes 
s’en  allaient  vers  la  Pointe  de  Beauséjour  se  faire  embarquer 
comme  des  moutons,  ces  braves  remontèrent  vers  le  Nord 
pour  se  rallier  autour  du  dernier  drapeau  à  fleurs  de  lys  qui 
flotta  en  ces  régions. 


90 


LA  TRAGËD IE 


«  Je  puis  assurer  à  Votre  Grandeur,  écrit  le  4  avril  1760  le 
lieutenant  Bourdon,  commandant  de  Ristigouche,  Miramichi  et 
dépendances  (Arch.  Col.  CnD8),  que  l’attachement  et  la  fidé¬ 
lité  que  les  Acadiens  ont  pour  la  France  est  au-dessus  de  toute 
croyance  :  car,  malgré  qu’il  voient  Québec  assiégé  et  la  formi¬ 
dable  escadre  que  les  Anglais  avaient  dans  ce  fleuve,  rien  n’a 
pu  les  ébranler,  ni  les  menaces  des  Anglais,  ni  leurs  manifestes. 
Au  contraire,  après  avoir  appris  la  prise  de  Québec,  se  voyant 
sans  vivres  ni  espoir  d’en  avoir,  ils  persistèrent  dans  leurs  mêmes 
sentiments.  Je  les  fis  assembler  pour  leur  lire  une  lettre  de 
M.  le  Marquis  de  Vaudreuil  qui  les  laissait  maîtres  de  prendre 
quel  parti  ils  jugeraient  à  propos  ;  ils  me  répondirent  qu’ils 
étaient  résous  de  plutôt  mourir  que  de  se  rendre...  La  disette 
est  si  grande  qu’après  avoir  mangé  les  animaux  domestiques, 
nous  avons  été  obligés  de  manger  des  peaux  de  bœuf  et  de 
castor  pour  subsister.  » 

Si  farouche  patriotisme  en  une  telle  détresse  ne  saurait  périr  : 
il  sauve  l’honneur  annonce  du  fond  des  ténèbres  l’aube 
d’une  renaissance  future. 

Au  printemps  ces  braves  eurent  une  lueur  d’espoir  :  sous 
les  ordres  de  M.  de  Dangeac,  quatre  vaisseaux  de  Bordeaux, 
échappés  au  blocus  anglais,  le  Machault,  de  32  canons; 
l’Espérance,  de  30  ;  le  Bienfaisant,  de  22  ;  le  Marquis-de- 
Marloze,  de  10,  (trois  autres  avaient  été  pris  dans  les  eaux 
françaises),  arrivèrent  dans  la  baie  des  Chaleurs.  Ne  pouvant 
remonter  le  Saint-Laurent  également  bloqué,  ils  débarquèrent 
à  Ristigouche  des  troupes  et  des  munitions  et  se  fortifièrent  : 
avec  250  hommes  de  troupes,  700  Acadiens  et  800  Indiens 
on  prépara  une  diversion  ;  mais  le  commodore  Byron  en  juil¬ 
let  1760)  survient  de  Louisbourg  avec  cinq  vaisseaux  de  ligne  ; 
grâce  à  ses  forces  fraîches,  il  n  a  pas  de  peine  à  anéantir  notre 
dernière  escadre  et  à  écraser  la  petite  place  improvisée.  «  Jean 
l’Ouragan  »,  comme  on  l’appelait,  profite  de  cette  belle 
occasion  pour  détruire  encore  200  maisons  à  Petite  Rochelle 
et  autant  à  Beaubair  ;  il  prend,  outre  trois  des  vaisseaux 
français,  19  barques  de  pêche  et  emmène  à  Halifax  350  pri¬ 
sonniers  acadiens.  Les  survivants  s’en  furent  rejoindre  leurs 
frères  de  Tracadièche,  puis  fondèrent  Bonaventure. 

*  Des  particuliers  de  cette  rivière  [Ristigouche],  écrit  au 
Ministre  le  commissaire  Bazagier  (17  septembre  1760),  ont  bien 
armé  et  fait  sortir  pour  la  course  ;  mais,  depuis  le  24  août  qu’ils 
ont  mis  à  la  voile,  ils  n’ont  pas  reparu.  Ils  ont  une  goélette  -} 


NOUVELLES  DÉPORTATIONS 


91 


de  35  tonneaux  armée  de  47  hommes,  10  pierriers  et  3  canons.  » 
«  Au  commencement  d’octobre,  continue  Bazagier  (4  décem¬ 
bre),  ils  firent  à  la  vue  de  Gaspé  une  bonne  prise.  Ils  furent 
poursuivis  par  une  frégate  [de  l’escadre  de  Byron,  sans  doute] 
qui  leur  fit  échouer  leur  bâtiment.  Ils  se  battirent  vigoureuse¬ 
ment  à  terre,  et  menèrent  le  tout  à  Chippegan  où  ils  étaient 
encoie  à  la  capitulation.  » 

A  Shippigan,  en  1760,  il  y  avait  encore,  en  effet,  cinq 
familles  et  à  Caraquette  36  en  trois  villages,  soit  150  per¬ 
sonnes,  qui,  dit  Bazagier,  s’enfuirent  à  Nepisiguit.  Dès  le 
25  mai,  le  général  Whitmore,  s’acharnant  sur  ces  prétendus 
«  incendiaires  »  qui  se  cachent  dans  tous  les  recoins  du  Golfe, 
avait  ordonné  au  capitaine  Adlam  d’explorer  tous  leurs 
repaires  de  Miramichi  à  Canso  et  de  détruire  tous  leurs 
bateaux,  même  leurs  canots.  Sans  vivres  ni  poisson,  les  derniers 
Acadiens  libres  n’avaient  plus  qu’à  mourir  de  faim. 

On  sait  comment,  dans  les  plaines  d’Abraham,  dit  Rameau 
de  Saint  Père,  «  la  petite  armée  française  du  Canada,  décimée 
par  quatre  années  de  victoires,  ne  recevant  aucun  secours  de 
la  mère-patrie,  réduite  à  cinq  ou  six  mille  hommes  »,  pour  la 
plupart  miliciens,  finit  par  succomber  aux  attaques  répétées  de 
forces  régulières  qui  comptèrent  jusqu’à  70.000  soldats.  «  Pen¬ 
dant  soixante  ans,  un  petit  peuple  de  18.000  à  70.000  âmes 
avait  donc  su  tenir  tête  à  l’ambition  et  à  la  haine  acharnée 
d’une  nation  voisine  de  260.000  à  1.200.000  habitants.  »  En 
présence  de  tant  d’héroïsme,  l’ennemi  fut-il,  du  moins,  aussi 
généreux  au  traité  de  paix  qu’à  l’armistice  ?  Nullement. 
«  Rien  ne  pourra  satisfaire  l’acharnement  des  fanatiques  mer- 
cantis  d’ici,  écrit  Murray,  si  ce  n’est  l’expulsion  des  Canadiens 
qui  sont  le  plus  brave  et  peut-être  le  meilleur  peuple  de  la 
terre.  »  Dans  une  lettre  à  son  chef  (20  août  1766),  il  envisage 
la  question  de  cette  nouvelle  déportation.  En  cette  inquiétude 
affolante,  ce  peuple  abandonné  et  ruiné  n’a  pas,  dit-il,  «  de 
plus  grande  terreur  que  le  sort  des  Acadiens  :  être  arraché  à 
son  pays.  »  Si,  sur  l’énergique  intervention  de  nos  diplomates, 
les  Anglais  reculèrent  devant  l’énormité  de  cette  opération  : 
déporter  60.000  hommes,  ils  ne  s’en  acharnèrent  que  davan¬ 
tage  sur  leurs  premières  victimes.  L’article  39  de  la  convention 
de  Montréal,  proposé  par  Vaudreuil,  stipule  qu’  «  aucun  Fran- 


92 


LA  TRAGÉDIE 


çais,  restant  au  Canada,  ne  sera  transporté  dans  les  Colonies 
anglaises  ni  en  Angleterre.  »  Le  général  Amherst  écrit  en 
marge  :  «  Accordé,  sauf  à  l’égard  des  Acadiens.  »  L’article  54 
propose  de  même  :  «  Les  officiers,  les  miliciens  et  les  Acadiens 
qui  sont  prisonniers  en  Nouvelle  Angleterre  seront  renvoyés 
en  leur  pays.  »  La  même  main  implacable  écrit  en  marge  : 
«  Accordé,  à  la  réserve  des  Acadiens.  »  On  a  trop  dit  que  les 
Acadiens  furent  toujours  abandonnés  par  la  France.  Ils  ne  le 
furent  pas  plus  dans  les  négociations  de  paix  qu’à  l’armistice  ; 
le  20  janvier  1763,  le  Roi  de  France  demanda  que  les  Acadiens 
neutres  ne  fussent  pas  exclus  de  l’armistice,  mais  renvoyés  en 
France  ou  admis  à  rester  au  Canada  (Arch.  Ajf.  étr.  Corr. 
Angl.,  vol.  449,  f.  151).  Encore  une  fois,  l’Angleterre  ne  voulut 
pas.  D’où  vient  cette  impitoyable  haine  ?  Amherst  donne  pour 
prétexte  de  sa  dureté  qu’ils  étaient  «  sujets  de  la  Grande  Bre¬ 
tagne.  »  Alors  pourquoi  les  traitait-on  en  prisonniers  de  guerre, 
tant  en  Angleterre  que  dans  les  colonies  anglaises  ?  Non  :  ce 
qu’on  voulait,  c’était  les  exploiter  à  fond,  avant  de  les  sup¬ 
primer  en  tant  que  race.  La  survivance  des  plus  innocentes 
victimes  de  l’acharnement  anglais  criait  trop  haut  vengeance. 
Il  fallait  qu’avec  les  derniers  des  Acadiens  disparût  jusqu’au 
souvenir  d’un  crime  aussi  inavouable  qu’inexpiable. 

Qu’on  se  rappelle  la  mentalité  des  Anglais  d’alors  ?  Le 
9  juillet  1761,  Pitt  refuse  brutalement  la  restitution  du  Cap 
Breton  dont  la  France  a  besoin  pour  ses  pêcheries.  «  Le  roi 
sacrifierait  plutôt  le  Canada,  plaident  nos  négociateurs,  et 
continuerait  la  guerre.  »  Non,  Pitt  refuse  à  la  France  la  moin¬ 
dre  parcelle  de  terre  dans  l’Amérique  du  Nord.  En  vain,  notre 
envoyé  Bussy  répond  :  «  Nous  n’avons  plus  qu’à  continuer  la 
guerre.  »  Or,  c  était  à  ces  mêmes  Anglais  que,  quinze  ans  plus 
tôt,  le  naïf  Louis  XV,  victorieux  à  Fontenoy,  avait  consenti 
une  paix  de  roi  et  non  de  marchand  ;  de  tant  de  générosité, 
ils  nous  i  écompensèrent  tout  à  la  fois  et  par  une  paix  et  par 
une  guerre  non  pas  de  marchands,  mais  de  forbans.  En  un 
cynique  mélange  de  rapacité  et  d’iniquité,  les  négociateurs 
anglais  osèrent  réclamer  plus  de  10  millions  de  livres  st.  pour 
l’entretien  —  et  quel  entretien  !  —  des  prisonniers  perfidement 
capturés  à  l’encontre  du  droit  des  gens  avant  toute  déclaration 
de  guerre.  De  tout  ce  vaste  empire  colonial,  depuis  un  siècle 
et  demi  exploré  avec  tant  d’ardeur,  converti  au  christianisme 


NOUVELLES  DÉPORTATIONS 


93 


avec  tant  de  zèle,  colonisé  avec  tant  de  persévérance,  défendu 
avec  tant  d’héroïsme,  l’âpre  Angleterre,  se  prévalant  des 
triomphes  de  dix  années  de  ruse  et  de  violence,  ne  laissait  à 
la  France  que  deux  îlots  stériles  et  un  précaire  droit  de  pêche 
sur  une  côte  déserte.  «  L’Angleterre,  écrit  Choiseul  au  roi  (trop 
tard,  à  vrai  dire),  est  l’ennemie  déclarée  de  votre  puissance  et 
de  votre  État  ;  elle  le  sera  toujours.  Son  avidité  dans  le  com¬ 
merce,  le  ton  de  hauteur  qu’elle  prend  dans  les  affaires,  sa 
jalousie  de  votre  puissance  et,  plus  que  cela,  les  particuliers  des 
différentes  cabales  qui  tour  à  tour  la  gouvernent  doivent  vous 
faire  présager  que  cet  État  vise  à  la  suprématie  dans  les  quatre 
parties  du  monde.  »  N’y  vise-t-elle  pas  toujours  ?  Ne  menace- 
t-elle  pas  en  cette  heure  même  de  l’atteindre  de  la  plus  cynique 
manière  ?  «  Ces  gens-ci,  écrit  de  même  notre  ambassadeur,  le 
duc  de  Nivernois  (24  octobre  1762),  qui  se  comparent  volon¬ 
tiers  aux  Romains,  en  ont  effectivement  tout  l’orgueil  et  toute 
l’opiniâtreté,  et  ils  ont,  en  même  temps,  toute  l’avidité  et  tout 
l’esprit  d’intérêt  des  Carthaginois  ;  malheureusement,  ils  ont 
aussi  la  marine  des  uns  et  la  force  des  autres.  »  ( Arch .  Aff. 
étr.  Corr.  Angl.,  vol.  447,  f.  351).  Mais  de  morale  point  :  ruses, 
subterfuges,  mesures  dilatoires  abondent  dans  les  laborieuses 
négociations  de  deux  années  ;  seules  la  rapacité  et  la  ténacité 
ne  changent  point. 

«  Profiter  de  la  supériorité  des  armes  pour  imposer  une  paix 
injuste,  a-t-on  dit,  est  un  crime  contre  l’humanité.  »  L’Angle¬ 
terre  du  dix-huitième  siècle  ne  fut  pas  exempte  de  ce  crime. 
Dès  lors,  on  se  demande  comment,  à  l’encontre  de  tous  les 
faits,  un  homme  d’État  anglais  a  pu  dire  le  31  mai  1922  : 
«  La  politique  traditionnelle  de  l’Angleterre  a  toujours  été  une 
politique  de  modération  dans  la  victoire.  »  Sans  doute,  il  veut 
dire  modération,  non  pas  pratiquée  par  l’Angleterre,  mais 
imposée  par  elle  à  ses  alliés  avec  les  pires  humiliations,  avec 
les  pires  sacrifices  ;  mais  alors  où  sont  la  justice,  la  loyauté, 
la  générosité  ? 


Sources  et  autres  références. 


Arch.  rial.  Colonies. 


B,  vol.  109  fï.  18,  etc. 

C  11d  8.  (Journal  de  Boishébert,  1755) 
fï.  222-6. 

Coll.  Moreau  de  Saint-Méry,  F:i  50,  f.  529-645. 


94 


LA  TRAGÉDIE 


Arch.  Min.  Aff.  étr.  —  Mém.  et  doc.  Amérique  21,  ff.  48-96. 

Corresp.  Pol.  Angl.  443,  ff.  117-230  ;  444, 
ff-  8,  58,  116,  178-198;  446,  ff.  34-68; 
449,  fï.  151. 

Arch.  Canada.  —  Rapport  1894  (doc.  angl.  rel.  à  Nouv.  Ec.),  pp.  219- 

243. 

„  „  -  1905,  V.  II,  pp.  236-258,  297-305, 409-419. 

Coll.  doc.  Nlle.  Fr.,  IV,  80,  83,  104,  153. 

Th.  Akins.  —  Nova  Scotia  public  Records,  296-315,  420-491. 

B.  Murdoch.  —  Hist.  of  Nova  Scotia,  II,  302-382  ; 

Malartic.  —  Journal  des  Campagnes  au  Canada  de  1755  à  1760. 

Ed.  Richard.  —  Acadie  (éd.  H.  d’Arles),  III,  95-149,  207-239,  285- 
295,  303-349,  314-318. 

Casgrain.  —  Pèlerinage  au  Pays  d’Evangéline.  op.  cit. 

Casgrain.  —  Extraits  des  Archives  des  Min.  de  Guerre  et  de  Marine 
(1755-1760. 

Émile  Salone.  —  Colonisation  de  la  Nouvelle  France.  Paris.  1905 
pp.  447-8. 

Cap.  John  Knox.  —  Historical  Journal  of  the  Compaign  in  North 
America  (1757-1760),  2  vol.  8°,  London,  1769. 

Mac  Lennan.  —  Louisbourg,  op.  cit.,  pp.  417-421. 

„  Chagnon.  —  Annales  religieuses  de  Saint- Jacques  de 

l  Achignan,  op.  cit.,  p.  4. 

Frère  Antoine  Bernard,  c.  s.  v.  —  La  Gaspisie  :  loyer  de  vie  fran¬ 
çaise  et  catholique. 


QUATRIÈME  PARTIE 


Chapitre  XVIII. 

Chapitre  XIX. 
Chapitre  XX. 

Chapitre  XXI. 

Chapitre  XXII. 
Chapitre  XXIII. 


L’EXIL 


AUX  COLONIES  ANGLAISES  D’AMÉRIQUE 
(sauf  la  Nouvelle  Angleterre). 

EN  NOUVELLE  ANGLETERRE. 

EN  ANGLETERRE  ET  EN  FRANCE. 

I.  —  En  Angleterre  ; 

II.  —  En  France  (Début)  ; 

III.  —  Projets  d’établissement. 

DANS  LES  COLONIES  FRANÇAISES. 

I.  —  En  Guyane  ; 

II.  —  Aux  Iles  Malouines  ; 

III.  —  En  Louisiane  ; 

IV.  —  A  Saint-Pierre  et  Miquelon. 

EN  FRANCE  (Fin). 

LES  GROUPES  ACADIENS  EN  FRANCE. 


Chapitre  XXIV. 


VERDICTS  ET  JUGEMENTS. 


. 


CHAPITRE  XVIII 


AUX  COLONIES  ANGLAISES  D’AMÉRIQUE 

(sauf  la  nouvelle  Angleterre) 

1755-1765 

Cupidité  et  cruauté. 


F-^  t  le  Juste,  pendant  qu’on  se  disputait  ainsi  ses  dépouilles, 
(  que  devenait-il  ?...  Il  errait  sur  les  mers  et  sur  les 
routes  de  l’exil,  —  pour  employer  le  cant  de  ses  oppres¬ 
seurs  —  en  butte  à  la  haine  et  à  l’opprobre  des  méchants,  en 
l’espèce,  des  Pharisiens  du  Temple. 

En  dépit  de  ses  fallacieuses  promesses  à  Grand  Pré,  Winslow 
n’avait,  pas  plus  que  ses  complices  de  Beaubassin,  de  Pizi- 
quid  et  d’Annapolis,  veillé  à  maintenir  unies  dès  l’embarque¬ 
ment  les  familles  acadiennes.  «  C’est  de  la  manière  la  plus 
honteuse  et  la  plus  inhumaine,  dit  Mrs  Williams  en  ses  Neutral 
French,  qu’il  manqua  à  sa  promesse.  »  Par  quels  sophismes 
a-t-il  bien  pu  faire  accepter  à  sa  conscience  pareille  tromperie, 
mensonge  si  abominable,  «  l’Histoire  »  ne  le  dit  pas.  Nous 
savons  que,  dans  l’inquiétude  du  début,  les  hommes  furent 
embarqués  seuls  avec  les  enfants  âgés  de  plus  de  dix  ans,  et 
que,  dans  la  précipitation  de  la  fin,  femmes  et  enfants  furent 
entassés  au  petit  bonheur  sur  des  vaisseaux  surchargés.  «  La 
hâte  et  la  confusion  de  l’embarquement  aggravèrent  notre 
infortune  »,  dit  une  victime  de  Philadelphie,  Jean-Baptiste 
Galerne  (janvier  1756). 

Voici  les  conséquences  de  ce  désordre  plus  ou  moins  voulu  : 

«  Cet  embarquement,  disent  en  leur  pétition  les  Acadiens  de 
Philadelphie,  fut  opéré  avec  une  telle  hâte,  avec  si  peu  d’égards 
pour  les  nécessités  de  la  vie  et  les  plus  tendres  liens  de  la  nature 
que  beaucoup,  qui  avaient  joui  de  la  plus  grande  aisance  et  des 


LAUVRIÈRE.  T.  II. 


7 


98 


L’EXIL 


plus  grands  avantages  sociaux,  se  trouvèrent  privés  du  néces¬ 
saire.  Des  parents  furent  séparés  de  leurs  enfants,  des  maris 
de  leurs  femmes,  sans  jamais  pouvoir  se  retrouver  ;  nous  étions 
tellement  entassés  sur  les  transports  que  nous  n’avions  pas 
même  la  place  d’étendre  nos  corps  en  même  temps  et  par  con¬ 
séquent  ne  pûmes  pas  emporter  les  choses  les  plus  indispen¬ 
sables,  même  pour  le  soulagement  des  vieillards  et  des  faibles, 
dont  beaucoup  trouvèrent  bientôt  dans  la  mort  la  fin  de  leurs 
misères.  Ceux-là  même  qui  avaient  le  plus  souffert  de  la  part  des 
ennemis  de  Votre  Majesté  à  cause  de  leur  attachement  à  son 
gouvernement  furent  également  englobés  dans  l’infortune  géné¬ 
rale.  Le  notaire  [de  Grand  Pré],  René  Le  Blanc,  en  est  un 
exemple  remarquable  :  il  fut  arrêté,  emprisonné  et  emmené 
avec  le  reste  du  peuple  ;  sa  famille,  composée  de  20  enfants  et 
d’environ  150  petits-enfants,  fut  dispersée  en  différentes  colo¬ 
nies  ;  lui-même  fut  débarqué  à  New-York,  malade,  avec  sa 
femme  seule  et  ses  deux  plus  jeunes  enfants  ;  de  là,  il  se  rendit 
à  Philadelphie  où  il  en  retrouva  trois  autres  ;  il  y  mourut  sans 
qu’on  se  souciât  plus  de  lui  que  d’aucun  de  nous.  »  (Ed.  Richard, 
Acadia,  II,  App.) 

De  inême,  des  quatre  jeunes  frères  Hébert,  de  Grand  Pré, 
l’un  fut  débarqué  à  Philadelphie,  l’autre  dans  le  Maryland,  le 
troisième  dans  le  Massachusetts,  le  quatrième  on  ne  sait  où. 
«  La  plus  grande  injustice  que  les  Acadiens  reprochent  aux 
Anglais,  précise  en  1790  un  juge  d’origine  anglaise,  Fraser,  de 
Miramichi,  c’est  qu’il  ne  fut  pas  permis  aux  déportés  de  Beau- 
bassin  et  de  Grand  Pré  de  choisir  leurs  destinations,  c’est  qu’il 
fut  interdit  à  des  femmes  et  à  des  enfants  de  s’embarquer  sur 
le  même  vaisseau  que  leurs  maris  et  que  leurs  parents  :  on  les 
mit  à  bord  de  bateaux  en  partance  pour  des  colonies  diffé¬ 
rentes  ;  ainsi  maintes  familles  furent  séparées  et  ne  se  sont  pas 
encore  reconstituées.  »  Mr  Fraser  en  cite  quatorze.  L’historien 
du  Massachusetts,  Hutchinson,  en  cite  d’autres.  Parmi  les 
225  «  rescapés  »  de  Port  Royal  à  la  Rivière  Saint-Jean,  nous 
dit  1  abbé  Le  Guerne,  il  y  avait  60  femmes  séparées  de  leurs 
maris  ,  il  est  bien  peu  vraisemblable  que  ce  fussent  précisé¬ 
ment  les  épouses  des  50  notables  de  Port  Royal  qui,  le  3  octobre, 
furent  expédiées  sur  la  goélette  Providence  d’Halifax  en  Caro¬ 
line  du  Nord,  où  elles  arrivèrent  le  15  novembre  :  de  ce  seul 
fait,  oQ  familles  perdirent  leurs  chefs.  Si  à  Beaubassin,  par  un 
excès  de  pudeur  que  déplore  l’abbé  Le  Guerne,  les  mères  ne 
voulurent  pas  que  leurs  grands  fds  s’embarquassent  sur  les 
mêmes  navires  que  leurs  filles  pubères,  (n’oublions  pas  que 


AUX  COLONIES  ANGLAISES 


99 


ces  navires  étaient  des  bateaux  à  marchandises  et  non  à 
passagers),  c’est  que,  selon  les  bruits  qu’avaient  fait  courir 
les  Anglais,  on  devait  se  retrouver  en  famille  au  débarque¬ 
ment  ;  quelle  cruelle  stupeur  quand  à  l’arrivée  on  constata 
la  dispersion  des  vaisseaux  envoyés  on  ne  savait  où  !...  Le 
démembrement  des  familles  acadiennes  dès  le  départ  ne  fut 
donc  pas  exceptionnel,  comme  l’affirme  Parkman,  mais 
général,  comme  le  démontre  Ed.  Richard  avec  plus  de  preuves 
que  nous  n’en  saurions  donner  ici. 

Nous  osons  affirmer  que  ce  démembrement  des  familles  fut 
même  systématique.  Ce  que  voulaient  Lawrence  et  ses  parti¬ 
sans,  ce  n’était  pas  seulement,  en  effet,  l’expulsion  des  Aca¬ 
diens,  leur  déportation  lointaine,  leur  dispersion  temporaire, 
c’était  leur  éparpillement  définitif,  leur  dénationalisation 
permanente,  leur  anéantissement  en  tant  que  peuple.  Si  par 
malheur  ces  nombreuses  familles  se  reformaient  et  s’unissaient 
entre  elles,  c’en  était  fait  de  l’œuvre  de  mort  accomplie  avec 
tant  de  peine  :  une  autre  Acadie  pouvait  renaître  ;  la  Nou¬ 
velle-Écosse  était  menacée  de  retours  agressifs,  de  représailles 
locales,  à  tout  le  moins  de  réclamations  irritantes,  de  plaintes 
intolérables.  Il  fallait  donc,  par  l’émiettement  infini  comme 
par  un  exil  perpétuel,  obtenir  la  suppression  totale  de  la  natio¬ 
nalité  acadienne.  Une  des  meilleures  preuves  que  si  radicale¬ 
ment  mortelle  était  cette  politique  d’extermination,  c’est  la 
circulaire  même  que  Lawrence  adressa  le  11  août  1755  par 
l’intermédiaire  des  capitaines  de  navires  à  chacun  des  gou¬ 
verneurs  des  colonies  anglaises  du  littoral  atlantique.  (Cf., 
ch.  XIX,  la  lettre  de  Lawrence  à  Hancock  en  date  du  10  sep¬ 
tembre  1755).  Après  avoir  accusé  les  Acadiens  comme  d’un 
crime  d’avoir  toujours  refusé  le  serment  d’allégeance  sans 
restriction,  [il  prétend  faussement  que  Philipps  fut  blâmé 
d’avoir  reconnu  leur  neutralité],  après  les  avoir  accusés 
d’avoir  toujours  entretenu  des  intelligences  avec  les  Français 
et  avec  les  sauvages,  [il  méconnaît  les  rapports  favorables 
de  Mascarène  de  1744  à  1749],  après  avoir  accusé  trois  cents 
d’entre  eux  d’avoir  pris  les  armes  contre  l’Angleterre  au  fort 
Beauséjour,  [il  oublie  sciemment  qu’ils  y  furent  forcés  et 
que,  par  suite,  on  leur  pardonna],  après  avoir  équivoqué  sur 
ce  nombre  de  300  et  sur  la  totalité  des  Acadiens,  après  avoir 
insinué  que  le  Canada,  n’ayant  pas  de  terres  à  leur  offrir. 


100 


L’EXIL 


[ce  qui  était  absurde],  ne  manquerait  pas  de  les  armer  contre 
les  troupes  anglaises,  bref,  après  avoir  excité  contre  ses  mal¬ 
heureuses  victimes  toute  la  méfiance  et  toute  la  malveillance 
de  ses  compatriotes  des  autres  colonies,  Lawrence  conclut  : 

«  Ceux  qui  sont  en  état  de  prendre  les  armes  seront  immédia¬ 
tement  enclins  à  inquiéter  cette  colonie  et  les  colonies  avoisi¬ 
nantes.  Pour  empêcher  cela,  il  n’y  a  pas  d’autre  moyen  effi¬ 
cace  que  de  les  disséminer  par  groupes  dans  les  colonies  où  ils 
pourront  être  utiles  :  car  la  plupart  sont  forts  et  jouissent  d’une 
bonne  santé...  Il  leur  sera  dès  lors  bien  difficile  de  se  réunir  à 
nouveau  et  impossible  de  commettre  des  méfaits  ;  ils  pourront 
par  la  suite  rendre  des  services  et  devenir  de  bons  sujets,  [c’est- 
à-dire  protestants  et  bien  anglais].  Cette  mesure  a  été  jugée 
inévitable  pour  la  sécurité  de  la  colonie  ;  et,  si  Votre  Excellence 
prend  en  considération  que  la  prospérité  de  l’Amérique  dépend 
en  grande  partie  de  la  préservation  de  cette  colonie,..,  je  n’ai 
pas  le  moindre  doute  qu’elle  nous  prêtera  son  concours,  qu’elle 
recevra  les  habitants,  que,  selon  notre  désir,  elle  prendra  les 
moyens  de  les  installer  de  manière  qu’ils  ne  puissent  se  grouper 
à  l’avenir.  [Suit  le  sempiternel  couplet  si  anglais  sur  l’économie]. 
Comme  les  vaisseaux  sont  loués  au  mois,  veuillez  les  retenir 
le  moins  longtemps  possible.  » 

«  On  ne  permit  pas  aux  femmes  et  aux  enfants  de  s’embarquer 
avec  eux,  confirme  le  New-York  Mercury  (30  août  1762)  ;  ils 
partirent  sur  d’autres  vaisseaux.  » 

Or,  on  verra  par  la  suite  que  la  plupart  des  gouverneurs  ne 
se  conformèrent  que  trop  strictement  à  cet  ordre  de  dissémi¬ 
nation  sur  lequel  Lawrence  insiste  tellement  et  que,  si  le 
peuple  acadien  ne  périt  pas  en  cette  sinistre  aventure,  ce  ne  fut 
pas  plus  leur  faute  que  celle  de  Lawrence. 

Dès  le  départ,  les  transports  partirent  d’un  même  point, 
avons-nous  vu,  pour  des  destinations  différentes.  Voici  les 
chiffres  :  des  2.620  premiers  déportés  des  Mines  (fournée 
Winslow),  plus  de  1.100  étaient  destinés  à  la  Virginie,  plus 
de  460  à  la  Pensylvanie  et  près  de  1.000  au  Maryland  ;  des 
582  derniers  (fournée  Osgood),  356  étaient  destinés  au  Massa¬ 
chussetts,  114  au  Connecticut  et  112  à  la  Virginie  ;  où  allèrent 
les  autres  ?  Des  1664  de  Port  Royal,  558  partaient  sans  le 
savoir  pour  le  Connecticut,  323  pour  le  Massachusetts,  200  pour 
New-\  ork,  232  pour  la  Caroline  du  Nord  et  342  pour  la  Caro¬ 
line  du  Sud;  des  1.036  de  Piziguid,  156  pour  Philadelphie, 
230  pour  le  Maryland,  etc...  Les  1.000  déportés  de  Beaubassin, 


AUX  COLONIES  ANGLAISES  101 


sans  doute,  à  cause  de  l’affaire  de  Beauséjour,  furent  expédiés 
au  plus  loin,  sous  le  climat  meurtrier  de  la  Géorgie  et  de  la 
Caroline  du  Sud. 

Ajoutez  l’éparpillement  des  fugitifs,  les  transferts  en  Europe, 
les  morts  en  mer  et  vous  aurez  quelque  idée  de  l’atroce  décep¬ 
tion,  du  long  désespoir,  du  deuil  éternel  de  familles  qui,  sépa¬ 
rées  sur  la  plage  du  départ,  ne  devaient  plus  jamais  se  revoir, 
se  reconstituer,  pas  plus  sur  le  quai  d’arrivée  que  nulle  part 
en  ce  monde,  malgré  d’infatigables  recherches  pendant  de 
longues  années,  parfois  pendant  des  vies  entières.  On  estime 
que,  tout  le  long  du  seul  littoral  américain,  sur  des  milliers 
de  kilomètres  d’étendue,  près  de  2.000  Acadiens  furent 
déportés  dans  le  Massachusetts,  plus  de  700  dans  le  Connec¬ 
ticut,  plus  de  250  à  New-York,  plus  de  500  en  Pensylvanie,  un 
millier  au  Maryland,  1.140  en  Virginie,  500  en  Caroline  du 
Nord,  autant  en  Caroline  du  Sud,  400  en  Géorgie.  Bref,  pen¬ 
dant  ce  tragique  hiver  de  1755-56,  la  sinistre  flotte  d’Ap- 
throp  et  Hancock,  ces  convoyeurs  de  la  mort,  jeta  sur  tous  les 
quais  de  ces  ports,  sous  les  climats  les  plus  divers,  ses  charge¬ 
ments  de  misérables  êtres  souffrants,  ainsi  livrés  en  pâture  à 
des  gens  d’une  autre  race  qui  ne  les  attendaient  pas,  ne  les 
aimaient  pas,  ne  voulaient  que  leur  disparition  ici-bas.  Law¬ 
rence,  n’ayant  d’autre  souci  que  de  se  débarrasser  de  ses  hôtes 
gênants,  n’avait  nullement  à  temps  prévenu  de  leur  arrivée 
ses  collègues  des  autres  colonies.  On  devine  donc  la  stupeur 
et  la  fureur  de  tous  ces  fonctionnaires,  jalousement  économes 
de  leurs  deniers,  lorsque  leur  fut  remise  la  fameuse  circulaire 
les  sommant  de  prendre  à  la  veille  d’une  guerre  livraison  de 
toutes  ces  cargaisons  d’ennemis,  d’indésirables,  de  malades  ; 
c’était  pour  eux  la  carte  forcée,  la  note  à  payer.  «  Puisqu’ils 
n’étaient  pas  bons  pour  la  Nouvelle-Écosse,  se  disaient-ils, 
pourquoi  seraient-ils  bons  pour  nous  ?  » 

N’oublions  pas  la  haine  tout  à  la  fois  nationale  et  religieuse 
des  Américains  d’alors  pour  ces  Français  papistes.  «  L’heure 
était  sûrement  fâcheuse  pour  l’arrivée  de  ces  Français  catho¬ 
liques  en  des  colonies  puritaines  ou  protestantes,  écrit  en 
mars  1856  l’Américain  W.  Reed  (Mass.  Histor.  Soc.)  :  c’était 
un  temps  de  surexcitation  tant  naturelle  que  déraisonnable, 
un  temps  où  Français  et  Indiens  étaient  regardés  avec  une 
égale  horreur...  »  «  Puisse  Dieu  nous  donner  la  victoire  sur 


102 


L'EXIL 


tous  nos  cannibales  cuivrés  et  tous  nos  sauvages  Français  qui 
sont  de  nature  également  cruels  et  perfides  »,  écrit  un  Phila- 
delphien  en  son  Journal  (Shippen  Papers,  93).  Or,  ces  peurs 
paniques  et  ces  préjugés  fanatiques,  avoue  notre  auteur, 
étaient  savamment  entretenus  par  les  messages  officiels,  par 
la  presse  à  gages,  par  les  pasteurs  dociles  de  Gouverneurs 
coloniaux,  qui  voyaient  là  un  moyen  d’arracher  à  cette  popu¬ 
lation  avare  les  deniers  nécessaires  à  leur  politique  impéria¬ 
liste.  Peu  de  temps  avant  1  arrivée  des  déportés  en  septem¬ 
bre  1/55,  un  journal  de  Philadelphie  en  vint  à  publier  cet 
entrefilet  mensonger  d  Halifax  :  ♦  Il  y  a  quelques  jours  trois 
Français  ont  été  arrêtés  et  emprisonnés  :  on  les  soupçonne 
d  avoir  empoisonné  quelques  puits  du  voisinage.  On  ne  les 
a  pas  encore  jugés  ;  mais  on  pense  bien  que,  s’ils  sont  con- 
%  aincus  ne  ce  crime,  ils  n  auront  que  peu  d’heures  à  vivre  après 
leur  condamnation.  »  Dès  lors,  on  devine  comment  fut  reçu 
ce  «  ramassis  de  rebelles  perfides  »,  capables  de  tous  les 
crimes  .  «  comme  des  chiens  »,  a-t-on  dit,  oui.  comme  des 
chiens  enragés.  L  n  historien  de  la  Géorgie,  Stevens  (vol.  I, 
4/6),  ne  peut  s  empêcher  de  plaindre  le  sort  des 


«  Sept  mille  proscrits  ainsi  dispersés,  comme  des  feuilles  par 
les  rafales  de  1  automne,  au  milieu  d'un  peuple  qui  haïssait  leur 
religion,  détestait  leur  pays,  se  moquait  de  leurs  coutumes  et 
naît  de  leur  langage...  En  débarquant  sur  ces  lointains  rivages 
ces  gens  ,qui  avaient  connu  l’abondance  et  le  bien-être,  se  virent 
montrés  du  doigt  et  repoussés  comme  des  vagabonds,  comme 
des  mendiants  :  ils  ne  trouvèrent  guère  de  bons  Samaritains 
pour  guérir  leurs  cœurs  brisés  par  tant  de  soutïrances.  »  «  Si 
cruel  que  fut  rembarquement,  conclut  justement  le  sénateur 
acadien  P.  Poirier,  l’exil  fut  pour  eux  plus  cruel  encore.  , 
;  Leur  déportation  dit  de  même  Henri  d’Arles,  loin  de  marquer 
la  fin  de  leurs  misères,  n’a  été  que  le  prologue  d’années  An¬ 
goisse,  d  agonie,  de  tortures  physiques  et  morales,  et,  pour 
des  milliers  d  entre  eux,  de  la  mort.  .  »  N'eût-il  pas  mieux 

fn  a’  p6  dema“dei't'il  encore,  être  passé  immédiatement  au 
fil  de  1  epee  qu  aller  traîner  en  terre  hostile  un  esclavage  qui 
broie  les  âmes  déchire  toutes  les  fibres  du  cœur,  au  point  crue 
la  mort  apparaît  comme  une  délivrance  ?  * 


Les  moins  malheureux  de  tous  ces  déportés  furent  peut-être 
ceux  du  Maryland  :  ils  trouvèrent  là  des  coreligionnaires 
catholiques  qui,  bien  que  d’origine  anglaise,  les  accueillirent 
avec  commisération.  «  Dimanche  dernier  [30  novembre  1755], 


AUX  COLONIES  ANGLAISES  103 

dit  la  Gazette  locale,  est  arrivé  le  dernier  des  quatre  vais¬ 
seaux  amenant  ici  [Annapolis]  des  Français  neutres  de  Nou¬ 
velle-Écosse  :  cela  porte  leur  nombre  à  plus  de  900  en  quinze 
jours.  [En  réalité,  493  de  Piziguid  et  420  de  la  Grand  Prée, 
soit  913].  Comme  ces  pauvres  gens  ont  été  dépouillés  de  leurs 
terres  en  Nouvelle  Écosse  et  envoyés  ici  indigents  et  nus  pour 
quelque  raison  politique,  la  charité  chrétienne,  voire  les  seuls 
sentiments  communs  d’humanité,  en  appellent  à  tous  pour 
venir,  chacun  selon  ses  moyens,  en  aide  à  ces  êtres  dignes  de 
compassion.  »  A  Baltimore,  ils  furent  d’abord  logés  dans  des 
maisons  privées  ;  on  leur  donna  une  vieille  bâtisse  déserte, 
qu’ils  aménagèrent  en  chapelle  ;  ils  furent  bientôt  à  même  de  se 
bâtir  de  petites  maisons  confortables  dans  un  faubourg  qui 
prit  le  nom  de  French  Town  ;  beaucoup  trouvèrent  de  l’emploi 
au  port  et  à  bord  des  bateaux  ;  ainsi  quelques-uns  firent  voile 
vers  les  Antilles.  Mais  d’autres  s’aventurèrent  à  travers  les 
immenses  forêts  infestées  de  sauvages  dans  l’espoir  d’atteindre 
le  Canada  et  peut-être  l’Acadie  ;  chose  invraisemblable,  cer¬ 
tains  y  réussirent.  (Cf.  Addenda.  Tome  II,  p.  591.) 

La  fin  de  la  guerre  surprit  810  survivants  et  nouveau-nés, 
(car  des  enfants  naissaient  toujours  de  cette  race  féconde, 
même  dans  les  pires  conditions  de  l’exil),  disséminés  en  une 
dizaine  de  lieux  de  détention.  «  On  les  dispersa  dans  les  cam¬ 
pagnes,  dit  en  effet  le  2  décembre  1762  une  lettre  au  duc  de 
Nivernois  (Arch.  Min.  Aff.  étr.  Corr.  Anglet.,  440,  p.  218-29), 
où  les  plus  robustes  servirent  comme  journaliers  et  où  les 
vieillards  et  les  infirmes  vécurent  d’aumônes.  »  Une  «  humble 
requête  »  du  7  juillet  1763  fournit  en  partie  le  detail  de  cette 
répartition  :  44  à  Newton  ;  68  à  Georgetown,  68  à  Snowhill, 
33  à  Princess  Ann,  157  à  Portabaco,  26  à  Bas  Marlborough, 
58  à  Haut  Marlborough,  78  à  Annapolis  dont  plusieurs 
Belisle,  169  à  Oxford,  77  à  Baltimore.  (Ibid.,  vol.  450,  f.  436, 
44).  A  l’appel  de  l’ambassadeur  français,  le  duc  de  Nivernois, 
qui  demanda  quels  étaient  ceux  des  Acadiens  qui  désireraient 
rentrer  en  France  ou  dans  les  colonies  françaises,  tous  s  em¬ 
pressèrent  le  7  juillet  1763  de  répondre  par  cette  «  humble 
requête  »  :  «  Vos  pauvres  serviteurs  qui  ne  cherchent  que  les 
moyens  d’entrer  au  nombre  des  fidèles  sujets  de  Sa  Majesté 
très  chrétienne,...  nous  prenons  la  hardiesse  de  vous  dire  que 
tout  notre  peuple  s’est  zélé  (sic)  de  se  faire  marquer  dans 


104 


L’EXIL 


les  listes  de  Votre  Excellence...  Nous  vous  envoyons  plu¬ 
sieurs  paquets,  tremblants  qu’ils  ne  se  rendent  pas  à  Votre 
Excellence...  »  Si  les  paquets  des  exilés  parvinrent  à  Son 
Excellence,  les  vaisseaux  de  Sa  Majesté  très  chrétienne  en 
retour  ne  leur  vinrent  pas  :  car,  en  1765,  un  certain  Landry 
adresse  une  pétition  en  son  nom  et  au  nom  de  tous  ses  compa¬ 
gnons  du  Maryland  et  de  Pensylvanie  dans  le  but  d’aller 
s’établir  en  Nouvelle  Écosse  ou  dans  la  province  de  Québec, 
de  préférence  à  Gaspé  ou  dans  la  baie  des  Chaleurs  ;  mais  elle 
fut  rejetée.  En  1781,  1  abbé  Robin,  chapelain  de  l’armée  de 
Rochambeau,  trouva  à  Raltimore  une  petite  colonie  acadienne: 
«  Ils  conservent  encore  la  langue  française,  dit-il,  et  restent 
très^  attachés  à  tout  ce  qui  appartient  à  la  nation  de  leurs 
ancêtres,  surtout  à  leur  religion,  qu’ils  observent  avec  une 
rigueur  digne  des  premiers  temps  du  christianisme...  Ils  me 
prièrent  d  officier  dans  leur  église.  En  remplissant  ce  saint 
devoir,  je  ne  pus  m’empêcher  de  les  féliciter  de  leur  piété  et 
de  leur  dépeindre  les  vertus  de  leurs  ancêtres.  Je  leur  rappelai 
ainsi  des  souvenirs  trop  chers,  car  ils  éclatèrent  en  larmes...  »> 
Évidemment,  fautre  d’être  rapatriés,  la  plupart  de  ces  mal¬ 
heureux  périrent  de  misère  ou  de  désespoir,  ou  se  fondirent 
dans  la  population  ambiante.  Ainsi  le  plan  diabolique  de 
Lawrence  réussissait. 

Sous  prétexte  qu’ils  étaient  coupables  de  rébellion,  Law¬ 
rence  avait  ordonné  que  les  Acadiens  de  Beaubassin  fussent 
déportés  dans  les  colonies  les  plus  lointaines  et  aussi,  à  cause 
du  climat,  les  plus  meurtrières  :  en  Caroline  du  Sud  et  en 
Géorgie,  1.100  furent  ainsi  expédiés  le  27  octobre. 

La  Géorgie,  expressément  fondée  pour  servir  de  refuse  aux 
infortunés,  repoussa  ceux-ci  (400  débarqués  à  Savannah  en 
décembre),  parce  qu’ils  étaient  catholiques  ;  puis,  se  ravisant, 
par  pitié  pour  leur  misère  et  par  égard  pour  leurs  vertus,  le 
ouverneur  Reynolds  consentit  à  accorder  un  maigre  subside 
de  80  livres  en  vue  de  leurs  premiers  besoins  et  les  autorisa  à 
passer  l’hiver  dispersés  en  petits  groupes  :  «  ils  n’avaient  été 
nourris  qu  un  mois  et  demi,  déclarèrent-ils  à  M.  de  Ville  joint  • 
les  Anglais  leur  dirent  qu’ils  n’avaient  qu’à  travailler  pour 
gagner  leur  vie.  »  Travailler  sous  un  climat  torride  aux  plan¬ 
tations  à  sucre  en  compagnie  d’esclaves  nègres  I  Ces  libres 


AUX  COLONIES  ANGLAISES  105 


paysans  de  Beaubassin  préférèrent  la  fuite  en  mer  à  une  si 
mortelle  servitude.  Ils  se  mirent  donc  à  construire  de  grossiers 
bateaux  et,  dès  le  printemps,  en  mars,  autorisés  par  le  gouver¬ 
neur,  «  partirent  presque  tous  [300,  dit-on]  pour  la  Caroline  du 
Sud.  «  Ils  avaient,  dit  1  historien  Stevens,  «  l’espoir  d’atteindre 
leur  bien-aimée  Acadie.  »  Des  milliers  de  kilomètres  les  en 
séparaient,  et  ils  n’avaient  le  long  de  ces  côtes  inhospitalières 
que  peu  de  vivres  sur  leurs  méchantes  barques,  surchargées 
de  femmes  et  d’enfants.  Ils  y  seraient  pourtant  parvenus, 
sans  l’impitoyable  acharnement  de  leurs  oppresseurs.  Le  très 
petit  nombre  qui  rentra  au  pays  natal  n’y  devait  trouver  que 
misère,  ruine  et  tribulations.  «  Il  est  arrivé  à  la  rivière  Saint- 
Jean,  écrit  Vaudreuil  le  6  août  1756,  cinq  familles  acadiennes 
faisant  nombre  de  50  personnes,  revenant  de  la  Caroline  :  elles 
ont  dit  qu’il  venait  encore  80  personnes  [celles-ci  ne  devaient 
jamais  venir].  Ils  ont  rapporté  que  le  Gouverneur  de  la  Caro¬ 
line  leur  avait  donné  des  passe-ports  pour  la  Virginie  où  le 
gouverneur  les  retiendrait  ou  les  renverrait,  que,  celui-ci 
leur  ayant  dit  qu’ils  pouvaient  s’en  retourner  d’où  ils  étaient 
venus,  ils  furent  à  New-York  où  le  gouverneur  leur  donna  un 
pilote  ;  ils  n’ont  pas  voulu  entrer  dans  Boston  ;  ils  ont  continué 
leur  route  et  sont  arrivés  le  16  juin  à  la  Bivière  Saint- Jean.  » 
Quatre  mois  à  voguer  ainsi,  au  hasard  des  temps,  des  lieux, 
des  gens  !  Or,  on  sait  quelles  épreuves  les  attendaient  en  ces 
régions  d’Acadie,  récemment  dévastées  par  la  guerre  :  seize 
d’entre  eux  s’enfuirent  jusqu’à  l’ Ile  Saint-Jean,  d’où  Amherst 
les  traqua  ;  d’autres  remontèrent  le  fleuve  Saint-Jean  devant 
les  incursions  successives  des  Anglais  ;  d’autres  furent  repris 
par  les  troupes  de  Monckton  et  de  Morris,  livrés  à  Lawrence 
et  réexpédiés  d’Halifax  on  ne  sait  où.  —  Des  autres  fugitifs 
de  Géorgie,  78  débarquèrent  pour  leur  malheur  à  Long  Island 
le  22  août  :  ils  avaient  besoin  d’eau,  de  vivres,  de  repos. 

«  Aussitôt  averti  de  leur  présence,  dit  le  gouverneur  de  New- 
York,  j’ai  donné  ordre  de  saisir  leurs  embarcations  et  de  les 
arrêter  tous...  Le  gouvernement  [de  la  Caroline  du  Sud],  ne 
se  souciant  pas  de  les  prendre  à  sa  charge,  leur  avait  donné  des 
passeports  pour  aller  plus  loin  vers  le  Nord...  en  Nouvelle 
Écosse.  [De  quel  droit  saisit-on  ces  papiers  en  règle?]  J’ai  cru 
devoir  les  empêcher  de  mettre  ce  projet  à  exécution  .  et.  dans 
ce  but,  je  les  ai  fait  disperser  dans  les  parties  les  plus  reculées 
de  cette  colonie  et  les  plus  propres  à  une  stricte  surveillance. 


106 


L’EXIL 


J’ai  en  même  temps  enjoint  aux  magistrats  de  donner  de 
l’ouvrage  à  ceux  qui  peuvent  travailler  et  de  mettre  les  enfants 
en  apprentissage  chez  des  personnes  qui  en  prendront  soin  : 
c’est  le  plus  sûr  moyen  d’en  faire  de  bons  sujets.  * 

Voilà  la  récompense  de  tant  d'efforts  énergiques  ;  ces  mal¬ 
heureux  évadés,  après  tant  d’épreuves  en  mer,  sont  appré¬ 
hendés,  dépouillés  de  passeports  légaux,  privés  de  bateaux  si 
chèrement  achetés  ou  si  péniblement  construits,  séparés  les 
uns  des  autres,  entraînés  au  fond  de  pays  inconnus,  exploités 
par  des  étrangers  qui  les  détestent  ;  et,  pour  comble  de  mal¬ 
heur,  leurs  enfants  leur  son  arrachés  ;  on  Veut  en  faire  de 
«  bons  sujets  »  anglais.  Au  Massachusetts,  même  répétition  de 
l’abominable  forfait  :  le  25  juin,  dans  le  petit  port  de  Sand¬ 
wich,  voisin  de  Boston,  arrivent  sur  cinq  bateaux  et  deux 
canots  90  fugitifs  de  Géorgie  et  de  la  Caroline  du  Sud  :  ils  s’y 
attardent  généreusement,  pour  permettre  à  cinq  d’entre  eux 
de  chercher  leurs  femmes  parmi  les  détenus  de  la  région.  Le 
gouverneur  Phips  en  profite  pour  s’emparer  de  leurs  barques 
qu’il  vend,  de  leurs  passeports,  de  leurs  personnes  et  les  fait 
disperser  dans  tout  le  pays  par  petits  groupes  de  20,  de  12, 
de  10,  de  6,  de  5.  «  Je  suis  absolument  convaincu,  écrit-il  à 
Lawrence  (23  juillet  1756),  qu’il  serait  dangereux  de  les 
laisser  exécuter  leur  projet...,  d’autant  plus  qu’ils  seraient  à  la 
charge  à  la  Province.  » 

Déjà  prévenu,  Lawrence  s’était  mis  en  garde.  Dès  le 
1er  juillet,  il  adressa  à  tous  les  gouverneurs  une  nouvelle 
circulaire  : 

;  «  Le  succès  d’une  pareille  tentative,  écrit-il,  serait  la  ruine 
d’une  opération  qui  a  coûté  des  sommes  prodigieuses  et  ferait 
courir  à  cette  province  les  plus  grands  dangers.  Mû  par  un 
devoir  urgent,  je  conjure  Votre  Excellence  d’user  de  toutes 
les  mesures  possibles  pour  empêcher  un  événement  aussi  funeste 
[que  le  retour  des  Acadiens  en  Nouvelle  Ecosse]  :  détruisez 
toutes  les  embarcations  qu’ils  ont  bien  pu  construire  dans  ce 
but  et  arrêtez  au  passage  tous  ceux  d’entre  eux  qui  tenteraient 
de  traverser  votre  province  pour  revenir,  soit  par  terre,  soit  par 
mer...  Je  ne  vous  donnerais  pas  tous  ces  ennuis  si  je  n’étais 
parfaitement  sûr  que  le  retour  de  ce  peuple  en  Nouvelle  Ecosse 
ne  devait  être  funeste  aux  intérêts  de  Sa  Majesté.  » 

C  étaient  surtout  les  auteurs  et  bénéficiaires  du  crime  qui 
étaient  menacés  par  les  représailles  ou  revendications  aca- 


AUX  COLONIES  ANGLAISES  107 

diennes  ;  faudrait-il  donc  recommencer  la  monstrueuse  opéra¬ 
tion  ?  Aussi  Shirley  insiste-t-il  sur  «  les  effets  pernicieux  de  ce 
rapatriement,  sur  la  calamité  d’un  retour  en  Nouvelle-Écosse  ». 
Et,  sur  son  intervention  faite  «  avec  toute  l’énergie  dont  il 
est  capable  »,  les  bons  Lords  du  Commerce  (10  mars  1757),  en 
si  grave  conjoncture,  viennent  à  la  rescousse  avec  leurs  mala¬ 
dresse  habituelle  :  «  Les  colonies  du  Sud  doivent  être  blâmées 
d’avoir  autorisé  les  déportés  à  revenir  le  long  de  la  côte  ;  rien 
ne  peut  être  plus  absurde  ;  car,  il  n’est  pas  de  tentative  déses¬ 
pérée  et  d’actes  cruels  qu’on  ne  puisse  attendre  de  gens  aussi 
exaspérés  qu’ils  doivent  l’être  par  les  traitements  qu’ils  ont 
subis  ».  Voilà  un  aveu.  Ainsi,  pour  prévenir  les  dits  actes 
«  cruels  »  tout  hypothétiques,  les  fonctionnaires  anglais  com¬ 
mencent  par  se  les  permettre.  Toutes  les  mesures  de  rigueur 
sont  partout  aggravées  ;  on  ne  se  contente  pas  de  détruire  les 
embarcations,  on  éloigne  les  Acadiens  des  côtes  où  la  pêche 
les  nourrit,  on  les  parque  au  fond  des  terres  ;  pour  le  moindre 
déplacement  on  les  jette  en  prison,  on  les  fouette  nus  en 
public,  etc... 

«  Devant  une  telle  accumulation  de  souffrances  et  d’indignités, 
dit  Edouard  Richard,  supportées  par  une  population  paisible 
et  désarmée  qui  n’avait  jamais  donné  l’occasion  de  griefs 
sérieux  quand  elle  tenait  dans  ses  mains  les  destinées  de  son 
pays,  l’on  se  sent  pris  d’un  serrement  de  cœur,  tandis  qu’aux 
lèvres  monte  un  cri  d’angoisse  auquel  se  mêlent  à  notre  insu  des 
mots  de  malédiction.  Est-il  équipage  tombé  au  pouvoir  des 
féroces  insulaires  de  l’Océanie  qui  ait  enduré  autant  de  tortures 
morales  que  les  pauvres  victimes  de  l’oppression  d’un  tyran  ? 
Et  ceci  se  passait  dans  un  pays  civilisé,  dix-huit  siècles  après 
l’avènement  du  christianisme.  » 

Des  Acadiens  durent  être  expédiés  à  nouveau  en  Géorgie 
ou  réexpédiés  après  évasion  :  car  en  1763  il  y  en  avait  185, 
constituant  37  familles.  A  l’appel  du  duc  de  Nivernois  en 
août  1763,  ils  s’empressent  d’écrire  : 

«  Après  une  si  longue  attente,  ils  se  jettent  tous  d’un  commun 
accord  à  vos  genoux,  vous  regardant  comme  leur  libérateur... 
La  continuation  de  notre  infortune  serait  trop  longue  et  trop 
ennuyeuse  pour  vous  en  faire  le  récit  tout  entier...  ]Mais  les 
gens  du  Maryland  comme  les  autres  durent  se  raviser  et,  se 
conformant  aux  conseils  de  Lawrence,  se  bien  trouver  de  l’ex¬ 
ploitation  systématique  de  ces  pauvres  tâcherons  «  forts  et 


108 


L’EXIL 


sains  »  :  ...car  les  pétitionnaires  ajoutent  qu’on  veut  désormais 
retenir  ceux-là  même  qu’on  repoussait  naguère].  Malgré  les 
belles  offres  que  leur  font  tous  les  jours  Messieurs  les  Anglais, 
disent-ils,  ils  les  refusent...  ;  rien  ne  les  rebute...  ;  mais  ils  res¬ 
tent  zélés  pour  le  service  de  sa  Majesté  très  chrétienne...  Au¬ 
jourd’hui  nous  vous  en  témoignons  riotre  bonne  fidélité...  [La 
religion  s’unissant  au  patriotisme,  ils  déclarent  :]  Depuis  l’es¬ 
pace  de  huit  années  que  nous  sommes  dans  ce  pays  sans  nous 
être  confessés  ni  approchés  des  sacrements  faute  de  prêtres 
romains,  nous  n’avons  pas  discontinué  de  faire  nos  prières  dans 
une  maison  particulière,  en  observant  toujours  les  dimanches 
et  fêtes  comme  la  loi  catholique,  apostolique  et  romaine  nous 
l’a  enseigné...  [Ils  concluent  par  cette  supplication  émouvante  :] 
Nous  vous  supplions  de  bien  vouloir  nous  faire  rendre  plusieurs 
enfants  qui  nous  ont  été  enlevés  et  transportés  dans  des  planta¬ 
tions  de  côté  et  d’autres  où  ils  ont  été  vendus  par  Messieurs  les 
Anglais  :  cela  est  fort  disgracieux  [au  sens  ancien  du  mot]  pour 
des  pauvres  pères  et  mères  qu’après  avoir  pris  tant  de  peine  à 
les  élever,  ils  restent  parmi  les  Anglais  sans  pratiquer  les  rites 
de  leur  religion.  » 

Ces  planteurs  britanniques  ne  se  contentaient  donc  pas  de 
vouloir  faire  des  Acadiens  «  de  bons  et  utiles  sujets  anglais  », 
des  protestants  bon  teint  ;  ils  les  vendaient  comme  esclaves  ; 
ils  les  accouplaient  aux  nègres  sur  les  rizières  humides  et  les 
torrides  champs  de  cannes  à  sucre  en  leurs  vastes  domaines. 

Sur  les  déportés  de  la  Caroline  du  Sud  provenant  égale¬ 
ment  de  Beaubassin,  on  n’a  guère  que  des  renseignements 
contradictoires.  Le  6  novembre  1755  la  gazette  locale  annonce 
l’arrivée  imminente,  sous  escorte  du  senau  le  Baltimore, 
de  ces  malheureux  habitants  de  l’isthme,  que  la  haine  de  Law¬ 
rence  destinait  au  climat  meurtrier.  Pendant  tout  le  mois 
arrivèrent  des  transports  qui  débarquèrent  à  Charleston 
1.020  malheureux,  dont  femmes,  vieillards  et  enfants.  Grand 
émoi  dans  la  colonie  !  En  février  1756,  deux  groupes  tentèrent 
de  s’enfuir  ;  le  12,  on  les  ramena  tous,  sauf  une  trentaine. 
Cinq  ou  six  s’étaient  emparés  d’armes  à  feu  chez  un  planteur 
du  Santee.  Tous  suppliaient  qu’on  les  laissât  retourner  en  leur 
pays,  soit  par  terre,  soit  par  mer.  Les  pauvres  gens  se  dou¬ 
taient-ils  de  l’immense  distance  qui  les  en  séparait  ?  Le 
1er  avril,  un  groupe,  échappé  de  Géorgie,  demanda  de  se 
joindre  à  eux.  On  tenait  tant  alors  à  s’en  débarrasser  que  des 
passeports  furent  accordés.  Le  15,  quatre-vingts  s’embar- 


AUX  COLONIES  ANGLAISES  109 

querent  sur  des  canots  ;  300  suivirent.  Quel  désespoir  pouvait 
inspirer  une  telle  audace  !  Mais,  la  plupart  ou  périrent  ou 
furent,  nous  l’avons  vu,  sur  l’ordre  de  Lawrence,  capturés  tout 
le  long  de  la  côte,  à  New-York  surtout  et  en  Nouvelle  Angle¬ 
terre  ;  quelques-uns,  pourtant,  au  moins  seize  atteignirent  le 
Saint- Jean  pour  y  éprouver  de  nouveaux  malheurs. 

«  On  dit,  écrit  l’abbé  Le  Guerne  le  10  mars  1756,  [qui  pouvait 
le  dire,  sinon  les  Anglais,  puisqu’à  cette  date  il  n’était  pas  encore 
revenu  d’ Acadiens  de  si  loin]  que  nos  gens  se  plaisent  à  la  Caro¬ 
line,  (ce  que  j'ai  de  la  peine  à  croire),  qu’on  se  trouve  bien  d’eux, 
qu  on  a  fait  une  quête  pour  eux  dans  la  Colonie,  qu’on  leur  a 
fourni  des  planches  et  des  clous  pour  se  loger  et  marqué  des 
habitations  ;  qu’on  leur  a  cependant  limité  un  certain  district, 
d’où  ils  ne  peuvent  sortir  sous  peine  d’être  tués  par  le  premier 
sauvage  ou  Anglais  qui  les  rencontrerait  hors  des  bornes 
assignées.  » 

Une  trentaine  de  braves,  toutefois,  dont  les  Bastarache,  de 
Port  Royal,  osèrent  par  le  Mississipi  retourner  au  pays  natal 
et  parvinrent  ainsi  au  Saint-Laurent.  «  Michel  O  Bask,  dit 
Mr  Fraser  de  Miramichi  en  1815,  son  frère  Pierre  O  Bask  et 
douze  autres  ont  marché  à  travers  les  bois  depuis  la  Caroline 
du  Sud,  d’autres  disent  depuis  la  Nouvelle-Orléans  jusqu’à  la 
tête  de  la  rivière  de  Saint-Laurent  et  de  là  se  sont  rendus  en 
canot  jusqu’à  Cumberland  [Beauséjour]  où  se  trouvaient 
leurs  femmes  et  leur  terre  natale.  Les  deux  O  Bask  vivent 
encore  aux  environs  de  Miramichi  ».  Quelques-uns  se  hasar¬ 
dèrent  à  travers  les  vastes  solitudes  brûlantes  des  savanes  vers 
la  Louisiane  où  les  attirait  la  présence  de  frères  de  race.  Le 
16  avril  1756,  130  reçurent  des  passeports  pour  la  Virginie; 
ne  seraient-ce  pas  les  deux  bandes  de  50  et  de  80  évadés  de 
Géorgie  ? 

«  Plusieurs  furent  amenés  en  Angleterre,  disent  les  Lords  du 
Commerce  »  (8  juillet  1756).  Aux  autres,  écrit  en  1762  notre 
attaché  d’ambassade  à  Londres,  M.  de  la  Rochette,  (Arch. 
Aff.  ?tr.  Cor.  pol.  Anqlet.,  448,  f.  218-20),  «  on  donna  deux 
vieux  vaisseaux,  un  peu  de  mauvaises,  provisions  et  la  per¬ 
mission  d’aller  où  bon  leur  semblait.  Embarqués  sur  ces  ba¬ 
teaux  qui  faisaient  eau  de  toutes  parts,  ils  échouèrent  bientôt 
sur  les  côtes  de  Virginie,  près  de  Hampton,  colonie  irlandaise. 
On  les  prit  d’abord  pour  des  ennemis  venus  pour  piller,  puis 
pour  des  pirates,  enfin,  pour  des  hôtes  dangereux  dont  il  fallait 
se  débarrasser  au  plus  tôt.  On  les  força  de  se  dépouiller  du  peu 


110 


L’EXIL 


qui  leur  restait,  400  pièces  de  huit,  pour  acheter  un  bâtiment 
beaucoup  plus  mauvais  que  ceux  dans  lequel  ils  avaient  failli 
périr.  Ils  firent  voile  et  avec  bien  des  difficultés  parvinrent  à 
se  faire  échouer  sur  les  côtes  du  Maryland.  Les  restes  de  l’épave 
était  la  seule  ressource  qui  leur  restât  ;  ils  passèrent  deux  mois 
sur  une  île  déserte  à  la  réparer.  Ils  y  réussirent  enfin  ;  et,  s’étant 
pour  la  troisième  fois  mis  en  mer,  ils  arrivèrent  dans  la  Baie 
Française  au  nombre  de  900,  reste  infortuné  de  plus  de  2.000 
qu’ils  étaient  au  départ  d’Acadie.  » 

Il  y  a  quelques  exagérations  évidentes  en  ces  chiffres  trans¬ 
mis  par  ouï-dire  ;  les  faits  qui  suivent  précisent.  Conformé¬ 
ment,  comme  toujours,  aux  instructions  de  Lawrence,  le 
gouverneur  Lyttleton  ordonna  la  dispersion  des  Acadiens  qui 
restaient,  tant,  dit-il,  pour  les  empêcher  de  faire  du  mal  que 
pour  éviter  la  contagion  de  leurs  maladies  :  car  beaucoup 
d’entre  eux  habitent  des  maison  étroites  et  malsaines  pendant 
la  saison  chaude  (à  qui  la  faute  ?)  A  part  400  qui,  trop  faibles 
sans  doute,  demeurèrent  à  la  charge  de  la  paroisse  Saint- 
Philippe  de  Charleston,  le  reste  fut  disséminé  dans  tout  le  pays 
et  livré  par  contrat  à  ceux  des  planteurs  qui  voulurent  bien 
les  prendre.  N’oublions  pas  que  ces  planteurs  employaient 
aussi  des  nègres.  Quelle  vie  d’esclave  là  encore  sur  ces  rizières, 
dans  ces  plantations  de  canne  à  sucre,  sous  ce  ciel  torride  ! 
Parmi  ces  misérables  gens  du  Nord  la  mortalité  dut  être 
effroyable.  Il  y  eut  une  vaine  tentative  pour  passer  dans  la 
colonie  française  de  Saint-Domingue.  «  On  apprend  par  des 
lettres  datées  de  Charleston  le  24  août  ( Archiv.  Vatican., 
Nunziatura  de  Fiandra,  vol.  135.  Ff.  fol.  208),  qu’il  est  rentré 
dans  le  port  une  petite  chaloupe  qui  en  était  partie,  passé 
quelque  tems,  pour  transporter  à  Saint-Domingue  plusieurs 
Français  habitant  l’Acadie  qui  avaient  été  déportés  en  1756 
dans  cette  province  et  dans  celle  de  Géorgie.  Ces  Acadiens 
n  ont  pas  paru  satisfaits  de  la  tolérance  et  des  avantages  que 
leur  laissoient  dans  ces  colonies  les  loix  Britanniques  :  ils  ont 
pris  la  résolution  d’aller  chercher  un  établissement  à  Saint- 
Domingue.  » 

En  fait,  le  12  août  1763,  il  n’y  avait  plus  en  Caroline  du 
Sud  que  «  280  Acadiens  tant  hommes  que  femmes  et  enfants  », 
dont  maints  orphelins  ;  ils  y  étaient  si  peu  heureux,  en  dépit 
des  bruits  qui  coururent,  que  tous,  «  avec  grande  joie  », 
signèrent  la  pétition  Rochette  pour  «  se  retirer  sous  les  éten- 


111 


AUX  COLONIES  ANGLAISES 

dards  de  Sa  Majesté  très  chrétienne  là  où  il  lui  plaira  de  les 
rétablir  »  ;  «  anciens  et  toujours  fidèles  sujets  »,  ils  demandent, 
en  outre,  détail  bien  caractéristique,  «  des  ordres  de  Sa 
Majesté  pour  retirer  quelques-uns  de  leurs  enfants  qui  se 
trouvent  engagés  chez  quelques  habitants  qui,  sous  prétexte 
de  les  avoir  pris  à  la  mamelle  ou  en  bas-âge  contre  la  volonté 
de  leurs  parents,  ne  veulent  les  rendre  que  par  des  ordres 
souverains.  »  Voilà  le  bonheur  acadien  dans  les  colonies  du 
Sud  ;  tel  tut  le  libéralisme  britannique  en  terre  anglaise. 

Les  irginiens  n’hésitèrent  pas.  «  Il  nous  a  été  envoyé  de 
Nouvelle  Écosse  1.140  neutres  qui  causent  beaucoup  d’em¬ 
barras  à  la  population,  écrit  le  gouverneur  le  21  février  1756. 
Le  Conseil  et  moi  avons  donné  des  ordres  pour  qu’il  soit 
pourvu  à  leurs  besoins  ;  mais  il  me  paraît  bien  douteux  que  la 
Législature  prenne  des  mesures  à  leur  égard.  J’ai  lieu  de  me 
plaindre  de  la  conduite  du  gouverneur  Lawrence  qui  aurait 
dû  nous  avertir  de  l’arrivée  de  ces  gens,  afin  de  nous  permettre 
de  prendre  des  dispositions  à  ce  sujet.  »  A  l’unanimité,  en 
effet,  les  riches  colons  aristocrates  de  cette  province  refu¬ 
sèrent  d’héberger  ce  misérable  bétail  humain  de  nul  rapport, 
leur  semblait-il,  que  décimaient  déjà  les  maladies  :  il  le  ren¬ 
voya  en  Angleterre,  ce  dont  les  Lords  du  Commerce  furent 
fort  marris.  «  Bien  que  vous  nous  ayez  fait  savoir  que  les  Pro¬ 
vinces  avaient  accueilli  les  Acadiens,  écrivirent-ils  alors  à 
Lawrence,  nous  devons  vous  informer  que  plusieurs  centaines 
de  ces  gens  ont  été  transportés  ici  de  Virginie  et  plusieurs  de 
Caroline  du  Sud.  »  Combien  arrivèrent  en  Angleterre  ?  On 
peut  se  le  demander,  si  l’on  songe  combien  la  mortalité  avait 
été  forte  déjà  avant  leur  arrivée  en  Virginie  et  pendant  leur 
séjour  à  Williamsbourg.  Comment  survécurent-ils  en  Angle¬ 
terre  même,  où  parmi  les  prisonniers  de  guerre  la  mortalité 
fut  plus  forte  encore  ? 

Le  premier  magistrat  du  New  Jersey,  Jonathan  Belcher, 
frère  du  premier  juge  de  la  Nouvelle  Écosse,  était  du  même 
avis  que  son  collègue  de  Virginie  : 

«  Je  me  demande,  écrit-il  au  gouverneur  de  Pensylvanie, 
comment  il  a  pu  venir  à  l’esprit  de  ceux  qui  disposaient  des 
Français  neutres,  ou  plutôt  de  ces  traîtres  et  de  ces  rebelles, 
d’en  expédier  en  ces  provinces-ci,  où  nous  n’avons  déjà  que 


112 


L’EXIL 


trop  d’étrangers  pour  notre  bien  et  notre  sécurité.  J’estime 
qu’ils  auraient  dû  être  transportés  dans  la  vieille  France  :  car, 
je  partage  entièrement  votre  avis,  ces  gens-là  ne  demandent 
qu’à  se  joindre  aux  papistes  irlandais,  etc.,  etc...  pour  ruiner 
et  anéantir  les  colonies  du  roi.  Si  l’on  tente  d’en  débarquer  ici, 
je  me  ferai  un  devoir  à  l’égard  du  roi  et  du  bon  peuple  qui 
m’est  confié  de  faire  tout  en  mon  pouvoir  pour  empêcher  pareille 
tentative.  » 

Le  New  Jersey  n’eut  pas,  en  effet,  de  réfugiés  acadiens.  Si 
tels  étaient  les  préjugés  aveugles  et  l’attitude  hostile  des 
gouverneurs  et  des  gens  soi-disant  éclairés,  on  devine  la  haine 
et  la  brutalité  d’une  populace  fanatique  qui  croyait  catho¬ 
liques  et  Français  également  coupables  et  capables  de  tous 
les  crimes  qu  elle-même  se  permettait. 

Le  Connecticut  est  «  le  seul  endroit  connu,  dit  Placide 
Gaudet,  où  l’on  prit  des  mesures  pour  recevoir  les  Acadiens 
chassés  de  la  Nouvelle-Écosse  ».  En  octobre  1755,  l’assemblée 
législative  décide  que,  «  si  des  Acadiens  sont  envoyés  en  cette 
Colonie,  le  gouverneur  donne  à  l’arrivée  des  ordres  pour 
qu’ils  soient  accueillis,  secourus  et  installés  dans  les  conditions 
qui  paraîtront  les  plus  avantageuses  ou  bien  pour  qu’au  cas 
de  leur  renvoi  des  mesures  soient  prises  en  vue  de  leur  trans¬ 
fert.  »  On  sait  qu’au  moins  700  y  vinrent  des  Mines  et  surtout 
de  Port  Royal.  Au  sujet  des  400  premiers  arrivés,  il  fut  décidé 
en  janvier  1756  de  les  répartir  en  50  groupes,  donc  de  huit 
en  moyenne,  disséminés  dans  tout  le  pays,  avec  défense 
absolue  de  quitter  la  résidence  assignée  sous  peine  d’incarcé¬ 
ration.  En  août  1763,  les  666  survivants  «  implorèrent  tous 
la  protection  de  Monseigneur  le  Duc  de  Nivernois  pour  les 
faire  rentrer  en  France  sous  l’obéissance  de  Sa  Majesté  très 
chrétienne  ».  Le  6  septembre,  122,  oubliés  à  Preston,  s’em¬ 
pressèrent  de  donner  leurs  noms  «  pour  avoir  le  même  suc¬ 
cès  »  :  ce  sont  vingt  familles  presque  toutes  nombreuses  : 
des  Martin,  des  Comeau,  des  Amiros,  des  Granger,  des  Doucet, 
des  Richard,  des  Préjean,  des  Hébert,  des  Bourgeois,  des 
Savoye,  des  Brun,  des  Fauret,  etc...  ( Arch .  Aff.  étr.  Corresp. 
polit.  Anglet.,  vol.  551,  f.  208). 

A  New  York  furent  d’abord  expédiés  à  bord  de  VExperi- 
ment  200  Acadiens  de  la  région  de  Port  Royal.  Ils  arrivèrent, 


AUX  COLONIES  ANGLAISES  113 


dit  le  considérant  d’une  loi  du  6  juillet  1756,  «pauvres,  nus, 
privés  de  toutes  choses  nécessaires  à  la  vie...  lourde  charge 
pour  la  colonie  ».  Pauvres  finances  de  la  colonie,  c’est  elles 
que  l’on  plaint,  et  non  les  victimes  humaines.  Aussi,  lorsque 
le  28  avril  1756,  le  capitaine  Dunning  amena  sur  sa  goélette 
«  un  certain  nombre  de  Français  neutres  du  cap  de  Sable  », 
il  reçut  ordre  de  ne  pas  débarquer  cet  encombrant  et  onéreux 
gibier  humain  que  venait  de  razzier  le  capitaine  Prebble  sur 
l’ordre  de  Lawrence.  Qu’en  advint-il  ?...  Le  6  mai  furent 
recensés  94  Acadiens,  répartis  sous  18  noms  horriblement 
estropiés  ;  bah  !  bétail  anonyme,  ou  peu  s’en  faut.  Charles 
Savoit,  8  ;  Charles  Lamolten,  1  ;  Ba  Selena  ;  Francis  Quela,  8  ; 
Daniel  Gavon,  8  ;  Francis  Martin,  5  ;  Zakare  Richard,  6  ; 
John  Martin,  2  ;  Jerema  Gouder,  2  ;  Michael  Richard,  6  ; 
Alexandre  Etbert,  5  ;  Frances  Commo,  7  ;  John  Malie,  7  ; 
Glode  Daucet,  8  ;  Joseph  Blanchard,  3  ;  Peter  Lorne,  3  ;  Louis 
Giroid,  6  ;  Sera  Etbert,  8.  Ces  malheureux,  chargés  d’enfants, 
furent  systématiquement  dispersés  dans  les  cinq  comtés  de 
Westchester,  de  Richmond,  de  Sufïolk,  de  King’s  et  de 
Queen’s.  Une  loi  du  9  juillet  1756  trouve  le  moyen  habituel, 
si  simple,  de  les  délivrer  de  ces  charges  de  familles  et  de  les 
rendre  «  utiles  à  Sa  Majesté  comme  à  eux-mêmes  »  :  «  Les 
juges  de  paix  desdits  comtés  sont  autorisés  à  lier  et  requis  de 
lier  à  des  familles  honorables  tous  ceux  d’entre  eux  qui  n’ont 
pas  atteint  l’âge  de  vingt  et  un  ans  pour  toute  période  de 
temps  que  lesdits  juges  trouveront  convenable,  à  condition 
de  ne  pas  dépasser  ledit  âge  de  vingt  et  un  ans  ;  pendant 
lequel  temps  ils  seront  contraints  de  s’acquitter  de  leurs 
services  avec  autant  de  conscience  et  d’activité  que  toutes 
autres  personnes  ainsi  astreintes  en  cette  colonie  ». 

Voici  qu’arrivent  les  échappés  des  plantations  du  Sud,  en 
particulier  le  6  août  1756  Jacques  «  Morris  »  (Maurice)  avec 
«  «  deux  petits  bateaux  pleins  d’Acadiens  »  :  cinq  hommes  pour 
60  femmes  et  enfants  ;  tous  ils  sont  venus  à  grand  peine  de 
Géorgie,  après  escale  à  Barnstable.  Défense  de  débarquer  ! 
Puis,  du  même  lieu  arrivent  50  autres  sur  la  goélette  anglaise 
Lemma  ;  nouvelle  défense  de  débarquer  1  Certains  remon¬ 
tèrent  la  côte  jusqu’au  Saint-Jean.  De  Reading  vient  un 
certain  Jean  Thibodeau  avec  sa  femme,  deux  fils,  deux  filles 
et  une  petite-fille  :  on  leur  donne  par  jour  pour  cinq  (?)  per- 


LAUVRIÈRE.  T.  II. 


8 


114 


L’EXIL 


sonnes  trois  demi-«  pecks  »  de  maïs  (13  litres  1  /2),  un  peck  de 
seigle  (4  litres  1  /2),  du  porc,  du  bœuf  et  deux  «  quarts  »  de 
lait  (2  litres  1  /4).  D’autres  furent  conformément  aux  instruc¬ 
tions  de  Lawrence,  dépouillés  de  leurs  passeports,  arrêtés 
comme  des  voleurs  et  détenus  prisonniers  dans  l’Ile  du  Gou¬ 
verneur. 

Les  statistiques  officielles  de  1756  comptent  332  Acadiens, 
dont  141  dans  le  Westchester,  81  dans  l’Orange,  44  dans  le 
Suffolk,  44  dans  le  Queen’s,  13  dans  le  Richmond  et  9  dans 
le  King’s  ;  on  y  relève  les  nouveaux  noms,  non  moins  estro¬ 
piés,  de  Richard,  Savoy,  Belivo,  Bodrow,  (Boudrot),  Sur 
(Cyr),  Kase  (Quessy),  Dusa  (Doucet),  Woodrow  (Gaudrot), 
Gooda  (Gaudet),  Jiruah  (Giroir)  ;  les  autres  inintelligibles. 

Le  29  août  le  gouvernement  dut  prendre  à  sa  charge  44  neu¬ 
tres  :  coût,  14  livres  2  sh.  D’une  part,  on  trouve  à  cette  date 
110  jeunes  Acadiens  mis  en  service,  dont  56  filles;  de  ces 
dernières,  en  dépit  de  la  loi,  neuf  ont  dépassé  l’âge  réglemen¬ 
taire  ;  d’autre  part,  on  trouve  55  mineurs  en  un  seul  comté. 

Le  gouverneur  voulait  ainsi,  par  une  «  stricte  surveillance  », 
dans  «  les  recoins  les  plus  reculés  »,  en  faire  «  de  bons  sujets  ». 

En  attendant  on  les  exploite.  La  loi  du  9  juillet  spécifiait 
que  les  juges  de  paix  devaient  veiller  à  ce  que  leurs  pupilles 
fussent  traités  avec  «  toute  la  justice  possible  »  et  fussent  en 
particulier  «  à  la  fin  de  leur  période  de  service  payés  en  ins¬ 
truments  de  métier,  en  vêtements  et  autres  libéralités  ». 
Pourquoi  pas  de  l’argent  ?  pour  les  lier  au  sol  davantage.  Il 
faut  croire  que  ce  genre  de  servage  dut  être  odieux  :  car,  en 
juillet  1757,  un  groupe  d’ Acadiens  s’échappa  du  comté  de 
Westchester  :  on  les  arrêta  près  du  Fort  Édouard  en  route 
pour  Crown  Point.  Le  mois  suivant,  ordre  fut  donné  de  jeter 
en  prison  tous  les  Français  neutres  des  divers  comtés  :  ce 
que  l’on  fit.  Mais  alors  comment  les  nourrir  ?  nouvelle  charge 
pour  le  gouvernement.  Le  28  octobre  le  gouverneur  Hardy 
remet  à  la  Chambre  le  compte  des  frais  causés  par  les  Fran¬ 
çais  neutres  arrivés  en  mai  dans  la  province.  Le  29  décem¬ 
bre  1757  un  marchand  de  New-York,  Daniel  Jauncey,  pro¬ 
pose  pour  une  faible  subvention  d’expédier  ces  ruineux  gêneurs 
en  tel  lieu  que  le  gouvernement  lui  désignera.  Qu’en  advint- 
il  ?  Cruel  mystère  que  n’éclaircit  pas  cette  lettre  énigmatique, 
de  deux  ans  et  demi  postérieure.  £ 


AUX  COLONIES  ANGLAISES  115 


Messieurs, 


Boston,  27  mai  1760. 


Les  soussignés,  conseillers  municipaux  ( selectmen )  de  la  ville 
de  Boston,  conformément  à  la  requête  du  Comité  désigné  par 
la  Cour  Générale  pour  répartir  un  certain  nombre  d’habitants 
français  parmi  les  différentes  villes  du  Comté  de  Sufïolk  ont 
pourvu  autant  qu’il  était  nécessaire  à  l’entretien  des  dits 
habitants  quand  ils  vinrent  en  cette  ville.  Nous  ne  nous  atten¬ 
dions  à  ne  les  avoir  à  notre  charge  que  pour  deux  ou  trois  jours, 
et  voici  maintenant  trois  semaines.  Nous  nous  permettons 
d’informer  le  Comité  que  les  affaires  de  notre  ville  nous  acca¬ 
parent  au  point  de  nous  empêcher  de  nous  occuper  de  cette 
affaire-là,  après  la  présente  semaine  :  le  Comité  voudra  donc 
bien,  passé  ce  délai,  pourvoir  au  sort  des  susdits  habitants 
selon  que  sa  sagesse  en  décidera. 


Eh  quoi  !  l’on  se  passait  donc  de  colonie  en  colonie  ces  trou¬ 
peaux  d’indésirables,  partout  également  destinés  par  la 
«  sagesse  »  gouvernementale  à  mourir  de  faim.  Le  22  mai  1758, 
le  gouverneur  James  Delancey  se  plaint  à  l’Assemblée  légis¬ 
lative  de  la  lourde  charge  qu’impose  à  la  province  l’entretien 
de  ces  prisonniers  français. 

Naturellement,  en  1763,  dès  le  premier  bruit  de  l’inter¬ 
vention  du  duc  de  Nivernois,  249  survivants  sollicitèrent 
leur  rapatriement  en  terre  française.  Le  15  octobre  1763, 
notre  ministre  de  la  marine  blâme  un  capitaine  de  Nantes  qui 
avait  refusé  de  prendre  à  son  bord  plusieurs  familles  aca¬ 
diennes  :  «  Il  aurait  fait  acte  d’humanité  en  les  recevant  et 
aurait  en  même  temps  été  agréable  au  Roi  ».  Le  17,  en  effet, 
ordre  est  donné  de  payer  un  capitaine  qui  a  ramené  à  Bor¬ 
deaux  quelques-unes  de  ces  familles.  Le  18,  le  ministre  avait 
été  informé  qu’il  existait  à  New-York  environ  300  Acadiens 
dans  la  plus  grande  misère.  «  Ils  ne  demandent  qu’à  s’établir 
dans  les  colonies  françaises,  écrit  le  Conseil  de  la  Marine. 
Quelques-uns  se  sont  embarqués  sur  un  vaisseau  à  destination 
de  Saint-Dominique.  Comme  il  serait  trop  onéreux  d’armer 
des  vaisseaux  pour  les  y  porter,  le  Conseil  approuve  un  marché 
passé  avec  un  marchand  de  la  Martinique  pour  en  transpor¬ 
ter  150  qui  recevront  leur  subsistance  pendant  un  an  ».  Sont- 
ce  là  les  193  personnes  (on  se  serait  serré  à  bord  ,  «  pauvres  et 
dignes  de  pitié  »  que  l’ordonnateur  Foucault  signale  le  28  fé¬ 
vrier  1764  comme  arrivées  de  Saint-Dominique  à  la  Nouvelle- 


116 


L’EXIL 


Orléans  sur  un  bateau  marchand  ?  En  tout  cas,  en  ce  même 
mois,  Foucault  annonce  l’arrivée  de  New-York  à  La  Mobile 
de  «  quatre  familles  acadiennes  au  nombre  de  vingt  per¬ 
sonnes  ».  «  Les  Anglais  leur  ont  seulement  permis  de  passer 
à  leurs  dépens,  de  sorte  qu’il  en  a  coûté  à  chaque  famille 
550  livres  pour  le  transport  ;  cela  a  absorbé  tout  le  fruit  des 
travaux  qu’ils  ont  faits  pendant  leur  captivité.  »  Sept  années 
d’exploitation  américaine  les  laissait  aussi  nus  que  la  dépor¬ 
tation  anglaise. 

Il  était  grand  temps  de  délivrer  ces  malheureux.  Aussi, 
le  26  juin  1764,  le  comte  d’Estaing,  gouverneur  des  Iles-sous- 
le-Vent,  «  fait  savoir  à  tous  les  Acadiens  résidant  à  la  Nou¬ 
velle  Angleterre  que  tous  ceux  d’entre  eux,  hommes,  femmes 
et  enfants,  qui  voudront  passer  aux  colonies  françaises  de 
Saint-Dominique,  pourront  s’adresser  au  sieur  Jean  Hanson, 
négociant  à  la  Nouvelle  York,  qui  leur  fournira  tous  les  vivres 
nécessaires  et  les  moyens  de  passer  aux  dites  colonies  où  ils 
seront  bien  reçus.  Il  leur  sera  concédé  du  terrain,  et  ils  seront 
entretenus  par  le  Roy  pendant  les  premiers  mois  de  leur 
séjour  jusqu’à  ce  qu’ils  puissent  gagner  de  quoi  vivre  par  eux- 
mêmes  ».  Alors  que  pareille  proposition  est  presque  en  tous 
lieux  mal  accueillie  par  les  autorités  anglaises,  non  seule¬ 
ment  le  gouverneur  de  New-York  propose  d’envoyer  à  Saint- 
Domingue  70  familles  acadiennes,  soit  environ  400  per¬ 
sonnes  ;  mais  le  bon  Hanson  pousse  la  sollicitude  jusqu’à 
vouloir  bâtir  des  maisons  pour  ces  pauvres  réfugiés.  En  1765, 
le  notaire  James  Emott,  de  New-York,  note  en  son  registre 
(p.  24-31)  que  la  goélette  Van  Dam  a,  en  effet,  transporté  au 
môle  du  cap  Saint-Nicolas  un  lot  de  bois  de  charpente  à  livrer 
au  comte  d’Estaing  pour  le  compte  de  Sa  Majesté  très  chré¬ 
tienne.  Suivent  d’autres  transports  de  poutres  et  madriers 
et  de  «  Français  neutres  »,  plusieurs  centaines  de  ces  derniers  ; 
les  noms  de  trente-trois,  provenant  du  comté  de  New  London 
en  Connecticut,  sont  anglicisés  en  Brown  (Brun  ou  Brault), 
Frerry  (Forêt),  etc.  ( Archiv .  Can.,  série  M.  vol.  476).  Estaing, 
surpris  d’une  mansuétude  si  peu  anglaise,  s’inquiète,  s’informe 
et  finit  par  décliner  cette  largesse  de  Grec.  Grand  bien  lui  fit  : 
Hanson  n’était  qu’un  espion  chargé  de  lever  des  plans  dans 
cette  île  où  les  Anglais  préparaient  une  descente.  Timeo 
Danaos... 


AUX  COLONIES  ANGLAISES  117 

Le  sort  des  Acadiens  en  Pensylvanie  n’est  que  trop  connu. 
Le  19  novembre  1755,  dès  qu’à  Philadelphie  arrivèrent  des 
Mines  et  de  Piziguid  les  deux  premières  goélettes  chargées  de 
«  plus  de  300  »  Acadiens  (une  première  coula,  dit-on),  le  gou¬ 
verneur  Morris  prit  peur. 

«  Je  suis  fort  en  peine  qu’en  faire,  écrit-il  le  jour  même  à 
Shirley.  Comme  il  n’y  a  ici  de  forces  militaires  d’aucune  sorte, 
les  gens  s’inquiètent  beaucoup  d’avoir  au  cœur  même  du  pays 
des  ennemis  qui  peuvent  de  temps  à  autre  aller  renseigner  et 
renforcer  leurs  compatriotes  ou  créer  des  troubles  intérieurs 
avec  la  connivence  des  catholiques  irlandais  et  allemands  de 
cette  province  voisine.  En  attendant,  j’ai  posté  une  garde  à 
bord  de  chaque  navire  et  j’ai  fait  fournir  à  ces  neutres  des  pro¬ 
visions  qui  devront  être  payées  par  le  gouvernement  cle  Sa 
Majesté  :  car  il  n’y  a  aucun  fonds  pour  ce  crédit  dans  le  trésor 
de  la  province.  » 

Puis  arrive  une  troisième  goélette  ;  si  bien  que  le  8  décem¬ 
bre  les  sloops  Hannah  et  Swan  avaient  amené  137  et  161  dé¬ 
portés  de  Grand  Pré  ;  le  sloop  Three  Friends,  156  de  Piziquid. 
Ces  454  malheureux  avaient  bien  plus  besoin  de  médecins  que 
de  soldats  :  car  une  maladie  contagieuse  avait  éclaté  parmi 
eux.  Un  huguenot  de  Saint-Quentin,  Antoine  Bénézet,  le 
défenseur  des  noirs,  et  un  prêtre  catholique,  le  Pèie  Robert 
Hardy,  les  ayant  visités  à  bord,  les  trouvèrent  entassés  dans 
les  cales  et  sur  les  ponts,  manquant  de  bas,  de  chemises,  de 
couvertures  et  autres  choses  nécessaires.  On  fit  circuler  une 
pétition  adressée  «  à  la  charité  publique  »  ;  1  extrait  de  la  liste 
suivante  montre  de  quelles  misérables  épaves  humaines  il 
s’agissait  : 

«  Veuve  Landry,  aveugle  et  malade  ;  sa  fille  Bonny  (?), 
cancer  à  la  poitrine  ;  veuve  Séville  (?),  toujours  malade  ;  Anne 
Leblanc,  vieille  et  malade  ;  veuve  Leblanc,  folle  et  malade  ; 
deux  enfants  orphelins  de  Philippe  Melanson  ;  trois  enfants 
orphelins  de  Jean  Bujault,  dont  l’aîné  malade  ;  un  garçon  tou 
et  une  fille  bègue  ;  un  enfant  de  Baptiste  Galcrne,  fou  Joseph 
Vincent,  poitrinaire;  veuve  Gautreau,  malade  avec  un  peu 
enfant  ;  Joseph  Benoît,  vieux  et  malade  ;  Pierre  Bressy  (?), 
infirme  par  suite  d’une  hernie  ;  Pierre  Vincent  et  sa  femme 
malades,  avec  trois  enfants,  dont  un  très  jeune,  etc.  » 

Il  y  a  lieu  de  croire  que  nombre  de  ces  prétendues  veuves 
et  de  ces  prétendus  orphelins  n’étaient  que  de  malheureux 


118 


L’EXIL 


êtres  séparés  des  leurs  et  que  plusieurs  malades  et  plusieurs 
fous  ne  devaient  leur  maladie  et  leur  folie  qu’à  l’excès  de  leurs 
maux  en  ces  lugubres  circonstances.  A  partir  du  24  novembre, 
on  se  décida  à  les  débarquer  peu  à  peu  ;  d’aucuns  restèrent 
trois  mois  sur  leurs  pontons.  On  en  installa  au  lazaret  de 
Province- Island.  La  mortalité,  due  en  partie  à  la  petite  vérole, 
fut  effroyable  :  des  454  leur  nombre  tomba  rapidement  à  217. 
Pareille  détresse  les  fit  prendre  en  pitié  :  on  veilla  pendant 
deux  mois  à  leurs  plus  urgents  besoins,  mille  livres  furent 
dépensées  de  décembre  1755  à  mars  1756.  En  février,  les  sur¬ 
vivants  adressèrent  à  l’Assemblée  législative  un  très  digne 
message  pour  lui  exprimer  leur  reconnaissance  et  pour  se 
disculper  des  funestes  calomnies  répandues  par  la  circulaire 
de  Lawrence  et  par  la  presse  locale. 

«  Béni  soit  Dieu  que  notre  destin  fut  d’être  envoyés  en  Pen- 
sylvanie  où  l’on  nous  a  secourus  en  nos  besoins,  où  nous  avons 
été  à  tous  égards  accueillis  avec  une  bienveillance  et  une  charité 
chrétienne  !  Qu’il  me  soit  permis  d’ajouter  que,  malgré  les  soup¬ 
çons  et  les  peurs  que  bien  des  gens  manifestent  à  notre  égard, 
comme  si  nous  étions  un  peuple  dangereux,  se  souciant  peu  de 
violer  ses  serments,  le  temps  prouvera  qu’il  n’en  est  rien.  Non  ; 
la  misérable  situation  dans  laquelle  nous  nous  trouvons  est  une 
preuve  évidente  que  tout  cela  est  sans  fondement  et  ne  peut 
qu’aggraver  les  malheurs  d’un  peuple  déjà  trop  malheureux  ; 
car,  si  nous  avions  des  sentiments  si  pervers,  nous  aurions  pu 
facilement  éviter  une  déchéance  si  lamentable  ;  privés  de  moyens 
d’existence,  bannis  de  notre  pays,  réduits  à  vivre  de  charités 
sur  une  terre  étrangère  ;  et  rien  que  pour  avoir  refusé  de  prêter 
un  serment  que  la  religion  chrétienne  nous  interdit  absolument 
de  violer,  une  fois  prêté,  serment  que  nous  ne  pouvions  prêter 
sans  nous  exposer  à  plonger  nos  épées  dans  la  poitrine  de  nos 
parents  et  de  nos  amis.  »  (Signé,  Jean-Baptiste  Galerne,  jan¬ 
vier  1756.  Ed.  Richard,  Acadia,  vol.  Il,  App.). 

Malheureusement,  la  charité  des  quakers  ne  fut  pas  de 
longue  durée.  Le  20  février  fut  votée  une  loi  qui,  mise  à  exécu¬ 
tion  le  5  mars,  amena  la  dispersion  des  malheureuses  familles 
dans  cinq  comtés  de  la  Pensylvanie  \  le  18  janvier  de  l’année 
suivante,  cette  loi  fut  aggravée  d’une  autre,  qui,  tout  en  met¬ 
tant  à  la  charge  de  la  province  vieillards,  infirmes  et  malades, 
ordonna  que  les  mineurs  fussent  placés  en  apprentissage! 
c  est-à-dire  enlevés  à  leurs  parents  et  livrés  à  l’exploitation 
des  particuliers.  «  D’aucune  mesure,  dit  W.  Reed,  les  exilés 


AUX  COLONIES  ANGLAISES  119 

ne  se  plaignirent  plus  hautement  ».  Vainement,  ces  malheu¬ 
reux  adressèrent  pétition  sur  pétition. 

«  Les  misères  que  nous  avons  endurées  sont  presque  inexpri¬ 
mables.  dit  l’une  d’elles,  très  noble  et  très  émouvante,  adressée 
à  Sa  Majesté  Britannique  ;  étant  réduits  à  peiner,  à  travailler 
de  force  sous  un  climat  du  Midi,  si  contraire  à  notre  tempé¬ 
rament  que  la  maladie  a  empêché  la  plupart  d’entre  nous  de 
procurer  à  leurs  familles  la  nourriture  nécessaire  ;  aussi  som¬ 
mes  nous  menacés,  —  et  c’est  là,  à  notre  avis,  le  comble  de  nos 
peines,  —  de  voir  nos  enfants  arrachés  de  force  à  nos  bras  et 
livrés  par  contrat  à  des  étrangers  et  exposés  à  des  maladies 
contagieuses  inconnues  en  notre  pays  natal.  Après  le  bien-être 
et  l’abondance  dont  nous  avons  joui,  notre  condition  n’en 
est  que  plus  lamentable.  Nous  avons  déjà  vu  en  cette  province 
de  Pensylvanie  périr  de  misère  et  de  maladies  diverses  deux 
cent  cinquante  de  nos  gens,  c’est-à-dire  plus  de  la  moitié  de 
ceux  qui  débarquèrent  ici.  En  cette  grande  détresse  et  misère, 
nous  n’avons,  à  part  Dieu,  que  Votre  Majesté  vers  qui  tourner 
des  regards  d’espoir  en  vue  de  notre  soulagement  et  de  la  répa¬ 
ration  des  torts  qui  nous  ont  été  causés.  » 

A  l’Assemblée  législative,  ils  demandèrent  le  27  août  1756 
que,  si  on  ne  voulait  pas  les  laisser  rejoindre  leurs  compa¬ 
triotes  ou  passer  en  territoire  français,  comme  on  le  leur  avait 
dit,  on  les  traitât  du  moins  en  prisonniers  de  guerre,  «  ainsi 
que  le  leur  avait  promis,  assuraient-ils,  Lawrence  devant  le 
Conseil  de  Sa  Majesté  »  à  Halifax.  «  Si  nos  femmes  et  nos 
enfants  doivent  périr  sous  nos  yeux,  n’aurait-il  pas  mieux  valu 
pour  nous  mourir  au  pays  natal  ?  »  Ce  strict  droit  à  1  alimen¬ 
tation  (une  livre  de  pain  et  une  demi-livre  de  viande  par  jour), 
on  le  leur  refusa  ;  mais  on  ne  les  en  garda  pas  moins  captifs,  à 
titre  de  «  sujets  de  la  Grande-Bretagne  ».  et  l’on  ordonna 
même  une  dispersion  plus  complète  aussi  loin  de  la  frontière 
que  possible  (2  sept.  1756).  Or  les  administrateurs  des  cantons 
ruraux  refusèrent  de  les  recevoir  ;  et  tels  étaient  les  préjugés 
à  leur  égard  que  ceux-là  même  qui  voulaient  travailler  ne 
trouvèrent  pas  d’emploi.  Ils  étaient  donc  condamnés  à  voler 
ou  à  mourir  de  faim  :  «  Beaucoup  d’entre  eux,  dit  le  commis¬ 
saire  W.  Griffiths  (octobre  1756),  n’ayant  eu  de  pain  ni  de 
viande  depuis  des  semaines,  en  ont  été  réduits  à  grapiller  et 
à  dérober  pour  se  procurer  leur  subsistance  ».  Alors,  on  les 
parqua  à  Philadelphie  dans  de  misérables  huttes  de  bois, 
Neutral  Huts,  oü  de  nouvelles  maladies  les  décimèrent.  Le 


120 


L’EXIL 


3  mars  1757,  l’Assemblée  législative  ordonna  des  secours  pour 
les  empêcher  de  mourir  d’inanition. 

Vint  alors  à  passer  un  grand  personnage  anglais,  Lord  Lou- 
don,  commandant  en  chef  des  forces  britanniques  :  ce  fut 
l’occasion  d’ovations,  de  réjouissances,  de  banquets  où  natu¬ 
rellement  nos  pauvres  gens  n’eurent  aucune  part.  Ils  crurent, 
toutefois,  cette  occasion  bonne  pour  adresser  une  nouvelle 
pétition  à  ce  fastueux  représentant  de  Sa  Majesté  Britan¬ 
nique.  «  Je  la  renvoyai,  déclare  le  noble  Lord,  en  disant  que 
je  ne  voulais  recevoir  des  sujets  du  roi  que  des  requêtes  rédi¬ 
gées  en  anglais.  »  Or,  les  malheureux  affamés  ne  connais¬ 
saient  que  le  français.  Le  héros  de  1’  «  expédition  aux  choux  », 
comme  on  dénommait  Loudon,  eût  bien  dû  apprendre,  outre 
cette  langue,  l’art  militaire,  le  courage  et  l’honnêteté  qu’on 
lui  reproche  d’avoir  lamentablement  ignorés.  Bien  pis  :  sur  la 
dénonciation  de  l’infâme  Pichon,  le  traitre  de  Beauséjour 
qu’on  retrouve  ici  vivant  du  fruit  de  ses  nouvelles  trahisons 
(car  il  se  faisait  passer  auprès  de  ses  compatriotes  pour  un 
pauvre  officier  français  prisonnier  comme  eux),  les  cinq  der¬ 
niers  notables  acadiens  :  J. -B.  Galerne  dont  on  a  pu  apprécier 
le  beau  et  noble  langage,  Charles  Blanc,  J.  Landry,  Ph.  Me- 
lanson,  P.  Bujault,  furent  arrêtés  «  comme  gens  mal  inten¬ 
tionnés  »  et  embarqués  sur  des  vaisseaux  de  guerre,  ces  bagnes 
d’alors.  Pour  comble,  dit  Haliburton  (I,  182),  afin  de  se 
débarrasser  de  ces  restes  d’un  troupeau  si  récalcitrant  à  la 
mort,  on  proposa  de  les  mettre  en  vente  comme  esclaves. 
Après  l’embarquement,  de  leurs  derniers  porte-parole,  les 
Acadiens  n’eurent  plus  de  voix,  plus  de  pétitions,  plus  de 
plaintes  :  il  ne  leur  restait  plus  qu’à  mourir  en  silence. 

Un  Comité  de  la  Chambre,  désigné  pour  trouver  «  le  meilleur 
moyen  de  diminuer  leurs  dépenses  »,  déclare  le  26  février  1761  : 
«  les  récentes  dépenses  extraordinaires...  sont  dues  à  la  maladie 
générale  qui  sévit  parmi  eux...,  à  l’entretien  des  veuves  indi¬ 
gentes,  des  orphelins  et  des  vieillards  décrépits...  ;  à  un  certain 
nombre  d’enfants  qu’à  cause  de  leur  religion  ils  n’ont  pas  voulu 
malgré  la  loi  livrer  en  apprentissage  ».  Comme  on  leur  dit  que 
<i  ces  lois  avaient  été  conçues  dans  un  esprit  de  charité  envers 
eux,  ils  supplièrent  le  gouvernement  de  leur  laisser  leurs 
enfants,  d’autant  que  les  quelques-uns  d’entre  eux  qui  se 
trouvaient  en  des  familles  protestantes  étaient  bientôt  déta- 


AUX  COLONIES  ANGLAISES  121 

chés  d’eux  au  point  de  devenir  comme  des  étrangers...  Quoique 
très  désireux  de  retourner  en  Nouvelle  Écosse  pour  s’y  réta¬ 
blir,  [conformément  à  une  pétition  adressée  à  Sa  Majesté 
britannique],  ils  demandent  à  être  envoyés  en  France  ou  n’im¬ 
porte  où  plutôt  que  d’être  séparés  de  leurs  enfants  ».  Bien  que 
le  comité  soit  d’avis  que  ce  placement  obligatoire  des  enfants 
soit  la  mesure  la  plus  économique,  il  n’en  recommande  pas 
moins  «  le  maintien  des  subventions  charitables  pendant 
quelques  mois  encore,  vu  que  nombre  de  leurs  hommes  actifs 
ont  rendu  de  grands  services  dans  le  voisinage  durant  la 
récente  pénurie  de  main-d’œuvre  ».  Le  dernier  document 
anglais  qui  concerne  les  Acadiens  de  Pensylvanie  est  le  mé¬ 
moire  d’un  croque-morts  :  il  réclame  en  1766  le  paiement 
arriéré  de  «  onze  nouveaux  cercueils  fournis  pour  l’ensevelisse¬ 
ment  de  Français  neutres  ». 

Vraiment,  de  la  part  des  quakers  de  la  Cité  des  Amis,  parmi 
lesquels  se  trouvait  alors  Franklin  lui-même,  de  la  part  de  ces 
quakers,  si  mal  à  propos  vantés  par  Vigny  et  tant  d’autres, 
on  eût  pu  s’attendre  à  moins  d’inhumanité  consciente  et 
prolongée.  Aussi,  lorsqu’en  1763  se  répandit  le  bruit  que  «  Sa 
Majesté  très  chrétienne  allait  les  retirer  de  l’esclavage  »,  les 
383  Acadiens  de  Philadelphie  furent,  de  tous  les  exilés  d’Amé¬ 
rique,  les  premiers  à  signer  la  pétition  de  «  délivrance  ». 
«  Nous  avons  toujours  désiré,  depuis  que  les  Anglais  nous  ont 
retiré  nos  terres,  passer  en  France  ou  en  quelqu’une  des  colo¬ 
nies  françaises,  à  cette  fin  que  nous  puissions  jouir  de  toutes 
les  libertés  de  notre  religion.  Nous  n’avons  rien  autre  chose  à 
désirer  des  bontés  de  notre  Souverain  que  la  délivrance...  avec 
toute  la  dépêche  possible  ».  Les  malheureux  ne  l’obtinrent 
pas,  pas  plus  que  leurs  compatriotes  des  autres  colonies  bri¬ 
tanniques  :  la  politique  anglaise  s’y  opposa.  «  Ces  pauvres 
fugitifs  catholiques  moururent  dans  leur  foi,  conclut  William 
Reed.  Persécutés  et  exilés,  ils  ne  la  préservèrent  que  plus 
pieusement  en  leur  sein.  Ils  moururent,  le  cœur  brisé  ;  et  la 
honte  de  leur  agonie  souille  le  nom  anglais.  » 

Or,  une  dizaine  d’années  plus  tard,  passèrent  en  cette  même 
ville,  au  milieu  d’acclamations  retentissantes,  les  frères  de 
ces  mêmes  victimes  de  la  malveillance  publique,  les  compa¬ 
gnons  de  la  Fayette  et  de  Rochambeau,  accourus  pour  la 
défense  d’autres  colons  que  soulevait  une  oppression  britan- 


122 


L’EXIL 


nique  infiniment  moins  injuste  et  moins  douloureuse  que  celle 
que  subirent  les  Acadiens.  Que  put-on  bien  dire  à  ces  Fran¬ 
çais,  lorsque,  dans  le  cimetière  de  Pottefs  Field,  ils  lurent, 
comme  le  fit  plus  tard  Longfellow,  sur  de  petites  croix  de  bois 
les  noms  de  tant  de  compatriotes  morts  en  exil  ?... 

Aux  pierres  des  tombeaux  leur  histoire  est  écrite, 

a  dit  le  poète  américain.  Non  ;  elle  n’est  pas  même  écrite  sur 
la  pierre  immortelle  ;  elle  ne  vit  que  sur  la  page  fragile  des 
livres  et  dans  la  mémoire  trop  oublieuse  des  hommes. 


Sources  et  autres  références  : 

Arch.  Nat.  —  Colonies,  Série  B.  vol.  116,  f.  66  ;  vol.  117,  ff.  454,  471, 
407. 

Arch.  Min.  Aff.  étr.  —  Corresp.  pol.  Angleterre.  Vol.  440,  ff.  208-218 
et  suiv.  ;  vol.  450,  ff.  436-44  ;  vol.  451,  ff.  63,  76,  123,  208  ;  vol.  452, 
f°  322. 

Arch.  Vaticana.  —  Nunziatura  de  Fiandra.  Vol.  135.  Ff.  ;  fol.  208. 

Brilish  Muséum.  —  Mss.  Add.  19.071  (déposit.  de  Fraser,  de  Mirami- 
chi). 


Arch.  Canada.  -  Rapport  1894  (doc.  angl.  relat.  à  Nouv.  Ec.),  pp.  229- 
269  ;  rapport  1905,  n-139,  317-319  ;  rapport  1910,  89  ;  rapport  1911,  618. 

Journal  of  the  Votes  and  Proceedings  of  the  General  Assemblu  of  the 
Colony  of  New- York-,  vol.  II. 

Canada  français.  —  Vol.  II,  1889,  p.  138.  Lawrence  to  sovernor  of 
New- York  (5  july  1756). 

William  Reed.  —  The  French  neutrals  in  Pennsylvania  (Massachu¬ 
setts  historical  Society,  1856). 

Th.  Akins.  —  Sélections  of  Nova  Scotia  Archives,  op.  cit.,  II  et  III 
0  RlArR*??ARD-  ~  Acadie  (éd.  H.  d’Arles),  III,  247-264,  275  et  suiv., 
371-475-48o. 

Stevens.  —  Hislory  of  Georgia,  vol.  I. 

John  Herbin.  —  History  of  Grand  Pré.  —  Saint  John,  N.  B.  1920 
ch.  XI.  ’ 

Gilmary  Siiea.  —  The  Calholic  Church  in  Colonial  Dans.  New- York 
1886,  vol.  I,  livre  IV,  ch.  iv. 

Abbé ^  Robin.  —  Nouveau  voyage  dans  l’Amérique  septentrionale. 


J 


CHAPITRE  XIX 


EN  NOUVELLE  ANGLETERRE 

(1755-1768) 

Puritanisme  sans  cœur  ni  honneur. 


Ies  plus  malheureux  de  tous  les  déportés  acadiens  furent 
ceux  de  la  Nouvelle  Angleterre,  tant  était  grande  la 
haine  des  farouches  puritains  pour  tout  ce  qui  était 
catholique  et  français.  Une  loi  du  pays  n’interdisait-elle  pas, 
sous  peine  de  mort,  à  tout  papiste  de  mettre  le  pied  sur  le 
sol  américain  ?  et  voilà  que  l’asile  des  «  saints  »  se  trouvait 
envahi  par  cette  engeance  catholique  !  Quatre  volumes  des 
archives  du  Massachusetts,  en  partie  cités  pans  le  Rap¬ 
port  1905  (II,  139-197)  des  Archives  du  Canada  et  dans  l’ar¬ 
ticle  de  Pascal  Poirier  (Soc.  Roy.  Can.,  1908,  I,  125-180),  sont 
remplis  de  documents  officiels  relatant  l’inénarrable  infortune 
de  ces  martyrs  d’une  religion  et  d’un  patriotisme  également 
respectables. 

Lorsqu’aux  derniers  jours  d’octobre  1755  les  vingt-quatre 
navires  bondés  de  familles  exilées  furent,  au  sortir  de  la  Baie 
Française,  assaillis  par  une  formidable  tempête,  six  d’entre 
eux,  à  destination  des  Colonies  du  Sud,  durent  se  réfugier  à 
Boston  pour  réparer  les  avaries.  La  commission  de  l’Assemblée 
législative,  chargée  de  les  examiner,  constate  le  5  novembre  : 
«  Ces  navires  sont  trop  remplis  ;  les  vivres  sont  insuffisants  : 
une  livre  de  bœuf,  cinq  livres  de  farine  et  deux  livres  de  pain 
par  personne  pour  une  semaine.  Ces  rations  ne  permettent  pas 
d’atteindre  les  ports  assignés,  surtout  en  cette  saison  de  l’an¬ 
née.  En  outre,  l’eau  est  très  mauvaise.  »  Le  rapport  détaillé 
révèle,  en  effet  que,  pour  une  jauge  de  485  tonneaux,  il  y  avait 
1.077  passagers,  soit  107  de  plus  que  n’en  comportaient  les 


124 


L’EXIL 


prescriptions  même  de  Lawrence,  et  qu’à  bord  du  Dolphin 
et  du  Davis  en  particulier  «  40  passagers  gisaient  sur  le  pont  ». 
Le  7  novembre,  la  commission  déclare  «  nécessaire  d’en  débar¬ 
quer  un  certain  nombre,  afin  qu’il  n’en  restât  que  le  nombre 
réglementaire  de  deux  par  tonneau.  L’honorable  Benjamin 
Green,  d’Halifax,  promit  de  régler  l’affaire  avec  les  capitaines 
des  navires.  »  Ainsi  allégée  de  ses  moribonds,  la  funèbre 
flotille  reprit  le  chemin  des  sinistres  plantations. 

Avant  même  qu’elle  n’eût  son  contingent,  cette  colonie  de 
Massachusetts,  qui  avait  tant  fait  pour  amener  et  opérer  la 
déportation,  se  montra  alarmée  des  conséquences  qui  en  résul¬ 
taient  pour  elle.  Les  plaintes  des  autorités  furent  transmises 
par  Thomas  Hancock  à  Lawrence,  qui  répondit  le  10  sep¬ 
tembre  : 

«  Sûrement  j’aurais  plus  tôt  informé  votre  Gouvernement 
de  la  destination  des  habitants  français  s’il  n’avait  été  indis¬ 
pensable  qu’elle  restât  secrète  le  plus  longtemps  possible, 
au  moins  pour  les  habitants,  vu  que  le  Conseil  de  Sa  Majesté 
craignait  qu’en  l’apprenant  ils  ne  prissent  quelque  décision 
extraordinaire  qui  eût  créé  de  grandes  difficultés  au  Gouver¬ 
nement.  En  faisant  la  répartition,  le  Conseil  a  pris  toutes  les 
précautions  possibles  pour  rendre  la  vôtre  aussi  facile  que  le 
permet  la  nature  de  cette  opération.  Je  crois  que  vous  aurez 
très  peu  de  vieillards,  si  même  vous  en  avez.  Quant  aux  enfants, 
s’ils  sont  d’abord  un  peu  coûteux,  il  vous  sera  plus  facile,  à 
mesure  qu’ils  grandiront,  d’en  faire  de  bons  sujets.  »  (New 
England  Regislcr,  janvier  1876,  CVXII,  p.  17.) 

Rien  ne  prouve  mieux  que  cette  lettre  les  mobiles  qui  gui¬ 
dèrent  les  organisateurs  de  cette  sinistre  opération  :  la  peur 
et  le  profit.  Mais  cette  peur  et  ce  profit  n’exerçaient  pas  la 
même  influence  sur  les  autorités  civiles  des  autres  colonies, 
dont  les  intérêts  et  sentiments  étaient  différents.  Le  même 
lieutenant-gouverneur  Sp.  Phips,  qui  le  20  août  1755  écrivait 
au  colonel  Monckton  :  «  J’estime  sage  la  précaution  que  prend 
votre  gouvernement  d’enlever  de  la  province  les  habitants 
français  »,  écrit  maintenant  (19  novembre  1755)  au  gouverneur 
du  New  Hampshire  : 

«  Cette  province  [de  Massachussetts],  au  lieu  d’en  avoir 
1.000,  aura  2.000  personnes  à  elle  envoyées,  outre  les  30  familles 
de  Chignectou  ;  [sans  doute,  celles  du  convoi  précédent  qui 
faisaient  surnombre].  Le  capitaine  Shirley  est  fort  en  peine  que 


EN  NOUVELLE  ANGLETERRE  125 

faire  de  cet  excédent  et  présume  qu’une  partie  pourrait  être 
envoyée  dans  votre  province  sans  inconvénient  pour  elle.  » 

«  Bien  sûr,  écrit  Shirley  au  même  (24  nov.),  vous  n’êtes  pas 
insensible  aux  dangers  que  vont  courir  ces  pauvres  malheureux 
ballottés  à  New-York,  à  Philadelphie,  en  Virginie,  en  Caroline, 
etc...  en  cette  tardive  saison  de  l’année.  [Quelle  hypocrisie 
en  cette  feinte  sensiblerie,  si  l’on  songe  que  ce  même  Shirley 
avait  été  le  plus  impitoyable  instigateur  et  exécuteur  de  la 
criminelle  déportation  ![  Je  vous  demande  la  faveur  de  me 
faire  savoir  quelle  proportion  vous  croyez  pouvoir  en  prendre, 
afin  que  je  puisse  plus  facilement  décider  comment  disposer 
d’eux.  »  Mais  le  comité  de  l’Assemblée  législative  du  New 
Hampshire,  réuni  dès  le  27  novembre,  répondit  le  19  décembre  : 

«  Nous  sommes  d’avis  qu’il  ne  serait  pas  dans  l’intérêt  de  Sa 
Majesté  de  recevoir  aucun  desdits  Français  en  ce  gouvernement 
qui  présente  une  longue  frontière,  dont  la  population  est  clair¬ 
semée  et  qui  se  trouve  si  proche  des  établissements  français 
et  indiens  que  les  conséquences  en  seraient  dangereuses  pour 
la  province  de  Sa  Majesté.  » 

De  pareille  réponse,  Phips  et  Shirley  durent  être  fort  marris, 
et  la  pauvre  province  du  Massachusetts  eut  à  se  tirer  seule 
d’affaire  avec  ce  lot  d’indésirables  que  lui  amenait  sa  politique 
à  courte  vue.  Vers  les  premiers  jours  de  décembre  arrivèrent 
les  premières  victimes  de  son  fanatisme  politique  et  religieux. 
Or,  l’Assemblée  législative  de  Boston  dont  les  incitations  et 
encouragements,  dont  les  contributions  même  en  argent  et  en 
troupes  avaient  tant  fait  pour  lui  créer  ces  nouvelles  charges, 
n’entendit  nullement  en  assumer  la  responsabilité  financière. 
Elle  décida  dès  le  16  septembre  que  «  les  habitants  français  ne 
seraient  admis,  puisqu’ils  ne  pouvaient  en  cette  saison  pour¬ 
voir  à  leurs  besoins,  qu’à  condition  que  le  gouvernement  de 
la  Nouvelle  Écosse  rembourserait  toutes  dépenses  occasion¬ 
nées  par  eux  »  ;  elle  pria  donc  Son  Excellence  [de  Nouvelle 
Écosse]  de  couvrir  tous  les  frais  d’entretien  «  tant  pour  ceux 
qui  étaient  déjà  arrivés  que  pour  ceux  qu’on  annonçait  en¬ 
core  ».  Évidemment  Lawrence,  qui  ne  s’attendait  à  rien  de  tel, 
dut  trouver  cette  note  amère.  Eh  quoi  !  abandonné  de  ses 
complices  en  ce  quart  d’heure  de  Rabelais  !  Mais  plus  amer 
encore  fut  le  sort  de  ces  malheureux  déportés  :  en  plein  hiver, 
à  bord  de  leurs  bateaux  encombrés,  ils  durent  vainement 
attendre  que  l’une  ou  l’autre  colonie  persécutrice  voulût  bien 
soulager  leurs  misères.  Un  futur  gouverneur  de  la  province, 


126 


L’EXIL 


Thomas  Hutchinson,  «  informé  de  la  profonde  détresse  des 
habitants  français  »,  alla  visiter  l’un  des  bateaux  : 

«  Il  trouva  plusieurs  des  passagers  en  train  de  mourir  des 
souffrances  qu’ils  avaient  endurées  ;  entre  autres,  une  veuve 
respectable  et  âgée,  gravement  malade  depuis  quinze  jours, 
n’avait  pas  reçu  le  moindre  soin.  Il  ordonna  qu’elle  fût  débar¬ 
quée  et  logée  dans  une  de  ses  maisons  et  veilla  à  ce  qu’elle  y 
fût  soignée.  Mais  toutes  ses  attentions  furent  vaines  ;  elle 
mourut  quelques  jours  après.  Avant  de  rendre  le  dernier  soupir, 
elle  me  supplia,  au  nom  de  notre  commun  Sauveur,  d’avoir 
pitié  de  ses  enfants  :  deux  fils,  deux  filles  et  un  petit-fils.  » 

Voilà  à  peu  près  tout  ce  que  les  documents  acadiens  du  Mas¬ 
sachusetts  nous  offrent  en  fait  de  compassion  humaine,  de 
charité  chrétienne  de  la  part  d’un  peuple  qui  s’estimait  «  élu 
de  Dieu  ». 

Le  23  décembre,  le  gouvernement  décide  : 

«  Attendu  qu’un  comité  a  été  chargé  de  disposer  [des  fa¬ 
milles  acadiennes]  de  manière  à  causer  le  moins  de  gêne  possible 
et  que  ce  comité  les  a  réparties  dans  plusieurs  bourgs  où  l’on 
dut  en  prendre  soin  parce  que  plusieurs  déportés  ne  pou¬ 
vaient  pourvoir  à  leurs  besoins,  il  est  décrété  que  les  juges  de 
paix,  les  commissaires  des  pauvres  et  les  adjoints  (selectmen) 
des  différents  bourgs...  ont  droit  et  ordre  d’employer,  d’engager 
par  contrat  (to  bind  ouf  )  ou  d’assister  lesdits  habitants  français, 
comme  s’il  s’agissait  des  habitants  de  cette  province.  » 

Quatre  jours  après  le  gouverneur  précise  :  «  de  manière  à 
encourir  le  moins  de  dépenses  possible  »  et  spécifie  :  «  cette 
admission  des  habitants  français  n’implique  nullement  le 
droit  de  citoyen  dans  les  localités  assignées  ».  Sachons  com¬ 
prendre,  en  effet,  que  les  Acadiens  sont  traités  non  seulement 
en  étrangers,  en  pupilles  de  l’assistance  publique,  liés  par  con¬ 
trats  de  ces  fonctionnaires  municipaux  à  des  maîtres  qu’ils 
ne  connaissent  pas  et  ne  choisissent  pas,  mais  en  captifs  hos¬ 
tiles,  en  ilotes,  par  des  gens  qui  ne  sont  ni  de  leur  race  ni  de 
leur  religion,  qui  détestent  même  leur  race  et  leur  religion, 
qui  ne  comprennent  ni  ne  parlent  leur  langue.  Les  Chambres 
se  plaignaient  à  Shirley  de  la  «  grossière  bigoterie  »  de  ces 
catholiques  dont  «  le  loyalisme  leur  semblait  suspect.  » 

La  peur  feinte  ou  réelle  qu’inspiraient  ces  malheureux  était 
telle  que  les  habitants  de  Charleston  adressèrent  au  gouverne- 


EN  NOUVELLE  ANGLETERRE  127 


ment  une  pétition  pour  demander  l’éloignement  de  31  Aca¬ 
diens,  parce  qu’en  faisant  sauter  la  poudrière,  ils  pourraient 
détruire  la  ville  ;  et,  docile,  le  gouverneur  ordonna  leur  trans¬ 
fert  en  d’autres  lieux,  «  vu  que  leur  séjour  à  Charleston  met  en 
danger  la  sécurité  de  toute  la  province».  Du  reste,  ces  papistes 
français,  que  la  circulaire  de  Lawrence  déclarait  traîtres  et 
parjures,  étaient  tenus  par  les  puritains  de  Nouvelle  Angle¬ 
terre  comme  capables  de  tout  maléfice  et  coupables  de  tous  les 
crimes  dont  les  auteurs  restaient  inconnus.  En  dépit  de  cette 
prévention,  on  n’a  jamais  pu  relever  un  seul  crime,  un  seul 
délit  qui  leur  fût  vraiment  imputable.  Malgré  toutes  les  pro¬ 
vocations,  ils  restèrent  au  milieu  de  leurs  nouveaux  oppres¬ 
seurs  aussi  honnêtes  qu’au  pays  natal. 

Lorsqu’au  printemps  de  1756  arrivèrent  sur  une  goélette 
d’Apthorp  et  Hancock  les  72  prisonniers  que  Prebble  avait 
faits  au  Cap  de  Sable,  il  y  eut  grand  émoi  à  Boston.  Capi¬ 
taines  et  caboteurs,  marins  et  pêcheurs  qu’ils  avaient  sou¬ 
vent  secourus  et  même  sauvés  en  ces  parages  dangereux  pen¬ 
chaient  pour  des  mesures  humaines  ;  mais  les  politiciens, 
poussés  par  les  fanatiques,  voulaient  à  tout  prix  le  renvoi  de 
cette  nouvelle  cargaison  d’êtres  à  charge  et  odieux.  Après 
d’orageuses  délibérations,  il  fut  décidé  à  la  Chambre  de  se 
conformer  au  conseil  perfide  de  Lawrence,  de  les  expédier  en 
Caroline  du  Sud  (8  mai  1756).  Le  capitaine  Church  du  Léopard 
reçut  donc  d’Apthorp  et  Hancock  l’ordre  de  transporter  de 
Boston  en  Caroline  du  Nord  les  habitants  du  Cap  de  Sable 
que  refusait  le  gouvernement  de  Massachusetts.  «  Le  gouver¬ 
neur  Dobbs,  de  la  Caroline  du  Nord,  vous  paiera  10  sh.  6  d. 
par  tonne  et  par  mois  à  partir  de  la  livraison,  «  delivery  ».  [Ne 
croirait-on  pas  qu’il  s’agit  d’une  cargaison  de  marchandise?] 
Si  le  gouverneur  Dobbs  ne  veut  pas  les  recevoir,  conformez- 
vous  à  ses  ordres  pour  toute  mesure  ultérieure.  »  ( New  En- 
gland  Regisler,  janvier  1876).  Mais,  quand  les  malheureux 
virent  en  quelle  embarcation  infecte  on  voulait  les  transporter 
vers  cette  terre  meurtrière,  ils  se  révoltèrent,  s’emparèrent 
des  chaloupes  et  descendirent  à  quai.  «  Au  reçu  de  cet  ordre, 
certifie  le  capitaine  Church,  s’éleva  parmi  les  habitants  français 
une  grande  «  dissension  »  ;  ils  se  soulevèrent,  passèrent  de 
force  sur  le  rivage  avec  leurs  bagages,  déclarant  qu’ils  souf¬ 
friraient  plutôt  la  peine  de  mort  sur  le  quai  de  Boston  que 


128 


L’EXIL 


d’être  portés  en  Caroline  du  Nord,  mais  qu’ils  ne  demandaient 
pas  mieux  que  d’être  envoyés  dans  le  Nord  ou  de  rester  en 
cette  province  pour  y  gagner  leur  vie  ».  Les  malheureux  ne  se 
doutaient  pas  que  l’exploitation  des  puritains  ne  valait  guère 
mieux  que  l’esclavage  nègre  dans  les  rizières  de  Caroline.  Nou¬ 
velles  délibérations  de  la  Chambre  alarmée  ;  elle  accepte  pro¬ 
visoirement  (14  mai)  de  les  maintenir  quatorze  jours  à  quai 
aux  frais  de  Hancock  ;  enfin  on  se  décide,  conformément  à  la 
pétition  des  intéressés  et  à  l’intervention  de  Hancock,  à  les 
distribuer  par  petits  groupes  dans  les  petites  villes  maritimes 
de  Plymouth,  Gloucester,  etc...  La  bonne  foi  puritaine  ne 
devait  pas  les  y  tolérer  longtemps.  En  attendant,  une  loi  fut 
votée,  interdisant  désormais  de  «  débarquer  aucun  Français 
neutre  sur  le  territoire  du  Massachusetts.  »  Aussi,  lorsqu’en 
1762  le  maladroit  successeur  de  Lawrence,  Belcher,  s’avisa 
d’expédier  à  Boston  une  nouvelle  fournée  de  1.500  Acadiens, 
les  cinq  goélettes  furent  prestement  renvoyées  à  Halifax  pour 
la  grande  fureur  du  Gouverneur  et  de  ses  acolytes,  pour  le 
grand  malheur  de  ces  parias  dont  personne  ne  voulait,  pas 
même  l’Angleterre.  Dans  le  comté  d’York  (de  l’État  actuel 
du  Maine),  en  juillet  1760,  furent  répartis  67  Acadiens,  presque 
tous  de  Nantucket,  à  raison  de  6  à  12  par  groupement. 

Du  millier  d’Acadiens  alors  débarqués  dans  le  Massachu¬ 
setts  par  des  bateaux  venus  à  des  dates  différentes,  un  si 
grand  nombre  se  trouvaient  disséminés  qu’il  en  résultat  un 
perpétuel  va-et-vient  de  pères,  de  maris,  d’enfants  en  quête 
de  leurs  fils  et  de  leurs  filles,  de  leurs  femmes,  de  leurs  parents  ; 
car  lettres,  notes  et  circulaires  parcouraient  en  vain  le  pays. 
Pour  remédier  à  cet  état  d’agitation  angoissante,  le  Gouverne¬ 
ment  ne  trouva  rien  de  mieux,  le  20  avril  1756,  que  de  confiner 
les  déportés  français  dans  les  limites  de  leurs  bourgades. 
«  S’ils  sont  appréhendés  sans  passeports  en  dehors  de  ces 
limites,  ils  seront,  pour  une  première  offense,  passibles  d’em¬ 
prisonnement  ;  s’ils  sont  pris  en  faute  une  seconde  fois,  ils 
paieront  une  amende  pouvant  s’élever  à  dix  shillings  ou  rece¬ 
vront  en  public,  qu’ils  soient  hommes  ou  femmes,  jusqu’à 
dix  coups  de  fouet  chacun  ».  Le  28  août  1756,  aggravation  des 
peines  :  toute  personne  sera  libre  d’arrêter  les  délinquants  ; 
les  frais  d’arrestation,  de  procès,  de  châtiment  et  de  transfert 


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LA  NOUVELLEf/jANGLETERRE 
vers  1775 


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EN  NOUVELLE  ANGLETERRE  129 

seront  à  leur  charge.  Les  coupables  seront  mis  au  pilori  pour 
un  espace  de  trois  heures  ;  les  coups  de  fouet  seront  appliqués 
à  nu  sur  le  dos.  En  août  1757,  après  la  prise  du  Fort  William- 
Henry  par  les  Français,  nouvelle  aggravation  de  sévérité  : 

«  Vous  êtes  requis,  est-il  dit  aux  shérifs,  d’exercer  la  plus  stricte 
surveillance  sur  les  habitants  français,  de  faire  rigoureusement 
observer  les  lois  qui  les  concernent,  de  faire  incarcérer  chacun 
de  ceux  qui  les  transgresseront.  Tout  citoyen  est  requis  de  vous 
assister  dans  l’exercice  de  vos  fonctions  ».  Voilà  donc  les 
Acadiens  exposés  aux  suspicions,  menacés  des  excès  de  zèle, 
livrés  aux  brutales  interventions  du  premier  venu.  Les  voilà 
attachés  à  la  glèbe  comme  les  serfs  du  moyen-âge,  ou  plutôt 
comme  les  nègres  des  plantations  du  Sud.  Et  dire  que  les  gens 
de  la  Nouvelle  Angleterre  se  vantaient  en  leur  code  (article  91) 
qu’il  n’y  aurait  jamais  en  leur  colonie  ni  servage,  ni  esclavage, 
ni  vilainage,  ni  captivité  d’aucune  sorte  !  en  voilà  pourtant 
que  subissent  d’innocentes  victimes  catholiques  et  fran¬ 
çaises. 

Parmi  les  déportés  «  liés  par  contrat  »  à  des  maîtres  anglais 
se  trouvaient  surtout  des  enfants  mineurs,  conformément 
aux  recommandations  de  Lawrence  qui  voulait  faire  d  eux 
de  «  bons  et  utiles  sujets  anglais  ».  On  devine,  sans  parler  de 
la  violation  des  consciences,  à  quelles  sévices  furent  exposés 
les  garçons,  à  quels  abus  les  filles.  Rien  ne  fut  plus  cruel  que 
cet  enlèvement  des  enfants  pour  un  peuple  qui,  jusque  dans 
la  dispersion  de  l’exil,  garda  au  plus  haut  point  le  culte  de  la 
famille.  La  requête  suivante  en  fait  foi  : 

A  Son  Excellence  le  Gouverneur  général  de  la 
province  de  Massachussetts  Bay  et  aux  honorables 
gentilshommes  du  Conseil. 

Nous  avons  pris  la  liberté  de  vous  présenter  cette  requeste, 
vu  que  nous  sommes  en  chagrin  par  rapport  à  nos  enfants. 
La  perte  que  nous  avons  soufferte  de  nos  habitations  et  [le 
fait  d’être]  amenés  ici,  nos  séparations  les  uns  des  autres, 
[ce]  n’est  rien  à  comparer  [au  malheur]  de  prendre  nos  en¬ 
fants  par  force  devant  nos  yeux.  La  Nature  ne  peut  souffrir 
cela.  S’il  était  en  notre  pouvoir  d’avoir  notre  choix,  nous 
choisirions  plutôt  de  rendre  nos  corps  et  nos  âmes  que  d  être 
séparés  d’eux.  C’est  pourquoi  nous  vous  prions  en  grâce...  que 
vous  ayez  la  bonté  d’apaiser  cette  cruauté.  Nous  ne  refusons 
aucunement  de  travailler  pour  l’entretien  de  nos  enfants... 

9 


LAUVRIÈRE.  T.  II 


130 


L’EXIL 


Vous  priant  en  grâce  d’avoir  la  bonté  d’avoir  égard  à  notre 
requeste... 

Vos  très  humbles  et  très  obéissants  serviteurs, 
à  Chelmsford  :  Jean  Lendry. 
à  Oxford  :  Claude  Bennois. 

à  Concord  :  Claude  Le  Blanc,  Charles  Daigue,  Pierre  Le  Blanc, 
à  Worcester  :  Augustin  Le  Blanc, 
à  Andover  :  Jacques  Ebert,  Joseph  Vincent, 
à  Waltham  :  Antoine  Hébert. 

Le  comité  chargé  le  13  avril  1756  d’examiner  cette  péti¬ 
tion 

«  propose  humblement  de  recommander  aux  conseillers  des 
bourgs  et  aux  commissaires  des  pauvres  de  cesser  pour  le  mo¬ 
ment  de  mettre  les  habitants  français  en  service,  de  leur  fournir 
une  maison  pour  chaque  famille  afin  que  ces  familles  puissent 
vivre  ensemble  si  elles  le  désirent,  et  cela  jusqu’à  nouvel  ordre, 
de  procurer  du  travail  à  un  prix  raisonnable  à  ceux  qui  sont  en 
état  de  faire  vivre  leur  famille,  et  de  leur  fournir,  outre  les 
choses  qui  leur  sont  déjà  distribuées,  [outils,  rouets  et  instru¬ 
ments  aratoires],  certains  articles  avec  lesquels  ils  puissent  se 
confestionner  des  vêtements,  etc...  Si  quelques-uns  doivent 
être  mis  en  apprentissage,  deux  juges  de  paix  du  comité  devront 
préalablement  y  consentir.  Tous  devront  être  traités  avec  bonté 
et  humanité.  » 

On  s’imagine  sans  doute  que  pareille  motion  fut  votée  à 
l’unanimité.  Il  n’en  fut  rien  :  au  15  avril,  le  Conseil  l’approuve, 
mais  le  17  la  Chambre  la  rejette.  Les  élus  livraient  ainsi  les 
victimes  jeunes  et  vieilles  à  la  rapacité  et  à  la  brutalité  des 
électeurs.  En  voici  la  preuve  : 

«  Quelque  temps  après  leur  arrivée  à  Boston,  les  pétition¬ 
naires  [Charles  et  Nicolas  Breau]  furent  envoyés  avec  leur 
famille  composée  de  neuf  personnes  au  bourg  de  Hanovre  où 
ils  furent  détenus,  sous  la  surveillance  d’un  nommé  John  Bailey 
dans  la  maison  destinée  aux  déportés.  Pendant  leur  séjour,  ils 
se  sont  efforcés  par  leur  travail,  ainsi  que  leur  autre  frère  et 
leurs  quatre  sœurs,  de  pourvoir  à  leurs  besoins  et  à  ceux  de 
leurs  parents.  Bien  qu’ils  aient  constamment  travaillé,  car  on 
les  employait  à  couper  du  bois,  à  enlever  la  pierre  ou  à  d’autres 
travaux  des  champs,  [rien  que  de  durs  travaux  apparemment], 
ils  n  ont  jamais  reçu  un  liard  et,  pendant  les  quatorze  derniers 
jours,  on  ne  leur  a  distribué  que  très  peu  de  vivres  et  encore 
tous  de  mauvaise  qualité  ;  il  leur  a  été  bien  difficile  de  vivre 
dans  de  pareilles  conditions.  »  —  «  Samedi  dernier  [avril  1756] 
une  vingtaine  d’hommes,  l’air  menaçant,  ont  pénétré  dans 


EN  NOUVELLE  ANGLETERRE  131 


l’habitation  des  pétitionnaires  ;  plusieurs  tenaient  des  cordes  à 
la  main.  Ils  ont  entraîné  sur  une  charrette  le  père  et  la  mère 
des  pétitionnaires,  âgés  de  soixante-quatre  ans,  et  les  ont  em¬ 
menés  dans  un  endroit  inconnu  ;  ils  avaient  préalablement 
attaché  avec  des  cordes  le  pétitionnaire  Nicolas  et  l’un  de  ses 
frères  pour  les  empêcher  de  suivre  leurs  parents  sans  défense. 
Ledit  John  Bailey  tenait  Nicolas  à  la  gorge,  pendant  qu’un 
autre  l’attachait.  » 

Autre  exemple  de  brutalité  :  «  Votre  pétitionnaire,  [Augustin 
Hébert]  qui  réside  actuellement  [octobre  1756]  à  Watertown, 
fut  dernièrement  traité  avec  la  plus  grande  brutalité  par  le 
capitaine  Conligot  :  celui-ci  lui  a  arraché  un  de  ses  enfants,  bien 
que  votre  pétitionnaire  pût,  par  son  travail,  subvenir  à  leurs 
besoins.  Non  content  de  cela,  il  a  tellement  battu  votre  malheu¬ 
reux  pétitionnaire  que  celui-ci  n’a  presque  pas  pu  marcher  pen¬ 
dant  deux  semaines.  «  [Suivent  les  signatures  de  dix  témoins. 

En  présence  de  si  éloquents  documents,  on  ne  peut  vrai¬ 
ment  s’empêcher  de  songer  à  nos  jeunes  fdles  du  Nord  arra¬ 
chées  à  leurs  familles  et  livrées  à  la  bestialité  des  Boches.  Or, 
à  la  date  de  ces  premiers  faits,  la  guerre  n’était  pas  même 
déclarée  entre  la  France  et  l’Angleterre. 

Le  gouvernement  du  Massachusetts  n’avait  pas,  en  effet, 
attendu  la  déclaration  de  guerre  de  l’Angleterre  (7  mai  1756), 
—  celle  de  la  France  ne  date  que  de  juin  — -  pour  éloigner  les 
Acadiens  de  la  côte  et  leur  interdire  tout  commerce  de  mer. 
«  Nulle  personne,  fut-il  décrété  dès  le  20  avril  1756,  ne  pourra 
transporter  un  habitant  de  la  Nouvelle  Écosse  à  bord  de 
bateaux  de  pêche  ou  de  caboteurs.  »  Tous  ceux  qui  avaient 
débarqué  à  Boston  ou  dans  les  autres  villes  et  villages  du  lit¬ 
toral  furent  donc  transportés  dans  les  bourgs  de  la  campagne. 
Comme  la  plupart  de  ces  Acadiens  étaient  marins  et  pêcheurs, 
des  centaines  de  pauvres  gens,  perdant  ainsi  leur  gagne-pain, 
tombèrent  avec  leurs  familles  dans  la  misère  en  des  régions 
uniquement  agricoles. 

«  Après  son  arrivée  en  Nouvelle  Angleterre,  écrit  Jean  Mius 
d’Entremont,  votre  pétitionnaire  résida  quelque  temps  au 
Cap  Anne  ;  puis,  il  fut,  il  y  a  trois  ans,  transféré  au  bourg  de 
Methuen.  Là  bien  des  choses  ont  contribué  à  le  plonger  dans  la 
détresse...  Sa  femme,  depuis  qu’elle  est  loin  de  la  mer,  est 
devenue  faible  et  maladive  ;  lui  et  ses  fils,  accoutumés  à  vivre 
de  la  pêche  et  de  la  chasse,  nullement  habitués  aux  travaux  des 
champs,  ne  peuvent  trouver  à  Methuen  ou  dans  le  voisinage 


132 


L’EXIL 


les  mêmes  salaires  qu’au  Cap  Anne...  S’il  lui  était  permis  d’y 
retourner,  il  n’aurait  besoin  que  d’un  logis  pour  lui,  sa  femme 
et  ses  enfants.  » 

Autre  injustice  et  autre  inquiétude  plus  grandes  encore  : 

«  Vos  pétitionnaires,  écrivent  Jacques  Mireau  et  Joseph 
d’Entremont,  étaient  des  habitants  du  passage  Baccareau  au 
Cap  de  Sable,  où  ils  se  livraient  uniquement  à  la  pêche,  sans 
avoir  pour  vivre  d’autres  ressources.  Ce  genre  de  vie  leur  a 
souvent  permis  de  secourir  des  pêcheurs  anglais...,  même  en  cas 
de  naufrage...  Vos  pétitionnaires,  actuellement  dans  ce  port, 
craignent  d’être  transportés  en  Caroline  du  Sud  où  ils  ne  pour¬ 
ront  plus  trouver  leur  gagne-pain  habituel,  mais  devront 
cultiver  la  terre  ou  se  livrer  à  d’autres  travaux  qu’ils  n’ont 
jamais  faits...  Ils  vous  supplient  donc  de  prendre  en  considéra¬ 
tion  leur  malheureuse  situation.  » 

On  ne  dut  guère  tenir  plus  de  compte  de  leur  sort  que  de 
celui  de  49  Acadiens  de  Charlestown  et  de  Marblehead  qui 
furent,  en  groupes  de  cinq  ou  six,  disséminés  dans  les  villages 
de  l’intérieur.  On  fit  pire  :  le  25  août  1756,  le  Conseil  et  la 
Chambre  de  Massachusetts  décidèrent  «  qu’il  était  désirable 
que  Son  Excellence,  le  Gouverneur  général  (Shirley),  com¬ 
mandant  en  chef  de  la  flotte  britannique,  enrôlât  de  force, 
pour  le  service  de  Sa  Majesté,  dans  l’escadre  commandée  par 
le  vice-amiral  Holborne  tous  ceux  des  sujets  français  de  Sa 
Majesté,  récemment  amenés  de  Nouvelle  Écosse  qu’il  jugerait 
bon  de  prendre  ».  Pauvres  Acadiens  !  c’était  donc  bien  en 
vain  qu’ils  payaient  de  l’exil  leur  attachement  à  la  neutralité 
militaire  :  maintenant  qu’ils  étaient  faibles  et  isolés,  on 
embarquait  de  force  ces  French  Neulrals  pour  servir  contre 
leurs  frères  de  sang  français. 

On  se  rappelle  que,  lorsque,  au  début  de  1756,  de  malheu¬ 
reux  fugitifs  de  Géorgie  étaient  venus,  au  péril  de  la  mer, 
échouer  qui  à  Long  Island,  qui  à  Sandwich,  Lawrence,  Shir¬ 
ley,  les  Lords  du  Commerce  avaient  aussitôt  crié  Haro  !  sur  les 
Acadiens,  en  réclamant  les  mesures  les  plus  rigoureuses  pour 
empêcher  «  la  calamité  »  de  leur  retour  en  Nouvelle  Écosse. 
Les  Bostonais  ne  comprirent  que  trop  bien  ce  langage.  Les 
90  «  rescapés  »  de  Sandwich  furent  dispersés  loin  des  côtes 
par  petits  groupes,  de  5,  6,  7,  8,  10  ;  le  25  août,  84  détenus 
de  Boston  furent  ailleurs  disséminés  en  groupes  moindres 


EN  NOUVELLE  ANGLETERRE  133 

encore  :  3,  4,  5,  6  ;  il  en  fut  de  même  dans  tout  le  pays.  Comme 
la  plupart  des  familles  acadiennes  comptaient  de  7  à  15  mem¬ 
bres,  il  en  résulta  qu’elles  furent  démembrées  plus  que  jamais 
par  l’enlèvement  des  enfants  à  leurs  parents.  Ce  n’était  pas, 
évidemment,  dans  le  seul  but  d’empêcher  le  retour  ni  d’assurer 
une  sécurité  qui  ne  fut  jamais  compromise  :  c’était  encore  pour 
amener,  par  cet  infâme  effritement  des  groupes  familiaux,  une 
plus  complète  diffusion  en  ce  milieu  hostile  et,  partant,  une 
plus  rapide  absorption  de  la  race  abhorrée.  De  ces  perpétuels 
déracinements,  de  ces  multiples  séparations,  de  ces  déchire¬ 
ments  irréparables  résultèrent  des  douleurs  infinies  qui 
apparaissent  en  mainte  et  mainte  pétition  acadienne.  En  voici 
une  entre  autres  : 

«  Votre  pétitionnaire  [Claude  Benoît]  âgé  de  cinquante  et  un 
ans,  est  allé,  sur  l’ordre  de  la  Chambre,  habiter  à  Cambridge 
avec  sa  femme  et  ses  cinq  enfants  ;  les  trois  plus  âgés  sont  des 
filles  dont  l’aînée  a  vingt  ans  ;  des  garçons,  le  cadet  a  six  ans. 
Votre  pétitionnaire  et  sa  famille  auraient  pu  être  heureux  en 
demeurant  là  ;  mais,  peu  de  temps  après  leur  arrivée,  les  ad¬ 
joints  de  Cambridge  ont  envoyé  les  enfants  de  votre  pétition¬ 
naire  chez  un  M.  Campbell,  d’Oxford.  Mus  par  1  amour  paternel, 
votre-  pétitionnaire  et  sa  femme  sont  allés  les  rejoindre  chez 
ledit  Campbell  et  ont  vécu  là  avec  eux  dans  des  conditions 
que  votre  pétitionnaire  voudrait  vous  exposer  de  vive  voix. 
Ledit  Campbell  a  ensuite  dispersé  les  enfants  de  votre  pétition¬ 
naire  en  divers  endroits,  et  nous  en  avons  ressenti  beaucoup 
de  peine  et  de  chagrin.  Pour  éviter  ces  cruautés,  votre  pétition¬ 
naire  s’est  enfui  avec  sa  famille  chez  son  frère  qui  demeure  à 
Newton.  Nous  avons  vécu  de  la  charité  publique  quelque 
temps  à  Brooklin,  quelque  temps  à  Newton  :  puis  les  conseillers 
de  Newton  nous  ont  renvoyés  à  Cambridge.  Mais  les  conseillers 
de  Cambridge  nous  ont  en  charrette  ramenés  à  Newton  chez 
notre  frère  qui  demeure  dans  une  petite  maison  où  se  trouvent 
deux  familles  de  treize  personnes.  Les  conseillers  de  Newton  ont 
refusé  de  s’occuper  de  nous  et  nous  ont  menacés  de  nous  jeter 
en  prison  si  nous  ne  partions  pas  immédiatement.  Dans  ces  cir¬ 
constances,  votre  pétitionnaire  vous  supplie  d  avoir  pitié  de 
lui  et  de  sa  famille  et  de  ne  pas  les  obliger  à  retourner  chez  ledit 
Campbell,  mais  de  leur  fournir  un  logement  suffisant  pour  lui 
et  sa  famille  qui  veulent  faire  tout  le  travail  possible  pour  sub¬ 
venir  à  leurs  besoins.  » 

Mis  en  présence  de  ces  faits  navrants,  le  Conseil  et  la  Cham¬ 
bre  des  Représentants  tergiversèrent  du  7  janvier  au  14  fé¬ 
vrier  1757,  ne  s’occupant  nullement  des  enfants,  mais  se 


134 


L’EXIL 


demandant  s  ils  devaient  oui  ou  non  renvoyer  les  époux 
Benoit  à  Oxford  ou  à  Cambridge  ou  à  Newton  ou  même  à 
Dunstable  ,  et  finalement,  sans  avoir  rien  décidé,  ils  remirent 
l’urgent  affaire  «  à  une  date  ultérieure  ». 


Tant  pour  raison  d’économie  que  par  haine  des  Acadiens 
les  bourgs  ne  se  souciaient  nullement  d’accueillir  ces  «  indési¬ 
rables  »,  si  petit  qu  en  fût  le  groupe,  si  malheureux  qu’ils 
fussent.  En  avril  1757  le  bourg  de  Needham  «  demande  d’en¬ 
voyer  dans  un  autre  bourg  une  partie  des  douze  habitants 
français  »  ;  de  même,  en  janvier  1759,  les  bourgs  de  Milton  et 
de  Walpole. 


«  Nous  avons  loué  une  maison,  disent  les  conseillers  de  Dor- 
chester  (3  janvier  1759),  pour  le  Français  neutre  qui  réside 
ici  et  dont  la  femme  est  très  faible  ;  nous  leur  avons  fourni  du 
bois  ;  nous  avons  secouru  ledit  Thibeaudeau  qui  boîte  depuis 
qu  il  s  est  coupé  à  la  jambe.  Maintenant  qu’il  demande  un  lit 

et  des  couvertures,  nous  ne  pouvons  faire  davantage.  » _  «  Il 

a  plu  à  la  Législature,  précisent  en  décembre  1757  les  conseil¬ 
lers  de  Needham,  de  placer  en  1756  cinq  Français  dans  notre 

in  \r°ÜSque  n0US  les  env°yâmes  chercher  à  Boston,  le  colo¬ 
nel  Pollard  nous  en  envoya  douze  qui  sont  restés  quinze  mois. 
Le  nombre  est  hors  de  proportion  avec  nos  ressources.  Il  n’v 
a  pas  de  maison  confortable  pour  les  loger.  Parmi  eux  se  trouve 
un  homme  et  sa  femme  âgés  de  70  ans  ;  un  de  leurs  fils,  qui  a 
une  femme  et  trois  enfants,  est  malade  et  ne  peut  travailler 

ümm  ^  9  r+amené  Sa  femme  dc  PhiIadelphie  ;  en  sorte  que  nous 
alrZ  maintenant  treize  de  ees  gens  et  sommes  menacés  d’en 
avoir  davantage.  Bien  qu’il  ait  plû  à  cette  Législature  d’or- 

WrTntham^Témant  à  n°tre  pétition  d’avnl,  le  transfert  à 
W  rentham  de  cinq  de  ces  gens,  nous  n’avons  pu  les  décider  à 

disentÏÏsr,ePtarCetqU  ÜS  i°nt  t0US  membres  ^  la  même  famille, 

,  ont  reçu  la  promesse  de  demeurer  ensemble.  » 


Insoucieux  de  sa  promesse,  la  Chambre  ordonna  d’office  le 
transport  ailleurs  de  sept  Acadiens. 

,  *  ^0urs  avons  Pris  soin,  gémissent  en  mars  1757  les  conseil¬ 
lers  de  Leicester,  de  Jacques  Vigneau  et  de  sa  famille  de  vingt 

S0,TS  BUSS1  bl6n  qUC  possible  et  avec  le  moins  de  frais  pos- 

aété’dfaThibW  T"  lG  C°Ûr^de  leur  enlretien  pendant  l’hiver 
omm  de  ?  [0n  peut  iu§er  Par  l’énormité  de  la 

l’UivTr  passé  trZZT  8°lns1'  Nous  gérions,  une  fois 

Dusse  tîrn  P°Ur  Ces  gens  quelque  endroit  où  ils 

pussent,  au  mo,ms  en  partie,  subvenir  à  leurs  besoins  •  mais 


EN  NOUVELLE  ANGLETERRE  135 

nous  n’avons  rien  pu  trouver  pour  eux  :  car  ils  sont  dans  un 
tel  état  que  personne  n’en  veut  pour  son  service.  Le  père  et  la 
mère,  âgés  de  56  et  de  67  ans,  sont  infirmes  ;  le  fils  aîné  est 
de  constitution  chétive  et  a  quatre  enfants  ;  le  second  a  un 
enfant  et  sa  femme  va  accoucher  ;  le  troisième  a  une  femme  qui 
nourrit,  le  quatrième  a  une  femme  qui  vient  d’accoucher  :  le 
cinquième  a  une  femme  et  un  enfant  ;  le  sixième  est  une  petite 
fille.  On  ne  veut  plus  les  garder  nulle  part  ;  les  frais  de  leur 
entretien  augmentent.  En  conséquence,  vos  pétitionnaires  solli¬ 
citent  humblement  le  transfert  de  Jacques  Vigneau  et  de  sa 
famille  en  un  autre  bourg  où  leur  entretien  coûtera  moins 
cher.  » 

Pauvre  Jacques  Vigneau,  que  devint-il  avec  sa  trop  nom¬ 
breuse  progéniture  ?...  Afin  de  se  dédommager  de  pareils  frais, 
certaines  bourgades  ne  se  gênaient  pas,  malgré  les  prescrip¬ 
tions  officielles,  pour  exiger  les  impôts  même  de  ces  indigents. 

«  Les  habitants  français  de  Fahnouth,  ayant  été  par  leur 
déportation  privés  de  leurs  maisons,  de  leurs  terres  et  de  pres¬ 
que  tous  leurs  moyens  de  subsistance,  vivent  maintenant  parmi 
des  étrangers  dans  la  misère  et  les  privations.  Or,  le  bourg  de 
Falmouth  vient  d’exiger  leur  part  de  la  taxe  publique  et  ainsi 
d’augmenter  leur  détresse.  Ils  supplient  donc  humblement 
Votre  Excellence  de  prendre  en  pitié  leur  misérable  situation 
et  de  les  exempter  de  la  taxe,  tant  qu’ils  ne  pourront  pourvoir 
ni  à  leur  entretien  ni  à  celui  de  leurs  familles.  » 

En  somme,  on  trouvait  ces  gueux  indignes  d’être  de  libres 
citoyens  de  la  Nouvelle  Angleterre,  mais  on  les  trouvait  fort 
bons  pour  payer  les  impôts  des  libres  citoyens. 

Il  n’est  pas  d’exactions  ni  de  vexations,  de  malhonnêtetés 
ni  d’injustices  que  les  malheureux  Acadiens  ne  subirent  de  la 
part  de  cette  population  âpre,  hostile,  dénuée  de  scrupules, 
«  la  plus  fermée  à  tout  sentiment  de  pitié  »,  a  dit  Henri  d’Arles. 
Le  père  de  sept  enfants,  dont  cinq  en  bas  âge,  Pierre  Pellerin, 
peut  à  peine  se  procurer  pour  lui  et  les  siens  les  vêtements  et 
les  vivres  nécessaires  pour  les  préserver  de  la  faim  et  du  froid. 
On  n’en  exige  pas  moins  de  lui  le  loyer  d’une  maison  que, 
d’après  les  ordonnances,  le  bourg  de  Pembroke  devait  lui 
fournir  gratuitement  ;  et,  comme  il  est  insolvable,  on  le  jette 
en  prison. 

«  Je  suis  dans  l’impossibilité  de  payer  cette  somme,  dit  sa 
pétition  ;  et,  si  on  me  laisse  enfermé  ici  pendant  quarante 


136 


L’EXIL 


jours,  je  perdrai  les  avantages  que  m’offre  le  printemps  de  venir 
en  aide  à  ma  famille.  Il  y  a  quelques  années,  je  possédais  une 
belle  ferme  et  tout  ce  qu’il  fallait  pour  le  bien-être  et  pour  le 
bonheur  de  ma  famille.  Aujourd’hui,  après  avoir  été  dépouillé 
de  tout  et  déporté  en  pays  étranger,  je  suis  séparé  de  ma  femme 
et  de  mes  enfants  et  enfermé  dans  une  noire  prison  :  on  ne 
saurait  exprimer  toutes  mes  angoisses. 

Et  quels  logements  on  leur  donnait  ! 

«  Votre  pétitionnaire  [François  Mius]  résidait  autrefois  au 
cap  de  Sable  avec  plusieurs  habitants  français.  Ils  ont  toujours 
vécu  en  bonne  intelligence  avec  les  Anglais  qui  venaient  y  cher¬ 
cher  un  refuge  pendant  la  saison  de  pêche.  Votre  pétitionnaire 
a  été  déporté  en  Nouvelle  Angleterre  et  placé  avec  sa  famille, 
composée  de  lui,  de  sa  femme  et  de  leurs  dix  enfants,  cinq 
garçons  et  cinq  filles  dont  l’aîné  a  12  ans,  dans  un  endroit 
appelé  Salem  où  ils  ont  vécu  [neuf  mois]  paisiblement  et  con¬ 
fortablement.  Pour  des  raisons  inconnues,  au  mois  de  février 
1757,  ils  ont  été  transférés  dans  le  bourg  de  Tewksbury  où  ils 
ont  vécu  depuis  dans  la  misère  et  les  privations.  C’est  un 
endroit  pauvre  où  il  est  presque  impossible  de  trouver  du 
travail  ;  et,  quand  on  en  trouve,  le  salaire  est  insignifiant. 
La  maison  qu’ils  ont  habitée  jusqu’au  23  décembre  dernier  [1758] 
était  en  ruine  et  abandonnée  ;  il  n’y  avait  ni  cheminée  ni  rien 
pour  en  tenir  lieu,  en  sorte  qu’ils  ont  dû  faire  leur  feu  sur  le  sol, 
et  la  fumée  les  suffoquait.  Il  n’y  avait  pas  une  seule  vitre  dans 
toute  cette  maison,  la  plus  horrible  masure  qu’on  puisse  ima¬ 
giner.  Le  23  décembre,  ils  ont  été  transférés  dans  une  maison 
abandonnée  depuis  un  an  parce  qu’elle  était  inhabitable  :  la 
pluie,  la  neige  et  le  vent  y  pénètrent  de  tous  côtés.  » 

Or,  les  Mius  d  Entremont  s’étaient  «  toujours  empressés  de 
secourir  les  pêcheurs  anglais  et  de  leur  offrir  aide  et  hospita¬ 
lité  ».  Que  faut-il  penser  du  sort  des  autres  Acadiens  et  de  la 
reconnaissance  anglaise  ?  Que  pensa  de  cette  dernière  un 
ami  des  Anglais,  Louis  Robichaux,  auquel  on  interdit  de 
séjourner  en  cette  ville  de  Boston  qu’il  n’avait  que  trop  servie 
naguère  ? 


Voici  maintenant  ce  qu’il  faut  penser  de  l’honnêteté 
puritaine  : 

«  Votre  pétitionnaire  [Pierre  Boudreau]  a  reçu  l’ordre  de 
résider  à  Scituate  avec  sa  femme  et  ses  enfants.  Ils  n’ont  cessé 
d’y  endurer  toutes  sortes  de  privations  ;  à  la  fin,  n’y  pouvant 
plus  vivre,  ils  sont  venus  à  Boston  implorer  votre  protection. 


EN  NOUVELLE  ANGLETERRE  137 


On  lui  a  pris  deux  de  ses  enfants,  auxquels  on  a  imposé  le  soin 
des  chevaux  ;  et,  après  deux  mois  de  durs  travaux,  on  ne  leur 
a  donné  pour  tout  paiement  que  des  guenilles.  Votre  pétition¬ 
naire  ne  demande  qu’à  travailler  et  à  faire  travailler  ses  enfants, 
à  condition  qu’on  les  paie  :  mais,  ne  connaissant  ni  la  langue 
anglaise,  ni  les  coutumes  du  pays,  ils  ne  savent  à  qui  s’adresser 
lorsqu’on  refuse  de  les  payer  de  leur  travail  ou  qu’on  leur  donne 
un  salaire  insuffisant,  en  sorte  que  les  habitants  peuvent  les 
traiter  comme  bon  leur  semble.  L’hiver  dernier,  votre  pétition¬ 
naire  a  été  employé  à  couper  du  bois  pour  un  certain  Israël 
Randall  ;  il  en  a  coupé  24  cordes  et  n’a  été  payé  que  pour  8 
en  vivres  qu’il  a  portés  à  sa  femme  malade.  Il  n’a  encore  rien 
reçu  [1er  avril  1757]  pour  les  arrérages  du  bois  coupé  et  ne  sait 
comment  obtenir  le  paiement  de  sa  dette  autrement  qu’en 
s’adressant  à  vous.  On  lui  refuse  sa  subsistance  et  le  salaire  de 
son  travail,  quand  il  a  la  chance  d’en  trouver.  Cette  semaine 
on  doit  venir  lui  enlever  ses  enfants  ;  ne  pouvant  supporter 
cette  pensée,  il  est  venu  vous  demander  protection.  » 

«  Vos  pétitionnaires  [Paul  Clermont  et  Charles  Mius],  habi¬ 
tant  autrefois  la  partie  de  la  Nouvelle  Ecosse  voisine  de  la 
mer,  ont  souvent  été  en  relation  avec  des  pêcheurs  anglais 
qu’ils  ont  toujours  traités  avec  bienveillance.  Transportés  en 
Nouvelle  Angleterre,  ils  ont  été  envoyés  à  Plymouth  où,  ayant 
à  cœur  de  gagner  leur  vie  sans  être  à  charge  au  public,  ils  y 
sont  restés  jusqu’en  mars,  époque  où  ils  se  sont  engagés  à 
travailler  pendant  douze  mois  pour  M.  Ray  Thomas.  Un  contrat 
fut  préparé  en  double  et  signé  ;  mais  M.  Thomas  refuse  de  leur 
remettre  l’une  de  ces  copies.  Après  avoir  travaillé  six  semaines, 
poussés  par  l’inquiétude,  ils  ont  demandé  cette  copie.  Ils  furent 
chaque  fois  éconduits  [5  juillet  1757].  Jeudi  dernier,  après  une 
nouvelle  demande,  ils  furent  menacés  de  prison  s’ils  importu¬ 
naient  davantage.  Ils  croient  nécessaire  de  s’adresser  mainte¬ 
nant  à  votre  honorable  conseil  pour  obtenir  justice.  » 

«  Au  début  de  mars  [1757]  les  conseillers  de  Methuen  ont 
envoyé  travailler  le  pétitionnaire  [Laurence  Mius]  et  son  frère, 
en  leur  promettant  le  même  salaire  qu’aux  autres  d’ici.  Ils 
ont  travaillé  pendant  deux  mois  ;  mais,  lorsqu’ils  sont  allés 
toucher  leurs  gages,  votre  pétitionnaire  a  reçu  trois  verges  de 
vieille  toile  évaluée  à  7  deniers  la  verge,  2  livres  de  morue 
sèche  et  une  livre  de  graisse  de  porc  ;  son  frère  n’a  guère  reçu 
davantage.  La  famille  de  votre  pétitionnaire,  composée  de 
12  personnes,  n’a  reçu  pour  subsistance  que  six  livres  de  porc  par 
semaine  et  un  minot  de  blé  d’Inde  [maïs]  et  les  conseillers  nous 
ont  avertis  que  cette  ration  sera  réduite  de  moitié  pendant 
l’hiver.  Le  frère  de  votre  pétitionnaire  a  travaillé  pour  la  valeur 
de  3  pistoles  15  shillings  ;  lorsqu’il  a  réclamé  cette  somme,  non 
seulement  on  la  lui  a  refusée,  mais  un  homme  armé  d’un  tison¬ 
nier  le  pourchassa  et  le  frappa  au  côté.  Il  en  a  craché  le  sang 


138 


L’EXIL 


tout  le  reste  du  jour  et,  depuis  lors,  ne  peut  travailler  par 
suite  de  la  grande  douleur  qu’il  éprouve.  Son  agresseur  lui  a 
dit  que,  sans  la  peur  de  la  justice,  il  l’aurait  tué  comme  une 
grenouille,  [on  sait  que  les  Anglais  nous  appellent  aimablement 
jrcggies],  en  sorte  que,  comme  votre  pétitionnaire  et  sa  famille, 
il  se  trouve  maintenant  presque  nu,  étant  sans  ouvrage,  et 
sans  salaire  pour  le  travail  fait.  Votre  pétitionnaire  a  un  autre 
frère  qui  a  travaillé  sept  mois  pour  un  autre  patron  lequel  n’a 
pas  voulu  le  payer  ;  lorsqu’il  voulut  le  quitter,  celui-ci  l’a  pour¬ 
suivi  chez  lui,  l’a  dépouillé  au  point  de  le  laisser  nu,  a  menacé 
son  père  de  lui  casser  la  tête  s’il  prenait  sa  défense.  Deux 
pauvres  femmes  ayant  accouché,  il  a  fallu  s’adresser  aux  con¬ 
seillers  pour  obtenir  des  planches,  afin  d’empêcher  la  neige  de 
tomber  sur  leurs  lits,  et  deux  couvertures  de  laine  pour  les 
couvrir  !...  Votre  pétitionnaire  pourrait  ajouter  plusieurs  autres 
griefs  trop  longs  à  mentionner.  » 

N’oublions  pas  que  cette  malhonnêteté  puritaine  dans 
l’exploitation  des  Acadiens  est  d’autant  plus  coupable  que, 
par  suite  de  l’enrôlement  de  la  jeunesse  américaine  pour  la 
guerre,  la  main-d’œuvre  manquait  dans  les  colonies  anglaises  : 
un  peu  de  reconnaissance  était  la  moindre  chose  due. 

On  voit,  par  cette  dernière  lettre  comme  par  d’autres  citées 
plus  haut,  comment  les  fonctionnaires  municipaux  s’acquit¬ 
taient  de  ces  devoirs  de  protection  que  leur  avaient  confiés 
le  Conseil,  la  Chambre  des  Représentants  et  le  Gouverneur. 
Or,  nous  avons  des  témoignages  encore  plus  probants  des 
mauvais  exemples  d’inhumanité  qu’ils  donnaient  eux-mêmes 
à  leurs  administrés.  Les  conseillers  de  Dorchester  refusent  à 
Hammond  Thibaudeau  un  lit  et  des  couvertures  pour  les 
couches  de  sa  femme,  alors  qu’elle  a  déjà  quatre  enfants  en 
bas  âge.  Ceux  d’Easton  ne  donnent  à  un  vieillard  infirme, 
Charles  Mius,  à  sa  femme  et  à  sa  petite  fille  que  trois  pintes  de 
lait  écrémé  par  jour,  «  en  sorte  que  nous  sommes  condamnés  à 
mourir  de  faim  si  nous  ne  sommes  secourus.  »  Ceux  de  Brain- 
tree  refusent  tout  secours  à  Jacques  Le  Blanc,  à  sa  femme  et 
à  ses  trois  enfants,  bien  que  l’un  d’eux  ait  perdu  une  main  et 
que  sa  femme  soit  faible  et  âgée  :  «  se  trouvant  sans  ressources, 
il  en  est  réduit  à  mendier  de  porte  en  porte.  »  Les  conseillers 
de  Braintree  se  plaignent  en  1757  de  n’avoir,  sur  trois  familles 
de  sept  membres  chacune,  que  cinq  adultes  capables  de 
travailler.  Voici  comment  sont  traités  les  vieillards,  les  ma-- 


EN  NOUVELLE  ANGLETERRE  139 


lades  et  les  enfants  des  deux  premières  familles  :  «  La  première 
famille  n’a  que  deux  lits  dont  les  couvertures  sont  usées  ; 
ces  gens  n’ont  ni  linge  ni  chemises  ;  les  vieillards  ont  reçu  du 
capitaine  Thayer  les  vêtements  qu’ils  portent.  La  deuxième 
famille  n’a  qu’un  mauvais  lit  ;  ils  sont  tous  pauvrement 
vêtus  ;  ils  n’ont  pu  se  confectionner  de  vêtements  que  grâce 
à  M.  Ranson  chez  qui  ils  vivent.  » 

LTn  gros  fermier  des  environs  d’Annapolis.  Joseph  Michel, 
bien  qu’ayant  toujours  vécu  en  bons  termes  avec  les  Anglais, 
est,  ainsi  que  les  siens,  détenu  dans  le  bourg  de  Marshfield. 
En  mars  1756  surviennent  deux  conseillers  :  ils  s’emparent  de 
son  fils  aîné  François,  l’arrachent  au  patron  qui  l’employait, 
le  livrent  de  force  à  un  autre,  malgré  l’opposition  des  parents 
et  du  premier  patron  ;  même  violence  à  l’égard  du  cadet  qu’on 
livre  comme  mousse  à  un  marin,  quoique  l’enfant  soit  malade 
en  mer.  Le  père  eut  beau  se  plaindre,  le  premier  patron  inter¬ 
venir,  la  Chambre  blâmer,  l’affaire  n’en  fut  pas  moins  ren¬ 
voyée  aux  calendes  grecques.  Or,  en  ce  bourg  de  Marshfield 
vivait  sur  ses  terres  le  grand  déportateur  même,  Winslow  ;  on 
ne  voit  pas  qu’il  ait  fait  la  moindre  chose  pour  le  soulage¬ 
ment  de  ses  victimes,  pas  même  pour  le  vieux  René 
Leblanc  qu’en  une  lettre  à  Lawrence  il  affectait  de  plaindre. 
—  Jean  Labardor  a  jadis  failli  être  tué  en  sauvant  des  Anglais 
attaqués  par  des  sauvages.  On  ne  l’en  laisse  pas  moins  à  Wil- 
mington  sans  secours  pour  lui  ni  les  siens. 

«  Depuis  dix  semaines,  il  n’a  reçu  pour  la  subsistance  d’une 
famille  de  sept  personnes  qu’un  quartier  d’agneau  et  une  pinte 
de  lait  par  jour.  Il  n’a  pas  de  bois  [26  décembre  1757]  parce 
qu’on  lui  a  refusé  un  bœuf  pour  le  transport  de  celui  qu’il 
a  coupé.  Il  est  donc  sans  vivres  ni  feu  dans  une  maison  qui  n’a 
ni  porte  ni  toit.  Quand  il  pleut,  il  leur  faut  transporter  leum 
lits  à  l’abri  du  vent  pour  éviter  la  pluie  et  la  neige.  Il  lui  arriva 
une  fois  de  faire  remarquer  à  un  conseiller  qu’ils  étaient  inondés 
dans  la  maison  :  celui-ci  leur  répondit  de  construire  un  bateau 
et  d’y  naviguer.  « 

A  Lancaster  vivent  Belloni  Melançon  avec  sa  femme  et 
sept  enfants,  et  son  beau-frère  avec  sa  femme  et  quatre 
enfants.  On  a  voulu  lui  enlever  ses  enfants  ;  il  a  résisté, 

«  disant  qu’il  aimait  mieux  les  voir  mourir  que  les  voir  s’éloi¬ 
gner  de  lui.  Alors  le  capitaine  Richardson  lui  a  promis  de  pre«- 


140 


L’EXIL 


dre  soin  des  trois  plus  jeunes,  ainsi  que  de  sa  belle-sœur  atteinte 
d’une  maladie  mentale.  Melançon  a  lui-même  placé  un  de  ses 
fils  chez  un  certain  James  Wilder  et  a  laissé  l’autre  chez  le 
magistrat  Richardson  ;  mais  celui-ci  a  bientôt  repris  l’enfant 
placé  chez  Wilder,  prétendant  avoir  le  droit  de  le  placer  où 
bon  lui  semblait  ;  or,  il  a  si  cruellement  battu  et  maltraité  l’en¬ 
fant  qu’il  avait  chez  lui,  il  lui  a  fait  de  telles  meurtrissures  au 
bras,  que  celui-ci  n’a  pu  se  servir  de  ce  bras  pendant  un  mois. 

On  les  a  ensuite  forcés  de  quitter  la  maison  qu’ils  habitaient, 
transportés  dans  une  autre  ;  et,  pour  ce  faire,  on  a  arraché  de 
son  lit  la  pauvre  femme  boiteuse,  et  on  l’a  traînée  en  charrette. 

On  les  a  installés  misérablement  dans  une  maison  où  ils  n’ont 
pas  de  bois  pour  se  chauffer  ni  d’aliments  si  ce  n’est  pour  les 
cinq  enfants  en  bas  âge.  » 

Le  spectacle  des  souffrances  humaines  accable.  Il  faut  donc 
s’arrêter  en  cette  description  des  misères  acadiennes  au  pays 
des  «  défenseurs  de  la  Foi  ».  Ce  n’est  pas  que  les  documents 
fassent  défaut  ;  ils  abondent,  au  contraire,  dans  les  Archives 
de  Boston,  et  l’on  n’a  que  l’embarras  du  choix.  Ces  docu¬ 
ments  proviennent  uniquement  des  papiers  de  la  Chambre 
des  Représentants  ;  car,  c’est  à  elle  seule  que  les  Acadiens,  en 
leur  qualité  d’étrangers,  pouvaient  adresser  leurs  doléances  ; 
ils  ne  pouvaient  recourir  à  aucune  autre  juridiction  ni  locale 
ni  régionale  ;  le  moindre  de  leurs  griefs  devenait  ainsi  une 
affaire  d’État.  On  devine  combien  de  ces  humbles  durent 
hésiter  à  recourir  à  si  haute  intervention  ;  on  devine  combien 
ne  le  purent  faute  de  savoir  écrire,  faute  de  savoir  la  langue, 
faute  de  savoir  s’y  prendre,  faute  de  conseillers  et  d’inter¬ 
prètes  ;  on  devine  donc  de  combien  la  somme  des  souffrances 
acadiennes  en  Nouvelle  Angleterre  dépasse  le  total  de  ce  que 
nous  en  connaissons.  Que  d’orphelins,  que  de  veuves,  que  de 
vieillards,  que  d’adultes  même  souffrirent  et  succombèrent 
en  silence  !  «  La  moindre  allusion  à  leur  pays  natal,  avoue  un 
document  anglais,  leur  faisait  venir  les  larmes  aux  yeux  ; 
bien  des  vieillards  moururent  de  chagrin.  » 

En  leur  détresse,  ces  exilés  ne  trouvèrent  pas  de  plus  grande 
force  que  leur  foi.  Et  cette  foi  ne  trouva  d’autre  expression 
que  la  prière,  tout  au  plus  la  prière  en  famille,  les  chants  à  voix 
basse  en  petits  groupes  :  car,  en  son  fanatisme,  «  le  peuple, 
dit  l’historien  Hutchinson,  n’eût  jamais  consenti  à  l’exercice 
public  du  culte  par  aucun  prêtre.  Une  loi  toujours  en  vigueur 
interdisait,  sous  peine  de  mort,  à  tout  prêtre  catholique,  de  * 


EN  NOUVELLE  ANGLETERRE  141 


franchir  les  frontières  de  la  province.  »  Cette  privation  des 
secours  de  la  religion  fut  pour  les  Acadiens  l’une  des  pires 
souffrances  morales.  «  La  pensée  de  mourir  sans  confession, 
continue  notre  historien  protestant,  les  tourmentait  plus  que 
tous  les  châtiments  corporels  qu’on  eût  pu  leur  infliger.  » 
Aussi  finirent-ils,  en  1761,  on  ne  sait  trop  comment,  par  se 
mettre  en  relation  avec  l’un  de  leurs  anciens  missionnaires, 
l’abbé  Maillard,  que  les  Anglais  détenaient  à  Halifax.  «  Je  ne 
manque  point  cette  occasion,  écrit-il  à  Louis  Robichaux,  pour 
vous  faire  savoir  combien  je  désirerais  être  près  de  vous  et  de 
tous  les  autres  catholiques  dispersés  dans  les  contrées  de  Bos¬ 
ton...  J’ai  soin  tous  les  dimanches  de  vous  avoir  présents  en 
esprit...  J’en  fais  mention  expresse  en  présence  de  tout  le 
peuple  fidèle  qui  m’entoure...  Faites  de  même  en  vos  prières 
communes...  »  Chaque  fois  qu’ils  le  pouvaient,  en  effet,  les 
pauvres  parias  se  réunissaient  pour  prier  ensemble,  pour  dire 
des  «  messes  blanches  ».  Alors  le  plus  vénérable  des  vieillards 
lisait  à  haute  voix  les  prières  de  la  messe  ;  un  autre  entonnait 
les  chants  liturgiques  qu’en  sourdine  répétaient  les  assistants. 
Puis  on  récitait  le  chapelet,  ou,  s’il  était  possible,  on  chantait 
prudemment  quelques  cantiques.  L’office  se  terminait  par 
une  leçon  de  catéchisme  aux  enfants.  Lorsque  naissait  un 
enfant,  un  vieillard  le  baptisait.  Quant  aux  mariages,  cet 
extrait  du  Registre  de  Deschambault,  postérieur  à  l’exil, 
montre  comment  l’on  procédait  : 

«  Aujourd’hui,  le  27  octobre  1766,  Michel  Robichau  et  Mar¬ 
guerite  Landry,  Acadiens,  ont  renouvelé  leur  consentement  de 
mariage  en  présence  du  curé  Ménage  ;  lesquels  nous  ont  montré 
un  écrit  par  lequel  il  est  dit  qu’ayant  été  faits  prisonniers  par 
les  Anglais  et  chassés  de  leur  pays,  faute  de  recevoir  les  leçons 
et  la  doctrine  des  ministres  anglais,  ils  se  seraient  mariés  en 
présence  de  leurs  parents  assemblés  et  des  vieillards  acadiens 
de  la  Nouvelle  Angleterre,  dans  l’espérance  de  renouveler  leur 
mariage,  si  jamais  ils  pouvaient  tomber,  leur  prison  finie,  entre 
les  mains  des  prêtres  français. 

Tite  Robichau  et  Marie  Landry,  ainsi  que  Charles  Babin  et 
Marguerite  Robichau,  ont  renouvelé  leur  mariage  avec  les 
mêmes  raisons.  » 

Ainsi,  par  la  prière  en  commun,  par  la  pratique  des  rites 
sacrés,  par  la  solennité  des  pieux  engagements,  se  maintenait, 
malgré  la  distance,  malgré  la  dispersion,  malgré  les  épreuves, 


142 


L’EXIL 


cette  communion  spirituelle  des  Acadiens  qui  les  sauva  de 
l’anéantissement  moral  et  national  voulu  par  leurs  ennemis. 

Enfin,  au  cours  du  printemps  1763,  les  pauvres  opprimés 
crurent  qu’avec  la  guerre  leur  martyre  touchait  à  sa  fin.  Dans 
les  colonies  anglaises  circulaient,  «  rapides  comme  les  messa¬ 
gères  du  printemps  »,  des  copies  de  la  lettre  suivante  : 

Fait  à  LiVerpool  le  18  mars  1763. 

Messieurs  et  Chers  Frères, 

Nous  avons  ordre  de  Mgr  le  duc  de  Nivernois,  ambassadeur 
extraordinaire  de  Sa  Majesté  très  Chrétienne,  qui  reste  actuelle¬ 
ment  à  Londres  pour  un  long  temps,  de  vous  faire  tenir  la 
copie  de  celle  qu’il  nous  a  donnée,  qui  est  que  le  traité  définitif 
est  signé  et  l’on  va  procéder  immédiatement  à  votre  renvoi  en 
France.  Comme  le  règlement  à  ce  sujet  ne  peut  se  prendre  qu’en 
sachant  exactement  le  nombre  de  ceux  ou  de  celles  qui  veulent 
s’en  rapporter  à  la  protection  du  Roi  de  France,  il  est  néces¬ 
saire  que  vous  nous  en  fassiez  tenir  la  liste  le  plus  tôt  qu’il  vous 
sera  possible.  Cette  liste  contiendra  les  noms  des  hommes,  des 
femmes  et  des  enfants,  chacun  la  signera  pour  soi,  et  ceux  qui 
ne  sauront  pas  signer  mettront  leurs  marques. 

J’ai  le  plaisir  de  vous  annoncer  que  votre  traitement  sera 
en  France  encore  plus  avantageux  que  vous  ne  l’attendez  et 
que  vous  serez  sous  la  protection  immédiate  du  Roi  et  de  son 
ministre,  Mgr  le  duc  de  Nivernois.  Communiquez  à  nos  frères 
cette  lettre  et  assurez  bien  de  la  protection  que  j’approuve, 
en  leur  annonçant  leur  prochaine  délivrance. 

J’ai  l’honneur  d’être  très  parfaitement,  Messieurs,  votre  très 
humble  et  obéissant  serviteur. 

de  la  Rochette. 

Nous  avons,  tous  ceux  qui  sont  en  Angleterre,  pris  cette  liste 
et  nous  sommes  tous  sur  notre  départ  pour  passer  en  France. 
Nous  prions  tous  Dieu  de  vous  y  voir  avec  nous.  Nous  vous 
assurons  que,  quelque  part  que  nous  allions,  nous  n’aurons 
plus  de  neutralité  [En  avaient-ils  assez  de  cette  duperie  an¬ 
glaise  I]  Prenons  donc  le  parti  de  notre  religion.  C’est  la  grâce, 
messieurs,  que  vous  demandent  ceux  qui  vous  sont  bien  sin¬ 
cèrement 

Vos  très  humbles  serviteurs  les  Acadiens  :  Alexis  Trahan, 
Tranquille  Le  Prince,  Joseph  Le  Blanc,  Alexis  Boudrot. 

Comment  cette  lettre,  destinée  aux  prisonniers  acadiens  en 
Angleterre,  fut-elle  transmise  aux  déportés  des  colonies 


EN  NOUVELLE  ANGLETERRE  143 


anglaises,  on  ne  sait  trop  ;  (à  vrai  dire,  insoucieux  des  subtilités 
diplomatiques,  les  Acadiens  d’Angleterre  ne  voyaient  que  des 
«  frères  »  en  leurs  parents  et  amis  d’Amérique)  ;  mais  ce  que 
l’on  sait,  c’est  l’accueil  enthousiaste  qu’elle  eut  dans  les  colo¬ 
nies  du  Sud  et,  comme  on  le  verra  bientôt,  jusqu’en  Nouvelle 
Écosse.  En  Nouvelle  Angleterre  où  l’on  avait  tant  souffert, 
ce  fut  du  délire  :  les  détenus  des  bourgs,  oublieux  de  tous  les 
châtiments  corporels  et  autres  dont  on  les  menaçait,  accou¬ 
rurent  à  Boston  pour  plaider  leur  cause  et  s’embarquer  au  plus 
tôt  sur  les  vaisseaux  de  France.  En  août,  5  listes  s’étaient  cou¬ 
vertes  des  noms  de  1.043  survivants  dont  160  chefs  de  famille. 

«  Les  malheureux  habitants...  des  terres  de  l'Acadie  actuelle¬ 
ment  expatriés...  en  Nouvelle  Angleterre,  dit  leur  requête  au 
duc  de  Nivernois,  implorent  la  protection  de  Votre  Grandeur 
pour  qu’il  vous  plaise  de  leur  procurer  la  même  faveur  qu’à 
leurs  compatriotes  d’Angleterre...  Nos  frères  nous  ont  fait  part 
de  la  joie  qu’ils  ressentent  d’être  enfin  rentrés  sous  l’obéissance 
et  la  protection  de  Sa  Majesté  Très  Chrétienne  ;  nous  aspirons 
au  même  bonheur  et  nous  espérons  tout  de  la  bonté  de  son 
cœur  et  de  la  noblesse  du  vôtre  en  qui  nous  nous  confions 
entièrement...  » 

Après  tant  d’infernales  souffrances,  le  Ciel  s’ouvrait  donc 
pour  eux  ici-bas.  Que  non  :  les  Anglais  leur  en  tinrent  la  porte 
bien  close.  Ces  bons  puritains,  qui  s’étaient  tant  plaints  de  la 
lourde  charge  que  leur  imposaient  tous  ces  «  indésirables  », 
s’avisèrent  maintenant  que  leur  labeur  de  bêtes  de  somme, 
privées  de  tout  droit  de  posséder  des  terres  et  d’exercer  des 
métiers  indépendants,  constituait  en  réalité  une  bonne  main 
d’œuvre  à  vil  prix,  fort  utile  pour  tous  les  gros  travaux  de  la 
colonie  ;  et,  poussant  plus  loin  leur  raisonnement,  à  l’encontre 
de  toute  logique,  ils  déclarèrent  que,  ces  ci-devant  sujets 
anglais  étant  traités  en  prisonniers  de  guerre,  le  Roi  de 
France  devait  payer  tous  leurs  frais  d’internement.  Voici  les 
détails  de  cette  casuistique  puritaine  où  il  entre  à  coup  sûr 
plus  d’esprit  de  lucre  que  d’amour  évangélique  : 

Boston,  le  24  août  1763. 

A  Jaspar  Mauduit  [agent  de  la  colonie  de  Massachu¬ 
setts  à  Londres]. 

...  Si  le  départ  [des  habitants  français]  doit  avoir  lieu  et  que 
nous  soyons  privés  de  leurs  services  au  moment  où  ils  vont 


144 


L’EXIL 


devenir  des  sujets  utiles  [leur  exploitation  depuis  plus  de  sept 
ans  n’avait-elle  donc  pas  été  utile  et  en  quoi  étaient-ils  plus 
sujets  maintenant  qu’avant  ?]  la  province  qui  a  supporté  la 
charge  de  leur  entretien  pendant  le  temps  qu’ils  étaient  consi¬ 
dérés  comme  ennemis  [en  quoi  étaient-ils  plus  ennemis  alors 
que  maintenant  ?]  a  droit  en  cette  circonstance  à  un  rembour¬ 
sement  équitable.  C’est  malgré  nous  que  nous  les  avons  accueillis 
d’abord.  C’est  notre  désir  de  venir  en  aide  au  service  de  Sa 
Majesté  qui  nous  a  induits  à  les  recevoir  et  à  les  secourir  [avec 
quelle  bonne  grâce  et  quelle  générosité  !]  Le  roi  de  France, 
qui  les  considère  comme  ses  sujets,  ne  doit  pas  perdre  de  vue 
que  ce  sont  des  prisonniers  de  guerre,  [comme  toujours  ils 
sont  prisonniers  de  guerre  quand  la  France  les  réclame  et 
«  sujets  britanniques  »  quand  l’Angleterre  en  a  besoin]  et  que, 
conformément  à  l’entente  entre  les  deux  couronnes,  la  Grande- 
Bretagne  a  le  droit  d’exiger  le  remboursement  des  dépenses 
encourues  pour  leur  entretien.  Vous  êtes  autorisé  à  réclamer 
ce  remboursement  et  à  faire  dans  ce  but  prévaloir  cet  argu¬ 
ment  ;  mais,  si  ce  moyen  ne  réussit  pas,  vous  devez  vous 
efforcer  de  l’obtenir  par  des  moyens  qui  sont  laissés  à  votre 
discrétion.  Cette  lettre  vous  est  écrite  au  nom  et  sous  la  di¬ 
rection  du  gouverneur  et  du  Conseil.  » 

En  somme,  peu  importent  les  moyens  et  les  arguments, 
pourvu  qu’on  arrive  au  but  désiré,  à  la  fin  souhaitée  :  le 
maximum  de  profit.  Peu  importe  que  ces  neutres,  dont  la 
neutralité  est  vraiment  bien  commode,  soient  traités  en  pri¬ 
sonniers  français  si  l’on  en  retire  de  l’argent,  ou  en  sujets 
anglais  si  on  l’en  retire  du  travail  ;  de  toute  façon  il  faut 
opérer  une  bonne  affaire.  Que  de  pauvres  humains  en 
pâtissent  cruellement  et  iniquement,  on  n’en  a  cure  :  cela 
n’entre  pas  en  ligne  de  compte.  C’est  toujours,  ici  comme 
ailleurs,  la  froide  morale,  ou  plutôt  l’immoralité,  de  l’intérêt 
bien  entendu. 

Quant  à  la  note  à  payer,  il  va  de  soi  qu’elle  doit  être  le 
plus  possible  majorée  :  en  juin  1759,  le  compte  s’élevait  à 
6.543  livres  19  shillings  6  pence  ;  maintenant,  il  est  porté  à 
9.563  livres,  9  shillings,  10  pence  (quelle  imposante  minutie 
des  chiffres  1)  Il  y  a  bien  désaccord  sur  le  montant  entre  le 
Secrétaire  qui  ne  tient  compte  que  des  mandats  et  le  trésorier 
qui  tient  compte  de  tout  ce  qu’il  a  payé.  :  c’est,  naturellement  le 
plus  fort  compte  qui  est  le  bon  et  devra  être  exigé.  Voyons 
de  plus  près  le  détail  de  ces  comptes.  M.  le  sénateur  Pascal 
Poirier  eut  la  curiosité  d’examiner  les  réclamations  des  soi- 


Cl.  Edi!.  Bostard. 


LE  DUC  DE  CHOISEUL 
d’après  Van  Loo. 


# 


EN  NOUVELLE  ANGLETERRE  145 

disant  créanciers  de  l’affaire  acadienne  :  il  constate  que  ces 
réclamations  sont  outrageusement  exagérées  et  nullement 
accompagnées  de  pièces  justificatives,  reçus  ou  autres.  Qu’im¬ 
porte  ?  Il  fallait  que  le  Roi  de  France,  même  ruiné  par  la 
guerre,  trouvât  encore  le  moyen  d’enrichir  les  honnêtes  mar¬ 
chands  de  la  Nouvelle  Angleterre.  N’oublions  pas  que  cette 
somme  de  près  de  10.000  livres,  c’est-à-dire  près  de 
250.000  francs,  dépasserait  de  nos  jours  un  million.  Ajoutez- 
la  au  compte  que  ne  devaient  pas  manquer  de  produire  les 
autres  colonies  pour  leurs  3.350  prisonniers,  et  vous  calculerez 
que  le  prix  de  rachat  des  5.200  Acadiens  d’Angleterre  et 
d’Amérique  ne  pouvait  manquer  de  s’élever  à  1.300.000  francs, 
soit  en  valeur  actuelle  plus  de  cinq  millions.  Il  faut  avouer  que, 
de  toute  façon,  les  Acadiens  étaient  pour  ces  coloniaux  anglais 
un  cheptel  de  bon  rapport.  Or,  tout  calcul  fait,  plus  avantageux 
encore  que  ce  gros  prix  de  rachat  dut  sembler  le  rendement 
de  la  main-d’œuvre  acadienne  ;  car,  les  Lords  du  Commerce, 
dûment  consultés,  préférèrent  qu’on  utilisât  les  Acadiens  dans 
les  colonies  anglaises.  Voici  à  ce  propos  une  lettre  —  inédite, 
croyons-nous  — ,  de  notre  ministre,  le  duc  de  Choiseul,  à  notre 
nouvel  ambassadeur  à  Londres,  M.  de  Guerchy.  (Arch.  Aff. 
étrang.  Corr.  polit.  Anglet.  Vol.  452,  f.  203). 

A  Versailles,  le  22  novembre  1763. 

Le  Sieur  de  la  Rochette,  qui  a  été  chargé  par  le  duc  de  Niver- 
nois  de  rassembler  et  de  faire  embarquer  tous  les  Acadiens 
dispersés  en  Angleterre,  vient  de  m’envoyer  un  dénombrement 
général  [aux  20  juin,  7  juillet,  12,  14,  23  août  et  9  septem¬ 
bre  1763]  des  Acadiens  dispersés  dans  la  Géorgie,  la  Caroline, 
le  Maryland,  la  Nouvelle  York,  la  Nouvelle  Angleterre,  et  la 
Nouvelle  Ecosse  ;  et  il  y  a  joint  les  copies  des  lettres  que  ces 
habitants  lui  ont  adressées  pour  M.  le  duc  de  Nivernois  qu’il 
croyait  en  Angleterre. 

J’étais  déjà  informé  du  désir  que  ces  habitants  ont  témoigné 
de  passer  dans  les  colonies  françaises,  et,  sur  le  compte  que  j’ai 
rendu  au  Roy,  Sa  Majesté  a  trouvé  bon  qu’on  armât  de  chacune 
des  Iles  de  la  Martinique  et  de  Saint-Domingue  un  bateau 
pour  aller  prendre  à  la  Nouvelle  York  et  à  Boston  ceux  qui  se 
trouveront  à  portée  de  s’y  embarquer  ;  et,  s’il  faut  en  croire  le 
rapport  qu’ont  fait  quelques-uns  d’entre  ceux  qui  sont  venus 
en  France  sur  un  bâtiment  qui  a  relâché  à  la  Nouvelle  York,  ils 
n’éprouveront  aucune  difficulté  de  la  part  des  gouverneurs 
anglais  ;  je  pense  qu’en  effet  il  ne  leur  en  doit  être  fait  aucune. 


LAUVRIÈRE.  T.  II. 


10 


146 


L’EXIL 


Je  vous  prie  cependant  de  sonder  le  ministre  anglais  là-dessus 
et  de  vous  assurer  si  le  Roy  de  la  Grande-Bretagne  voudroit 
se  prêter  au  retour  des  Acadiens,  parce  que,  s’il  consentait, 
nous  pourrions  prendre  d’autres  mesures  et  plus  promptes 
pour  les  faire  revenir. 

Vous  sentirez  combien  il  est  de  conséquence  de  vous  ménager 
sur  les  questions  que  vous  aurez  occasion  de  faire  à  ce  sujet, 
afin  de  ne  pas  vous  trouver  dans  le  cas  d’essuyer  un  refus  formel, 
parce  que,  pour  peu  que  vous  y  trouvassiez  de  la  résistance, 
il  vaudrait  mieux  continuer  les  moyens  indirects  dont  nous 
avons  fait  déjà  usage  par  la  voie  de  la  Martinique  et  de  Saint- 
Domingue.  —  Choiseul. 

A  cette  lettre  était  joint  le  document  suivant  : 

DÉNOMBREMENT  GÉNÉRAL  DES  FAMILLES  ACADIENNES 

aujourd’hui  dispersées  dans  les  Colonies  anglaises  de  l’Amé¬ 
rique  septentrionale,  dressé  d’après  les  rôles  envoyés  par  les 
exilés  de  chaque  province. 


Individus 

Nouv.  Angleterre 

Nouvelle  York 

Nouï. 

ÎCflSSP 

b 

ce 

S 

Pensylvanie 

1 

Caroline  du  Sud 

Géorgie 

Total  Général 

Gouvernement 
de  Boston  | 

Gouvernement  ’ 
de  Connecticut 

Gouvernement 

d’Halifax 

Rivière 
Saint-Jean  ) 

Hommes . 

716 

108 

38 

136 

19 

117 

64 

57 

33 

732 

Femmes . 

160 

109 

40 

123 

17 

139 

68 

65 

37 

765 

Filles  et  garçons . 

167 

449 

171 

435 

51 

554 

251 

158 

115 

2900 

Total . 

1043 

666 

249 

694 

87 

810 

383 

280 

185 

4397 

Ce  document  daté  du  22  novembre  1763  se  trouve  aux  archives  du 
Ministère  des  Affaires  Étrangères  dans  la  Correspondance  politique  d’An¬ 
gleterre,  vol.  452,  I.  205. 


Cette  lettre  prouve  assez  que,  loin  de  se  désintéresser  du  sort 
des  Acadiens,  le  gouvernement  français  apportait  le  plus 
grand  zèle  à  opérer  leur  rapide  délivrance.  Malheureusement, 
dès  le  6  décembre,  M.  de  Guerchy  répondit  que  «  le  gouver¬ 
neur  d’Halifax  s’étant  montré  mécontent  de  ce  projet  d’émi¬ 
gration,  il  croyait  préférable  de  ne  pas  sonder  la  Cour  britan- 


EN  NOUVELLE  ANGLETERRE  14 1 

nique  peu  favorable  à  ces  projets,  mais  d’envoyer  seulement 
des  bateaux  à  New-\  ork  et  à  Boston  où  ils  étaient  plus  nom¬ 
breux  (ibid.,  vol.  452,  f.  238).  Le  successeur  de  Lawrence, 
Belcher,  s’acharnait  donc  tout  autant  que  celui-ci  sur  les  mal¬ 
heureuses  victimes  d’une  déportation  dont  il  profitait,  du 
reste,  ainsi  que  les  membres  de  son  Conseil. 

Sur  1  accusation  des  autorités  coloniales,  on  chicana  notre 
ambassadeur  à  propos  de  la  prétendue  illégalité  de  ces  ma¬ 
nœuvres  «  sournoises  »  (nov.  1763).  Il  n’eut  pas  de  peine  à 
démontrer  (février  1764)  qu'elles  étaient  si  peu  illégales  que  la 
lettre  de  La  Rochette,  citée  plus  haut,  était  adressée  aux  pri¬ 
sonniers  d’Angleterre  au  su  du  gouvernement  anglais  et 
qu’elles  étaient  si  peu  sournoises  que,  le  22  novembre  1763, 
La  Rochette  avait  déclaré  que  les  prisonniers  d’Amérique, 
désireux  de  se  rendre  aux  colonies  françaises,  ne  pourraient 
le  faire  qu’autorisés  par  le  Gouvernement  anglais  ;  les  Acadiens 
du  Massachusetts  poussèrent  même  la  candeur  jusqu’à  adresser 
au  gouverneur  de  cette  colonie  copie  de  leur  requête  à  l’am¬ 
bassadeur  de  France  et  la  liste  des  partants.  Le  ministre 
anglais  Hartford  n’en  refusa  pas  moins  péremptoirement 
l’autorisation  demandée,  déclarant  que  le  roi  d’Angleterre 
avait  seul  le  droit  de  disposer  de  cette  population,  et  lord 
Granville  interdit  brutalement  au  roi  de  France  (en  invo¬ 
quant  le  fameux  Acte  de  Navigation,  tout  comme  en  1713  à 
Port  Royal)  l’envoi  de  tout  vaisseau  français  aux  colonies 
anglaises.  Ce  double  veto  de  l’Angleterre  enfermait  donc  à 
jamais  ces  réprouvés  acadiens  en  leur  enfer  puritain  ;  la  pierre 
retombait  sur  la  tombe. 

Deux  autres  projets  de  rapatriement  échouèrent  égale¬ 
ment.  Un  Jersiais  protestant,  Jacques  Robin,  autre  profiteur 
de  la  déportation,  proposa  aux  Acadiens  de  Boston  et  d’ail¬ 
leurs  de  les  établir  sur  ses  vastes  concessions  de  Miramichi  ; 
ils  pourraient  s’y  livrer,  dit-il,  à  la  culture  et  à  la  pêche  ;  un 
de  leurs  anciens  missionnaires,  l’abbé  Manach,  leur  assurerait 
le  culte  catholique.  L’enrôlement  commençait,  quand  le  gou¬ 
verneur  de  la  Nouvelle  Écosse  vit  là  encore  une  menace  pour  la 
sécurité  de  sa  colonie  ;  d’où  veto  des  Lords.  Aux  propositions 
du  comte  d’Estaing,  appelant  les  Acadiens  à  Saint-Domingue, 
406  détenus  du  Massachusetts  en  décembre  1764  s’empres- 


148 


L’EXIL 


sèrent  d’acquiescer  en  vendant  sur  le  champ  leurs  outils  et 
eurs  provisions  et  en  accourant  à  Boston  pour  solliciter  du 
gouverneur  un  passeport  général.  Au  lieu  de  leur  répondre,  on 
enferma  dans  une  caserne,  puis  dans  un  entrepôt  à  sucre,  les 
72  pères  de  famille.  Le  1er  janvier  1765  ceux-ci  réitèrent  leur 
demande  dans  un  langage  émouvant  en  sa  candeur  : 

«  Nous  autres,  tous  les  Acadiens,  ayant  un  grand  désir  de 
passer  aux  colonies  françaises,  prenons  la  liberté  de  présenter 
une  seconde  requête  à  Votre  Excellence  et  à  votre  Conseil  en 
vous  souhaitant  une  bonne  année  et  bonne  prospérité...  Voilà 
neuf  ans  que  nous  vivons  dans  l’espérance  d’aller  rejoindre 
notre  patrie.  Il  nous  semblait  que  la  porte  nous  était  ouverte, 
et  vous  nous  l’avez  fermée...  Nous  avons  toujours  entendu  dire 
qu’en  temps  de  paix,  en  tous  pays,  les  portes  des  prisons 
s’ouvraient  pour  tous  les  prisonniers.  Cela  nous  étonne  bien  de 
voir  qu’on  nous  détient  en  nous  disant  qu’on  nous  donne  toute 
liberté  de  notre  religion  ;  c’est  tout  le  contraire  ;  car,  en  nous 
détenant  ici,  on  nous  ôte  le  libre  exercice  de  notre  religion. 
Cela  est  bien  dur  pour  nous,  et  aussi  de  nous  voir  incapables  de 
nous  venir  en  aide  à  nous-mêmes.  —  Messieurs,  si  vous  n’avez 
compassion  de  nous,  nous  périrons  de  froid  et  de  faim...  Aussi 
nous  supplions  votre  bonté  d’avoir  compassion  de  pauvres  gens 
comme  nous.  » 

La  réponse  à  la  demande  de  départ  fut  négative  :  car  le 
24  janvier,  le  gouverneur  écrivait  au  Conseil  et  à  la  Chambre  : 

«  J’ai  toujours  considéré  ces  gens  comme  sujets  britanniques 
[eh  bien  !  les  sujets  britanniques  ne  sont-ils  donc  pas  libres 
d’aller  où  bon  leur  semble  ?j  et,  il  y  a  quelque  temps,  j’ai 
soumis  leur  cas  aux  Ministres  d’Etat  de  Sa  Majesté,  les  priant 
de  me  donner  des  instructions  à  ce  sujet.  Je  ne  pouvais  donc 
laisser  cette  émigration  s’opérer  sous  mes  yeux  sans  avoir  reçu 
d’ordres  de  mes  supérieurs...  Leur  situation  est  sûrement 
lamentable  :  car,  en  allant  à  Saint-Domingue,  ils  courent  au- 
devant  d’une  mort  certaine.  Peu  échapperont  aux  effets  meur¬ 
triers  du  climat  de  cette  île,  mais  d’autre  part  rien  ne  les  encou¬ 
rage  à  rester  ici...  C’est  plutôt  un  sentiment  d'humanité  que 
des  considérations  politiques  qui  m’empêche  de  les  laisser  entre¬ 
prendre  ce  fatal  voyage.  J’ai  moins  l’ambition  d’en  faire  des 
sujets  britanniques  que  de  les  arracher  à  la  mort.  La  première 
chose  à  faire,  c’est  de  leur  procurer  des  moyens  d’existence  ; 
ensuite,  je  me  réjouirai  de  toute  mesure  leur  permettant  de 
s’établir  quelque  part.  » 

Au  fond,  ce  gouverneur  Fra  Barnard  fut  peut-être  avec 
Hutchinson  l’un  des  rares  hommes  de  cœur  que  les  Acadiens 


EN  NOUVELLE  ANGLETERRE  149 


trouvèrent  au  pays  des  puritains.  Dès  le  18  janvier,  il  s’api¬ 
toyait,  sincèrement,  semble-t-il,  sur  «  la  déplorable  situation  » 
de  ces  «  pauvres  gens  ». 

«  Aucun  d’eux  n’a  encore  eu  la  variole,  et  il  leur  faut  chaque 
jour  travailler  pour  vivre.  S’il  ne  leur  est  pas  permis  d’aller  par 
la  ville  chercher  du  travail,  ils  mourront  de  faim  ;  et,  si  on  le 
leur  permet,  ils  contracteront  la  maladie.  Comme  ils  sont  en¬ 
tassés  dans  des  logements  trop  étroits  et  qu’ils  manquent  du 
nécessaire,  il  faut  les  préserver  du  danger  de  périr.  »  «  Un  grand 
nombre  de  ces  Acadiens,  constate  le  bureau  de  bienfaisance,  se 
trouvent  sérieusement  malades  ;  la  plupart  le  deviennent  tous 
les  jours.  Nous  croyons  que  cette  maladie  est  surtout  imputable 
aux  misères  que  ces  gens  ont  dû  subir,  avant  qu’on  leur  appor¬ 
tât  quelque  secours.  En  cette  saison,  il  n’est  guère  possible  de 
procurer  du  travail  aux  plus  valides,  si  désireux  qu’ils  soient 
d’en  avoir  :  et  ce  travail  même  ne  suffirait  pas  à  leur  entretien, 
encore  moins  à  celui  de  leurs  familles,  d’autant  qu’il  y  a  parmi 
eux  beaucoup  de  vieillards,  de  femmes,  d’enfants  et  d’infirmes,  t 

Bref,  le  bureau  de  bienfaisance  ne  voit,  pour  alléger  les 
dépenses  de  Boston,  qu’un  remède,  toujours  le  même  :  «  ren¬ 
voyer  »  tous  ces  «  indésirables  »  à  leurs  bourgs  respectifs  et 
interdire  à  ces  bourgs  de  jamais  plus  en  recevoir  ni  en  laisser 
échapper.  »  On  le  fit  :  la  Chambre,  refusant  de  leur  accorder 
aucun  terrain  pour  s’établir,  les  gratifia  de  quatre  jours  de 
vivres  pour  retourner  en  leur  bourgades  perdues.  Les  mal¬ 
heureux,  une  fois  de  plus  déçus,  durent,  la  mort  dans  l’âme, 
reprendre  le  chemin  des  odieuses  gehennes  où  ils  peinaient 
sans  relâche  pour  le  seul  profit  de  leurs  exploiteurs.  Quand 
donc  finirait  leur  servage  en  ces  lieux  maudits  ?  Reverraient- 
ils  jamais,  à  défaut  du  pays  natal,  une  terre  française  ? 

Un  an  plus  tard,  le  13  janvier  1766,  quelques-uns  de  ceux 
qui  étaient  restés  à  Boston,  «  leurs  familles  étant  extrême¬ 
ment  multipliées  »,  adressèrent  au  gouverneur  Barnard  une 
nouvelle  pétition  :  ayant  emprunté,  disent-ils,  ce  qui  leur  était 
nécessaire  pour  la  pêche,  (on  devine  cette  forme  d’exploita¬ 
tion),  il  ne  leur  reste  plus,  leurs  avances  payées,  de  quoi  entre¬ 
tenir  leurs  familles.  «  C’est  pourquoi  nous,  pauvres  Français 
que  l’on  appelle  neutres,  nous  vous  prions  d  avoir  pitié  et 
compassion  de  nous  et  de  plusieurs  pauvres  veuves  et  de  nos 
petits  enfants,  de  nous  assister  cet  hiver  de  quelque  chose 


150 


L’EXIL 


qui  nous  fasse  subsister  en  vie  ou,  faute  de  quoi...,  de  nous 
donner  du  travail  :  car,  nous  n’en  trouvons  aucunement,  et 
voulons  pourtant  bien  travailler.  »  A  cette  détresse  la  Chambre 
des  Représentants  ne  trouva,  le  15  février,  d’autre  remède  que 
l’inexorable  renvoi  dans  les  bourgs.  «  S’ils  refusent  d’y  retour¬ 
ner,  on  leur  retranchera  les  vivres  et  le  loyer  des  maisons  qu’ils 
reçoivent  présentement.  »  Le  Conseil,  à  vrai  dire,  rejeta  cet 
arrêt  par  trop  cruel. 

Or,  le  gouverneur  du  Canada,  James  Murray,  avait,  le 
1er  mars  1765,  offert  des  terres  gratuitement  aux  immigrants 
qui  viendraient  en  sa  colonie  :  cent  arpents  à  chaque  chef  de 
famille  et  cinquante  a  chacun  de  ses  enfants  ;  «  ceux  qui  vou¬ 
dront,  ajoutait-il,  s  établir  dans  le  bas  de  la  province,  comme 
sur  la  baie  de  Gaspé,  la  baie  des  Chaleurs  et  les  pays  adjacents, 
auront  en  outre  l’avantage  de  la  pêche  ».  C’était  le  salut  pour 
les  Acadiens  ;  ils  sollicitèrent  de  Murray  l’admission  au  Canada 
et  l’obtinrent.  Mais  comment  s’y  rendre,  puisqu’ils  sont  dans 
l’indigence  ?  «  Nous  supplions  très  humblement  Son  Excel¬ 
lence,  écrivent  huit  d’entre  eux  à  Barnard  (8  février),  d’avoir 
la  bonté  de  nous  transporter  au  Canada  dans  des  vaisseaux 
avec  nos  familles  et  des  provisions  pour  une  année  :  car  nous 
sommes  hors  d’état  d’y  pourvoir.  »  Le  gouverneur  Barnard 
approuve  : 


«  Depuis  que  je  suis  gouverneur,  écrit-il  à  la  Chambre  des 
représentants,  j’ai  toujours  eu  beaucoup  de  pitié  pour  ce  peu¬ 
ple  ;  il  a  été  victime  des  nécessités  de  la  guerre  ;  ce  n’est  pas  en 
punition  de  fautes  graves  qu’il  a  été  arraché  à  une  situation 
heureuse  et  plongé  dans  la  misère  et  la  servitude  sans  espoir 
d  en  sortir  par  lui-même.  J’ai  déjà  plusieurs  fois  tenté  d’établir 
les  Acadiens  de  manière  à  en  faire  d’utiles  sujets  de  la  Grande- 
Bretagne  et  leur  permettre  de  retrouver  le  bien-être,  mais  ie 
n  en  ai  jamais  trouvé  le  moyen.  Une  occasion  se  présente  de 
leur  venir  en  aide  sans  encourir  de  grandes  dépenses  :  au  lieu 
d  etre  une  charge  pour  cette  province,  au  lieu  d’y  rester  dans  la 
détresse,  ils  pourront  contribuer  à  la  richesse  et  à  la  puissance 
de  empire  britannique.  Seule,  l’occasion  d’exercer  leur  activité 
leur  a  lait  defaut.  J’espère  donc  que  vous  profiterez  de  cette 

patriotisme!1#  §  SeC0Urir  et  faire  ainsi  Preuve  de  charité  et  de 


Ainsi  mise  en  demeure  d’agir,  la  Chambre  vota  le  20  février 
une  allocation  de  20  livres  pour  permettre  à  deux  Acadiens 


* 


EN  NOUVELLE  ANGLETERRE  151 


d’aller  au  Canada  préparer  les  voies.  Le  28  avril,  le  Gouver¬ 
neur  Murray  se  déclara  «  consentant  à  les  recevoir  »,  vu  qu’il 
serait  «  avantageux,  dit-il,  de  les  y  établir  sur  le  même  pied 
que  les  Acadiens  »,  mais  à  deux  conditions  :  serment  d’allé¬ 
geance  et  pas  d’assistance.  Les  Acadiens,  le  2  juin,  se  décla¬ 
rèrent  «  résolus  à  prêter  le  serment  de  fidélité.  »  Que  pouvaient- 
ils  faire  de  mieux  ?  il  n’y  avait  plus  de  Nouvelle  France  en 
Amérique,  et  la  Vieille  France  d’Europe,  si  lointaine,  n’était 
pas  même  autorisée  à  leur  venir  en  aide.  890,  dont  141  de 
Salem,  s’inscrivirent  donc  pour  le  départ.  «  Notre  situation 
est  extrêmement  triste,  écrivent-ils  à  Barnard  ;  beaucoup  de 
pauvres,  veuves  sont  chargées  d’enfants  ;  bien  des  gens  d’âge 
avancé  sont  hors  d’état  de  travailler  :  nous  vous  prions  de  nous 
retirer  de  l'abîme  où  nous  sommes...  de  nous  assister  en  quelque 
chose,  afin  que  nous  puissions  vivre  quelque  temps  après  notre 
arrivée  au  Canada  ».  Autrement,  arrivant  sans  ressources  sur 
des  terres  non  défrichées,  ils  étaient  condamnés,  dès  les  pre¬ 
miers  jours,  à  mourir  de  faim.  Or,  le  25  juin,  après  de  mes¬ 
quins  calculs  de  sa  commission,  la  Chambre  des  Représentants 
répondit  par  un  refus  brutal  :  «  Il  ne  sera  désormais  tiré  du 
trésor  aucun  argent  pour  venir  en  aide  aux  Acadiens.  » 

Que  voulait-on  ?  Apparemment,  exploiter  les  Acadiens  jus¬ 
qu’au  dernier  jour  en  les  payant  le  moins  possible.  Qu’on  en 
juge  par  les  deux  textes  qui  suivent  I  Le  premier  est  une 
requête  (14  juillet  1766)  de  notre  vieil  ami  et  connaissance 
Jean  Labardore  qui,  au  péril  de  sa  propre  vie,  avait  si  fâcheu¬ 
sement  sauvé  la  vie  de  matelots  anglais  à  Merliguèche.  «  Votre 
pétitionnaire,  père  de  huit  enfants  trop  jeunes  pour  lui  venir 
en  aide,  se  trouve  dans  une  situation  déplorable  faute  d’ou¬ 
vrage  et  craint  que  lui  et  sa  famille  n’endurent  de  grandes 
privations  s'ils  sont  laissés  ici  (Boston)  jusqu’à  l’hiver.  Il 
sollicite  donc  instamment  qu’on  accorde  à  lui  et  à  sa  famille 
le  passage  à  Québec  où  il  résidera  chez  un  cousin.  »  Le  second 
texte,  qui  est  une  lettre  du  secrétaire  du  gouverneur  aux 
autorités  de  Boston  (23  juillet),  nous  révèle  des  faits  intéres¬ 
sants  :  «  Comme  vous  vous  êtes  chargés  de  ces  gens,  je  vous 
transmets,  conformément  aux  ordres  du  Gouverneur,  la 
demande  qu’ils  viennent  d’adresser,  afin  que  vous  leur  accor¬ 
diez  leur  passage  ;  ou,  sinon,  que  vous  remplissiez  vos  engage¬ 
ments  envers  eux.  Les  arrérages  que  vous  leur  devez  suffi- 


152 


L’EXIL 


raient  à  payer  une  partie  des  frais  de  leur  transport,  s’ils  con¬ 
sentaient  à  vous  acquitter  de  cette  façon.  »  Si  la  ville  de  Boston 
ne  payait  pas  aux  Acadiens  les  arrérages  dus,  que  devaient 
faire  les  bourgades  lointaines  ?  Un  rapport  de  la  Commission 
de  la  Chambre,  daté  de  juin  1766,  nous  le  dit  :  «  Plusieurs 
bourgs,  où  lesJFrançais  neutres  ont  été  envoyés,  n’ont  pas 
encore  acquitté  leurs  parts  de  dépense.  »  Et  .s’il  y  avait  chô¬ 
mage  pour  quelques  détenus  pendant  la  morte  saison,  nous 
savons  qu’il  y  avait,  en  d’autres  temps,  surmenage  pour 
d’autres. 

Enfin,  quelques  vaisseaux,  au  moins  deux,  partirent  de 
Boston  pour  Québec,  bien  que  nous  ne  sachions  pas  dans 
quelles  conditions.  «  Un  vaisseau,  dit  la  lettre  précédente,  va 
mettre  à  la  voile  pour  Québec  samedi  prochain.  «  La  Gazette 
de  Québec  nous  apprend,  en  effet,  le  1er  septembre,  que  «  la 
goélette  Terry  est  arrivée  la  nuit  dernière  avec  40  Acadiens 
qui  viennent  s’établir  ici  pour  l’avantage  de  leur  religion  » 
et,  le  8  septembre,  que  «  la  goélette  Good  latent  est  arrivée  ici 
jeudi  (4  septembre)  avec  un  grand  nombre  d’ Acadiens.  » 
«  Les  membres  du  Conseil  (de  Québec)  décident  d’envoyer  au 
munitionnaire  l’ordre  de  fournir  aux  90  Acadiens,  sans 
compter  les  femmes  et  les  enfants,  des  vivres  pour  un  mois 
(à  raison  d  une  ration  pour  chaque  homme  et  chaque  femme  et 
d’une  demi-ration  pour  chaque  enfant)  et  de  faire  publier  un 
avis  pour  informer  tous  les  seigneurs  de  cette  province  de 
l’arrivée  de  ces  gens,  afin  que,  sans  perdre  de  temps,  ils  s’en¬ 
tendent  avec  ces  nouveaux  venus  pour  les  établir  aux  meil¬ 
leures  conditions  possibles  sur  leurs  terres  »  (Sur  les  parties 
qui  n’ont  pas  encore  été  concédées). 

Ce  qui  frappe  le  chanoine  Louis  Richard  en  ses  recherches 
généalogiques,  c’est  le  «  démembrement  inouï  »  de  ces  familles 
revenues  de  Nouvelle  Angleterre  :  «  tous  ceux  qui  atteignirent 
nos  rivages,  dit-il,  n’étaient  plus  que  de  misérables  épaves  : 
veufs,  veuves  et  orphelins.  »  Eh  I  oui,  nos  pratiques  puritains 
gardaient  pour  eux  la  bonne  main  d’œuvre  valide  et  ne  ren¬ 
voyaient  aux  Français  que  le  rebut,  le  déchet  humain. 

A  supposer,  pour  mettre  les  choses  au  mieux,  que  la  moitié 
des  Acadiens  du  Massachusetts,  soit  450,  fut  ainsi  établie  au 
Canada,  que  devinrent  les  autres  ?  —  Un  malheureux  Édouard 


EN  NOUVELLE  ANGLETERRE  153 


Benoit,  mari  d’une  femme  malade,  père  de  deux  enfants,  dont 
un  aveugle,  réduit  à  l’indigence,  renvoyé  de  bourg  en  bourg, 
sollicite  en  juin  1767  son  transport  au  Canada  ;  sa  demande 
fut  rejetée  ;  en  mai  1769,  il  redemande  aide  et  protection... 
La  mer  leur  étant  fermée,  «  il  ne  restait  aux  survivants,  dit 
Pascal  Poirier,  que  l’alternative  ou  d’attendre  tous  ensemble, 
en  captivité,  la  mort  trop  lente  à  venir  ou,  pour  ceux  qui 
étaient  forts  et  bien  portants,  de  s’en  aller  à  pied,  sans  res¬ 
sources,  sans  armes,  sans  tentes,  sans  vivres,  à  travers  400  milles 
de  forêt  avec  la  perspective  de  mourir  de  faim,  soit  en  route, 
soit  à  destination.  »  C’est  ce  dernier  parti  que  prirent  les  plus 
robustes  ou,  du  moins,  ceux  qui  étaient  le  moins  chargés  de 
famille.  Deux  groupes  de  gens  valides  se  constituèrent,  en 
effet.  L’un,  cédant  à  la  nostalgie  du  pays  natal,  retourna 
en  Acadie  ;  nous  en  connaîtrons  plus  tard  l’odyssée.  L’autre 
prit,  pour  se  rendre  à  Montréal,  la  route  du  lac  Champlain  ; 
«  on  eût  pu  suivre  leurs  traces  aux  croix  de  bois  qu’ils  lais¬ 
saient  derrière  eux.  »  Ceux  qui  parvinrent  au  Canada  y  fon¬ 
dèrent  dans  les  comtés  de  Saint-Jean  et  de  La  Prairie  de  petites 
«  Cadies  ».  «  Jusqu’en  1775  et  même  plus  tard  »  dit  Placide 
Gaudet,  arrivèrent  encore  des  attardés,  après  plus  de  vingt 
années  d’exil.  Mais  combien  de  vieillards,  combien  d’infirmes, 
combien  de  malades  restèrent  sur  la  terre  étrangère  pour  y 
fermer  des  yeux  désespérés  dans  le  dénûment  et  la  solitude  de 
l’hôpital  ou  du  workhouse!  Combien  d’orphelins,  accaparés  en 
des  familles  d’exploiteurs,  y  perdirent  à  la  longue,  en  une  misé¬ 
rable  vie  de  servage,  leur  langue,  leur  religion  et  jusqu’à  leur 
nom  !  »  Que  de  fois,  dit  le  juge  Savary,  ne  trouve-t-on  pas 
dans  les  actes  de  l’état  civil  en  Nouvelle  Angleterre  une  men¬ 
tion  comme  celle-ci  :  «  Mary  Savary,  Française  neutre,  morte 
très  âgée  dans  l’indigence.  »  Quel  crime  cette  pauvre  femme, 
née  dans  l’aisance,  avait-elle  bien  pu  commettre  pour  mourir 
ainsi  misérable  loin  de  son  pays,  loin  des  siens  ?  Que  d’Evange- 
lines  se  cachent  sous  ces  noms  méconnus  ! 

«  Pour  les  déportés  du  Massachusetts,  dit  le  sénateur  Pascal 
Poirier,  l’exil  fut  une  agonie  de  plus  de  dix  ans  sans  trêve  ni 
répit  ;  agonie  des  hommes  réduits  à  la  mendicité  et  obligés  de 
subir  pour  eux  et  leurs  familles  les  affronts,  le  mépris,  les  enlève¬ 
ments,  les  rapts,  tous  les  outrages,  toutes  les  injustices,  toutes 
les  infamies  ;  agonie  des  femmes  à  la  merci  de  maîtres,  prévenus 


154 


L’EXIL 


jusqu’au  fanatisme  contre  tout  ce  qui  portait  le  nom  de  catho¬ 
liques  et  de  Français  ;  agonie  des  enfants  qu’on  arrachait  aux 
bras  de  leurs  parents  pour  les  distribuer  ;  agonie  des  pères  et 
des  mères  qui  voyaient  ces  mêmes  enfants  devenir  des  Anglais, 
des  protestants.  » 

Le  sort  des  déportés  acadiens  dans  les  provinces  du  Sud 
fut-il  donc  plus  heureux  que  celui  des  déportés  acadiens  dans 
les  provinces  du  Nord  ?  On  le  suppose,  parce  que  on  le  connaît 
moins  ;  mais,  toute  réflexion  faite,  nous  craignons  bien  que  les 
rizières  des  Carolines  n’aient  guère  mieux  valu  pour  les  pauvres 
parias  que  les  chiourmes  de  la  Nouvelle  Angleterre.  En  tout 
cas,  dans  le  Sud  comme  dans  le  Nord,  ceux  des  Acadiens  qui, 
survivant  aux  persécutions,  ne  purent  rentrer  ni  en  France  ni 
au  pays  natal,  durent,  par  la  force  des  choses,  après  quelques 
générations,  faute  de  prêtres  catholiques,  faute  de  relations 
avec  des  gens  de  langue  française,  se  fondre,  en  leur  dénuement 
social  et  moral,  dans  la  population  anglaise  et  protestante 
qui  les  exploitait.  Pour  eux  s’accomplit  l’œuvre  de  mort,  de 
mort  nationale,  qu’avaient  voulue  Lawrence  et  ses  complices. 
Crime  was  efficient. 

Proscrits  éparpillés  sur  l’Amérique  entière. 

Leur  histoire  est  écrite  en  plus  d’un  cimetière. 


Comment  se  représenter,  dans  la  diversité  des  conditions, 
la  multiplicité  des  souffrances  individuelles  en  cet  immense 
malheur  collectif  d’une  si  longue  durée  ? 


«  Nous  ne  pouvons  suivre  en  leur  dispersion,  reprend  le  juge 
Savary,  en  son  Histoire  du  Comté  d’Annapolis,  les  malheureux 
exilés  qui  s  en  allèrent  le  cœur  brisé  ;  nous  ne  pouvons  dénom- 
rer  les  morts  sur  les  chemins  ;  nous  ne  pouvons  calculer  le 
nombre  de  décès  dus  à  des  maladies  contractées  à  fond  de  cale 
dans  des  bateaux  surchargés  où  rien  n’avait  été  prévu  ni  pour 
hygiène  ni  même  pour  la  décence  ;  nous  ne  pouvons  nous 
représenter  les  trépas  dus  aux  épreuves  et  aux  privations  qui 
suivirent,  ni  les  lentes  agonies,  prolongées  parfois  jusqu’à  la 
mort,  des  membres  séparés  d’une  même  famille  qui  se  cher¬ 
chaient,  s  informaient  à  travers  tout  le  continent  au  milieu  d’un 
peuple  étranger,  presque  toujours  hostile  ou  indifférent  ;  nous 

a!LP°^I°nS  ?ui7/C  en  leurs  interminables  errements  des  groupes 
détachés  qui,  dépourvus  de  tout,  tentaient  d’atteindre  quelque 
heu  de  repos  auprès  de  gens  de  leur  race  et  de  leur  religion  ou 


EN  NOUVELLE  ANGLETERRE  155 


seulement  auprès  de  gens  qui  voulussent  bien  accorder  un  peu 
de  sympathie  et  de  charité  à  un  peuple  spolié  et  ruiné.  » 

Et  quand,  hanté  par  des  préoccupations  morales,  on  se 
demande  quelle  put  bien  être  la  faute  de  ce  peuple  martyr,  on 
ne  trouve  pas  d’autre  cause  que  l’un  des  plus  nobles  senti¬ 
ments  de  l'homme  :  la  fidélité  à  la  religion  et  à  la  patrie.  «  Pour¬ 
quoi  sommes-nous  tombés  dans  le  triste  état  où  nous  sommes, 
dit  une  de  leurs  suppliques  de  Pensylvanie,  privés  de  nos 
biens,  bannis  de  notre  pays,  réduits  à  vivre  de  charité  sur  une 
terre  étrangère  ?  Pour  avoir  refusé  de  prêter  un  serment  que 
le  christianisme  défend  de  violer,  une  fois  qu’il  est  prêté,  un 
serment  que  nous  ne  pouvions  tenir  sans  nous  exposer  à 
plonger  le  poignard  dans  le  sein  de  nos  amis  et  de  nos  pro¬ 
ches.  »  «  Nous  sommes  nés  Français,  répètent-ils  encore  en  leur 
pétition  au  Roi  de  France,  et  nous  voulons  mourir  en  Fran¬ 
çais.  La  pauvreté,  l’exil  et  tous  les  malheurs,  —  au  péché  près, 
—  ne  sont  pas  capables  de  nous  faire  changer  de  sentiments, 
Sa  Majesté  très  chrétienne  n’a  pas  de  cœurs  plus  fidèles  que 
les  nôtres.  » 


Sources  et  autres  références  : 

Arch.  Nat.  Colonies.  —  Série  B.,  vol.  117,  f.  497  ;  vol.  118,  f.  172. 

Arch.  Min.  Aff.  étr.  —  Corr.  pol.  Anglet.,  vol.  440,  ff.  208,  218-20  et 
suiv.  ;  vol.  452,  fT.  203-5,  f°  328. 

Arch.  Canada.  —  Rapport  1894  (doc.  angl.  rel.  à  Nouv.  Ec.)  229-269. 

—  1905,  II.  Les  Acadiens  dans  les  Colonies 

anglaises,  pp.  139-191,  191-197,  305- 
307. 

New  England  Register.  (C  XVII,  p.  17,  janvier  1876). 

Ed.  Richard.  —  Acadie  (éd.  H.  d’Arles),  III,  247-264. 

Pascai.  Poirier.  —  Les  Acadiens  déportés  à  Boston  (Soc.  Roy.  Canada) 
1908,  I,  125-180. 

Gilm.  Shea.  —  The  Catholic  Church  in  mlonial  Days,  op.  cit.  Vol.  I, 
liv.  IV,  ch.  iv. 

Calneck  and  Savary.  —  Hislory  of  the  Countg  ol  Annapolis. 

E.  Richard.  —  Acadia.  II  Appendix. 


CHAPITRE  XX 


EN  ANGLETERRE  ET  EN  FRANCE 

(1755-1774) 

De  la  persécution  systématique  à  la  générosité  improvisée. 


I.  —  En  Angleterre 

Les  Acadiens  furent-ils  mieux  accueillis  dans  la  Vieille 
Angleterre  que  dans  la  Nouvelle  ?  Nullement.  Dès  le 
17  juin  1756,  les  Lords  du  Commerce  se  plaignent 
au  Secrétaire  d’État,  Henri  Fox,  de  l’arrivée  sur  un  seul 
navire  de  300  de  ces  Français  neutres  que  la  Virginie  refusait  ; 
or,  de  cette  seule  colonie  il  devait  en  venir,  sauf  naufrage, 
1.140. 

«  Dispersés  dans  tous  les  ports  du  royaume,  dit  le  rapport 
Rochette  (février  1763),  ils  y  périrent  presque  tous  de  misère 
et  de  chagrin.  Trois  cents  abordèrent  à  Bristol  où  ils  n’étaient 
point  attendus  :  car  on  ne  les  attendait  nulle  part.  Ils  passèrent 
trois  jours  et  trois  nuits  [d’hiver]  sur  les  quais  de  la  ville  expo¬ 
sés  à  toutes  les  injures  de  l’air.  On  les  renferma  à  la  fin  dans 
quelques  édifices  ruinés,  où  la  petite  vérole  acheva  de  détruire 
tous  ceux  qui  n’avaient  pas  succombé  à  la  fatigue  et  au  déses¬ 
poir.  » 

Alors,  traités  en  prisonniers  de  guerre,  ils  reçurent  une  allo¬ 
cation  journalière  de  6  sols  par  adulte  et  de  3  sols  par  enfant. 
A  la  fin  de  la  guerre,  il  n’en  restait  plus  à  Bristol  que  184  sur 
300,  à  Liverpool  que  224  sur  336,  à  Southampton  que  219 
sur  340,  à  Penryn  (Falmouth)  que  159  sur  250,  et  80  enrôlés 
de  force  à  bord  des  corsaires  anglais  ;  soit  en  tout  866  sur  les 
1.300  ainsi  comptés.  Mais  des  autres  victimes  de  Lawrence, 
entre  autres  les  152  prisonniers  du  Cap  de  Sable  expédiés 


EN  ANGLETERRE  ET  EN  FRANCE  157 


d’Halifax  en  juillet  1759,  des  autres  victimes  de  Boscawen 
brutalement  arrachées  de  l’ Ile  Royale  et  l’ Ile  Saint-Jean, 
n’en  resta-t-il  donc  pas  en  Angleterre,  où  elles  abordèrent, 
pour  la  plupart,  avant  d’être  débarquées  en  France  ?  Même 
sans  tenir  compte  de  ceux-ci,  il  est  évident  qu’effroyable  fut 
la  mortalité  des  détenus  en  Angleterre. 

Dès  le  début  d’octobre  1762,  notre  plénipotentiaire,  le  duc 
de  Nivernois,  adressa  au  duc  de  Choiseul  un  mémoire  en  faveur 
des  Acadiens  qui  «  réclament  les  bontés  du  Roi  et  qui  pour- 
roient  être  employés  utilement  dans  nos  colonies  à  la  paix.  » 
Le  1er  décembre  1762,  Lord  Granville  demanda  précisément 
au  duc  de  Nivernois  ce  qu’il  comptait  faire  de  ces  prisonniers 
de  guerre.  Le  duc  s’enquit  de  leur  sort  :  un  Irlandais,  qui  avait 
épousé  une  Acadienne,  lui  transmit  une  supplique  des  prison¬ 
niers  de  Liverpool  ;  ceux-ci,  se  plaignant  des  mauvais  traite¬ 
ments  subis,  protestèrent  de  leur  fidélité  à  la  France  et  solli¬ 
citèrent  leur  rapatriement.  Le  26  décembre,  un  attaché 
d’ambassade  M.  de  la  Rochette  fut  envoyé  en  mission  auprès 
des  différents  groupes  acadiens  pour  les  assurer  que  le  Roi, 
instruit  de  leur  zèle  inviolable  et  des  malheurs  qui  en  étaient 
résultés,  «  les  récompenserait  comme  de  bons  et  fidèles  sujets, 
en  quelques  parties  de  ses  États  qu’ils  vinssent  s’établir.  » 
A  Liverpool  où  il  arriva  le  31  décembre,  M.  de  la  Rochette 
leur  apporta  en  guise  d’étrennes  ce  bon  message  : 

«  Quelques  précautions  qu’il  eût  prises  pour  les  engager  à 
modérer  leur  joie,  dit  son  rapport  (février  1763),  il  ne  put 
empêcher  que  les  cris  «  Vive  le  Roi  »  se  fissent  entendre  dans 
leur  quartier,  au  point  que  quelques  Anglais  en  furent  scanda¬ 
lisés.  Les  larmes  succédèrent  à  ces  premières  acclamations  ; 
et  les  hommes  et  les  enfants  disaient  tous,  en  pleurant  d’allé¬ 
gresse  :  «  Dieu  bénisse  notre  bon  roi  !  »  Plusieurs  semblaient 
entièrement  hors  d’eux-mêmes  :  ils  battaient  des  mains,  les 
levaient  au  ciel,  se  frappaient  contre  les  murailles  et  ne  cessaient 
de  sangloter.  Il  serait  impossible  de  décrire  tous  les  transports 
auxquels  s’abandonnèrent  ces  honnêtes  gens.  » 

Une  pareille  réaction  en  dit  long  sur  les  souffrances  qu’ils 
enduraient.  Un  de  leurs  compagnons  de  captivité,  le  chevalier 
de  La  Corne,  ancien  officier  d’Acadie,  leur  rendit  au  début 
quelques  services  dont  le  Roi  lui  sut  gré  (15  février  1760)  ;  il 
les  connaissait,  s’étant  battu  pour  eux  dans  l’isthme  et  dans 
la  péninsule  ;  son  frère  avait  été  l’un  de  leurs  missionnaires. 


158 


L’EXIL 


Alors,  se  ravisant,  l’Angleterre  voulut  garder  à  son  service 
des  gens  qu’elle  avait  si  mal  traités.  «  Le  gouvernement  anglais, 
dit  un  mémoire  de  juin  1777,  leur  fit  proposer  de  leur  rendre 
leur  patrie  et  leurs  biens,  n’exigeant  d’eux  qu’un  serment 
d’allégeance  constamment  refusé  depuis  1742;  il  leur  était 
donné  deux  ans  à  dix-huit  mois  pour  se  décider  ».  A  l’unani¬ 
mité,  ils  répondirent  au  duc  de  Nivernois  :  «  Nous  voulons 
vivre  sous  la  domination  de  Sa  Majesté  très  chrétienne  pour 
qui  nous  sommes  prêts  à  verser  notre  sang.  »  Le  commissaire 
de  Liverpool  refusa  de  faire  parvenir  la  déclaration  écrite  et 
signée  de  tous  les  pères  de  famille. 

«  Depuis  que  la  paix  est  décidée,  précise  le  mémoire  de  La 
Rochette  (février  1/63),  on  n’a  cessé  de  travailler  à  les  séduire. 
Langton,  commissaire  anglais  des  prisonniers  français,  les  fit 
paraître  devant  lui  dans  les  premiers  jours  de  décembre  et  leur 
représenta  que,  la  France  les  ayant  abandonnés  depuis  si  long¬ 
temps,  le  roi  d  Angleterre  voulait  bien  les  regarder  comme  ses 
sujets  et  qu’il  les  renverrait  en  Acadie  où  on  leur  rendrait  leurs 
terres  et  leurs  troupeaux.  [Qui  trompe-t-on  vraiment  ?  Le  roi 
d  Angleterre  et  ses  ministres  ne  pouvaient  ignorer  ce  qu’étaient 
devenus  les  terres  et  les  troupeaux  des  Acadiens  et  la  façon 
barbare  dont  à  cette  heure  même  on  traitait  les  derniers  Fran¬ 
çais  de  la  Nouvelle  Ecosse  ?]  Ils  répondirent  tous  unanimement 
qu’ils  étaient  Français  et  que  c’était  au  roi  de  France  de  décider 
de  leur  sort.  [Après  cinquante  années  d’épreuves  et  de  sépa¬ 
ration,  une  telle  fidélité  n’est-elle  pas  digne  d’admiration?]  Le 
commissaire  les  traita  de  rebelles  ;  il  les  menaça  de  les  faire 
renfermer  et  de  réduire  leur  paye  ;  mais,  comme  rien  de  les  inti¬ 
midait,  il  eut  recours  à  un  moyen  qui,  par  l’attachement  qu’ont 
les  Acadiens  pour  leur  religion,  semblait  infaillible.  Il  séduisit 
un  certain  prêtre  écossais,  directeur  des  Acadiens,  en  lui  pro- 
mettant  la  place  de  curé  principal  des  villages  catholiques 
d  Acadie.  Cet  homme  leur  prêcha  des  sermons  scandaleux.  » 
[«  Leurs  prêtres  anglais  et  écossais,  est-il  dit  ailleurs,  ne  cessent 
de  les  exhorter  à  renoncer  à  la  France  qu’ils  leur  représentent 
comme  un  pays  abandonné  de  Dieu.  »  On  voit  que  cette  calom¬ 
nie  date  de  loin]. 

Cette  scène  si  vivante  et  les  intrigues  nous  montrent  que  la 
politique  de  la  métropole  anglaise  ne  différait  pas  de  celle 
des  colonies  :  ne  pas  abandonner  à  son  sort  l’adversaire  accablé 
et  dépouillé  par  la  violence,  mais,  à  force  de  ruse,  par  une 
feinte  pitié,  se  1  attacher,  quand  même,  pour  l’exploiter  encore. 
De  nos  jours  persiste  cette  cynique  forme  de  la  morale  de 


EN  ANGLETERRE  ET  EN  FRANCE  159 

1  intérêt  ;  elle  passe,  du  reste,  pour  n’être  pas  uniquement 
anglaise. 

A  Southampton,  dupes  des  manœuvres  du  duc  d’York  et 
d’un  général  anglais,  les  détenus  n’osèrent  se  fier  à  l’envoyé 
français,  mais  dépêchèrent  deux  des  leurs  au  duc  de  Nivernois. 
A  Penryn,  M.  de  la  Rochette  trouva  les  «  159  Acadiens  dans 
la  situation  la  plus  déplorable  :  depuis  la  fin  de  novembre  le 
gouvernement  a  arrêté  leur  paye  ;  ceux  qui  n’ont  appris  aucun 
métier  vivent  d’emprunts  ;  les  veuves  et  les  orphelins  deman¬ 
dent  l’aumône  ;  ils  doivent  entre  eux  plus  de  250  guinées  dans 
le  bourg  ».  Les  184  Acadiens  de  Bristol  «  s’abandonnèrent 
entièrement  à  la  protection  du  Roi.  »  (Arch.  Aff.  étr.  Corr. 
Anglet.,  vol.  448,  ff.  213,  218,  267,  355;  vol.  449,  fï.  24, 
150,  340). 


II.  —  En  France. 

Le  1er  mars  1763  le  duc  de  Choiseul,  ému  par  le  «  traitement 
horrible  qu’on  a  fait  éprouver  à  nos  malheureux  prisonniers  », 
se  déclare  désireux,  malgré  les  procédés  dilatoires  de  Lord 
Egremont,  «  de  faire  promptement  finir  leurs  misères  »  ;  il 
accepte  la  lourde  charge  de  les  rapatrier  en  France.  Cette 
dépense  fut  estimée  (19  mars  1763)  à  plus  de  120.000  livres, 
dont  20.000  pour  leur  transport,  13.500  pour  leur  allocation 
de  6  sols  pendant  2  mois,  27.000  pour  une  allocation  de  2  sols 
pendant  douze  autres  mois,  16.800  pour  leurs  frais  d’installa¬ 
tion,  9.600  pour  l’acquisition  de  leurs  meubles,  outils  et 
instruments,  19.400  pour  leur  alimentation,  cheptel,  semences, 
7.000  pour  leurs  barques  et  engins  de  pêche,  8.000  pour  le 
paiement  de  leurs  dettes  (dues  aux  maladies  et  au  refus  du 
gouvernement  anglais  de  pourvoir  finalement  à  leur  subsis¬ 
tance).  On  a  ri  de  la  solde  de  six  sols  par  jour  ;  l’on  a  eu  tort. 
C’était  précisément  la  solde  que  l’on  donnait  aux  invalides 
de  la  marine,  comme  aux  prisonniers  de  guerre  ;  pour  avoir 
l’équivalent  en  monnaie  actuelle,  il  faut  multiplier  par  vingt  ; 
cette  somme  de  six  francs  par  jour  n’était  donc  nullement 
méprisable.  Douze  ans  plus  tard,  l’Angleterre  ne  donnait 
elle-même  que  six  pence  par  jour  aux  loyalistes  de  la  Nouvelle 
Écosse.  Il  faut  même  reconnaître  que  pareille  générosité  ne 


160 


L’EXIL 


manquait  pas  de  mérite  de  la  part  d’une  nation  alors  profon¬ 
dément  éprouvée  et  si  gravement  endettée  par  une  guerre 
désastreuse;  mais  la  France  estimait,  à  juste  titre,  qu’elle 
ne  devait  pas  moins  à  ces  «  malheureux  Acadiens  »  qui,  dit 
un  de  nos  attachés  d’ambassade,  le  chevalier  d’Eon,  «  éton¬ 
naient  toute  l’Angleterre  par  leur  probité,  leurs  mœurs  et 
leur  attachement  inviolable  à  la  religion  et  au  roi,  malgré  leur 
dispersion  cruelle,  malgré  la  misère  effrayante  qu’ils  ont  sup¬ 
portée  jusqu’à  la  fin  avec  un  courage  héroïque.  » 

En  mai  1763  arrivèrent  donc  de  Brest  deux  gabares  et  deux 
corvettes  qui  embarquèrent  à  Liverpool,  à  Falmouth  et  à 
Southampton  plus  de  750  Acadiens  prisonniers  depuis  huit  ans. 
Vers  le  21  mai,  à  Saint-Malo  et  à  Morlaix,  ces  malheureux 
débarquèrent  sur  cette  terre  de  France  que  leurs  ancêtres 
avaient  quittée  depuis  près  d’un  siècle  et  demi.  (Arch.  Col., 
série  B,  vol.  117,  année  1763). 

La  province  de  Bretagne  avait  été,  dès  février  1763,  recom¬ 
mandée  par  le  duc  de  Nivernois  au  duc  de  Choiseul  : 

«  Cette  province  a  des  avantages  dont  le  défaut  de  popula¬ 
tion  l’empêche  de  profiter  [dépopulation  sensible,  est-il  dit, 
due  à  la  quantité  de  soldats  et  matelots  fournis  à  l’Etat  pendant 
cette  guerre].  Le  sol  y  est  bon,  la  côte  abonde  en  poisson  ; 
cependant  il  y  a  quantité  immense  de  terrain  inculte  ;  [la  moitié 
dit  un  autre  rapport],  La  pêche  n’y  fait  point  une  branche  de 
commerce  et  fournit  à  peine  à  la  consommation  du  pays. 
L’établissement  des  Acadiens  dans  cette  province  lui  serait 
sans  doute  très  utile  et  les  Acadiens  y  trouveraient  peut-être 
plus  d  avantage  que  dans  tout  autre.  Les  Etats  pourraient 
concourir  avec,  le  Gouvernement  au  prompt  établissement  de 
ces  nouveaux  colons.  » 

A  Morlaix,  les  384  Acadiens  d’Angleterre  furent  donc  pro¬ 
visoirement  logés  dans  les  casernes  et,  par  délibération  du 
23  septembre,  le  Conseil  de  cette  ville  assura  à  leurs  enfants 
l’instruction  gratuite;  ceux  de  Saint-Malo  furent  quelque 
temps  installés  à  l’Arsenal,  au  parc  des  Corbières  et  dans  le 
quartier  de  la  Boulais.  On  veilla  bientôt  à  leur  établissement 
définitif. 

D’autres  Acadiens  avaient  précédé  en  France  ces  prison¬ 
niers  d’Angleterre.  Dès  la  fin  de  juin  1758  étaient  arrivés  à 
Cherbourg  des  déportés  de  Boston  qui  provenaient  en  partie 


EN  ANGLETERRE  ET  EN  FRANCE  161 

de  la  riviere  Saint-Jean.  Puis,  en  1759  surtout,  les  victimes 
de  Boscawen,  arrachées  de  l’Ile  Royale  et  de  l’ Ile  Saint- Jean, 
affluèrent  dans  tous  les  ports  de  la  Manche  et  de  l’Océan,  la¬ 
mentables  épaves  humaines  du  grand  naufrage  de  la  Nouvelle 
France.  En  octobre  1758,  il  en  vint  à  Rochefort  ;  en  novembre, 
à  Cherbourg  et  à  Saint-Malo  ;  en  décembre,  à  Boulogne  ;  au 
début  de  1759,  au  Havre,  à  Morlaix,  à  Dunkerque.  Le  6  avril 
arrivèrent  à  Saint-Malo  deux  paquebots  anglais  portant 
451  prisonniers  de  Elle  Royale  ;  à  Calais,  au  Havre,  d’autres 
encore  renvoyés  d’Angleterre  ;  le  20  avril,  à  Saint-Malo, 
211  encore.  Le  8  juin,  à  Morlaix,  toute  une  cargaison.  A  Saint- 
Malo,  le  30  avril,  1.102  se  trouvaient  rassemblés,  venus  de 
différents  ports.  On  était  débordé  ;  on  ne  savait  que  faire  :  aux 
uns,  on  donna  des  secours  immédiats  :  6  sols  pour  les  adultes, 
3  sols  pour  les  enfants  ;  à  d’autres,  du  travail  ;  ceux  de  Bou¬ 
logne  furent  employés  aux  fortifications  de  Dunkerque  et 
aux  manufactures  du  voisinage.  A  Cherbourg,  où  en  janvier 
vier  1760  survinrent  147  nouveaux  venus,  la  petite  vérole 
éclata,  causant  de  nombreux  décès  ;  le  ministre  envoya  un  pre¬ 
mier  subside  de  2.000  livres,  puis  le  25  janvier  un  autre 
de  3.235  ;  en  novembre,  la  ville,  ruinée  par  les  bombardements 
anglais,  dut  faire  cesser  les  travaux  du  port  :  la  plupart  des 
réfugiés  tombèrent  dans  «  la  plus  affreuse  misère  ».  Sept  enfants 
nés  en  Acadie,  dont  «  un  dans  les  bois  »,  furent  baptisés  le 
31  décembre.  A  La  Rochelle,  même  détresse  :  le  roi  ordonna 
de  ne  pas  retarder  les  secours.  En  mai,  de  nouveaux  subsides 
sont  envoyés  à  Boulogne,  au  Havre,  à  Saint-Malo.  Puis  vin¬ 
rent,  en  1760  et  1761,  d’innombrables  réfugiés  du  Canada. 
Enfin,  le  26  décembre  1762,  est  émise  une  circulaire,  adressée 
aux  Intendants  et  Commissaires  des  ports  où  se  trouvent  des 
familles  de  l’Amérique  du  Nord  : 

«  Bien  que  la  paix  dût  faire  supprimer  les  secours  du  Roi  aux 
familles  venues  de  l’ Ile  Saint- Jean  et  autres  lieux,  ils  seront 
cependant  continués  pendant  l’hiver.  Il  conviendrait,  en  atten¬ 
dant  cette  suppression,  de  pressentir  les  familles  les  plus 
pauvres  sur  l’idée  de  passer  soit  à  Cayenne,  soit  à  la  Marti¬ 
nique,  à  Sainte-Lucie,  à  la  Guadeloupe  ou  à  Saint-Domingue, 
en  leur  observant  que,  dans  ce  cas,  le  roi  continuerait  de  leur 
accorder  le  même  secours  et,  en  outre,  quelques  autres  avan¬ 
tages  ». 


LAUVRIÈRE.  T.  II. 


11 


162 


L’EXIL 


Une  autre  circulaire  du  6  avril  1763  déclare  que  les  secours 
qui  devaient  cesser  le  26  décembre  dernier  seront  continués 
jusqu’à  nouvel  ordre.  A  trois  reprises,  le  ministre  insiste 
auprès  de  l’abbé  de  l’Isle-Dieu,  vicaire  apostolique  du  Canada, 
pour  que  les  mariages  entre  Acadiens  soient  facilités  par  une 
dispense  du  Pape.  Un  mémoire  du  16  avril  1764  contient 
l’estimation  suivante  :  «  Les  familles  acadiennes  qui  ont  passé 
en  France  après  la  reddition  de  Louisbourg  et  celle  du  Canada 
étaient,  à  la  fin  de  1763,  de  3.000  à  3.500  personnes,  y  compris 
celles  venues  en  dernier  lieu  d’Angleterre  sur  l’invitation  de 
M.  le  duc  de  Nivernois.  » 

On  a  taxé  la  France  d’ingratitude  à  l’égard  des  réfugiés 
acadiens  ;  ce  reproche  est  profondément  injuste.  A  l’encontre 
de  ce  qui  se  passa  dans  les  colonies  anglaises,  les  Acadiens  ne 
manquèrent  pas  plus  de  protecteurs  parmi  les  hommes  du 
gouvernement  que  parmi  les  fonctionnaires  des  villes,  et  cela 
en  tous  temps  sous  l’ancien  régime  comme  sous  le  nouveau. 

«  Rendus  en  France,  Monseigneur,  avait  écrit  au  ministre  le 
gouverneur  de  l’ Ile  Sain. -Jean,  M.  de  Villejoint,  si  vous  n’avez 
la  bonté  de  jeter  un  œil  favorable  sur  leurs  misères  et  leurs 
pertes,  je  les  vois  replongés  dans  la  plus  affreuse  détresse  qu’ils 
aient  jamais  essuyée.  Le  pauvre  peuple  sera  sans  vivres,  sans 
vêtements,  hors  d’état  de  se  procurer  du  logement  et  du  bois 
de  chauffage  dans  un  nouveau  monde,  ne  sachant  à  qui  s’adres¬ 
ser  pour  présenter  ses  besoins,  timide  de  sa  nature.  » 

Aux  termes  touchants  de  cet  appel  s’ajoutèrent,  avons-nous 
vu,  les  recommandations  du  duc  de  Nivernois.  Prenant  leur 
cause  en  main,  Louis  XV  lui-même  recommanda  à  ses  ministres 
la  plus  grande  sollicitude.  On  n’y  manqua  pas  ;  l’une  des  pre¬ 
mières  choses  que  fit  Choiseul  fut  de  demander  aux  intendants 
des  provinces  s’ils  pouvaient  recevoir  des  Acadiens  sur  leurs 
terres  vacantes.  Nous  venons  de  voir  avec  quel  empresse¬ 
ment,  malgré  la  dureté  des  temps,  on  envisagea  la  dépense 
de  120.000  livres  pour  les  800  Acadiens  d’Angleterre  pendant 
quelques  années  :  or,  ce  fut  en  réalité  à  plus  de  3.000  Acadiens 
qu’il  fallut  venir  en  aide  pendant  près  de  trente  ans,  et  leur 
entretien  annuel  dépassa  200.000  livres  en  1766.  Non  :  pas 
plus  en  cette  circonstance  qu’en  tant  d’autres,  la  France  ne 
faillit  à  son  idéal  de  générosité  et  d’honneur  :  elle  a  pu  parfois 


EN  ANGLETERRE  ET  EN  FRANCE  163 

manquer  de  sens  pratique,  elle  n’a  jamais  manqué  de  cœur. 
(Voir  en  particulier  lettres  de  Choiseul  du  10  juin  1764,' 
31  janvier  1765,  26  août  1768.  Areh.  Nat.  Col.,  B.,  vol.  120, 
f.  195  ;  vol.  122,  f.  23  ;  vol.  131,  f.  272). 

On  ne  songea  guère,  et  pour  cause,  à  employer  dans 
les  manufactures  ces  pauvres  paysans  déracinés  ;  il  leur 
fallait  des  terres. 

4  Le  Ministère  s’est  toujours  proposé  d’attacher  les  Acadiens 
à  la  glèbe,  écrit  en  1768  le  commissaire  de  la  marine  Lemoine 
qui  fut  particulièrement  chargé  d’établir  les  Acadiens  en  France; 
il  1  a  regardé  comme  le  seul  moyen  qui  pût  lui  assurer  une 
existence  assez  certaine...  et  décharger  le  gouvernement  de  ses 
inquiétudes  à  l’égard  d’un  peuple  digne  de  ses  bontés.  On  n’a 
point  varié  sur  ce  projet  ;  il  est  la  première  promesse  qu’on  ait 
faite  aux  Acadiens  ;  ils  y  ont  mis  toute  leur  espérance  ;  ...  ils  ont 
eu  presque  continuellement  des  projets  d’association  pour  le 
moment  où  le  gouvernement  mettrait  ses  promesses  à  exécu¬ 
tion  ;  j  ai  été  moi-même  chargé  de  les  assurer  de  ces  vues  ;... 
on  ne  peut  leur  faire  perdre  cette  espérance  sans  les  jeter  dans 
le  désespoir.  [Jamais  on  n’usa  envers  eux  de  contrainte]...  Je 
crois,  continue  notre  commissaire,  qu’avant  d’arrêter  un  projet 
il  serait  bon  de  sonder  les  chefs  qui  ont  le  plus  de  crédit  ;  le 
plus  grand  nombre  entraîné,  le  reste  suivra.  Pour  cela,  il  faudra 
les  voir,  raisonner  avec  eux,  leur  faire  sentir  la  bonne  volonté 
du  gouvernement,  toute  la  reconnaissance  qu’ils  doivent,  tous 
les  efforts  qu’ils  doivent  faire  pour  correspondre  à  ses  vues,  et 
beaucoup  appuyer  sur  les  risques  qu’ils  ont  à  courir  s’ils  ne  pro¬ 
fitent  pas  des  bontés  des  ministres...  sur  ce  qu’ils  ont  à  craindre 
s’ils  donnent  des  sujets  de  mécontentement.  Leurs  têtes  sont 
démontées  :  elles  sont  remplies  d’idées  chimériques  de  for¬ 
tune  ;  il  faut  les  remettre  dans  le  vrai  de  leur  position,  les 
caresser  ;  mais  leur  dire  vrai  avec  fermeté.  » 

Tant  de  sollicitude,  tant  de  délicatesse,  tant  de  justesse  fait 
honneur  à  ce  bon  fonctionnaire  paternel  de  l’ancien  régime. 
On  est  porté  à  en  conclure  que,  si  toutes  ces  belles  intentions 
ne  réussirent  pas  mieux,  la  faute  en  fut  moins  peut-être  aux 
seuls  hommes  de  France  qu’à  ces  pauvres  inadaptés  d’Améri¬ 
que,  dont  les  maintes  et  maintes  tribulations  avaient  fatale¬ 
ment  développé,  comme  il  est  dit,  l’esprit  de  chimère. 


164 


L’EXIL 


III.  —  Projets  d’établissement. 

Les  projets  d’établissements  acadiens  en  France  abondent. 

Dès  le  début  de  ses  négociations,  en  février  1763,  le  duc  de 
Nivernois  proposa  à  Choiseul  d’établir,  sur  la  côte  du  Bas 
Poitou,  au  fond  de  la  baie  de  Bourganeuf,  dans  l 'Ile  de  Bouin 
dont  il  était  le  seigneur,  «  un  aussi  grand  nombre  que  possible 
de  prisonniers  d’Angleterre  ».  L’idée  semblait  heureuse  : 
climat  approprié,  terres  marécageuses  à  endiguer,  pêche 
de  la  sardine,  pas  d’impôts  pendant  cinquante  ans,  etc... 
Mais  le  duc  demandait  pour  deux  ans  la  paie  de  6  sols  par  jour 
pour  les  adultes  et  de  4  sols  pour  les  enfants  et,  en  outre,  pen¬ 
dant  quatre  ans,  celle  de  4  sols  pour  les  vieillards  incapables 
de  travailler  comme  pour  les  enfants.  Cette  charge  sembla 
trop  lourde.  —  Choiseul  lui-même,  pendant  deux  ans  (1763- 
1765),  songea  à  établir  sur  son  domaine  de  Chanteloup,  près 
d’Amboise,  200  de  ces  Acadiens,  (on  dit  ailleurs  «  sept  à  huit 
cents  »),  les  estimant  «  fort  industrieux,  bons  cultivateurs, 
propres  à  tout  faire  »  ;  il  pria  l’abbé  Le  Loutre  de  s’entendre 
à  leur  sujet  avec  son  intendant  Bibot  ;  mais  de  résultat  point. 
(Arch.  Nat.,  Col.,  série  B,  117,  f.  405).  —  L’idée  du  comte  de 
Tressain  (août  1763)  était  moins  heureuse  :  il  proposait  d’éta¬ 
blir  120  Acadiens  dans  le  comté  de  Bitche  en  Lorraine,  naguère 
dévasté  par  Gustave  de  Suède.  Bien  que  les  sept  dixièmes  du 
terrain  fussent  occupés  par  une  forêt,  le  sol  «pauvre  et  sableux» 
pourrait  convenir,  disait-il  à  des  «  peuples  qui  ont  quitté  un 
pays  froid  et  stérile,  [toujours  le  préjugé  voltairien  des 
«  arpents  de  neige  »]  et  habitués  à  ne  manger  que  du  blé  de 
Turquie.  »  Notre  comte  ne  propose  rien  de  moins  pour  cette 
oeuvre  de  charité  que  de  prendre  sur  la  forêt  la  valeur  de 
40.000  livres  et  de  recevoir  un  traitement  annuel  de  8.000  li¬ 
vres,  et  une  rente  perpétuelle  de  3.000.  On  remercia  ce  généreux 
philanthrope.  (Arch.  Nat.,  Col.,  série  B.,  vol.  177,  f.  350). 

A  l’appel  de  Choiseul  aux  intendants  de  provinces  (Arch. 
Nat.  Col.  B.,  vol.  117,  f.  367),  les  États  de  Bretagne,  informés 
de  l’opinion  favorable  de  trois  Acadiens  venus  de  Morlaix  en 
juillet  1763  et  de  celle  même  du  commandant  de  File,  M.  de  « 


165 


EN  ANGLETERRE  ET  EN  FRANCE 

Warren,  répondirent  en  octobre  1763  par  une  proposition 
d  établir  à  Belle-Isle-en-Mer  77  familles  acadiennes  de 
Morlaix,  auxquelles  seraient  fournis  matériaux  de  construc¬ 
tion,  outils,  bestiaux,  et  serait  continuée  jusqu’à  la  première 
récolte  la  solde  de  six  sols.  Il  y  avait,  en  effet,  depuis  1752, 
un  projet  d’afféagement  de  l’Isle,  c’est-à-dire  de  lotissement 
des  terres  entre  de  petits  exploitants  propriétaires.  (On  voit 
que  l’idée  de  la  petite  propriété  rurale  ne  date  pas  de  la 
Révolution,  mais  bien  de  l’ancien  régime.)  L’exécution  de  ce 
projet  avait  été  retardée  par  la  guerre  de  Sept  Ans  et  en  parti¬ 
culier  par  l’occupation  anglaise  (mai  1761  à  mai  1763).  L’oc¬ 
casion  sembla  belle  alors  de  faire  profiter  les  Acadiens  d’un  si 
moderne  transfert  de  propriété  terrienne.  «  Comme  ils  sont 
gens  fort  industrieux  et  habiles  cultivateurs,  dit  le  baron  de 
Warren,  je  serais  enchanté  de  les  voir  arriver  ;  ce  serait  un 
bon  boulevard  contre  ceux  qui  les  ont  maltraités  ».  Aussi 
Choiseul  s’empressa-t-il,  dès  le  25  octobre,  d’accepter  cette 
proposition  ;  il  en  confia  la  réalisation  à  l’abbé  Le  Loutre. 

Le  digne  abbé  était  précisément  originaire  de  Morlaix  ; 
deux  de  ses  frères  étaient  fonctionnaires  dans  la  région. 
Depuis  de  longues  années  persona  grata  à  la  Cour  de  Versailles, 
il  jouissait  tout  particulièrement,  depuis  ses  huit  années  de 
captivité  en  Angleterre  dont  cinq  au  château  de  Montorgueil 
à  Jersey,  de  l’estime  et  de  la  confiance  de  Choiseul.  Le  3  décem¬ 
bre,  celui-ci  le  prie  donc  de  se  rendre  en  sa  ville  natale  pour  y 
déterminer  un  nombre  suffisant  d’Acadiens  à  accepter  l’offre 
de  Belle-Isle  ;  car  il  était  défendu  «  d’user  de  contrainte  à  leur 
égard  ».  «  L’abbé  Le  Loutre,  grand  mufti  des  Acadiens,  dit 
plaisamment  Warren  (14  janvier  1764),  vient  d’arriver  ici 
avec  trois  de  ses  disciples  pour  examiner  le  local,  les  engager 
à  s’y  établir  et  convenir  de  tout  cela  avec  les  États  qui  n’ont, 
je  crois,  que  l’air  de  les  vouloir.  »  «  Il  a  parcouru  cette  isle, 
continue  ce  brave  Irlandais  au  service  de  la  France  ;  il  en  a 
vu  la  beauté,  la  bonté  du  sol.  Comme  c’est  un  homme  de  mérite, 
ces  infortunés  ne  sauraient  mettre  leur  confiance  en  meilleures 
mains.  Je  le  désire  avec  empressement  et  saisirai  toutes  les 
occasions  de  leur  rendre  service,  n’ayant  rien  de  plus  à  cœur 
que  d’obliger  des  gens  qui  ont  sacrifié  leur  bien-être  pour  leur 
Patrie  et  par  zèle  pour  le  service  du  Roi.  »  Avec  tant  de  bonne 
volonté  de  part  et  d’autre,  les  choses  auraient  dû  aller  vite. 


166 


L’EXIL 


Dès  le  début  de  février,  l’abbé  Le  Loutre  avait  décidé 
77  familles  acadiennes  à  venir  dans  «  la  plus  belle  des  isles 
possible  ».  Mais  sa  sollicitude  allait  un  peu  loin  ;  il  avait  voulu, 
au  risque  de  déplacer  quelques  anciens  habitants,  réunir  «  tous 
ensemble  »  ses  «  pauvres  Acadiens  »  en  trois  (des  quatre) 
paroisses  de  l’île,  «  en  former  un  arrondissement  »  où  ils 
vivraient  en  «  voisins,  comme  ils  ont  toujours  vécu  »  et 
où  il  pourrait  être  au  milieu  d’eux,  les  animer  et  les  encou¬ 
rager  au  travail,  —  voilà  huit  à  neuf  ans  que  ces  pauvres 
gens  n’ont  travaillé,  —  au  lieu  qu’en  les  dispersant  dans 
l’isle,  la  chose  devient  impossible  ».  M.  de  Warren  n’eut 
pas  de  peine  à  lui  faire  comprendre  que  c’était  là  compro¬ 
mettre  «  l’union  et  la  bonne  harmonie  qu’il  doit  y  avoir 
entre  ces  nouveaux  colons  et  les  anciens  ».  Le  bon 
«  Moïse  »  des  Acadiens  n’en  resta  pas  moins  fidèle  à  une 
conception  qui  prouve  son  bon  sens  et  son  bon  cœur.  Au 
lieu  de  rassembler  des  Acadiens  de  tous  pays,  il  sut  réunir 
des  gens  de  la  même  paroisse  natale  qui,  tous  plus  ou  moins 
parents  et  amis,  devaient  mieux  s’entendre  et  s’entr’aider 
en  leur  nouvelle  œuvre  de  colonisation.  Le  recensement 
de  1793  (24  août)  prouve,  en  effet,  que  presque  toutes  ces 
familles  étaient  originaires  de  la  paroisse  Saint- Joseph  sur  la 
rivière  aux  Canards  :  ce  fut  donc  comme  la  transplantation 
de  tout  un  petit  monde  sur  une  nouvelle  terre,  sous  de  nou¬ 
veaux  cieux.  «  Les  Acadiens,  placés  en  cette  île,  dit  l’abbé 
Le  Loutre,  ont  été  transportés  par  les  Anglais  à  Boston  et 
autres  colonies  en  octobre  1755,  transférés  à  la  Vieille  Angle¬ 
terre  et  dispersés  en  ce  royaume  en  1758,  transportés  en 
France  en  1763,  placés  en  divers  ports  et  ont  passé  en  cette 
île  en  octobre  1765  ».  Que  de  drames  en  quelques  lignes  1 
Survient  une  autre  difficulté  :  les  États  de  Bretagne,  le 
6  avril  1764,  réclament  le  paiement  d’une  indemnité  de 
56.000  livres  due  pour  non-jouissance  de  l’île  pendant  l’occu¬ 
pation  anglaise  et  d’autres  arrérages  s’élevant  à  79.000  livres. 
Le  10  juin,  Choiseul  plaide  chaudement  la  cause  des  Acadiens 
auprès  du  Contrôleur  général  qui  se  déclare  incapable  de 
payer  pareille  somme  ;  or,  «  sans  argent,  point  d’établisse¬ 
ment  »,  mais  il  faut  tenir  les  promesses  du  roi,  de  l’ambassa¬ 
deur  et  de  l’ancien  contrôleur  envers  un  peuple  «  sobre  et 
industrieux  »,  «  qui  a  tout  sacrifié  en  Amérique  par  zèle  pour 


EN  ANGLETERRE  ET  EN  FRANCE  167 

la  France  ».  Le  11  février  1765,  la  somme  est  trouvée  et  mise 
à  la  disposition  des  États  de  Bretagne. 

A  la  même  date,  l’évêque  de  Vannes  est  prié  d’accorder  à 
l’abbé  Le  Loutre  toute  sa  protection  en  son  œuvre  d’établi- 
sement  acadien  à  Belle-Isle  ;  le  26  août,  l’évêque  d’Orléans  est, 
pour  la  seconde  fois  et  avec  instance,  sollicité  de  lui  faire  sur 
quelque  bénéfice  une  pension  de  3.000  livres  en  reconnais¬ 
sance  de  25  années  de  missions  dangereuses  et  onéreuses  en 
Amérique.  Le  même  jour,  le  contrôleur  est  prié  de  payer  sur 
le  champ  600  livres  audit  abbé,  et  l’intendant  de  Brest  est 
requis  de  se  concerter  avec  lui  pour  le  départ  des  familles 
acadiennes,  de  leur  avancer  trois  mois  de  subsistance,  de  leur 
fournir  tous  les  objets  nécessaires  que  peuvent  bien  contenir 
les  magasins  du  roi  ;  les  commissaires  des  États  de  Bretagne 
sont,  de  même,  invités  à  leur  accorder  tous  les  secours  dont  ils 
auront  besoin  ;  au  commandant  de  Belle-Isle  sont  recom¬ 
mandés  les  plus  grands  égards  envers  ces  nouveaux  adminis¬ 
trés  que  le  roi  a  pris  sous  sa  protection.  Choiseul  poussa  même 
la  sollicitude  jusqu  à  faire  accorder  aux  nouveaux  insulaires 
un  bateau  pour  leurs  relations  avec  la  terre  ferme  et  110  livres 
de  tabac  par  mois.  Les  choses  prenaient  si  bonne  tournure 
qu’un  Acadien  de  Boulogne,  ayant  obtenu  l’autorisation  de  se 
joindre  au  convoi  de  Morlaix,  tous  les  Acadiens  de  Boulogne 
et  quelques  autres  de  Saint-Servan  voulurent,  eux  aussi, 
entrer  en  ce  paradis  de  Belle-Isle  ;  aussi  le  bon  abbé,  qui  en 
tenait  les  clefs,  reçut-il  le  11  décembre  les  chaleureux  remer¬ 
ciements  ministériels  pour  tant  de  zèle  et  de  succès  et  un 
traitement  de  1.200  livres  (8  mai  1768),  en  attendant  un 
bénéfice  de  3.000  livres  demandé  à  l’archevêque  de  Reims 
(mai  1771).  «  Quand  on  se  conduit  comme  vous  faites,  écrit  le 
baron  de  Warren  (12  juin  1767),  on  doit  toujours  s’attendre 
à  être  bien  reçu  partout  ». 

Il  faut  avouer  que  les  conditions  d’existence  étaient  appa¬ 
remment  séduisantes.  A  chaque  afféagiste  les  États  de  Bre¬ 
tagne  accordaient,  outre  l’emplacement  nécessaire  aux  mai¬ 
sons,  granges,  étables,  aires  et  chemins,  environ  vingt  jour¬ 
naux  de  terre  arable  avec  une  due  proportion  de  prairies, 
landes  et  terrains  vagues  du  voisinage.  Il  y  avait,  à  vrai  dire, 
les  droits  de  fouage,  du  vingtième  et  de  capitation  et  les 
dîmes  ;  mais  les  Acadiens  en  furent  exonérés  pour  trois  ans. 


168 


L’EXIL 


Le  tout-puissant  Le  Loutre  obtint  plus  encore  :  pour  chacune 
des  78  familles  acadiennes  fut  bâtie  une  maison  de  deux 
pièces  avec  dépendances,  le  tout  revenant  à  421  livres,  et 
chaque  chef  de  famille  fut  pourvu  d’un  cheptel  (une  paire  de 
bœufs,  une  vache,  un  cheval  et  trois  brebis)  et  de  tout  un 
assortiment  d’outils  et  d’instruments  agricoles  coûtant 
ensemble  près  de  720  livres.  On  ne  pouvait  guère  être  plus 
généreux.  Après  un  nouveau  voyage  de  l’abbé  Le  Loutre 
(mars  1765)  qui  affecta  sa  santé,  trois  chefs  de  familles  aca¬ 
diens  furent  envoyés  en  septembre  pour  préparer  les  voies, 
dresser  les  plan,  «  marquer  les  emplacements  »,  etc.  Enfin, 
le  22  septembre,  arrivent  par  mer  20  familles  de  Saint-Malo, 
puis  en  octobre  et  novembre  les  autres  de  Morlaix.  L’abbé  Le 
Loutre  est  là  qui  les  installe  provisoirement  dans  la  halle  au 
blé  du  Palais,  les  pourvoit  de  poêles,  puis  les  répartit  dans  les 
quatre  paroisses  de  l’ Ile,  laquelle  n’a  du  reste  que  quatre 
lieues  de  long  :  15  familles  au  Palais,  31  à  Bangor,  20  à  Sau- 
zon  et  15  à  Locmaria. 

A  en  croire  l’optimiste  gouverneur,  tout  alla  d’abord  pour 
le  mieux.  «  Je  suis  toujours  très  content,  écrit-il  (12  juin  1767)  ; 
leur  conduite  et  leur  industrie  ne  démentent  point  l’éloge  que 
vous  m’avez  fait.  C’est  rendre  au  Roi  un  très  grand  service 
que  de  protéger  des  citoyens  de  leur  espèce  ».  «  Ces  honnêtes 
citoyens  ont  presque  fini  tous  leurs  établissements.  Aussi 
j’espère  qu’à  la  récolte  de  l’année  prochaine  ils  commenceront 
à  recueillir  les  fruits  de  leurs  travaux.  »  (14  juillet  1767). 
«  Tous  les  différends  ont  été  arrangés  à  leur  satisfaction.  » 
(31  août).  «  Le  commissaire  Hervagault  a  fait  l’impossible  pour 
que  chacun  soit  satisfait.  »  (19  avril  1768). 

Par  malheur,  les  affaires  se  gâtèrent.  Le  partage  des  terres 
n’ayant  pas  été  fait  à  temps  ni  bien  fait,  les  Acadiens  ne  purent 
ni  semer  la  première  année  ni  récolter  la  suivante  ;  il  fallut, 
en  décembre  1766,  se  décider  à  leur  continuer  le  paiement  de 
l’indemnité  de  subsistance  ;  elle  fut  payée  jusqu’au  1er  jan¬ 
vier  1769.  Nos  afféagistes,  par  suite  d’une  sécheresse,  ne  s’en 
déclarèrent  pas  moins,  le  30  octobre  1768,  incapables  d’ac¬ 
quitter  leur  première  redevance  et  désireux  d’aliéner  leur 
terre.  Bien  pis  :  l’année  suivante  bon  nombre  se  retirèrent  à 
Saint-Malo  en  taxant  de  stérile  un  pays  auquel  ils  n’avaient 
pu,  disaient-ils,  malgré  beaucoup  de  peine,  rien  faire  pro- 


EN  ANGLETERRE  ET  EN  FRANCE  169 


duire.  En  1769,  l’exode  fut  tel  que  le  25  juin  le  commandant 
de  l’île  reçut  l’ordre  de  ne  plus  délivrer  de  passeports  :  malgré 
toute  la  bonne  volonté  de  ce  «  Père  des  Acadiens  »,  le  paradis 
se  muait  en  enfer. 

En  fait,  Belle-Isle  contient  de  bonnes  terres  arables  ;  mais 
les  moissons  en  étaient  trop  souvent  ravagées  par  les  fré¬ 
quentes  tempêtes  de  ces  parages  ;  car  nul  bois,  nul  arbre  même 
ne  s’opposaient  à  leur  violence.  Peut-être  aussi  les  Acadiens 
ne  furent-ils  pas  très  bien  partagés  :  car  les  premiers  habitants 
du  pays,  mieux  au  courant,  durent  se  réserver  les  meilleures 
terres  ;  «  ils  ne  les  regardent  pas  d’un  bon  œil  et  [bas  bretons] 
n’en  entendent  pas  le  langage  ».  Enfin,  bien  qu’il  y  eût  en  cette 
île  ce  mélange  de  pêche  et  de  culture  qui  était  de  nature  à  leur 
plaire,  l’une  et  l’autre  différaient  tant  de  celles  de  leurs  pays 
que  beaucoup  ne  purent  s’y  livrer.  Un  certain  nombre  n’en 
persista  pas  moins,  «  plus  de  la  moitié  »,  dit-on. 

!  Le  12  janvier  1767,  la  Cour  de  Rennes  déclara  nécessaire, 
«  tous  les  registres  de  baptêmes,  mariages  et  sépultures  ayant 
été  perdus  dans  la  persécution  des  Anglais,  de  suppléer  à  cette 
perte  en  rétablissant  autant  que  possible  les  filiations  de  ces 
infortunés  fugitifs.  »  «  Article  IV.  —  A  l’égard  des  enfants  qui 
n’ont  ni  père,  ni  mère,  ni  parents,  la  déclaration  sera  faite 
par  ceux  qui  ont  le  plus  connaissance  de  leur  famille  ».  Deux 
registres  furent  ainsi  dressés  en  présence  de  l’abbé  Le  Loutre 
et  déposés  au  greffe  du  siège  royal  d’Auray.  Bon  nombre  de 
ces  Acadiens  descendaient  des  compagnons  même  d’Aulnay, 
dont  quelques-uns,  avons-nous  vu,  étaient  originaires  de  ce 
pays  même.  Des  quatre  à  cinq  cents  Acadiens  qui  furent  ainsi 
inscrits,  on  relève  encore  de  nos  jours  au  Palais  les  noms  de 
Le  Blanc,  Daigre  et  Granger  ;  à  Locmaria  ceux  de  Trahan, 
Granger,  Gautrot  ;  à  Sauzon,  ceux  de  Granger,  Trahan,  Daigre; 
à  Bangor,  ceux  de  Daigle,  Landry,  Le  Blanc,  Duon,  Richard, 
Gautrot,  Mauger.  Inutile  de  dire  que  de  nos  jours  ces  descen¬ 
dants  des  Acadiens  se  confondent  entièrement  avec  la  popula¬ 
tion  belliloise.  Pourtant,  lorsqu’il  y  a  quelques  années,  l’abbé 
Lelandais,  ancien  professeur  au  Séminaire  de  Québec,  vint 
faire  une  conférence  au  Palais,  de  vieux  Acadiens  et  de  vieilles 
Acadiennes  lui  montrèrent  leurs  papiers  attestant  leur  origine 
et  s’enquirent  du  sort  de  leurs  cousins  d’Amérique.  —  Un 
fils  d’Acadien,  Jacques  Le  Blanc,  né  au  Palais,  embarqué 


170 


L’EXIL 


comme  simple  marin  en  1800,  se  comporta  si  bien  dans  la 
flotte  de  l’État  qu’en  1833,  capitaine  de  frégate,  il  se  distingua 
à  la  prise  d’Alger  ;  il  se  trouvait  capitaine  de  vaisseau,  lors- 
qu’en  1853  il  mourut  en  rade  de  Toulon.  D’Acadiens  de  Belle- 
Isle  descendent  encore  le  chanoine  J.-M.  Lanco,  curé-doyen 
de  Josselin  (à  qui  nous  devons  bon  nombre  de  ces  renseigne¬ 
ments),  le  professeur  Bonno,  d’Antigonish  University,  N.  B. 
et  l’ingénieur  Aimé  Le  Blanc,  tous  deux  anciens  éleves  de 
l’École  Normale  Supérieure.  , 

Ceux  des  Acadiens  qui  étaient  restés  à  Morlaix  durent,  dès 
le  départ  de  leurs  compatriotes,  regretter  leur  abstention  ;  car, 
en  cette  fin  d’année  1765,  ils  demandèrent  au  roi  diverses 
terres  incultes  de  la  province  de  Bretagne  qu’ils  promirent  de 
mettre  en  valeur.  Abondant  en  ce  sens,  Choiseul  demanda  aux 
États  de  cette  province  un  relevé  des  terres  du  domaine 
royal  ;  il  lui  fut  envoyé  le  7  janvier  1767  ;  les  États  consen¬ 
taient  à  céder  ces  terres  aux  Acadiens  moyennant  une  faible 
redevance:  si  faible  qu’elle  fût,  on  s’aperçut  en  1770,  après  une 
étude  attentive,  que  ce  projet  «  impliquait  une  dépense  de 
trois  millions  et  un  événement  incertain.  On  l’abandonna  ». 
(Rapport  avril  1782).  De  même,  deux  ans  plus  tard  (1769), 
le  père  de  l’auteur  de  René,  M.  de  Chateaubriand,  proposa  de 
céder  aux  Acadiens  de  Saint-Malo  2.500  journaux  de  se9 
terres  de  Combourg  ;  peut-être  l’avare  amateur  malouin 
espérait-il  atténuer  ainsi  les  lourdes  charges  de  la  récente 
acquisition  (1761)  de  son  château  féodal.  Nous  craignons  bien 
qu’en  tous  ces  beaux  projets  nos  Bretons  oubliaient  leur 
dicton  :  «  Lande  tu  fus,  lande  tu  es,  lande  tu  resteras  ».  Les 
Acadiens  n’y  pouvaient  mais. 

Prévoyant  sans  doute  l’insuffisance  de  l’établissement  de 
Belle-Isle,  Choiseul  avait,  le  31  janvier  1765,  supplié  le  Con¬ 
trôleur  général  de  faire  tout  ce  qui  dépendait  de  lui  pour 
essayer  encore  d’établir  les  Acadiens  ailleurs  «  Ayant  tout 
sacrifié  pour  leur  fidélité  au  roi  et  obtenu  de  lui  des  promesses 
de  secours,  ils  s’inquiètent  de  ne  rien  voir  venir  et  se  lassent 
de  la  vie  oisive  qu’ils  mènent  ;  ils  craignent  de  perdre  l’habi¬ 
tude  et  le  goût  du  travail  ».  Le  25  novembre  1766,  nouvelles 
instances  par  circulaire  auprès  des  intendants  des  ports  en 
vue  de  l’installation  des  Acadiens  en  France.  Le  26  août  1768, 


EN  ANGLETERRE  ET  EN  FRANCE  171 


réitération  auprès  du  Contrôleur  général  sur  la  pressante 
nécessité  d’établir  400  à  500  familles  acadiennes  ;  soit  2.400  per¬ 
sonnes  dispersées  sur  nos  côtes.  »  «  Cet  objet  mérite  son  atten¬ 
tion  :  c’est  une  affaire  d’État  qui  doit  être  traitée  comme 
telle,  et  non  d’après  les  principes  ordinaires  de  la  finance.  » 
Tant  d’insistance  fit  naître  de  nouveaux  projets.  L’inten¬ 
dant  de  Caen,  Fontette,  suggère  à  Choiseul  d’attribuer  à 
ceux  de  sa  généralité  un  tiers  ou  un  quart  des  24.000  acres 
de  domaines  communaux  concédés  dans  les  élections  du 
Cotentin  à  un  jeune  aventurier  musulman  que  patronait  le 
Contrôleur  général  ou,  sinon,  de  les  associer  d’une  manière 
équitable  aux  travaux  de  voirie  auxquels  on  employait  alors 
nombre  de  soldats  démobilisés.  «  On  dit  qu’il  y  a  autour  de 
Roche  fort,  suggère  le  Ministre  de  la  Marine  (15  septembre  1765), 
des  marais  et  des  terres  en  friche  dont  les  concessionnaires 
n’ont  jamais  tiré  le  parti  promis  ;  les  Acadiens  sauraient  les 
mettre  en  valeur.  »  C’était  encore  là  ramener  certains  Aca¬ 
diens  à  leur  point  de  départ,  à  l’exploitation  de  ces  marais 
salins  qu’ils  avaient  transportée  en  Acadie.  En  1766,  le  comte 
d’Hérouville  propose  d’établir  sur  ses  terres  de  Flandre 
40  familles  acadiennes,  soit  200  à  250  personnes  ;  le  5  août  1767, 
le  Ministre  recommande  au  Contrôleur  général  de  lui  accor¬ 
der  les  mêmes  conditions  qu’à  Belle-Isle.  En  1768,  deux 
Irlandais,  les  frères  Rice,  proposent  d’établir  sur  la  forêt 
royale  de  Brix  près  de  Cherbourg  autant  de  familles  aca¬ 
diennes  que  possible,  sans  exiger  aucun  prix  principal  ni  aucune 
redevance  annuelle,  leur  intention  étant  d’y  entreprendre 
des  salaisons  de  bœufs  telles  qu’ils  les  opéraient  à  Cork  ;  le 
Contrôleur  est  prié  d’examiner  ce  projet.  Le  20  août  1768, 
le  commissaire  de  la  marine,  Lemoine,  précise  un  autre  projet 
qu’il  avait  suggéré  dès  1766  :  établir  d’abord  20  familles,  puis 
100  familles  dans  les  courleaux  de  Blaye  où  ils  pourraient, 
pour  huit  à  seize  mille  livres,  défricher  et  drainer  deux  mille 
journaux  de  bois  et  taillis  marécageux.  Dès  février  1763,  le 
duc  de  Nivernois  avait,  du  reste,  proposé  d’offrir  aux  Acadiens 
le  défrichement  des  landes  de  Guyenne  et  de  Gascogne  et  de 
leur  créer  un  havre  pour  la  pêche  et  le  cabotage.  En  1771, 
projet  d’un  officier  de  cavalerie,  M.  de  Saint-Pierre,  pour 
l’établissement  de  familles  acadiennes  dans  la  forêt  de  la 
Roquette  près  de  Saint- Sauveur-le-Vicomte  en  Cotentin  ; 


172 


L'EXIL 


en  1772,  projet  d’un  certain  Closnard  pour  l’établissement 
de  60  familles  acadiennes  sur  ses  terres  ;  la  même  année,  projet 
de  M.  de  Saint-Victour  pour  la  création  de  métairies  aca¬ 
diennes  dans  le  Limousin  :  deux  Acadiens  de  Saint-Malo 
furent  envoyés  pour  visiter  les  lieux  ;  nombre  de  familles 
s’inscrivirent.  Bref,  il  n’est  guère  d’année  où  ne  naisse  et,  à 
vrai  dire,  ne  meure  quelque  mirifique  projet  d’établissement 
acadien. 

Un  projet  d’établissement  en  Corse  sembla  plus  sérieux. 
Cette  île  nous  avait  à  peine  été  cédée  par  les  Génois  que  le 
comte  de  la  Marche  proposa  d’y  établir  sur  ses  terres  80  fa¬ 
milles  acadiennes,  à  peu  près  dans  les  mêmes  conditions  que 
l’année  précédente  120  familles  grecques  près  d’Ajaccio. 
En  août  1768,  un  sieur  de  Lisle  dressa  un  plan  de  ce  peuple¬ 
ment  français  :  chaque  famille  devait  avoir  treize  arpents  et 
demi  et  payer  une  redevance  de  50  sols  par  arpent  ;  elle  devait, 
en  outre,  recevoir  en  prêt  pour  cinq  ans  l’équivalent  de 
1.500  livres.  En  1771,  l’abbé  Le  Loutre,  envoyé  en  Corse  pour 
visiter  les  lieux,  émit  sans  doute  un  avis  favorable  ;  car,  en 
décembre  1772,  un  certain  M.  Destouches  du  Dézert  fut  chargé 
d  engager  à  Saint-Malo  les  familles  acadiennes  consentantes  ; 
il  s  en  trouva  80,  faisant  nombre  de  430  personnes  des  deux 
sexes  et  de  tout  âge.  D’après  un  rapport  de  1782,  plus  de 
2.000  Acadiens  se  seraient  offerts.  Le  roi  accorde  en  juin, 
comme  avance  de  solde  pour  un  an,  la  somme  de  100.000  livres. 
Restait  la  question  du  transport  :  après  avoir  renoncé  à 
l’étrange  idée  de  voyage  par  terre  en  trois  mois,  on  se  décida 
à  affréter  à  Saint-Malo  deux  ou  trois  bateaux,  lorsque  le  comte 
de  la  Marche  changea  de  dispositions.  «  Il  eût  fallu,  dit  le 
rapport  de  1782,  dépenser  1.800.000  livres  en  six  ans  ».  Et 
puis,  qu  auraient  bien  pu  faire  ces  anciens  exploitants  de  pro¬ 
vinces  humides  dans  les  secs  maquis  méditerranéens  ?  Il  fut 
plus  tard  déclaré,  en  effet,  que  les  terres  offertes  étaient 
seches  et  stériles.  Ce  projet  de  Corse  n’en  fut  pas  moins  repris 
de  1774  à  1778  par  Necker,  dit  un  rapport  de  juin  1778  ; 
mais  les  deux  administrateurs  moururent  successivement. 
On  y  songeait  encore  en  avril  1788. 

Les  deux  plus  ardents  protecteurs  des  Acadiens  en  France 
étaient  ceux  qui  les  connaissaient  le  mieux:  l’abbé  de  l’Isle 
Dieu  et  l’abbé  Le  Loutre  ;  ils  déploraient  ces  multiples  échecs 


EN  ANGLETERRE  ET  EN  FRANCE  173 


dont  ils  prévoyaient  les  conséquences  funestes  pour  l’état 
matériel  et  moral  de  leurs  protégés  :  ils  espéraient  et  récla¬ 
maient  une  solution  définitive. 

«  Il  nous  reste  encore  de  cinq  à  six  cents  familles  acadiennes, 
c’est-à-dire  plus  de  3.000  habitants,  écrit  l’abbé  de  l’Isle-Dieu 
au  Nonce  du  Pape  (24  août  1767),  que  la  Cour  et  le  Ministère 
se  disposent  à  établir  en  différentes  provinces  du  Royaume, 
et,  s’il  est  possible,  dans  une  seule,  en  leur  donnant  des  terres 
incultes  et  les  secours  et  moyens  pour  s’y  établir...  Nous  allons 
faire  incessamment  la  réunion  de  ces  cinq  à  six  cents  familles 
dans  la  vue  de  reformer  en  France  une  nouvelle  petite  Acadie, 
j’ai  pensé  dire  une  nouvelle  Église  de  Jérusalem,  tant  ils  vivaient 
comme  les  premiers  chrétiens  de  la  primitive  Église.  Et  c’est  là, 
Monseigneur,  ce  qui  serait  capable  de  faire  verser  des  larmes  de 
sang  sur  leur  état  actuel.  »  «  M.  le  duc  de  Choiseul  veut  acheter 
dix  mille  arpents  de  terre  pour  faire  une  colonie  de  nos  Aca¬ 
diens,  écrit  l’abbé  le  Loutre  au  baron  de  Warren  »  (5  août 
1765).  «  Il  paroit  disposé  à  les  réunir  tous  dans  la  même  pro¬ 
vince  et  à  n’en  former  qu’un  seul  et  même  établissement  par 
paroisses  distinctes  et  séparées.  »  (5  août  1767).  «  J’ai  fait  plus 
de  cent  voyages  à  Versailles.  J’ai  vu  plusieurs  fois  M.  le  duc  de 
Praslin.  Je  l’ai  sollicité  jusqu’à  l’importunité...  J’ai  présenté 
à  M.  le  Contrôleur  général  un  mémoire  très  détaillé  dans  lequel 
je  démontre  la  nécessité  oû  se  trouve  le  gouvernement  d’établir 
promptement  les  Acadiens,  parce  que  les  dépenses  considérables 
qu’ils  occasionnent  à  l’Etat  tombent  en  pure  perte  et  ne  pro¬ 
duisent  aucun  bien  ;  ...  sinon,  si  cet  établissement  devenait 
trop  difficile  ou  trop  dispendieux,  il  fallait  les  laisser  libres..., 
ils  se  donneraient  à  l’Espagne  qui  veut  bien  les  recevoir  et  passe¬ 
raient  à  la  Louisiane  pour  y  former  une  petite  colonie...  D’un 
autre  côté,  il  semble  qu’on  ait  honte  de  laisser  sortir  du  pays 
tant  de  bons  laboureurs.  »  (août  1768).  s  Je  ne  regretterai  ni  mes 
peines  ni  mes  dépenses,  si  je  puis  réussir  à  placer  avantageuse¬ 
ment  ces  pauvres  familles.  »  (26  nov.  1768.) 

En  juillet  1771,  une  délégation  d’ Acadiens,  las  d’attendre, 
se  présenta  au  roi  en  son  palais  de  Compiègne.  Elle  rappela  les 
promesses  faites  en  son  nom  ;  elle  allait  demander,  faute  de 
mieux,  l’autorisation  de  passer  en  Espagne  dans  la  Sierra 
Morena  où  l’on  faisait  des  défrichements  (autre  idée  mal¬ 
heureuse).  Alors  Louis  XV,  irrité  d’apprendre  qu’on  n’avait 
encore  rien  fait  pour  ses  protégés,  enjoignit  au  Secrétaire 
d’État,  M.  Berton,  de  s’occuper  au  plus  tôt  des  Acadiens,  et  à 
l’abbé  Terray  de  prendre  au  Trésor  public  les  fonds  nécessaires 
à  leur  établissement.  M.  Berton  se  rappela  avoir  fait  récem- 


174 


L'EXIL 


ment  obtenir  au  marquis  de  Pérusse  d’Escars,  brigadier  des 
armées  du  roi,  une  exemption  de  tout  impôt  sur  les  terres  dont 
il  entreprenait  le  défrichement  en  son  vaste  domaine  de  Mon- 
toiron  en  Gâtine,  acheté  en  1755.  Manquant  de  bras  en  cette 
région  dépeuplée  du  Poitou,  le  Marquis,  qui  était  agronome  de 
mérite,  avait  fait  venir  des  pays  de  Juliers  et  de  Cologne  dix 
familles  allemandes  qui,  pour  une  dépense  de  80.000  livres, 
lui  avaient  défriché  600  de  ses  15.000  arpents  ;  cent  autres 
devaient  venir.  Pourquoi  ne  pas  les  remplacer  par  des  familles 
acadiennes  ?  Le  roi,  qui  avait  refusé  450.000  livres  pour  cette 
colonisation  allemande,  consentit  à  faire  davantage  pour  une 
colonisation  française.  Dès  le  mois  d’octobre  1772,  le  Direc¬ 
teur  de  l’École  d’Agriculture  de  Compiègne,  M.  Sarcey  de 
Suttière,  alla  avec  quelques  chefs  acadiens  visiter  les  terres  et, 
d’accord  avec  les  intéressés,  choisit  les  meilleures  ;  630  ar¬ 
pents  sur  le  domaine  de  Montoiron,  2.400  sur  les  terres  de 
l’évêque  de  Poitiers  et  980  sur  celles  des  religieuses  de  Fonte- 
vrault,  soit  plus  de  4.000  arpents.  On  prendrait  le  bois  néces¬ 
saire,  moyennant  redevance,  dans  la  forêt  voisine  dudit 
évêque.  On  dressa  un  «  état  général  »  des  Acadiens  en  France  ; 
de  ce  document  des  plus  importants  pour  l’histoire  acadienne, 
il  appert  : 

1°  —  Qu’en  1772,  il  y  avait  en  France  2.370  Acadiens, 
formant  626  familles,  dont  167  individus  au  Havre,  222  à 
Cherbourg,  166  à  Morlaix,  7  à  Nantes,  26  à  la  Rochelle, 
1.712  à  Saint-Malo  et  à  Saint-Servan,  69  à  Rochefort  et 
1  à  Dunkerque. 

2°  —  Que  ces  familles  pouvaient,  d’après  l’occupation  de 
leur  chef,  se  diviser  en  trois  classes  :  264  laboureurs  (soit 
1.347  individus),  23  «  gens  de  profession  analogue  à  l’agricul¬ 
ture  »  (soit  153  individus),  175  «  gens  de  métiers  qui  peuvent 
les  retenir  où  ils  sont  »  (soit  870,  dont  151  familles  de  pêcheurs). 

En  mai  1773,  un  minutieux  projet  fut  élaboré  : 

«  Accorder  à  chaque  Acadien  la  propriété  de  trois  arpents  de 
terre...  ;  établir  sur  ce  terrain  1.347  laboureurs  et  153  gens  de 
métiers  analogues  à  l’agriculture.  Ces  1.500  Acadiens  seront 
divisés  en  150  établissements  ;  30  établissements  ou  maisons 
formeront  un  village.  Chacun  des  cinq  villages  contiendra 
300  cultivateurs  et  comptera  1.422  arpents,  dont  900  appar¬ 
tiendront  aux  cultivateurs...  et  les  522  autres  seront  distribués 


EN  ANGLETERRE  ET  EN  FRANCE  175 


aux  gens  de  métiers  à  raison  de  30  arpents  par  famille.  Avant 
le  1er  octobre  1773,  on  bâtira  30  maisons  propres  à  loger 
300  Acadiens  et  les  bestiaux  nécessaires  au  défrichement.  On 
fera  venir  les  Acadiens  ;  ceux  qui  ne  pourront  se  loger  dans  les 
30  maisons  seront  placés  à  Poitiers  dans  les  casernes  et  à 
Châtellerault  ;  l’automne  sera  employé  au  défrichement  du 
tiers  des  terres.  En  1774,  on  travaillera  à  toutes  les  maisons,  et 
on  défrichera  un  autre  tiers.  En  1775,  on  achèvera  les  établis¬ 
sements. 

Ce  projet  demande  de  la  part  du  ministère  :  1°  que  la  solde 
de  6  sols  soit  continuée  à  tous  les  Acadiens  jusqu’au  1er  janvier 
1774...  que  M.  de  Pérusse  continuera  lamente  solde  jusqu’au 
1er  janvier  1776  ;  2°  que  l’administration  se  charge  du  trans¬ 
port  des  Acadiens  jusqu’à  Poitiers  et  à  Châtellerault...  ;  3°  que, 
du  secours  de  600.000  livres  accordé  en  huit  paiements,  le 
premier  paiement  soit  fait  en  ce  moment.  —  Chaque  établisse¬ 
ment  coûtera  2.800  livres,  à  savoir  1.400  pour  la  maison  solide 
et  couverte  de  tuiles,  600  pour  deux  paires  de  bœufs,  120  pour 
deux  vaches,  220  pour  les  instruments  aratoires,  460  pour  la 
nourriture  des  bœufs  et  vaches  la  première  année.  Total  des 
dépenses  :  420.000  livres  pour  les  150  établissements  et  328.500 
pour  deux  ans  de  soldes,  soit  748.000  livres,  d’où  un  déficit 
de  148.500.  Mais  M.  de  Pérusse  s’en  indemnisera  en  prélevant 
une  rente  d’une  livre  15  sols  par  arpent.  » 

Que  tout  cela  est  donc  beau  sur  le  papier  !  Par  malheur, 
le  11  mai,  le  gouvernement  ne  voulut  s’engager  que  pour  une 
dépense  annuelle  de  240.000  livres  :  ce  qui  était  déjà  fort 
bien  ;  aussi,  en  juillet  1775,  fallut-il  en  appeler  à  l’Assemblée 
du  Clergé  pour  obtenir  une  subvention  annuelle  de  300.000  li¬ 
vres  ;  il  semble  qu’elle  fit  la  sourde  oreille.  Chose  plus  grave  : 
quelques  délégués  acadiens,  qui  vinrent  au  début  de  l’année 
visiter  les  lieux,  prédirent  que  l’entreprise  ne  pouvait  réussir 
faute  d’eau  et  de  bois  ;  donc,  pas  de  prairies,  pas  de  bestiaux, 
pas  de  matériaux  de  construction.  C’était,  à  vrai  dire,  exagéré. 
On  passa  outre.  D’octobre  1773  au  printemps  1774  arrivèrent 
de  tous  les  ports  de  France  1.482  à  1.514  Acadiens  de  tout 
âge,  presque  tous  laboureurs  ou  gens  de  métiers  ruraux.  Ainsi 
à  Cherbourg  s’embarquèrent,  le  16  octobre,  120  Acadiens 
valides  et  en  avril  43  ;  ils  débarquèrent  à  la  Rochelle  et  durent 
parcourir  à  pied  les  cinquante  lieues  qui  les  séparaient  de 
Châtellerault.  Comme  on  n’avait  guère  pris  d’autres  mesures 
préalables  que  la  construction  de  36  maisons  de  «  pisé  de 
brande  »,  dont  15  finies  en  1773  et  42  commencées  en  1774, 


176 


L’EXIL 


(presque  toutes  sur  le  même  modèle  :  deux  pièces,  une  étable 
et  une  grange),  il  en  résulta  dans  la  petite  ville  de  Chàtelle- 
rault  un  encombrement  et  une  confusion  lamentables.  Le 
mécontentement  fut  d’autant  plus  grand  qu’à  la  vue  de  ces 
sèches  landes  calcaires  couvertes  d’ajoncs  et  de  bruyères,  nos 
colons  de  terres  basses  et  humides  désespérèrent  de  réussir  : 
pareilles  friches  ne  pouvaient,  pensèrent-ils,  rapporter  qu’au 
bout  de  quatre  ou  cinq  ans  de  dur  labeur,  et  encore  médiocre¬ 
ment  ;  c’était  une  erreur,  comme  le  prouvèrent  les  plus  per¬ 
sévérants.  Un  soi-disant  Flamand  ajouta  au  mécontentement, 
en  promettant,  on  ne  sait  dans  quel  but,  «  les  meilleures  terres 
de  Normandie  ».  Des  agents  espagnols,  aussi,  prônaient  la 
Louisiane.  «  La  mauvaise  volonté  en  vint  à  son  comble  :  il 
n’y  eut  d’autre  parti  à  prendre  que  d’éloigner  les  révoltés  ». 
La  plupart  réclamèrent  à  cor  et  à  cri  leur  retour  à  leurs  ports 
d’attache.  Après  mûr  examen,  Turgot  y  consentit  le  18  juil¬ 
let  1775  ;  on  les  transporta  presque  tous  à  Nantes  aux  frais 
du  roi  cette  année-là  et  au  début  de  l’année  suivante  ;  coût  : 
55.000  livres. 

En  juin,  le  ministre  avoua  l’échec  de  son  entreprise,  sans 
que  fût  mise  en  doute  «  la  droiture  du  marquis  de  Pérusse 
qui  a  sacrifié  en  cette  affaire  beaucoup  de  temps,  de  crédit  et 
d’argent.  »  Ajoutons  encore,  pour  la  décharge  de  cet  agro¬ 
nome  expérimenté,  qu’il  sut,  par  ailleurs,  introduire  en  cette 
région  arriérée  des  procédés  de  culture  très  modernes. 

Les  dépenses  n’en  furent  pas  moins  énormes  :  un  rapport  de 
1782  déplore  «  la  perte  presque  entière  des  sommes  considé¬ 
rables  tirées  du  Trésor,  avec  si  peu  de  profit  pour  le  roi,  pour  le 
marquis  de  Pérusse  et  même  pour  les  Acadiens  ».  Les  ordon¬ 
nances  existent  encore  ( Arch.  Nat.,  F15  3.495)  :  au  marquis  de 
Pérusse,  le  12  septembre  1773,  600.000  livres  en  acomptes 
de  25.000  ;  le  15  octobre  1757,  300.000  livres  ;  le  20  juillet  1776, 
100.000  livres.  Le  1er  juillet  1778,  les  dépenses  s’élevaient  à 
1.730.000  livres,  dont  un  tiers  pour  la  solde  des  Acadiens,  un 
dixième  pour  la  fourniture  d’ustensiles,  de  bestiaux,  de 
semences,  etc...  et  le  surplus  pour  frais  de  construction  ; 
(chaque  habitation  revenait  à  7.042  livres).  Le  Trésor  croyait 
en  avoir  fini  lorsqu’il  fallut  encore,  le  22  novembre  1778, 
verser  20.000  livres  ;  le  14  février  1779,  52.400  livres,  et  le 
16  mai,  55.000  livres  pour  solde  de  tout  compte.  Cette  der- 


à  Belle- Isle-en-Mer. 


EN  ANGLETERRE  ET  EN  FRANCE  177 

nière  somme  couvrait  les  frais  de  transport  des  Acadiens  de 
Poitou  en  Bretagne,  Dès  1777,  on  avait  bien  donné  ordre  de 
cesser  toutes  dépenses  autres  que  celles  des  soldes;  mais, 
tant  pour  la  continuation  de  ces  soldes  (même  réduites  de 
moitié)  aux  familles  restées  que  pour  l’établissement  de  celles 
qui  étaient  passées  du  Poitou  en  Bretagne,  il  fallut  encore 
verser  25.000  livres  le  15  juillet  1781.  Alors,  l’évêque  de 
Poitiers  réclama  20.000  livres  pour  bois  d’œuvre  qui  avait 
bien  été  fourni,  mais  à  peine  utilisé  :  l’État  lui  en  donna  10.000 
le  5  mai  1782;  et,  en  1785,  le  marquis  de  Pérusse,  ayant 
réclamé  31.876  livres  pour  solde  définitif,  n’obtint,  le  19  mars 
1786,  que  15.581  livres  7  sols  2  den.  Bref,  on  peut  estimer  que 
tant  pour  le  marquis  de  Pérusse  que  pour  le  Trésor  public 
cet  établissement  du  Poitou  absorba  près  de  deux  millions. 
Si  fâcheux  que  fût  l’échec,  qu’on  ne  dise  pas  que  là  encore 
la  France  et  les  Français  ne  firent  rien  pour  les  réfugiés 
acadiens. 

Combien  de  familles  acadiennes  profitèrent  de  ce  ruineux 
effort  ?  Une  trentaine  :  21  d’abord,  puis  36,  finalement  28, 
entre  autres,  des  Landry,  Gaultereau,  Daigle,  Boudrot, 
Dousset,  Richard,  Melançon.  Il  n’était  resté,  en  effet,  que 
32  familles  en  1775,  bien  que  56  maisons  eussent  été  bâties, 
donc  26  en  pure  perte  ;  en  1815,  19  maisons  étaient  vacantes 
depuis  1776.  Parmi  ces  habitants  même,  bon  nombre  étaient 
à  charge,  puisqu’il  y  avait  huit  veuves  avec  leurs  orphelins. 
Malgré  tout,  les  100  à  140  Acadiens  qui  persistèrent  furent 
récompensés  de  leurs  efforts  :  ils  réussirent  et  prospérèrent. 

«  Cette  petite  colonie,  disent  les  Affiches  du  Poitou  (31  décembre 
1778),  déjà  considérablement  augmentée  par  le  mariage  des 
filles  acadiennes  avec  des  garçons  du  pays,  offre  la  perspective 
touchante  d’un  grand  accroissement  de  population  par  le 
nombre  de  jeunes  femmes  enceintes  ».  Jusqu’en  1778,  les 
Acadiens  reçurent  tant  du  gouvernement  que  du  marquis  de 
Pérusse  ou  de  l’évêque  de  Poitiers  leur  solde  de  6  sols  par  jour, 
en  1777  quatre  sols,  en  1780  trois  sols,  en  1781,  deux  sols; 
cette  solde  dut  expirer  vers  1793  (pour  reparaître  après  la 
Révolution).  A  cette  époque,  leur  situation  fut  régularisée. 
Turgot  avait  voulu  en  finir  dès  1775,  en  fixant  les  dispositions 
et  règlements  concernant  les  concessions  ;  mais  le  Parlement 
refusa  d’enregistrer  ces  lettres  patentes,  et  l’intendant  de 


LAUVRIÈRE.  T.  II. 


12 


178 


L’EXIL 


Poitiers  dut  venir  sur  les  lieux  procéder  à  l’application  des 
décisions  prises  comme  à  la  répartition  des  terres.  Enfin,  une 
ordonnance  de  Louis  XVI  en  date  du  20  août  1783  mit  les 
choses  au  point  : 

«  Ayant  reconnu  que  les  familles  qui  sont  restées  ont  telle¬ 
ment  mis  à  profit  les  secours  qui  leur  ont  été  distribués  en  ar¬ 
gent,  agrès  de  labourage,  semences,  en  bestiaux  et  fourrages, 
qu’elles  forment  un  établissement  capable  de  prouver  qu’avec 
du  courage  et  de  l’industrie  on  peut  mettre  en  valeur  les  terrains 
incultes  de  notre  province  du  Poitou... 

Informé  que  le  sieur  Marquis  de  Pérusse  d’Escars,  lieutenant 
général  de  nos  armées,  après  s’être  porté  avec  le  plus  grand  zèle 
à  remplir  les  premières  idées...,  a  consenti  à  se  départir  sur  les 
terres  qu’il  a  concédées  de  tout  ce  qu’il  a  pu  abandonner  de 
ses  droits  comme  propriétaire  et  décimrteur...,  et  que  le  sieur 
évêque  de  Poitiers,  également  propriétaire  d’une  grande  partie 
des  terres  destinées  à  cet  établissement,  s’est  porté  à  tout  ce 
que  son  désintéressement  pouvait  lui  permettre...,  désintéresse¬ 
ment  qui  a  été  imité  de  tous  les  autres  seigneurs  voisins... 

Article  1.  —  Les  lots  de  terres  fixés  à  30  arpents  par  habita¬ 
tion  seront  réglés  et  limités... 

Article  II.  —  Ces  terrains  sont  exempts  de  toute  dîme  ecclé¬ 
siastique...,  à  compter  du  1er  janvier  1780. 

Article  III.  —  Les  habitants  seront  exempts  de  toutes  impo¬ 
sitions...  sans  aucune  prestation  ou  imposition  réelle  ou  per¬ 
sonnelle  pendant  30  ans. 

Article  IV.  —  ...exempts  pendant  30  ans  de  toute  taille, 
capitation,  vingtième,  industrie  et  autres  impositions  terri¬ 
toriales  et  communiqueront  ce  privilège  aux  personnes  qui 
s’uniront  à  eux  ou  à  elles  par  mariage. 

Article  V.  —  ...  chargés  d’un  cens  non  rachetable,  mais 
exempts  pour  la  première  mutation  entre  Acadiens  pendant 
30  ans. 

Article  VII.  —  ...  chargés  d’un  droit  de  champart  de  un 
seizième  sur  toutes  productions  de  terre  à  l’exception  des  prés 
naturels,  jardins  et  vergers. 

Article  IX.  —  Les  terres  et  habitations  vacantes  seront 
offertes  à  trois  Acadiens  dont  un  sera  choisi. 

Article  X.  —  Les  biens  mobiliers  sans  héritiers  seront  vendus 
au  profit  de  la  communauté  acadienne.- 

Que  pouvait-on  faire  de  mieux  ?  On  ne  peut  donc  que 
regretter  que,  faute  de  confiance  et  de  persévérance,  un  plus 

? 


EN  ANGLETERRE  ET  EN  FRANCE  17Ô 


grand  nombre  d’Acadiens  n’aient  pas  profité  des  conditions 
vraiment  avantageuses  qui  leur  furent  ainsi  faites.  Les  Aca¬ 
diens  du  Poitou  qui  persistèrent  s’en  trouvèrent  bien  ;  bien¬ 
tôt,  ils  ne  se  distinguèrent  plus  de  la  population  avoisinante 
que  par  leur  teint  bronzé,  leur  air  résolu,  leur  souple  vigueur  ; 
leurs  filles,  pourvues  de  privilèges,  furent  recherchées  en 
mariage  par  les  jeunes  gens  du  pays.  Quelques  noms  de 
familles  ont,  paraît-il,  survécu  dans  les  communes  d’Archi- 
gny,  de  Pleumartin,  de  Cénan-La  Paye  et  de  Sainte-Phèle. 
Un  hameau  de  la  «  Grande  Ligne  »,  où  se  rangeaient  les  pri¬ 
mitives  maisons  acadiennes,  porte  encore  le  nom  d’Acadie. 
Le  général  Papuchon,  qui  a  raconté  une  partie  de  cette  rui¬ 
neuse  entreprise,  était  par  sa  grand-mère,  née  Daigle,  des¬ 
cendant  des  Acadiens  du  Poitou.  Le  nom  Daigre,  nous  écrit 
un  instituteur  d’Archigny,  se  rencontre  encore  dans  le  pays. 


Sources  et  autres  références. 

Arch.  nat.  —  Colonies.  Acadie  C11d,  vol.  VIII,  Mém.  du  duc  de  Niver- 
nois,  f.  245,  Mém.  sur  les  Acadiens  en  France,  ff.  252-320,  vol.  IX. 
Réfugiés. 

Série  B,  vol.  104.  f.  44  :  vol.  108,  f.  290,  328,  341-8  ;  vol.  110,  f.  9,  11, 
18,  29,  33,  34,  37,  64,  75,  86,  92,  103,  105-111,  119,  127,  etc.,  etc.  ;  vol.  112, 
f.  22,  25,  51,  56,  99,  128,  157,  284,  etc.  ;  vol.  113,  f.  24,  25,  26,  39,  107, 
114,  170,  etc.  ;  vol.  115,  f.  56,  121,  127,  155,  177,  187,  210,  224,  etc.  • 
vol.  122,  fol.  37-39  (fév.  1765),  fol.  280  (août  1765)  :  vol.  117,  f.  41-43, 
83,  89,  106-7,  120,  157,  257,  278,  454,  etc.  Ces  volumes  et  les  suivants, 
118  120  122,  124,  125,  127,  130-4,  137,  142-4,  149,  152,  158,  161,  162, 
164,  168,  183,  189,  jusqu’à  l’année  1785  abondent  en  renseignements 
relatifs  aux  Acadiens  en  France  et  en  partance  pour  les  colonies  fran¬ 
çaises  ;  les  centaines  de  lettres  qui  les  concernent  montrent  l’incessante 
sollicitude  du  Gouvernement  à  leur  égard. 

Arch.  nat.  Finances.  —  Liasses  F1  et  F15  3.492-3-5. 

Arch.  Aff.  étr.  —  Corr.  pol.  Angleterre,  vol.  448,  f.  213,  218-223,  267, 
355  ;  vol.  449,  f.  24,  150,  340-9  ;  vol.  450,  f.  85-87.  Mém.  et  doc.  Anglet.  ; 
vol.  47  (mém.  rel.  à  l’Ac.  et  au  transp.  d’Acad.  1763-78-85  ;  Instruct.  à 
M.  de  la  Rochette  :  familles  acadiennes  en  1777-8)  :  Suppl.  XIII  (Corr. 
de  M.  de  la  Rochette  sur  Acad.  d’Anglet.). 

Arch.  Min.  Colonies.  —  Recensements.  Série  G1  ,vol.  458  (Acadiens 
à  Port-Louis,  Rochefort,  la  Rochelle,  etc.,  de  1774  à  1790),  vol.  482  et 
suiv.  (Acadiens  en  France,  1762-1773). 


Arch.  Canada.  —  Rapport  1905,  I,  232-441  :  II,  197-215,  222-227. 
Canada  français.  —  Vol.  II,  1889.  Registres  des  Acadiens  de  Belle- 
Isle  en  mer. 

Canada  français.  —  Vol.  III,  1890,  pp.  1-60.  Registres  des  Acadiens  de 
Belle-Isle  en  mer. 


180 


L’EXIL 

Mémoire  sur  les  Acadiens  présenté  à  Nos  Seigneurs  du  Clergé  en  France, 
assemblés  à  Paris  en  juillet  1775,  (Revue  de  l’Aunis,  année  1867). 

Généra]  Papuchon.  —  La  colonie  acadienne  du  Poitou  (Soc.  des  Anti¬ 
quaires  de  l’Ouest,  1907-9). 

Ed.  Richard.  —  Acadie  (éd.  H.  d’Arles),  III,  495. 

R.  P.  Le  Gallen.  —  Histoire  de  Belle-Isle  en  Mer,  Vannes,  1903. 

Abbé  Lai.anne.  —  Histoire  de  Châtellerault.  Châtellerault,  1859. 

Chanoine  J.-M.  Lanco.  —  Correspondance  de  l’abbé  Le  Loutre  et  du 
baron  de  Warren.  Josselin,  1924. 


.‘.UtmU:  SypU-ialftottjtit- 


1 

S 


LA  GUYANE  FRANÇAISE 
en  1763. 

(Bibl.  Nat.,  Dép.  des  Cartes.) 


CHAPITRE  XXI 


AUX  COLONIES  FRANÇAISES 

(1763-1900) 

Mirifiques  espoirs.  —  Maigres  réalités 


I.  —  En  Guyane 

Ce  ne  fut  pas  seulement  en  France,  ce  fut  aussi  dans  les 
colonies  françaises  que  l’on  songea  à  établir  les  exilés 
acadiens.  Très  courageusement,  avant  même  la  signa¬ 
ture  du  traité  de  Paris,  Choiseul  avait  résolu  de  reconstituer 
un  nouvel  empire  colonial.  En  octobre  1762,  il  prépara  même 
une  expédition  pour  s’emparer  du  Brésil,  dont  d’Estaing 
serait  le  vice-roi  ;  mais  il  dut  y  renoncer.  Des  infimes  restes 
que  nous  laissait  la  rapacité  anglaise,  nul  ne  lui  sembla  plus 
important  que  la  Guyane  :  il  voulut  donc  au  plus  tôt  en 
coloniser  et  en  fortifier  le  territoire,  afin  de  pouvoir  de  là 
se  porter  facilement  au  secours  des  Antilles  déjà  convoitées 
et  menacées  par  nos  insatiables  voisins.  Tout  de  suite,  il 
pensa  à  ces  coloniaux  sans  colonie  qu’étaient  les  Acadiens  : 
dès  le  26  décembre  1762,  il  ordonna  aux  intendants,  avons- 
nous  vu,  de  les  pressentir  sur  l’idée  de  passer  à  la  Guyane 
ou  aux  Antilles,  en  leur  assurant,  outre  les  mêmes  secours 
qu’en  France,  d’autres  avantages  ;  répondant  à  ce  désir,  un 
ancien  habitant  de  l’Ile  Royale,  le  sieur  de  Broise,  offrit,  en  ce 
même  mois,  de  transporter  à  Cayenne  sur  son  vaisseau  un 
premier  contingent  de  réfugiés  de  Saint-Malo. 

Conformément  aux  doctrines  de  Montesquieu,  Choiseul, 
pour  hâter  les  choses,  entreprend  la  colonisation  officielle  par 
l’État  ;  celui-ci  prévoit  tout,  prépare  tout,  fournit  tout  :  pro¬ 
gramme  et  moyens,  bêtes  et  gens,  vivres  et  transports,  légis- 


182 


L’EXIL 


lation  et  argent.  Choiseul  veut,  en  outre,  que  tout  habitant 
français  ou  étranger  de  quelque  race,  rang  ou  religion  qu’il 
soit,  fût-il  bâtard,  devienne  propriétaire  d’une  concession 
de  terre  proportionnée  à  son  apport  en  argent,  en  famille,  en 
aptitudes  et  que  chaque  chef  mette  tous  ses  soins  à  accélérer 
le  peuplement,  le  défrichement  et  la  culture,  afin  que  la 
colonie  produise  bientôt  à  profusion,  café,  cacao,  coton,  tabac, 
vanille,  indigo.  Si  novice  qu’il  fût  en  pareille  matière,  notre 
théoricien  eut,  du  moins,  recours  à  deux  hommes  d’expérience 
le  sieur  de  Préfontaine,  qui  lui  dédia,  sous  le  titre  de  la  Maison 
rustique  de  Cayenne  un  vrai  manuel  d’agriculture  coloniale 
conforme  à  sa  propre  exploitation  de  Kourou  en  Guyane,  et 
un  sieur  de  Chanvallon  qui  avait,  lui  aussi,  vécu  dans  les 
régions  tropicales.  Préfontaine  fut  nommé  commandant,  et 
Chanvallon,  ordonnateur.  Par  malheur,  Choiseul  choisit  pour 
gouverneur  le  chevalier  de  Turgot,  frère  de  l’économiste  :  or, 
cet  ancien  officier  de  dragons  était,  de  l’avis  de  ses  collabora¬ 
teurs,  «  inconstant  par  nature,  décousu,  uniquement  attaché 
aux  détails,  impropre  à  gouverner  ».  Sagement  Préfontaine 
ne  voulait  débuter  qu’avec  cent  colons  blancs  et  trois  à  quatre 
cents  nègres,  se  borner  à  l’élevage  des  bestiaux,  être  assuré 
d’une  subvention  de  300.000  livres. 

A  son  insu,  Choiseul  et  Turgot,  dédaigneux  de  débuts  si 
modestes,  s’entendirent  secrètement  pour  une  plus  vaste 
entreprise  :  il  ne  s’agissait  de  rien  de  moins,  sans  aucune  préoc¬ 
cupation  ni  économique  ni  commerciale,  que  d’acclimater  en 
quelques  années,  sur  les  immenses  terrains  incultes  qui  s’éten¬ 
dent  du  Kourou  au  Maroni,  toute  une  nombreuse  population. 
En  octobre  1763,  ils  décidèrent  un  premier  envoi  de  1.736  co¬ 
lons  sur  12  navires.  Pour  une  telle  œuvre  et  un  tel  territoire 
le  nombre  même  des  réfugiés  acadiens  ne  pouvait  suffire  ; 
aussi  lança-t-on,  pour  attirer  des  émigrants,  de  mirifiques 
prospectus  qui  annonçaient,  en  cette  «  terre  promise  »  où  pous¬ 
sent  «  deux  récoltes  par  an  »,  —  outre  des  concessions  et  des 
allocations  de  50  livres  par  famille  et  de  10  livres  par  enfant, 
—  nourriture,  logement,  habillement  pendant  deux  ans,  et 
des  privilèges  de  toute  nature  :  le  gouvernement  poussa  même 
la  sollicitude  jusqu’à  envoyer  de  Provence  six  tambourinaires, 
dont  les  joyeux  tamtams  mettraient  en  fuite  toute  nostal¬ 
gique  idée,  de  retour.  Attirés  par  la  musique,  l’argent  ou  les 


AUX  COLONIES  FRANÇAISES  183 

terres,  des  milliers  d’aventuriers  affluèrent  :  il  en  vint  de 
Suisse,  d’Alsace,  de  Bavière,  d’Italie  ;  en  juillet  1763,  près  de 
8.000  Allemands  encombraient  Rochefort  et  Saint-Jean 
d’Angely,  en  leur  hâte  de  se  prélasser  dans  les  béatitudes  de 
ce  nouvel  El  Dorado. 

Préfontaine  était  déjà  parti  le  17  mai,  emmenant  sur  trois 
bâtiments  127  colons  et  tout  un  matériel  d’installation  et 
d’exploitation  agricoles.  Le  14  juillet,  il  arrive  à  Cayenne,  où 
il  est  fort  mal  reçu  par  les  anciens  fonctionnaires  et  les  anciens 
colons,  inquiets  de  ces  projets  ;  rien  n’est  prêt,  pas  même  les 
chaloupes  pour  le  débarquement.  Vainement  les  jésuites,  déjà 
installés  à  Kourou,  prêtent  80  nègres  :  le  camp  n’était  pas 
encore  terminé  qu’en  décembre,  en  pleine  saison  des  pluies, 
M.  de  Chanvallon  survient  avec  1.429  colons  ;  du  Havre 
arrivent  deux  autres  bâtiments  avec  génisses  et  chevaux  ;  de 
Bayonne,  un  autre  avec  volaille  et  moutons  ;  de  Marseille, 
encore  un  autre  avec  chevaux  barbes  et  buffles  italiens  ;  et, 
naturellement,  tous  amènent  des  colons,  A  la  hâte,  jusqu’à 
15  et  20  lieues  en  amont  du  fleuve,  on  improvise  44  conces¬ 
sions  :  30  sur  la  rive  droite,  14  sur  la  rive  gauche  ;  c’est-à-dire 
que,  sur  des  lots  de  brousse  vaguement  délimités  à  l’orée  des 
forêts  vierges,  on  plante  en  terre  quatre  pieux  que  l’on  re¬ 
couvre  de  feuilles  de  palmier  ;  c’est  «  la  maison  rustique  », 
vulgairement  le  <<  carbet  »  ;  on  y  dépose  notre  colon  et  sa 
famille  avec  quelques  outils  et  quelques  provisions  et  on  lui 
souhaite  bonne  fortune.  Chanvallon,  qui  ne  doute  de  rien, 
s’écrie  : 

«  Quelle  belle  et  immense  colonie  j’entrevois  !  Jamais  depuis 
la  découverte  de  l’Amérique,  on  n’a  vu  entreprise  aussi  consi¬ 
dérable,  aussi  soutenue...,  embrassée  avec  une  aussi  grande 
chaleur  par  les  étrangers  même  à  l’envi  des  nationaux,  exécutée 
avec  plus  de  zèle  et  de  constance  de  la  part  des  chefs  à  qui  elle 
est  confiée...  L’honneur  et  la  fortune  nous  attendent  :  hâtons- 
nous  d’acquérir  ces  richesses.  » 

Pendant  cinq  mois,  dans  la  ville  tracée  au  cordeau,  alentour 
de  la  statue  improvisée  du  «  Bien  Aimé  »,  ce  ne  furent  que 
fêtes,  mariages,  banquets,  Te  Deum  et  Vive  le  Roi  :  on  ne 
voyait  dans  les  rues,  sur  les  places,  le  long  de  la  plage  que 
«  robes  traînantes  »  et  «  chapeaux  à  plumets  ».  On  se  serait  cru 
au  Palais  Royal,  n’étaient  les  misérables  cases.  Il  fallut  bientôt 


184 


L’EXIL 


en  rabattre  :  la  caisse  étant  vide,  Chanvallon  rassemble,  sans 
donner  de  reçus,  tout  l’argent  des  concessionnaires,  soit 
172.247  livres.  La  fièvre  se  déclare  :  l’hôpital  improvisé  ne 
suffit  pas  ;  il  faut  étendre  sur  les  sables,  aux  pieds  d’argile  du 
«  Bien  Aimé  »,  plus  de  150  malades. 

Vainement  Chanvallon  avait  écrit  :  «  Tout  sera  perdu  si 
hommes  et  vaisseaux  arrivent  par  flottes  ».  Le  28  février  1764, 
le  ministre  avait  donné  ordre  de  faire  partir  les  bateaux  de 
Rochefort,  à  mesure  qu’ils  seraient  prêts,  «  sans  s’attendre  les 
uns  les  autres  »;  les  Allemands  de  Saint-Jean  d’Angely  se 
battaient  pour  partir  plus  tôt  !  Les  lettres  de  Chanvallon  ne 
parvenant  pas  en  temps  voulu,  en  mars  surviennent  1.216  nou¬ 
veaux  colons,  en  avril  340,  en  mai  960.  Il  y  en  eut  bientôt 
plus  de  9.000,  «  près  de  14.000  »  dit  Malouet. 

«  L’entreprise  est  au  bord  du  précipice,  gémit  Chanvallon, 
affolé  (23  juin  1764)  ;  presque  entièrement  échouée...  Nous 
ne  comptions  la  première  année  que  sur  1.500  à  2.000  colons  ; 
le  nombre  a  été  presque  doublé.  [On  voit  qu’il  fut  presque 
décuplé.]  200  ou  300  colons  ne  sont  pas  logés  qu’il  en  arrive 
200  ou  300  autres  ».  On  ne  sait  qu’en  faire,  on  est  débordé,  on 
en  débarque  2.300  aux  Iles  du  Diable,  qu’on  baptise  pour  la 
circonstance  Iles  du  Salut  ;  les  malheureux  y  meurent  comme 
des  mouches  :  aux  fièvres  s’ajoutent  le  scorbut,  la  faim,  la 
soif  :  car  on  manque  d’eau,  de  vivres,  de  viande  fraîche,  de 
remèdes,  d’abris.  On  dut  rationner  jusqu’aux  malades.  En 
juin  1764,  il  y  en  avait  800  à  l’hôpital,  sans  compter  les  conva¬ 
lescents  ;  «  tous  les  jours  on  annonce  des  morts  de  tous  côtés  ». 
«  Il  y  a  de  quoi  frémir  de  notre  situation  ».  Pour  comble,  des 
duels,  des  rixes,  des  mutineries,  se  produisent  parmi  les  sur¬ 
vivants  de  toutes  races  ;  le  contingent  marseillais  fut  surtout 
terrible  avec  ses  Maltais,  ses  repris  de  justice,  toute  sa  tourbe 
levantine.  Tout  le  monde  veut  au  plus  tôt  sortir  de  cet  enfer, 
encore  plus  vite  qu’il  n’y  est  venu. 

En  décembre  1764  arrive  enfin  le  gouverneur  Turgot  :  il  est 
pourvu  de  200.000  livres  et  armé  de  pleins  pouvoirs  pour 
remédier  à  la  situation.  Il  ne  se  rend  pas  même  à  Ivourou  ; 
mais,  prudemment  et  confortablement  installé  à  Cayenne 
pendant  trois  mois,  il  se  contente  de  gaspiller  son  argent  en 
prodigalités  à  des  fonctionnaires  dont  il  veut  acheter  les  témoi¬ 
gnages  et  d’appréhender  très  lâchement  son  collaborateur 


AUX  COLONIES  FRANÇAISES  185 


Chanvallon  qu'il  charge  de  tous  les  crimes.  Par  sa  faute,  ce 
malheureux  bouc  émissaire  ira  pendant  des  années  méditer 
dans  les  cachots  du  Mont  Saint-Michel  sur  les  funestes  consé¬ 
quences  de  l'incapacité  et  de  la  présomption,  tandis  que  le 
vrai  coupable  qui  n’a  rien  prévu,  rien  sauvé,  mais  tout 
aggravé,  lui,  Turgot,  sera  préservé  de  la  honte  et  de  la  prison 
par  l’intervention  de  son  frère  devenu  puissant  ministre. 
Chanvallon  ne  fut  qu’en  1781  réhabilité  et  dûment  indemnisé. 

De  cette  désastreuse  expédition  qui  engloutit,  dit-on,  plus 
de  30  millions,  combien  de  malheureux  colons  survécurent? 
On  parle  de  3.000  qui  furent  rapatriés  à  Saint-Jean-d’Angély 
et  en  d’autres  ports  ;  les  Allemands  qu’on  voulut  fixer  en 
France  y  commirent  dégâts  et  méfaits.  Le  recensement  de 
janvier-février  1765  ne  compte  à  Kourou  que  699  survivants  ; 
mais  ce  recensement  est  incomplet  :  car,  «  faute  de  registres 
mortuaires,  on  recourut  à  des  déclarations  verbales  ;  or,  des 
familles  entières  avaient  disparu  ».  A  vrai  dire,  beaucoup 
avaient  fui  le  site  maudit  pour  se  répandre  dans  toute  la 
colonie.  Le  recensement  général  de  la  Guyane  compte  le 
1er  octobre  1765,  à  Kourou,  355  nouveaux  colons  (dont 
172  hommes,  105  femmes  et  78  enfants)  ;  aux  îles  du  Salut, 
340  (dont  124  hommes,  132  femmes,  et  84  enfants)  et  à  Sin- 
namari  327  (dont  156  hommes,  110  femmes  et  61  enfants). 
Si  l’on  ajoute  que  Cayenne  compte  572  nouveaux  habitants 
contre  509  anciens,  Apronague  140  contre  26,  Oyapock  117 
contre  82  et  le  Camp  du  Tour  de  l’ Ile  33  nouveaux,  on  peut 
conclure  que  la  population  guyanaise  n’en  fut  pas  moins 
doublée  par  la  fatale  expédition. 

Combien  d’Acadiens  furent  entraînés  en  cette  terrible 
aventure,  on  ne  saurait  le  préciser.  A  vrai  dire,  la  plupart  de 
ces  paysans  d’Amérique  septentrionale  se  méfièrent,  dès  le 
début,  de  ces  chimériques  mirages  d’une  Amérique  tropicale. 
A  Morlaix,  toutefois,  en  avril  1765,  20  à  24  familles  (soit 
environ  100  personnes),  séduites  par  les  promesses  spéciales 
qui  leur  furent  faites  au  nom  du  roi,  demandèrent  à  passer  à 
Cayenne.  Pour  l’honneur  du  gouvernement  français,  il  faut, 
toutefois,  reconnaître  que  celui-ci  n’usa  jamais  envers  les 
Acadiens  de  violence  ni  de  contrainte  :  des  lettres  du  ministre 
aux  commissaires  des  ports  et  à  l’abbé  Le  Loutre  en  font  foi 


186 


L’EXIL 


(30  mars  et  19  septembre  1764).  De  chacun  de  ces  ports, 
semble-t-il,  n’en  partit  pas  moins  de  bon  gré  un  certain  nombre 
de  réfugiés  acadiens.  Bien  mieux  ou  bien  pis,  Saint-Pierre  et 
Miquelon  fut,  en  outre,  choisi  comme  lieu  de  rendez-vous  de 
tous  ceux  des  Acadiens  qui,  restés  en  Amérique,  voulaient 
passer  en  Guyane.  Sans  exagérer,  on  peut  donc  estimer  à 
plusieurs  centaines  le  nombre  de  fugitifs  de  la  Nouvelle  France 
qui  se  fourvoyèrent  en  cette  malheureuse  affaire.  Un  recense¬ 
ment  détaillé  de  Sinnamari,  à  la  date  du  1er  mai  1765,  apporte 
à  cet  égard  quelque  précision  :  (Arch.  Min.  Colonies,  C14, 
vol.  XXVIII)  :  on  y  compte  138  Acadiens,  dont  62  originaires 
de  l’Acadie  proprement  dite,  50  de  Louisbourg  et  26  de  File 
Saint- Jean  ;  on  y  relève  les  noms  bien  acadiens  de  Gotro, 
Thibaudo,  Guédry,  Brot,  Benoist,  Trahan,  Saunier,  Le  Blanc, 
Haché,  Baudron,  Hébert.  On  y  constate  qu’un  certain  nombre 
de  mineurs  sont  nés  en  France,  en  Nouvelle-Angleterre,  en 
mer.  Que  de  tribulations  impliquent  ces  états-civils  bigarrés  ! 

En  une  lettre  du  24  novembre  1765,  le  ministre  fait  allu¬ 
sion  au  retour  de  Cayenne  d’une  famille  de  six  Acadiens  et 
déplore  leur  fâcheux  état  ;  il  en  revint  bien  d’autres.  Or,  le 
26  mars  1770,  le  Président  du  Conseil  de  la  Marine  fut  saisi 
d’une  demande  de  s’établir  à  Cayenne  adressée  par  nombre 
de  Canadiens  restés  sous  la  domination  anglaise.  Il  y  fut  loyale¬ 
ment  répondu  que  «  le  roi,  assuré  par  des  expériences  réitérées 
que  le  climat  s  oppose  à  toute  population  des  blancs,  est 
d’avis  que  seuls  des  capitalistes  peuvent  contribuer  à  la 
prospérité  de  cette  colonie  ».  De  même,  le  8  juillet  1780,  il  fut 
répondu  par  une  fin  de  non-recevoir  à  un  nouveau  projet 
«  d’employer  en  Guyane  un  certain  nombre  de  familles  aca¬ 
diennes  ».  «  En  1798,  dit  Barbé  deMarboisen  son  Histoire  de 
la  Louisiane,  des  Français,  bannis  à  Sinnamari,  y  trouvèrent 
une  famille  acadienne  qui  les  accueillit  par  ces  paroles  hospi¬ 
talières  :  «  Venez  !  nos  parents  furent  bannis  comme  vous  ; 
ils  nous  ont  appris  à  soulager  les  malheureux.  Venez  !  nous 
sommes  heureux  de  vous  offrir  dans  nos  cabanes  un  asile 
et  des  consolations  ».  Voila  bien  l’hospitalité  acadienne  qu’on 
retrouve  partout,  indépendante  des  ■  circonstances,  au  pays 
natal  comme  en  exil. 

Reste-t-il  en  Guyane  des  descendants  de  ces  colons  acadiens? 
Pour  le  savoir,  nous  avons  eu  la  curiosité  de  consulter  les 


AUX  COLONIES  FRANÇAISES  187 


tables  décennales  de  l’état  civil  de  cette  colonie.  De  1794  à 
1815,  on  ne  retrouve  plus  guère  de  noms  acadiens,  sauf  en 
l’an  XII,  en  1806,  en  1807  et  en  1811  celui  de  Saunier  à  Sin- 
namari,  sauf  de  1845  à  1854  ceux  de  Gaudron  à  Kourou,  de 
Labrador  à  Roura,  de  Tibodo  à  Tomegrande  et  à  Cayenne, 
sauf  enfin  ceux  de  Brot  à  Cayenne  en  1905,  de  Labrador  à 
Roura  en  1905  (6  naissances),  de  Tibodo  à  Cayenne  en  1910 
et  en  1914  et  de  Saunier  à  Sinnamari  en  1908.  On  peut  estimer 
que  ces  dernières  épaves  d’un  autre  naufrage  acadien  ont  à 
jamais  sombré  dans  la  population  si  métissée  de  la  Guyane. 


IL  —  Aux  Iles  Malouines 

Une  autre  colonisation  acadienne  ne  réussit  guère  mieux, 
bien  qu’elle  fût  entreprise  par  un  homme  de  valeur  qui  venait 
de  faire  ses  preuves  au  Canada.  «  Dès  le  début  de  1763,  dit 
Bougainville,  la  Cour  résolut  de  fonder  un  établissement  aux 
Iles  Malouines  ».  Quoique  situées  dans  l’hémisphère  austral 
(près  de  l’entrée  du  détroit  de  Magellan),  ces  îles  inhabitées 
convenaient  aux  Acadiens  tant  par  leur  climat  que  par  la 
nature  de  leur  sol  propre  à  l’élevage.  Le  7  juin,  le  roi  autorisa 
donc  l’embarquement  des  Acadiens  pour  cette  expédition  et, 
le  4  août,  le  maintien  de  la  solde  de  six  sous  par  jour.  Bougain¬ 
ville,  pécuniairement  secondé  par  un  oncle  et  un  neveu,  avait 
déjà  commencé  à  ses  propres  frais  l’armement  à  Saint-Malo 
d’une  frégate,  Y  Aigle,  portant  100  hommes  et  20  canons  et, 
d’une  corvette,  le  Sphinx,  portant  40  hommes  et  12  canons. 
«  J’embarquerai  plusieurs  familles  acadiennes,  continue-t-il, 
espèce  d’hommes  laborieux,  intelligents,  qui  doit  être  chère  à 
la  France  par  l’inviolable  attachement  que  lui  ont  prouvé  ces 
honnêtes  et  infortunés  citoyens  ».  Il  n’y  eut,  en  réalité,  sur  les 
29  colons  de  cette  première  expédition,  que  deux  familles 
acadiennes  l’une,  les  Malivain-Bourneuf,  de  cinq  membres  ; 
l’autre,  les  Benoit-Terriot,  de  4  ;  soit  cinq  femmes  et  trois 
enfants,  en  plus  des  deux  hommes. 

Le  départ  eut  lieu  le  15  septembre  ;  après  deux  relâches, 
dont  une  à  Montévidéo  «  où  l’on  prit  beaucoup  de  chevaux  et 
de  bêtes  à  cornes  »,  on  s’installa  le  3  février  1764  dans  «  une 
grande  baie  qui  parut  commode  pour  un  premier  établisse- 


188 


L’EXIL 


ment  »  ;  le  nom  de  «  Baie  Française  »  qu’on  lui  donna  dut  rap¬ 
peler  à  nos  Acadiens  le  pays  natal.  On  déblaya,  sur  un  point 
propice,  Port-Louis,  les  ajoncs  qui  couvraient  le  sol  ;  on  érigea 
des  cases  couvertes  de  bruyères  ;  on  construisit  un  fort  en 
terre  et  en  gazon,  on  y  installa  12  canons;  et,  après  avoir 
le  5  avril  1764  pris  officiellement  possession  de  l’Archipel, 
Bougainville  y  laissa  comme  gouverneur,  son  cousin  Bougain¬ 
ville  de  Nerville,  avec  «hardes  et  provisions  pour  deux  ans  ». 
Quand  il  revint  le  5  janvier  1765  avec  80  nouveaux  colons 
acadiens  de  Saint-Malo,  notre  colonisateur  trouva  sa  petite 
colonie  en  parfait  état.  L’hiver  n’avait  pas  été  rude  ;  peu  de 
neige  et  point  de  glace.  Les  premiers  habitants  avaient  vécu  de 
pêche  et  de  chasse,  chasse  facile  :  car  les  animaux  ne  crai¬ 
gnaient  pas  l’homme  ;  le  blé  et  les  autres  plantes  d’Europe 
poussaient  ;  le  bétail  vivait  en  liberté.  On  se  serait  cru  aux 
premiers  temps  de  l’Acadie.  En  février  1766,  Bougainville 
amena  donc  de  Saint-Malo  sur  V Aigle  et  de  Rochefort  sur 
l’Etoile  un  troisième  contingent  de  79  colons,  pour  la  plupart 
acadiens,  avec  tout  le  matériel  nécessaire  à  la  colonisation, 
et  il  ramena  en  France  un  premier  chargement  d’huile  et  de 
peaux  de  loups  marins. 

Tout  allait  donc  pour  le  mieux,  lorsque  survinrent  les  diffi¬ 
cultés  diplomatiques.  D’une  part,  l’Espagne  revendiqua, 
comme  dépendant  du  continent  américain,  ces  îles  Malvinas 
dont  elle  n’avait  jamais  tiré  parti.  D'autre  part,  les  Anglais, 
qui  ont  toujours  vu  d’un  mauvais  œil  toute  tentative  de  colo¬ 
nisation  française,  envoyèrent  dès  1764  le  commodore  Byron 
(grand-père  du  poète,  triste  héros  des  démolitions  de  Louis- 
bourg  et  des  déportations  acadiennes).  En  janvier  1765,  mal¬ 
gré  l’évidente  priorité  de  nos  droits,  il  n’hésita  pas  à  déclarer 
anglaises  ces  îles  dites  Falkland.  N’y  séjournant  que  treize 
jours,  il  n’y  établit  pas  même  un  habitant.  Ce  ne  fut  qu’en  1766 
qu’il  fonda  son  rudimentaire  Port-Egmont  ;  il  n’en  osa  pas 
moins,  dès  le  mois  de  décembre  suivant,  menacer  les  Français 
de  Port-Louis  d  une  descente  armée,  s'ils  n’évacuaient  pas 
au  plus  tôt  la  place.  C’était  pour  les  pauvres  Acadiens  la 
même  politique  terroriste  qu’en  Acadie.  Avec  sa  veulerie 
habituelle,  le  gouvernement  de  Louis  XV  intimidé,  pour 
évincer  les  Anglais,  reconnut  les  droits  de  l’Espagne  ;  et,  le 
1er  avril  1767,  Bougainville  vint  sur  la  Boudeuse  faire  remise 


2 


LES  ILES  MALOUINES 
vers  1705. 


AUX  COLONIES  FRANÇAISES  189 

au  gouvernement  espagnol  d’un  établissement  qui  nous  avait 
déjà  coûté  603.000  livres.  11  lut  aux  habitants  français  une 
lettre  du  roi  très  chrétien,  leur  permettant  de  rester  sous  la 
domination  du  roi  très  catholique  ;  quelques-uns  profitèrent 
de  cette  permission  ;  mais  la  plupart  préférèrent,  avec  les 
troupes  et  les  fonctionnaires  français,  se  faire  rapatrier  sur  les 
frégates  espagnoles.  Forte  de  ses  droits,  l’Espagne  eut  beau 
ruiner  en  1770  l’établissement  anglais  de  Port-Egmont  ;  la 
République  Argentine  eut  beau  au  cours  du  dix-neuvième  siè¬ 
cle  revendiquer  ces  mêmes  droits  espagnols  ;  l’Angleterre  n’a 
cessé  de  rester  en  possession  illégitime  de  ce  précieux  archipel 
qui,  commandant  l’entrée  du  détroit  de  Magellan,  se  trouve  le 
point  de  départ  naturel  de  mainte  expédition  vers  le  pôle 
Sud.  Au  début  de  la  récente  guerre,  l’archipel  Falkland  a  été 
rendu  fameux  par  la  victoire  navale  anglaise.  Les  Archives  de 
la  Marine  mentionnent  en  juillet  1769,  en  juin  1771,  en 
mai  1775  le  retour  de  familles  acadiennes  plus  ou  moins  misé¬ 
rables.  En  1875,  un  missionnaire  anglais  James  Foran  parle 
de  Français  parmi  les  215  catholiques  des  Malouines.  Il  s’y 
trouve  peut-être  encore  de  nos  jours  des  descendants  angli¬ 
cisés  de  nos  Acadiens  de  Bougainville. 


III.  —  En  Louisiane 

Gens  du  Nord,  les  Acadiens  ne  se  méfiaient  pas  moins  de  la 
région  torride  des  Antilles  que  du  climat  tropical  de  la  Guyane. 
Dès  le  26  décembre  1762,  on  eut  beau  pressentir  les  plus 
pauvres  familles  acadiennes  des  différents  ports  sur  l’idée  de 
passer  à  la  Guyane,  à  la  Guadeloupe,  à  la  Martinique,  à  Saint- 
Domingue,  même  avec  continuation  de  secours  ;  nous  ne 
voyons  guère  répondre  à  cet  appel,  sauf  en  octobre  1771,  que 
quelques  familles  de  Rochefort  qui  demandent  à  passer  aux 
Iles-sous-le-Vent  :  elles  renoncent  même  à  leur  solde  de  subsis¬ 
tance  en  échange  du  passage  gratuit.  Il  fallut  toute  la  cruauté 
des  Anglais  en  Nouvelle  Angleterre  et  en  Nouvelle  Écosse 
pour  en  induire  un  certain  nombre  à  répondre  en  1764  à  l’in¬ 
vite  du  gouverneur,  le  comte  d’Estaing.  L’autorisation,  accor¬ 
dée  par  le  ministre  (16  juillet  1773),  d’embarquer  pour  Saint- 
Domingue,  la  Martinique  et  la  Guadeloupe  les  familles  de 


190 


L’EXIL 


Louisbourg  désireuses  de  s’y  rendre,  ne  semble  guère  avoir 
eu  plus  de  succès.  Dans  la  première  de  ces  îles,  ils  fondèrent 
pourtant,  dit-on,  la  paroisse  de  Bombardopolis.  Le  20  sep¬ 
tembre  1766,  Choiseul  se  préoccupe  de  fournir  du  bétail  à 
ceux  d’entre  eux  qui  sont  au  Môle  Saint-Nicolas.  Mais,  «  nés 
dans  un  climat  froid,  dit  le  commandant  militaire  de  la 
Louisiane  (14  mai  1765),  et  transportés  après  beaucoup  de 
misère  à  Saint-Domingue,  les  chaleurs  excessives  qu’il  fait 
dans  cette  île  les  anéantissaient  et  les  rendaient  incapables  de 
travailler  ».  Un  rapport  du  5  août  1782  ajoute  cette  funèbre 
mention  :  <<  Des  familles  acadiennes  envoyés  à  Saint-Domingue, 
il  en  est  mort  beaucoup  ;  le  reste  se  conduit  bien  ».  Non  ; 
qu’ils  vinssent  de  France  ou  d’Amérique,  quel  que  fût  l’ac¬ 
cueil  qu’on  leur  fît,  les  Antilles  ne  furent  guère  pour  les  Aca¬ 
diens  qu’un  lieu  de  passage  ;  une  autre  terre  voisine  les  atti¬ 
rait  tout  comme  elle  attira  leurs  frères  du  Canada,  la  dernière 
terre  de  France  sur  le  continent  américain,  la  Louisiane,  dont 
leur  avaient  sûrement  parlé  leurs  missionnaires  et  quelques 
aventuriers  au  pays  natal. 

En  ce  merveilleux  pays,  salubre  et  fertile,  quoique  chaud,  les 
primitifs  établissements  d’Iberville  (1699)  et  de  Crozat  (1712) 
végétaient,  malgré  les  chimériques  entreprises  de  Law  (1717), 
malgré  la  fondation  de  la  Nouvelle  Orléans  qui  en  résulta  ; 
ce  ne  fut  guère  qu’à  partir  de  1760  que  les  exilés  volontaires 
ou  involontaires  de  la  Nouvelle  France,  Canadiens  et  Aca¬ 
diens,  y  fondèrent  de  solides  établissements.  Ces  bons  Français, 
qui  préféraient  ainsi  l’exil  au  joug  étranger,  croyaient  à  jamais 
s’enraciner  en  terre  française  :  ils  ignorèrent  jusque  vers  1764 
qu’une  clause  secrète  du  traité  de  Fontainebleau  (novembre 
1762)  livrait  à  l’Espagne,  sans  compensation,  tout  le  territoire 
situé  à  l’ouest  du  Mississipi  ;  traité  funeste,  s’il  en  fut.  Mieux 
eût  valu  cent  fois  céder  à  l’Espagne  la  meurtrière  Guyane 
que  la  féconde  Louisiane  ;  mais,  avec  la  même  légèreté,  nous 
avions  déjà  abandonné  à  l’Angleterre  sur  la  rive  gauche  du 
grand  fleuve  le  non  moins  fertile  pays  des  Illinois.  En  vain 
dix-sept  tribus  alliées  protestèrent.  Tout  comme  les  Micmacs 
et  les  Abenakis,  ces  fidèles  sauvages  pleurèrent  le  départ  des 
Français  ;  ils  le  déplorèrent  d’autant  plus  qu’ils  détestaient 
les  Anglais  pour  maintes  trahisons,  pour  maints  massacres  ; 
aussi  nous  fallut-il  jouer  le  piteux  rôle  de  conciliateurs  entre 


AUX  COLONIES  FRANÇAISES  191 


nos  amis  sacrifiés  et  nos  ennemis  avantagés.  Nullement  recon¬ 
naissants,  les  Anglais  ne  s’en  comportèrent  pas  moins  à  l’égard 
des  colons  français  du  territoire  concédé  tout  comme  au  début 
du  siècle  ils  l’avaient  fait  à  l’égard  des  colons  d’Acadie  :  ils 
leur  enlevèrent  toute  facilité  pour  la  vente  de  leurs  biens  ;  ils 
menacèrent  même  d’emprisonnement  quiconque  resterait  sans 
prêter  le  serment  de  fidélité.  Des  intrus  anglais  eurent  ainsi, 
à  peu  de  frais  ou  même  sans  aucuns  frais,  les  domaines  de 
tout  colon  —  et  ce  fut  l’immense  majorité  —  qui  préféra  sa 
ruine  à  la  perte  de  la  nationalité  française. 

Sur  ces  terres  de  la  rive  gauche  étaient  arrivés  dès  1758, 
(dès  1755,  dit  Gayarré),  —  au  prix  de  quelles  fatigues,  on  le 
devine,  —  de  petits  groupes  acadiens  échappés  des  geôles 
anglaises  de  Géorgie,  des  Carolines  et  même  du  Maryland. 
Dès  la  fin  de  la  guerre  affluèrent  de  toutes  parts,  en  même 
temps  que  les  Canadiens,  des  Acadiens  attirés  vers  cette  nou¬ 
velle  terre  promise  qui  passait  pour  toujours  française.  Le 
28  février  1764,  l’ordonnateur  Foucault  annonce  l’arrivée  de 
plusieurs  familles  acadiennes  faisant  nombre  de  193  personnes  : 
elles  s’étaient  embarquées  à  Saint-Domingue  sur  un  bateau 
marchand.  «  Pauvres  et  dignes  de  pitié,  dit-il,  je  n’ai  pu  me 
refuser  de  leur  accorder  subsistance  jusqu’à  ce  qu’elles  aient 
choisi  des  terres  au  quartier  des  Attakapas  et  des  Opelousas 
et  qu’elles  soient  en  état  de  se  passer  de  secours.  »  Le  même 
mois  viennent  de  New-York  «  quatre  familles  acadiennes  au 
nombre  de  vingt  personnes  ». 

«  Les  Anglais,  dit  Foucault,  qui  les  ont  retenues  prisonnières 
jusqu’à  la  paix,  leur  ont  seulement  permis  de  passer  à  leurs 
dépens,  de  sorte  qu’il  en  a  coûté  à  chaque  chef  de  famille 
550  livres  pour  leur  transport  de  la  Nouvelle  York  à  la  Mobile. 
Cela  a  absorbé  tout  le  fruit  des  travaux  qu’ils  ont  faits  pendant 
leur  captivité.  Je  réclame  vos  bontés,  Monseigneur,  pour  leur 
faire  tenir  compte  de  cette  somme  en  gratification  sur  les 
dépenses  de  la  colonie.  Je  leur  fais  donner  jusqu’à  ce  qu’ils 
soient  établis  une  ration  en  riz  et  en  mahis.  » 

Le  13  mai,  surviennent  48  autres  familles,  soit  en  tout 
473  Acadiens  pour  l’année  1764.  Foucault  commence  à  s’in¬ 
quiéter  :  «  Ces  48  familles  demandent  des  terres  qu’il  est  facile 
de  leur  accorder...  Mais  comment  les  transporter  sur  ces 


192 


L’EXIL 


terres  ?  comment  les  faire  vivre  jusqu’à  ce  que  la  culture  les 
ait  mises  à  l’abri  du  besoin  ?  Comment  leur  procurer  les  instru¬ 
ments  de  culture  nécessaires  ?  Ce  sont  d’assez  fortes  dépenses... 
Si  les  Espagnols  les  remboursent,  ils  n’auront  pas  lieu  de  les 
regretter».  L’année  1765  vit  encore  affluer  d’autres  Acadiens  : 

«  J’ai  l’honneur  de  vous  marquer  l’arrivée  de  quelques 
familles  acadiennes,  écrit  le  commandant  militaire  Aubry 
(24  avril),  nous  en  attendons  d’autres  de  jour  en  jour.  J’avais 
projeté  de  les  placer  sur  ce  fleuve  et  le  plus  proche  de  la  ville  ; 
cet  arrangement  n’a  pu  avoir  lieu  parce  que  ces  terres  noyent... 
Je  les  ai  laissés  aller  aux  Attakapas,  [distants  de  60  à  80  lieues] 
cet  établissement  pourra  procurer  avant  peu  de  grands  avan¬ 
tages  à  la  colonie  :  car,  depuis  la  cession  de  la  Mobile,  nous  man¬ 
quons  absolument  de  bestiaux  et,  dans  l’endroit  où  seront 
placés  ces  Acadiens,  il  y  a  des  prairies  admirables...  En  six 
jours  l’on  ira  à  ce  port  et  l’on  en  reviendra  facilement  par  un 
canal  appelé  le  bajou  de  Plaquemines.  » 

Une  lettre  du  30  avril  parle  encore  de  la  venue  d’autres 
Acadiens  qui  furent  envoyés  dans  la  même  région.  «  Il  en  est 
mort  sept  ou  huit.  Ces  pauvres  malheureux,  est-il  dit,  n’ayant 
présentement  d’autres  secours  que  la  charité  du  roi,  nous 
avons  cru  devoir  les  aider.  M.  Foucault  leur  a  fait  fournir  des 
vivres,  des  marchandises,  des  munitions  et  des  remèdes... 
s’élevant  à  la  somme  de  15.500  livres.  Par  acte  notarié  en  date 
du  4  avril  1765,  un  ancien  capitaine  Dauterive  fut  chargé  de 
fournir  à  chaque  famille  pendant  six  ans  cinq  vaches  et  un 
bœuf  à  des  conditions  particulièrement  avantageuses.  Un 
ingénieur  eut  pour  mission  de  choisir,  de  préférence  près  d’une 
rivière  navigable,  l’emplacement  le  plus  favorable  à  ces 
«  cultivateurs  fort  industrieux  »,  de  répartir  les  terres  selon  le 
nombre  des  individus  de  chaque  famille,  de  grouper  ces 
familles  de  maniéré  qu’elles  pussent  s’entraider,  de  leur  ouvrir 
des  voies  d’accès  et  des  chemins  de  communication. 

Pour  toute  fortune,  ces  Acadiens  n’avaient  que  du  «  papier 
du  Canada  »  dont  la  valeur  nominale  allait  de  33.395  livres  à 
47.000  :  c’était  de  la  monnaie  de  cartes,  des  certificats,  des 
ordonnances  signées  Bigot,  Boishébert,  Vergor,  Niverville  et 
remontant  de  1760  à  1752  ;  personne  n’en  voulait  :  car  les 
délais  de  remboursement  étaient  depuis  longtemps  expirés  ; 
1  oïdonnateur  n  en  demanda  pas  moins  le  remboursement 
au  ministre  qui  très  généreusement  l’accorda.  La  comptabi- 


LA  LOUISIANE 
en  1784. 

(Arch.  Service  hydrogr.  Marine.) 


AUX  COLONIES  FRANÇAISES  193 

lité  qui  en  est  résultée  nous  fournit  les  noms  bien  acadiens 
de  Brossard,  Trahan,  Braud,  Bernard,  Boudrot,  Poirier,  Roy, 
Bourgeois,  Le  Blanc,  Thibaudeau,  Arseneau,  Guilbeau,  Cor¬ 
mier,  Doucet,  etc... 

Une  lettre  du  14  mai  1763  nous  montre  tout  à  la  fois  la 
situation  critique  que  créait  cette  affluence  inopinée  d’Aca- 
diens  et  les  sentiments  d’estime  et  de  charité  avec  lesquels  ils 
furent  accueillis  : 


«  Lorsque  j’ai  rendu  compte  de  l’arrivée  d’une  soixantaine 
de  familles  acadiennes  venues  de  Saint-Domingue,  écrit  Aubry, 
je  ne  croyais  pas  qu’elles  seraient  suivies  de  beaucoup  d’autres 
qui  arrivent  continuellement  et  que  la  Louisiane  allait  bientôt 
devenir  une  Nouvelle  Acadie.  J’apprends  à  l’instant  qu’il  y  en 
a  300  dans  le  fleuve,  tant  hommes  que  femmes  et  enfants... 
Ce  n’est  plus  présentement  de  centaines  que  l’on  parle,  mais  de 
milliers.  On  dit  qu’il  y  en  a  au  moins  4.000  qui  viennent  fixer 
à  la  Louisiane  leur  destinée  errante  depuis  dix  ans...  Cet  événe¬ 
ment  inattendu  me  jette,  aussi  bien  que  M.  Foucault,  dans  le 
plus  grand  embarras  ;  rien  n’est  prévu  pour  recevoir  et  placer 
une  peuplade  si  considérable,  et  la  circonstance  où  nous  nous 
trouvons  est  des  plus  critiques  :  jamais  la  colonie  n’a  été  aussi 
dépourvue  de  vivres  qu’aujourd’hui...  Pour  comble  de  malheur, 
ils  apportent  avec  eux  la  petite  vérole  et  vont  affliger  notre 
Colonie  de  ce  nouveau  fléau.  Cependant,  c’est  un  devoir  dans  une 
occasion  pareille  de  ne  pas  les  abandonner.  Quoique  nous  ayons 
ordre  de  suspendre  toute  dépense  jusqu’à  l’arrivée  des  Espa¬ 
gnols,  j’ose  me  flatter  que  vous  ne  désapprouverez  pas  les 
secours  indispensables  que  nous  leur  donnerons  pour  les  faire 
subsister.  Je  crois  que  l’humanité  et  l’honneur  de  la  nation 
exigent  que  l’on  ait  des  égards  pour  ces  pauvres  gens  qui  ne  sont 
malheureux  que  par  leur  attachement  inviolable  à  la  patrie  et 
à  la  religion...  Les  Acadiens  sont  laborieux,  braves,  religieux, 
attachés  à  leur  prince  et  à  leur  patrie  au-delà  de  toute  expres¬ 
sion.  Je  les  ai  connus  dans  la  Nouvelle  Angleterre  ;  ils  n’avaient 
jamais  dans  la  bouche  que  le  nom  de  la  messe  et  du  Roi  et  ont 
toujours  refusé  les  offres  les  plus  avantageuses  que  les  Anglais 
leur  ont  faites  pour  les  amener  à  rester  avec  eux...  Ils  renais¬ 
sent  à  la  Louisiane  et  y  feront  des  merveilles  si  on  les  aide  un 
peu.  Ainsi,  dans  le  moment  qu’on  y  pensait  le  moins,  ce  pays 
deviendra  florissant.  » 

Ce  que  ne  dit  pas  cette  noble  lettre,  qui  honore  autant  le 
fonctionnaire  français  que  ses  protégés  acadiens,  c’est  qu’en 
même  temps  que  les  réfugiés  d’Acadie  affluaient  les  évacués 
de  la  rive  gauche  du  Mississipi,  ces  autres  victimes  des  Anglais. 


LAUVRIÈRE.  T.  II. 


13 


194 


L’EXIL 


Or,  en  1766,  arrivèrent  encore  de  nouveaux  contingents 
d’Acadiens  ;  «  il  en  vint  en  droiture  de  Cayenne  et  de  Mary¬ 
land  »,  dira  bientôt  le  gouverneur  espagnol.  Sachant  le  bon 
accueil  qui  leur  était  fait  en  Louisiane,  tous  ces  malheureux 
voulaient  trouver  là  après  tant  de  détresse  un  refuge  définitif. 
«  Un  Acadien  de  la  Louisiane,  Saunier,  ayant  décrit  à  son 
père  au  Havre  les  avantages  du  sol  et  du  climat  de  ce  pays, 
tous  les  Acadiens  du  Havre  veulent  s’y  rendre  »,  lisons-nous 
dans  une  lettre  du  Ministre  de  la  Marine  (13  septembre  1766)  ; 
mais  le  ministre  s’y  oppose  de  son  mieux,  ayant  alors  d’autres 
vues  sur  l’établissement  des  Acadiens  en  terre  française.  Par 
contre,  Foucault  écrit  le  18  novembre  1766  :  «  Il  nous  est 
arrivé  il  y  a  près  d’un  mois  et  demi  216  personnes  acadiennes 
sortant  d’Halifax  sur  un  bateau  anglais  qu’elles  avaient  loué 
à  leurs  frais.  »  C’étaient  les  misérables  survivants  de  la  Nouvelle 
Écosse.  On  leur  fournit  des  outils  aratoires  aux  frais  du 
gouvernement  et,  la  première  année  de  leur  établissement, 
on  leur  distribua  les  mêmes  rations  qu’aux  troupes  coloniales. 
Ces  derniers,  réfugiés  s’établirent  sur  les  deux  rives  du  fleuve 
jusqu’à  Bâton  Rouge,  en  une  région  qu’on  appela  «  Côte  des 
Acadiens  ».  Aussi  généreux  qu’habile,  pareil  accueil  honore 
doublement  la  France  ;  il  y  avait  donc  en  ses  colonies  d’aussi 
braves  cœurs,  d’aussi  bons  esprits  qu’au  vieux  pays  d’Europe. 
Conséquence  :  «  Depuis  la  paix,  dira  Foucault  le  18  novem¬ 
bre  1768,  la  colonie  augmenta  d’un  tiers.  » 

Malheureusement,  l’Espagne,  bénéficiaire  de  tout  cet  afflux 
de  population  et  de  richesse  latente,  ne  sut  pas  mieux  ici 
qu’ ailleurs  l’apprécier  ni  en  profiter.  Le  ministre  d’État  espa¬ 
gnol  avait  eu  beau  recommander  de  recevoir  ces  gens  avec 
bonté  et  de  les  protéger,  le  gouverneur  espagnol  Ulloa,  qui 
en  1745  les  avait  connus  a  Louisbourg,  eut  beau  se  conformer 
d’abord  à  ces  prescriptions  :  «  on  soigna  les  infirmes,  on  guérit 
les  blessés,  on  distribua  à  tous  des  vivres  frais  »  ;  cette  bien¬ 
veillance  dura  peu.  <<  La  politique  espagnole,  dit  le  Conseil 
français  de  la  Nouvelle  Orléans,  douce  et  insinuante  dans  le 
principe,  devient  tyrannique  quand  le  joug  est  imposé  ».  Il  y 
parut  bientôt.  Antonio  d’ Ulloa,  «  pointilleux  et  maladroit  », 
dit  Aubry,  «  fort  dur  et  absolu  »,  ajoute  Foucault,  usa  vite 
d’une  rigueur  inhumaine.  Alors  que,  très  naturellement,  les 


AUX  COLONIES  FRANÇAISES  195 

Acadiens  débarqués  en  juillet  et  en  août  manifestaient  le 
désir  de  s’établir  auprès  de  leurs  compatriotes,  pour  la  plupart 
parents  et  amis,  à  Cabaona  où  étaient  déjà  défrichées  douze 
lieues  de  terrain,  Ulloa  prétendit  les  installer  à  Iberville  pour 
le  ravitaillement  du  fort  Saint-Gabriel  :  comme  ils  s’y  oppo¬ 
saient,  il  les  menaça  d’expulsion.  Saint-Gabriel  d’ Iberville 
n  en  fut  pas  moins  fondé,  et  les  Acadiens  déposèrent  même 
dans  l’église  ce  qu’ils  avaient  rapporté  de  plus  précieux 
d’Acadie  :  les  registres  paroissiaux  de  Saint-Charles  des 
Mines  de  1688  à  1755;  par  malheur  la  grande  inondation 
de  1893  n’en  a  laissé  subsister  que  les  volumes  qui  vont  de  1707 
à  1748.  Avec  les  nouveaux  venus  de  1768,  Ulloa  fut  encore  plus 
impitoyable  :  comme  vingt  familles  acadiennes  refusaient  des 
terres  noyées  qu’on  voulait  leur  imposer  près  du  fort  Saint- 
Louis  des  Natchez,  le  gouverneur  déclara  non  seulement  qu’il 
les  ferait  transporter  hors  de  la  colonie,  mais  encore  qu’en 
attendant  ils  les  emploierait  aux  travaux  publics  ou  les  loue¬ 
rait  comme  esclaves  à  des  particuliers  jusqu’à  ce  qu’ils  eussent 
acquitté  les  frais  de  leur  transport  et  de  leur  entretien  ;  passant 
même  des  menaces  à  l’exécution,  dit  Foucault,  il  embarqua 
pour  la  Nouvelle  Angleterre  trois  familles  Braud  qui  étaient 
venues  à  leurs  frais  et  en  loua  d’autres  pour  dix-huit  mois  à 
un  officier  anglais  qui  les  repassa  à  d’autres  exploiteurs  : 
double  procédé  également  odieux.  Rien  d’étonnant  si  pareille 
façon  de  traiter  en  bétail  nègre  des  réfugiés  français  révolta  le 
reste  de  la  population  louisianaise. 

«  L’inhumanité  à  l’égard  des  Acadiens  »  fut,  en  effet,  l’une 
des  causes  avouées  de  cette  curieuse  révolution  de  trois  jours 
qui  éclata  les  28,  29  et  30  octobre  1768  et  souleva  contre  le 
gouverneur  espagnol  «  tous  les  habitants  ».  En  fait,  tous  ces 
Louisianais  voulaient  rester  français.  Dès  1764,  le  plus  riche 
marchand  de  la  Nouvelle  Orléans,  Jean  Michet  avait  été 
chargé  d’une  mission  de  protestation  auprès  du  roi  ;  mais 
Louis  XV  ne  voulut  pas  le  recevoir.  En  1765,  les  soldats  avaient 
refusé  de  servir  l’Espagne.  Éminemment  patriote,  le  Conseil 
de  la  Nouvelle  Orléans  avait  déclaré  que  «  le  Roi  ne  pouvait  ni 
ne  devait  démembrer  les  provinces  de  son  royaume,  à  moins 
d’y  être  forcé  par  le  malheur  des  armes  ».  Aux  600  habitants 
qui  signèrent  la  requête  dudit  Conseil  demandant  le  rattache¬ 
ment  à  la  France  des  Acadiens  se  joignirent  :  «  Nous  Acadiens, 


196 


L’EXIL 


soussignés,  nous  conformons  en  tout  à  la  représentation  faite 
au  Conseil  supérieur  par  les  habitants  et  nous  promettons  de 
sacrifier  nos  biens  et  nos  vies  pour  demeurer  toujours  Fran¬ 
çais  et  ne  jamais  passer  sous  la  domination  espagnole.  »  Ils  se 
joignirent  aussi  aux  900  hommes  qui,  commandés  par  des 
officiers  de  la  milice,  vinrent  manifester  à  la  Nouvelle  Orléans. 
«  Le  précieux  pavillon  fut  arboré  ;  négociants,  ouvriers  et 
artisans  s’assemblèrent  alentour  ;  les  femmes  et  les  enfants 
couraient  le  baiser  ;  l’air  retentissait  de  mille  cris  :  «  Vive  le 
roi  !  vive  Louis  le  Bien-Aimé  !  »  Sur  l’ordre  du  Conseil,  le  gou¬ 
verneur,  effrayé,  dut  au  plus  tôt  s’embarquer  sur  une  frégate 
espagnole  et  passer  à  la  Havane  ;  que  n’y  demeura-t-il  ? 

«  Si  le  pays  reste  à  la  France,  écrivait  Aubry  le  23  décembre, 
les  habitants  en  seraient  comblés  de  joie  :  ils  ont  le  cœur  fran¬ 
çais.  »  «  Les  citoyens  de  la  Louisiane,  répétait  une  requête 
adressée  le  20  mars  1769  au  duc  de  Praslin,  ne  cessent  d’im¬ 
plorer  votre  protection  et  votre  appui  auprès  de  leur  bien-aimé 
monarque...  Nous  sommes  dans  une  résolution  inébranlable 
de  reclamer  constamment  notre  souverain  naturel,  de  conserver 
le  doux  et  inviolable  titre  de  citoyen  français,  au  plus  grand 
hasard  de  nos  vies  et  de  nos  biens.  » 

Louis  XV  n’entendit  point  pareil  appel.  Le  funeste  Pacte  de 
Famille  ramena  le  15  août  1769,  fort  de  3.000  hommes,  un 
nouveau  gouverneur  espagnol  O’Reilly  qui  à  la  morgue  hispa¬ 
nique  joignait  le  fanatisme  irlandais  :  le  25  octobre,  dix-huit 
chefs  de  la  révolte  furent  condamnés,  dont  six  à  mort  et 
douze  aux  travaux  forcés  ;  au  nombre  de  ces  derniers  était  un 
certain  Doucet.  Les  plus  riches  habitants  voulurent  passer 
dans  les  colonies  françaises  ;  ce  furent  les  plus  pauvres  qui  s’y 
décidèrent  :  <'  En  1771,  il  arriva  au  Cap  (Saint-Domingue)  un 
bâtiment  chargé  de  Français  de  la  Louisiane  :  ils  y  abandon¬ 
naient  leurs  terres  et  leurs  maisons  à  cause  des  vexations 
qu  ils  éprouvaient  de  la  part  des  Espagnols,  dont  le  projet 
était  d  expulser  tous  les  Français.  Ces  premiers  passagers 
sans  ressources  excitèrent  la  pitié  ;  on  leur  donna  des  rations 
et  des  concessions  ».  L  année  suivante,  il  y  eut  160  émigrants, 
malgré  le  naufrage  de  70  blancs.  Pauvres  Acadiens  !  ainsi  pris 
entre  la  férocité  anglaise  et  la  brutalité  espagnole,  ils  préfé¬ 
rèrent  encore  cette  dernière  moins  hypocrite.  Aussi  s’en- 
gagerent-ils  en  17/6  dans  les  bataillons  de  Galvez. 


AUX  COLONIES  FRANÇAISES  197 

A  vrai  dire,  le  gouvernement  espagnol  avait  fini  par  appré¬ 
cier  ces  bons  travailleurs.  Lorsqu’en  1775,  après  l’échec  de 
rétablissement  du  Poitou,  ceux  des  Acadiens  qu’on  avait 
ramenés  à  Nantes  manifestèrent  le  désir  de  passer  quand  même 
en  Louisiane,  la  Cour  de  Madrid  se  montra  favorable.  Le 
17  octobre  1777,  le  comte  d’Aranda  fut  sollicité  d’accepter 
deux  familles  acadiennes  (22  personnes)  qu’appelaient  leurs 
frères  de  là-bas.  En  1779  fut  fondée  la  paroisse  acadienne  de 
Saint-Jacques  du  Cabahannocé. 

«  La  Cour  d’Espagne  paraît  vouloir  augmenter  cet  établisse¬ 
ment,  écrit  à  Necker  le  Président  du  Conseil  de  la  Marine 
(16  mai  1780),  et,  dans  ce  cas,  elle  n’objectera  pas  à  se  charger 
des  frais  de  transport.  »  «  Les  Acadiens,  dit  un  mémoire  du 
5  avril  1782,  ont  vu  renaître  les  espérances  qu’ils  avaient  con¬ 
çues  en  1772  d’obtenir  des  établissements  en  Louisiane.  M.  Nec¬ 
ker  a  jugé  cette  idée  propre  à  décharger  le  gouvernement 
français  d’une  dépense  et  d’un  soin  dont  on  ne  voit  pas  le  terme. 
La  manière  favorable  dont  M.  d’Aranda  a  envisagé  la  proposi¬ 
tion  a  fixé  de  nouveau  l’attention  du  Conseil.  » 

Il  fut  convenu,  en  effet,  que  les  Acadiens,  désireux  de  passer 
en  Louisiane,  recevraient  du  gouverneur  espagnol  non  seule¬ 
ment  le  transport  gratuit  et  des  terres,  mais  encore  leur  solde 
comme  en  France.  Le  gouvernement  français  fit  mieux  encore 
pour  couvrir  les  frais  de  leur  départ  et  de  leur  établissement  : 
il  décida  de  payer  aux  émigrants  jusqu’au  jour  de  leur  embar¬ 
quement  leur  solde  habituelle,  leurs  arrérages  s’élevant  à 
300.000  livres  et  même  les  dettes  qu’ils  avaient  contractées 
chez  les  propriétaires  et  chez  les  fournisseurs.  Mais,  par  suite 
de  la  guerre  avec  l’Angleterre  et  d’autres  empêchements,  le 
départ  fut  retardé  jusqu’en  mai  1785. 

Tous  ces  arrangements  ne  s’accomplirent  pas,  à  vrai  dire, 
sans  tractations  ni  machinations,  parfois  singuüèrement  sus¬ 
pectes.  Il  y  avait  à  Nantes  un  certain  Peyroux  qui,  mari  d’une 
femme  Rodrigue,  (était-elle  de  la  famille  de  ces  marchands 
portugais  qui  s’étaient  jadis  établis  à  Louisbourg  et  y  avaient 
fait  souche  ?),  se  faisait  pompeusement  appeler  de  la  Coudre- 
nière,  alors  qu’il  n’était,  nous  dit  le  subdélégué  de  l’Intendant, 
qu’un  «  ancien  marchand  épicier  »  qui,  «  ayant  fait  banque¬ 
route,  ne  jouissait  d’aucune  considération  ».  Cet  intrigant, 
«  ayant  un  frère  établi  à  la  Louisiane,  selon  toute  apparence 


198 


L’EXIL 


ne  se  met  en  mouvement  dans  cette  affaire  que  par  quelque 
intérêt  particulier  ».  Il  n’était  sans  doute  qu’un  agent  de 
l’ambassadeur  d’Espagne,  comte  d’Aranda,  avec  lequel  il 
correspondait  directement  : 

«  M.  de  Vergennes,  dit  un  rapoprt  ultérieur  (5  juillet  1784), 
écrivit  à  Ml  de  la  Bove  le  11  août  1783,  que  des  émissaires 
secrets,  répandus  en  Bretagne  et  en  Normandie,  travaillaient  à 
faire  émigrer  les  sujets  du  Roy  et  qu’on  lui  désignait  parti¬ 
culièrement  le  Sieur  Peyroux  de  la  Coudrenière  qui  travaillait 
à  embaucher  les  Acadiens  résidant  en  France,  M.  de  Yergennes 
recommanda  à  M.  de  la  Bove  de  ne  rien  négliger  pour  punir 
cette  trame  criminelle,  lui  observant  qu’il  allait  faire  arrêter  le 
Sieur  Peyroux  si  l’on  acquérait  des  preuves  contre  lui.  » 

Or,  le  22  mars  1784,  le  dit  Peyroux  informait  le  comte 
d’Aranda  que,  malgré  tous  ses  efforts,  il  n’a  pu  empêcher 
le  secret  de  l’exode  vers  la  Louisiane  de  se  divulguer  parmi  les 
Acadiens  non  seulement  de  Nantes,  mais  de  Saint-Malo  et  de 
Morlaix.  «  Tous  sont  dans  une  impatience  difficile  à  contenir... 
Quoique  je  voie  avec  plaisir  cette  ardeur  générale,  je  suis 
néanmoins  fâché  que,  par  suite  de  ce  bruit,  propriétaires  et 
marchands  refusent  désormais  tout  crédit  aux  Acadiens.  » 
(Arch.  Aff.  étr.  Corr.  polit.  Espagne,  vol.  610,  f.  6).  Ceux-ci 
n’étaient  victimes,  sans  doute,  que  des  excès  de  zèle  de  cet 
enrôleur  maladroit.  Dès  le  12  juillet  1783,  il  leur  avait  fait 
écrire  au  Comte  d’Aranda  en  un  beau  style  qui  n’est  pas  de 
leur  plume  : 

«  Nous  sommes  tous  agriculteurs  :  nous  possédons,  en  outre, 
plusieurs  sortes  d’arts  et  de  métiers.  Nous  pourrions  même 
attirer  à  la  Louisiane  un  nombre  considérable  de  nos  compa¬ 
triotes  répandus  parmi  les  Anglo-Américains  et  au  Canada. 
Ainsi  Sa  Majesté  très  Catholique  aurait  la  satisfaction  de  voir 
rassemblés  dans  ses  États  les  restes  d'un  peuple  malheureux  qui 
a  tout  sacrifié  à  sa  religion  et  à  son  amour  pour  son  Roy.  Nous 
sommes  de  pauvres  familles  qui  ne  pourrions  supporter  les  frais 
qu’il  en  coûterait  pour  notre  transport  et  notre  établissement 
à  la  Louisiane.  Aussi,  nous  espérons  que  vous  voudrez  bien 
obtenir  de  la  Cour  d  Espagne  les  fonds  nécessaires  pour  cet 
objet,  » 

Non  sans  une  habileté  astucieuse  il  leur  fait  aussi  écrire 
à  Yergennes  le  4  avril  1784  : 


AUX  COLONIES  FRANÇAISES  199 


«  En  arrivant  en  France  Sa  Majesté  nous  reçut  avec  une 
bonté  touchante  ;  et,  en  attendant  qu’elle  pût  nous  donner 
des  terres  qui  valussent  celles  que  nous  avions  perdues  en 
Acadie,  elle  accorda  six  sols  par  jour  à  chaque  individu,  laquelle 
solde  a  été  depuis  réduite  à  trois  sols.  Pénétrés  d’une  juste 
reconnaissance  pour  ces  bienfaits,  il  n’y  a  pas  un  seul  de  nous 
qui  ne  voulût  vivre  et  mourir  sous  le  gouvernement  français. 
Mais,  Monseigneur,  voyez  notre  situation  présente  :  après 
vingt-huit  années  depuis  la  perte  de  nos  biens,  nous  nous  trou¬ 
vons  dans  la  pauvreté  et  la  misère...  Sans  les  secours  de  Sa 
Majesté,  il  nous  serait  impossible  de  subsister...  Nous  pensons 
que  le  sort  le  plus  fortuné  pour  nous  serait  de  rejoindre  nos 
parents  et  amis  établis  sur  les  rives  du  Mississippi  et  qui  vivent 
heureux  sous  la  puissance  d’un  Roy  qui  est  l’ami,  le  parent  et 
l’allié  de  notre  Monarque...  Le  désir  est  devenu  infiniment  plus 
vif  depuis  que  nous  sommes  informés  que  la  Cour  d’Espagne 
est  disposée  à  nous  faire  des  avantages  inattendus  jusqu’à  ce 
jour...  Nous  supplions  Votre  Excellence  qu’il  nous  soit  permis 
de  sortir  librement  du  Royaume  pour  aller  rejoindre  nos 
familles  de  la  Louisiane.  [Suivent  les  noms  d’Aucoin,  Terrio, 
Hébert,  Braud,  Le  Blanc,  Boudreau,  Lendry,  Daigle,  Thibo- 
deau,  Gautro,  Dugast,  Trahan,  Richard,  etc...]  I Arc.  Min. 
Aff.  é.tr.  Corresp.  pol.  Espagne  ;  vol.  611,  f.  34  et  suiv.  Vol.  612, 
f.  287  et  suiv.) 

Or,  dès  le  29  mars  1784,  le  chargé  d’affaires  de  l’ambassade 
espagnole,  le  chevalier  de  Heredia,  avait  informé  le  Comte  de 
Vergennes  que  la  cour  d’Espagne,  acceptant  l’immigration 
des  Acadiens  en  Louisiane,  demandait  l’agrément  du  roi  de 
France  à  ce  sujet.  Le  27  avril,  Calonne  informait  Vergennes 
que  «  Sa  Majesté  approuvait  qu’il  leur  fût  donné  de  quitter  le 
royaume  ».  Il  ajoutait  même  avec  une  générosité  manifeste  : 
«  Pour  faciliter  leur  départ,  je  vais  faire  acquitter  leurs  dettes 
sur  ce  qui  leur  reste  d’arrérages  de  solde  et  leur  faire  remettre 
le  surplus  ».  Informé  le  11  mai,  le  chevalier  de  Heredia  en 
avisa  aussitôt  le  sieur  Peyroux  qui  n’eut  rien  de  plus  pressé 
que  de  rassembler  le  25  mai  environ  150  Acadiens  pour  leur 
communiquer  la  bonne  nouvelle.  Sur  quoi,  faute  d’avoir  été 
mis  au  courant  des  dernières  décisions  officielles,  le  subdélégué 
de  l’Intendant,  «  homme  distingué  par  son  mérite  et  son 
honnêteté  »,  fait  arrêter  par  la  maréchaussée  et  emprisonner 
cet  espion  de  la  «  Cour  d’Espagne  »,  cet  «  embaucheur  qui 
cherchait  à  faire  passer  furtivement  les  Acadiens  chez  l’étran¬ 
ger  »  :  il  eût  même  «  constitué  prisonnier  un  père  de  famille 


200 


L’EXIL 


acadien  comme  ayant  entretenu  une  correspondance  avec 
[Peyroux]  pendant  son  séjour  à  Paris,  mais  [cet  Acadien]  se 
tint  caché.  »  D’où  plainte  au  comte  d’Aranda  de  la  dame 
Rodrigue  et  de  son  infortuné  mari  ;  d’où  enquête  de  l’Inten¬ 
dant  de  Bretagne...  Alors  autre  son  de  cloche  :  le  26  juin, 
Calonne  écrivit  à  Vergennes  : 

«  Un  placet  a  été  signé  de  plusieurs  Acadiens  et  présenté  au 
nom  de  trente  familles  de  cette  nation  réclamant  contre  le 
projet  de  passer  sous  la  domination  de  l’Espagne,  insistant  pour 
qu’on  les  laisse  dans  les  Etats  du  Roy  et  offrant  même  à  cette 
condition  de  renoncer  à  la  solde  moyennant  un  secours  qui 
lui  serait  accordé  une  seule  fois  pour  s’établir.  Si  tel  était  le 
vœu  du  plus  grand  nombre  d’Acadiens,  il  en  résulterait  que 
le  projet  d’établissement  de  la  Louisiane  ne  serait  plus  que 
le  vœu  particulier  de  quelques  Acadiens  mécontents  ou  inté¬ 
ressés...  Cette  occasion  fournit  celle  de  s’instruire  à  fond  des 
véritables  sentiments  des  Acadiens...  Depuis  plusieurs  années 
on  a  eu  lieu  de  croire  que  quelques-uns  d’entre  eux  empêchent 
seuls  les  autres  de  se  prêter  aux  vues  du  gouvernement  ..;  et 
on  accusait  surtout  un  nommé  Grinnau  qui  n’est  point  Acadien, 
mais  Espagnol,  mari  d’une  Acadienne.  » 

Et  voici  le  placet  des  «  mécontents  »  adressé  à  Vergennes 
par  «  quatre  principaux  chefs  de  vingt  familles  acadiennes  »  : 
Daigle,  Naquin,  Albert,  Arebourg  (un  seul  nom,  le  premier 
est  franchement  acadien)  «  Après  neuf  ans  de  travaux  redou¬ 
blés,  de  peines  et  de  fatigues...  une  terre  ingrate  [celle  du  Poi¬ 
tou]  ne  les  a  conduits  que  dans  l’indigence  la  plus  affreuse  : 
la  suppression  de  leur  paye  et  des  fourrages  pour  leurs  bes¬ 
tiaux  leur  a  ôté  toutes  ressources  et  tout  crédit.  Retirés  à 
Nantes,  ils  demandent  la  paye  de  leur  solde  retenue  depuis 
trois  ou  quatre  ans  et  de  passer  dans  le  nouvel  établissement 
qui  se  propose.  »  L’année  n’était  pas  finie  que  «  plusieurs 
Acadiens  mariés  à  des  Françaises  et  plusieurs  Français  mariés 
à  des  Acadiennes  »  demandent  la  faculté  de  s’établir  à  la  Loui¬ 
siane.  «  Il  convient,  écrit  Calonne  à  Vergennes,  de  s’assurer  si 
cette  demande  n’est  pas  suggérée  ou  même  supposée  par 
quelques  particuliers  intéressés  à  cette  émigration  ».  (Ibid., 
vol.  612,  f.  334,  367  ;  vol.  613,  f.  185). 

Finalement,  de  guerre  las,  le  gouvernement  français  main¬ 
tient  sa  décision  primitive  :  partira  qui  voudra  ;  et  même, 
chose  grave,  ordonne  que  «  tous  arrérages  de  soldes  soient 


AUX  COLONIES  FRANÇAISES  201 


payés  aux  Acadiens  afin  qu’ils  puissent  payer  leurs  dettes  et 
s’embarquer  »,  que  «  tout  secours  et  assistance  leur  soient 
fournis  »  ;  après  quoi,  c’est-à-dire  à  dater  du  1er  janvier  1785, 
la  Cour  d’Espagne  continuera  la  solde.  (Ibid.,  vol.  616,  f.  269). 
On  verra  ailleurs  à  quelles  énormes  dépenses  cette  décision 
généreuse  entraîna  le  trésor  français,  alors  si  lourdement 
obéré.  Enfin,  au  printemps  1785,  tout  fut  prêt.  Des  1.434  Aca¬ 
diens  de  Nantes,  1.244  partirent;  il  ne  resta  que  190  vieil¬ 
lards,  femmes  ou  enfants  et  près  d’une  centaine  d’adultes 
pourvus  d’emplois.  Une  cinquantaine  de  Français  mariés  à 
des  Acadiennes  et  d’Acadiens  mariés  à  des  Françaises  solli¬ 
citèrent  encore  la  faveur  de  se  joindre  au  convoi  (19  avril)  et 
l’obtinrent.  Quinze  à  seize  cents  Acadiens  de  Bretagne,  dit 
l’intendant  de  cette  province,  quittèrent  donc  la  France  ; 
la  plupart  s’embarquèrent  à  Lorient  (15  mai)  ;  quelques-uns 
à  Saint-Malo  (2  juillet).  Ce  fut  le  plus  grand  exode  acadien 
depuis  les  déportations  ;  si  l’on  y  ajoute  les  1.000  à  1.200  émi¬ 
grants  qui  provinrent  tant  des  Antilles  françaises  que  des  colo¬ 
nies  anglaises,  on  peut  estimer  à  plus  de  2.500  le  nombre  des 
Acadiens  qui  passèrent  ainsi  en  Louisiane  (en  dépit  d’un 
recensement  incomplet  qui  n’en  compte  que  1.587  en  1787). 
Sur  les  bords  du  Mississipi  une  Nouvelle  Acadie  était  donc 
née  qui  grandit  rapidement.  Quel  dommage  qu’elle  ne  fût  plus 
française  ! 

Elle  faillit,  toutefois,  redevenir  française.  Le  9  vendémiaire, 
an  IX,  c’est-à-dire  le  1er  octobre  1800,  en  vertu  du  traité  de 
Sainte-Ildefonse,  l’Espagne  rendait  la  Louisiane  à  la  France. 
Grande  joie  de  la  métropole  : 

«  La  Louisiane  entre  les  mains  de  la  France  peut  être  appelée 
aux  plus  brillantes  destinées,  dit  un  mémoire  du  29  fructidor... 
Nulle  situation  n’ofïre  autant  d’avantages...  la  fertilité  de  son 
immense  sol,  la  richesse  de  ses  productions...,  la  clef  du  Mexique, 
La  Nouvelle  Orléans,  seul  débouché  d’une  étendue  de  plus  de 
12.000  lieues  ;  une  population  qui  marche  à  pas  de  géant  et, 
française  de  cœur,  veut  redevenir  française...  » 

Pour  reprendre  possession  de  la  superbe  colonie,  le  premier 
consul  fit  préparer  en  Hollande  toute  une  expédition  navale 
et  militaire  à  la  tête  de  laquelle  il  mit  le  général  de  division 


202 


L'EXIL 


Victor,  gouverneur  désigné  de  la  Louisiane.  Il  envoie  à 
l’avance  le  préfet  Laussat  : 

«  Vous  vous  applaudirez  sous  tous  les  rapports  d’être  rede¬ 
venus  Français,  dit  sa  proclamation  (6  germinal,  an  XI)  ;  vous 
sentirez  davantage  de  jour  en  jour  l’avantage  de  ce  beau 
titre.  »  —  «  Trente-quatre  ans  d’une  domination  étrangère, 
répondent  dignement  les  habitants  de  la  Nouvelle  Orléans 
(9  avril  1803),  n’ont  pas  affaibli  dans  nos  coeurs  l’amour  sacré  de 
la  patrie,  et  nous  rentrons  aujourd’hui  sous  ses  drapeaux  avec 
autant  de  joie  que  nous  eûmes  de  douleur  quand  il  fallut  nous  en 
séparer  ».  —  «  Votre  proclamation,  ajoutent  les  «  cultivateurs  « 
au  nombre  desquels  se  trouvaient  sûrement  les  Acadiens,  en 
nous  donnant  l’assurance  de  notre  réunion  à  la  République 
Française,  a  répandu  dans  nos  âmes  l’ivresse  de  la  félicité  : 
c’était  le  but  de  nos  plus  ardents  désirs.  » 

Aussi  quelle  déception,  quand  on  apprit  que,  le  10  floréal, 
Bonaparte,  poussé  par  le  besoin  d’argent  et  par  l’imminence 
d’une  guerre  avec  l’Angleterre,  avait  cédé  aux  États-Unis 
toute  l’étendue  illimitée  de  la  Louisiane...  pour  la  somme  de 
50  millions,  pas  même  le  prix  de  la  seule  ville  de  la  Nouvelle 
Orléans  1  Ah!  si  la  France  avait  alors  eu  l’empire  de  la  mer  !... 
Le  jacobin  Laussat,  qui  venait  de  stigmatiser  «  l’abandon 
lâche  et  dénaturé  »  dont  s’était  rendu  coupable  l’ancien  régime, 
ne  reçut,  au  nom  du  nouveau,  la  malheureuse  colonie  des 
mains  du  plénipotentiaire  espagnol  que  pour  la  rendre  aux 
deux  plénipotentiaires  américains.  La  pauvre  Louisiane  ne 
fut  cette  fois  que  pour  vingt  jours  française  (du  8  au  28  fri¬ 
maire  de  l’an  XII,  du  30  nov.  au  19  déc.  1804).  «  Le  gouverne¬ 
ment,  dit  Laussat,  aura  peine  à  se  représenter  le  sentiment  de 
contrainte  et  de  douleur  qui  se  manifesta  sur  tous  les  visages  et 
les  larmes  qui  s’aperçurent  dans  la  plupart  des  yeux  au  moment 
où  disparut  le  drapeau  français  ;  un  groupe  américain  eut  beau 
crier  dans  un  coin  de  la  place  :  «  Huzza  !  »  le  silence  était  par¬ 
tout  général  et  profond.  »  Longtemps  les  Louisianais  n’en 
voulurent  croire  ni  leurs  yeux  ni  leurs  oreilles  :  «  Ils  se  repais¬ 
sent,  dit  Laussat,  de  l’idée  que  le  premier  Consul  a  cédé  aux 
circonstances  ;  mais  qu’à  la  paix  il  se  dédira  ».  Une  phrase  de 
Bonaparte,  ajoutée  à  l’article  II  du  traité  de  cession,  entretint 
sans  doute  cet  espoir  :  «  Il  est  expressément  entendu  que  les 
habitants  seront  maintenus  dans  la  jouissance  de  leurs  libertés, 
propriétés  et  exercice  de  leur  religion.  Que  les  Louisianais 


AUX  COLONIES  FRANÇAISES  203 

conservent  pour  nous  des  sentiments  d’afïection  et  que  l’ori¬ 
gine  commune,  la  parenté,  la  langue  et  les  mœurs  perpétuent 
l’amitié  !  »  Mais  il  est  des  fautes  irréparables  :  les  Américains 
eurent  beau  se  rendre  longtemps  antipathiques  par  leurs 
maladresses,  par  leur  suffisance,  par  leur  partialité  même  à 
l’égard  des  Anglais,  par  leur  obstination  (contraire  au  traité) 
à  vouloir  imposer  l’anglais  comme  langue  officielle  ;  «  les 
postes  les  mieux  peuplés,  qui  se  sont  toujours  distingués  par 
un  ardent  amour  de  la  France,  surtout  ceux  d’Atakapas  et 
d’Opelousas  [il  s’agit  bien  des  Acadiens],  eurent  beau  mani¬ 
fester  des  sentiments  peu  favorables  aux  Américains  »,  la 
Nouvelle  Acadie  du  Sud,  comme  celle  du  Nord,  grandit  et 
prospéra  sous  une  domination  étrangère  ;  lourde  fatalité  qui 
a  toujours  et  partout  pesé  sur  la  malheureuse  race  acadienne. 
(Arch.  Nat.  Col.,  série  BB,.  vol.  37,  42). 


IV.  —  A  Saint-Pierre  et  Miquelon 

Encore  plus  que  la  Louisiane  une  autre  terre  de  l’Amérique 
du  Nord  attira  les  Acadiens  :  ce  fut  ce  misérable  petit  archi¬ 
pel  de  trois  îlots  que  Choiseul  arracha  si  péniblement  à  la 
rapacité  anglaise,  pour  y  maintenir  notre  pêche  et  entre¬ 
tenir  notre  recrutement  naval.  Saint-Pierre  et  Miquelon  fut 
pour  les  Acadiens  une  sorte  de  plaque  tournante  :  ceux  de 
France  vinrent  y  chercher  l’Acadie  ;  ceux  d’Amérique,  la 
France.  Naturellement,  du  passage  de  ces  derniers,  certain 
mais  clandestin,  il  reste  peu  de  traces  officielles.  En  tous  cas, 
la  prépondérance  des  Acadiens  en  ces  îles  est  telle  que  cette 
partie  de  l’histoire  acadienne  constitue  une  véritable  histoire 
de  Saint-Pierre  et  Miquelon. 

L’impatience  des  Acadiens,  l’intolérance  des  Anglais,  la 
stérilité  des  trois  rochers  étaient  telles  qu’il  fallut  en  cet  éta¬ 
blissement  user  des  plus  grands  ménagements. 

«  Comme  il  se  pourrait,  disent  le  23  février  1763  les  filan¬ 
dreuses  instructions  du  roi  au  premier  gouverneur,  Dangeac, 
(ancien  officier  de  Louisbourg  et  du  Canada),  que,  parmi  le 
grand  nombre  d’Acadiens  qui  sont  en  France,  dans  l’ancienne 
et  dans  la  Nouvelle  Angleterre,  il  y  en  eût  plusieurs  qui  voulus¬ 
sent  s’établir  dans  les  îles  susdites  et  que  leur  trop  grande 


204 


L’EXIL 


influence  donnât  quelque  sujet  de  jalousie  aux  établissements 
anglais  voisins,  Sa  Majesté  recommande  au  Sieur  Dangeac  de 
ne  recevoir  que  le  moins  qu’il  pourra  de  ces  familles  pour  la 
première  année,  autant  par  rapport  à  l’objet  ci-dessus  que  pour 
éviter  la  dépense  qu’elle  occasionnera  et  le  préjudice  que  leur 
trop  grand  nombre  causerait  au  nouvel  établissement.  » 

Le  1er  mars,  le  duc  de  Choiseul  n’en  songe  pas  moins  à  en¬ 
voyer  à  Saint-Pierre  et  Miquelon  ceux  des  habitants  du  Golfe 
Saint-Laurent  et  de  F  Ile  Saint- Jean  qui  désirent  se  rendre 
à  «  cette  destination  qui  paraît  être  la  meilleure  »  ;  il  ordonna, 
dans  ce  but,  de  les  rassembler  dans  le  même  port.  ( Arch.  Aff. 
étr.  ;  Corresp.  polit.  Anglet.,  vol.  450,  f°  4). 

Les  dépenses  initiales  furent,  en  1763,  de  40.000  livres  pour 
les  350  habitants,  presque  tous  Acadiens,  qu’on  y  envoya  ; 
comme  ces  terres  étaient  dénuées  de  tout,  même  de  bois,  on 
dut  avancer,  aux  premiers  arrivés,  vivres,  effets  et  matériaux, 
à  charge  de  rembourser  ces  avances  avec  les  profits  de  leur 
pêche  ;  en  fait,  ils  ne  remboursèrent  jamais  et  pour  cause. 
Dès  le  3  septembre  1763,  le  ministre  aurait  traité  avec  un 
négociant  de  Cherbourg  pour  le  transport  de  100  Acadiens  si 
celui-ci  ne  s’était  dérobé  ;  il  traita  avec  deux  autres  le  26  dé¬ 
cembre.  «  Le  nombre  des  solliciteurs  est  si  considérable,  dit 
un  rapport  du  3  mars  1764,  qu’il  est  impossible  de  les  placer 
tous  sur  ces  îles  trop  dépourvues  ».  «  Vous  ne  recevrez  cette 
année,  est-il  enjoint,  que  quelques  familles  de  Saint-Malo  et 
des  enfants  de  Rochefort  dont  les  pères  et  mères  sont  partis 
avec  vous  l’an  dernier  »,  Dès  le  20  janvier  se  dessine  le  plan  du 
sieui  de  Rocheblave  qui  consiste,  pour  désencombrer  la  colonie 
naissante,  à  faire  passer  en  d’autres  colonies  les  Acadiens  de 
toute  provenance.  «  Le  sieur  Gilbert,  dit  le  susdit  rapport 
(3  mars),  a  ordre  de  transporter  [pendant  trois  années  de 
suite|  sur  trois  navires  du  roi  tous  les  habitants  de  l’Acadie  et 
de  1  Amérique  septentrionale  qui  voudront  passer  à  Cayenne.  » 
Environ  150  Acadiens  de  Nouvelle  Écosse,  nous  apprend 
d’autre  part  le  gouverneur  Wilmot  (29  août  1764),  sont 
subrepticement  passés  de  Canso  à  Saint-Pierre.  C’est  peut- 
ctre  à  ces  malheureux  évadés  que  Dangeac  fait  allusion,  lors¬ 
qu’il  dit  :  «  Il  nous  est  arrivé  en  août  1 10  Acadiens.  Je  fis  tous 
mes  efforts  pour  les  engager  à  prendre  le  parti  de  Cayenne  : 
mais  je  désespère  de  les  persuader...  Ce  peuple  est  misérable 


AUX  COLONIES  FRANÇAISES  205 


et  inspire  de  la  pitié.  Je  ne  sais  qu’en  faire,  s’il  ne  vous  vient 
pas  de  pain.  Il  n’est  pas  possible  de  le  rebuter.  » 

Aux  «  efforts  »  du  gouverneur,  un  ancien  officier  des  milices 
canadiennes,  Perrault,  qui  s’était,  rendu  à  Chedabouctou, 
ajouta  toutes  les  ressources  de  son  éloquence  argumentative 
et  sentimentale  pour  décider  les  Acadiens  à  passer  en  Guyane  : 

«  A  tous  mes  frères,  compatriotes  et  amis,  les  Acadiens  de 
Miquelon,  écrit-il,  le  1er  septembre  1764.  Je  vous  prie  de  trouver 
bon,  mes  chers  amis,  que  je  me  réjouisse  avec  vous  de  votre 
bonheur  d’être  sortis  de  dessous  une  nation  que  vous  n’avez 
jamais  aimée  pour  rentrer  dans  une  qui  vous  est  si  chère  ;...  vous 
avez  surmonté  tous  les  obstacles  que  les  Anglais  ont  opposés  à 
vos  justes  desseins  ;  vous  êtes  enfin  parvenus  au  but  ;  ...vous 
êtes  avec  les  Français  ;  mais  il  ne  suffit  pas  d’y  être,  il  faut... 
ne  plus  se  trouver  dans  le  cas  d'en  être  exclus...  Les  Iles  Saint- 
Pierre  et  Miquelon  ne  sont  pas  des  endroits  où  vous  puissiez 
penser  être  heureux...  ces  îles  sont  susceptibles  des  plus  tristes 
événements,  et  leur  peu  d’étendue  jointe  à  la  stérilité  du  terrain 
nous  annoncent  que  plus  il  y  aura  d’habitants,  plus  il  y  aura 
de  malheureux...  Par  le  traité  de  paix,  nous  ne  pouvons  y  faire 
aucune  fortification  ;  ...si  la  guerre  recommence,  le  premier 
soin  des  Anglais  sera  de  reprendre  ces  îles...  Peut-être  serez-vous 
obligés  de  subir  le  même  sort  que  vous  avez  déjà  éprouvé,  et 
peut-être  encore  plus  maltraités...  Ne  me  regardez  pas  comme 
un  homme  qui  a  son  intérêt  particulier;  ...  je  vous  donne 
l’exemple  ;  vous  m’avez  vu  aller  retirer  ma  famille  du  Canada, 
et  je  vais  m’établir  à  Cayenne...  Mais  je  suis  chargé  par  le 
Ministre  de  vous  communiquer  les  avantages  que  le  Roi  veut 
bien  nous  faire  [entre  autre,  trois  ans  de  subsistance].  Il  ne 
vous  force  pas,  il  vous  laisse  libres  de  vos  volontés...  C’est  pour 
notre  bien  que  Sa  Majesté  nous  offre  un  asile  où  nous  pourrons 
vivre  heureux  ». 

A  tous  ces  beaux  raisonnements,  si  sincères  qu’ils  fussent, 
les  Acadiens  répondirent  le  16  septembre  : 

«  Tout  nous  paraît  très  avantageux  ;  ...  mais...  un  pays 
aussi  chaud  nous  coûterait  trop  cher  ;  ...  jamais  nous  n’accepte¬ 
rons  de  quitter  ce  climat-ci.  C’est  le  sentiment  de  tout  notre 
monde,  quoique  le  nombre  en  soit  petit  après  avoir  perdu  la 
majeure  partie  tant  par  la  faim,  la  prison  et  les  mauvais  traite¬ 
ments  des  Anglais...  L’affection  pour  notre  Grand  Monarque 
et  notre  patrie  l’a  emporté  sur  toutes  les  peines  des  fers  et  toutes 
sortes  de  mauvais  traitements...  Nous  espérons  que  notre  bon 
Roi  de  France  voudra  bien  nous  traiter  comme  ses  pauvres 
enfants  en  ne  nous  contraignant  pas  à  passer  sous  un  climat  si 
opposé  à  celui  de  notre  naissance...  » 


206 


L’EXIL 


En  vain  Perrault  réplique  :  «  C’est  plutôt  la  misère  qui  vous 
a  tués  que  la  chaleur  du  pays  »  ou  les  Anglais  vous  ont  em¬ 
menés.  Il  n’y  a  en  mes  paroles  ni  «  menaces  »  ni  «  apparence 
de  contrainte  »,  mais  «  la  raison  »  et  «  l’avantage  que  vous 
trouverez.  Le  Roy  ne  vous  force  pas  d’y  aller...  ;  il  vous  laisse 
libres...  Pour  juger  du  climat  de  cette  colonie,  il  faudrait  le 
voir  vous-même,  et  vous  le  pouvez  sans  exposer  vos  familles  ». 
Envoyez  «  quatre  des  plus  experts  d’entre  vous  ;  vous  recon¬ 
naîtrez  la  vérité...  Le  Ministre  veut  votre  bien  et  vous  donnera 
toute  la  satisfaction  que  vous  pourrez  raisonnablement 
désirer.  » 

«  Malgré  toutes  les  démarches  qu’ont,  faites  ces  messieurs 
[Rocheblave,  Gilbert  et  Perrault],  conclut  le  gouverneur  Dan- 
geac  (4  octobre  1764),  ils  n’ont  pu  déterminer  un  seul  Acadien 
à  passer  dans  ce  climat  qui  les  effraie.  J’ai  fait  de  mon  côté 
tout  ce  qu’il  a  dépendu  de  moi  pour  les  y  engager.  Rien  n’a  pu 
les  faire  changer  de  sentiment.  Ainsi,  le  sieur  Gilbert  emmènera 
avec  lui  à  Cayenne  environ  100  personnes  de  différentes  nations. 
Le  Sieur  Perrault  et  sa  famille  en  feront  partie.  » 

Évidemment,  ministre,  gouverneur  et  orateur  étaient  de 
bonne  foi  ;  et  pourtant,  en  leur  ignorance  obstinée,  les  Aca¬ 
diens  eurent  raison  de  ne  pas  se  risquer  dans  la  terrible  aven¬ 
ture. 

Pour  se  faire  tolérer  et  entretenir  sur  ces  misérables  roches, 
les  pauvres  réfugiés  acadiens  en  leur  désespoir  redoublèrent 
de  docilité  et  d’énergie. 

«  Tout  ce  peuple,  dit  Dangeac  (11  septembre  1764),  travaille 
avec  une  activité  continuelle.  [«  Leur  travail  surpasse  mon 
attente  »,  dit  de  même  l’ordonnateur  le  24  mai  1765].  Nous 
avons  actuellement  320  chaloupes.  La  ville  prend  figure  tous  les 
jours  ;  on  y  élève  des  maisons.  C’est  beaucoup  faire  pour  des 
personnes  qui  n’avaient  pas  le  sou  ;  [malgré  tout,  faute  de  pêche 
abondante  cette  année],  ce  n’est  qu’une  misère  pariaite.  Je  me 
crois  obligé  d’intercéder  auprès  de  votre  justice  pour  des  misé¬ 
rables  que  je  suis  depuis  cinquante  ans  dans  leurs  différentes 
émigrations.  » 

Le  Ministre  fit,  en  effet,  remise  des  30.000  livres  d’avances 
dues  au  trésor.  En  1705,  des  48  habitations  de  pêche,  plusieurs 
appartenaient  à  des  Acadiens  :  Sire,  Maurice,  Gautier,  Gau- 
treau,  etc...  Ils  étaient  200  vers  la  fin  de  1766,  dit  l’abbé  de 
l’Isle  Dieu. 


AUX  COLONIES  FRANÇAISES  207 

Même  au  point  de  vue  ecclésiastique,  le  petit  archipel  s’or¬ 
ganisait  tant  bien  que  mal,  malgré  un  conflit  de  la  première 
heure.  En  sa  hâte,  Dangeac  avait,  dès  le  début,  emmené  deux 
jésuites  :  le  P.  Ardilliers,  aumônier  du  Roi,  et  le  P.  de  Bonné- 
camps  simplement  autorisés  par  l’évêque  de  La  Rochelle.  Or, 
sous  l’influence  de  Choiseul,  qui  ne  voulait  que  des  séculiers 
dans  les  colonies  d’Amérique,  l’abbé  de  l’Isle  Dieu,  toujours 
vicaire  apostolique  desdites  colonies,  avait,  en  1765,  fait 
agréer  par  le  Saint-Siège  comme  préfet  et  vice-préfet  aposto¬ 
liques,  ne  relevant  plus  de  l’évêque  de  Québec,  deux  Spiritains, 
M.  Girard,  de  Louisbourg,  et  M.  Manach,  de  Miramichi,  anciens 
missionnaires  de  l’Acadie  ;  mais,  entraînés  aux  Antilles  par 
la  tempête,  ni  l’un  ni  l’autre  n’occupèrent  leur  poste  :  le  premier 
mourut  pendant  le  voyage  de  retour,  et  le  second,  épuisé  par 
l’âge  et  les  fatigues,  resta  en  France.  Ce  ne  fut  qu’en  1767 
qu’aux  deux  jésuites  furent  substitués  deux  autres  Spiritains, 
M.  Becquet,  préfet  apostolique  (1767-1775),  et  M.  Paradis, 
vice-préfet.  Ainsi,  non  sans  ménagements,  tout  rentra  dans 
l’ordre.  Vingt  mariages  furent  ratifiés  en  trois  ans. 

Le  gouvernement  anglais  vit  d’un  très  mauvais  œil  ce  déve¬ 
loppement,  si  pénible  qu’il  fût,  de  notre  pauvre  petit  établisse¬ 
ment  français.  La  Cour  de  Londres  prétendit  n’avoir  restitué 
le  minuscule  archipel  que  sous  condition  de  n’y  point  per¬ 
mettre  le  stationnement  de  navires  de  guerre.  Mais,  après 
consultation  des  minutes  des  protocoles  de  négociation,  il  fut 
constaté  que  l’on  n’avait  parlé  de  la  non-fortification  des  îles 
que  dans  les  préliminaires  de  paix  et  non  dans  le  traité  définitif. 
Nos  droits  de  souveraineté  étaient  donc  entiers.  Alors,  à  l’ins¬ 
tigation  de  son  ministre,  le  gouverneur  de  Terre-Neuve, 
Palliser  s’opposa,  à  l’encontre  de  nos  droits  les  plus  manifestes, 
à  l’enlèvement  du  bois  nécessaire  sur  la  côte  réservée  de  son 
île,  ainsi  qu’à  la  pêche  sur  les  bancs  ;  il  venait  insolemment 
promener  ses  corvettes  et  ses  frégates  deux  fois  par  mois 
jusque  dans  la  rade  de  Saint-Pierre.  Pour  empêcher  tout  con¬ 
flit,  Dangeac  dut  user  avec  lui  d’autant  de  prudence  que  de 
fermeté.  Le  gouverneur  de  la  Nouvelle  Écosse  ne  s’irritait  pas 
moins  de  ce  voisinage  de  la  France  :  il  attribuait  tout  mécon¬ 
tentement  des  Acadiens,  tout  rassemblement  ou  soulèvement 
des  sauvages  à  l’instigation  de  nos  agents  et  particulièrement 
de  nos  prêtres. 


208 


L’EXIL 


D’après  les  archives  de  la  Gironde  (C.  4.328),  le  nombre  des 
émigrés  du  Canada  aux  pêcheries  de  Terre-Neuve  aurait  été 
en  1765  de  3.000  ;  ce  chiffre  semble  exagéré.  Pourtant  il  fallut 
en  1766  prendre  des  mesures  pour  réduire  tout  afflux  excessif 
qui  eût  été  funeste  aux  réfugiés  eux-mêmes. 

«  Suivant  ce  que  vous  m’avez  marqué,  écrit  à  Dangeac  le 
président  du  Conseil  de  la  Marine  (1er  août  1766),  il  paraît  que 
ces  habitants,  en  vue  de  se  soustraire  à  la  domination  des 
Anglais,  cherchent  tous  les  moyens  de  passer  dans  les  îles  de  votre 
gouvernement  ;  Sa  Majesté  est  bien  loin  de  blâmer  les  mouve¬ 
ments  de  compassion  qui  vous  ont  engagé  à  leur  accorder  des 
secours  de  vivres...  ;  mais  comme  il  n’est  pas  possible  de  les  con¬ 
server  dans  un  pays  qui  ne  leur  offre  aucune  espèce  de  ressour¬ 
ces...,  Sa  Majesté  m’a  ordonné  de  vous  dire  qu’Elle  leur  laisse 
la  liberté  ou  de  retourner  en  Acadie  ou  de  venir  en  France. 
S’ils  viennent  en  France,  on  leur  procurera  des  terres  à  cultiver 
et  la  subsistance  en  attendant  la  première  récolte...  Sa  Majesté, 
qui  connaît  leur  zèle  pour  la  Religion  et  leur  attachement  pour 
sa  personne,  les  traitera  avec  la  même  bonté  que  les  autres 
Acadiens  qui  sont  en  France...  Vous  savez  mieux  que  per¬ 
sonne  que  ces  îles  ne  peuvent  comporter  que  30  ou  40  familles  ; 
c’est  à  ce  nombre  qu'il  faut  réduire  celles  qui  les  habitent.  » 

Une  lettre  du  Gouverneur  de  la  Nouvelle  Écosse,  Michel 
Franklin  (24  octobre  1767),  nous  apprend  «  qu’en  sus  de  ce 
nombre  [de  40  familles]  il  y  avait  alors  une  population  de 
1.200  âmes  exclusivement  acadienne.  De  ce  nombre,  200,  dit-il, 
préférèrent  revenir  dans  cette  province  plutôt  que  d’être 
transportés  en  France.  » 

Un  recensement  français  précise  :  163  revinrent  en  Acadie 
et  14  en  Amérique  à  bord  de  leur  propre  bâtiment  :  ce  sont 
des  Le  Blanc,  Arseneau,  Bourg,  Chiasson,  Doucet,  Landry, 
Gautreau,  Boudrot,  Gaudet,  Cormier,  Hébert,  Richard,  Pré¬ 
jean.  Quelle  indicible  torture  morale  dut  être  cette  humiliante 
et  cruelle  rentrée  dans  les  bagnes  de  la  Nouvelle  Angleterre 
et  de  la  Nouvelle  Écosse  !  Les  conséquences  en  furent  déplo¬ 
rables  en  cette  dernière  colonie  :  puisqu’il  n’y  avait  plus  rien 
à  espérer  de  la  France,  autant  se  rallier  à  l’Angleterre  ;  ce 
que  firent  aussitôt  tous  les  Acadiens  de  la  Nouvelle  Écosse 
en  prêtant  le  serment  d’allégeance.  Sur  ce,  24  familles  mique- 
lonaises  reçurent  à  Cocagne  les  premières  concessions  accordées 
à  des  Acadiens  ;  quelques  autres  dans  le  voisinage,  à  Fox- 


Cl.  Edit.  Bossard. 

LES  ILES  SAINT-PIERRE  ET  MIQUELON 


LA  CîHANDE 


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vers  1770. 


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AUX  COLONIES  FRANÇAISES  209 

Creek.  Après  1766,  dit  J.  S.  Bourinot  en  son  Histoire  du  Cap 
Breton,  300  à  400  Acadiens  de  Miquelon  revinrent  au  Cap 
Breton  et  aux  Iles  Madame.  Nous  savons,  d’autre  part,  que, 
dès  novembre  1765,  M.  de  Rocheblave  ramena  de  Saint-Pierre 
en  France  7  à  8  familles  acadiennes  de  Beauséjour,  faisant 
nombre  de  36  personnes;  des  Arseneau,  Bourg,  Boudrot, 
Poirier,  Hébert,  Gautier...  Conformément  aux  instructions 
ministérielles,  le  gouverneur  Dangeac  déclara  en  juin  1767 
qu’il  y  avait  1.250  habitants  auxquels  il  donnait  la  ration  et 
que  de  ce  nombre,  551,  constituant  103  familles,  étaient 
Acadiens.  On  remarque,  en  cet  important  recensement,  des 
réfugiés  de  toute  provenance  :  des  Pitre,  des  Gautier,  de  Louis- 
bourg  ;  des  Bourg,  du  Fort  Cumberland  ;  des  Bourgeois,  des 
Boudrot,  des  Mélançon,  des  Landry,  des  Vigneau,  des  Arse¬ 
neau,  des  Cormier,  des  Lemale,  de  Chedabouctou  ;  des 
Hébert,  des  Poirier,  des  Chiasson,  de  Cormier,  des  Baudrot, 
de  Beauséjour;  des  Doucet,  des  Gaudet,  des  Chiasson,  des 
Devau,  des  Blanchard,  des  Renaud,  des  Comeau,  des  Béli¬ 
veau,  des  Boudrot,  de  l’ Ile  Saint-Jean  ;  mais  surtout  des 
Brau,  des  Sire,  des  Gaudet,  des  Guédry,  des  Dugas,  des 
Richard,  des  Bonnevie,  des  Guéguin,  des  Guilbeau,  des  Le 
Blanc,  des  Gautier,  des  Arseneau,  des  d’Amour  de  Saint- 
Castin,  d  Halifax  ;  et  enfin  des  Hébert,  des  Terriau,  des  Sire, 
des  Bourg,  des  Vigneau,  des  Boudrot,  des  Bourgeois,  des 
Richard,  de  Boston.  Que  de  misères  variées  se  cachent  en 
cette  morne  liste  de  pauvres  noms  familiers  !  que  d’épreuves 
en  des  pays  divers  !  Que  de  deuils  I  Que  pouvaient  bien  se 
dire  de  leurs  malheurs  passés,  de  leur  appréhension  de  l’avenir, 
tous  ces  pauvres  meurt-de-faim  rassemblés  fortuitement  en 
leur  précaire  refuge  de  Miquelon  I 

«  On  leur  a  signifié  les  volontés  du  roi,  dit  Dangeac,  et  de¬ 
mandé  s’ils  voulaient  passer  en  France  ou  retourner  en  Acadie. 
Cette  proposition  les  a  jetés  dans  la  plus  grande  consternation, 
chaque  famille  ayant  employé  le  peu  de  ressources  qu’elle  avait 
pour  se  bâtir  une  maison  et  se  faire  un  jardin.  Ils  ont  actuelle¬ 
ment  douze  goélettes  et  dix  esquifs  de  pêche.  Ils  sont  attachés 
à  la  France  et  ne  veulent  pas  retourner  en  Acadie.  Plusieurs 
d’entre  eux  passeraient  volontiers  à  la  Louisiane  si  on  voulait 
les  y  faire  transporter...  Ces  infortunés  pourront  vivre  l’été, 
mais  il  sera  indispensable  de  leur  donner  la  ration  en  hiver.  » 


LAUVRIÈRE.  T.  II. 


14 


210 


L’EXIL 


Choiseul  consentit  à  la  continuer,  mais  insista  sur  le  renvoi 
en  France  de  «  toutes  les  bouches  inutiles  !  »  Dangeac  dut  donc 
s’exécuter. 

«  Me  voici  bientôt  à  la  fin  de  l’émigration,  écrit-il  le  6  octobre. 
Il  en  coûte,  quand  il  faut  arracher  de  leurs  établissements  de 
pauvres  misérables  qui  ont  sacrifié  le  fruit  de  leurs  travaux 
pendant  quelques  années...  dans  le  temps  même  qu’ils  commen¬ 
çaient  à  en  tirer  quelque  avantage.  Mais  enfin,  ils  ont  pris  leur 
parti,  et  ils  s’embarqueront  avec  toute  la  soumission  possible 
aux  ordres  du  Roi.  Permettez-moi  de  vous  représenter  que  tous 
ces  émigrants  arriveront  en  France  dans  la  plus  grande  misère 
et  sans  autres  ressources  que  les  grâces  de  Sa  Majesté...  Cette 
semaine  sortiront  350  personnes  sur  trois  navires.  Bientôt 
partira  le  reste...  L’émigration  se  montera  à  près  de  800  per¬ 
sonnes  [y  compris  les  177  d’Amérique  et  d’ Acadie j.  Dans  ces 
deux  îles,  il  ne  restera  pas  300  sédentaires.  » 

Une  liste  fournit  les  noms  des  586  émigrés  de  France. 
Quarante  furent  débarqués  à  Saint-Malo  en  décembre  ;  d’au¬ 
tres  à  Rochefort  ;  tous  en  des  ports  où  ils  retrouvèrent  des 
frères  d’exil  rapatriés  avant  eux.  Choiseul  pourvut  dès  le 
mois  d’août  à  la  subsistance  de  ces  nouveaux  immigrés,  or¬ 
donnant  en  particulier  (5  décembre)  une  paye  de  6  sols  par 
jour  aux  enfants  de  plus  de  dix  ans. 

Le  ministre  interprétant  mal  les  doléances  de  Dangeac, 
s’était  trop  pressé  d’opérer  cette  transmigration.  Il  ne  compre¬ 
nait  pas,  non  plus,  qu’il  fallait  à  Saint-Pierre  une  popula¬ 
tion  sédentaire  pour  aider  à  la  grande  pêche.  Le  7  novembre 
1767,  de  prétendus  Acadiens  de  l’ Ile  Royale,  les  Sieurs  Dupleix 
et  Rodrigues,  (ce  dernier,  ancien  négociant  de  Louisbourg),  se 
déclarèrent  ruinés  par  le  départ  trop  hâtif  des  Acadiens  de 
Miquelon  ;  ils  leur  avaient  avancé,  disaient-ils,  80.000  livres. 
Sur  les  entrefaites  survient  un  long  mémoire  concernant 
«  L'Utilité  des  Acadiens  aux  Iles  Saint-Pierre  et  Miquelon  », 
on  y  surprend  sur  le  vif  leur  mode  d’existence.  ( Arch .  Min 
Col.,  G1,  vol.  463). 

«  L’Acadien  est  d’un  caractère  doux,  ingénieux  et  entrepre¬ 
nant  ;  il  se  plaît  à  la  pêche  et  la  pratique  plus  volontiers  que 
toute  autre  occupation.  [La  plupart  des  Acadiens  étaient,  en 
réalité,  agriculteurs].  Il  construit  lui-même  ses  bâtiments  et  ne 
néglige  rien  pour  l’agriculture.  Voici  sa  conduite.  —  Il  veut  faire 
la  pêche  :  il  se  construit  lui-même  une  petite  goélette  convenable 

' 


AUX  COLONIES  F  R  A  N  ÇAISES  211 


à  cet  usage  ;  il  trouve  dans  ses  enfants  ses  ouvriers  de  toute 
espèce  ;  il  l’équipe  par  les  avances  que  lui  fait  un  négociant  de 
l’endroit.  Son  équipage  est  composé  de  sa  famille  qui,  étant  à  la 
part,  profite  doublement  à  la  maison.  Les  femmes  et  les  filles 
ont  soin  de  bonifier  à  terre  les  morues  pêchées.  Indépendamment 
de  cet  ouvrage,  ils  trouvent  le  temps  d’élever  de  la  volaille  et 
de  cultiver  d'immenses  jardins  [exagération]  qui  leur  four¬ 
nissent  les  légumes  nécessaires  à  leur  nourriture  et  en  assez 
grande  quantité  pour  en  vendre. 

La  première  année  de  leur  arrivée,  ne  jouissant  pas  du  secours 
du  Roi,  [c’est  faux],  ils  étaient  tous  réduits  à  une  extrême 
misère.  On  donna  pour  toute  ressource  à  chaque  famille  une 
portion  de  terre  sur  laquelle  ils  se  bâtirent  des  maisons  et  des 
jardins  :  ce  qui  leur  procura  dès  la  même  année  le  moyen  de 
subsister,  [exagéré].  Ils  travaillèrent  dès  l’hiver  à  se  construire 
des  bâtiments  propres  à  la  pêche  ;  ils  la  firent  la  même  année. 
Ils  ont  continué  assez  avantageusement  jusqu’au  moment  de 
leur  émigration  où  leur  pêche  fut  interrompue  dès  le  mois 
d’août.  Cette  cessation  forcée  leur  a  fait  un  tort  considérable... 
Cet  événement  ne  les  a  pas  empêchés  de  satisfaire  à  leurs  enga¬ 
gements  ;  ils  ont  exactement  payé  leurs  dettes  avant  leur  départ 
[au  prix  de  quels  sacrifices,  cette  honnêteté  acadienne  ?]... 
Comme  ils  sont  propres  à  élever  les  bestiaux,  s’ils  n’eussent 
quitté  Miquelon,  cet  endroit  serait  devenu  pour  Saint-Pierre 
ce  qu’était  autrefois  l’ Ile  Saint-Jean  pour  Louisbourg  [encore 
exagéré].  Ce  pays  aurait  fourni  ce  qui  est  nécessaire  en  bes¬ 
tiaux,  volailles,  jardinage,  sans  nuire  à  une  pêche  considérable 
qu’ils  auraient  faite. 

D’après  le  calcul  [de  ce  que  rapporte  une  chaloupe,  soit 
753  livres],  il  est  très  facile  de  prouver  combien  l’émigration  des 
Acadiens  nuit  au  commerce  qui  pourrait  se  faire  de  cette  colo¬ 
nie  en  France  et  qu’elle  pourrait  dans  l’état  où  elle  est  se  suffire 
à  elle-même...  [fort  exagéré].  Le  négociant  résidant  dans  la 
colonie,  convaincu  de  la  droiture  et  probité  de  tout  ce  qui  est 
Acadien,  se  serait  fait  un  vrai  plaisir  de  faciliter  [leurs  établisse¬ 
ments]  dans  tous  leurs  besoins...  Le  tort  qu’a  fait  à  cette  colonie 
l’émigration  des  Acadiens,  seuls  propres  à  son  entretien  et 
à  son  agrandissement,  sera  irréparable,  si  l’on  tarde  à  apporter 
le  vrai  remède  qui  est  de  renvoyer  les  habitants  capables  de 
travailler  et  de  leur  donner  les  assurances  qu’ils  seront  pro¬ 
tégés.  » 

Le  malheur  de  tout  ce  beau  langage,  c’est  qu’il  provient 
précisément  de  l’un  des  négociants,  Loyer-Deslandes,  du 
Havre,  qui,  sous  prétexte  de  venir  en  aide  aux  Acadiens,  les 
exploitaient  sans  scrupules. 

«  Le  nombre  des  habitants,  d’après  Dangeac,  avant  l’émi¬ 
gration,  n’a  jamais  passé  1.200  personnes,  ni,  après,  été  moindre 


212 


L’EXIL 


que  450.  Ils  ont.  joui  de  la  ration  du  Roi  dès  leur  arrivée,  c’est- 
à  dire  dès  le  1er  octobre  1763.  Les  prétendues  maisons  se  sont 
que  des  «  cases  composées  de  piquets  plantés  en  terre,  sans 
doublage,  d’une  couverture  de  gazon  et  d’une  cheminée  en 
torchis  de  foin  et  de  terre  grasse...  »  Les  Acadiens  «  ne  se  sont 
adonnés  au  dur  métier  de  la  pêche  qu’en  1766,  s’y  trouvant  forcés 
pour  se  procurer  les  moyens  de  vivre  en  prévision  du  retranche¬ 
ment  des  rations  du  Roi,  et  ils  s’y  montrent  inférieurs  aux 
anciens  habitants  de  Terre-Neuve  ;  car  cette  pêche  leur  était 
interdite.  Chaque  famille  acadienne  ne  pouvant,  seule,  entre¬ 
prendre  de  faire  la  pêche,  cinq  ou  six  et  quelquefois  plus  se  met¬ 
tent  pour  cet  objet  en  société.  Elles  bâtissent  ou  achètent  au 
moins  à  frais  communs  une  voiture  [szc]  pontée;  les  usten¬ 
siles  et  vivres  sont  également  fournis  par  chaque  associé. 
Les  hommes  et  garçons  de  ces  familles  vont  prendre  du  poisson 
dans  ladite  voiture,  et  les  chefs,  s’il  s’en  trouve  de  trop  âgés 
pour  naviguer,  les  femmes  et  les  filles  le  font  sécher  à  terre.  » 

Un  sieur  Barbazan,  envoyé  par  le  Ministre  pour  enquêter 
sur  les  lieux  le  6  juin  1768,  mit  les  choses  au  point  : 

«  La  totalité  des  habitants  est  à  peu  près  500  personnes 
réparties  en  92  familles,  qui  sont  logées  dans  78  cabanes.  Leur 
unique  moyen  de  subsistance  est  le  produit  de  la  pêche.  L’âpreté 
du  climat,  l’aridité  du  sol,  leurs  facultés  forcent  leur  industrie 
à  se  borner  à  ce  seul  objet.  Les  hommes  pêchent  la  morue  ;  les 
femmes,  les  enfants  la  préparent  à  terre  et  se  procurent  à  force 
de  culture  quelques  légumes  qui  ne  peuvent  être  considérés 
comme  ressource.  Les  bestiaux  s’élèvent  à  240  bœufs,  vaches 
ou  veaux  et  un  nombre  à  peu  près  égal  de  moutons.  Les  cha¬ 
loupes  de  pêche  sont  au  nombre  de  44  dont  la  propriété  est 
divisée  entre  les  92  familles.  Le  produit  peut  s’élever  à 
10.000  quintaux  de  morue  ;  mais  il  s’en  faut  que  la  somme  qui 
en  provient  soit  à  distribuer  entre  les  pêcheurs  ;  ils  ne  l’ont 
obtenue  qu’avec  de  grandes  avances...  qui  pour  une  chaloupe 
sont  évaluées  cn\iron  à  1.800  livres.  Le  fournisseur  propor- 
tioiine  ses  conditions  aux  besoins  de  celui  qui  traite  avec  lui.  » 
[Suit  une  longue  et  précise  description  de  l’exploitation  éhontée 
des  pêcheurs  acadiens  par  les  armateurs,  «  qui  n’en  touchent 
pas  moins  seuls  la  prime  d’exportation  »].  Voilà,  conclut  le 
rapporteur,  quel  est  l’état  des  malheureux  habitants  de  Mique¬ 
lon  qui,  chassés  de  l’Acadie  et  de  Louisbourg,  ont  tout  bravé 
pour  se  conserver  à  la  France  ;  mais,  s’ils  étaient  encore  forcés 
de  quitter  les  établissements  qu’ils  viennent  de  former  il  serait 
à  croire  qu’ils  ne  fussent  séduits  par  l’offre  d’une  existence  moins 
précaire  qui  leur  a  été  faite  par  les  Américains  et  par  les  Anglais 
de  Terre-Neuve  et  du  Canada.  » 


AUX  COLONIES  FRANÇAISES  213 


Choiseul  n’avait  pas  encore  lu  ce  dernier  rapport  ni  même 
reçu  la  réfutation  de  Dangeac,  lorsque,  ému  par  le  mémoire 
de  Loyer-Deslandes,  il  s’avisa  de  renvoyer  des  Acadiens  à 
Saint-Pierre  et  Miquelon  :  240  de  Saint-Malo  et  de  Rochefort 
en  mars  1768  et  d’autres  encore  de  Port-Louis  demandent  d’y 
retourner,  même  sans  subsistance.  Le  Ministre  n’y  consent, 
à  vrai  dire,  que  s’ils  peuvent  vivre  de  leur  travail  et  si  les  ac¬ 
quéreurs  de  leurs  chaloupes  s’engagent  à  les  leur  rendre. 
Le  23  juin  arrivent,  en  effet,  à  Saint-Pierre,  sur  la  goélette  de 
Joseph  Vigneau,  «  66  personnes  que  l’on  y  renvoie  »,  et  200  au¬ 
tres  sont  annoncées  de  Rochefort  «  pour  le  compte  du  Roi  ». 
219  arrivèrent,  en  effet,  le  18  juillet.  Inquiétude  de  Dangeac  : 
il  prévoit  qu’il  «  ne  s’en  trouvera  pas  cent  qui  puissent  vivre 
sans  les  grâces  de  Sa  Majesté...  ;  ceux  qui  sont  restés  sont 
encore  plus  à  plaindre  ;  car  ils  ont  dû  s’endetter,  vu  que  la 
pêche  ne  rapporte  qu’aux  armateurs  et  aux  fournisseurs  ». 
Dangeac  sollicite  donc  la  pitié  du  Ministre  pour  «  ce  peuple 
misérable  persécuté  depuis  55  ans.  »  Conséquence  fatale  de 
tous  ces  contre-ordres  :  «  Quelques  familles  établies  à  Saint- 
Pierre,  écrit  Dangeac  le  28  septembre,  se  trouvant  hors  d’état 
de  subsister  par  leurs  travaux,  m’ont  représenté  par  écrit 
leurs  misères  et  demandé  de  passer  en  France  au  compte  du 
roi  :  ce  que  je  ne  crois  pas  pouvoir  leur  refuser  ».  Le  1er  novem¬ 
bre,  même  requête  de  deux  autres  familles.  «  Ces  vaillants 
hommes  n’abandonnent  ce  pays  que  pour  éviter  la  misère 
certaine  qu’éprouveront  tous  ceux  qui  s’obstinent  à  y  rester 
sans  autres  ressources  que  la  pêche  ».  Le  6  mars  1770,  on  comp¬ 
tait  à  la  Rochelle  99  Acadiens  rapatriés  de  Saint-Pierre  et 
Miquelon.  En  présence  de  toutes  ces  lamentables  et  pourtant 
onéreuses  allées  et  venues  de  pauvres  gens  à  travers  les  mers, 
comment  ne  pas  taxer  Choiseul  de  la  même  légèreté  à  Saint- 
Pierre  et  Miquelon  qu’en  Guyane  et  même  en  Louisiane  ? 

Tous  ces  tristes  renseignements  nous  sont  confirmés  (9  juil¬ 
let  1769)  par  le  rapport  du  fonctionnaire  anglais  du  Cap 
Breton  qui  était  chargé  de  surveiller  les  prétendues  «  menées 
dangereuses  »  des  Français  à  Saint-Pierre  et  Miquelon.  Il  ne 
trouve  à  Miquelon  que  50  à  60  familles  pour  la  plupart  origi¬ 
naires  de  la  Nouvelle-Écosse  ou  du  Cap  Breton  ;  elles  ont 
50  chaloupes  et  14  goélettes  dont  6  construites  l’hiver  dernier  ; 
elles  pêchent  de  7.000  à  8.000  quintaux  de  poisson  par  an  ; 


214 


L’EXIL 


elles  sont  misérablement  logées  en  de  petites  maisons  faites  de 
pieux  et  de  bardeaux  de  sapin  ;  elles  ont  beaucoup  de  peine 
à  vivre  à  cause  de  la  cherté  des  denrées  et  ne  possèdent  que 
quelques  vaches  maigres  et  des  moutons  qui  meurent  de 
faim  ;  il  leur  faut  tous  les  ans  refaire  leurs  échafauds  de 
séchage.  A  Saint-Pierre,  où  la  rade  est  plus  sûre,  il  y  a  40  goé¬ 
lettes  dont  six  construites  l’hiver  dernier  ;  elles  exportent 
plus  de  40.000  quintaux  de  poisson  par  an  ;  mais  la  plupart 
des  barques  appartiennent  aux  navires  venus  de  France, 
d’autant  qu’une  partie  de  la  population,  originaire  de  Louis- 
bourg,  ne  séjourne  pas  l’hiver.  Même  cherté  des  vivres,  même 
pauvreté  des  habitations,  même  impossibilité  de  faire  une 
contrebande  sérieuse  ni  aucune  résistance  militaire.  L’effectif 
de  30  soldats  n’est  pas  même  au  complet  et  les  six  petits 
canons  ne  sont  pas  même  montés  sur  leurs  affûts.  Certes,  il 
fallait  un  singulier  amour  de  la  France  pour  que  les  Acadiens 
pussent  se  résigner  à  séjourner  en  si  glacial  et  si  misérable 
refuge. 

Saint-Pierre  et  Miquelon  n’étaient  pas  seulement,  avons- 
nous  dit,  le  refuge  des  Acadiens  de  France,  il  était  aussi  le 
lieu  de  passage  des  évadés  de  la  domination  anglaise.  En 
novembre  1770,  arrive  de  la  Baie  des  Chaleurs  une  famille 
sans  ressources  ;  Dangeac  l’expédie  en  France  aux  frais  du 
roi.  On  en  annonce  d’autres  du  Canada  qui  prendront  la  même 
voie  :  car  «  leur  indigence  ne  leur  permettra  pas  de  se  rendre 
en  France  à  leurs  frais  ».  Par  contre,  en  novembre  1773,  trois 
familles  réfugiées  sont  autorisées  à  retourner  au  Canada  dont 
on  espérait  alors,  par  suite  de  la  guerre  imminente,  le  ratta¬ 
chement  à  la  France  ou  aux  États-Unis.  La  misérable  petite 
colonie  n’était,  à  vrai  dire,  pas  habitable  :  en  mai  1772,  Dan¬ 
geac  envisageait  «  les  affreuses  nécessités  d’une  nouvelle  émi¬ 
gration.  » 

Si  le  gouvernement  fut  maladroit  en  ses  perpétuelles  contra¬ 
dictions,  il  fut,  du  moins,  aussi  libéral  qu’il  le  put  en  matière 
d’argent  et  de  secours  :  qui  croirait  que  cette  petite  colonie  de 
quatre  lieues  de  tour  lui  coûta  160.000  livres  en  1775,  alors 
qu  il  avait  déjà  fait  une  avance  de  136.824  livres  aux  1,500  à 
2.000  habitants  qui  avaient  trouve  le  moyen  d’y  revenir 
[800  à  300  à  Saint-Pierre,  600  a  700  à  la  Grande  Miquelon 
et  4  à  5  familles  à  la  Petite  Miquelon]  ?  «  Bien  que  la  plupart 


AUX  COLONIES  FRANÇAISES  215 


soient  hors  d'état  de  payer,  dit  le  gouverneur  (7  février  1775), 
ces  habitants  sont  dignes  des  bontés  du  roi.  Si  on  refuse  les 
rations,  ils  quitteront  l’île  ou  mourront  de  faim  ;  et  sans  elles 
plus  de  pêche  possible  :  on  sera  forcé  d’abandonner  ces  îles  ». 
Or,  un  peu  de  prospérité  commençait  à  poindre  :  dans  les 
deux  Miquelons  (qu’avait  un  beau  jour  séparées  un  raz  de 
marée)  prédominaient,  avons-nous  vu,  les  Acadiens. 

«  Quelques  familles,  dépourvues  de  voitures  [barques  pontées] 
et  des  facultés  nécessaires  pour  la  pêche,  se  sont  établies  au 
milieu  de  pacages,  y  élèvent  du  bétail,  cultivent  des  jardins  et 
commencent  à  y  trouver  des  ressources  contre  la  misère  dont 
elles  étaient  accablées.  »  «  Les  dépenses  causées  à  l’État  ne  sont 
rien  en  comparaison  des  avantages  qu’il  en  peut  tirer  pour  la 
pêche  et  pour  le  recrutement  de  ses  marins.  » 

Telle  était  l’optimiste  conclusion  du  nouveau  gouverneur, 
(1773)  dont  le  nom  répondait  aux  espoirs  naissants,  le  baron 
de  l’Espérance  (ancien  officier  des  Compagnies  suisses  de 
Louisbourg,  mari  en  secondes  noces  d’une  Rodrigue). 

Or,  comme  toujours  aux  heures  critiques,  survint  l’Anglais. 
La  guerre  éclatant  le  6  février  1778,  on  eut  beau,  faute  de 
ravitaillement,  rationner  les  habitants  à  une  demi-livre  de 
pain  par  jour  :  il  fallut,  quand  le  14  septembre  parut  l’amiral 
Montagu,  avec  trois  frégates  et  un  vaisseau  de  quarante 
canons,  rendre  l’archipel  sans  défenses.  L’ennemi  n’en  fut  pas 
plus  généreux.  Le  1er  octobre  il  embarqua,  sur  deux  bateaux 
français  à  destination  de  la  Rochelle,  le  gouverneur,  ses  deux 
ou  trois  officiers  et  ses  31  soldats.  Puis,  il  procéda  à  l’évacua¬ 
tion  et  à  la  destruction  totale  des  lieux,  exactement  comme  il 
l’avait  fait  en  Acadie.  Comme  il  n’y  avait  en  rade  que  dix 
bateaux  de  pêche  français,  on  opéra  en  deux  fournées  ;  la 
première  de  900  habitants,  la  seconde  de  500.  A  mesure  que 
les  maisons  étaient  évacuées,  on  les  incendiait  comme  en 
Acadie  ;  tout  ce  qui  ne  fut  pas  volé  fut  livré  aux  flammes, 
archives  comprises  ;  on  détruisit  ainsi  237  maisons,  126  ca¬ 
banes  de  pêche,  89  magasins,  6  boulangeries,  79  étables, 
38  échafauds  de  séchage,  et  nombre  de  chaloupes  ;  on  détruisit 
même  les  graves  (pour  sécher  le  poisson),  même  la  jetée.  Lors¬ 
que  les  ennemis  quittèrent  l’archipel,  il  était  plus  nu  et  plus 
désolé  qu’au  lendemain  de  la  création.  On  voit  que  la  barbare 


216 


L’EXIL 


méthode  britannique  ne  change  pas  :  c’était  encore  là,  du  fait 
des  Anglais,  une  quatrième  Acadie. 

Quant  aux  habitants,  entassés  sur  deux  misérables  goélettes, 
mal  équipées,  ils  eurent  une  traversée  affreuse  :  50  à  60  adultes 
moururent,  laissant  nombre  d’orphelins.  Le  baron  de  l’Espé¬ 
rance  signale  «  l’extrême  misère  de  ceux  qui  sont  venus  avec 
lui  ;  ils  n’ont  pas  même  pu  sauver  leurs  hardes  ».  Les  premiers 
partis  débarquèrent  à  Lorient  avec  le  gouverneur  et  son  per¬ 
sonnel,  178  à  Nantes,  70  à  la  Rochelle,  45  à  Rochefort  ;  d’au¬ 
tres  à  Saint-Malo  ;  une  barque  vint  en  échouer  40  près  de 
Cherbourg.  On  estime  que  la  moitié  se  réfugièrent  en  Bre¬ 
tagne.  Le  baron  de  l’Espérance  les  recommanda  tous  au  mi¬ 
nistre,  qui  alloua  12  sols  par  jour  aux  adultes  et  6  aux  enfants, 
exactement  la  même  solde  que  le  gouvernement  anglais 
allouait  alors  aux  loyalistes  de  Nouvelle  Écosse.  Par  suite 
d’une  forte  mortalité  (du  2  novembre  1778  au  30  octobre 
1779),  il  y  eut  102  décès  qui  laissèrent  20  veuves  et  99  orphe¬ 
lins  ;  il  ne  restait  plus  en  1780  que  780  de  ces  malheureux 
réfugiés.  Or  ces  survivants,  ne  se  considérant  en  France  que 

comme  gens  de  passage,  ne  demandaient  qu’à  retourner 
là-bas. 


Ils  attendirent  cinq  ans  jusqu’à  ce  qu’en  1783  le  traité  de 
Versailles  rendît  Saint-Pierre  et  Miquelon  à  la  France.  Dès 
le  24  mai,  on  décide  de  tout  rétablir  comme  auparavant  en 
y  consacrant  un  crédit  de  plus  de  500.000  livres,  dont  100.000 
pour  les  effets,  358.000  pour  les  constructions,  le  reste  pour 
le  ravitaillement.  Une  circulaire  fut  envoyée  dans  tous  les 
ports  pour  avertir  les  intéressés,  tout  en  les  prévenant  que  ne 
seraient  transportés  aux  frais  du  roi  et  pourvus  de  vivres  pen¬ 
dant  six  mois  ou  un  an  que  ceux  qui  pourraient  se  rendre 
utiles.  Plus  de  1.500  s’inscrivirent,  en  particulier  717  à  la 
Rochelle  et  420  à  Saint-Malo,  presque  tous  originaires  d’ Aca¬ 
die,  de  Louisbourg  et  de  l’île  Saint-Jean  ;  mais  on  n’embarqua 
a  première  année  que  420  hommes  :  120  de  la  Rochelle  et 
-0  de  Saint-Malo  avec  200  ouvriers,  fonctionnaires  et  sol¬ 
dais  Après  la  prise  de  possession  (28  juillet),  grave  mécompte  : 

1  autorisation  anglaise  de  prendre  du  bois  à  Terre-Neuve 
comme  par  le  passé  n’arriva  pas  à  temps,  retard  suspect.  Il 
fallut  donc  en  acheter  pour  150.000  livres  dans  cette  île  et 


AUX  COLONIES  FRANÇAISES  217 


pour  420.000  à  Boston.  Les  330  premiers  arrivés  (6  août) 
durent  camper  sous  des  tentes.  En  1784,  il  y  avait  600  habi¬ 
tants,  bien  qu’en  octobre  1785  il  n’y  eût  encore  que  76  maisons, 
20  cabanes,  et  10  échafauds  :  grandes  durent  être  les  priva¬ 
tions  en  dépit  de  la  ration  du  roi  : 

«  Bien  que  les  habitants  ne  puissent  rembourser  les  avances, 
il  faut  continuer  le  ravitaillement,  dit  le  nouveau  gouverneur 
Garnies  de  Mesnil-Ambert  ;  autrement,  ils  mourraient  de  faim 
ou  quitteraient  le  pays.  »  «  Vous  recevrez  des  subsistances  pour 
1.500  hommes  pendant  un  an,  »  écrit  le  ministre  (25  avril  1784)  ; 
il  consent  aux  avances  et  même  recommande  la  générosité. 
«  Aucune  colonie,  continue  le  gouverneur,  ne  contient  un  nom¬ 
bre  de  déportés  aussi  malheureux  que  ceux  de  ces  lies.  [Pour 
comble  d’infortune,  180  naufragés  d’un  navire  de  Saint-Malo 
atterrirent  presque  nus].  Quel  dommage  que  des  gens  aussi 
laborieux  que  ces  habitants  soient  tombés  dans  le  décourage¬ 
ment  !  Il  semble  que  cette  pauvre  race  d'Acadiens  soit  vouée 
au  malheur  pour  l’éternité  des  siècles.  » 

Non  ;  comme  toujours,  ces  braves  gens  reprirent  courage  : 

«  A  la  paix  de  1783,  dit  Loyer-Deslandes  (19  octobre  1790), 
les  mêmes  habitants,  quoique  ruinés  pour  la  quatrième  fois, 
sont  encore  retournés  pour  rétablir  cette  colonie,  où  ils  sont 
pourtant  exposés  au  même  sort  dès  la  première  guerre  :  ces 
habitants  ne  se  rebutent  jamais.  »  «  Sans  se  rebuter  par  les 
dangers  sans  nombre  attachés  à  leur  genre  de  navigation  et 
dans  des  mers  si  orageuses,  dit  un  rapport  de  1791,  ces  intrépides 
marins  et  vrais  patriotes  ont  toujours  travaillé  si  opiniâtrement 
que  la  plus  grande  partie  d’entre  eux  sont  devenus  propriétaires 
de  bâtiments  assez  considérables  pour  aller  faire  la  pêche  sur  le 
banc  de  Terre-Neuve.  » 

Voilà  bien  la  persévérante  énergie,  l’intrépide  vaillance  de 
la  vieille  race  acadienne. 

Assurément  les  conditions  d’existence  étaient  dures  pour 
ces  braves  pêcheurs  qu’exploitaient  toujours  avec  la  même 
âpreté  armateurs  et  fournisseurs.  «  Deux  ou  trois  années  de 
pêche  abondante  les  mettraient  en  quelque  sorte  au-dessus 
du  besoin,  dit  le  commandant  militaire  Danseville  ;  mais, 
pour  peu  que  la  pêche  ne  soit  pas  heureuse...,  il  n'y  aura  que 
dix  de  ces  familles  en  état  de  subsister  à  Miquelon  sans  le 
secours  du  Roi.  »  Dépourvus  de  tout  argent,  en  effet,  les 
colons  ne  pouvaient  faire  d’achats  et  s’acquitter  de  leurs 


218 


L’EXIL 


dettes  qu’en  poisson.  Il  fallut  donc,  à  plusieurs  reprises, 
ramener  en  France  «  des  bouches  inutiles  ». 

«  Tous  les  établissements  des  deux  îles  sont  actuellement 
occupés,  écrit  le  Ministre  de  la  Marine  en  1785  ;  et  les  Acadiens 
de  Cherbourg  ne  pourraient  y  être  employés  que  comme 
compagnons  de  patrons.  Ils  n’auraient  pas  là  de  quoi  subsister. 
Soixante-dix  personnes  viennent  de  revenir,  parce  qu’elles 
étaient  à  la  charge  de  la  colonie,  et  il  en  reviendra  plus  à  la  fin 
de  l’année.  »  «  Pourquoi  ne  pas  leur  accorder  le  même  secours 
qu’à  leurs  compatriotes  de  France,  plaide  fort  justement  Loyer- 
Deslandes  (19  octobre  1790),  alors  qu’ils  sont  dans  une  conti¬ 
nuelle  activité  très  pénible  et  fort  utile  à  la  nation  ?  Cette 
colonie  n’existerait  pas  sans  eux,  parce  que  dans  ces  climats  il 
faut  des  hommes  familiers  avec  la  neige,  les  glaces  et  les  frimas  ?» 

Or,  en  cette  même  année,  la  colonie,  sinon  les  colons,  pros¬ 
pérait  si  bien  que  la  pêche  totale  dépassa  100.000  quintaux 
de  morue  sèche  évaluée  à  2.600.000  francs.  Loyer-Deslandes 
n’a  donc  pas  de  peine  à  démontrer  l’utilité  de  cette  colonie  : 
trois  millions  de  commerce  par  an  ;  deux  à  trois  cents  navires 
fréquentant  ces  mers  sans  y  trouver  d’autres  points  de 
relâche  ;  fil  en  venait  137  de  Normandie,  dont  37  de  Gran¬ 
ville,  employant  3.778  marins]  ;  la  formation  de  matelots  pour 
notre  marine  de  guerre.  «  Si  l’on  abandonnait  cette  colonie, 
ajoute-t-il,  ce  serait  à  la  satisfaction  de  l’Angleterre  qui  s’est 
toujours  efforcée  de  nous  en  chasser  par  des  tracasseries 
infinies,  jusqu  à  1  insulte  de  notre  pavillon.  »  Là  encore,  les 
Anglais  jalousaient  si  bien  notre  succès,  quelque  précaire 
qu  il  fût,  que  par  tous  les  moyens  ils  s’efforcaient  de  nous 
enlever  nos  pêcheurs,  ces  marins  possibles  de  nos  flottes 
futures.  A  plusieurs  reprises,  il  fallut  interdire  à  un  certain 
Robin,  de  Jersey,  de  venir  recruter  pour  ses  pêcheries  du  Cap 
Breton  et  du  Nouveau  Brunswick  nos  Acadiens  de  Miquelon 
et  de  France.  Pour  organiser  des  établissements  rivaux  au 
Cap  Breton,  une  proclamation  anglaise  fut  même  lancée  en 
septembie  1782  par  le  gouverneur  Wallet-Desbarres,  promet¬ 
tant  aux  pêcheurs  français  tout  le  bois  nécessaire  et  trois 
années  de  vivres.  Enfin,  jusque  dans  nos  îlots  surpeuplés, 
500  Anglais  et  Irlandais  venaient  encore  nous  faire  concur- 
ience  ;  les  habitants  assemblés  en  demandèrent  l’éloignement. 
Malgré  toutes  ces  tentatives  de  débauchage,  auxquelles  ne 
répondirent  guère  en  1790  que  Joseph  Robichaud  et  quelques 


AUX  COLONIES  FRANÇAISES  219 

autres  transfuges  de  Richibouctou,  1.200  habitants  séden¬ 
taires,  venus  peu  à  peu  de  tous  nos  ports  de  l’Ouest,  peuplaient 
en  1790  la  petite  colonie,  dont  96  familles  acadiennes,  soit 
514  personnes  ;  presque  tous,  pêcheurs  établis  dans  la  Grande 
Miquelon.  Nous  y  relevons  les  noms  d’Arsenaud,  Vignau, 
Gautier,  Buot,  Gaudet,  Haché,  Boudrot,  Sire,  Bourg,  Comeau, 
Gautro,  Doucet,  Chiasson,  Cormier,  Hébert,  Poirier,  Le  Blanc, 
Le  Borgne,  Mélançon,  Petipas,  Richard,  Thériau,  Coste, 
Daigle,  Boiramé,  Guilbeau  et  Mirande. 

Avec  un  bon  gouverneur  comme  Danseville  (nommé 
en  1785  commandant  de  la  place),  toute  cette  population,  trop 
besogneuse  et  trop  laborieuse  pour  n’être  pas  paisible,  aurait 
passé  dans  le  calme  les  mauvais  jours  de  la  Révolution  si 
sept  jeunes  énergumènes,  se  proclamant  <<  Amis  de  la  Consti¬ 
tution  »,  n’avaient  voulu  faire  là  aussi  une  petite  révolution 
à  leur  profit.  On  était  parfaitement  content  de  la  généreuse 
décision  prise  le  28  septembre  1791  et  acceptée  par  le  ministre  : 
remise  de  toutes  les  avances  faites  par  l’ancien  gouverneur  à 
«  ces  infortunés  habitants  »  de  Saint-Pierre  et  Miquelon,  à  «  ces 
précieux  restes  de  l’Acadie,  de  l’ Ile  Royale  et  de  Plaisance 
qui,  jouets  depuis  près  d’un  demi-siècle  des  événements 
politiques,  ont,  malgré  teras  leurs  malheurs,  conservé  leur 
courage  et  leur  inviolable  patriotisme  ».  Le  Ministre  demanda 
même  au  Conseil  de  Boston,  de  concert  avec  nos  anciens  alliés 
des  États-Unis,  de  pourvoir  à  leur  ravitaillement  durant  une 
guerre  qu’on  prévoyait  imminente.  Mais  ces  Messieurs  du 
Club  Jacobin,  contrôleur  en  tête,  ne  pouvaient  se  contenter 
à  si  peu  de  frais  ;  ils  prêchent  la  révolte,  ils  déclarent  que  «  la 
colonie  ne  serait  jamais  tranquille,  tant  qu  on  ne  s  y  serait 
pas  égorgé  comme  à  la  Martinique  et  au  Cap  »  [Français,  à 
Saint-Domingue].  Toute  la  population  a  beau  soutenir  le 
commandant  Danseville  qu’elle  déclare  «  juste,  honnête, 
conciliant,  compatissant  »  ;  elle  a  beau  envoyer  au  Ministre 
de  la  Marine  une  adresse  (25  novembre  1791)  pour  son  main¬ 
tien  et  pour  l’expulsion  des  perturbateurs  :  quand  ceux-ci, 
dûment  expulsés,  débarquent  à  Brest,  l’Assemblée  législative 
(8  juin  1792)  donne  tort  au  commandant  Danseville  et  raison, 
en  les  renvoyant  à  Saint-Pierre,  aux  neuf  «  victimes  de  1  in¬ 
civisme  d’un  aristocrate  ».  Le  Père  Longueville,  qui  en  1788 


220 


L’EXIL 


avait  succédé  au  P.  Paradis  comme  préfet  apostolique,  dut 
prêter  serment,  afin  d’assurer  le  service  religieux  dans  la 
colonie.  Les  PP.  Allain,  de  Miquelon,  et  Le  Jamtel  de  la 
Blouterie,  de  Saint-Pierre,  qui  refusèrent  le  serment,  passèrent 
en  Acadie. 

Encore  une  fois  l’ennemi  commun  mit  tout  le  monde, 
d’accord  :  l’Angleterre  déclara  la  guerre. 

«  L’Angleterre  honorée  aux  yeux  de  la  philosophie  par  un 
siècle  de  liberté,  [oh  :  oui  :  parlons-en  aux  colonies  !  mais  l’an¬ 
glomanie  sévissait  autant  sous  le  nouveau  régime  que  sous  l’an¬ 
cien  ;  il  y  avait  pourtant  longtemps  qu’elle  nous  coûtait  assez 
cher]  ;  l’Angleterre,  proclame  le  Conseil  exécutif  de  la  Conven¬ 
tion,  vient  de  se  couvrir  d’opprobre  en  nous  déclarant  la  guerre. 
Bientôt  ses  vaisseaux  vont  courir  les  mers  ;  bientôt  ils  iront 
attaquer  les  sections  éloignées  de  la  République  ;  mais  ils  se 
repentiront  de  leur  audace,  partout  où  ils  trouveront  des 
Français...  Vous  défendrez  la  République,  même  à  Saint-Pierre 
et  Miquelon  ;  le  sang  qui  a  coulé  aux  champs  de  l’honneur 
dans  le  Canada  coulera  encore  pour  la  cause  de  la  liberté.  Le 
Conseil  attend  tout  de  votre  courage  et  de  votre  zèle...  Un 
Français  républicain  aime  mieux  s’ensevelir  sous  les  décombres 
que  de  porter  des  chaînes.  »  (6  mars  1793.)' 

Malheureusement,  les  phrases  ne  changent  pas  les  faits, 
pas  plus  que  l’éloquence,  même  emphatique,  ne  remplace 
les  canons.  Quand  le  14  mai  1793  se  présentèrent  en  rade  de 
Saint-Pierre  une  frégate  anglaise  de  30  canons,  une  corvette 
et  trois  bâtiments  portant  310  hommes  de  troupes  (sans 
parler  des  canonniers),  le  commandant  Danseville  avec  ses 
42  soldats  et  ses  4  officiers  dut  faire  exactement  comme  ses 
piédécesseurs  de  1  ancien  régime.  Dès  9  heures  du  matin, 
le  général  Edgell  lui  envoie  un  parlementaire  pour  le  sommer 
de  rendre  les  îles  sur  le  champ.  Danseville  refuse,  voulant  au 
moins  obtenir  la  conservation  des  propriétés  et  la  permission 
pour  sa  garnison  de  se  retirer  avec  armes  et  bagages.  Edgell 
exige  la  reddition  immédiate  à  discrétion.  Danseville  tient 
conseil  :  il  est  reconnu  que  la  colonie,  manquant  de  poudre  et 
de  munitions  de  guerre  et  de  bouche,  ne  peut  résister.  Le 
général  fait  saisir  Danseville,  ses  quelques  fonctionnaires,  sa 
garnison  et  tous  les  marins  non  résidents,  soit  607  personnes, 
et  les  expédie  le  20  juin  à  Halifax.  Quant  aux  habitants  sur¬ 
veillés  par  un  détachement  de  160  hommes,  il  commence, 


AUX  COLONIES  FRANÇAISES  22i 


«  usant  d’une  grande  économie  »  comme  toujours,  par  les 
réduire  à  la  ration  d’une  livre  de  farine  et  de  lard  par  jour. 

«  Ces  cruels  tyrans,  dit  un  rapport  de  Nantes  (19  nivôse, 
an  VIII),  les  gardèrent  ainsi  prisonniers  pendant  dix-huit  mois, 
employant  les  prières  et  les  rigueurs  les  plus  inouïes  pour  les 
soumettre  à  l’obéissance  de  leur  souverain  ;  puis  ils  les  dépor¬ 
tèrent  partie  à  Halifax,  partie  à  Jersey  et  à  Guernesey.  Rendus 
dans  ces  îles,  les  habitants  de  Saint-Pierre  et  Miquelon,  fidèles 
à  leur  mère-patrie,  refusèrent  toutes  les  offres  les  plus  avanta¬ 
geuses  et,  par  leur  constance,  obtinrent  enfin  la  grâce  d’être 
reconduits  en  France.  [Quelques-uns  gagnèrent  en  barque  la 
côte  française  et  s’enrôlèrent  dans  nos  flottes],  La  République 
devint  ainsi  le  Gouvernement  qu’ils  adoptèrent  avec  empresse¬ 
ment.  Ce  gouvernement,  instruit  de  leurs  malheurs  et  de  leur 
fidélité,  s’empressa  de  leur  accorder  des  secours...  consacrés 
par  plusieurs  lois.  » 

Ainsi  fut  pour  la  deuxième  fois  déportée  toute  la  popu¬ 
lation  miquelonaise,  dont  le  nombre  s’élevait  alors  à  plus 
de  1.500  habitants.  C'était  la  cinquième  éviction  acadienne. 
Qu’après  cette  quintuple  chasse  aux  Français  on  ne  vienne 
pas  dire  que  les  Anglais  n’avaient  pas  la  déportation  dans 
le  sang  !  Cette  fois  à  vrai  dire,  ils  ne  détruisirent  pas  toute 
les  habitations.  Ne  voulant  plus  lâcher  ces  îlots,  ils  y  ins¬ 
tallèrent,  comme  sur  le  French  Shore,  des  pêcheurs  de  lerre- 
Neuve  qu’en  1796  l’amiral  français  Richery  dut  venir  inquié¬ 
ter  en  leur  paisible  exploitation  du  bien  d’autrui. 

Les  documents  anglais  complètent  et  confirment  le  rapport 
français  de  l’an  VIII.  Les  déportés  d’Halifax  embarrassèrent 
fort  le  gouverneur  de  la  Nouvelle  Écosse  :  car  ces  «  miséra¬ 
bles  »  étaient  déjà  possédés,  dit-il,  «  de  l’infernal  esprit  de 
liberté  et  d’égalité.  »  [Eh  !  quoi,  qu’était  donc  devenu  le 
fameux  libéralisme  anglais?]  Faut-il  en  garder  quelques-uns 
en  Nouvelle  Écosse  ?  en  expédier  d’autres  au  Cap  Breton  ? 
Grand  embarras.  Le  Secrétaire  d’État  anglais,  non  moins 
inquiet  de  cette  contamination  politique,  ordonne  le  5  juillet 
de  n’admettre  les  Miquelonais  dans  les  colonies  anglaises 
qu’avec  «  la  plus  extrême  discrétion  »  ou  plutôt,  ce  qui  ne 
manque  pas  d’humour,  de  leur  donner  toute  liberté  de  passeï 
aux  États-Unis.  En  attendant,  comme  ils  répandent  leurs 
idées  subversives  même  à  l’île  Madame  où  étaient  venus  360 


222 


L’EXIL 


des  leurs,  le  gouverneur  de  la  Nouvelle  Écosse  a  recours  aux 
bons  soins  du  père  capucin  Jones  «  qui  tient  les  basses  classes 
dans  l’ordre  et,  pour  ce  fait,  mérite  une  aide  pécuniaire  » 
(nov.  1793).  Finalement,  ces  dangereux  propagandistes  furent 
expédiés  à  Guernesey.  Quant  aux  pêcheurs  miquelonais  qui 
étaient  pour  la  plupart  d’origine  acadienne,  ils  ne  furent  dé¬ 
portés  à  Halifax  qu’en  septembre  1794,  puis  disséminés  en 
différents  ports  où  on  les  exploita  pour  la  pêche  à  bord  des 
navires  ;  mais  eux  aussi  insistèrent  pour  être  rapatriés  en 
France  ;  le  gouverneur  n’y  consentit  que  le  23  juillet  1796 
pour  une  raison  bien  anglaise  :  «  On  ne  peut  plus  espérer  tirer 
d’eux  aucun  parti  ».  A  vrai  dire,  dès  1793  une  douzaine  de 
familles,  puis  une  vingtaine  s’enfuirent  dans  les  îles,  alors 
inhabitées  de  la  Madeleine,  où  elles  avaient  l'habitude  d’aller 
au  printemps  chercher  leur  appât,  Ce  furent  les  premiers 
des  colons  sédentaires  :  ils  ont  donné  naissance  à  la  popu¬ 
lation  actuelle  ;  l’abbé  Allain  fut  leur  premier  prêtre. 

Quand,  le  27  mars  1802,  la  paix  d’Amiens  nous  rendit  pour 
la  troisième  fois  le  petit  archipel,  huit  bateaux  de  Granville, 
sept  de  Saint-Malo,  six  de  Bayonne  et  de  Saint-Jean-de-Luz 
et  deux  de  Paimpol  s’empressèrent  dès  le  printemps  d’y 
venir  faire  leur  pêche  depuis  si  longtemps  interrompue  ;  ils 
trouvèrent  tout  en  ruines,  la  jetée  brisée,  le  barachois  obstrué 
de  lest,  les  bourgs  de  Saint-Pierre  et  Miquelon  tellement 
nivelés  que  leurs  emplacements  avaient  l’air  de  prairies,  ils 
s’installèrent  provisoirement  en  dix  cabanes  et,  leur  pêche 
finie,  repartirent  ;  ils  ne  devaient  pas  revenir  de  sitôt,  Faute 
de  pêcheries  miquelonaises,  la  morue  sous  l’Empire  atteignit 
le  prix  exorbitant  de  six  francs  la  livre. 

On  fit  de  beaux  projets  pour  la  restauration  hâtive  des 
pêcheries  :  on  bâtirait  700  maisons,  dont  250  à  Saint-Pierre  et 
450  à  Miquelon  qui  deviendrait  ainsi  l’île  principale  ;  on  cons¬ 
truirait  deux  églises,  on  réparerait  la  calle,  les  échafauds,  les 
grèves  ;  on  rassemblerait  dans  les  trois  ports  du  Havre,  de 
Saint-Malo  et  de  Rochefort  les  1.300  réfugiés  épars  tout  le 
long  du  littoral,  de  Dunkerque  à  Bayonne  ;  on  les  pourvoirait 
de  tout,  surtout  de  vivres  pour  deux  ans  ;  on  dépenserait  plus 
de  2.000.000,  et  tout  serait  prêt  le  15  germinal.  Nullement 
découragés,  nombre  d’Acadiens  revendiquèrent  leurs  droits 
de  propriété  (ans  XII  et  XIII),  entre  autres  22  Vigneau, 


AUX  COLONIES  FRANÇAISES  223 


14  Briand,  9  Hébert,  9  Sire,  8  Poirier,  8  Le  Borgne,  4  Dugas, 

3  Petipas,  2  Richard,  2  Mirande  et  des  Boudrot,  Cormier, 
Le  Blanc,  Chiasson,  Doucet,  etc...  Par  malheur,  la  guerre  à 
nouveau  éclata  (1803). 

Les  réfugiés  qui,  de  Bordeaux,  de  Rochefort,  de  Lorient, 
de  Lannion,  de  Saint-Malo,  de  Granville  et  du  Havre,  avaient 
adressé  pétition  sur  pétition  pour  qu’on  accélérât  leur  rapa¬ 
triement,  en  adressèrent  maintenant  de  nouvelles  pour  qu’on 
vînt  en  aide  à  leur  détresse.  Dès  le  16  vendémiaire  an  VI, 
(7  octobre  1797),  le  commissaire  de  la  Marine  du  Havre  exposa 
la  situation  des  infortunés  habitants  de  Saint-Pierre  et 
Miquelon  qui,  arrivés  depuis  le  26  thermidor  (13  août  1797), 

«  aux  approches  de  l'hiver,  se  trouvent  sans  vêtements  et  sans 
autres  ressources  que  les  secours  du  gouvernement  ».  En 
messidor,  les  déportés  de  la  Rochelle  demandent  instamment 
au  Premier  Consul  des  secours  en  leur  misère.  Le  17  pluviôse 
an  X  (5  février  1802),  le  Préfet  maritime  du  deuxième  arron¬ 
dissement  intervient  aussi  :  «  La  position  des  habitants  de 
Saint-Pierre  et  Miquelon  est  trop  déchirante  pour  ne  pas 
engager  le  Ministre  de  l’Intérieur  à  venir  au  secours  de  ces 
malheureux  déportés  ».  En  messidor  an  XI  (juin-juillet  1803), 
les  déportés  de  Lannion  réclament  le  paiement  de  secours 
cessé  depuis  un  an.  Le  25  fructidor  an  XI  (11  sept.  1803), 
170  réfugiés  de  Saint-Servan,  dont  34  pères  et  mères  de  familles 
ayant  environ  5  ou  6  enfants,  rappellent  qu’ils  ont  été  déjà 
trois  fois  dépouillés  par  les  Anglais  en  1756,  en  1778, 
en  1793. 

«  Veuillez  vous  représenter,  dit  le  «  déporté  »  Goueslard,  une 
famille  composée  d  individus  de  tout  âge  et  de  tout  sexe  enle¬ 
vée  de  ses  foyers  depuis  environ  huit  ans,  pendant  lesquels  elle 
a  été  transportée  dans  différents  pays  où  elle  a  été  presque 
toujours  sans  ouvrage,  n’ayant  d’autres  ressources  que  les 
secours  du  gouvernement  :  elle  débarque  dans  une  île  où  elle  ne 
trouve  pas  une  seule  cabane  pour  se  mettre  à  1  abri  des  injures 
du  temps.  Il  ne  faut  pas  un  long  raisonnement  pour  vous,  con¬ 
vaincre  de  l’étendue  de  ses  besoins...  Il  s’en  trouve  qui  ont 
besoin  de  tout...  Il  en  existe  dont  les  enfants  sont  presque  nus  , 
il  sera  impossible  de  les  embarquer  (pour  la  France)  sans  les 
habiller  ».  Manque  de  lit,  contraire  à  la  décence  ;  nécessité  de 
fournir  un  matelas  et  deux  couvertures  pour  deux  personnes  de 
tout  âge  ;  besoin  de  fusils  pour  la  chasse  et  de  chaloupes  pour 
là  pêche,  de  vêtements,  de  marmites,  de  rations,  etc...,  Projet 


224 


L’EXIL 


d’installer  la  ville  à  Miquelon  avec  450  habitants  et  non  à 
Saint-Pierre  avec  250,  d’après  un  plan  régulier.  » 

En  mars  1805,  il  est  décidé  qu’on  donnera  à  250  déportés 
indigents  la  même  solde  qu’aux  marins  en  subsistance,  soit 
13  francs  par  mois. 

Enfin  le  traité  de  Paris  nous  rend  en  1814  le  malheureux 
petit  archipel.  Le  commissaire  de  la  marine,  Bourriihon,  qui 
va  reconnaître  les  lieux,  trouve  «  les  trois  îles  aussi  nues  que 
le  jour  qu’on  les  a  découvertes  :  il  n’y  a  pas  le  moindre  vestige 
des  établissements  de  1793  ».  Il  faut  donc,  pour  la  troisième 
fois,  tout  recommencer.  En  mars  1815  part  de  Brest  la  pre¬ 
mière  expédition  avec  52  passagers.  Un  recensement  de 
décembre  1815  donne  le  nombre  de  638  Miquelonais  réfugiés 
en  France  (dont  136  à  Saint-Servan,  122  au  Havre,  106  à 
Nantes,  74  à  Lorient,  74  à  Brest,  71  à  la  Bochelle,  45  à  Bor¬ 
deaux,  etc...)  Ce  recensement  est  incomplet  ;  (manquent,  en 
particulier,  les  réfugiés  de  Lannion)  :  car,  tout  en  gardant  en 
France  221  vieillards,  veuves  et  orphelins  incapables  de 
quitter,  on  embarque  en  1816  pour  Saint-Pierre  et  Miquelon 
669  passagers,  dont  125  à  Rochefort,  235  à  Brest  et  309  à 
Saint-Servan.  Une  cinquantaine  firent  naufrage  entre  Le 
Havre  et  Saint-Servan.  Des  documents  de  1818  et  1819  (en 
particulier,  ceux  de  la  ration)  nous  répètent  des  noms  acadiens 
déjà  cités,  avec,  en  outre,  des  Leprince  et  des  Briand  ;  les 
plus  nombreux,  surtout  à  Miquelon,  sont  ceux  de  Vigneau, 
Poirier,  Petipas,  Richard,  Cormier  et  Mirande. 

A  l’heure  actuelle,  ces  familles  acadiennes,  si  prolifiques 
qu  elles  soient,  ont  dû  plus  ou  moins  se  confondre  avec  la 
population  miquelonaise,  précisément  originaire  de  ces  ports 
de  l’Ouest  où  les  réfugiés  avaient  déjà  passé  tant  d’années. 

«  Miquelon,  nous  dit  un  ancien  prêtre  de  ces  régions,  est  sur¬ 
tout  habité  par  des  Cadiens  ;  Saint-Pierre,  par  des  Normands, 
des  Basques  et  des  Cadiens  ;  f  lie  aux  Chiens,  par  des  Pieds- 
Rouges  ou  Normands.  Les  Miquelonais,  très  acadiens  de  type, 
de  langue  et  de  mœurs,  très  religieux  et  très  laborieux,  sont 
malheureusement  trop  exploités  par  une  compagnie  borde¬ 
laise  trop  semblable  à  celle  des  Robin.  »  Nous  avons  consulté 
les  derniers  états-civils  du  petit  archipel  ;  entre  autres,  ceux 
de  1910  à  1913  ;  les  noms  acadiens  y  abondent  encore,  surtout 


AUX  COLONIES  FRANÇAISES  225 

ceux  de  Vigneau,  Cormier,  Petipas,  Briand,  Sire,  Poirier, 
Landry,  Le  Borgne,  Bourgeois,  Richard.  Mais  où  sont  passés 
les  autres  ?  Peut-être  aux  pêcheries  anglaises  du  Cap  Breton, 
de  Terre-Neuve,  du  Labrador  où  les  Anglais  n’ont  cessé  de  les 
attirer  par  des  offres  avantageuses.  D’autres,  nous  le  verrons, 
fonderont  au  Nouveau  Brunswick  des  colonies  agricoles  et 
maritimes.  Mais  là  non  plus,  même  en  terre  d’exil,  la  race 
acadienne  n’est  pas  morte,  elle  n’est  que  disséminée  :  on 
parlait  en  1888  de  15.000  Acadiens  sur  cette  partie  de  la  côte 
terre-neuvienne  où  nous  reste  le  droit  de  pêche.  Quoi  qu’il 
en  soit,  on  voit  de  quelle  importance  majeure  fut  Saint-Pierre 
et  Miquelon  pour  les  Acadiens  et  quel  rôle  y  joue  encore  leur 
race  si  tenace  et  si  vivace. 


Sources  et  autres  références. 

Arch.  Nat.  —  Colonies.  Acadie  C  11d,  vol.  VIII,  fol.  254-258,  281,  etc. 
Carton  X,  pièces  non  paginées  sur  Guyane,  etc. 

Arch.  Canada.  —  Rapport  1894  (doc.  angl.  rel.  à  Nouv.  Ecosse), 

pp.  270-375. 

-  1905,  II,  215-221,  231-236. 

—  1905,  T,  232-441. 

Daubigny.  —  Choiseul  et  la  France  d' outremer,  Paris,  1892. 


Guyane.  —  Arch.  Min.  Colonies.  —  C14.  Toute  la  série  ancienne  a  été 
compulsée. 

Arch.  Nat.  —  Colonies.  Série  B,  vol.  120,  fol.  225  ;  vol.  117,  f.  40-41, 
117,  159,  196,  206,  313,  360-2,  430,  etc.  ;  vol.  119,  fin.  6  ;  vol.  120,  f.  47, 
86,  110,  113,  116,  153,  343,  352,  358  ;  vol.  135,  3e  sect.,  f.  9. 

Précis  historique  de  V expédition  de  Kourou,  Paris,  1842. 


Iles  Malouines.  —  Arch.  Nat.  —  Col.,  série  B,  vol.  117,  f.  229-339, 
426  ;  vol.  120,  f.  270,  275,  323. 

Bougainville.  —  Voyage  autour  du  monde  de  la  frégate  du  roi  la 
Boudeuse  et  de  la  flûte  l’Etoile,  vol.  1,  Paris,  1772. 

Don  Pernetty,  —  Voyage  aux  lies  Malouines,  2  vol.  8°,  Paris,  1770. 


Louisiane.  —  Arch.  Nat.  Colonies.  —  C  13a.  Corr.  gén.,  vol.  40-54. 
Collect.  Moreau  de  Saint-Méry.  Série  F.,  vol.  25,  f.  255-259. 

Série  B.,  vol.  119,  passim,  vol.  125,  f.  77,  332  ;  vol.  103,  f.  181,  362  ; 
vol.  189,  f.  186,  348.  Série  BB.,  vol.  37-42. 

Arch.  Min.  aff.  étrang.  —  Corresp.  pol.  Espagne,  vol.  610,  f.  6  et  suiv.  . 
vol.  611,  f.  34  et  suiv.  ;  vol.  612,  287,  334,  367  et  suiv.  ;  vol.  634,  367  ; 
vol.  613,  185,  334  ;  vol.  616,  f.  269  ;  vol.  620,  f.  57  ;  vol.  642,  f.  367,  287. 


LAUVRIÈRE.  T.  II. 


15 


226 


L’EXIL 


Mém.  et  doc.  Angl.,  vol.  44  et  53. 

Mém.  et  doc.  Amér.,  vol.  47. 

Vili.iers  du  Terrage.  —  Dernières  années  de  la  Louisiane.  Paris, 
1904,  8°. 

F. -P.  Renaud.  —  La  question  de  la  Louisiane  (1796-1806).  (Revue  de 
l’histoire  des  Colonies,  1918,  2e,  3e  et  4e  trim.) 

Don  Juan  et  Don  Antonio  d’Ulloa.  —  Voyage  historique  de  l’Amé¬ 
rique  méridionale,  2  vol.  4°,  Amsterdam,  1752. 

!•  V,  ■■  Y)  !  .  .  f  •  ' 


Saint-Pierre  et  Miquelon.  —  Arch.  Min.  Colonies.  —  C12.  Toute  la 
série  a  été  compulsée. 

Arch.  Nat,  —  Colonies.  Série  B,  vol.  116,  f.  12  ;  vol.  117,  f.  151,  422, 
etc.  ;  vol.  119,  fin  1-4  ;  vol.  120,  f.  93,  132,  306  ;  vol.  121,  f.  109,  fin  4-11  , 
vol.  123,  fin  1-9  :  vol.  126,  fin  4-15  ;  vol.  127,  f.  328,  385  ;  vol.  128,  f.  43: 
161,  166  ;  vol.  129,  fin  5-12  ;  vol.  162,  fin  3-14,  463. 

Série  G1,  Réfugiés,  vol.  122,  f.  3,  27,  50,  88  ;  vol.  498. 

Arch.  Min.  ajj.  étr.  —  Corr.  pol.  Angl.  :  vol.  450,  f.  4. 

Fernand  Hue  et  H.  Haurigot.  —  Nos  petites  colonies.  Paris,  1886. 

J.-S.  Bourinot.  —  Cape  Breton  and  ils  Memorials  (Soc.  Roy.  Can., 
1891,  II,  173-342). 

Abbé  Auguste  Gossflin.  —  Encore  le  P.  de  Bonnécamp*  (Mémoires 
de  la  Société  royale  du  Canada  :  2e  série,  vol.  III,  Québec,  1897). 

Annuaire  de  Saint-Pierre  et  Miquelon,  1914. 

Le  Foyer  paroissial  ;  Saint-Pierre,  Mai-Septembre  1924. 

N.  B.  —  La  compétence  et  la  complaisance  de  Mgr.  Heitz,  préfet 
apostolique  de  Saint-Pierre  et  Miquelon,  nous  ont  permis  de  corriger 
et  de  compléter  les  renseignements  qui  concernent  ces  îles  ;  nous  lui 
en  sommes  profondément  reconnaissant. 


CHAPITRE  XXII 


EN  FRANCE 

(1774-1822) 


Zèle  constant  :  ancien  régime,  nouveau  régime. 


I.  —  Avant  la  Révolution. 


out  en  s’occupant  des  Acadiens  aux  colonies,  le  gouver¬ 
nement  de  l’ancien  régime  ne  négligea  pas  les  Acadiens 


J-  restés  en  France.  Un  mémoire  du  16  avril  1765  estime 
à  2.000  (déduction  faite  des  émigrés  de  Belle- Isle  et  des  colo¬ 
nies)  le  nombre  des  Acadiens  qui  habitaient  la  France  à  cette 
époque.  Or,  tant  par  suite  des  perpétuelles  allées  et  venues  que 
du  fait  des  naissances  toujours  nombreuses,  ce  chiffre  ne  cessa 
de  varier  ;  ce  furent  les  établissements  de  la  Louisiane  et  de 
Saint-Pierre  et  Miquelon  qui,  avons-nous  vu,  contribuèrent 
le  plus  à  le  réduire. 

Les  fonds  dont  on  disposa  en  faveur  des  Acadiens  ne 
varièrent  pas  moins.  Cette  très  complexe  comptabilité  remplit 
un  gros  folio  de  nos  archives  nationales  et  les  nombreuses 
liasses  mentionnées  à  la  fin  de  ce  chapitre.  Outre  une  somme 
annuelle  d’environ  50.000  livres  payable  à  Rochefort  par  le 
Ministre  de  la  Marine  et  destinée  surtout  aux  familles  d’offi¬ 
ciers  civils  et  militaires  de  l’Amérique  septentrionale,  des 
sommes  bien  plus  considérables,  s’élevant  parfois  à  600.000  li¬ 
vres  par  an,  furent  versées  d’abord  par  le  susdit  Ministre, 
puis,  à  partir  de  1773,  par  ce  que  l’on  appelait  «la  Finance», 
sommes  versées  tant  pour  la  subsistance  des  Acadiens  que  pour 
les  frais  de  leurs  établissements. 

«  Par  une  décision  du  19  août  1767,  dit  un  mémoire  adressé 
au  Maréchal  de  Castries  en  mars  1784,  M.  le  duc  de  Praslin 


228 


L’EXIL 


arrêta  le  rôle  des  familles  de  l’Amérique  septentrionale  à  qui 
Sa  Majesté  avait  accordé  des  pensions  en  dédommagement  des 
pertes  qu’elles  avaient  faites  à  l’Ile  Royale  :  l’état  des  pensions 
montait  à  la  somme  de  54.140  livres...  les  pensions  et  subsis¬ 
tances  [accordées  aux  Acadiens  par  le  Ministère  de  la  Marine 
jusqu’au  1er  juillet  1773]  montaient  alors  à  234.000  livres.  La 
Finance  voulut  s’en  débarrasser  en  procurant  des  établissements 
aux  Acadiens.  Monsieur  Le  Moine,  commissaire  général,  fut 
chargé  de  cette  opération,  et  il  ne  resta  plus  au  Ministère  de 
la  Marine  que  les  pensions  de  familles  de  l’Amérique  septen¬ 
trionale  qui...  au  31  mars  1774,  montaient  à  49.838  livres,  dont 
le  fonds  devait  être  fait  à  Rochefort...  Depuis  cette  époque,  on 
a  toujours  fait  un  fonds  de  50.000  livres  à  Rochefort,  parce  que 
chaque  année  on  a  complété  les  pensions,  soit  en  accordant  de 
nouvelles  pensions  aux  individus  de  ces  familles  non  compris 
dans  les  rôles  précédents,  soit  en  accordant  des  augmentations 
aux  pensionnaires  qui  à  présent  ne  peuvent  pas  vivre  comme 
en  1766  avec  200  ou  150  livres  par  an.  » 


A  propos  de  ce  fonds  permanent,  les  extraits  suivants  d’un 
rapport  du  23  mars  1774  apportent  quelques  précisions  : 


*  Il  avait  été  accordé  aux  pères  et  mères  de  familles  militaires 
nobles  ou  vivant  noblement,  des  pensions,  et  un  traitement 
aux  enfants  jusqu’à  l’âge  de  18  et  20  ans,  aux  habitants  une 
subsistance  de  6  sols  par  jour  et  de  3  sols  jusqu’à  l’âge  de  18  ans  • 
le  fonds  fixé  pour  cet  objet  était  primitivement  de  54.200  livres’ 

fQais+  on m°rt  dC  Plusieurs  et  le  Passage  de  quelques  autres  à 
18  et  20  ans  ont  réduit  ce  fonds  : 


Savoir  : 

105  officiers  d’épée . 

23  officiers  d’administration 
147  habitants . 


22.900  1. 
4.900  1. 
17.718  1. 


■ïO.OlO  1. 


La  plus  grande  partie  de  ces  familles  étant  dans  le  pays 
dAunis,  il  conviendra  de  faire  à  l’avenir  le  fonds  de  49.838  1 
Idont  4.320  pour  subsistances  nouvelles]  à  Rochefort,  sauf  aux 
autres  ports  a  s  entendre  avec  ce  dernier  pour  l’acquittement  de 

de  T™6?:!!1  ch+acil11’  ”  «  Chaque  année,  ajoute  un  mémoire 
de  1781,  1  intendant  adresse  des  états  pour  faire  connaître  les 

inffique.  »  °n  PeUt  diSP°Ser  611  faV6Ur  des  Personnes  qu’il 


Les  Archives  des  Colonies  possèdent  encore  une  douzaine 
de  ces  états.  On  devine  les  abus  d’un  pareü  procédé,  presque 


EN  FRANCE 


229 


entièrement  livré  à  l’arbitraire  de  l’intendant  de  Rochefort. 
De  cet  état  disparurent  peu  à  peu  les  simples  habitants  aca¬ 
diens  ;  à  leur  place  figurent  de  plus  en  plus  des  parents  ou 
descendants  d’officiers  dont  les  noms  parfois  n’ont  plus  rien 
d’Acadien  ni  de  Canadien  ;  c’est  ainsi  que  jusqu’en  1789 
émargent  six  Chambon  de  Mérillac  dont  les  services  de  l’aïeul 
à  Louisbourg  sont  des  plus  contestables.  Le  Maréchal  de 
Castries  eut  beau  écrire  en  marge  du  mémoire  de  1784  : 
«  Faire  cesser  ces  pensions  à  mesure  qu’elles  s’éteindront  »  ; 
le  fonds  de  50.000  livres  persista  avec  ses  abus  jusque  sous  la 
Révolution. 

La  Finance  n’abandonna  pas,  toutefois,  ceux  des  Acadiens 
qui  n’étaient  ni  portés  sur  la  liste  de  Rochefort,  ni  dirigés 
vers  les  établissements  de  France  et  des  colonies.  Une  circu¬ 
laire  du  13  février  1773,  tout  en  supprimant  des  allocations 
abusives,  maintient  la  subsistance  jusqu’au  jour  de  l’établisse¬ 
ment.  Sur  l’intervention  du  comte  de  Vergennes,  le  Président 
du  Conseil  de  la  Marine  écrit  le  30  avril  1775  au  Contrôleur 
général  en  faveur  de  ceux  dont  la  subsistance  a  été  supprimée 
le  1er  janvier  dernier,  «  victimes  des  malheurs  de  la  guerre, 
qui  ont  fait  preuve  d’une  si  grande  fidélité  ».  On  ne  devait  aux 
Acadiens  que  la  solde  ou  des  terres,  est-il  dit  ailleurs  ;  or,  la 
solde  fut  rendue  à  ceux-là  même  qui  avaient  refusé  les  terres 
de  Bretagne  et  de  Poitou.  On  ne  leur  tint  pas  même  rigueur 
d’une  mauvaise  volonté  ni  d’une  humeur  capricieuse  parfois 
incontestables.  Après  comme  avant  l’échec  des  divers  projets 
d’établissement,  on  ne  cessa  de  prendre  en  pitié  les  Acadiens  ; 
tout  le  monde  rivalisait  de  zèle  pour  les  défendre. 

«  Tous  les  intendants  et  les  évêques  écrivaient  en  leur  faveur, 
dit  le  rapport  du  5  avril  1782.  M.  le  duc  de  Nivernois,  se  regar¬ 
dant  en  quelque  sorte  comme  garant  des  promesses  qu’il  leur 
avait  faites,  parlait  pour  eux.  M.  le  Comte  d’Artois,  à  qui  ils 
avaient  été  présentés  dans  son  voyage,  témoignait  les  prendre 
sous  sa  protection  spéciale.  Chaque  trois  mois,  il  arrivait  deux 
ou  trois  chefs  de  famille  qui  venaient  au  nom  de  tous  réclamer 
la  justice  et  la  bonté  du  Roi.  Toutes  les  personnes  de  la  famille 
royale  recevaient  et  recommandaient  leurs  mémoires.  » 

Aussi  la  correspondance  officielle  abonde-t-elle  en  inter¬ 
ventions  favorables  aux  Acadiens.  Le  11  novembre  1775,  le 
Président  du  Conseil  de  la  Marine  ordonne  au  commissaire 


230 


L’EXIL 


de  la  Marine  du  Havre  de  payer  dix  mois  d’arrérages  à  ceux 
des  Acadiens  de  cette  région  qui  n’ont  pas  été  rayés  du  nombre 
des  assistés.  Après  l’échec  si  onéreux  de  l’établissement  du 
Poitou,  on  aurait  pu  s’attendre  à  quelque  mauvaise  humeur 
du  gouvernement  ;  il  n’en  fut  rien.  Le  susdit  Président  écrit 
au  contrôleur  général  (28  juin  1776)  que  ces  infortunés  lui 
adressent  des  plaintes  touchantes  et  fondées  qu’il  transmet  à 
M.  Turgot,  et  il  le  prie  de  faire  tout  son  possible  pour  leur  con¬ 
tinuer  la  solde  suspendue  depuis  le  31  décembre  :  «  on  leur 
distribua  des  subsistances  et  des  habillements  par  des  fournis¬ 
seurs  envers  lesquels  les  intendants  en  quelque  sorte  enga¬ 
gèrent  le  gouvernement.  »  En  février  et  avril  1776,  mêmes  ins¬ 
tances  en  faveur  des  Acadiens  de  Saint-Servan,  de  Saint-Malo 
et  de  Rochefort. 

Pourtant,  lorsqu’en  pleine  période  de  gêne  financière  éclata 
la  guerre  de  l’Indépendance  américaine,  il  fallut  se  résigner 
à  faire  des  économies  même  aux  dépens  des  pensionnés  de 
l’État  ;  ce  furent  là  les  plus  dures  années  pour  les  Acadiens 
réfugiés  en  France  :  en  1778,  la  solde  acadienne  fut  réduite  de 
moitié,  soit  3  sols  par  habitant.  Les  annuités  ne  s’en  élevaient 
pas  moins  à  113.800  livres  et  les  arrérages  étaient  considé¬ 
rables.  En  ces  comptes  qui  se  compliquaient  sans  cesse, 
Necker  voulut  mettre  un  peu  d’ordre  : 


«  Dès  les  premiers  jours  de  son  administration,  dit  le  rapport 
du  5  avril  1782,  M.  Necker  s’est  occupé  de  régler  les  dépenses 
[concernant  les  Acadiens]  et  d’en  arrêter  le  cours.  [Au  «  conte 
bleu  »  de  1781  figurent  (article  42)  les  113.000  livres  de  «  Secours 
aux  familles  acadiennes].  Il  se  trouvait  des  Acadiens  dispersés 
dans  les  généralités  de  Bretagne,  de  Rouen,  de  Caen,  de  Bor¬ 
deaux,  du  Poitou.  »  Ceux  qui  se  trouvent  réunis  à  [Nantes] 
forment  un  corps  de  nation,  en  attendant,  au  moyen  d’une 
solde,  les  terres  qui  leur  ont  été  promises.  Ceux  qui  sont  déjà 
dispersés  dans  les  provinces  sont  rentrés  dans  la  classe  com¬ 
mune  des  sujets  du  roi  et  se  trouvent  en  quelque  sorte  fondus 
dans  la  société.  On  a  envisagé  ceux-ci  comme  pouvant  aller 
désormais  de  leurs  propres  ailes  sans  de  nouveaux  secours,  On 
a  excepté  quelques  vieillards  ou  grabataires  et  des  familles 
chargées  de  beaucoup  d’enfants  en  bas  âge.  Les  intendants  ont 
été  chargés  de  leur  fournir  de  temps  à  autre  des  sommes  prises 
sur  les  fonds  libres  de  la  capitation  ».  (Arch.  Nat.  Liasse  F16 
3.495.) 

Cet  emploi  de  la  capitation  déplut,  surtout  en  Normandie. 


EN  FRANCE 


231 


Les  ministres  Ormesson  et  Calonne  eurent  beau  le  recomman¬ 
der  aux  intendants  de  Caen  ;  l’un  d’eux,  Feydeau,  répondit 
nettement  :  «  Si  M.  Esmangart  [son  prédécesseur],  touché  de 
leurs  malheurs,  a  mieux  aimé  les  faire  secourir  sur  les  fonds 
libres  de  la  capitation  que  de  les  laisser  sans  secours,  c’était  à 
titre  provisoire.  Ces  fonds  sont  destinés  au  dégrèvement  des 
taillables.  Or,  les  Acadiens,  résidant  à  Cherbourg,  y  sont  par 
ordre  du  gouvernement  ;  c’est  à  lui,  et  non  à  la  généralité, 
à  faire  les  frais  de  leur  solde.  »  En  1788,  l’assemblée  provin¬ 
ciale  de  Basse  Normandie  fut  encore  plus  hostile  à  ce  mode 
de  paiement  et  pourtant,  émue  de  pitié,  elle  accorda  le 
13  mai  1789,  la  moitié  de  la  somme  demandée  «  à  titre  de  gra¬ 
tification  pour  l’année  1789  ». 

Aux  gens  de  métier,  on  accorda  aussi  généreusement  qu’on 
le  put  des  lettres  de  maîtrise  et  des  emplois  subalternes  ;  ce 
qui  les  «  fondait  dans  la  société  française  »  ;  mais  pareille 
faveur  ne  pouvait  s’étendre  qu’à  un  très  petit  nombre  d’indi¬ 
vidus.  Or,  il  y  avait  toujours  à  Nantes  les  1.500  rapatriés  du 
Poitou  qui  se  morfondaient  dans  l’attente  d’une  décision  à  leur 
sujet.  On  avait  promis  de  s’acquitter  à  la  paix  des  arrérages 
de  ceux  qui  s’engageraient  à  passer  en  Louisiane,  soit 
100.000  écus, 

«  M.  Necker,  sans  prendre  un  engagement  ferme,  a  toujours 
fait  envisager  ce  paiement  en  tout  ou  en  partie.  La  Généralité 
de  Bretagne,  qui  possédait  le  plus  grand  nombre  d’ Acadiens, 
avait  déjà  déboursé  pour  leurs  subventions  :  le  21  juillet  1776, 
200.000  livres  :  le  4  octobre  1778,  51.503  1.  ;  le  30  mars  1783, 
56.400  1.  ;  le  Ie1  février  1784,  56.400  1.  Or,  «  le  20  avril  1784,  le 
roi  accorde  aux  Acadiens  300.000  livres  d’arrérages  de  leur  solde 
pour  les  frais  de  leur  départ  et  de  leur  établissement  à  la  Loui¬ 
siane,  sur  lesquelles  300.000  livres  M.  Beaugeard  [trésorier  de 
l’Intendance]  est  autorisé  à  payer  180.000  livres  aux  Acadiens 
de  Nantes.  Le  26  septembre,  il  en  paya  par  erreur  227.981  c 
«  non  seulement  les  familles  ne  sont  pas  parties,  écrit  le  contrô¬ 
leur  général,  mais  le  Trésorier  des  Etats  de  Bretagne  a  confondu 
solde  journalière  et  arrérages  »,  méprise  dont  profitèrent  les 
Acadiens. 

Outre  cette  somme  pour  le  seul  département  de  Nantes, 
nous  avons  pour  Morlaix  les  ordonnances  de  28.313  livres 
au  28  décembre  1784  et  de  2.898  livres  au  6  avril  1785,  pour 
Saint-Malo  de  119.119  livres  au  28  janvier  1784  et  de 


232 


L’EXIL 


2.318  livres  au  1  A  janvier  1785  ;  et  il  est  ajouté  «  non  ccmprs 
ce  qui  est  dû  à  quelques  familles  résidantes  dans  les  départe¬ 
ments  de  Paimbœuf,  de  Lorient,  de  Belle-Isle,  de  Brest  et  de 
Rennes  dont  les  décomptes  ne  sont  pas  encore  faits.  »  En 
six  mois  377.631  livres,  5  sols,  8  liards  furent  ainsi  distribués 
aux  Acadiens  de  Bretagne. 

Lorsque  furent  partis  pour  la  Louisiane  «  1.500  à  1.600  Aca¬ 
diens  »,  le  gouvernement  ne  se  crut  nullement  quitte  envers 
ceux  qui  restaient  :  «  Il  s’agit  de  pourvoir  à  leur  sort,  écrit 
Calonne  à  Vergennes  (13  juin  1786).  Le  roi  voudra  bien  conti¬ 
nuer  une  solde  de  trois  sous  par  jour  à  ceux  d’entre  eux  qui 
sont  infirmes  ou  trop  âgés  pour  se  procurer  leur  subsistance. 
Ce  sera  encore  un  objet  de  dépense  de  18  à  19.000  livres  par 
an.  [Ce  fut,  en  réalité,  bien  plus].  Quant  aux  autres,  qui  n’au¬ 
ront  plus  de  solde,  je  tâcherai  de  leur  procurer  des  emplois 
ou  des  lettres  de  maîtrise,  puisqu’il  a  été  prouvé  bien  des  fois 
qu’on  ne  pouvait  leur  procurer  des  terres  ».  Plusieurs  Acadien¬ 
nes  ayant  encore  demandé  des  soldes  de  six  sous  par  jour, 
Vergennes  s’en  remet  à  Calonne  sur  «  les  représentations  de 
ces  infortunées  ».  (Aff.  élr.  Corr.  pol.  Espagne,  vol.  620, 
f.  57).  Dès  le  18  septembre  1785,  l’intendant  de  Bretagne 
avait  dressé  un  minutieux  état  dont  nous  extrayons  les  ren¬ 
seignements  suivants  :  les  227  individus  des  110  familles  aca¬ 
diennes  de  Saint-Malo  ont  droit  à  18.642  livres  pour  un  an  et 
demi  d’arrérages,  soit  12.428  livres  par  an.  «  Le  subdélégué 
dit  qu’aucun  n’a  la  capacité  nécessaire  pour  remplir  le  moindre 
emploi  ;  les  chefs  les  plus  intelligents  sont  passés  à  la  Loui¬ 
siane  ;  beaucoup  de  veuves  sont  sans  ressources  et  des  familles 
dans  le  besoin  ».  Des  282  individus  de  Nantes  (22  mars  1786) 
18  sont  incapables  de  se  passer  de  solde,  et  11  y  renonce¬ 
raient  contre  des  lettres  de  maîtrise  ;  il  estime  à  30.879  le 
chiffre  de  leurs  arrérages.  Des  82  individus  de  Morlaix  (15  mars 
1786)  42  demandent  leur  passage  aux  États-Unis  où  leurs 
familles  sont  établies  ;  40  désirent  rester  dans  le  royaume  ; 
16  demandent  la  paye  de  6  sols  et  21  la  paye  de  3  sols  ;  il 
estime  à  12.975  livres  les  arrérages  et  à  2.025  livres  la  dépense 
annuelle  pour  les  3/  qui  resteraient.  A  Lorient,  ies  26  individus 
de  6  familles  ont  droit  à  2.135  livres  d’arrérages  et  à  383  livres  5 
de  subvention  annuelle.  Des  219  individus  des  42  familles  de 
Belle-Isle  (12  juillet  1785)  17  sont  admises  à  la  solde,  bien 


EN  FRANCE 


233 


que  10  seulement  en  aient  besoin  :  arrérages,  1.396  livres; 
subvention  annuelle,  547  livres.  A  Brest,  9  individus  en 
3  familles  :  arrérages,  657  livres.  A  Vannes,  une  famille  de 
9  membres  :  738  livres  d’arrérages.  A  Rennes  (22  mars  1786) 
deux  servantes  âgées  ont  droit  à  109  livres  par  an.  Bref,  sans 
parler  des  42  familles  installées  sur  les  terres  de  Belle- Isle, 
l’intendant  général  de  Bretagne  estime  à  83.026  livres  14,  les 
arrérages  de  dix-huit  mois  et  à  17.409  livres  10  la  subvention 
annuelle  pour  les  652  Acadiens  restant  en  Bretagne. 

Du  21  juillet  1776  au  28  octobre  1787,  les  Acadiens  de  Bre¬ 
tagne  reçurent  791.288  livres  9  s.  6.  En  1788,  l’intendant  de 
Rennes  ordonnança  7.285  livres  pour  125  réfugiés  besogneux 
et  3.510  pour  les  six  premiers  mois  de  1789.  D’autre  part, 
à  cette  même  date,  l’intendant  de  Rochefort  répartissait  tou¬ 
jours  les  50.000  livres  de  sa  liste  perpétuelle  à  ses  139  Acadiens 
et  Canadiens  (Gaudet,  Hébert,  Landry,  etc...)  désormais  dis¬ 
séminés  dans  toute  la  France.  «  Il  existe  encore  quelques 
Acadiens,  en  très  petit  nombre,  en  Normandie  et  en  Aunis  », 
dit  l’intendant  de  Bretagne  en  1786.  Il  en  existait  plus  qu’il 
ne  croyait  :  eux  aussi  recevaient,  à  défaut  d’emplois  dans  la 
marine,  dans  les  douanes,  etc.,  des  allocations  ou  subventions 
de  l’État,  des  provinces  ou  des  municipalités.  On  voit  donc 
bien  que,  malgré  ses  énormes  difficultés  financières  et  autres, 
jusqu’à  la  veille  même  de  la  Révolution,  jusqu’au  1er  juil¬ 
let  1789,  le  gouvernement  de  l’ancien  régime  s’occupa  de  ses 
fidèles  sujets  d’Acadie  qui  avaient  tant  souffert  pour  le  Roy. 
Comment  donc  a-t-on  pu  taxer  d’ingratitude  un  gouvernement 
qui  fut,  en  réalité,  si  longtemps  et  en  un  tel  temps  de  crise, 
si  largement  généreux  ? 

IL  —  Après  la  Révolution. 

Le  nouveau  régime  allait-il  être  moins  généreux  pour  les 
Acadiens  que  l’ancien  ?  Pas  le  moins  du  monde  ;  il  trouva,  au 
t  contraire,  que  l’ancien  n’avait  pas  encore  assez  fait.  Les  mal- 
;  heurs  passés  et  présents  des  Acadiens  provoquèrent  même  chez 
]  les  adeptes  de  Rousseau,  en  même  temps  que  des  mouvements 
'  de  sympathie  très  sincère,  une  véritable  crise  de  surenchère 
îplus  ou  moins  démagogique. 


234 


L’EXIL 


Les  premières  plaintes  partirent  de  Cherbourg  où  les  Aca¬ 
diens  semblent,  en  effet,  avoir  été  le  plus  malheureux.  Le 
10  janvier  1790,  les  officiers  de  la  Municipalité  de  cette  ville 
«  réclament  avec  d’autant  plus  d’intérêt  la  justice  de  l’auguste 
Assemblée  nationale  en  faveur  de  ces  malheureux  et  dignes 
Acadiens  qu’ils  sont  témoins  de  leurs  misères  ».  Que  n’v 
portaient-ils  remède  eux-mêmes,  ainsi  que  le  leur  conseillait 
naguère  le  subdélégué  de  l’intendance  de  Valogne  ?  Les  Aca¬ 
diens  besogneux  n’y  étaient  que  23.  Non  ;  ils  aimèrent  mieux, 
deux  jours  plus  tard,  renouveler  leur  requête  :  «  Ces  infortunés 
méritent  les  regards  bienfaisants  de  l’Assemblée  nationale 
pour  leur  fidélité  toujours  inviolable  et  leur  constante  résigna¬ 
tion  à  des  souffrances  par  trop  longtemps  prolongées  ».  Les 
membres  cherbourgeois  de  la  Société  des  Amis  de  la  Constitu¬ 
tion  prirent  en  main  une  si  belle  cause  qui  était  aussi  pour 
quelques-uns  un  tremplin  politique  :  deux  commissaires  furent 
nommés,  dont  Le  Tourneur,  le  futur  membre  du  Directoire 
(27  juillet)  ;  l’affaire  fut  transmise  à  la  Société  de  Paris,  laquelle 
intervint  à  l’Assemblée  Nationale.  En  même  temps  arrivait, 
peut-être  sur  la  même  initiative,  une  requête  de  la  municipa¬ 
lité  de  Morlaix  en  faveur  de  70  Acadiens  de  cette  ville.  Ainsi 
saisi  de  la  question,  le  rapporteur  du  Comité  des  Pensions, 
Larevellière-Lépau  (sic)  accuse  l’ancien  gouvernement  d’avoir 
traité  «  avec  la  dernière  barbarie  »  des  citoyens  capables  «  d’un 
si  tendre  attachement  à  la  Mère-Patrie  ».  «  Un  très  grand  nom¬ 
bre  des  habitants  de  ces  contrées  [de  l’Amérique  septentrio¬ 
nale]  et  particulièrement  les  Acadiens,  peuple  infiniment 
estimable  par  la  simplicité  de  ses  mœurs,  refusèrent  de  se 
soumettre  aux  lois  d’une  nation  étrangère.  Simples  comme  la 
nature,  ils  en  avaient  l’énergie.  Nouvelles  victimes  des  que¬ 
relles  des  Rois,  ils  furent  obligés  de  céder  à  une  masse  irrésis¬ 
tible  de  puissance  ».  L’établissement  du  Poitou  est  traité  de 
«  barbare  entreprise  qui  coûta  la  vie  à  la  majeure  partie  des 
Acadiens  »  ;  le  transport  en  Louisiane  est  décrit  comme 
«  destiné  à  faire  disparaître  le  reste  par  la  mort  »  :  deux  accusa¬ 
tions  aussi  fausses  qu’odieuses.  Enfin,  après  avoir  exalté  en 
ce  peuple  acadien  «  le  modèle  de  toutes  les  vertus  domestiques  » 
et  reproché  aux  «  despotes  »  de  n’avoir  donné  qu’un  «  secours 
d’une  extrême  modicité  dans  l’affreux  hiver  de  1789  »,  l’As¬ 
semblée  Nationale  décrète  le  10  septembre  1790  que  « 


EN  FRANCE 


235 


secours  aux  Acadiens  leur  seront  continués  sur  le  même  pied 
actuel  et  qu’il  sera  pris  les  moyens  les  plus  efficaces  et  les  plus 
prompts  pour  leur  assurer  du  travail  et  de  la  subsistance  ». 
En  dépit  de  tout  son  déploiement  d’emphase,  de  sensiblerie  et 
d’acrimonie,  le  nouveau  régime  se  mettait  donc  à  suivre  les 
prétendus  errements  de  l’ancien,  tout  en  promettant,  à  vrai 
dire,  plus  de  fermeté  dans  l’exécution  des  promesses.  Grande 
joie  à  Cherbourg,  du  moins  parmi  les  Amis  de  la  Constitution 
qui  convient  les  Acadiens  à  venir,  en  une  séance  solennelle,  les 
remercier  de  leur  zèle  humanitaire  en  un  grandiloquent  dis¬ 
cours  rédigé  par  quelque  membre  présent  ;  on  comble  les 
pauvres  gens  de  copieux  éloges  :  «  Vous  avez  été  citoyens  avant 
le  règne  du  civisme,  etc...  »  pour  leur  faire  mieux  attendre, 
sans  doute,  les  secours  qui  tardèrent.  Ces  secours  furent 
évalués  à  11.000  livres  pour  les  villes  de  Morlaix  et  de  Cher¬ 
bourg  où  se  trouvait,  croyait-on,  la  majorité  des  Acadiens. 

L’année  suivante,  on  voulut  faire  mieux.  Dès  le  21  février 
1791,  dit  le  procès-verbal  de  l’Assemblée,  «  un  membre,  au 
nom  du  Comité  des  Pensions,  a  fait  un  rapport  sur  la  position 
où  se  trouvent  les  habitants  de  l’Acadie  et  du  Canada...  il  a 
représenté  qu’il  était  de  la  dignité  et  de  la  justice  de  l’As¬ 
semblée  de  prendre  intérêt  au  sort  des  infortunés  ».  Après 
avoir  entendu  ce  rapport,  l’Assemblée  décrète  : 

Article  premier.  —  Les  secours  accordés  aux  Officiers,  tant 
civils  que  militaires,  Acadiens  et  Canadiens,  et  à  leurs  familles... 
continueront  à  être  payés  comme  par  le  passé. 

Article  II.  —  La  solde  accordée  aux  habitants  de  ces  mêmes 
contrées,  qui  sont  passés  en  France  à  la  paix  de  1763,^  sera  con¬ 
tinuée  à  tous  ceux  qui  en  jouissent  ou  qui  en  ont  joui,  dans  les 
proportions  suivantes  :  huit  sous  par  jour  aux  sexagénaires, 
six  sous  par  jour  aux  pères  et  mères  de  famille  et  aux  veuves 
et  quatre  sous  par  jour  aux  enfants  et  orphelim  jusqu  à  1  âge 
de  vingt  ans  seulement.  Les  secours  commenceront  à  courir  du 
premier  janvier  1790,  sauf  à  imputer  à  compte  les  sommes  que 
chacun  d’eux  aura  reçues  du  Trésor  public  dans  le  courant  de 
ladite  année. 

Article  III.  —  Chacun  des  secours  accordés  par  les  deux  pré¬ 
cédents  articles  sera  éteint  à  la  mort  de  ceux  qui  les  auront 
obtenus,  sans  qu’ils  puissent  être  recréés  ou  portés  en  augmen¬ 
tation  en  faveur  de  qui  que  ce  soit. 

Article  IV.  —  Les  personnes  qui  prétendront  avoir  droit  aux 
secours  mentionnés  dans  l’article  II  du  présent  décret  se  pré- 


236 


L’EXIL 


senteront  à  la  Municipalité  du  lieu  de  leur  résidence  qui  en 
dressera  l’état.  Cet  état  sera  envoyé  au  Directoire  du  District  ; 
il  en  vérifiera  les  faits  et  l’enverra  ensuite  au  Directoire  du 
Département,  qui  le  fera  passer  à  l’Assemblée  nationale  avec  les 
observations  qu’il  jugera  convenables. 

Par  ce  décret,  l’Assemblée  nationale  fit,  certes,  preuve  de 
générosité,  non  seulement  en  augmentant  la  solde  journalière 
des  vieillards,  mais  encore  et  surtout  en  continuant  celle 
d’adultes  qui,  depuis  une  trentaine  d’années  qu’ils  étaient  en 
France,  n’avaient  pu  se  créer  de  stables  moyens  d’existence. 
Il  est  vrai  que  les  plus  énergiques  et  les  plus  valides  d’entre 
eux  avaient  quitté  le  pays  pour  passer  en  Louisiane  ou  à  Saint- 
Pierre  et  Miquelon  et  que  les  autres,  ceux  qui  restaient, 
avaient  dû  être  soumis  à  de  trop  longues  périodes  de  tribula¬ 
tions  et  d’indolence  pour  avoir  conservé  intact  tout  leur  moral. 
D’autre  part,  ce  décret  maintenait  les  abus  tant  blâmés  de  la 
liste  perpétuelle  des  officiers  et  de  leurs  familles,  sans  les 
réduire  suffisamment  par  la  seule  extinction  des  pensions  à  la 
suite  de  décès,  et  il  en  créait  d’autres,  en  accordant  la  solde 
indistinctement  à  tous  ceux  des  Acadiens  qui  en  jouissaient 
alors  ou  même  en  avaient  seulement  joui  en  quelque  période 
antérieure.  De  cette  décision  précipitée,  il  résulta  que  la  vaste 
enquête  qui  en  1791  fut  faite  dans  tous  les  départements  fit 
surgir  une  foule  de  demandes  imprévues  de  la  part  de  préten¬ 
dus  Acadiens  ou  Canadiens  ou  soi-disant  parents  qui  avaient 
ou  même  n’avaient  jamais  joui  de  la  solde  ou  n’en  avaient  plus 
aucun  besoin.  Aux  demandes  s’ajoutèrent  bientôt  les  plaintes  : 
car  les  fonds  n’arrivaient  pas.  Aussi,  le  17  novembre  1791, 
le  Corps  Législatif  chargea  le  Ministre  de  l’Intérieur  de  «  ren¬ 
dre  compte  des  motifs  qui  ont  retardé  et  suspendu  l’exécution 
du  décret  relatif  aux  Canadiens  et  aux  Acadiens  ».  Le  Roi  en 
ordonna  l’exécution  le  21  novembre.  Le  Ministre  incriminé 
dut  pour  sa  défense  invoquer  la  complication  des  formalités 
édictées  ;  car, 

«  les  4-9  mai  1792,  l’Assemblée  nationale,  sur  le  rapport  de 
son  comité  des  secours  publics,  considérant  que  les  formalités 
portées  à  l’art.  IV  du  décret  du  21  février  1791  ont  été  le  motif 
ou  le  prétexte  du  retard  que  les  Acadiens  ou  Canadiens  ont 
éprouvé  dans  le  paiement  de  leur  solde  et  voulant  venir  au 
secours  de  cette  classe  précieuse  d’individus  devenus  Français, 
déclare  qu’il  y  a  urgence. 


E  N  F  R  A  N  C  E  237 

L’Assemblée,  après  avoir  décrété  l’urgence,  décrète  ce  qui 
suit  : 

Article  premier.  —  Tous  les  états  des  Acadiens  et  Canadiens 
qui  ont  été  envoyés  des  divers  départements  en  exécution  de 
l’art.  IV  du  décret  du  21-25  février  1791  seront  remis  au  Ministre 
de  l’Intérieur  pour  être  par  lui  pourvu  sur  les  fonds  du  Trésor 
public  au  paiement  de  la  solde  des  individus  compris  auxdits 
états. 

Art.  II.  —  Les  directoires  des  départements  où  résident  les 
Acadiens  et  Canadiens  feront  passer  dans  le  plus  bref  délai  au 
Ministère  de  l’Intérieur  un  état  nominatif  des  individus  qui  ont 
droit  à  des  secours  ;  il  sera  formé  de  ces  états  particuliers  un 
état  générai  que  le  ministre  remettra  à  l’Assemblée  nationale. 

Art.  III.  —  Il  sera  procédé  tous  les  trois  mois  par  les  direc¬ 
toires  du  département  au  recensement  de  l’état  ordonné  ci- 
dessus,  à  l’effet  de  constater  le  nombre  des  morts  et  le  nombre 
des  absents,  lesquels  états  seront  adressés  au  Ministre  de  l’In¬ 
térieur  qui  en  rendra  compte  au  Corps  législatif. 

«  La  Commission  des  secours  fut  chargée  du  paiement  des 
soldes,  dit  un  rapport,  mais  reconnut,  d’après  les  rapports  qui 
lui  furent  fournis,  qu’un  grand  nombre  d’individus  à  qui  le 
Ministre  avait  fait  payer  la  solde  ne  devaient  pas  la  recevoir  et 
que  d’autres  à  qui  elle  était  légitimement  due  en  étaient  privés. 
D’où  nécessité  de  rectifier  l’état  de  choses  et  la  loi  ;  mais  rien 
ne  fut  fait,  malgré  les  instances  de  la  commission  ;  et  certains 
représentants  du  peuple  envoyés  en  mission  aggravèrent  le  mal 
en  ordonnant  des  paiements  illégitimes.  » 

D’où  le  décret  du  26  novembre  1792  qui  renvoie  au  Comité 
des  Secours  publics  les  pièces  relatives  aux  Acadiens. 

Pendant  que,  du  fond  des  provinces  et  surtout  des  ports  de 
mer  de  l’Ouest,  montait  ce  flot  de  paperasseries  qui  submer¬ 
geait  les  membres  effarés  du  Comité  des  Pensions,  les  pauvres 
Acadiens  vraiment  nécessiteux,  comblés  de  papier  et  privés 
de  pain,  mouraient  de  faim  et  de  froid.  Ainsi,  à  Saint-Malo, 
dit  une  supplique  du  27  septembre  1791  : 

«  Aucun  boulanger  ne  veut  fournir  du  pain  aux  réfugiés  ;  ils 
sont  menacés,  s’ils  ne  paient  leur  loyer,  d’être  jetés  dehors,  sans 
savoir  où  se  retirer.  Leur  sort  est  pire  que  jamais,  vu  la  cherté 
des  vivres.  »  «  Ces  malheureux  Acadiens,  dit  de  même  l’admi¬ 
nistrateur  des  Côtes-du-Nord  (28  juin  1792),  sont  réduits  à  une 
si  dure  extrémité  qu’ils  ne  trouveront  plus  ni  subsistance  ni 
asile  si  vous  ne  les  faites  pas  jouir  sans  délai  des  indemnités 
qui  leur  sont  dues.  » 


238 


L’EXIL 


A  Cherbourg,  malgré  toute  l’agitation  du  Club  Jacobin, 
mêmes  doléances  désespérées,  si  bien  qu’ému  de  pitié,  un 
citoyen  de  Mortain  le  16  décembre  1792  envoie  100  livres  et 
que  le  17  le  directoire  du  district  vote  4.000  livres  sur  les  fonds 
libres.  Une  dizaine  d’Acadiens,  ayant  été  rayés  de  la  liste  par 
le  prétendu  «  caprice  du  ministre  Roland  »,  «  le  représentant 
du  peuple  pour  l’armée  des  Côtes  de  Cherbourg  »,  Garnier  de 
Saintes,  fait  preuve  de  zèle  civique  le  22  messidor  an  II  (10  juil¬ 
let  1794)  en  tranchant  le  cas  purement  et  simplement  en  leur 
faveur  ;  et,  le  10  fructidor  an  III  (27  août  1795),  il  fait  attribuer 
par  la  municipalité  de  Cherbourg  5.267  livres  à  33  Acadiens 
ou  pseudo-Acadiens  de  cette  ville.  «  Venir  au  secours  de  ces 
infortunés  Acadiens  et  Canadiens,  c’est  servir  l’humanité  et 
la  justice  »,  écrit  de  Port-Malo  (28  floréal  an  II,  17  mai  1794) 
le  représentant  de  la  Manche  Le  Carpentier  ;  et,  en  cette  même 
année,  15.000  livres  sont  distribuées  aux  réfugiés  de  Dinan. 
De  même,  le  14  pluviôse  an  III  (2  février  1795),  le  représentant 
Boursault  arrête  que  la  somme  de  6.311  livres  14  sols  sera 
distribuée  aux  Canadiens  et  Acadiens  de  Port-Malo.  Quel  que 
fût  l’arbitraire  de  ces  actes,  il  faut  reconnaître  que  là  encore 
la  balance  pencha  du  côté  des  Acadiens.  Enfin  le  2  juillet  1793 
le  payeur  général  de  la  Manche  envoie  à  Cherbourg  10.895  li¬ 
vres  14  sols  pour  le  paiement  aux  Acadiens  des  années  1790, 
1791  et  1792.  Cet  envoi  semble  avoir  précédé  les  décisions 
mêmes  de  l’Assemblée  nationale  ;  car  ce  n’est  que  le  8  frimaire 
an  II  (28  nov.  1793)  qu’est  promulgué  le  décret  qui  alloue 
200.000  livres  pour  secourir  les  réfugiés  des  colonies. 

S’il  y  eut  de  fâcheux  retards  en  ces  années  de  crise,  il  faut 
bien  avouer  qu’il  y  eut  aussi  quelques  abus  de  la  part  de  cer¬ 
tains  postulants.  Et  puis,  la  Convention,  harcelée  par  les 
ennemis  du  dedans  comme  par  ceux  du  dehors,  manquant 
d’argent  même  pour  ses  armées,  avait  encore  d’autres  victimes 
à  secourir.  Le  27  vendémiaire  an  III  (18  octobre  1794)  elle 
accorde  aux  réfugiés  ou  déportés  des  départements  envahis, 
de  la  Corse,  des  Iles-du-Vent,  des  Iles-sous-le-Vent,  d’Asie, 
d  Afrique,  etc.,  âgés  de  moins  de  60  ans,  un  secours  mensuel 
de  75  livres,  aux  femmes  et  aux  enfants  de  plus  de  12  ans  les 
deux  tiers  de  cette  somme,  aux  enfants  le  tiers,  aux  réfugiés 
mâles  de  plus  de  60  ans  trois  livres  par  jour  et  aux  femmes  de 
plus  de  60  ans  40  sous.  Or,  un  décret  du  7  nivôse  an  III 


EN  FRANCE 


239 


(27  déc.  1794)' semble  assimiler  à  ces  réfugiés  les  Acadiens  et 
Canadiens  ;  car  il  est  dit  :  Article  /er  :  «  Les  dispositions  de  la 
loi  du  27  vendémiaire  sont  appliquées  aux  habitants  de  Saint- 
Domingue  et  d’autres  colonies  françaises  domiciliés  en  France, 
avant  l’époque  des  troubles  survenus  dans  lesdites  colonies  ». 
Enfin,  un  décret  du  26  brumaire  an  III  (16  novembre  1794) 
décide  finalement  que  l’indemnité  sera  de  150  livres  pour 
chaque  réfugié  ou  déporté  de  plus  de  20  ans,  de  100  livres  pour 
chaque  femme,  de  50  livres  pour  chaque  enfant  de  moins  de 

20  ans.  Les  Acadiens  de  Brest  semblent  avoir  compris  la  dureté 
des  temps  et  excusé  les  pénibles  irrégularités  dont  ils  eurent 
à  souffrir  :  car  ils  écrivent  une  requête  le  3  thermidor  an  V 
(21  juillet  1797)  qu’  «  ils  ont  partagé  sans  murmure  les  plus 
fâcheux  événements  de  la  Révolution  :  dans  les  temps  de  crise 
que  vient  de  subir  la  République,  les  actes  de  bienfaisance 
tombent  dans  la  confusion  générale.  » 

Le  Directoire  eut  à  cœur,  en  mettant  bon  ordre  à  cette 
«  confusion  »,  de  continuer  la  généreuse  tradition  de  la  France. 
La  loi  du  17  vendémiaire  an  V  (8  octobre  1796)  met  23  millions 
à  la  disposition  du  Ministre  de  l’Intérieur  et  porte  que  pensions 
et  secours  seront  désormais  acquittés  à  la  Trésorerie  après 
approbation  du  Corps  législatif.  Puis,  la  loi  du  17  frimaire 
an  V  (7  décembre  1796)  attribue,  à  compter  du  1er  vendémiaire 
de  cette  année,  aux  réfugiés  ou  déportés  des  colonies  un  secours 
mensuel  payable  en  numéraire  métallique  de  50  livres  aux 
citoyens  âgés  de  60  ans  et  plus,  de  35  livres  à  ceux  de  21  à 
60  ans,  de  45  livres  aux  femmes  de  plus  de  60  ans,  de  30  livres 
aux  femmes  de  21  à  60  ans,  de  20  livres  aux  enfants  de  12  à 

21  ans,  de  15  livres  aux  enfants  de  moins  de  12  ans.  Les  secours 
dus  antérieurement  seront  payés  en  numéraire  â  raison  de 
6  francs  par  100  francs  de  mandats,  sur  production  de  pièces 
officielles  et  de  certificats  d’indigence. 

Plus  ou  moins  bien  informés  de  cette  bonne  nouvelle,  nos 
susdits  Acadiens  de  Brest  se  réjouissent  (3  thermidor  an  Y)  ; 

«  Dans  l’heureuse  révolution  qui  nous  a  régénérés,  ils  n’ont 
pas  été  oubliés.  Les  législateurs  ont  jeté  un  regard  favorable 
sur  leur  sort...  Les  Acadiens  espèrent  que  vous  voudrez  bien, 
citoyen  Ministre,  jeter  un  coup  d’œil  sur  eux.  »  Le  citoyen 
ministre  le  fit,  comme  le  prouve  la  lettre  suivante  : 


240 


L’EXIL 


Paris,  15  fructidor,  an  Y  de  la  République, 
(1er  septembre  1797). 

Le  Ministre  de  l’Intérieur  aux  Administrateurs  des 
Départements. 

Une  classe  intéressante  de  citoyens,  répandue  sur  tous  les 
points  de  la  République,  créancière  de  la  bienfaisance  natio¬ 
nale  et  n’ayant  pas  reçu  depuis  la  fin  de  l’an  3  e  les  secours 
décidés  en  sa  faveur,  sollicite,  citoyens,  de  mon  administration 
chargée  de  leurs  intérêts  les  mesures  les  plus  promptes  et  les 
plus  efficaces  pour  mettre  un  terme  à  ces  retards.  Il  s’agit  des 
Acadiens  et  Canadiens,  réfugiés  en  France  à  la  paix  de  1763. 
Diverses  difficultés,  survenues  sur  le  mode  de  paiement  des 
secours  qui  leur  sont  dus,  en  ont  jusqu’à  ce  jour  différé  le  paie¬ 
ment  ;  ils  ont  pu  en  conserver  des  inquiétudes  sur  les  inten¬ 
tions  bienfaisantes  du  gouvernement  à  leur  égard.  Il  est  temps 
de  les  rassurer  sur  leur  sort.  Je  vais  donc  m’occuper  de  liquider 
tout  l’arriéré  des  secours  qui  leur  sont  dus... 

L’arriéré  devra  être  payé  par  moi  sur  des  fonds  spéciaux 
accordés  par  le  Corps  législatif  sur  la  demande  du  Directoire 
exécutif.  Quand  aux  sommes  ultérieurement  dues,  elles  seront 
acquittées  par  la  Trésorerie  nationale  conformément  à  la  loi  du 
17  vendémiaire  dernier...  Pour  que  le  Directoire  exécutif  puisse 
demander  au  Corps  Législatif  des  fonds...,  il  faut  que  le  mon¬ 
tant  exact  de  1  arriéré  soit  bien  connu...  Il  est  donc  nécessaire 
de  faire  en  quelque  sorte  un  appel  général  de  tous  ces  citoyens 
pour  les  inviter  à  faire  connaître  à  la  fois  leurs  noms,  leur  âge, 
leur  demeure  et  à  produire  des  certificats  du  dernier  paiement 
qui  leur  a  été  fait...  Je  confie  ce  soin  à  votre  zèle,  citoyens  ;  per¬ 
suadé  de  votre  empressement  à  concourir  de  tous  vos  moyens 
à  l’exécution  d’une  mesure  qui  a  pour  but  d’exercer  un  acte  de 
justice  et  de  secourir  l’infortune,  je  dois  compter  sur  votre 
prompt  succès...  Cette  opération  ne  doit  pas  traîner  en  longueur, 
attendu,  d  une  part,  l’urgence  des  besoins  des  Acadiens  et  Cana¬ 
diens...,  et,  d  autre  part,  les  retards  inévitables  auxquels  en¬ 
traîneront  la  liquidation  de  ces  secours  et  la  demande  des  fonds 
nécessaires  à  leur  acquit...  J’aime  à  croire  que...  dans  le  délai  de 
deux  mois  au  plus  tard,  vous  m’aurez  mis  à  même  de  m’occuper 
avec  utilité  des  intérêts  des  Acadiens  et  Canadiens. 

Salut  et  fraternité. 


François  (de  Neufchâteau). 

Le  2  nivôse  an  VI  (22  décembre  1797)  est  versé  un  acompte 
de  12.000  francs  et  le  26  thermidor  (13  août  1798)  est  ouvert 
un  ci  édit  de  900.000  à  titre  de  secours  aux  réfugiés  des  colo¬ 
nies. 


EN  FRANCE 


241 


La  loi  du  28  germinal  an  VII  (17  avril  1799)  attribue,  à 
compter  du  1er  vendémiaire  de  cette  année,  un  secours  men¬ 
suel  de  30  francs  aux  réfugiés  ou  déportés  des  colonies  des 
deux  sexes  âgés  de  plus  de  21  ans,  de  15  francs  aux  enfants 
au-dessous  de  12  ans,  de  20  francs  entre  12  et  20  ans,  sur  pro¬ 
duction  d  un  certificat  d  indigence  renouvelé  à  chaque  semes¬ 
tre.  Les  listes  seront  envoyées  tous  les  trois  mois.  Enfin,  une 
loi  du  9  floréal  an  VII  (28  avril  1799)  charge  le  Directoire 
exécutif  de  transmettre  au  Conseil  le  tableau  de  ceux  qui  ont 
droit  aux  secours.  On  le  voit  donc  bien,  le  Consultât  comme  le 
Directoire,  la  Convention  comme  la  Constituante  ne  cessèrent 
de  légiférer  en  faveur  des  Acadiens.  Qui  osera  dire  désormais 
que  la  France  fut  ingrate  envers  les  victimes  des  Anglais  ? 


Sources  et  autres  références. 

Arch.  Nat.  -  Colonies.  Acadie,  Clin,  vol.  VIII  et  IX,  Réfugiés. 

Arch.  Nat.  -  Finances.  Liasses  F15  3.492-3-4-5,  3.331b  (Charente- 
Infeneure)  3.352a  (Côtes-du-Nord,  Finistère),  3.355  (Loire- Inférieure), 
H^AÆ^he)’  3-35/b  (Pas-de-Calais),  3.360a  (Seine-Inférieure), 
3.433,  3.453  (Enquête  de  1822-1823),  3.492-3.495...  F4  1.248-1300  (1791- 
an  II),  F4  2.486  (1782  an  V). 

Coliect.  Baudoin,  F3**,  319-332. 

Arch.  Min.  afj.  étr.  —  Corr.  pol.  Espagne,  vol.  620,  p.  57  et  suiv 

Arch.  Canada.  —  Rapport  1905,  II,  227-230. 

Canada  Français.  —  Vol.  II  et  III. 

C.  Th.  Quoniam.  —  Les  Acadiens  réfugiés  à  Cherbourg  (Revue  de  Cher¬ 
bourg  et  de  Basse-Normandie,  avril,  mai,  juin  1907). 

Félix  Mourlot.  —  Les  Acadiens  en  Basse-Normandie.  Alençon,  1901. 


LAUVRIÊRE.  T,  II, 


16 


CHAPITRE  XXIII 


LES  GROUPES  ACADIENS  EN  FRANCE 

(1758-1823) 

Éphémères  «  Cadies  »  d’Europe. 


■q*  -r  ous  voici  à  la  fin  du  xvme  siècle.  Il  y  a  plus  de  quarante 
|  \  |  ans  qu’ont  débarqué  en  France  les  premiers  déportés 
^  acadiens  :  toutes  sortes  de  tentatives  d’établissement 
ont  été  conçues  et  entreprises  dans  la  métropole  comme  dans 
les  colonies  ;  sous  le  nouveau  régime  comme  sous  l’ancien,  en 
une  période  où  les  finances  de  la  France  furent  particulière¬ 
ment  éprouvées,  des  sommes  énormes  ont  été  dépensées  tant 
en  secours  et  pensions  qu’autrement.  Il  semble  bien  qu’après 
tant  de  guerres  et  de  révolutions,  la  France  du  xixe  siècle  va 
définitivement  confondre  avec  ses  autres  enfants  ces  enfants 
d’Acadiens  nés  sur  son  sol,  baptisés  dans  ses  églises,  instruits 
dans  ses  écoles,  enrôlés  dans  ses  flottes  et  dans  ses  armées. 
Or,  en  1822  et  1823,  oui,  68  ans  après  le  «  grand  dérange¬ 
ment  »,  le  gouvernement  de  la  Restauration  s’avise  encore  de 
faire  une  nouvelle,  et  croyons-nous,  une  dernière  enquête  sur 
les  Acadiens  restés  en  France.  Nous  en  verrons  le  résultat  en 
faisant  le  tour  des  ports  et  autres  lieux  que  certains  d’entre  eux 
habitent  depuis  plus  de  60  ans. 


I.  —  De  Dunkerque  au  Havre 

Pour  tirer  de  ce  tour  tout  le  parti  possible,  il  faudrait  de 
longs  loisirs  ;  il  faudrait  s’attarder  pendant  des  mois  dans  les 
principaux  centres  acadiens  et  y  dépouiller  les  archives  parois¬ 
siales,  municipales,  départementales  qui  abondent  en  ren- 


GROUPES  ACADIENS  EN  FRANCE  243 

seignements  sur  leur  compte.  Contentons-nous  de  glaner  ceux 
que  nous  offrent  d’autres  dépôts,  particulièrement  l’inépui¬ 
sable  fonds  des  Archives  nationales  où  nous  avons  déjà  tant 
puisé  pour  les  deux  chapitres  précédents. 

A  Dunkerque  le  23  mars  1759  arrivèrent  des  prisons  d’An¬ 
gleterre  53  officiers  des  troupes  de  T  Ile  Royale.  Il  y  eut  aussi 
des  habitants  :  car  le  Président  du  Conseil  de  la  Marine  recom¬ 
mande  au  commissaire  de  Boulogne,  le  4  mai,  d’employer  ces 
Acadiens  aux  travaux  du  port  et  le  5  septembre  de  leur  en¬ 
voyer  des  secours. 

Dès  le  mois  de  décembre  1759,  la  petite  vérole  sévit  parmi 
les  premiers  arrivés  à  Calais.  Le  13  mars  1761  débarquent  de 
Douvres  76  prisonniers  de  guerre,  et  le  4  septembre  d’autres 
encore.  Une  troisième  liste  de  prisonniers  est  envoyée  le  3  no¬ 
vembre  1764.  Enfin  le  13  octobre  1765  arrivent  de  Saint-Pierre 
et  Miquelon  «  par  la  voie  d’Angleterre  »  huit  familles  de  Beau- 
séjour  faisant  nombre  de  42  personnes.  Le  recensement  de 
1792  compte  11  Acadiens,  dont  quatre  marins  du  nom  d’Au- 
coin  ;  celui  de  l’an  VI  ajoute  quatre  Gotreau  et  celui  de 
l’an  VIII  (11  nivôse)  cite  deux  familles  :  Aucoin,  de  l’Ile  Saint- 
Jean,  sa  femme  et  quatre  enfants  ;  Hed,  du  Cap  de  Sable, 
avec  sa  femme  et  deux  enfants.  En  1812,  il  n’y  a  plus  qu’une 
demoiselle  Aucoin,  «  très  vieille  et  infirme  ». 

A  Boulogne,  dès  décembre  1758,  par  suite  du  mauvais 
temps  et  du  manque  de  vivres,  un  bateau  anglais  dut  débar¬ 
quer  180  habitants  de  l’ Ile  Saint-Jean  :  «  ce  manque  de  vivres  » 
en  dit  long  sur  l’état  des  victimes  de  Boscawen  déjà  si  éprou¬ 
vées  en  leur  île.  Sept  dépêches  successives  leur  assurent  des 
secours;  le  19  février  1761,  il  s’agit  du  paiement  de  leurs 
remèdes  à  l’hôpital  ;  mais,  le  11  août,  le  curé  et  les  échevins 
sont  avertis  qu’on  retirera  les  secours  à  ceux  qui  peuvent  se 
suffire,  afin  d’en  faire  bénéficier  d’autres  familles  pauvres 
récemment  arrivées  du  Canada.  Le  28  mars  1763,  ordre  est 
donné  à  M.  de  Nivernois  de  laisser  débarquer  à  Boulogne  ceux 
des  Acadiens  d’Angleterre  qui  le  désirent  ;  ces  malheureux, 
prisonniers  depuis  sept  ans,  voulaient  courir  toute  la  France 
en  quête  de  leurs  parents  et  amis  ;  on  dut  s’y  opposer,  en  leur 
promettant  une  autre  destination  au  printemps  (15  octo¬ 
bre  1763)  et  on  leur  donna  de  l’ouvrage  (2  déc.).  Après  avoir 
beaucoup  tergiversé,  certains  d’entre  eux,  en  1764,  se  déci- 


244 


L’EXIL 


dent  à  partir  pour  la  Guyane  ;  mais  l’un  d’eux,  Aucoin,  étant 
passé  à  Morlaix,  tous  veulent  s’y  rendre  et  de  là  à  Belle-Isle 
(5  avril  1765).  Peu  restèrent  ;  après  l’échec  du  Poitou,  14  reçoi¬ 
vent  encore  la  solde,  dont  sept  Gottreau  revenus  de  Châtelle- 
rault  en  1776  ;  en  1822,  ils  ne  sont  plus  que  quatre,  dont  deux 
Aucoin. 

Dieppe  ne  vit  guère  d’Acadiens.  Le  28  mars  1760,  un  paque¬ 
bot  anglais  amène  de  Plymouth  180  prisonniers  dont  8  offi¬ 
ciers  et  25  soldats  ;  le  6  juin,  les  Canadiens  passent  à  Roche- 
fort. 

Dès  le  début  de  1759,  le  Havre  dut  recevoir  des  Acadiens 
en  grand  nombre  ;  car  le  2  et  le  23  mars,  le  commissaire  de  la 
marine  envoie  les  listes  de  déportés  que  divers  navires  parle¬ 
mentaires  anglais  ont  amenés  d’Halifax,  de  l’Ile  Royale  et  de 
l’Ile  Samt- Jean  ;  et,  le  10  mars,  le  Président  du  Conseil  de  la 
Marine  recommande  de  procurer  aux  femmes  des  métiers  à 
étoffe  :  rien  n’empêche  les  hommes,  ajoute-t-il,  de  s’embarquer 
sur  les  frégates  et  les  corsaires,  puisqu’ils  ne  sont  pas  prison¬ 
niers  de  guerre;  le  11  mai,  il  conseille  de  les  employer  aux 
travaux  du  port,  avec  des  compatriotes  venus  de  Cherbourg 
(12  octobre).  En  juillet  1761,  quatre  navires  anglais  amènent 
de  Portsmouth  des  prisonniers  du  Canada  ;  il  en  arrive  encore 
le  1er  janvier  1762.  Les  réfugiés  de  Rouen,  comme  ceux  du 
Havre,  reçoivent  des  secours.  En  mai  1763,  certains  doivent 
s’embarquer  pour  la  Martinique  ;  en  octobre,  18  sont  partis 
pour  les  colonies.  L’un  d’eux,  Saunier,  établi  à  la  Louisiane, 
décrit  le  pays  et  ses  avantages  en  des  termes  tels  que  tous  les 
Acadiens  veulent  s’y  faire  transporter  aux  frais  du  Roi  ;  mais, 
cette  colonie  n’appartenant  plus  à  la  France,  on  se  propose  de 
bientôt  les  établir  ailleurs.  Le  recensement  de  1772  compte  au 
Havre  167  Acadiens  ;  certains  durent  passer  dans  le  Poitou. 
Le  11  novembre  1775,  ordre  de  payer,  si  la  réclamation  est 
juste,  dix  mois  de  solde  aux  assistés  du  Havre.  En  1788,  24  ont 
été  dûment  payés  jusqu’au  30  septembre  1787.  Les  recense¬ 
ments  de  1791  et  1792  signalent  59  Acadiens  dont  onze  en¬ 
fants  ;  beaucoup  de  femmes  sont  couturières.  En  1793  débar¬ 
quèrent  des  évacués  de  Saint-Pierre  et  Miquelon  ;  on  en 
comptait  122  en  1815.  En  l’an  II,  s’autorisant  du  mauvais 
texte  de  la  loi,  les  Acadiens  réclament  17  années  d’arrérages, 
soit  91.016  livres  ;  la  municipalité  appuie  leurs  nombreuses 


GROUPES  ACADIENS  EN  FRANCE  245 


pétitions,  vu  que  beaucoup  sont  pères  de  familles  et  valétu¬ 
dinaires  et  que  la  guerre,  qui  a  ruiné  le  commerce  maritime, 
les  laisse  sans  ouvrage  et  les  met  en  une  cruelle  situation  ; 
ordre  est  donné  de  payer  les  sommes  dues,  et  un  bon  à  payer 
est  signé  par  le  ministre  le  26  juin  1792.  Une  liste  du  17  vendé¬ 
miaire  an  VI  précise  les  renseignements  :  7  Laborde,  de  l’Ile 
Saint-Jean  ;  3  Lavergne,  7  Henry,  2  Doucet,  de  Port  Royal  ; 

2  Hébert,  4  Michel,  5  Doucet,  du  Cap  de  Sable  ;  3  Lalande, 
4  Saunier,  1  Godet,  de  Beauséjour  ;  3  Doucet,  du  Havre,  etc... 
Ici  encore,  en  cette  diversité  d’origine,  se  constate  le  désordre 
systématique  de  la  déportation  anglaise.  Le  5  fructidor  an  V, 
surviennent  107  réfugiés  de  Saint-Pierre  et  Miquelon.  Con¬ 
formément  à  la  Circulaire  de  François  de  Neufchâteau  (15  fruc¬ 
tidor,  an  V),  l’administration  départementale  transmet  des 
états  à  payer  : 

Pour  le  Havre  : 

4.161  francs  d’arriéré. 

1.828.60  pour  le  1er  semestre  an  V. 

1.818  pour  le  2e  semestre  an  V. 

7.807.60 

Pour  Rouen  : 

5.674,95  pour  le  1er  semestre  an  V. 

10.333,95  pour  le  2e  semestre  an  V. 

16.008,90 

Le  22-29  fructidor,  an  VII,  5.000  francs  sont  accordés  par 
le  Ministre  de  l’Intérieur  et  distribués  aux  réfugiés  des  colo¬ 
nies,  surtout  à  ceux  de  Saint-Pierre  et  Miquelon  (Gautrot, 
Boudrot,  Vigneau,  etc...)  ;  5.000  francs  sont  ordonnancés  le 
16  thermidor,  an  VI  —  5.000  le  1er  brumaire  an  VII,  — 
3.000  le  25  messidor  an  VI,  —  1.000  le  23  pluviôse  an  VIL 
Une  requête  du  11  brumaire  an  IX  n’en  réclame  pas  moins 
six  années  d’arrérages.  L’enquête  du  4  octobre  1822  signale 
une  veuve  Hébert,  née  Richard,  qui  a  4  enfants  et  gagne 
800  francs  ;  une  veuve  Briand,  née  Richard,  qui  a  6  enfants  et 
gagne  1.050  francs  ;  une  veuve  Bonart,  née  Le  Borgne,  qui  a 

3  enfants  et  gagne  800  francs.  Les  autres  Acadiens  ont  dû 
disparaître  ou  se  fondre  dans  la  population  havraise. 


246 


L’EXIL 


II.  —  Cherbourg 

C’est  à  Cherbourg  qu’arrivèrent,  semble-t-il,  les  premiers 
réfugiés  de  la  Nouvelle  France.  Ce  furent  d’abord,  fin  juin 
1758,  des  déportés  de  Boston  amenés,  «  dans  un  affreux  état 
de  nudité,  de  misère  et  de  maladie  »,  sur  un  bâtiment  où  ils 
manquaient  de  tout  ;  parmi  eux  se  trouvaient  un  ancien 
«  major  des  milices  de  la  rivière  Saint-Jean  »,  Joseph  Belle- 
fontaine,  dit  Beauséjour,  dont  les  troupes  anglaises  à  Sainte- 
Anne  avaient,  sous  ses  yeux,  assassiné  la  fille,  la  bru  et  trois 
petits-enfants.  Puis,  après  ces  victimes  de  Monckton,  vinrent 
fin  novembre  des  victimes  de  Boscawen  et  d’Amherst  brutale¬ 
ment  arrachées  à  l’ Ile  Boyale  et  à  file  Saint- Jean  ;  le  bateau 
anglais  qui  les  amena  à  Portsmouth  eut  bien  soin  de  rem¬ 
porter  leurs  coffres  remplis  d’effets  et  d’argent  ;  «  il  sera  bien 
difficile  de  faire  rendre  justice  »,  écrit  le  Président  du  Conseil 
de  la  Marine  (22  décembre).  Les  autres  déportés  n’étaient  pas 
mieux  pourvus  :  «  les  Anglais,  en  les  prenant,  écrit  le  commis¬ 
saire  de  la  Marine,  les  ont  pillés  et  dépouillés  de  tout,  de  telle 
sorte  qu’en  arrivant  ici,  ils  sont  sans  hardes  et  presque  nus... 
[Bien  que  privés  de  tous  papiers],  j’ai  remarqué  tant  de 
candeur  en  toutes  ces  personnes  que  je  crois  qu’on  peut  ajouter 
foi  à  tout  ce  qu’ils  déclarent  ».  Ainsi  dénués  de  tout,  ces  mal¬ 
heureux,  après  leurs  terribles  épreuves,  malgré  les  secours 
et  les  soins  qui  leur  furent  accordés,  moururent  en  grand 
nombre  :  à  partir  du  1«  décembre  1758,  il  n’est  guère  de  jour 
où  l’on  ne  relève  sur  les  registres  paroissiaux  des  décès  de  gens 
de  la  «  Cadie  ».  En  janvier  1759,  un  habitant  de  Cherbourg, 
Voisin-La  Hougue,  consigne  en  son  journal  :  «  Il  est  arrivé  en 
ce  port  environ  500  habitants  de  l’Acadie,  de  Louisbourg  et 
de  l’ lie  Saint- Jean.  » 

Ces  pauvres  réfugiés  ne  pouvaient,  certes,  arriver  en  un 
pire  endroit  ni  en  un  pire  moment  :  la  ville  venait  d’être 
dévastée  par  le  bombardement  de  la  flotte  anglaise.  Or,  par 
une  soi  te  de  parti-pris  odieux,  les  Anglais  s’acharnèrent  à 
débarquer  dans  cette  ville  ruinee  le  plus  grand  nombre  de 
leurs  victimes  d  Amérique  :  fin  mars  1759,  un  paquebot 
anglais  débarque  234  prisonniers,  dont  74  soldats  qui  sont 


GROUPES  ACADIENS  EN  FRANCE  247 


aussitôt  expédiés  à  Rochefort,  et  un  certain  nombre  d’habi¬ 
tants  bientôt  dirigés  sur  le  Havre.  Le  30  novembre  1759, 
2.000  livres  de  secours  sont  envoyées  pour  le  compte  de  familles 
de  l’ile  Royale.  La  petite  vérole  se  répand  parmi  eux.  Lors- 
qu’en  janvier  1760  arrivent  d’Halifax  147  nouveaux  déportés 
(cinq  sont  morts  en  mer),  le  ministre  de  la  marine  ordonne 
de  les  secourir  comme  les  autres  et  envoie,  à  cet  effet,  une 
première  provision  de  3.235  livres  pour  les  vêtir.  Les  2  mai, 
30  mai,  27  septembre,  nouveaux  secours.  N’empêche,  dit  avec 
quelque  exagération,  croyons-nous,  un  historien  de  la  ville, 
Yérusmor,  que  «  la  plupart  des  Acadiens  moururent  du  flux 
de  sang,  dès  qu’ils  furent  à  terre  ».  Il  en  naquit  également  : 
car  en  janvier  1760,  les  registres  paroissiaux  consignent  les 
baptêmes  de  sept  enfants  nés  en  mer  ou  «  dans  les  bois  de 
l’Acadie  »,  près  du  Cap  de  Sable.  Dans  ces  arrivages  se  trou¬ 
vaient  des  fugitifs  de  Port  Royal  et  de  Pobomcoup  livrés  par 
Prebble  à  la  vindicte  de  Lawrence,  et,  parmi  eux,  des  descen¬ 
dants  de  ce  Mius  d’Entremont  qu’en  1650  (plus  d’un  siècle 
plus  tôt)  Charles  de  Latour  avait  précisément  amené  en 
Acadie  de  ce  pays  même  de  Cherbourg.  Comme  Bellefontaine, 
ces  Mius  d’Entremont  furent  portés  sur  la  liste  permanente 
des  pensions  aux  officiers  de  plume  et  d’épée. 

Comme  en  1761  les  réfugiés  du  Canada  arrivaient  plus  nom¬ 
breux  encore  que  ceux  de  l’Acadie,  comme,  d’autre  part,  les 
ruineuses  improvisations  d’une  guerre  nullement  préparée 
vidaient  le  trésor,  il  fallut  restreindre  les  secours  aux  Acadiens  ; 
d’où  requête  de  la  municipalité  de  Cherbourg.  «  L’intention 
du  Roi,  répond  Choiseul  (28  septembre  1761)  , n’est  pas  de  les 
priver  de  secours,  mais  de  diminuer  les  dépenses.  Si  les  habi¬ 
tants  ne  trouvent  pas  de  ressources  par  le  travail,  Sa  Majesté 
fera  continuer  la  subsistance  ».  Or,  le  chômage  sévissait  à 
Cherbourg  comme  dans  tous  les  ports  bloqués  par  les  Anglais  ; 
d’où,  nouvelle  requête  de  la  municipalité  (20  novembre). 
«  Ils  continuent  de  languir  dans  la  misère  la  plus  effrayante. 
Chargés  de  dettes  et  sans  aucune  ressource  pour  subsister, 
nous  avons  la  douleur  de  les  voir  périr  de  faim  sans  pouvoir 
leur  procurer  aucun  soulagement,  nos  malheurs  nous  ayant 
mis  nous-mêmes  dans  le  besoin.  Nous  supplions  Votre  Gran¬ 
deur  de  tendre  une  main  favorable  à  ces  infortunés  :  rien  n’est 
plus  digne  de  votre  charité  et  de  votre  compassion.  »  Dès 


248 


L’EXIL 


le  30  novembre,  Choiseul  répond  :  «  Sa  Majesté,  informée  de 
leur  triste  situation,  a  bien  voulu  continuer  les  secours  sans 
aucune  diminution.  J’en  ai  envoyé  l’ordre  sur  le  champ  ». 
Le  18  août  1762,  nouvelle  mention  de  secours.  Il  y  a  à  Caen, 
dans  les  archives  départementales  du  Calvados,  plus  de 
280  pièces  concernant  les  seuls  Acadiens  de  Cherbourg  de  1763 
à  1789.  Quoi  qu’on  ait  pu  dire  des  malheurs  de  ces  réfugiés 
de  Cherbourg,  on  voit  qu’ils  ne  furent  nullement  abandonnés. 
Jamais,  de  parti-pris,  la  France  ne  sacrifia  les  Acadiens  pas 
plus  sous  l’ancien  régime  que  sous  le  nouveau,  pas  plus  à 
Cherbourg  qu’ailleurs  :  l’abandon  des  malheureux  ne  fut  jamais 
conforme  à  ses  antiques  traditions  généreuses. 

«  Profitant  de  cette  misère,  un  émissaire  anglais  qui  contre¬ 
fait  le  marchand  [Charles  Robin,  de  Jersey,  sans  doute] 
cherche  à  débaucher  les  familles  acadiennes  en  leur  promet¬ 
tant  un  sort  heureux  en  Acadie  [pêcheurs  sur  les  côtes  du 
Golfe  Saint-Laurent]  et  en  leur  assurant  qu’on  leur  enver¬ 
rait  des  prêtres  irlandais  »  (13  février  1763).  En  effet  ;  ici 
comme  ailleurs,  maintenant  qu’ils  étaient  dépouillés  de  tout, 
on  voulait  bien  reprendre  ce  bétail  humain  bon  à  exploiter  : 
c  était  de  la  main-d  œuvre  au  rabais.  Les  Acadiens  préférè¬ 
rent  s’engager  pour  Saint-Pierre  et  Miquelon. 

En  octobre  1763,  nouvel  arrivage  d’Acadiens  ;  c’étaient, 
sans  doute,  des  prisonniers  d’Angleterre  enfin  libérés.  D’où 
qu’ils  vinssent,  à  Cherbourg  comme  ailleurs,  ces  gens  du 
Nord  manifestaient  la  plus  grande  répugnance  à  s’embar¬ 
quer  pour  la  Guyane.  29  semblent  s’y  décider  le  1 1  mars,  puis 
refusent. 

*  11  ne  faut  Pas  user  de  contrainte  pour  obliger  les  Acadiens 
à  passer  à  Cayenne,  écrit  le  ministre  au  commissaire  de  la  ma¬ 
rine,  mais  seulement  les  y  engager  en  leur  en  montrant  les  avan¬ 
tages.  U  n  y  a  qu  à  laisser  tranquilles  les  44  qui  sont  d’extrac¬ 
tion  noble  :  les  d’Entremont,  les  Bellefontaine,  les  Landry...  Il 
faut  en  user  de  même  avec  les  26  autres  qui  ont  une  répugnance 
absolue  pour  Cayenne.  On  voudrait  pouvoir  les  envoyer  à 
Miquelon  comme  ils  le  désirent  ;  mais  il  n’y  a  plus  de  places 
On  peut  permettre  de  se  rendre  à  Saint-Malo  à  ceux  qui  y  ont 
des  parents,  n 


3 


Fort  embarrassé,  Choiseul  s’avise  de  demander  à  l’inten¬ 
dant  de  Caen  quelles  ressources  sa  généralité  peut  bien  offrir 


249 


GROUPES  ACADIENS  EN  FRANCE 

aux  Acadiens  ;  après  consultation  de  ses  subdélégués,  celui- 
ci  répond  que,  faute  de  manufactures  et  par  suite  du  chômage 
général  en  cette  fin  de  guerre,  il  ne  voyait  d’autres  emplois 
pour  les  Acadiens  que  des  travaux  de  voirie  rétribués  d’une 
façon  équitable  ou  des  concessions  de  terre,  particulièrement 
sur  le  domaine  de  Boullonmorange  dans  le  Cotentin.  Mais 
ce  projet  ne  réussit  pas  mieux  que  celui  de  la  forêt  de  Brix 
près  de  Cherbourg  ni  que  celui  de  la  forêt  de  la  Roquette  près 
de  Saint-Sauveur-le-Vicomte.  Restait  Saint-Pierre  et  Mique¬ 
lon  :  il  est  probable  que,  parmi  cette  population  de  pêcheurs 
acadiens,  beaucoup  s’embarquèrent  pour  la  pêche  au  Grand 
Banc  ;  le  3  septembre  1763,  un  négociant  de  Cherbourg  s’offre 
à  transporter  100  d  entre  eux  à  Saint  Pierre  ;  puis,  comme  il 
renonce,  deux  autres  prennent  sa  place...  Les  listes  suivantes 
nous  montrent  des  Landry,  des  Bellefontaine,  des  Entremont, 
des  Gallerne,  allant  au  Petit  Nord  de  Terre-Neuve  pratiquer 
la  pêche  à  la  morue. 

Le  10  janvier  1767,  «  les  Acadiens  des  nobles  familles  de 
Mius  d  Entremont  et  de  Saint-Etienne  de  la  Tour  »  adressent 
un  placet  au  duc  de  Praslin  :  ils  demandent  «  pour  cause  de 
maladies  et  infirmités  continuelles  »  le  rétablissement  de  la 
double  solde  qui  leur  était  accordée  (6  sols  de  subsistance,  plus 
6  sols  du  Roi)  à  défaut  d’un  «  honnête  établissement  »  à  Saint- 
Pierre  et  Miquelon  ou  de  pensions  régulières  comme  celles  de 
leurs  parents  de  Rochefort.  Le  13  mars,  à  l’appui  de  cette 
requête,  le  commissaire  de  la  marine  transmet  trois  rôles  signés 
par  le  commissaire  des  classes  et  par  un  médecin  de  la  ville. 
Le  premier  rôle  contient  huit  noms  :  celui  du  major  Joseph 
Bellefontaine  et  de  sa  femme,  grabataires,  âgés  de  71  et  de 
61  ans,  de  leur  fils  Michel,  également  ancien  officier  des  Milices 
de  la  rivière  Saint-Jean,  et  d’un  autre  vieil  officier  de  60  ans. 
Le  deuxième  rôle  contient  les  noms  de  61  Acadiens,  hommes, 
femmes  et  enfants,  qui  se  considèrent  comme  d’extraction 
noble  :  des  Mius  d’Entremont,  des  Melanson,  des  Molaison, 
des  Landry,  des  Boudrot,  des  Granger,  des  Thibeaudau,  des 
Poirier  ;  douze  sont  grabataires  et  deux  infirmes  ;  les  hommes 
valides  vont  à  la  pêche  soit  à  Terre-Neuve,  soit  aux  environs 
de  Cherbourg,  ou  sont  charpentiers  de  la  marine.  —  Le 
troisième  rôle  contient  16  noms  d’infirmes  et  de  grabataires  ; 
outre  les  précédents,  ceux  de  Hébert,  Haché,  Chesnaye,  Chias- 


250 


L’EXIL 


son,  Caissie,  Viger,  Pottier,  Langlois.  Le  commissaire  de  la 
marine  demande  des  pensions  de  150  à  400  livres,  s’élevant  à 
1.500  livres  pour  le  premier  groupe  ;  15.000  pour  le  second  ; 
2.600  pour  le  troisième  ;  soit,  en  tout,  19.200  livres.  Il  n’y  a 
pas  lieu  de  s’étonner  que  la  proportion  des  malades  fût  plus 
forte  à  Cherbourg  qu’ailleurs  :  la  plupart  des  réfugiés  prove¬ 
naient  des  parties  de  l’Acadie  où  les  victimes  des  Anglais 
avaient  été  les  plus  éprouvées  :  le  Cap  de  Sable  et  l’ Ile  Saint- 
Jean  ;  et  l’on  sait  en  quel  état  de  ruine  le  bombardemt 
anglais  avait  réduit  le  grand  port  du  Cotentin.  N’empêche 
que,  lorsque  la  municipalité  prit  parti  contre  un  Acadien, 
Charlit,  qu’on  voulait  priver  de  son  logement  (28  avril  1770),  le 
subdélégué  de  Valognes  prit,  au  contraire,  nettement  sa 
défense.  «  Il  serait  à  désirer  que  vous  eussiez  fait  attention  à  ce 
que  mérite  l’un  de  ces  expatriés  par  la  violence  des  ennemis  de 
l’État  qui,  pour  vivre  lui  et  sa  famille,  n’a  d’autres  ressources 
que  son  travail  et  son  industrie.  L’humanité  ne  doit-elle  pas 
lui  tendre  la  main  ?  »  Voilà  un  langage  qui  ne  ressemble  guère, 
il  faut  l’avouer,  à  celui  des  puritains  de  Nouvelle  Angleterre  en 
pareil  cas. 

Lorsqu’en  1773  fut  organisé  l’établissement  du  Poitou, 
9.981  livres  furent  destinées  à  202  Acadiens  de  Cherbourg  ; 
(le  rapport  de  1772  en  comptait  en  tout  222).  11  en  partit  pour 
la  Rochelle  120  le  16  octobre  et  43  en  avril  ;  il  n’en  resta  que  68 
parmi  les  moins  valides  ;  trois  se  fixèrent  à  Granville.  Leur 
nombre  s’accrut  par  le  fait  des  mariages  et  des  naissances  ; 
ainsi,  ils  étaient  83  en  1777  et  113  en  1778  ;  ce  qui  fit  dire  à 
Necker  :  «  Passe  encore  de  payer  la  solde  aux  vieux  Acadiens 
infirmes  ;  mais,  si  on  la  donne  aussi  à  leurs  descendants 
valides,  ce  sera  pour  l’État  une  charge  perpétuelle  ».  Une 
trentaine,  de  16  à  40  ans,  étaient  dans  ce  dernier  cas  ;  on  leur 
supprima  la  solde.  Elle  fut  continuée  aux  autres,  ainsi  qu’il 
appert  de  deux  documents  convoquant  les  bénéficiaires,  l’un 
le  dimanche  14  mars  1775  à  l’auberge  de  la  Barque  ;  l’autre 
le  12  décembre  1777  à  l’Hôtel  de  Ville.  En  1776,  les  secours 
s’élevaient  à  8.361  livres. 

Pendant  la  guerre  de  l’Indépendance,  il  y  eut  des  irrégula¬ 
rités  qu’aggrava  la  ruine  du  commerce  maritime.  Dumouriez, 
alors  commandant  du  port,  intervint  en  faveur  des  victimes  ; 
aux  rôles  envoyés  le  18  avril  1778  sont  ajoutés  ces  mots  : 


251 


GROUPES  ACADIENS  EN  FRANCE 

*  La  Justice  et  l’Humanité  les  ont  dictés.  Rien  de  plus  tou- 
chant  que  1  état  de  cette  classe  infortunée  contre  laquelle  le 
malheur  semble  vouloir  épuiser  sa  rigueur.  En  proie  à  tout  ce 
que  la  misère  a  d  horrible,  ces  braves  gens  n’en  conservent  pas 
moins  la  droiture  et  la  bonne  foi  ;  et  leurs  moeurs  n’en  sont  pas 
moins  pures.  »  «  Ces  observations  intéressantes,  répond  le  sub¬ 
délégué  de  Yalognes  (21  avril),  prouvent  bien  la  sensibilité  de 
votre  âme.  J  en  ferai  1  usage  que  méritent  les  motifs  qui  les  ont 
inspirées.  Je  suis  convaincu  qu’elles  feront  impression  sur  le 
cœur  de  M.  1  Intendant,  et  je  provoquerai  autant  qu’il  sera  en 
moi  sa  bienfaisance.  » 

Faute  de  lessources  disponibles,  le  ministre  d’Ormesson  et 
son  successeur  M.  de  Calonne  autorisèrent,  avons-nous  dit, 
les  intendants  de  Caen,  Esmangart  et  Feydeau,  à  prélever  les 
secours  nécessaires  sur  les  fonds  libres  de  la  capitation  :  ils  y 
consentirent  provisoirement,  malgré  l’irrégularité  du  procédé  : 
car  ces  fonds  étaient  destinés  au  dégrèvement  des  taillables 
de  la  région  ;  or,  la  solde  des  Acadiens  relevait  du  Trésor 
public  et  non  de  la  généralité  de  Basse  Normandie.  Aussi 
l’Assemblée  provinciale,  encore  plus  rigoureuse  en  1787  et  en 
1788,  n  accorda-t-elle  que  la  moitié  de  la  somme  demandée  et 
que  pour  l’année  1789.  A  vrai  dire,  les  Entremont  et  les  Belle- 
fontaine,  irrégulièrement  payés,  reçurent  en  1783  les  arré¬ 
rages  de  cinq  années,  soit  1.404  livres.  N’oublions  pas  qu’à 
cette  époque,  on  faisait  de  grosses  dépenses  en  Bretagne  pour 
le  transfert  de  1.500  Acadiens  en  Louisiane  ;  peut-être  des 
réfugiés  de  Cherbourg  se  joignirent-ils  à  cette  émigration.  En 
tout  cas,  bien  qu’en  novembre  1778  quarante  habitants  de 
Saint-Pierre  et  Miquelon  fussent  venus  échouer  sur  les  côtes 
de  Cherbourg,  57  Acadiens  constituant  13  familles  (des 
Entremont,  des  Landry,  des  Gallerne,  des  Granger)  deman¬ 
dèrent  d’y  retourner  dès  la  paix  de  1783  ;  mais  il  leur  fut 
répondu  en  1785  que,  File  étant  déjà  surpeuplée,  ils  n’y  pou¬ 
vaient  aller  que  comme  compagnons  et  non  comme  habitants. 

Nous  avons  vu  que  ce  fut  de  Cherbourg  que  partit,  dès 
l’aube  de  la  Révolution,  le  nouveau  mouvement  de  svmpathie 
en  faveur  des  Acadiens  :  en  1790  la  Société  des  Amis  de  la 
Constitution,  en  1793  le  représentant  du  peuple  Garnier  de 
Saintes  intervinrent  pour  le  rétablissement  de  leurs  pensions 
qui,  à  dire  vrai,  furent  un  peu  lentes  à  venir  ;  elles  furent 
payées  en  l’an  III.  Nous  retrouvons  dans  la  liste  de  1792  les 


252 


L’EXIL 


noms  de  59  Acadiens  :  les  Mius  d’Entremont,  Vigier,  Molai- 
son,  Bertrand,  du  Cap  de  Sable  ;  les  Granger,  Landry,  Melan- 
çon,  de  Port  Royal  ;  les  Gallerne,  des  Mines  ;  les  Lamoureux, 
de  l’ Ile  Saint-Jean  ;  des  Hébert,  des  Henry,  etc...  Si  d’aucuns 
sont  âgés,  d’autres  sont  nés  en  France  :  tous  sont  admis  à  la 
pension.  Le  8  floréal,  an  V,  l’administrateur  du  département 
de  la  Manche  demande  50.000  livres  pour  le  paiement  de 
12  mois  échus  en  ventôse  dernier  :  il  en  reçoit  12.000  le  30  prai¬ 
rial.  Le  26  germinal  an  VI,  l’administrateur  demande  le 
transfert  des  réfugiés  vers  l’intérieur,  tant  par  suite  du  manque 
de  vivres  qu’à  cause  de  l’arrivée  de  renforts  en  vue  d’une 
expédition  contre  l’Angleterre.  Le  9  prairial  an  VI,  requête  des 
Acadiens  dans  le  style  du  temps,  adressée  au  citoyen  Merlin 
(de  Douai),  membre  du  Directoire  exécutif,  «  à  son  âme  juste 
et  républicaine  ».  Le  28  vendémiaire  an  VI,  on  ne  compte  plus 
que  33  Acadiens  à  Cherbourg...  Le  19  vendémiaire  an  VII, 
l’administrateur  de  la  Manche  sollicite  18.180  livres  d’arriéré  ; 
il  est  vrai  qu’on  assimile  aux  Acadiens  les  Miquelonais  dissé¬ 
minés  un  peu  partout  :  Avranches,  Granville,  Genest,  etc... 
Le  22  fructidor  an  VII,  le  maire  de  Cherbourg  et  le  préfet  de 
la  Manche  recommandent  une  pétition  de  16  Acadiens  de 
Cherbourg  ;  ils  se  plaignent  de  n’avoir  rien  touché  depuis 
cinq  ans,  alors  que  la  vie  est  si  chère  et  qu’ils  n’ont  plus 
d’appui,  leurs  enfants  étant  «  au  service  de  la  patrie  »  ;  ce  sont 
des  vieillards  nés  en  Acadie  ;  J.  B.  Lamoureux,  77  ans  ;  Hélène 
Vigé,  76  ans  ;  Grégoire  Landry,  75  ;  Jean  Landry,  75  ;  Anne 
Moleyson,  70  ;  Jean  Melanson,  71  ;  Marie  Bertrand,  70  ;  Marie 
d’Entremont,  68  ;  Madeleine  d’Entremont.  66  ;  Jean  Gagé,  65  ; 
Pierre  Landry,  63.  Le  3  frimaire  an  X,  le  préfet  réclame 
2.000  francs  de  secours  promis.  Enfin  l’enquête  du  26  mars 
1823  ne  signale  plus  à  Cherbourg  que  le  marin  Auguste  d’En¬ 
tremont  infirme  et  la  veuve  Lamoureux,  avec  des  Miquelo¬ 
nais  à  Avranches  (Groult,  Ballois),  à  Vains  (Jean  Dupont), 
etc... 


III.  —  Saint-Malo,  Saint-Servan  et  environs 

L’embouchure  de  la  Rance,  avec  Saint-Malo,  Saint- 
Servan  et  la  région  voisine,  fut  un  grand  centre  acadien.  Dès 


GROUPES  ACADIENS  EN  FRANCE  253 

le  début  de  novembre  1758  arrivent  à  Saint-Malo  et  à  Cancale 
deux  parlementaires  anglais  amenant  217  habitants  de  l’Ile 
Royale  et  de  U  Ile  Saint- Jean.  Le  ministre  ordonne  qu’on  leur 
paie  six  sols  par  jour,  comme  à  Rochefort.  On  les  installe  pro¬ 
visoirement  dans  des  baraquements  au  pied  de  la  falaise,  au 
parc  des  Corbières,  dans  la  ferme  du  Chemin  Laurent,  au 
quartier  de  la  Roulais.  Ils  ont  tant  souffert  qu’en  janvier  1759, 
42  meurent  à  1  hôpital  de  Saint-Servan  ;  d’autres  sont  soignés 
à  1  hôpital  de  Saint-Malo.  Le  16  mars  arrivent  140  autres 
victimes  de  Boscawen,  25  étant  mortes  en  route.  Le  Rr  ay^ 
sur  deux  paquebots,  45  autres  déportés  de  l’Ile  Royale,  dont 
132  soldats  qui  sont  aussitôt  transférés  à  Rochefort  ;  le 
20  avril,  encore  211,  dont  120  soldats.  Bref,  le  30  avril,  il  y  a 
1.102  habitants  de  l’Ile  Royale  et  de  l’Ile  Saint- Jean,  auxquels 
on  donne  des  secours.  A  eux  se  joignent  d’autres  Acadiens 
venus  des  différents  ports  de  mer.  Il  faudra  tous  les  secourir 
là  comme  ailleurs,  prescrit  le  ministre  ;  et  ses  lettres  du 
8  décembre  1759,  du  2  mai  1760,  du  30  janvier  1761  font  allu¬ 
sion  à  ces  secours  ;  il  s’en  rapporte,  du  reste,  aux  bons  soins 
du  commissaire  de  la  marine. 

Ce  fut  à  Saint-Malo  qu’en  1762  s’organisa  l’audacieuse 
expédition  du  chevalier  de  Ternav  qui  devait  reprendre 
Terre-Neuve.  Ce  fut  encore  à  Saint-Malo  que  Bougainville 
arma  pour  les  îles  Malouines  et  embarqua  50  à  70  Acadiens, 
dont  il  appréciait  les  qualités  physiques  et  morales  autant 
qu’il  plaignait  leur  infortune.  En  1763  et  1764,  ordre  est  donné 
de  transférer  à  Rochefort  les  29  Acadiens  qui  désirent  aller 
à  Cayenne.  En  1765,  l’abbé  Le  Loutre  fait  passer  à  Belle-Isle 
celles  des  familles  acadiennes  qui  étaient  originaires  de  la 
Rivière  aux  Canards;  en  1772,  six  familles  de  Saint-Malo 
(Giroire,  Daigue,  Gautrot,  Boutrot,  Guillon)  s’inscrivent  pour 
aller  en  Limousin  créer  des  métairies  sur  le  domaine  de  M.  de 
Saint-Victour.  A  cette  date,  Saint-Malo  et  Saint-Servan 
comptaient  1.712  Acadiens.  L’abbé  de  l’Isle-Dieu,  vicaire 
apostolique  du  Canada,  faisait  instruire  au  collège  de  cette 
dernière  ville  quatre  jeunes  Acadiens  ;  le  ministre  leur  main¬ 
tint  la  subsistance  (4  avril  1767).  «  Tous  les  quatre  devinrent 
prêtres,  Pierre  Bourg  et  Isaac  Hébert  restèrent  en  France  ; 
mais  les  deux  autres,  J.  B.  Brault  et  Mathurin  Bourg,  «  après 
avoir  étudié  la  philosophie  à  Paris  »  chez  les  Spiritains,  furent 


254 


L’EXIL 


ordonnés  prêtres  à  Québec  en  1772,  et  le  dernier,  descendant 
du  premier  notaire  des  Mines,  fut  envoyé  en  mission  dans  la 
Baie  des  Chaleurs  où  nous  le  retrouverons. 

Naturellement,  nombre  d’Acadiens  de  cette  région  se  dissé¬ 
minèrent  dans  les  différents  établissements  coloniaux  de  la 
métropole  et  des  colonies  ;  en  cette  région  d’armement  pour 
la  pêche,  beaucoup  surtout  se  rendirent  à  Saint-Pierre  et 
Miquelon  ;  il  en  revint,  du  reste,  dès  1765  ;  le  5  décembre  1767 
la  goélette  la  Créole  en  ramena  un  certain  nombre.  En  mars 
1772,  un  Philippe  Robin  cherche  à  les  entraîner  au  Nouveau 
Brunswick  pour  exploiter  leur  habileté  à  la  pêche  ;  le  ministre 
intervient.  En  1776,  il  ne  reste  plus  que  130  à  140  Acadiens 
à  Saint-Malo  et  400  à  500  à  Saint-Servan  et  dans  le  voisinage. 
Passés  du  ministère  de  la  Marine  au  ministère  des  Finances 
(1er  octobre  1773),  ils  ne  reçoivent  plus  comme  les  autres 
Acadiens  que  3  sols  par  jour  depuis  le  31  décembre  1774  ; 
de  là,  nombre  de  plaintes  et  de  mémoires.  Le  6  février  1776,  le 
ministre  recommande  au  Contrôleur  général  ces  gens  qui  ont 
tout  sacrifié  à  leur  religion  et  à  leur  roi  ;  le  29  avril,  le  roi  veut 
bien  les  comprendre  dans  les  fonds  disponibles.  En  1793, 
120  furent  renvoyés  «  aux  frais  du  roi  »  aux  Iles  Saint-Pierre 
et  Miquelon  rendues  à  la  France. 

Dès  la  fin  de  la  guerre  de  l’Indépendance  américaine,  en 
février  1784,  les  Acadiens  de  Saint-Malo,  égarés  par  d’étran¬ 
ges  illusions,  font  remettre  au  ministre  de  la  marine  par  deux 
de  leurs  délégués  un  placet  qui  contient  les  mots  suivants  : 

«  D’une  voix  unanime  et  d’un  commun  accord,  les  Acadiens 
se  sont  décidés  pour  Boston  •  ils  acceptent  la  proposition  [?] 
qui  leur  est  faite  d’y  aller  demeurer...  Un  autre  motif  leur  fait 
désirer  d’y  être  transportés.  Les  Anglais  s’étant  rendus  les 
maîtres  de  l’Acadie,  tous  les  Acadiens  furent  dispersés  et  ex¬ 
posés  à  la  fureur  de  l’ennemi.  Ceux  à  qui  la  faiblesse  de  l’âge 
ne  permit  pas  de  s’y  dérober  restèrent  aux  mains  de  leurs  vain¬ 
queurs  et  par  eux  emmenés  à  Boston  où  ils  ont  été  élevés  et 
instruits  selon  les  rites  de  la  secte  anglaise.  Quel  sujet  éternel 
de  reconnaissance  pour  les  suppliants  de  se  voir  rendus  à  leurs 
enfants,  réunis  à  leurs  neveux  î  Les  familles  incertaines  de  leur 
sort  béniraient  à  jamais  la  main  bienfaisante  qui  leur  aurait 
procuré  cet  avantage  :  la  fermeté  et  l’attachement  dont  ils  ont 
toujours  donné  des  marques  pour  leur  religion,  le  libre  exercice 
qu’ils  en  feraient  sous  les  yeux  de  leurs  alliés,  de  leurs  descen¬ 
dants  et  de  leurs  compatriotes  rappelleraient  ceux-ci  du  sein 


GROUPES  ACADIENS  EN  FRANCE  255 

de  l’erreur  et  les  détermineraient  infailliblement  à  l’abandonner 
pour  embrasser  et  suivre  la  foi  de  leurs  ayeux.  » 

Le  maréchal  de  Castries,  qui  ne  semblait  pas  entretenir  de 
moindres  illusions  sur  l’état  d’esprit  yankee  que  ses  ignorants 
protégés,  écrivit  au  Contrôleur  général  :  <<  Vous  voudrez  bien 
me  faire  connaître  leur  nombre  et  prendre  de  plus  grands  ren¬ 
seignements  sur  l’objet  de  cette  émigration  ».  Le  Contrôleur 
se  contenta  de  convier  chez  lui  les  députés  acadiens  et  de  leur 
annoncer  qu’il  verrait  ce  qu’il  y  aurait  à  faire  lorsque  on 
aurait  essayé  les  établissements  en  Corse.  Fort  heureusement, 
semble-t-il,  les  choses  en  restèrent  là. 

On  trouva  plus  sage  de  diriger  vers  la  Louisiane  les  Acadiens 
de  Saint-Malo  comme  ceux  de  Nantes.  Le  2  juillet  1785,  le 
Ministre  de  la  Marine  est  informé  que  le  Consul  d’Espagne  a 
frété  à  Saint-Malo  un  bâtiment  pour  le  transport  de  familles 
acadiennes  en  Louisiane  :  il  enjoint  au  commissaire  de  ne  pas 
s’opposer  à  ce  départ  ;  ordre  est  même  donné  de  payer  150  li¬ 
vres  de  gratification  à  un  Mius  d’Entremont  qui  s’y  rend. 
On  sait  que  le  paiement  des  soldes  et  arrérages  en  vue  de  ce 
départ  coûta  au  Trésor  pour  le  seul  département  de  Saint- 
Malo  (28  janvier  1784)  la  somme  de  119.119  livres  8  sols.  Tous 
les  individus  valides  étaient  partis,  il  ne  resta  plus  dans  la 
région  que  227  personnes  (appartenant  à  110  familles) 

«  n  ayant  de  capacité  pour  aucun  emploi,  beaucoup  de  veuves 
sans  ressources  et  de  familles  dans  le  besoin  ».  En  automne 
1785,  les  Acadiens  demandent  la  solde  des  6  derniers  mois 
de  1784  (6.214  livres),  celle  de  1785  (12.428  livres)  et  la  con¬ 
tinuation  jusqu’à  leur  décès  ;  soit  18.642  livres  pour  un  an  et 
demi,  et  une  subvention  annuelle  de  12.428  livres.  En  1788, 
60  Acadiens  de  Saint-Malo  et  de  la  région  reçurent  3.240  li¬ 
vres  ;  les  survivants  reçurent  1.458  pour  le  premier  semestre 
de  1789.  Il  y  avait,  en  outre,  à  Rennes  deux  servantes  acadien¬ 
nes  qui  recevaient  109  livres. 

Vint  la  Révolution.  Les  lois  républicaines  déterminèrent 
plusieurs  recensements  :  ceux  de  1791  et  1792  révèlent  les 
noms  d’environ  303  réfugiés  venus  dès  1758  d’Acadie,  de  Louis- 
bourg  et  de  l’ Ile  Saint-Jean  :  Bourque,  Daigle,  Aucoin,  Sire, 
Quessy,  Vincent,  Melançon,  Doucet,  Hébert,  Brossard, 
Robicheau,  Bourg,  Brau,  Henry,  Haché,  Godet,  Landry, 


256 


L'EXIL 


Douairon,  Dugas,  etc...  170  habitent  Saint-Servan,  75  Saint- 
Malo,  28  Pleurtuit,  27  Saint-Enogat  et  3  Rennes.  En  adres 
sant  l’un  de  ces  rôles, 

«  Le  département  de  l’Ille  et  Vilaine...  sollicite  le  paiement 
des  six  derniers  mois  de  1792  et  les  six  premiers  mois  de  1793  de 
la  solde  qui  a  été  accordée  en  exécution  de  l’article  II  de  la  loi 
du  25  février  1791  [à  tous  ceux  des  Acadiens  et  Canadiens  qui 
en  jouissent  ou  en  ont  déjà  joui].  La  loi  du  9  mai  1792  autorisant 
le  ministre  de  l’Intérieur  à  pourvoir  sur  les  fonds  du  Trésor 
public  au  paiement  de  la  solde  accordée  aux  Acadiens  et  Cana¬ 
diens,  on  propose  au  Ministre  d’autoriser  la  trésorerie  nationale 
à  faire  verser  dans  la  caisse  du  département  de  l’Ille  et  Vilaine 
les  fonds  nécessaires  pour  acquitter  ce  qui  est  dû  aux  Acadiens 
dans  l’étendue  de  ce  département.  » 

Ces  fonds  n’étant  pas  venus,  dit  une  pétition  du  24  avril 
1793,  ils  manquent  de  tout,  même  de  crédit,  et  ne  vivent  que 
de  charité.  Rix-sept  de  Saint-Malo  réclament  2.980  livres, 
une  vingtaine  de  Saint-Servan  réclament  aussi.  Le  14  pluviôse 
an  III,  le  représentant  du  peuple,  Boursault,  décida,  avons- 
nous  vu,  que  la  somme  de  6.321  livres  14  sols  serait  distribuée 
aux  Canadiens  et  Acadiens  de  Port-Malo,  et  un  état  de 
409  livres  4  sols  est  dressé  pour  le  troisième  de  l’an  IV  en 
faveur  de  20  Acadiens  de  Port-Malo.  En  1793,  l’évacuation 
de  Saint-Pierre  et  Miquelon  jeta  encore  sur  le  pavé  de  Saint- 
Servan  nombre  de  Miquelonais  ;  ils  étaient  136  en  1815.  Par 
suite  de  la  stagnation  des  affaires  et  de  la  pénurie  du  trésor, 
trente  familles  de  Saint-Servan  se  trouvent  l’an  VII  (12  mes¬ 
sidor)  réduites  au  chômage  et  ainsi  à  une  misère  affreuse.  La 
période  révolutionnaire  fut  donc  particulièrement  dure  en  cette 
région  où  sévissait,  en  outre,  la  guerre  civile.  La  Restauration 
apporta  quelques  soulagements  :  en  1816  partirent  pour  leurs 
pêcheries  309  Miquelonais.  L’enquête  de  1823  ne  signale  plus  à 
Saint-Servan  qu’une  dame  Clément,  née  Mirande,  qui  a  six 
enfants,  une  femme  Cormier  qui  en  a  deux,  une  femme  Gau¬ 
tier  qui  en  a  deux  aussi  ;  une  veuve  Guilbeaud,  née  Melançon, 
une  Le  Borgne,  une  Mirande,  une  veuve  Sire,  un  Sire,  marin  ; 
ces  derniers  survivants  reçoivent  encore  des  secours  qui  vont 
de  50  à  100  francs. 

La  région  de  Dinan  n’était  séparée  de  celle  de  Saint-Malo 
que  par  le  récent  artifice  d’une  division  départementale  ; 


GROUPES  ACADIENS  EN  FRANCE  257 


mais  les  Acadiens  de  l’embouchure  de  la  Rance  essaimèrent 
aussi  sur  ses  bords  et  au  delà.  Le  Directoire  du  département 
des  Côtes-du-Nord  envoie  le  31  juillet  1782  l’état  des  Aca¬ 
diens  et  Canadiens  du  district  de  Dinan  qui  ont  droit  de  béné¬ 
ficier  de  la  solde  conformément  à  la  loi  du  25  février  1791, 
c’est-à-dire  sexagénaires,  pères  et  mères  de  famille,  veufs  et 
veuves,  enfants  de  moins  de  20  ans.  Ils  sont  66  nés  en  Acadie, 
à  Louisbourg,  à  Saint-Pierre  ou  en  Bretagne  et  domiciliés 
à  Dinan,  à  Plouër,  à  Pleudihen,  à  Tréméreuc  ;  ce  sont  des 
Bourque,  Aucoin,  Daigle,  Pitre,  Petipas,  Boudrot,  Thériot, 
Landry,  Hébert,  Giroir.  Quelques-uns  n’ont  rien  reçu  depuis 
1784  ou  1778  ou  même  depuis  1773.  Des  7.603  livres  qui  leur 
sont  dues  d’après  la  nouvelle  loi,  ils  n’en  reçoivent  que 
1.500  en  l’an  II  :  car  les  uns  n’ont  rien  touché  et  les  autres 
qu’un  an.  Le  28  floréal  an  II,  le  représentant  du  peuple,  Le 
Carpentier,  intervient  en  leur  faveur  au  nom  de  «  l’humanité 
et  de  la  justice  ».  En  l’an  VI,  des  16  Acadiens  de  Pleudihen, 
sept  se  plaignent  de  n’avoir  rien  reçu  depuis  le  1er  vendé¬ 
miaire  an  III,  4  de  Dinan  et  3  de  Tréméreuc  depuis  le  15  ther¬ 
midor  an  IV  ;  les  10  de  Plouër  ont  été  payé*  jusqu’au  3  fri¬ 
maire  an  VI. 

A  l’autre  bout  du  département,  Lannion  fut,  pendant  la 
Révolution,  un  assez  important  refuge  de  Miquelonais.  Le 
26  nivôse  an  V,  ils  reçurent  de  Port-Brieuc  1584  livres.  Le 
15  ventôse  an  VII,  29  réclament  des  secours.  L’enquête  de 
1822  relève  à  Lannion  un  ménage  Mirande  qui  a  quatre 
enfants  et  à  Pleudihen  une  vieille  fileuse  Aucoin  qui  reçoit 
90  francs. 


IV.  —  Morlaix,  Brest  et  le  Morbihan. 

Morlaix  dut  surtout  à  l’abbé  Le  Loutre  son  importance 
au  point  de  vue  acadien.  Il  y  était  né  en  1709.  Ancien  élève 
des  Spiritains,  prêtre  des  missions  étrangères,  il  avait  séjourné 
près  de  20  ans  en  Acadie  (1737-1755)  où  il  exerça  une  grande 
influence.  Missionnaire  des  Micmacs,  il  tenta,  avons-nous  vu, 
d’organiser  autour  de  Beauséjour  une  Acadie  française  ;  mais 
la  lâche  capitulation  de  Vergor  l’obligea  à  s’enfuir  à  Mira- 
michi.  Pris  en  mer  par  les  Anglais  qui  le  détestaient,  il  resta 


LAUVRIÈRE.  T.  II. 


17 


258 


L’EXît 


huit  ans  leur  prisonnier  à  Portsmouth,  à  Plymouth  et  à 
Jersey  malgré  toutes  les  interventions  du  gouvernement 
français.  Il  jouissait  d’une  grande  faveur  auprès  de  Choiseul 
qui  l’employa  pour  l’organisation  de  ses  établissements,  sur¬ 
tout  celui  de  Belle- Isle,  et  qui  lui  donna  une  pension  de  600, 
puis  de  1.200  livres,  en  attendant  l’octroi  d’un  bénéfice  de 
de  3.000.  En  décembre  1772,  il  mourut  subitement  à  Nantes, 
alors  qu’il  préparait  l’établissement  acadien  en  Corse. 

Au  début  de  1759  arrivèrent  des  troupes  de  Louisbourg  ; 
puis,  en  septembre,  des  troupes  du  Canada  :  131  officiers  et 
soldats,  avec  33  femmes  et  enfants  de  Montréal.  En  mai  1763 
survinrent  384  prisonniers  acadiens,  arrachés  aux  bagnes 
anglais  ;  on  les  logea  dans  les  casernes  et  la  municipalité 
décida  (23  septembre)  que  les  enfants  seraient  instruits  gratui¬ 
tement  ;  ce  dont  Choiseul  remercia  le  maire.  Par  contre, 
l’année  suivante,  le  logement  ayant  été  supprimé,  le  roi 
intervint  (23  septembre  1764)  ;  on  remboursa  les  Acadiens, 
d’où  félicitations  nouvelles  (24  nov.  1765).  Pas  plus  à  Morlaix 
qu’ailleurs,  Cayenne  n’eut  de  séduction  pour  ces  réfugiés.  Le 
roi  eut  beau  promettre  (5  juillet  1764),  outre  sa  protection 
spéciale,  une  gratification  de  50  livres  par  famille  de  3  per¬ 
sonnes,  des  égards  particuliers  au  cours  du  passage  gratuit, 
deux  ans  de  vivres,  autant  de  terres  qu’on  en  pourrait  culti¬ 
ver  et  tous  les  outils  nécessaires  ;  rien  n’y  fit  :  24  familles 
hésitèrent,  puis  renoncèrent.  Il  fallut  donc  les  diriger  vers 
Belle- lsle,  ce  à  quoi  s’employa,  avons-nous  vu,  avec  autant 
de  zèle  que  de  succès,  l’abbé  Le  Loutre  ;  il  compléta  à  Saint- 
Malo  le  nombre  requis  de  78  familles.  Celles  qui  restèrent  à 
Morlaix  demandèrent  en  décembre  1766  des  landes  en  Bre¬ 
tagne  et  en  septembre  1775  des  terres  du  roi  ;  requêtes  vaines. 
En  1772,  Morlaix  ne  comptait  plus  que  166  Acadiens.  En  1779, 
ils  se  plaignent  de  ne  plus  recevoir  la  solde  de  3  sous.  Mais  la 
grande  liquidation  louisianaise  donna  aux  80  survivants 
4.325  livres  en  1784,  8.650  en  1785,  et  leur  promit  une  sub¬ 
vention  annuelle  de  2.025  livres.  En  1786,  42  demandent, 
comme  à  Saint-Malo,  le  passage  aux  États-Unis.  Vergennes 
le  leur  accorde  (7  juillet)  ;  et,  des  37  qui  restent,  16  demandent 
la  paye  de  6  sols  et  21  la  paye  de  3  sols.  Ces  37  reçurent  1.998 
livres  en  1788  et  972  le  semestre  suivant. 

Comme  partout,  la  loi  mal  étudiée  de  1791  fit  surgir  à 


6  R  ©  U  P  E  S  ACADIE  X  S  EN  FRANCE  25$ 

Morlaix  des  demandes  de  soldes  de  la  part  d’Acadiens  qui 
depuis  nombre  d  années  s’en  passaient  :  67  s’inscrivent  sur  la 
liste,  8  Dupis-Granger,  8  Leblanc-Héber,  7  Levron-Richard, 
6  Tério,  5  Leblanc,  4  Héber-Leblanc,  4  Richard,  3  Daigre, 
Prince,  Granger,  etc...  La  plupart,  nés  en  Acadie,  en  Angle¬ 
terre,  en  Bretagne,  sont  venus  en  1763  et  sont  ouvriers  ou 
marins  ;  les  femmes  sont  couturières  ou  lingères. 

Un  état  du  24  ventôse  an  VI  réclame  8.049  livres  pour 
/O  Acadiens  du  département  du  Finistère.  Or,  Brest,  malgré 
son  importance  militaire,  bien  qu'il  eût  reçu  le  3  décem¬ 
bre  1760  le  piteux  Vaudreuil  et  les  principaux  officiers  du 
Canada,  ne  compta  jamais  beaucoup  d’Acadiens.  Il  n’y  en 
avait  en  1785  que  9  qui  reçurent  657  livres  de  soldes  et  arré¬ 
rages  et  8  en  1788  et  1789  qui  en  reçurent  648.  Mais  en  1792 
vinrent  des  réfugiés  de  Saint-Pierre  et  Miquelon  («  Le  peu  que 
nous  avions  sauvé,  disent-ils,  nous  avons  été  obligés  de  le 
vendre  à  vil  prix  pour  nous  garantir  de  la  misère  »,  23  germi¬ 
nal  an  IV)  ;  si  bien  que  les  listes  de  1793  et  de  l’an  VIII 
(21  ventôse)  proposent  pour  la  solde  32  Acadiens  de  Brest  : 
Hébert,  Richard,  Le  Blanc,  Doucet,  Thériot,  Thibodo,  Daigre, 
etc...  en  même  temps  que  deux  nombreuses  familles  de  Con¬ 
carneau  revenues  de  Belle-Isle,  10  Melançon  et  6  Granger, 
et  deux  Granger,  de  Quimper.  En  1816  partirent  de  Brest 
235  Miquelonais,  dont,  sans  doute,  ceux  de  Lannion.  Enfin 
l’enquête  de  1822  ne  mentionne  plus  d’Acadiens  à  Brest,  mais 
33  à  Morlaix  ;  une  Cormier  avec  sept  enfants,  un  Leblanc  et 
une  Hébert  avec  quatre,  deux  autres  Hébert  avec  trois  enfants 
chacun,  deux  Richard,  une  Thériot,  etc... 

La  région  du  Morbihan  ne  prit  d’importance  pour  les 
Acadiens  que  par  suite  de  l’établissement  de  Belle-Isle.  Il  y 
vint  bien,  à  Port-Louis  en  1768,  nombre  d’Acadiens  parmi  les 
réfugiés  de  Saint-Pierre  et  Miquelon  ;  mais  la  plupart,  ne  pou¬ 
vant  subsister  avec  les  six  sols  par  jour,  demandèrent  de 
rejoindre  leurs  familles  dans  les  différentes  provinces  et  y 
furent  autorisés  (24  février).  Il  est  vrai  qu’en  octobre  1778 
vinrent  s’ajouter  d’autres  victimes  des  Anglais  :  les  nouveaux 
évacués  de  Saint-Pierre  et  Miquelon  ;  mais  combien  restèrent  ? 
A  Lorient,  26,  de  six  familles  différentes,  reçurent  en  1784 
(2e  semestre)  711  livres;  en  1785,  1.423  livres;  en  1788  huit 
reçurent  552  livres  et  en  1789  (1er  Sem.)  216.  A  Vannes,  les 


260 


L’EXIL 


neuf  membres  d’une  famille  Granger,  chassés  de  Belle- Isle 
par  un  incendie,  reçurent  de  même  leur  solde  :  738  livres 
en  1784  et  1785.  Mais,  à  cette  même  date,  de  219  Acadiens 
(42  familles)  de  Belle-Isle,  dix-sept  seulement  étaient  admis  à 
la  solde  ;  d’où  930  livres  en  1785  ;  et  encore  l’intendant  de 
Bretagne  n’en  estimait  que  10  besogneux  ;  huit  reçurent 
216  livres  en  1789  (1er  semestre).  Or,  d’après  la  stupide  loi 
de  1791,  outre  une  centaine  d’autres  Acadiens,  plus  de  200  Aca¬ 
diens  de  Belle-Isle  avaient  droit  à  des  secours,  alors  que,  pres¬ 
que  tous  laboureurs,  ils  s’étaient  créé  sur  leurs  terres  des 
moyens  d’existence.  Le  rôle  du  24  août  1793  n’en  a  pas  moins 
un  certain  intérêt.  Le  district  de  Hennebon  compte  à  Lorient 
46  Acadiens,  à  Port-Louis  2  :  des  Aché,  Daigre,  Granger,  Le 
Blanc,  Thiriot,  Thibaudeau,  Melançon  ;  le  district  de  Van¬ 
nes  12  :  Granger,  Daigre,  Richard  ;  le  district  d’Auray  234, 
dont  11  Thériot  à  Auray,  8  Trahan  à  Locmariaquer,  5  Trahan 
à  Quiberon.  Des  210  Acadiens  de  Belle-Isle,  104  habitent 
Bangor,  58  Palais,  28  Sauzon,  et  20  Locmaria  ;  ils  s’appellent 
Daigre,  Thibaudau,  Thériot,  Boudrot,  Landry,  Granger,  Le 
Blanc,  Richard,  Trahan,  Gautro,  Arsenau  ;  ils  sont  presque 
tous  originaires  de  la  Rivière-aux-Canards  ;  leurs  familles 
sont  nombreuses.  L’enquête  du  15  novembre  1822,  négligeant 
Belle-Isle,  signale  à  Port-Louis  des  Cormier  (capitaine),  des 
Richard  (chirurgien),  des  Vigneau  (capitaine),  des  Chiasson, 
des  Le  Blanc  ;  à  Lorient,  des  Groult  et  des  Sire  ;  les  familles 
comptent  5,  6  et  7  enfants. 

V.  —  Nantes. 

Nantes  ne  prit  d’importance  pour  les  Acadiens  qu’après 
l’affaire  Pérusse.  Auparavant,  en  1772,  il  n’y  en  avait  que 
sept  ;  c’étaient,  sans  doute,  de  ces  Acadiens  qui,  revenus  de 
la  Martinique  à  Concarneau  et  à  l’île  de  Batz,  avaient  été  le 
24  avril  1768  autorisés  à  s’établir  à  Nantes.  178  évacués  de 
Saint-Pierre  et  Miquelon  en  1778  furent  débarqués  à  Nantes. 
Mais,  après  l’échec  du  Poitou,  les  1.400  à  1.500  Acadiens, 
transférés  en  cette  ville,  y  formaient,  selon  l’expression  de 
Necker,  comme  «  un  corps  de  nation  ».  «  La  Finance  »  leur 
continuait  leur  solde,  en  attendant  qu’ils  fussent  transportés 
en  Louisiane  aux  frais  de  l’Espagne,  qui  devait  également 


GROUPES  ACADIENS  EN  FRANCE  261 

leur  continuer  cette  solde  pendant  deux  ans.  Les  affaires 
traînèrent;  la  guerre  de  l’Indépendance  survint;  ce  ne  fut 
qu’en  1795  que  se  produisit  l’exode  de  1.244  Acadiens  de 
Nantes  (sur  1.434),  auxquels  se  joignirent  environ  250  autres 
de  Bretagne  (embarqués  à  Lorient  et  à  Saint-Malo),  soit  en 
tout  plus  de  1.600.  Le  gouvernement  avait  eu  à  cœur  de 
régler,  avant  leur  départ,  leurs  soldes,  leurs  arrérages  et  même 
leurs  dettes  privées  :  il  en  résulta  pour  la  seule  ville  de  Nantes 
et  pour  la  seule  année  de  1784  une  dépense  de  près  de 
300.000  livres,  et  pour  la  Bretagne  entière,  de  1776  à  1787, 
l’énorme  somme  de  791.282  livres.  Or,  dans  la  région  de 
Nantes,  il  restait  encore  en  1785  une  centaine  d’ Acadiens 
pourvus  d’emploi  et  190  vieillards,  femmes  et  enfants  incapa¬ 
bles  de  se  suffire.  Ces  282  Acadiens  reçurent  15.439  livres 
pour  le  1er  semestre  de  1784  et  30.879  pour  l’année  1785. 
Il  est  dit  le  22  mars  que  18  ne  peuvent  se  passer  de  la  solde  de 
six  sols  (au  lieu  de  trois),  mais  que  onze  accepteraient  en 
échange  des  lettres  de  maîtrise  et  de  petits  emplois.  Ces  der¬ 
niers  durent  avoir  en  partie  gain  de  cause  :  car  il  n’est  versé 
en  1788  que  864  livres  à  six  Acadiens  ;  mais,  au  1er  juillet  1789, 
378  à  quatorze. 

Vinrent  alors  les  confuses  lois  républicaines  qui  font  surgir 
tant  de  solliciteurs  qu’en  mai  1792  l’administrateur  du  dépar¬ 
tement  de  la  Loire- Inférieure  ne  trouva  rien  de  mieux  que  de 
classer  les  quémandeurs  en  trois  classes  :  1°  —  91  «  vrais  Aca¬ 
diens  non  établis  avec  des  Françaises,  dont  34  nés  en  Acadie 
et  lieux  voisins.  »  Un  entrepreneur,  Henri,  trouve  le  moyen 
d’organiser  en  un  syndicat  (déjà  !)  ce  petit  monde  d’Acadiens  ; 
ils  s’appellent  Boudrot,  Giroir,  Bourg,  Leblanc,  Aucoin, 
Dupuy,  Landry,  Daigre,  Poirier,  Oranger,  Dugas,  Melanson, 
Trahan,  Leblanc  ;  ils  sont  presque  tous  marins,  journaliers  ou 
domestiques  ;  2°  —  137  descendants,  parents  ou  alliés  d’Aca¬ 
diens  nés  Vincent,  Trahan,  Gaudet,  Dugas,  Haché,  Aucoin, 
Boudrot  ;  3°  —  22  autres,  apparentés  ou  alliés  à  des  Acadiens  ; 
soit  en  tout  250.  De  ces  Acadiens,  20  habitent  Paimbœuf  : 
des  Granger,  Trahan  et  Poirier.  Le  16  nivôse  de  l’an  VII,  les 
plus  malheureux  d’entre  eux,  des  vieillards,  des  infirmes,  des 
veuves  ou  des  orphelins  dont  les  maris  ou  pères  sont  «  morts 
au  service  de  la  République  »,  se  plaignent  de  n’avoir  rien 
reçu  depuis  le  7  messidor  an  III,  alors  que  la  guerre  a  «  dé- 


262  L’EXIL 

rangé  les  affaires  commerciales  ».  L’année  suivante,  22  nivôse 
an  VIII,  surgissent  97  réfugiés  de  Saint-Pierre  et  Miquelon, 
dont  41  ont  droit  aux  secours  conformes  à  la  loi  du  28  germi¬ 
nal  an  VII  ;  leurs  demandes  sont,  le  26  thermidor,  appuyées 
par  les  Membres  du  Corps  législatif  de  la  Loire- Inférieure  : 
«  de  pauvres  veuves  languissent  dans  la  plus  affreuse  misère, 
surtout  en  ce  département  où  l’anéantissement  du  commerce 
maritime  et  les  désastres  accumulés  du  chef-lieu  (guerre  civile) 
ont  porté  la  misère  au  dernier  degré  ».  «  Je  vais  m’occuper  de 
cette  classe  intéressante  de  citoyens,  écrit  dès  le  11  fructidor 
le  Ministre  de  l’ Intérieur,  et  mettre  sous  peu  un  terme  à  leurs 
souffrances  ».  Le  17  frimaire  an  IX,  recommandation  du 
ministre  de  la  marine  au  ministre  de  l’intérieur  en  faveur  de 
ces  «  infortunés  Acadiens  réduits  à  une  misère  extrême  :  ils 
ont  des  droits  incontestables  à  la  bienfaisance  nationale.  » 
Suit,  entre  autres,  une  liste  de  seize  veuves  ;  elie  montre  que, 
profitant  ou  non  des  dispenses  demandées,  les  Acadiens  se 
mariaient  surtout  entre  eux  :  Molaison,  née  Orangé  ;  Vin¬ 
cent,  née  Trahan  ;  Renaud,  née  Poirier  ;  Aucoin,  née  Leblanc  ; 
Blanchard,  née  Grangé  ;  Baudrot,  née  Dugas  ;  Clavé,  née 
Trahan  ;  Daigre,  née  Thériot  ;  Dupuy,  née  Aucoin  ;  Melançon 
née  Grangé  ;  Moyse,  née  Bourg,  etc...  Un  recensement  de 
décembre  1815  compte  à  Nantes  106  Miquelonais  dont  nombre 
d’Acadiens. 

Enfin,  l’enquête  de  1822  montre  :  1°  à  Nantes,  un  capi¬ 
taine  de  Marine,  Coste,  mari  d’une  Cormier  (huit  enfants)  ; 
un  Poirier,  patron  de  gabare  (femme  et  2  enfants)  ;  un  Mi- 
rande,  préposé  aux  douanes  ;  une  Hébert,  veuve  d’un  capi¬ 
taine  au  cabotage  ;  une  veuve  Leblanc  (2  enfants)  qui  tient 
une  école  maternelle  ;  une  veuve  Rousselle,  née  Aucoin, 
fileuse  ;  une  veuve  Barra,  née  Leblanc  (quatre  enfants)  sans 
ressources  ;  une  veuve  Clavet,  née  Trahan  (sans  ressources)  ; 
trois  sœurs  Boudrot  (sans  ressources)  ;  une  veuve  Chevrel,  née 
Molaison  (2  enfants)  ;  une  dame  Pacaud,  née  Granger  (quatre 
enfants)  ;  une  dame  Tibodeau  (huit  enfants)  ;  etc...  ;  2°  à 
Paimbœuf,  une  Pacaud,  née  Granger  ;  une  Trahan  ;  une 
Granger  ;  une  veuve  Archer,  née  Trahan.  Ce  grand  nombre  de 
veuves  s’explique  par  le  fait  que  beaucoup  de  maris,  étant 
marins,  avaient  «  péri  en  mer  ». 


GROUPES  ACADIENS  EN  FRANCE  263 


VI.  —  Rochefort  et  la  Rochelle 

L’Aunis  est  une  importante  région  pour  les  Acadiens  C’est 
à  Rochefort  qu’on  rassembla  officiers  et  soldats  revenus 
d’Amérique  après  la  perte  de  l’ Ile  Royale  et  du  Canada  ;  ainsi 
s’explique  que  nombre  d’officiers  pensionnés  se  fixèrent  en 
cette  ville  ou  dans  la  région,  au  lieu  d’aller  à  Tours  et  à  Loches 
qui  leur  furent  assignés.  «  La  plus  grande  partie  de  ces  familles 
étant  dans  le  pays  d’Aunis,  dit  un  mémoire  du  23  mars  1774, 
il  conviendra  de  faire  à  l’avenir  le  fonds  de  49.838  livres  à 
Rochefort,  sauf  aux  autres  ports  à  s’entendre  avec  ce  der¬ 
nier.  »  C’est  également  à  Rochefort  que,  sur  ordre  du  roi 
(9  mars  1765),  on  constitua  un  dépôt  des  archives  de  l’Amé¬ 
rique  septentrionale  (en  particulier  l’état-civil)  dont  la  garde 
fut  confiée  au  sieur  Haran,  écrivain  de  la  marine.  Bien  qu’une 
partie  de  ces  documents  fût  transférée  plus  tard  (après  hésita¬ 
tion  en  1776)  au  Ministère  de  la  Marine,  alors  à  Versailles,  les 
archives  de  Rochefort  n’en  restent  pas  moins  l’un  des  plus 
importants  dépôts  pour  l’Acadie  comme  pour  le  Canada  et  la 
Louisiane  :  on  y  compte  1.091  volumes  de  manuscrits  et  un 
nombre  considérable  de  documents  divers.  Enfin,  Rochefort 
fut  le  port  où  l’on  organisa  l’expédition  de  Guyane  et  d’où, 
par  conséquent,  partirent  pour  Cayenne  le  plus  grand  nombre 
de  colons,  acadiens  ou  autres. 

Dès  octobre  1758  et  l’année  suivante  arrivèrent  donc  nom¬ 
bre  d’officiers  et  de  soldats  de  Louisbourg  et  en  1760  et  1761 
ceux  du  Canada  :  15  listes  étaient  annoncées  dès  le  27  décem¬ 
bre  et  de  lamentables  envois  arrivaient  toujours.  Il  n’y  avait 
pas  que  des  militaires  :  le  11  décembre  1758,  le  ministre  or¬ 
donne  de  payer  12  sols  par  jour  aux  religieuses  de  l’ Ile 
Saint-Jean  et  le  9  octobre  de  donner  des  secours  aux  habitants 
de  nie  Royale  ;  les  uns  et  les  autres  réfugiés  à  La  Rochelle. 
Un  habitant  s’étant  plaint,  le  Ministre  insiste  Sur  l’urgence 
de  ces  secours  (4  mai  1759).  Le  2  août  1759  arrivent  encore 
d’autres  réfugiés  de  l’ Ile  Royale;  le  12  août  1760,  parmi 
les  110  prisonniers,  9  familles  pour  lesquelles  l’abbé  Maillard 
a  capitulé  ;  c’étaient  ces  malheureux  évadés  de  l’Acadie 
française  et  de  l’île  Saint-Jean  qui  fuyaient  à  travers  les  bois 


264 


L’EXIL 


vers  Québec  déjà  pris.  En  janvier  1761,  il  en  est  signalé  d’au¬ 
tres  venant  de  Ristigouche.  Bref,  en  mars  1765,  il  y  avait  déjà 
à  la  Rochelle  et  à  Rochefort  367  habitants,  tant  du  Canada 
que  de  l’Acadie,  de  l’ Ile  Royale  et  de  l’Ile  Saint- Jean  ;  ils 
recevaient  la  subsistance  ;  par  pitié,  on  porta  la  solde  des 
enfants  à  12  sols  en  1768.  Deux  recensements  comptent,  l’un 
du  8  janvier  1770,  149  réfugiés  à  la  solde  ;  l’autre  du  20  mars, 
99,  pour  la  plupart  Acadiens  ;  les  uns  sont  revenus  de  Cayenne, 
de  la  Martinique  ou  de  Saint-Domingue  en  1765  et  1766  ;  les 
autres,  de  Miquelon  en  1767,  1768  et  1769  ;  les  enfants  sont 
nés  un  peu  partout  ;  ainsi,  sur  cinq  petits  Thériau  d’une  même 
famille,  l’aîné  est  né  en  Acadie,  trois  autres  à  Miquelon  et  le 
dernier  à  la  Rochelle.  Le  15  mai  1772,  une  «  liste  des  familles 
acadiennes  qui  attendent  une  destination  »  précise  que  67 
sont  au  rôle  de  Rochefort  et  34  au  rôle  de  la  Rochelle  ;  elle 
ajoute  :  «  Fort  peu  sont  dans  le  cas  de  pouvoir  être  émigrés 
sans  inconvénient...  ;  plusieurs  d’entre  eux  seraient  plus  à 
charge  du  roi  en  quelque  lieu  qu’on  les  transporte.  »  En  1778, 
après  la  prise  de  Saint-Pierre  et  Miquelon.  (70  nouveaux 
déportés  à  la  Rochelle,  45  à  Rochefort),  on  décida  de  les  ras¬ 
sembler  tous  à  la  Rochelle  pour  des  raisons  d’économie  : 
décision  qui  ne  fut  pas  mise  à  exécution.  Dès  le  traité  de  Ver¬ 
sailles,  120  Miquelonais  de  La  Rochelle  retournèrent  à  leurs 
pêcheries. 

Après  la  Révolution,  le  recensement  de  1792  .conforme  à  la 
loi  du  25  février  1791,  ne  compte  plus  à  la  Rochelle  que  sept 
Sire,  et  à  Rochefort  que  des  Gautier  et  un  Foucher,  de  Beau- 
séjour,  un  Granger  et  un  Bourgeois,  de  Beaubassin.  Où  étaient 
passés  les  autres  ?  à  Saint-Pierre  et  Miquelon  sans  doute  ; 
car,  le  16  brumaire  an  III,  un  état  des  réfugiés  amenés  de  ces 
îles  sous  pavillon  anglais  cite  des  Dugas,  des  Vigneau,  des 
Le  Blanc,  et  un  recensement  de  1815  en  compte  à  la  Ro¬ 
chelle  71.  Une  requête  du  25  prairial  an  IV  déclare  que  «  la 
détresse  est  à  son  comble  »,  alors  que  «  les  enfants  se  sont 
dévoués  et  embarqués  au  service  de  la  République  ».  «  Nous  lan¬ 
guissons  dans  la  plus  affreuse  misère,  répètent-ils  le  5  ther¬ 
midor  an  V  ;  depuis  dix  mois,  nous  n’avons  rien  reçu  des 
secours  promis  par  la  loi  ».  Le  25  ventôse  an  VII,  les  déportés 
de  Saint-Pierre  et  Miquelon  sollicitent  <<  quelques  secours  qui 
puissent  diminuer  les  horreurs  de  leur  misère  »  ;  la  municipa- 


GROUPES  ACADIENS  EN  FRANCE  265 


lité  appuie  leur  requête,  en  les  déclarant  «  recommandables 
par  leur  patriotisme  et  toutes  les  qualités  qui  caractérisent  le 
bon  citoyen.  »  Enfin  un  état  du  17  brumaire  an  VII  attribue 
des  secours  à  environ  130  Acadiens  et  Canadiens  domiciliés 
à  la  Rochelle,  à  Rochefort,  à  Saintes  et  à  Saint-Jean-d’Angely. 
[En  1816  repartent  pour  leurs  pêcheries  125  Miquelonais  de 
la  région]. 

A  cette  malheureuse  plèbe  se  trouvaient  mêlés  en  une 
commune  misère  les  ci-devants  ou  filles  de  ci-devants  jadis 
officiers  ou  fonctionnaires  de  la  Nouvelle  France  ;  car  l’en¬ 
quête  de  1822  et  de  1823  compte  :  1°  —  à  la  Rochelle,  20  fa¬ 
milles  miquelonaises  et  8  canadiennes,  dont  une  femme 
Basset,  née  Cormier,  une  femme  Briant,  née  Boisramé,  une 
femme  Hébert,  deux  familles  Vignaud,  qui  ont  chacune  quatre 
enfants  et  reçoivent  100  francs  à  chaque  distribution  ;  2°  —  à 
Rochefort,  14  familles  miquelonaises  et  5  canadiennes,  dont 
deux  Brodot,  une  Rodrigue  et  une  Vigneau  ;  3°  —  à  Saint- 
Jean-d’Angely,  deux  Dangeac  et  deux  Duchambon  ;  4°  —  à 
Saintes,  deux  Dangeac,  une  Leneuf  de  Boisneuf  et  une  Sire. 
«  Tous  ces  réfugiés,  dit  le  Préfet,  sont  dans  un  état  d’infortune 
qui  leur  mérite  la  continuation  des  secours  qu’ils  reçoivent.  » 
Les  deux  Dangeac,  de  Saintes,  sont  recueillies  chez  une  bien¬ 
faitrice  ;  celles  de  Saint-Jean  d’Angely,  «  fort  gênées  »,  habitent 
avec  les  deux  Duchambon  dans  une  petite  maison.  Ces  Dan¬ 
geac  méritaient  d’autant  plus  de  sympathie  que  leur  père, 
officier  du  Canada,  était  devenu  un  excellent  gouverneur  de 
Saint-Pierre  et  Miquelon,  honnête  et  humain,  habile  et 
ferme. 

Parmi  les  réfugiés  de  l’Ile  Royale  à  Rochefort  se  trouvait 
un  forgeron  de  Louisbourg  du  nom  de  Martin,  originaire  de 
Vence,  près  de  Nice  ;  il  fut  sergent  des  compagnies  franches 
pendant  le  siège  de  1758  ;  gendarme  à  Rochefort,  il  envoya 
son  fils  Pierre  (né  à  Louisbourg  le  29  janvier  1752)  suivre  les 
cours  d’hydrographie  de  la  ville.  Celui-ci  s’engagea  bientôt 
comme  mousse  pour  dix-huit  mois,  fut  nommé  aide-pilote 
en  1769,  puis  pilote  ;  il  perdit  l’œil  gauche  à  la  bataille  d’Oues- 
sant,  se  distingua  sous  le  comte  d’Estaing  aux  Antilles  et 
sous  le  chevalier  de  Boufïlers  au  Sénégal,  reçut  la  croix  de 
Saint-Louis  ;  il  fut  promu  lieutenant  de  frégate,  puis  lieute¬ 
nant  de  vaisseau  en  1788.  Fidèle  au  service  de  la  République, 


266 


L’EXIL 


il  se  signale  bientôt  comme  réorganisateur  de  la  marine  à 
Toulon  qu’alors  éprouvaient  durement  la  guerre  civile  et  les 
attaques  anglaises,  puis  comme  stratège  habile  dans  les  eaux 
du  Golfe  Jouan.  Vice-amiral  estimé  de  l’Empereur,  il  finit 
sa  carrière  comme  préfet  maritime  de  Rochefort  ;  le  comte 
Pierre  Martin  meurt  en  1820  anobli  par  le  gouvernement  de 
la  Restauration.  Sa  fille  épousa  le  futur  amiral  Comte  Pouget 
qui  a  raconté  son  histoire. 


VII.  —  Bordeaux  et  autres  lieux. 

La  bibliothèque  municipale  de  Bordeaux  possède  l’un  des 
plus  importants  fonds  acadiens  ;  plus  de  200  lettres  et  près  de 
100  mémoires  ou  circulaires  concernant  les  établissements  en 
France  ;  c’est  le  dossier  du  commissaire  de  la  marine  Lemoyne 
qui  de  1766  à  1774  fut  chargé  d’organiser  ces  établissements. 
La  ville  de  Bordeaux  eut,  toutefois,  peu  d’importance  pour 
les  Acadiens,  bien  qu’en  1760  on  y  eût  encore  organisé  le 
ravitaillement  du  Canada.  Le  20  mars  1759,  il  est  pourtant 
fait  mention  des  secours  à  fournir  aux  habitants  de  l’Ile 
Royale  et  de  l’Ile  Saint-Jean  récemment  amenés  en  même 
temps  que  des  troupes  de  Louisbourg.  Le  27  octobre  1763,  il 
est  également  ordonné  de  fournir  des  secours  aux  Acadiens 
ramenés  de  New-York  et  de  rétribuer  le  capitaine  qui  a  retiré 
ces  malheureux  des  géhennes  d’Amérique.  Le  4  avril  1775,  le 
Ministre  promet  au  maréchal  de  Noailles  de  continuer,  dès 
que  les  fonds  seront  disponibles,  la  subsistance  aux  36  habi¬ 
tants  de  l’Ile  Royale  retirés  à  Bordeaux.  Sous  la  Révolution 
l’administration  trancha  en  faveur  du  paiement  de  27  mois 
d’arrérages  à  20  Acadiens  :  des  Haché,  de  Tintamare,  et  des 
Brau,  de  Beauséjour,  (il  y  a  en  outre  des  Comeau,  Buot  et 
Devaux,  21  avril  1792),  et  le  19  prairial  an  III,  onze  (des 
Brau,  Haché,  Aucoin,  Desrayers)  sont  appelés  à  bénéficier 
de  secours  demandés  à  la  Trésorerie.  En  1815,  il  y  avait  encore 
45  Miquelonais.  Enfin,  l’enquête  de  1822  cite  7  Vigneaux 
«  très  industrieux  »,  4  Cormier,  4  Dugas,  4  Comeau,  un  Petipas 
et  une  Doucet.. 

Nous  avons  vu  que  les  Acadiens  du  Poitou  reçurent  tant 
du  marquis  de  Pérusse  que  de  l’intendant  de  Poitiers  une  solde 


GROUPES  ACADIENS  EN  FRANCE  267 

graduellement  décroissante  :  ainsi,  un  certain  Hébert,  qui 
touchait  108  livres  en  1778,  n’en  avait  plus  que  36  en  1781. 
Le  recensement  du  15  frimaire  an  VI  (5  décembre  1797) 
compte  20  Acadiens  à  Montoiron,  39  à  Pleumartin,  39  à  Saint- 
Savin.  L’enquête  de  1822  ne  fait  pas  mention  d’eux  :  on  devait 
les  considérer  comme  assimilés  à  la  population  locale. 

Il  y  avait  encore  après  la  Révolution  quelques  Acadiens 
épars  dans  le  reste  de  la  France  ;  ainsi,  à  Marmande,  une  Eliza¬ 
beth  Gautier,  veuve  d’un  «  capitaine  marchand  »,  une  Adé¬ 
laïde  Bourdon,  de  Sainte-Anne  de  Ristigouche  (sans  doute 
fille  du  dernier  officier  de  la  région)  et  un  René  d’Accarette, 
de  l’ïle  Royale  ;  à  Samt-Jean-de-Luz,  sept  Acadiens  de  Louis- 
bourg,  probablement  revenus  de  Miquelon  ;  à  la  Bastide 
(Gers),  une  Marie  Dupuy  qui,  née  à  la  Grand’Prée  des  Mines 
et  déportée  en  Nouvelle  Angleterre,  était  revenue  de  Saint- 
Domingue  en  1775  ;  à  Versailles,  une  Geneviève  Thiriot  ;  à 
Paris,  une  Marguerite  Robichot  ;  à  Lille,  une  Sire  et  une 
Caissy  ;  à  Avranches,  une  Chesnay  (15  prairial  an  VII)  ;  à 
Poissy,  à  Palaiseau,  deux  autres  encore. 

La  lente  extinction  isolée  de  ces  derniers  déracinés  nous 
montre  de  quelles  tribulations,  de  quels  incessants  déplace¬ 
ments  fut  faite  leur  lamentable  destinée.  En  voici  quelques 
exemples  :  —  Joseph  Le  Blanc,  dit  Le  Maigre,  qui,  originaire 
des  Mines,  sacrifia  sa  fortune  et  son  crédit  au  ravitaillement 
des  troupes  françaises  en  1744  et  1745  et  devint  l’un  des 
plus  précieux  auxiliaires  de  l’abbé  Le  Loutre  dans  l’isthme  de 
Shédiac  jusqu’au  temps  de  la  capitulation  de  Beauséjour,  fut 
emmené  prisonnier  à  Boston  ;  il  s’en  échappa,  revint  en 
France  et  apprit  que  l’un  de  ses  fils  Joseph  était  réfugié  à 
Belle-Isle  il  y  accourut  et  y  mourut,  septuagénaire,  en  1772  ; 
l’abbé  Le  Loutre,  reconnaissant  de  ses  services,  lui  avait 
obtenu  une  pension  spéciale.  Jacques  Vigneau,  dit  Maurice, 
né  en  Acadie,  député  de  l’Ile  Royale,  vient  en  France,  passe 
à  Saint-Pierre  et  Miquelon,  en  revient  et  y  retourne.  Made¬ 
leine  Henry,  née  en  Acadie,  épouse  un  Canadien  de  Québec, 
est  déportée  en  France  ;  on  l’envoie  aux  Malouines  ;  elle  en 
revient,  indigente.  Anne  Comeau,  née  en  Acadie,  est  déportée 
en  Caroline  ;  elle  passe  à  Saint-Domingue  ;  puis  vient  en 
France.  Un  certain  Clermont,  déporté  en  France,  est  passé 


268 


L’EXIL 


aux  Malouines  ;  il  en  revient  et  passe  à  Miquelon  ;  il  en 
revient  et  demande  enfin  (décembre  1774)  de  se  fixer  sur 
les  terres  du  marquis  de  Pérusse.  Judith  Leprince,  de  l’île 
Saint-Jean,  est  à  seize  ans  (1758)  déportée  en  France  après 
la  prise  de  Louisbourg  ;  en  1764  elle  passe  à  Cayenne  et  en 
revient  en  1765  ;  on  la  ramène  à  Rochefort  où  meurt  son 
père.  François  Granjean,  de  65  ans,  père  de  six  enfants,  a 
passé  de  Louisbourg  en  France  en  1758,  de  France  à  Mique¬ 
lon  en  1773,  de  Miquelon  à  la  Rochelle  en  1778,  de  la  Rochelle 
à  Miquelon  en  1783,  de  Miquelon  à  Boston  en  1793  ;  il  est  à 
Nantes  le  6  messidor  an  VI. 

«  Pierre  qui  roule  n’amasse  pas  mousse  ».  Il  n’est  pas  dou¬ 
teux  qu’une  pareille  instabilité  dut  singulièrement  affaiblir 
le  moral  de  certains  de  ces  pauvres  gens  qui  ne  se  sentaient 
jamais  nulle  part  chez  eux  ;  de  plus,  les  belles  promesses  qu’on 
leur  avait  faites,  les  beaux  projets  d’établissement  dont  on 
les  entretenait  sans  cesse  ajoutaient  à  ce  malaise  de  dange¬ 
reuses  illusions  d’Eldorado  qui  s’achevaient  en  amères  décep¬ 
tions  ;  enfin,  la  solde  intermittente  qu’on  leur  donnait,  trop 
faible  pour  leur  suffire,  ne  leur  faisait  pas  moins  perdre  cette 
belle  qualité  dont  ils  avaient  donné  tant  de  preuves  naguère  : 
une  souple  énergie,  pleine  d’initiative  et  de  confiance  en  soi. 
Au  lieu  de  faire  tant  de  mirifiques  promesses,  au  lieu  de  les 
entraîner  en  de  grandes  entreprises  et  de  chimériques  aven¬ 
tures,  au  lieu  de  gaspiller  si  légèrement  d’énormes  sommes 
d’argent,  le  gouvernement  français  eût  mieux  fait  d’employer 
modestement  ses  très  généreux  subsides  à  de  moindres  œuvres 
plus  pratiques,  mais  mieux  étudiées  Répétons  pour  sa  dé¬ 
charge,  toutefois,  que  la  question  acadienne  se  posa  pour  la 
France  en  pleine  crise  politique  et  financière  :  sous  l’ancien 
régime,  les  suites  d’une  guerre  désastreuse,  puis  une  autre 
guerre  encore,  l’attente  permanente  d’une  catastrophe  sociale  ; 
sous  le  nouveau  régime,  cette  catastrophe,  une  agitation  per¬ 
pétuelle,  guerre  civile,  guerre  étrangère  ;  enfin,  pour  comble 
de  malheur,  les  pauvres  réfugiés  se  trouvèrent  précisément  sur 
ces  frontières  maritimes  de  la  France  qui,  après  les  frontières 
terrestres,  furent  les  parties  du  territoire  les  plus  éprouvées, 
en  nos  ports  de  l’ouest  condamnés  par  le  blocus  anglais  à  de 
longues  années  de  chômage.  Il  serait  donc  souverainement 
injuste  de  ne  juger  le  sort  des  Acadiens  en  France  que  par  les 


GROUPES  ACADIENS  EN  FRANCE  269 

plaintes  que,  comme  tant  d’autres  Français,  ils  firent  entendre 
en  ces  heures  de  détresse  générale  :  les  malheureux  sont  tou¬ 
jours,  et  pour  cause,  plus  prodigues  de  récriminations  que  de 
remercîments  ;  il  faut  également  tenir  compte  de  la  constante 
bienveillance  et  de  la  bonne  volonté  très  souvent  effective  qui 
leur  furent  témoignées  tant  par  les  gouvernements  contraires 
de  deux  régimes  successifs  que  par  les  initiatives  privées  et 
locales  de  régions  fort  différentes.  En  somme,  les  Acadiens 
furent,  pendant  plus  d  un  demi-siècle,  traités  en  compatriotes 
sympathiques  par  des  Français  qui,  royalistes  ou  républi¬ 
cains,  firent  également,  quoique  parfois  gauchement,  de  leur 
mieux  et  qui,  en  toute  sincérité,  déplorèrent  de  ne  pouvoir 
faire  davantage. 


Sources  et  autres  références. 

Arch-  Nat.  —  Colonies.  Acadie  C11d,  vol.  IX,  Réfugiés.  Série  B, 
vol.  104-189,  memes  rerérences  qu'au  chap.  XX. 

Arch.  Nat.  —  Finances.  —  Mêmes  liasses  F4  et  F15  qu’au  chap.  XXII. 
Arch.  Min.  Colon.  —  Série  G1,  vol.  122,  Réfugiés  (1765-1779) 

Arch.  Canada.  —  Rapport  1905,  I,  232-441  ;  1905,  II,  328-339. 

Félix  Mourlot.  —  Les  Acadiens  en  Basse-Normandie.  Alençon,  1901. 
Comte  Poucet.  —  Vie  et  campagnes  du  Vice-amiral  comte  Pierre 
Martin,  Pans,  1853. 

Th.  Quoniam.  —  Acad,  réfugiés  d  Cherbourg,  op.  cit. 

Amiot.  —  Inventaire  des  Archives  de  Cherbourg. 


CHAPITRE  XXIV 


JUGEMENTS  ET  VERDICTS 

Lee  beautés  morales  de  l’impérialisme. 


aintenant  que  nous  avons  vu,  en  détail,  après  la  froide 
et  brutale  perpétration  du  crime  acadien,  ses  incal¬ 
culables  conséquences  tant  en  Amérique  qu’en  Europe, 
nous  pouvons  porter  sur  ce  monstrueux  forfait  politique  un 
jugement  motivé  ou  plutôt  écouter  les  verdicts  rendus  au 
cours  de  l’Histoire  par  les  juges  les  plus  divers  et  les  plus  auto¬ 
risés  en  France,  en  Angleterre  et  en  Amérique. 

Résumons  les  faits.  Un  auteur  néo-écossais,  le  juge  Savary, 
a  condensé,  en  une  page  de  son  Histoire  du  Comté  d’Anrtapolis, 
presque  tout  le  pathétique  de  «  cette  épouvantable  affaire  ». 

•<  La  somme  de  misère  causée  par  cet  événement  fut  incal¬ 
culable  ;  mais,  lorsqu’on  réunit  toutes  les  autres  circonstances 
cruelles  et  terribles,  le  tableau  devient  un  des  plus  poignants 
dans  l’histoire  des  souffrances  humaines  :  des  gens  paisibles  et 
prospères,  aux  mœurs  simples,  ardemment  attachés  à  leur  reli¬ 
gion,  vivant  dans  l’abondance  sinon  dans  l’opulence,  arrachés 
soudain  à  leurs  foyers  par  la  force  militaire  :  leurs  terres  con¬ 
fisquées  ;  leurs  maisons  pillées  et  brûlées  ;  leurs  églises  détruites 
après  avoir  été  profanées  par  l’occupation  de  la  soldatesque  : 
entassés  à  bord  de  navires  nullement  appropriés,  loués  au  mois 
pour  l’occasion,  pourvus  de  maigres  provisions  ;  nul  confort 
pour  les  vieillards  et  les  malades  ;  des  maris  séparés  de  leurs 
femmes  ;  des  pères  et  des  mères,  de  leurs  enfants  ;  des  amis,  de 
leurs  amis  ;  par  un  temps  inclément,  à  la  fin  d’un  automne 
septentrional  et  au  début  de  l’hiver,  emmenés  dans  la  pauvreté 
et  dans  l’exil  en  captifs  chez  un  peuple  ayant  une  autre  religion 
et  parlant  une  autre  langue  ;  chez  un  peuple  qui  avait  pour  eux 
de  l’aversion  par  antipathie  nationale  et  qui  abhorrait  leur  culte 
comme  superstition  et  idôlâtrie  ;  abandonnés  à  la  merci  de 
fonctionnaires  municipaux  et  vivant  en  indigents  de  secours  £ 


JUGEMENTS  ET  VERDICTS 


271 


distribués  avec  parcimonie,  à  contre-cœur  ;  leurs  moindres 
actes  soumis  à  une  surveillance  soupçonneuse,  leur  liberté  res¬ 
treinte  par  des  règlements  vexatoires  ;  tous  languissants,  atteints 
de  nostalgie,  beaucoup  mourant  le  cœur  brisé  ;  enfin,  les 
misérables  survivants  d’une  captivité  de  sept  années,  dirigeant 
leurs  pas  fatigués  vers  leur  patrie  désolée  dans  l’espoir  de  finir 
leurs  jours  aux  lieux  de  leur  naissance  ;  et  là,  ne  trouvant  plus 
rien  que  de  douloureux  souvenirs  d’un  bonheur  qu’ils  ne  de¬ 
vaient  jamais  plus  connaître  ici-bas.  » 

Et,  ce  que  notre  auteur  ne  dit  pas  encore,  c’est  le  nombre 
des  victimes,  l'étendue  de  la  dispersion,  le  triple  et  même 
quadruple  renouvellement  de  l’iniquité,  l’implacable  acharne¬ 
ment  des  bourreaux  jusqu’après  le  retour  de  l’exil,  la  violation 
des  consciences  chez  les  enfants  arrachés  de  force  aux  bras  et 
à  l’influence  des  parents  ;  ce  qu’il  ne  dit  pas,  c’est  le  mons¬ 
trueux  parti-pris,  très  lucide,  très  méthodique,  aussi  minu¬ 
tieux  qu’acharné,  aussi  brutal  qu’hypocrite  d’exterminer 
matériellement  et  moralement  tout  un  peuple  martyr  et 
innocent. 

Il  semble  bien  qu’en  France,  dès  le  début,  pareille  iniquité 
à  l’égard  de  compatriotes  eût  dû  soulever  l’opinion  publique 
qui  commençait  à  naître.  Mais  cette  opinion  fut  tout  à  la  fois 
mal  informée  et  mal  guidée.  Le  4  avril  1756,  Drucour  et 
Prévost  ne  parlent  qu’incidemment  des  «  indignes  traitements 
que  les  Anglais  font  subir  aux  habitants  français  de  l’Acadie  », 
de  leur  «  intention  de  faire  tout  le  possible  pour  secourir  les 
malheureux  qui  restent  et  les  faire  passer  sur  l’ Ile  Sain* -Jean  ». 
Vaudreuil  n’est  guère  plus  explicite.  Les  missionnaires  eux- 
mêmes,  le  Père  Germain,  MM.  Maillard  et  Manach,  pas  plus 
que  le  Vicaire  général,  l’abbé  de  l’Isle-Dieu,  ne  semblent  se 
rendre  compte  de  l’énormité  des  horreurs  commises.  Et  puis, 
quelques  mois  plus  tard,  vinrent,  pour  accaparer  l’attention, 
toutes  les  angoissantes  crises  d’une  guerre  désastreuse.  Ce 
n’est  qu’au  cours  et  surtout  vers  la  fin  de  cette  guerre,  lors- 
qu’en  tous  nos  ports  de  l’Atlantique  et  de  la  Manche  affluèrent 
les  malheureux  déportés  de  l’ Ile  Royale  et  de  l’ Ile  Saint- Jean 
et  surtout  les  prisonniers  d’Angleterre  que  l’on  commença 
à  connaître  et  à  comprendre,  à  s’indigner  et  à  s’émouvoir. 
En  1762,  un  Mémoire  sur  la  dispersion  des  Acadiens  conclut 
par  ces  justes  paroles  d’avertissement  :  «  Puisse  cet  écrit 
rappeler  à  tous  les  Français  le  souvenir  de  ce  peuple  mal- 


272 


L’EXIL 


heureux  et  leur  inspirer  les  sentiments  d’horreur  qu’une  dis¬ 
persion  aussi  cruelle  doit  susciter.  Si  je  connaissais  un  homme 
en  place,  je  ne  cesserais  de  lui  dire  :  «  N’oubliez  pas  les  Aca- 
«  diens  et  souvenez-vous  des  Anglais.  »  On  n’oublia  pas  :  roi, 
ministres,  peuple  s’émurent  vraiment  ;  nous  en  avons  vu  les 
preuves  ;  ce  furent  les  philosophes  qui  ne  s’émurent  pas. 

Une  stupide  anglomanie  aveuglait  encore  ces  meneurs  de 
l’opinion  publique  ;  ils  prenaient  pour  des  principes  rationnels 
leurs  préjugés  politiques,  leurs  partis-pris  aveugles,  leurs 
illusions  chimériques.  Oui,  à  l’heure  même  où  nos  implacables 
ennemis  s’acharnaient  à  notre  ruine  partout,  aux  Indes  comme 
en  Europe,  avec  une  âpreté  et  une  mauvaise  foi  insignes,  à 
l’heure  où  le  haineux  Pitt  réclamait  per  fas  et  nefas  l’humilia¬ 
tion  définitive  de  la  France,  la  totale  destruction  de  notre 
empire  colonial,  le  chœur  des  encyclopédistes  entonnait 
béatement  la  louange  des  vertus  anglaises,  de  la  loyauté 
anglaise,  du  libéralisme  anglais,  et  le  chef  même  de  ce  chœur 
funeste,  Voltaire,  qui  cyniquement  célébra  la  prise  de  Québec, 
aimait  mieux,  en  son  fanatisme  à  rebours,  prendre  contre  le 
clergé  de  France  la  défense  de  sacrilèges  trop  châtiés  peut- 
être  que  contre  les  Anglais  la  défense  d’un  peuple  entièrement 
innocent.  Bien  mieux,  avec  une  aberration  déconcertante,  son 
disciple,  le  naïf  Raynal,  qui  n’avait  guère  d’abbé  que  le  nom, 
étouffait  sa  pitié  larmoyante  pour  les  Acadiens  qu’il  louait 
par  ailleurs  sans  mesure,  afin  de  se  mieux  livrer  à  son  puéril 
culte  des  Anglais  si  longuement  célébré  à  tort  et  à  travers. 
«  Pauvres  gens  !  s’écrie-t-il  stupidement  à  propos  des  Acadiens 
en  sa  fameuse  Histoire  philosophique  et  politique  des  Etablisse¬ 
ments  et  du  Commerce  dans  les  deux  Indes  ;  ils  étaient  vertueux  ; 
mais  il  faut  qu’ils  aient  eu  bien  des  torts  vis-à-vis  des  Anglais 
pour  avoir  forcé  ces  derniers  à  user  de  telles  rigueurs.  »  Les 
bourreaux  étaient  donc  plus  «  vertueux  »  que  les  victimes  ? 
quelle  sinistre  niaiserie  !  A  vrai  dire,  de  ces  rigueurs,  écrit  le 
Rév.  Andrew  Brown  en  ses  Manuscrits  du  British  Muséum, 
«  il  ne  connaissait  ni  même  soupçonnait  la  dixième  partie  » 
Peut-on,  toutefois,  pousser  plus  loin  la  sottise,  l’injustice  et 
l’ignorance  d’un  parti-pris  soi-disant  philosophique  ?  L’aveugle 
anglomanie  de  l’abbé  voltairien  et  le  scandaleux  succès  de 
son  livre  n  ont  pas  peu,  hélas  !  contribué  à  la  perte  définitive 
de  l’Acadie  et  du  Canada  ;  cet  inepte  politicien  propagea  la 


JUGEMENTS  ET  VERDICTS 


273 


légende  que  nos  colonies  étaient  ruineuses,  parce  que  nous 
n’avions  jamais  été  et  ne  saurions  jamais  devenir  de  bons 
colonisateurs  ;  comme  si,  en  dépit  des  vices  du  gouvernement, 
les  faits  et  les  hommes  ne  plaident  pas  hautement  en  faveur  de 
notre  rôle  passé  et  présent.  Sous  cette  déplorable  influence, 
malgré  d’instantes  adjurations  (Mémoire  de  décembre  1777), 
Vergennes,  avec  sa  fâcheuse  politique  des  «  mains  nettes  », 
ne  sut  pas  plus  recouvrer  le  Canada  que  l’Acadie,  lorsque 
s’offrit  à  lui  l’ultime  occasion  de  la  guerre  de  l’Indépendance. 

Les  Anglais,  pour  leur  part,  n’ignoraient  nullement  l’abomi¬ 
nation  de  leurs  actes.  Ils  savaient  bien  qu’ils  avaient  commis 
là,  en  un  pays  perdu,  un  crime  aussi  inavouable  qu’inexpiable, 
dont  la  révélation  ne  pouvait  qu’à  jamais  souiller  leur  honneur. 
Aussi  s’efforcèrent-ils  très  tôt,  non  seulement  d’en  atténuer 
l’horreur,  mais  d’en  supprimer  jusqu’aux  preuves  écrites  : 

<  Chaque  fois  qu’on  discutait  les  événements  de  la  guerre  de 
1756,  et  surtout  la  question  acadienne,  dit  le  révérend  Andrew 
Brown  en  1800,  les  vieux  fonctionnaires  du  gouvernement 
[d’Halifax]  manifestaient  leurs  appréhensions  et  leur  inquié¬ 
tude...  Quand  parut  en  Nouvelle  Ecosse  un  extrait  de  la  traduc¬ 
tion  de  l 'Histoire  de  Raynal,  M.  Bulkeley  [l’ancien  secrétaire 
de  Lawrence]  et  le  juge  Deschamps  [son  complice]  s’alarmèrent  : 
ils  considéraient  cette  publication  comme  une  injure  person¬ 
nelle  et  s’entendirent  aussitôt  pour  publier  dans  les  journaux 
avec  grande  ostentation  une  réfutation  soi-disant  complète  et 
satisfaisante.  » 

Même  alarme  lorsqu’en  1789  parut  à  Halifax  un  nouvel 
article  sur  le  livre  de  Raynal.  Ignorant  sans  doute  la  fable  du 
Loup  et  de  l’Agneau,  ces  Messieurs  ne  faisaient  qu’ajouter  à 
toutes  sortes  d’affirmations  mensongères  cette  énormité  : 
l’expulsion  des  Acadiens  fut  un  cas  de  légitime  défense,  self- 
preservation  :  «  on  les  envoya  avec  des  lettres  de  recommanda¬ 
tion  [quel  impudent  mensonge  I  les  calomnies  qu’elles  conte¬ 
naient  avaient-elles  donc  été  rédigées  par  l’un  d’eux  ?]  dans 
les  différentes  provinces  de  Sa  Majesté  où  ils  furent  traités 
avec  humanité  et  bonté...  Il  y  a  des  documents  publics  qui  le 
prouvent.  »  C’est  bien  le  cas  d’en  parler,  vraiment  ! 

Les  fonctionnaires  de  la  Nouvelle  Écosse,  en  effet,  em¬ 
ployèrent  tous  les  moyens,  même  les  plus  coupables,  pour 

18 


LAUVRIÈRE.  T.  II. 


274 


L’  EXIL 


voiler  la  honte  de  leur  forfait  :  or,  pareille  dissimulation  n’a 
fait  qu’ajouter  au  crime  contre  l’humanité  un  attentat  contre 
la  vérité.  Dès  que  le  juge  Belcher  eut  étouffé  le  procès  intenté 
contre  Lawrence  pour  «  énormités  de  toutes  sortes  »,  on  en  fit 
soigneusement  disparaître  les  pièces  tout  comme  on  avait  fait 
disparaître  les  charges,  contrats  et  documents  des  Acadiens 
et,  pour  donner  le  change,  on  substitua  à  la  dénonciation  du 
malhonnête  et  criminel  exterminateur  d’un  peuple  le  glorieux 
monument  du  «  sage  et  probe  »  fondateur  d’une  colonie  nou¬ 
velle.  Lorsqu’en  1820,  un  autre  magistrat,  honnête  celui-là, 
le  juge  de  la  Cour  suprême,  Haliburton,  quoique  bénéficiaire 
par  hérédité  des  confiscations  acadiennes,  s’aperçut  que  ses 
voisins  de  la  Ville  Française  étaient,  bien  qu’extrêmement 
pauvres,  de  fort  honnêtes  gens,  pieux,  laborieux,  moralement 
supérieurs  à  ses  compatriotes  anglais,  il  les  prit  en  pitié,  les 
estima,  flaira  quelque  odieux  plan  de  tromperie  naguère 
dressé  contre  leur  réputation,  qui  sait  ?  contre  leur  existence 
nationale  ;  pour  en  avoir  le  cœur  net,  il  consulta  les  documents 
et  constata,  ô  stupeur  1  qu’ils  avaient  été,  disons  le  mot  brutal, 
«  tripatouillés  ». 

«  Les  Archives  d’Halifax,  dit-il,  ressemblent  à  un  mystère 
que  l’on  cherche  à  cacher  ;  par  le  peu  que  l’on  connaît,  il  y  a 
lieu  de  croire  que  des  papiers  importants  de  diverses  époques 
ont  disparu  totalement  ou  en  partie...  Il  est  très  remarquable 
qu’il  n’y  a  pas  de  trace  de  cet  important  événement  dans  les 
documents  du  Secrétariat  d’Halifax.  Je  n’ai  pu  constater  qu'on 
y  eût  préservé  la  correspondance  ni  jamais  rassemblé  les  ordres, 
réponses  et  documents.  Dans  le  registre  de  correspondance  du 
Gouverneur  Lawrence  qui  existe  encore,  il  n’y  a  pas  d’autre 
communication  aux  Lords  du  Commerce,  du  24  décembre  1754 
au  5  août  1756,  qu’un  banal  compte  de  ravitaillement.  Il  sem¬ 
ble  bien  qu’on  ait  soigneusement  caché  les  détails  de  cette 
affaire,  sans  qu’on  puisse  apparemment  en  trouver  d’autres 
motifs  que  la  honte  qu’en  devaient  éprouver  les  coupables, 
honte  qui,  à  vrai  dire,  ne  s’explique  que  trop.  » 

Encore  mieux  éclairé  par  les  faits  dont  il  était  témoin  que 
par  les  rares  documents  mis  à  sa  portée,  Haliburton  (I,  196) 
n’en  émet  pas  moins  ce  jugement  très  hardi  pour  le  temps  : 

«  Après  un  examen  impartial  des  affaires  de  cette  époque,  il 
faut  avouer  que  la  déportation  des  Acadiens  en  des  colonies 
lointaines,  accompagnée  de  toutes  les  marques  d’ignominie  et 


de  culpabilité  qu’on  inflige  aux  forçats,  fut  une  cruauté,  et,  bien 
qu’on  ne  pût  alors  s’en  rendre  compte,  des  événements  ulté¬ 
rieurs  ont  montré  que  cette  expulsion  était  en  outre  inutile. 
Que  des  êtres  innocents  d'une  faute  en  subissent  le  châtiment, 
qu’une  population  entière  pâtisse  des  erreurs  de  quelques-uns, 
voilà  qui  jure  avec  toutes  les  idées  qu’en  notre  temps  on  se 
fait  de  la  justice.  C’est  là,  sans  aucun  doute,  une  honte  pour 
les  Conseils  de  la  province  ;  aussi  ne  tenterons-nous  pas  de 
justifier  un  acte  que  tous  les  honnêtes  gens  s’accordent  à  con¬ 
damner.  » 

Il  est  vrai  qu’après  avoir  prononcé  ce  verdict  notre  juge 
n  en  va  pas  moins  chercher  des  circonstances  atténuantes 
dans  le  danger  qu’eût  fait  courir  à  la  cause  anglaise  leür  exil 
en  terre  canadienne  [on  y  manquait  de  vivres,  d’armes  et  de 
munitions],  dans  la  répugnance  que  des  colons  anglais  éprou¬ 
vaient  à  vivre  parmi  des  colons  français  et  catholiques  [pareille 
intolérance  reste  au  compte  des  puritains  :  rien  ne  les  obligeait 
à  vivre  parmi  les  Acadiens,  si  ce  n’est  le  désir  illégitime  de 
s’emparer  de  leurs  terres].  Haliburton  admet,  du  moins,  que 
les  Acadiens  furent  condamnés  sans  être  entendus,  que  leurs 
accusateurs  étaient  en  même  temps  leurs  juges,  et  que  la 
sentence  fut  hors  de  proportion  avec  la  faute.  On  ne  saurait 
moins  dire,  puisque  cette  faute  même  n’existe  pas. 

Il  faut  croire  que,  de  cette  culpabilité  anglaise,  il  existait 
encore  trop  de  preuves  dans  les  archives  d’Halifax  ;  car, 
chaque  fois  qu’un  lecteur  de  langue  française,  acadien  ou 
canadien,  Rameau  de  Saint-Père  par  exemple  en  1860,  se 
présentait  aux  arcanes  de  ces  «  documents  publics  »  (sic) 
de  la  Nouvelle  Écosse,  il  était  ou  poliment  éconduit  ou  systé¬ 
matiquement  découragé. 

•  Je  me  présentai  à  l’heure  fixée,  dit  le  susdit  historien  ;  on 
me  montra  sur  une  table  un  certain  nombre  de  registres  et  de 
volumes  ;  mais  on  me  défendit  de  rien  copier  ni  de  prendre 
aucun  extrait  ;  on  m’interdit  l’usage  de  tout  papier,  plume  ou 
crayon.  On  me  plaça  près  d’une  table  dans  une  grande  salle  où 
huit  ou  dix  employés  travaillaient  ;  on  ne  me  donna  pas  de 
chaise,  si  bien  que  je  ne  pus  m’asseoir  et  que  nul  de  mes  mouve¬ 
ments  ne  pouvait  échapper  à  l’attention  des  employés.  » 

De  pareils  procédés  n’indiquent  que  trop  évidemment  le 
besoin  de  tenir  sous  le  boisseau  de  trop  dangereuses  vérités. 

En  1869,  les  faussaires  de  l’histoire  eurent  recours  à  une 


276 


L’EXIL 


mesure  plus  radicale  encore.  Après  décisions  prises  par  l’As¬ 
semblée  législative  de  la  Nouvelle  Écosse  (30  avril  1857), 
deux  cents  volumes  de  copies  et  manuscrits  se  trouvèrent 
réunis  à  Halifax,  en  1864,  contenant  tous  les  documents  et 
renseignements  qui,  accessibles  à  Londres,  à  Paris  et  à  Québec, 
concernaient  l’histoire  de  cette  province.  En  mars  1865,  l’ar¬ 
chiviste  Thomas  B.  Akins  fut,  par  décret,  chargé  d’en  extraire 
un  volume  in-8°  ;  il  fit  porter  son  choix  surtout  sur  les  docu¬ 
ments  qui  se  rapportent  aux  prétendus  empiètements  des 
Français,  à  l’expulsion  des  Acadiens  et  à  la  colonisation 
anglaise  ;  à  ce  choix,  il  donna  un  caractère  nettement  tendan¬ 
cieux  qu’indiquent  ces  lignes  de  sa  préface  (janvier  1869)  : 
«  On  n’a  pas  clairement  vu  la  nécessité  de  ce  déplacement,  et 
1  on  s  est  mépris  sur  les  motifs  qui  en  ont  déterminé  l’exécu¬ 
tion.  Parmi  les  documents,  j’ai  donc  choisi  avec  soin  tous  ceux 
qui  sont  de  nature  à  jeter  quelque  lumière  sur  l’histoire  et  la 
conduite  des  habitants  de  la  Nouvelle  Écosse  ».  Ce  recueil, 
nullement  impartial,  de  documents  soi-disant  officiels  im¬ 
plique  donc  une  thèse  :  notre  zélé  archiviste  choisit  si  bien, 
en  effet,  c’est-à-dire  expurgea  et  élimina  si  soigneusement 
tous  les  documents  favorables  aux  Acadiens  (entre  autres, 
pendant  la  guerre  de  1744  à  1748)  et  défavorables  aux  Anglais 
(entre  autres  trente-deux  lettres  de  Lawrence  de  1756  à  1761) 
que  ses  «  Sélections  from  the  public  Documents  of  the  Province 
of  Nova  Scotia  »  sont  une  véritable  machine  de  guerre  labo¬ 
rieusement  agencée  contre  les  victimes  impuissantes  au  profit 
des  bourreaux  triomphants.  Ainsi  s’écrit  l’histoire  au  pays  des 
Lawrence  et  des  Belcher.  Heureusement,  à  cette  sorte  de  van¬ 
dalisme  historique,  survit  une  partie  de  la  vérité,  soigneuse¬ 
ment  préservée  dans  nos  Archives  des  Ministères  des  Affaires 
étrangères  et  de  la  Marine,  ainsi  qu’aux  Public  Records  de 
Londres.  Il  va  de  soi  qu’un  tel  acharnement,  en  quelque  sorte 
posthume,  contre  le  peuple  acadien  tourne  à  la  confusion 
même  des  défenseurs  du  crime  :  il  constitue  une  preuve  de  plus 
à  verser  au  dossier  des  criminels.  Forfait  si  honteusement 
caché  n  en  apparaît,  une  fois  révélé,  que  plus  monstrueux. 

Les  historiens  locaux  :  Beamish  Murdoch  (History  of  Nova 
Scotia,  Halifax,  1865-7,  3  vol.)  et  James  Hannay  (History 
of  Acadia  ;  Saint-John,  N.  B.,  1879)  ont  vainement  tenté, 


JUGEMENTS  ET  VERDICTS 


277 


quoique  avec  plus  de  discrétion,  d’atténuer  les  torts  anglais 
et  d’exagérer  les  prétendus  torts  acadiens  :  ils  étaient  jusqu’à 
un  certain  point  dans  leur  rôle  de  coloniaux  bénéficiaires  de 
l’éviction. 

«  Il  est  impossible,  reconnaît  toutefois  Murdoch,  de  lire  les 
ordres  rigoureux  concernant  la  destruction  et  l’anéantissement 
des  demeures  et  dépendances  de  nos  semblables,  la  capture  et 
l’éviction  brutale  des  familles,  le  paiement  en  argent  des  scalps 
ennemis  (tant  par  tête,  selon  l’âge  et  le  sexe)  et  bien  d’autres 
règlements  édictés  par  les  gens  alors  au  pouvoir  sans  éprouver 
de  violents  sentiments  de  douleur  et  de  dégoût.  C’était  donner 
libre  cours  à  l’une  des  plus  viles,  à  l’une  des  plus  brutales  pas¬ 
sions  humaines,  à  une  basse  cupidité,  à  une  soif  de  l’or,  qui, 
aiguisée  par  la  cruauté,  ne  s’assouvit  guère  que  dans  la  plus 
dégradante  sensualité.  » 

Si  nécessaire  que  lui  semble  la  déportation,  Murdoch  ne 
peut  s’empêcher  de  plaindre  les  victimes  dont  il  reconnaît 
«  les  humbles  vertus  »,  «  les  dispositions  pacifiques  »,  «  la  res¬ 
pectueuse  modération  »,  «  la  conviction  profonde  qu’ils  avaient 
concernant  leurs  droits  de  neutres  ».  De  même,  un  historien 
du  Cap  Breton,  Richard  Brown  (p.  277),  qui,  mal  renseigné, 
plaide  les  circonstances  atténuantes,  ne  peut  s’empêcher 
d’avouer  :  «  Quant  à  la  cruauté  et  à  l’injustice  de  cette  con¬ 
damnation,  il  ne  peut  y  avoir  qu’une  opinion...  L’ensemble  des 
Acadiens  constituait  un  peuple  paisible,  rangé,  industrieux... 
L’inique  et  despotique  décision  du  Conseil  fut  mise  à  exécu¬ 
tion  avec  la  plus  implacable  cruauté  ».  Ce  que  l’on  conçoit 
moins  bien,  c’est  que  l’historien  américain  Francis  Park- 
man,  qui  eut  entre  les  mains  d’autres  pièces  que  la  collection 
Akins,  épousa  passionnément  la  thèse  anglaise  :  son  fanatique 
anglo-saxonisme  l’aveuglait,  son  frivole  amour  de  l’anecdote 
l’égarait.  Lorsqu’en  1884  il  écrivit  Montcalm  and  Wolfe,  son 
siège  était  fait  ;  lorsqu’en  1892  il  écrivit  A  Ha!f-century  of 
Conflict,  il  dut  céder  du  terrain  :  il  reconnaît  l’innocence  de 
l’abbé  Le  Loutre  dans  l’assassinat  de  Howe,  le  caractère  légal 
de  la  neutralité  des  Acadiens,  les  entraves  mises  par  les  gou¬ 
verneurs  anglais  à  l’exode  des  habitants  français,  etc...  En 
tous  cas,  ces  derniers  auteurs  apportèrent  dans  l’exposé  des 
jaits  et  des  idées  une  certaine  modération  affectant  l’impar¬ 
tialité  ;  on  n’en  saurait  dire  autant  d’auteurs  plus  modernes. 

Avant  de  passer  ces  derniers  en  revue,  n’oublions  pas  la 


278 


L  ’  E  X  1 1. 


généreuse,  mais  aventureuse  thèse  d’Édouard  Richard.  Epris 
du  prétendu  libéralisme  britannique,  le  futur  archiviste  tenta, 
en  son  Acadia  (1895),  d’exonérer  le  peuple  anglais  et  particu¬ 
lièrement  le  gouvernement  de  la  métropole  de  la  lourde  res¬ 
ponsabilité  du  crime  acadien,  pour  la  faire  peser  uniquement 
sur  les  épaules  de  Lawrence  et  de  ses  complices  coloniaux. 
En  sa  récente  édition  d’Acadie  (1920-21),  Henri  d’Arles  n’a  pas 
eu  de  peine  à  écraser  cette  thèse  fragile  sous  le  poids  d’une 
solide  documentation.  Les  Américains  eux-mêmes  ont  réfuté 
cette  thèse  : 

«  Il  y  a  des  preuves  documentaires,  dit  le  New- York  Times 
(11  janvier  1806),  que  l’Angleterre  a  voulu,  pendant  des  années, 
—  en  fait  pendant  toute  la  captivité  des  Acadiens,  —  se  débar¬ 
rasser  de  cette  colonie  ;  il  n’y  a  pas  de  preuve  que  l’Angleterre 
se  souciât  le  moins  du  monde  du  sort  des  Acadiens,  pas  de 
preuve  surtout  que  l’Angleterre  ait  jamais  rien  fait  pour  amé¬ 
liorer  les  conditions  de  ceux  qu’elle  avait  exilés  ou  accompli  le 
moindre  acte  de  réparation  à  l’égard  de  ceux  qu’elle  avait  traités 
d’une  manière  si  inhumaine...  L’Angleterre  fut  responsable  de 
l’expulsion  des  Acadiens  et  doit  en  supporter  l’opprobre.  » 

Citons  à  ce  propos  ces  justes  paroles  d’Henri  Bourassa 
(1918)  : 

«  La  doctrine  pestilentielle  de  l’impérialisme  et  de  la  domi¬ 
nation  des  races  supérieures  fut  prêchée  d’abord  par  l'Angle¬ 
terre  qui  l’a  pratiquée  avec  beaucoup  de  succès  et  à  son  grand 
avantage.  Elle  doit  à  l’humanité  et  à  elle-même  de  réparer,  au 
moins  en  partie,  les  maux  indicibles  qu’elle  a  déchaînés,  afin  de 
désarmer  les  suspicions  et  les  rivalités  ainsi  provoquées.  » 

A  quoi  bon,  du  reste,  vouloir  disculper  les  Anglais  ? 
S’avouant  désormais  coupables,  ils  se  contentent  de  plaider 
les  circonstances  atténuantes,  d’invoquer  des  raisons  de 
nécessité,  de  réclamer  les  droits  du  plus  fort,  du  peuple  supé¬ 
rieur. 

En  1877,  un  ancien  gouverneur  de  la  Nouvelle  Écosse, 

1  honorable  Sir  Adams  Archibald,  exaspéré  de  voir  que,  de  la 
lecture  de  1  ’Evangeline  de  Longfellow,  il  apparaît  clair  comme 
le  jour  que  «  1  expulsion  des  Acadiens  fut  un  acte  de  grossière 
cruauté  sans  nécessité  et  sans  excuse,  un  acte  de  pure  barbarie 
sans  exemple  dans  l’histoire  »,  se  retourne  violemment  contre 
la  Nouvelle  Angleterre  en  cette  tirade  outrageante  ; 


JUGEME N T  S  ET  VE  R  D  I C T  S 


279 


«  Si  cette  e-.puIt.ion  souille  les  Annales  de  la  Nouvelle  Ecosse, 
c’est  une  souillure  qui  atteint  aussi  la  patrie  du  poète.  Ce  fut 
un  gouverneur  du  Massachusetts  [Shirley]  qui  en  dressa  le 
plan.  Ce  furent  des  soldats  du  Massachusetts  qui  chassèrent  les 
Français  de  notre  territoire  envahi  au  delà  du  Missagouash 
[territoire  contesté].  Ce  furent  des  officiers  et  des  soldats  du 
Massachusetts  qui  exécutèrent  le  décret  d’expulsion  au  cœur 
même  des  établissements  acadiens,  en  ce  Grand  Pré,  rendu  si 
populaire  par  le  poète.  Ce  furent  des  vaisseaux  du  Massachu¬ 
setts,  nolisés  par  des  marchands  du  Massachusetts,  commandés 
et  équipés  par  des  gens  du  Massachusetts,  qui  transportèrent 
en  exil  les  pauvres  Acadiens.  Il  est  évident  que,  s’il  y  a  quelque 
souillure  dans  l’affaire,  elle  entache  surtout  le  pays  même  du 
poète.  »  [Au  moins,  les  ordres  furent-ils  donnés  par  un  gouver¬ 
neur  bien  anglais  et  par  sa  naissance  et  par  sa  nomination, 
lequel  agit  conformément  aux  intentions  traditionnelles  du 
gouvernement  métropolitain  et  fut  par  lui  approuvé  et  même 
récompensé.] 

Quand  des  complices  se  rejettent  ainsi  sur  les  épaules  les 
uns  des  autres  le  poids  d’un  crime  trop  lourd  à  porter,  n’est-ce 
pas  le  cas  de  les  renvoyer  dos  à  dos  avec  la  phrase  d’Antoine  : 
«  they  are  ail  honourable  men  ?  »  Au  moins,  Longfellow  a,  sans 
parler  du  talent  poétique,  le  mérite  de  plaider  la  bonne  cause, 
alors  que  le  plaidoyer  de  l’honorable  Sir  Adams  n’est  pas 
seulement  pro  domo  sua,  il  est  en  outre  plein  d’erreurs,  d’omis¬ 
sions  et  de  contradictions  de  toute  nature.  Cette  phrase  le 
juge  :  «  Les  Annales  du  monde  ne  contiennent  pas,  dit-il  à 
propos  des  Acadiens  avant  1755,  l’exemple  d’un  seul  peuple 
vaincu  qui  fût  traité  avec  tant  de  bonté  et  de  générosité.  » 
Naturellement,  l’expulsion  était  à  ses  yeux  un  devoir  imposé 
par  les  nécessités  de  la  politique  et  de  la  guerre  et,  en  somme, 
accompli  aussi  humainement  que  possible. 

La  pâle  Evangeline  a  le  don  d’exaspérer  le  flegme  anglais  : 
si  imparfaite  que  soit  l’œuvre  de  Longfellow,  son  succès  mon¬ 
dial  a  popularisé  et  peut-être  immortalisé  l’infamie  d’un  peuple 
qui  pose  pour  le  décorum  moral.  Le  président  du  Conseil 
d’administration  de  l’Université  de  Toronto,  un  certain  Rév. 
Dr  Cody,  vient  de  demander  en  1923  qu 'Evangeline  ne  soit 
plus  désormais  au  programme  des  écoles  du  Canada,  parce 
que  ce  poème  donne  une  mauvaise  idée  de  «  la  justice  et  de 
l’esprit  chevaleresque  (sic)  de  l’administration  britannique  », 
vu  que  «  la  déloyauté  notoire  des  Acadiens  épuisa  l’indul- 


280 


L’EXIL 


gence  du  gouvernement  anglais  »,  que  «  l’expulsion  ne  fut 
décidée  que  sur  l’instance  de  la  nouvelle  Angleterre  »  ;  vu  que 
«  la  cruauté  de  la  déportation  a  été  exagérée  ».  Laissant  de 
côté  les  deux  premières  raisons  qui  ont  été  longuement  exami¬ 
nées,  il  reste  évident  que  pour  la  troisième  Longfellow,  tant 
par  ignorance  que  par  impuissance,  est  resté  bien  au-dessous 
de  la  vérité  historique.  Là  où  un  Victor  Hugo  eût  flagellé  les 
coupables  avec  les  plus  cinglantes  verges  des  «  Châtiments  », 
là  où  Shakespeare  eût  fait  clamer  tout  un  grouillant  drame 
épique,  le  débonnaire  poète  du  Maine  s’est  contenté  d’exhaler 
sa  plainte  élégiaque  en  accents  idylliques.  Non,  dit  le  Gaelic 
American  de  New-York,  la  suppression  d’un  poème,  si  parfait 
qu  il  soit,  sur  les  atrocités  acadiennes  ne  fera  pas  disparaître 
les  hontes  qui  déshonorent  l’impérialisme  anglais  :  car  il 
en  est  plus  d  une.  «  L  abominable  histoire  de  Grand  Pré  restera, 
comme  les  massacres  d’Irlande,  comme  le  massacre  de  Glencoe 
et  les  évictions  des  hautes  terres  d’Écosse,  comme  le  massacre 
d’Amritsar  aux  Indes,  comme  le  massacre  des  Bondells  dans 
l’Afrique  du  Sud,  comme  bien  d’autres  au  Thibet,  en  Afgha¬ 
nistan,  en  Égypte  et  en  Mésopotamie,  inscrite  au  compte  de 
l’Angleterre  quand  son  criminel  empire  paraîtra  au  jour  du 
Jugement.  » 

L  heure  n  est  pas  encore  venue.  On  le  voit  :  en  ces  derniers 
temps,  les  historiens  anglais  n’ont  pas  hésité  à  tirer  leurs 
arguments  tant  des  principes  du  grand  État-Major  allemand 
que  des  théories  darwiniennes.  Pour  un  certain  professeur 
américain  qui  s  est  fait  une  spécialité  de  l’histoire  et  de  la 
géographie  du  Nouveau  Brunswick  (Soc.  roy.  Canada,  1904 
II,  35),  la  déportation  des  Acadiens  fut  «  tout  bonnement  une 
mesure  de  guerre  justifiée  par  la  première  loi  des  nations  : 
l’instinct  de  conservation  (self  préservation).  L’implacable 
esprit  de  la  guerre  inspira  cette  mesure.  Cet  esprit  existe  en¬ 
core  ;  de  nos  jours  même,  il  domine  la  politique  des  peuples 
qui,  avec  un  peu  d  humour  et  beaucoup  d’hypocrisie,  se  pré¬ 
tendent  grands,  civilisés  et  chrétiens  ».  Voilà  qui  n’est  pas 
hypocrite,  à  coup  sûr,  mais  cynique.  Si  l’on  rapproche  cette 
phrase  de  cette  autre  :  «  A  l'arrière-plan  se  tenait  l’Angleterre 
avec  ses  vagues  droits  remontant  à  Cabot,  mais  quelque  chose 
d  infiniment  plus  important,  une  race  vigoureuse,  ardente  à 
1  expansion,  douée  du  génie  de  la  domination...  »,  on  s’aperçoit 


281 


JUGEMENTS  ET  VERDICTS 

que  la  morale  anglo-saxonne  en  certains  cœurs  ne  diffère 
guère  de  la  morale  boche  :  culte  de  la  force,  mépris  du  droit, 
indifférence  à  l’égard  de  la  souffrance,  et  que  sur  l’autre  rive 
de  1  Atlantique  règne  aussi  l’idéal  sans  scrupule  du  surhomme 
et  des  races  soi-disant  supérieures.  Si  la  raison  d’État  était 
bien,  après  tout,  l’unique  cause  de  la  déportation  acadienne, 
il  faudrait  en  conclure  que  cette  déportation  fut  un  crime 
vraiment  national  et  que,  par  conséquent,  toute  la  nation 
anglaise  en  doit  porter  la  responsabilité. 

Plus  récemment,  un  auteur  néo-écossais,  dont  la  tentative 
historique  ne  mériterait  pas  d’être  prise  en  considération  si 
elle  n  appartenait  pas  à  une  encyclopédie  régionale,  fait 
exception  à  toute  régie  d’honnêteté  scrupuleuse.  Son  raisonne¬ 
ment  est  d  une  simplicité  naïve  :  ou  bien  les  Acadiens  étaient 
des  sujets  britanniques  :  ou  bien  ils  n’en  étaient  pas  ;  «  ils 
ne  pouvaient  pas  être  neutres  »  !  S’ils  étaient  sujets,  ils  de¬ 
vaient  obéir  à  tout  ;  s’ils  ne  l’étaient  pas,  ils  devaient  partir. 
Il  n’y  a  pas  de  milieu.  Un  tel  raisonnement  est  absurde  ;  car 
le  prétendu  dilemme  n’existe  pas.  Les  Acadiens  étaient  bel  et 
bien  neutres  :  ils  l’étaient  en  droit,  de  par  le  traité  d’Utrecht 
et  la  lettre  de  la  reine  Anne  ;  ils  le  furent  en  fait  par  leur  quasi- 
unanime  abstention  en  toute  guerre,  en  particulier  celle  de  la 
Succession  d’Autriche.  Ainsi,  Français  neutres  en  pays  anglais, 
ils  se  conformèrent  en  tout  aux  exigences  anglaises,  sauf  aux 
points  de  vue  religieux  et  militaire  qui,  de  par  le  traité,  étaient 
exclus.  Quant  à  «  partir  »,  ils  l’auraient  fait  dès  le  début  de 
grand  cœur,  et  plus  tard  mainte  et  mainte  fois,  quoique  à 
regret,  si  les  Anglais,  à  l’encontre  de  tout  droit  et  pour  leur 
seul  intérêt  pratique,  ne  s’y  étaient  systématiquement  opposés. 
L’honnête  juge  Haliburton  le  déclare  péremptoirement  : 

«  Les  Acadiens  n’étaient  pas  sujets  britanniques,  puisqu’ils 
n  avaient  pas  prêté  serment  de  fidélité  et,  par  conséquent,  ils 
ne  pouvaient  être  qualifiés  de  rebelles.  Ils  ne  pouvaient  pas 
non  plus  être  traités  en  prisonniers  de  guerre,  puisque,  depuis 
près  d’un  demi-siècle,  on  leur  laissait  leurs  terres  sous  la  seule 
condition  de  demeurer  neutres  ».  Mais,  au  fond,  de  toutes  ces 
raisons  juridiques,  notre  écrivain  militaire  n’a  cure.  Pour 
son  ample  regard  de  stratège,  le  «  grand  dérangement  »,  avec 
tout  son  ignoble  cortège  d’iniquités  et  d’atrocités,  n’est  «  qu’un 
simple  détail  dans  un  vaste  plan  d’ensemble  dressé  pour 


284 


L’EXIL 


noire  de  l’histoire  de  l’Angleterre,  disait  naguère  au  Camp- 
bellton  Club  le  Dr.  Webster,  de  l’Université  de  Chicago  ;  c’est 
son  plus  grand  crime  politique.  » 

Enfin,  un  simple  ouvrier  américain,  Philip  H.  Smith,  que 
l’indignation  a  fait,  en  dépit  de  toutes  les  difficultés  matérielles 
et  autres,  historien  de  l’Acadie,  déclare  généreusement  :  «  Nous 
défions  tout  historien  du  passé  de  produire  un  autre  cas  où 
un  peuple  paisible  et  désarmé  ait  autant  souffert  que  les 
Français  neutres  d’Acadie.  » 

Eh  bien  !  non  :  nous  n’irons  pas  si  loin.  Si  grandes  que 
soient  notre  compassion  pour  nos  frères  d’Acadie  et  notre 
indignation  à  l’égard  de  leurs  bourreaux,  nous  admettons 
que  plus  atroces  encore  furent  l’asservissement  des  Messé- 
niens  par  les  Spartiates,  (bien  que  les  Acadiens  aient  été  sou¬ 
vent  traités  en  ilotes),  la  déportation  des  Juifs  par  les  Assy¬ 
riens,  (bien  qu’elle  eût  lieu  en  des  temps  barbares),  l’extermi¬ 
nation  des  Arméniens  par  les  Turcs  (peuples  encore  primitifs), 
le  démembrement  de  la  Pologne  par  trois  despotes  complices 
(que  de  traits  communs  !)  et  enfin  les  abominables  sévices  des 
Allemands  et  de  leurs  alliés  à  l’égard  des  populations  belges, 
françaises  et  serbes  (quelque  excuse  dans  le  fait  de  guerre). 
Mais  combien  chétive  est  pareille  atténuation  dans  le  verdict 
de  l’histoire  !  Et  le  seul  fait  qu’un  tel  rapprochement  soit 
possible,  n’est-il  pas  pour  l’honneur  anglais  trop  injurieux  pour 
qu’il  soit  nécessaire  d’insister  ?  «  Une  nation  civilisée  ne 
donne  pas  un  pareil  scandale,  a  dit  Henri  d’Arles,  sans  en 
souffrir  éternellement  en  son  honneur.  »  Passons  donc,  sans 
trop  élever  la  voix  en  ces  temps,  paraît-il,  d’entente  anglo- 
française.  Aussi  bien,  tout  homme  d’honneur  en  Angleterre, 
every  gentleman,  comprend  maintenant,  nous  l’espérons,  quel 
crime  monstrueux  a  été  accompli  en  Acadie  par  les  Anglais, 
au  nom  de  l’Angleterre,  envers  un  petit  peuple  innocent  qui 
souffre  encore  de  ses  conséquences  inéluctables.  Cela  suffit 
pour  qui  a  du  cœur  ;  c’en  est  plus  qu’assez  pour  les  fervents 
admirateurs  anglais  d’une  Jeanne  d’Arc.  Que  le  mal,  irrépa¬ 
rable  en  son  ensemble,  soit,  au  moins,  atténué  en  ses  ultimes 
conséquences  !  Est-ce  donc  impossible  ?  L’habile  et  parfois 
généreuse  Angleterre,  qui  a  su,  en  quelques  années,  conquérir 
le  loyalisme  de  ses  plus  irréconciliables  ennemis,  les  Boers,  ne 


JUGEMENTS  ET  VERDICTS 


285 


voudra  pas,  espérons-le,  faire  de  la  docile  Acadie  une  Irlande 
coloniale,  une  Alsace-Lorraine  d’Amérique. 


Quelles  que  fussent  les  contradictions  des  historiens,  il 
était  un  point  sur  lequel  tout  le  monde,  sauf  Haliburton,  sem¬ 
blait  d’accord  naguère  :  l’efficacité  du  crime  tant  pour  la  pros¬ 
périté  de  l’empire  britannique  que  pour  la  suppression  totale 
d’une  race  ennemie.  Or,  le  premier  point  est  contestable  et  le 
second  n’est  pas  soutenable. 

«  Une  si  abominable  conception,  dit  Henri  d’Arles,  dont 
l’idée  première  remonte  au  Gouvernement  britannique...  et  qui 
fut  exécutée  par  des  hommes  qui  n’ont  rien  négligé  pour  en 
accroître  l'ignominie  foncière,  a-t-elle  du  moins  rapporté  des 
profits  matériels,  tangibles,  capables,  pour  une  race  britan¬ 
nique,  de  constituer  des  compensations  qui  vaillent  les  sacri¬ 
fices  faits  à  la  respectabilité  nationale  ?  Si  nous  laissons  de  côté 
les  faits  particuliers,  ces  cas  d’enrichissement  personnel  [qui 
furent  la  conséquence  de  la  «  spoliation  des  Acadiens  »]...  l’on 
est  obligé  de  conclure  que  cette  déportation  fut  parfaitement 
inutile  et  même  nuisible  à  l’avenir  de  cette  province  dont  elle 
a  entravé...  le  progrès...  La  Grande  Bretagne  rêvait  d’un  em¬ 
pire  américain  qui  embrassât  tout  le  nord  du  continent.  En  quoi 
la  présence  de  quinze  à  seize  mille  Français  neutres  en  Nouvelle 
Ecosse  pouvait-elle  empêcher  les  armées  anglaises  [si  nom¬ 
breuses  et  si  bien  pouvues]  de  réaliser  les  vastes  ambitions 
nationales  ?  Les  Acadiens,  liés  par  un  serment  de  neutralité 
avaient  toujours  été  fidèles  à  leurs  serments  de  neutralité 
[aussi  bien  pendant  la  guerre  de  1742  à  1746  qu’au  siège  de 
Beauséjour]...  Il  y  a  quelque  chose  de  triste  et  d’enfantin  à 
vouloir  soutenir  que  la  déportation  fut  une  mesure,  cruelle 
sans  doute,  mais  nécessaire...  Cette  expulsion...  fut  un  acte 
hautement  impolitique  et  anti-économique...  Du  jour  au  len¬ 
demain,  la  péninsule  fut  transformée  de  contrée  fertile  en 
désert  ;  ...  il  se  passa  des  années  avant  qu’on  pût  remplacer  ces 
admirables  colons  français,  durs  au  travail,  ingénieux  et  forts... 
Quelle  folie  sacrilège  d’appauvrir,  de  ruiner  ainsi,  systématique¬ 
ment,  sous  des  prétextes  qui  ne  tiennent  pas  debout,  que  la 
raison  condamne  non  moins  que  la  conscience,  un  territoire  que 
l’on  est  chargé  de  faire  prospérer  1  crime  et  sottise,  la  chose 
coûta  très  cher.  »  «  L’exil  des  Acadiens  est  une  faute  dans  sa 
cause  insuffisante,  dit  de  même  l’abbé  Albert  Thomas  ( Histoire 
du  Madawaska,  p.  69),  il  est  un  crime  de  lèse-humanité  dans  son 
mode  d’exécution  :  confiscations,  disparition  des  familles  ;  il 
est  un  crime  dans  ses  effets  :  souffrances  des  épouses,  des  mères, 
des  enfants  innocents  :  privations  prévues  et  voulues,  misère 
et  mort  d’un  grand  nombre.  Les  Acadiens  auraient  eu  tous  les 


L  ’  Ê  X  I  L 


torts  dont  on  les  a  accusés  que  le  châtiment  serait  encore  dis¬ 
proportionné  à  la  faute.  »  —  «  La  déportation  des  Acadiens  fut 
une  inique  bévue,  confirme  l’historien  anglais  Campbell  ;  il  est 
bien  plus  digne  de  le  reconnaître  que  de  tenter  en  pure  perte 
d’excuser  ou  de  pallier  une  conduite  dont  les  conséquences 
froidement  envisagées  révoltent  le  sens  moral  de  l’humanité.  » 
—  a  L’expulsion  des  Acadiens  ne  fut  jamais  le  moins  du  monde 
nécessaire  »,  conclut  aussi  le  juge  Savary  (History  0/  the  County 
of  Annapolis,  128). 


Quant  à  la  totale  extinction  de  la  race  acadienne,  longtemps 
on  y  crut  ;  et  comment  aurait-on  pu  en  douter  après  l’irrépa¬ 
rable  désastre  ?  Ruinés,  arrachés  au  sol  natal,  dispersés  sur 
les  deux  bords  de  l’Atlantique,  sans  lien  qui  unît  un  groupe 
à  l’autre,  ni  une  famille  à  l’autre,  ni  même  les  membres  d’une 
même  famille,  sans  secours  efficace  qui  vînt  de  nulle  part,  pas 
même  de  la  mère-patrie,  presque  partout  victimes  de  la  haine, 
ou  du  mépris,  ou  de  la  suspicion  ou  tout  au  moins  de  l’in¬ 
différence  publique,  les  derniers  Acadiens  semblaient,  en  dépit 
de  la  justice  de  leur  cause,  en  dépit  de  leurs  vertus  et  de  leurs 
mérites,  destinés  à  promptement  disparaître  de  la  face  de 
ce  dur  monde  où  ils  n’avaient  pourtant  joué  qu’un  rôle  utile 
et  irréprochable.  Dès  1762,  l’auteur  d’un  Mémoire  déjà  cité 
concluait  tristement  :  «  Voilà  1  histoire  abrégée  de  ce  peuple 
malheureux.  Il  n’existe  plus  ;  son  souvenir  même  est  effacé  ». 
Le  chantre  de  l’Acadie,  Longfellow,  avait  la  même  conviction, 
lorsqu’en  1846  il  écrivait  : 


Voici  la  forêt  primitive  ;  mais  où  sont  les  coeurs  qui  à  son  ombre 
Bondissaient  comme  le  chevreuil  lorsqu'il  entend  dans  les  bois  la  voix  du 

[chasseur? 

Où  est  le  village  avec  ses  toits  de  chaume,  demeure  des  fermiers  acadiens. 
Hommes  dont  la  vie  s’écoulait  comme  la  rivière  qui  arrose  la  forêt, 
Assombrie  par  les  ombres  de  la  terre,  mais  reflétant  une  image  des  Cieux? 
Dévastées  sont  les  fermes  riantes,  et  les  fermiers  à  jamais  partis. 
Dispersés  comme  la  poussière  et  les  feuilles,  quand  les  puissantes  rafales 

[d’octobre 

b  emparent  d  elles,  les  font  tournoyer  en  l’air,  et  les  éparpillent  au  loin 

^  ,  [sur  l’Océan  : 

Du  beau  village  de  Grand’Pré,  rien  ne  reste  qu’une  tradition. 


«  Aussi  étonnant  par  ses  vertus  que  par  ses  malheurs  »,  le 
peuple  acadien  ne  semblait  donc  plus  exister  qu’à  l’état  de 
légende  poétique,  bonne  à  faire  couler  les  larmes  de  coeurs 
sensibles  :  oui,  les  larmes  de  charmantes  lectrices  américaines 
dont  les  ancêtres  ont  refusé  un  morceau  de  pain  aux  Acadiens 


JUGEMENTS  ET  VERDICTS 


2&/ 

mourants  ;  et,  sa  destinée  étant  apparemment  close,  on  s’en 
allait  répétant  d’une  voix  de  plus  en  plus  éteinte  :  «  Finis 
Acadiæ  !  »  Jusqu’à  un  auteur  canadien,  Bourassa,  qui,  en  1866, 
gémissait  :  «  La  Providence  a  laissé  disparaître  les  Acadiens.  » 
Jusqu’à  un  autre  qui  ajoutait  :  «  L’excès  de  leurs  infortunes 
avait  étonné  le  monde  ;  puis,  le  silence  de  l’oubli  s’était  fait 
sur  leur  tombe  refermée,  le  silence  de  la  mort  ;  on  les  croyait  à 
jamais  anéantis.  » 

Eh  bien  I  non  :  le  peuple  acadien  n’est  pas  mort.  Il  vit  de 
nos  jours  d’une  vie  plus  intense  que  jamais  :  ses  solides  vertus 
c’est-à-dire  sa  forte  vitalité,  son  inépuisable  fécondité,  son 
activité  inlassable,  son  inébranlable  attachement  à  sa  foi  reli¬ 
gieuse,  à  ses  sentiments  patriotiques,  à  sa  langue  maternelle, 
à  ses  traditions  séculaires,  à  ses  coutumes  ancestrales,  ont 
préservé  au  milieu  de  populations  hostiles  son  existence  en 
même  temps  que  son  intégrité  ethnique  et  sociale  ;  mieux 
encore,  elles  lui  ont  permis,  dans  les  pires  conditions  histori¬ 
ques,  un  merveilleux  développement  qui  est  le  meilleur  gage 
d’un  long  avenir  de  prospérité  croissante.  L’Acadie  écartelée 
n’est  pas  plus  morte  que  la  Pologne  démembrée,  que  la  Rou¬ 
manie,  que  la  Serbie,  que  la  Bohême  opprimées  pendant  des 
siècles,  parce  que,  chez  ces  races  fortes,  la  patrie  invisible  a 
survécu  à  toutes  les  brutalités  du  dehors,  dans  le  cœur 
inviolé  de  chaque  homme.  Là  siège  l’immanente  justice  des 
nations. 

Le  peuple  acadien  n’oublie  pas,  en  effet,  il  a  trop  souffert, 
pour  pouvoir  jamais  oublier.  «  Ah  !  que  l’on  ne  s’étonne  pas  de 
la  ténacité  de  certaines  aversions  chez  les  Acadiens  !  dit  l’un  de 
leurs  historiens,  le  Frère  Antoine  Bernard.  Il  est  des  douleurs 
tellement  aiguës  et  profondes  qu’elles  se  transmettent  d’âge 
en  âge  avec  le  sang  des  pères.  Une  race  torturée  en  son  âme 
et  en  sa  chair  en  prend  un  deuil  collectif  qui  chasse  pour  long¬ 
temps  de  ses  lèvres  le  sourire  et  de  son  cœur  la  sympathie  pour 
les  bourreaux.  »  «  Au  contact  d’un  Anglais,  me  disait  un  Aca¬ 
dien,  j’éprouve  une  répulsion  instinctive  ».  «  Quant  je  relis  les 
tribulations  du  peuple  juif,  écrivait  un  prêtre  d’Acadie,  je  ne 
puis  m’empêcher  de  songer  aux  tribulations  du  peuple  aca¬ 
dien  ;  même  exil,  même  dispersion,  mêmes  tentatives  d’exter¬ 
mination,  même  anéantissement  apparent.  Et  pourtant,  où 
sont  nos  crimes  ?  Un  peuple  martyr  est-il  donc  ün  peuple  élu? 


288 


L’EXIL 


Alors,  pour  venger  tant  d’iniquités,  pour  compenser  tant  de 
souffrances,  quelles  glorieuses  destinées  nous  attendent  1  » 
Détournons-nous  donc  des  horreurs  du  «  martyre  acadien  » 
et,  confiants,  passons  aux  lentes  clartés  du  «  miracle  aca¬ 
dien  ». 


Sources  et  autres  réîérences. 

Canada  français.  —  Docum.  inédits,  I,  130  :  II,  141-2. 

Thomas  B.  Âkins.  —  Select,  from  puh.  Doc.,  op.  cit. 

Biîamish  Murdoch.  —  Hist.  of  Nova  Scolia,  op.  cit. 

Hannay.  —  Hist.  of  Acadia,  op.  cit. 

Munro,  —  Hislorij  of  North  America,  IV,  ch.  7  ;  XI,  ch.  12. 

Ridpath.  —  History  of  the  United  States,  ch.  III. 

Bancroft.  —  History  of  the  United  States,  vol.  II,  ch.  7,  pp.  426-434. 

Rev.  \V.  O.  Raymond.  —  Nova  Scotia  under  English  Rule  (Soc.  Roy. 
du  Canada,  1910,  3,  s.  IV,  sect.  II,  pp.  55-84). 

P.  H.  Smith.  —  Acadia,  a  lost  Chapter  in  American  History,  Pawling. 
1884. 

Raynal.  —  Hist.  phil.  et  polit.,  op.  cit. 

Haliburton.  —  Statistical  and  historical  Account  of  the  Province  of 
Nova  Scotia,  Halifax,  1829. 

W.  A.  Calneck  and  A.  W.  Savary.  —  History  of  the  county  of  Anna- 
polis,  Halifax,  1897. 

Richard  Brown.  —  History  of  Cape  Breton,  London,  1869. 

Sir  Adams  Archibald.  —  The  Acadian  Déportation  (Nova  Scotia 
Hist.  Soc.  1877.) 

William  Wood.  —  The  Passing  of  New  France  (Chronicles  of  Canada, 
vol.  X). 

Arthur  G.  Doughty.  —  The  Acadian  Exiles.  Toronto,  1916. 

Dr.  Edm.  D.  Aucoin.  —  Le  Pays  d’Évangeline,  Montréal,  1917. 

F.  Hue  et  G.  Haurigot.  —  Nos  petites  colonies,  Paris,  1886. 

Tantet.  —  Survivance  de  l’esprit  français  dans  les  colonies  perdues. 


CINQUIÈME  PARTIE 


Chapitre 

Chapitre 

Chapitre 

Chapitre 

Chapitre 

Chapitre 


Chapitre 

Chapitre 


Chapitre 


Chapitre 


LA  RENAISSANCE 

XXV.  -  DU  FOND  DES  TÉNÈBRES  (1760-1766). 
XXVI.  -  L’AUBE  (1766-1911). 

XXVII.  -  EN  NOUVELLE  ÉCOSSE. 

XXVIII.  -  AU  MADAWASKA. 

XXIX.  —  AU  NOUVEAU  BRUNSWICK. 

(Comtes  de  l’Est). 

XXX.  -  DANS  LE  GOLFE  SAINT-LAURENT  : 

L  —  Au  Cap  Breton  et  a  l’Ile  Ma¬ 
dame  ; 

II.  —  A  l’Ile  Saint-Jean  ; 

III.  —  Aux  Iles  de  la  Madeleine  ; 

IV.  —  Au  Labrador  laurentien  ; 

V.  —  A  Anticosti  et  a  Terre-Neuve. 

XXXI.  -  AU  CANADA. 

XXXII.  -  AUX  ÉTATS-UNIS  : 

I.  —  En  Louisiane  ; 

II.  —  Aux  Grands  Lacs  ; 

III.  —  En  Nouvelle  Angleterre. 

XXXIII.  -  TROIS  FLÉAUX  : 

I.  —  Émigration  ; 

II.  —  Anglicisation  ; 

III.  —  Ignorance. 

XXXIV.  -  LA  NOUVELLE  ACADIE. 


19 


LAUVRIÈRE.  T.  II. 


' 


CHAPITRE  XXV 


DU  FOND  DES  TÉNÈBRES 

(1760-1766^ 

Persécutions  brutales  et  sournoises.  —  Exploitation  éhontée. 

Retour  d’exil. 

près  avoir  suivi  les  Acadiens  sur  les  routes  de  l’exil,  de 


la  Nouvelle  Angleterre  dans  l’ancienne,  de  la  France 


aux  colonies  françaises,  il  faut,  comme  eux,  après  tant 
d  années  d  agitation  et  d’angoisse,  de  misères  et  de  souffrances, 
revenir  au  pays  natal  où  survivaient  encore  dans  la  pire 
détresse  quelques-uns  de  leurs  frères  méconnus.  Les  tribula¬ 
tions  du  peuple  acadien  ne  se  réduisent  pas,  en  effet,  aux  seules 
expulsions  en  masse  de  1755  et  de  1758  et  à  leurs  suites  immé¬ 
diates  :  dispersion  aux  quatre  coins  de  l’horizon,  exil  sous  tous 
les  climats,  extermination  systématique  ou  fatale  ;  leurs 
funestes  conséquences  se  prolongèrent  en  Acadie  même  pen¬ 
dant  des  générations  et  l’on  peut  dire  qu’elles  durent  encore; 
mais  elles  pesèrent  surtout  sur  s  les  oubliés  »  et  sur  «  les  éva¬ 
dés  »  du  grand  dérangement.  On  s’en  aperçoit  pour  peu  que 
l’on  se  reporte  en  Acadie  au  lendemain  des  jours  de  Malheur. 
Dies  irœ  ! 

Une  nouvelle  preuve  que  la  politique  anglaise  à  l’égard  des 
Acadiens  ne  tenait  pas  à  la  seul  personne  de  Lawrence,  c’est 
qu’en  Nouvelle  Écosse  cette  politique  lui  survécut.  Son  suc¬ 
cesseur  (1760-1763),  le  lieutenant-gouverneur  Jonathan  Bel- 
cher,  était  précisément  ce  juge  à  tout  faire  qui  avait  juridi¬ 
quement  approuvé  la  déportation  des  Acadiens,  obtenu  en 
récompense  20.000  acres  de  leurs  terres  et  reçu  la  mission 
débonnaire  d’une  enquête  concernant  les  graves  accusations 
portées  sur  son  complice,  ledit  Lawrence.  Moins  brutal  et 


292 


LA  RENAISSANCE 


moins  adroit,  mais  plus  hypocrite,  il  se  rendit  presque  aussi 
odieux. 

Comme  Lawrence,  il  stimula  de  son  mieux  la  colonisation 
anglaise,  mais  réussit  moins  bien.  Le  grand  agent  de  recrute¬ 
ment  irlandais,  Mac  Nutt,  d’abord  encouragé  par  les  Lords 
du  Commerce,  se  trouva  bientôt  entravé  par  le  Conseil  de  la 
Couronne  qui,  craignant  de  dépeupler  l’Irlande,  imposa  aux 
colons  irlandais  un  séjour  de  cinq  ans  dans  la  province  avant 
l’obtention  d’une  concession  quelconque;  en  l’été  1761, 
150  familles  n’en  furent  pas  moins  établies  sur  les  terres 
acadiennes  d’Onslow  et  de  Truro  (Cobeguid),  de  Cumber¬ 
land  (Beauséjour)  et  d’Annapolis  ou  plutôt  de  Granville. 
En  avril  1762,  un  certain  Sir  Allan  Maclean  et  en  août 
60  officiers  demandèrent  de  vastes  concessions  à  la  rivière 
Saint-Jean  ;  cette  dernière  demande  était  conforme  aux 
désirs  du  gouvernement  qui,  dès  décembre  1759,  voulait 
réserver  des  terres  aux  militaires  démobilisés. 

Belcher  déclara  impossible  cette  colonisation,  tant  qu’il  y 
aurait  des  Acadiens  en  Acadie.  Sept  mois  avant  de  mourir, 
le  10  mars  1760,  Lawrence  avait,  avec  son  Conseil,  décidé,  à 
propos  de  la  soumission  des  Acadiens  de  l’isthme,  que  : 

«  Pareille  mesure  [la  déportation]  était  tout  à  fait  appropriée 
aux  circonstances  et  absolument  nécessaire  pour  faciliter  l’ex¬ 
ploitation  des  terres  acadiennes  par  les  immigrants  du  Conti¬ 
nent,  lesquels,  autrement,  verraient  leurs  progrès  sans  cesse 
entravés  par  les  incursions  des  habitants  français.  Au  contraire, 
si  on  les  éloigne  de  la  province,  les  établissements  jouiront  d’une 
sécurité  parfaite.  » 

Belcher  et  les  membres  du  Conseil  se  conformèrent  à  cette 
politique  avec  d’autant  plus  de  zèle  qu’ils  étaient  eux-mêmes 
concessionnaires  de  «  terres  acadiennes  »  ;  mais  ils  se  heur¬ 
tèrent  à  l’opposition  imprévue  du  général  Amherst,  gouver¬ 
neur  militaire  des  colonies  anglaises  d’Amérique,  et  à  celle 
du  gouvernement  métropolitain  qui  ne  voulaient  pas  se 
mettre  sur  les  bras  tant  de  prisonniers  de  guerre  :  ils  étaient 
d’avis  l’un  et  l’autre  qu’il  valait  mieux  les  employer  sur  place 
aux  gros  travaux  de  la  colonie.  De  là  un  long,  misérable, 
odieux  conflit  d’intérêts  dont  les  malheureux  Acadiens  étaient 
à  leur  insu  l’enjeu  :  à  quelle  sauce  les  manger  ?  exploitation 
ou  déportation  ? 


DU  FOND  DES  TÉNÈBRES 


293 


Malgré  l’invite  du  général  Amherst,  le  Conseil,  à  l’unani¬ 
mité,  décida  le  20  février  1761  que  <<  lesdits  Acadiens  ne  pou¬ 
vaient  ni  par  l’ordre  royal  ni  par  la  loi  provinciale  être  auto¬ 
risés  à  rester  dans  la  province  et  en  toute  déférence  soumet¬ 
taient  cette  opinion  à  Son  Excellence  ».  Nullement  ému  de 
ces  considérants  juridiques,  le  général  répond  le  22  mars 
qu’il  «  serait  le  premier  à  recommander  l’expulsion  »  des  der¬ 
niers  Acadiens,  s’il  la  croyait  «  tant  soit  peu  utile  à  la  sécurité 
et  au  développement  de  la  province  »,  mais  que  «  dans  les 
circonstances  actuelles  il  ne  voit  rien  à  redouter  des  Acadiens  »  ; 
il  estime,  «  au  contraire,  qu’on  pourrait  retirer  de  grands  avan¬ 
tages  de  leur  utilisation  convenable  »,  «  soumise  à  des  règles 
et  restrictions  appropriées  »  ;  et  puis,  le  grand  argument 
mercantile  :  la  déportation  en  Angleterre  coûterait  trop  cher. 
Des  2.500  habitants  d’Halifax  en  1761,  dit  Charles  Morris, 
«  il  n’y  a  pas  une  seule  famille  qui  puisse  vivre  d’agriculture.  » 
Belcher  n’en  insiste  pas  moins  le  11  et  le  19  mars  ;  il  revient  à 
l’assaut  le  19  avril  :  «  malgré  le  traitement  bénin  et  l’indul¬ 
gence  envers  eux...,  ils  forment  des  projets  désespérés...  mena¬ 
cent  les  établissements  de  Chignectou...  Quarante  d’entre  eux 
ne  se  sont  pas  encore  soumis  au  village  Sainte-Anne  sur  la 
rivière  Saint-Jean.  »  Amherst  se  moque  de  ces  chimériques 
frayeurs  «  :  Je  n’ai  pas  la  moindre  appréhension  :  les  Acadiens 
ne  sont  pas  assez  fous  pour  tenter  la  moindre  chose  contre 
la  colonisation  de  la  province...  Le  nombre  de  troupes  régu¬ 
lières  et  autres  suffit  à  la  protection  des  nouveaux  établisse¬ 
ments  ».  Entre  temps,  le  14  avril,  le  Conseil  avait  bien  semblé 
se  résigner.  «  Après  avoir  considéré  leur  nombre,  leur  profond 
attachement  à  la  nation  française,  leur  ferme  intention  actuelle 
de  tout  entreprendre  contre  les  établissements  de  cette 
province,  le  Conseil  est  d’avis  qu’il  serait  très  dangereux  de 
leur  accorder  des  terres  en  propre,  parce  qu’ils  en  profiteraient 
pour  soulever  leurs  amis  les  sauvages,  mais  qu’il  convient  de 
répartir  120  à  140  familles  loin  des  frontières  dans  les  12  nou¬ 
veaux  cantons  situés  entre  Halifax  et  Annapolis  à  raison  de 
10  à  12  familles  par  canton  ».  Le  Conseil  estime  le  nombre 
total  des  Acadiens  à  près  de  2.000  répartis  en  370  familles  : 
savoir,  220  familles  à  Ristigouche,  Miramichi,  etc...,  soit 
1.300  âmes  ;  60  familles  à  Chignectou,  soit  240  âmes  ;  90  fa¬ 
milles  à  Halifax,  soit  445  âmes.  Trop  hardi  dut  sembler  ce 


294 


LA  RENAISSANCE 


beau  projet  qui  ne  consistait,  en  somme,  qu’à  employer  les 
Acadiens  disséminés  à  défricher  les  plus  mauvaises  terres 
incultes  du  Sud  de  la  presqu’île  pour  le  seul  bénéfice  des  colons 
anglais,  puisqu’on  refusait  à  ces  parias  tout  droit  de  posses¬ 
sion  ;  apparemment,  on  n’osa  pas  procéder  à  ce  misérable 
genre  d’exploitation,  et  la  discussion  s’engagea  sur  un  nou¬ 
veau  terrain. 

L’objection  militaire  ayant  été  écartée  par  le  général  en 
chef,  le  gouverneur  civil  se  trouva  obligé  (15  avril  1761)  d’en 
invoquer  une  autre,  la  vraie  : 

«  Ii  reste  une  raison  sérieuse  de  redouter  ces  gens  ;  parmi  les 
Acadiens  de  Ristigouche,  il  y  en  a  beaucoup  qui  possédaient 
autrefois  des  terres  dans  la  région  de  Beaubassin  ;  ils  n’ont 
pas  perdu  tout  espoir  de  les  recouvrer  par  suite  de  certaines  sug¬ 
gestions  des  prêtres  et  des  Français.  [Il  n’y  avait  plus  d’officiers 
français  et  les  deux  ou  trois  prêtres  étaient  favorables  à  la  sou¬ 
mission  ;  le  père  Germain  recevait  même  des  Anglais  une  allo¬ 
cation  annuelle  de  50  livres].  Je  crois  plus  probable  qu’ils 
entraveront  les  débuts  de  ces  établissements  :  or,  la  perte  de 
deux  ou  trois  vies  répandra  une  telle  terreur  que  les  colons 
s’enfuieront  de  ces  cantons  et  que  les  autres  établissements  en 
seront  gravement  compromis.  » 

Suit  une  description  exagérée  de  I’  «  opiniâtre  entêtement  », 
des  «  dispositions  malveillantes  »,  des  «  desseins  hostiles  »  de 
tous  ces  Acadiens  «  qui  ne  se  sont  jamais  soumis  que  par 
besoin  ou  par  peur  ».  En  accusant  ainsi  de  toutes  sortes  de 
crimes  imaginaires  (car  il  ne  cite  pas  un  fait)  ces  malheureux 
êtres  réduits  à  l’impuissance,  Belcher  montre  avec  évidence 
ce  qu’il  redoute  :  c’est  bien  moins  la  guerre  et  des  soulève¬ 
ments  que  les  réclamations  plus  ou  moins  violentes  des 
légitimes  possesseurs  du  sol  ;  lui  et  les  autres  concessionnaires 
tremblent  pour  leurs  biens  mal  acquis.  Aussi  Amherst,  nulle¬ 
ment  convaincu  par  toutes  ces  mauvaises  raisons,  réplique 
péremptoirement  le  29  avril  :  «  Peut-être  les  Acadiens  ne  sont- 
ils  pas  tout  à  fait  aussi  bien  disposés  que  je  pourrais  le  désirer  ; 
mais  je  m’attends  à  mieux  de  leur  part  :  car,  en  leur  situation 
actuelle,  ils  ne  peuvent  être  assez  fous  pour  tenter  quoi  que 
ce  soit  contre  la  colonisation  de  la  province.  » 

Ainsi  rétorqué  pour  la  quatrième  fois,  le  servile  magistrat, 
s’infligeant  à  lui-même  un  démenti,  sollicite  du  général,  le 
18  juin,  ce  que  celui-ci  exigeait  :  l’autorisation  de  recourir  à 


DU  FOND  DES  TÉNÈBRES 


295 


la  main-d’œuvre  acadienne.  Le  document  est  si  odieux  qu’il 
mérite  d’être  cité  intégralement  ;  il  ne  fait,  du  reste,  que  ren¬ 
forcer  certaines  considérations  analogues  du  12  décembre  1760: 

«  Monsieur, 

Par  suite  des  informations  venues  des  nouveaux  établisse¬ 
ments  de  la  Province,  il  apparaît  comme  extrêmement  néces¬ 
saire  que  les  Acadiens  viennent  en  aide  aux  habitants  pour  la 
réparation  des  digues  destinées  à  conserver  et  à  conquérir  les 
terres  d’alluvion  ;  car,  du  progrès  de  ces  travaux,  auxquels  les 
Acadiens  sont  plus  habiles  que  quiconque  en  ce  pays,  dépendra 
la  subsistance  et  le  maintien  de  plusieurs  centaines  d’habitants. 
Ce  motif  sérieux  et  le  fait  que  l’an  dernier  [en  août],  sous  le 
défunt  gouverneur,  les  Acadiens  ont  ainsi  rendu  de  grands  ser¬ 
vices  à  la  colonie  [dans  le  canton  de  Conrwallis]  m’obligent 
à  renouveler  la  même  demande,  afin  que  le  gouvernement 
n’encourre  pas  de  dépenses  pour  venir  en  aide  aux  habitants 
indigents  et  qu’il  n’y  ait  pas  de  retard  dans  le  développement 
de  cette  colonisation  qui  fait  l’objet  de  l’attention  publique  et 
des  soucis  du  Ministre.  Je  m’attends  à  d’autant  moins  de  diffi¬ 
culté  à  cet  égard  que  le  Secrétaire  des  affaires  militaires  m’a 
récemment  assuré  que  les  Acadiens  devaient  être  prêts  à  rece¬ 
voir  mes  ordres  à  une  demi-heure  d’avis.  » 

Le  bon  général  Amherst  approuve  «  de  tout  cœur  »  pareille 
exploitation  des  Acadiens,  tout  en  recommandant  une  stricte 
surveillance  ;  on  ne  pouvait  s’attendre  à  moins  de  l’empoison¬ 
neur  des  Peaux-Rouges.  Voilà  donc  les  malheureux  Acadiens 
réduits  à  la  condition  d’ilotes,  condamnés  à  peiner  comme  des 
esclaves  sur  leurs  propres  terres  pour  le  seul  profit  de  leurs 
spoliateurs,  et  cela  à  tout  moment,  sur  l’ordre  de  réquisition 
instantanée  d’un  despote,  dans  le  délai  d’une  demi-heure  ; 
fut-il,  depuis  les  atrocités  Spartiates  à  l’égard  des  Messéniens, 
travaux  forcés  plus  exaspérants  et  plus  humiliants  ?  Il  y  a 
là  un  raffinement  de  méchanceté  particulièrement  odieux.  A 
ce  propos,  citons  cette  remarque  d’un  historien  anglais,  le 
Dr  Gannong  :  «  Sans  les  travaux  antérieurs  d’endiguement 
accomplis  par  les  Acadiens  et  qui  n’étaient  qu  en  partie 
détruits  [par  une  tempête  en  1759],  surtout  sans  le  parti  qu’ils 
apprirent  à  en  tirer,  les  nouveaux  colons  n’auraient  pas  mêmé 
songé  à  s’établir  en  ces  lieux  dont  ils  eussent  été  incapables 
d’apprécier  la  valeur  et  l’importance  ».  L’Acadie  fut  donc  deux 
fois  mise  en  valeur  par  les  Acadiens,  mais  la  seconde  fois  à 


296 


LA  RENA  ISSANCE 


leurs  dépens  et  pour  le  seul  profit  d’usurpateurs.  Les  prison¬ 
niers  d’Halifax  furent  aussi  employés  à  des  travaux  publics 
de  voirie  et  autres,  en  particulier  la  route  du  fort  Sackville 
et  les  quais  du  port. 

Éconduit  par  le  grand  chef  militaire  des  colonies,  l’entêté 
magistrat  se  tourna  vers  le  gouvernement  de  la  métropole. 
Dès  le  14  avril  1761,  Belcher  avait  informé  les  Lords  du  Com¬ 
merce  du  prétendu  danger  que  faisaient  courir  à  la  colonie  les 
1.540  insoumis  du  Nord-Est:  «  Ils  préparent  et  arment  des 
bateaux,  dit-il,  pour  courir  sus  à  nos  navires  de  commerce  ». 
Le  17,  il  les  priait,  au  nom  du  Conseil,  d’insister  auprès  du 
Général  Amherst  sur  l’urgence  d’une  intervention  armée 
auprès  de  ces  pirates  de  Ristigouche  et  de  Miramichi.  Sa  lettre 
se  termine  par  ce  mot  qui  lui  tient  tant  au  cœur  :  «  Doit-on, 
dans  les  circonstances  actuelles,  garder  les  Acadiens  dans  la 
province  ou  les  expulser  entièrement  ?  »  Toujours  timorées, 
leurs  seigneuries  renvoient  l’affaire  au  Secrétaire  d’Etat 
(23  juin).  En  dépit  de  tant  d’appréhensions  feintes  ou  exagé¬ 
rées,  les  misérables  Acadiens  du  Golfe  étaient  tellement 
épuisés  et  impuissants  que,  dès  qu’en  octobre  1761  le  capitaine 
Mackensie,  du  fort  Cumberland,  se  présenta  à  eux  avec 
50  hommes  sur  deux  petits  bateaux,  ils  se  rendirent  comme 
des  moutons  au  nombre  de  787,  y  compris  femmes  et  enfants, 
et  leur  glorieux  vainqueur,  qui  avait  usé,  dit  Belcher,  «  de 
manœuvres  secrètes  »,  en  ramena  335  triomphalement  à 
Halifax  ;  pour  une  si  belle  prouesse,  il  reçut  en  pleine  séance 
(28  novembre)  les  félicitations  du  gouverneur  et  de  ses  con¬ 
seillers  enfin  rassurés.  Belcher  n’en  conclut  pas  moins  sa  nou¬ 
velle  lettre  aux  Lords  du  Commerce  (11  janvier  1762)  par  son 
éternel  refrain  :  «  La  conduite  des  nombreux  prisonniers  aca¬ 
diens  montre  qu  il  serait  dangereux  de  les  laisser  redevenir 
habitants  de  la  province.  »  Même  antienne  au  Secrétaire 
d  État  (9  janvier)  :  les  Acadiens,  soi-disant  soumis,  ne  cher¬ 
chent  qu  une  occasion  pour  inquiéter  les  nouveaux  établisse¬ 
ments.  «  Toute  leur  conduite  et  leurs  dispositions  générales 
m  ont  absolument  convaincu  qu’ils  ne  peuvent  en  toute 
sécurité  redevenir  habitants  de  la  province  ».  Ainsi,  comme  l’a 
justement  fait  remarquer  Pascal  Poirier,  «  une  fois  le  Canada 
conquis,  1  Angleterre  ouvrit  l’Amérique  aux  colons  du  monde 
entier ,  mais  elle  la  ferma  aux  Acadiens,  c’est-à-dire  aux  des- 


DU  FOND  DES  TÉNÈBRES 


297 


cendants  de  ces  colons  même  qui  les  premiers  l’avaient 
colonisée  ». 

Naturellement,  Belcher  ne  se  souciait  nullement  d’ajouter 
à  ses  anciens  prisonniers  de  guerre  les  nouveaux  venus  de 
Miramichi,  si  inférieur  qu’en  fût  le  nombre  à  celui  que  ses 
frayeurs  supposaient.  Aussi  fut-il  ravi  de  voir  le  général 
Murray,  qui  les  avait  fait  repérer  et  dénombrer  tout  le  long 
du  Golfe,  entrer  dans  ses  vues  et  lui  proposer  le  20  septem¬ 
bre  1761  de  les  attirer  vers  le  Haut-Canada,  au  lieu  de  les  trans¬ 
férer  en  Nouvelle-Écosse  :  «  Cette  [dernière]  solution  ne  me 
paraît  pas  très  avantageuse,  dit  le  général  ;  car  ces  sites  de 
Nouvelle-Écosse  rappelleront  à  toutes  les  générations  futures 
les  malheurs  qu’a  subis  la  génération  actuelle,  et  de  si  doulou¬ 
reux  souvenirs  s’opposeront  peut-être  toujours  à  l’affection 
que  pourrait  faire  naître  le  gouvernement,  si  juste  et  si  équi¬ 
table  qu’il  soit.  »  Combien  vrai,  à  part  l’hypocrisie  de  la  fin  ! 
Dès  le  25  mars,  Belcher  s’empressa  de  répondre  : 

t  J’ai  immédiatement  communiqué  votre  lettre  au  Conseil  ; 
il  partage  entièrement  votre  opinion.  Nous  avons  la  ferme  con¬ 
viction  qu’il  ne  serait  nullement  sage  ni  commode  de  conserver 
les  Acadiens  en  qualité  de  celons  dans  cette  province  pour  les 
motifs  que  vous  avez  si  judicieusement  exposés  et  qu’il  sera  à 
tous  égards  plus  avantageux  pour  le  service  de  Sa  Majesté  de 
les  établir  dans  quelques  localités  lointaines  du  Canada,  si 
toutefois  il  leur  est  permis  de  rester  en  Amérique.  » 

Se  débarrasser  à  jamais  et  à  tout  prix  de  tous  les  Acadiens, 
voilà  bien  l’obsession  de  Belcher  et  de  ses  conseillers,  comme  de 
tous  les  concessionnaires  de  terres  acadiennes  ;  ne  plus  voir 
des  gens  dont  la  seule  présence  est  un  reproche  autant  qu’un 
danger  ;  on  les  redoutait  comme  le  remords  ;  ces  pauvres  gens 
hâves  et  angoissés  apparaissaient  comme  de  sinistres  fantômes 
de  malédiction.  Donc,  encore  et  toujours  les  expulser,  les 
supprimer.  Et  puis,  les  gens  même  d’Halifax  regardaient  d’un 
mauvais  œil  tous  ces  prisonniers  dont  la  subsistance  obérait 
leurs  finances  ;  cela  augmentait  le  prix  du  rhum  qu’une  moitié 
de  la  population  débitait  à  l’autre. 

Survient  alors  le  beau  coup  de  main  du  chevalier  de  Ter- 
nay  :  sa  prise  de  Terre-Neuve  avec  deux  vaisseaux  français, 
une  frégate  et  170  hommes  de  troupes,  et  la  destruction  de 


298 


LA  RENAISSANCE 


460  navires  de  pêche  anglais  (mai  à  septembre  1762).  Grande 
panique  à  Halifax,  feinte  ou  réelle  ;  il  y  avait  1.500  hommes  de 
troupes,  de  la  milice,  un  vaisseau  de  guerre,  une  frégate,  etc. 
Mais  l’occasion  est  trop  belle  pour  ne  pas  profiter  de  pareille 
alarme.  Le  2  juillet  1762,  Belcher  demande  derechef  aux  Lords 
du  Commerce  l’expulsion  des  Acadiens,  sous  prétexte  qu’ils 
veulent  soulever  les  sauvages.  Au  gouverneur  «  qui  connaît 
si  bien  l’état  actuel  de  la  Province  »,  une  longue  pétition 
est  adressée  le  26  juillet  par  la  Chambre  des  Représentants 
(pour  la  plupart  représentants  d’usurpateurs  de  terres  aca¬ 
diennes  )  : 

«  Depuis  la  capitulation  de  Québec  dans  laquelle  ils  n’ont  pas 
été  compris,  beaucoup,  faute  de  moyens  d’existence,  sortirent 
des  bois  et  se  rendirent  avec  leurs  familles  ;  d’autres  ont  été 
surpris  et  délogés  de  leurs  repaires  par  des  troupes  envoyées 
dans  ce  but  ,  mais  il  en  reste  encore  beaucoup  qui  vivent  de 
chasse  et  de  pêche  du  côté  de  la  Baie  des  Chaleurs,  à  Gaspé, 
à  Miramichi  et  sur  d’autres  rivières,  du  Golfe  Saint-Laurent 
et  à  la  rivière  Saint- Jean.  La  bonté  avec  laquelle  ces  gens  ont 
été  traités  par  le  gouvernement  depuis  qu’ils  sont  prisonniers 
[étrange  bonté]  en  leur  accordant  la  liberté  de  travailler  à  de 
hauts  salaires  [étrange  liberté  !],  en  leur  fournissant  des  pro¬ 
visions  et  en  les  retenant  si  longtemps  dans  la  province  [ils 
ne  demandaient  que  de  la  quitter],  tout  cela  a  été  fait,  à  notre 
avis,  dans  l’espoir  que  pareilles  mesures  leur  montreraient 
les  douceurs  (the  sweets)  du  gouvernement  anglais  et  les 
amèneraient  à  devenir  vraiment  de  bons  sujets  ;  mais  nous  avons 
des  raisons  de  craindre  qu’il  n’en  saurait  être  ainsi  tant  qu’ils 
resteront  en  cette  province.  [Accusation  de  soulever  les  sau¬ 
vages  et  de  créer  ainsi  une  panique  qui  mette  en  fuite  les  nou¬ 
veaux  colons  ;  crainte  de  les  voir  se  joindre  à  des  troupes  fran¬ 
çaises  .  débarquant  sur  les  côtes  ;  dénonciation  de  «  nombre 
de  sujets  anglais  qui,  dans  un  but  sordide  et  avec  une  invin¬ 
cible  âpreté  au  gain,  seraient  assez  pervers  pour  leur  fournir 
furtivement,  en  échange  de  pelleteries,  des  munitions  et  des 
provisions  »].  Vu  que  ces  gens,  voyant  chaque  jour  des  Anglais 
en  possession  et  dans  ia  jouissance  de  terres  a  eux  confisquées 
et  par  eux  naguère  occupées,  regretteront  toujours  pareille 
perte  et  profiteront  de  toute  occasion  favorable  pour  les  recou¬ 
vrer  au  prix  des  plus  grands  risques,  vu  que  ces  Français  neutres, 
maintenant  concentrés,  sont  devenus  une  lourde  charge  pour 
les  habitants,  surtout  ceux  des  classes  ouvrières,  qui  sont 
obligés,  à  tour  de  rôle,  de  monter  la  garde  tous  les  trois  jours 
ou  toutes  les  trois  nuits  pour  les  empêcher  de  s’échapper  des 
baraquements  découverts  où  ils  sont  enfermés  [voilà  bien  les 


DU  FOND  DES  TÉNÈBRES 


299 


«  douceurs  »  du  gouvernement  anglais  11  et  pour  bien  d’autres 
raisons  encore  plus  fortes,  pour  remédier  à  toutes  sortes  de 
maux  et  à  leurs  funestes  conséquences...  ;  nous  osons  espérer 
que  vous  vous  joindrez  à  nous  et  donnerez  les  ordres  nécessaires 
pour  que  ces  prisonniers  français  soient,  sur-le-champ,  expédiés 
hors  de  la  province.  * 

Encore  le  26  juillet,  mêmes  considérants  et  même  décision 
du  Conseil  que  préside  Belcher.  Pas  un  acte  d’hostilité  n’est 
mentionné,  mais  la  seule  possibilité  de  ces  actes  ;  si  bien  que 
ces  «  insolents  »  Acadiens  sont  une  fois  de  plus  condamnés 
non  pas  pour  ce  qu’ils  ont  fait,  mais  pour  ce  qu’on  les  accuse 
de  vouloir  faire  :  en  particulier,  incendier  la  ville  d’Halifax, 
où  on  les  tient  si  étroitement  surveillés  !  Les  voilà  donc, 
encore  une  fois,  victimes  d’une  fallacieuse  mesure  préventive 
et  non  d’un  châtiment  mérité. 

En  ce  temps  de  danger,  «  il  est  absolument  nécessaire  de 
déporter  immédiatement  les  Acadiens  hors  de  cette  province  : 
car,  s’ils  restent  plus  longtemps,  il  en  résultera  les  pires  consé¬ 
quences  pour  les  nouveaux  établissement  projetés  comme 
pour  la  sécurité  de  toute  la  province  en  général...  A  l’unani¬ 
mité  le  Conseil  réclame  donc,  de  la  manière  la  plus  pressante, 
que  le  Lieutenant-gouverneur  ait  recours  aux  moyens  les  plus 
expéditifs  pour  rassembler  et  déporter  les  dits  Acadiens  hors 
de  cette  province  et  qu’il  les  fasse  en  toute  hâte  transporter 
au  Massachusetts  vu  que  cette  colonie  est  la  plus  proche  de  la 
nôtre.  » 

Reste  une  question  à  décider  :  Seront-ils  à  leur  arrivée  à 
Boston  mis  en  liberté,  ou  resteront-ils  prisonniers  ?  Le  5  août, 
après  avoir  consulté  tout  le  dossier  au  moins  pour  la  forme 
le  Conseil  opine  naturellement  pour  la  mesure  la  plus  grave  : 
«  ils  seront  maintenus  prisonniers  et  mis  à  la  disposition  du 
général  Amherst  qui  décidera  de  leur  sort.  »  Fort  de  ce  double 
appui  de  son  gouvernement  constitutionnel,  notre  gouverneur 
n’hésite  plus.  A  l’instar  de  Lawrence  et  de  ses  acolytes,  Bel¬ 
cher  prend,  lui  aussi,  l’initiative  d’une  nouvelle  déportation 
qui,  comme  l’autre,  il  n’en  doute  pas,  sera  approuvée  en  haut 
lieu,  une  fois  réussie  ;  certains  conseillers  d’alors  n  étaient- 
ils  pas  ses  collègues  d’aujourd’hui  ?  Bref,  c’était  à  sept  ans 
d’intervalle,  sur  une  moindre  échelle,  le  «  coup  »  de  1755. 
Peu  s’en  fallut  que,  tout  comme  l’autre,  il  ne  réussit. 

Le  12  août,  Belcher  transmet  donc  à  Amherst  les  décisions 


300 


LA  RENAISSANCE 


du  Conseil  :  «  Je  vais  aonnei  ordre  aux  transports  de  se  rendre  à 
Boston  et  d’y  rester  avec  ces  gens  à  bord  jusqu’à  ce  que  les 
instructions  de  Votie  Excellence  en  disposent...  ;  comme  ils 
sont  traités  en  prisonniers,  je  présume  qu’il  importe  peu  en 
quelle  partie  des  colonies  britanniques  ils  seront  internés, 
pourvu  qu’ils  s’y  trouvent  en  nombre  très  inférieur  à  celui 
des  habitants  :  ce  qui  les  tiendra  en  respect...  »  Sans  parler 
de  la  lâcheté  des  derniers  mots,  peut-on  vraiment  traiter 
pareille  question  avec  plus  de  désinvolture,  des  êtres  humains 
avec  plus  d’inhumanité  ?  Ainsi  mis  en  présence  du  fait  accom¬ 
pli,  notre  brave  général  Amherst  s’incline  :  «  Bien  que  je  ne 
puisse  m’empêcher  de  croire,  écrit-il  le  30  août,  que  ces  gens 
auraient  pu  être  maintenus  en  état  de  soumission  pendant  la 
présence  des  troupes  en  Nouvelle  Écosse,  je  n’en  suis  pas  moins 
content,  je  vous  l’avoue,  que  vous  ayez  eu  recours  à  vos 
mesures  de  déportation,  vu  qu’ils  auraient  pu  devenir  gênants 
en  l’absence  des  troupes  de  la  Province...  Je  vais  écrire  au 
Gouverneur  du  Massachusetts  de  disposer  d’eux  comme  il  le 
jugera  à  propos...,  en  prenant  bien  soin  de  les  séparer.  »  En 
bon  Anglais,  Amnerst  ne  regrette  qu’une  chose  :  c’est  qu’on 
n’ait  pas  fait  des  économies  de  transport  en  dirigeant  les  Aca¬ 
diens  du  Golfe  vers  le  Canada.  Cette  lettre  de  récipiscence  est 
le  digne  pendant  de  l’approbation  des  Lords  du  Commerce 
en  1756.  On  rassembla  donc  à  nouveau  dans  la  capitale  tous 
les  malheureux  Acadiens  de  la  province  ;  le  colonel  Dennison, 
en  particulier,  en  ramena  138  sous  bonne  escorte  de  Iving’s 
County  (Bassin  des  Mines),  et  on  eut  encore  bien  soin,  dès  le 
départ,  de  séparer  les  enfants  de  leurs  parents  et  les  femmes 
de  leurs  maris. 

t  Malheureusement,  tous  ces  Messieurs  du  Conseil  et  de 
1  armée  comptaient  sans  leurs  hôtes  de  Boston.  Lorsque  fin 
août  les  Bostonais  virent  arriver  sans  avis  préalable  une  nou¬ 
velle  fournée  de  cinq  transports  surchargés  d’ Acadiens,  1.500, 
dit-on,  ils  se  récrièrent,  avons-nous  vu  :  ils  en  avaient  assez 
de  tous  ces  «  indésirables  »  qu’il  fallait  nourrir,  loger,  employer, 
surveiller  :  ils  refusèrent  net  de  les  laisser  débarquer  (décision 
des  deux  Chambres  en  date  du  16  septembre)  ;  ils  refusèrent 
même  de  pourvoir  à  leur  subsistance. 

«  Les  lois  de  la  Province,  dit  la  circulaire  aux  cinq  capitaines 
vous  interdisent  de  laisser  débarquer  aucun  de  vos  passagers..! 


DU  FOND  DES  TÉNÈBRES 


301 


(qui  deviendraient  une  charge  pour  la  ville  ou  pour  la  Pro¬ 
vince...),  sous  peine  d’encourir  une  amende  de  100  livres  pour 
chaque  passager  débarqué  ;  nous  vous  le  rappelons  pour  vous 
éviter  ladite  amende  :  car  vous  pouvez  compter  que  nous  l’exige¬ 
rons,  si  vous  ne  vous  conformez  pas  strictement  à  la  loi  faite 
et  prévue  pour  le  cas  présent,  » 

Voilà  qui  est  net,  cette  fois  :  meurent  les  Acadiens  plutôt 
qu’ils  ne  débarquent  !  Pendant  trois  semaines,  les  malheureux 
déportés  attendirent  donc  dans  la  rade,  sous  les  canons  du 
fort  William,  qu’on  voulût  bien  décider  de  leur  sort,  ne  vivant 
que  des  maigres  aliments  que  leur  fournit  l’éternelle  agence 
Hancock.  Vainement  Amherst  insista  ;  la  Chambre  se  pro¬ 
rogea.  Enfin,  de  guerre  las,  on  réexpédia  à  Halifax  tout  ce 
bétail  humain  qui  ne  trouvait  plus  preneur.  Grand  émoi  de 
Belcher,  de  ses  conseillers  et  du  Parlement  croupion  ;  on  abo¬ 
mine  les  Bostonais,  on  s’agite,  on  s’inquiète,  on  se  concerte 
enfin  et  l’on  ne  trouve  rien  de  mieux,  pour  se  tirer  de  ce  mau¬ 
vais  pas,  que  cette  piteuse  adresse  aux  Lords  du  Commerce  : 
«  Ce  renvoi  des  navires  est  d’autant  plus  fâcheux  que  tant 
d’expulsions  répétées  [et  qui  donc  en  était  coupable  ?]  doivent 
naturellement  exaspérer  l’esprit  de  cette  dangereuse  [?] 
population  qui  peut  se  porter  aux  pires  excès  [??],  tant  par 
elle-même  que  par  l’intermédiaire  des  sauvages.  »  Haro  sur  le 
baudet  !  c’étaient  encore  les  Acadiens  qui  avaient  tort  de  se 
laisser  exporter  sans  savoir  se  faire  accueillir.  Non  :  au  fond  de 
toute  cette  tragi-comédie  se  retrouve  l’éternelle  peur  du  voleur 
à  l’égard  du  volé,  laquelle  ne  connaît  d’autre  calmant  que  la 
suppression  même  des  victimes. 

Le  coup  était  manqué.  Belcher  eut  beau  demander  qu’on 
portât  au  compte  de  la  Marine  les  grandes  et  vaines  dépenses 
faites,  le  général  Amherst  déclara  qu’elles  incombaient  à  la 
Nouvelle  Écosse  :  pauvre  colonie  !  Alors  les  nobles  Lords  s’em¬ 
pressèrent  bravement  de  blâmer  celui  qu’en  cas  de  succès  ils 
n’eussent,  comme  autrefois,  pas  manqué  de  récompenser  ; 
dans  la  forme  enveloppée  qui  convient  à  ces  augures,  ils  lui 
tinrent  le  3  décembre  ce  beau  langage  : 

«  Leurs  Seigneuries  ne  peuvent  qu’être  d’avis  que,  si  justi¬ 
fiée  qu’ait  pu  être  la  déportation  des  Acadiens  en  un  temps  où 
les  entreprises  de  l’ennemi  menaçaient  la  Province...,  comme  ce 
danger  n’existe  plus  et  comme  les  hostilités  ont  cessé  entre  les 


302 


LA  RENAISSANCE 


deux  nations,  il  n’était  ni  nécessaire  ni  politique  de  les  déporter 
maintenant,  vu  qu’ils  pourraient,  grâce  à  des  mesures  appro¬ 
priées,  servir  les  intérêts  de  la  colonie  et  devenir  des  membres 
utiles  à  la  société,  conformément  à  ce  que  semblent  être  les 
sentiments  du  général  Amherst  en  sa  lettre  au  Lieutenant- 
gouverneur.  » 

Si  peu  intelligent  qu’il  fût,  le  Lieutenant-gouverneur  dut 
comprendre  à  demi-mot  le  blâme  déguisé  ;  car  son  successeur 
fut  désigné  en  mars  1763  et  il  n’eut  plus,  jusqu’à  son  arrivée 
en  septembre,  qu’à  remplir  l’intérim.  Un  rival  politique, 
Mauger,  l’ancien  trafiquant  des  Mines,  en  profita  aussitôt 
pour  l’accuser  d’incapacité  et  d’impopularité  :  c’était  le  coup 
de  pied  de  l’âne. 

Cependant,  les  pauvres  victimes,  repoussées  de  tous,  dou¬ 
blement  haïes  parce  qu’elles  avaient  le  double  tort  de  toujours 
vivre  et  d’avoir  toujours  raison,  étaient  une  fois  de  plus  débar¬ 
quées  sur  le  sol  natal  et  livrées  sans  défense  à  la  rage  crois¬ 
sante  des  bourreaux  qui  ne  savaient  plus  qu’en  faire.  On  le  vit 
bien  à  la  Rivière  Saint -Jean  :  quelques  nouvelles  familles 
acadiennes  étaient  venues  du  Canada  s’établir  (rapport  du 
16  juin  1761)  au  nombre  de  42  individus  sur  les  ruines  du 
village  de  Sainte- Anne  (à  75  milles  du  Fort  Frédérick)  et,  au 
nombre  de  10  à  12  à  Grimrose  (45  milles)  ;  dès  le  18  septem¬ 
bre  1761,  le  Conseil  d’Halifax  donna  ordre  «  de  les  déloger  au 
plus  vite  et  de  prendre  toutes  mesures  nécessaires  pour  décou¬ 
rager  de  nouveaux  venus.  »  L’une  de  ces  mesures  fut  de  donner 
leurs  terres  à  des  concessionnaires  qui  en  trafiquèrent  ;  en 
mai  1762  vinrent,  en  effet,  une  vingtaine  d’agents  de  coloni¬ 
sation  qui,  sur  le  site  dévasté  de  l’antique  Freneuse  d’Amours 
et  de  Vaudreuil,  bâtirent  l’emplacement  de  la  future  Mauger- 
ville.  Soudain,  à  la  veille  de  la  moisson,  arrive  du  commandant 
du  fort  Frédérick  l’ordre  d’évacuer  ces  terres  ;  c’est  la  ruine  : 
ces  misérables  vont  mourir  de  faim.  D’où,  le  7  août  1763, 
cette  émouvante  requête  : 

«  Nous  avons  respectueusement  reçu  ces  ordres  et  y  aurions 
de  suite  obéi,  si  nous  n’avions  espéré  que,  par  pitié  pour  nos 
infortunes  passées,  vous  daigneriez  nous  en  épargner  de  nou¬ 
velles.  En  vérité,  Monsieur,  nous  allions  sortir  de  l’affreuse 
calamité  à  laquelle  nous  a  réduits  la  guerre  :  les  apparences 
d’une  belle  moisson  nous  promettaient  la  subsistance  pour  l’an 


DU  FOND  DES  TÉNÈBRES 


30S 


prochain.  Si  vous  nous  contraignez  à  partir  avant  la  moisson, 
n’ayant  pour  la  plupart  ni  vivres  ni  argent,  nous  serons  obligés 
de  vivre  comme  les  sauvages  errant  çà  et  là  :  si,  au  contraire, 
vous  nous  permettez  de  passer  l’hiver  pour  sécher  nos  grains, 
nous  serons  à  même  de  cultiver  de  nouvelles  terres  en  quelque 
endroit  que  vous  nous  désignerez.  Votre  sagesse  vous  permet 
de  comprendre  qu’un  laboureur  qui  s’établit  sans  provisions 
sur  des  terres  encore  incultes  ne  peut  être  qu’un  pauvre  sujet 
inutile  du  gouvernement  dont  il  dépend.  Nous  espérons. 
Monsieur,  que  vous  aurez  la  bonté  de  nous  accorder  un  prêtre 
de  notre  religion,  nous  en  supporterons  mieux  les  épreuves 
inséparables  de  notre  migration.  Nous  attendrons  vos  ordres 
définitifs,  et  avons  l’honneur  d’être,  avec  tout  le  respect  et 
toute  la  soumission  possible.  Monsieur,  vos  très  humbles  et 
très  obéissants  serviteurs.  » 

Cette  humble  lettre,  si  modérée  et  si  justifiée  en  ses  raisons, 
fut  déclarée  «  impertinente  »  tout  comme  en  1755  l’humble 
pétition  des  députés  des  Mines  et  autres  lieux,  [«  Oins  vilain, 
etc...  »]  et  les  malheureux  exilés,  plus  affamés  que  jamais, 
durent  une  fois  de  plus  reprendre  le  chemin  de  l’exil.  Grim- 
rose  et  autres  lieux  furent  évacués  par  les  Acadiens.  A  Mau- 
gerville  purent  donc  en  paix,  dès  cette  année,  s’installer 
200  familles  anglaises  du  Massachusetts,  soit  800  personnes. 
Pareille  attitude  à  l’égard  des  Acadiens  était  d’autant  plus 
coupable  en  sa  cruauté  que  les  Anglais  n’avaient  pas  même 
l’excuse  de  la  guerre  ;  malgré  l’opposition  des  classes  commer¬ 
ciales  qui  profitaient  de  la  guerre,  l’implacable  traité  de  Paris 
avait  été  signé  le  10  février  1763. 

Au  juge  Belcher  succéda  le  marchand  de  scalps,  Montague 
Wilmot  (1763-1766),  cet  indigne  officier  d’origine  aristocra¬ 
tique,  cet  indélicat  bénéficiaire  de  vastes  terres  confisquées, 
qu’une  fâcheuse  cécité  morale  empêchait  de  distinguer  les 
chevelures  acadiennes  des  chevelures  indiennes  :  il  les  payait 
toutes  au  même  tarif,  25  shillings  la  pièce.  Ses  administrés 
français  n’avaient  qu’à  se  bien  tenir.  Or,  à  la  suite  de  la  guerre 
de  Sept  ans,  en  mars  1764,  le  chiffre  de  leur  population  en 
Nouvelle  Écosse  s’élevait  à  2.212  âmes,  dont  1.056  à  Halifax, 
227  à  Fort  Edward,  91  à  Annapolis,  338  à  Fort  Cumberland, 
150  au  détroit  de  Canseau  et  300  dans  l’île  Saint-Jean.  L’année 
précédente  on  comptait  déjà  dans  la  province  une  population 
totale  de  1.797  Acadiens  dont  500  à  Halifax,  300  à  Lunen- 


304 


LA  RENAISSANCE 


burg,  100  à  Liverpool,  154  à  Horton,  128  à  Cornwallis,  80  à 
Falmouth,  65  à  Newport,  60  à  Truro,  60  à  Annapolis,  52  à 
Onslow,  etc.  Ces  chiffres  indiquent  que  les  Acadiens  survi¬ 
vants  étaient  déjà  noyés  dans  l’afflux  britannique,  et  la  dési¬ 
gnation  des  localités  acadiennes,  tout  comme  le  compte  officiel 
des  rations  alimentaires,  montre  qu’en  outre  ils  étaient  pour 
la  plupart  plus  ou  moins  surveillés  ou  internés.  Qu’en  faire  ? 
«  L’argent  qu’ils  coûtent,  gémit  le  bon  Wilmot  (10  déc.  1763), 
serait  bien  mieux  employé  en  cadeaux  aux  sauvages.  » 

Et  pourtant,  toujours,  toujours,  avec  la  même  âpreté  on 
exploitait  ces  anciens  colons  pour  l’installation  des  nouveaux 
sur  les  terres  usurpées.  Une  requête  des  habitants  de  King’s 
County  (bassin  des  Mines)  en  fait  foi  : 

«  Vu  que  les  Acadiens  français  cantonnés  ici  nous  sont  indis¬ 
pensables  comme  journaliers  pour  l’aménagement  général  et 
l’amélioration  de  nos  terres,  surtout  pour  la  réparation  et  la 
création  de  digues  dont  ils  ont  l’expérience  ;  vu  que,  sans  leur 
aide  prolongée,  beaucoup  d’entre  nous  ne  pourraient  ni  s’ins¬ 
taller  ni  labourer  ou  semer  leurs  terres  ni  les  protéger  contre 
l’envahissement  de  l’eau  salée,  faute  de  quoi  nous  ne  pouvons 
compter  avoir  de  pain  pour  notre  subsistance  ;  Votre  Excel¬ 
lence  voudra  bien  consentir  à  ce  que  les  Acadiens  restent  avec 
nous  l’été  suivant  comme  auparavant  ;  car  ils  travaillent  ainsi 
pour  des  gages  bien  moins  élevés  que  s’ils  avaient  à  acheter 
leurs  aliments  :  ce  qui  favorise  le  succès  de  nos  récents  éta¬ 
blissements.  » 

Vit-on  jamais  exploitation  plus  mesquine,  plus  odieuse  ? 
«  Beaucoup  d’entre  eux,  avoue  Wilmot  (10  déc.  1763),  ga¬ 
gnaient  leur  pain  quotidien  sur  les  terres  mêmes  qu’ils  possé¬ 
daient  naguère.  »  Sans  l’aide  de  ces  anciens  possesseurs  du 
sol,  avons-nous  dit,  la  plupart  des  nouveaux  n’eussent  pas 
même  pu  tirer  parti  de  leurs  spoliations  ;  les  spoliateurs  n’en 
rognaient  pas  moins  les  gages  des  malheureux  spoliés,  ne  les 
payaient  qu’en  aliments,  et  quels  aliments  ? 

Aussi,  comme  l’on  devine  la  rage  et  le  désespoir  de  victimes 
si  implacablement  persécutées  !  Naturellement,  si  on  les  eût 
écoutées,  si  l’on  eût  répondu  à  leurs  nombreuses  pétitions, 
navrantes  en  leur  monotone  détresse,  la  solution  eût  été  bien 
simple  :  «  Ils  veulent  toujours  rentrer  en  possession  de  leurs 
biens,  déclare  le  gouverneur  indigné  (10  décembre  1763)  ; 
voyant  tous  les  jours  les  Anglais  jouir  des  terres  qu’ils  occu- 


VUE  D’HALIFAX 
par  Short  (1777.) 


. 


' 


* 


' 


■ 


DU  FOND  DES  TÉNÈBRES 


305 


paient,  ils  ne  cessent  de  regretter  leurs  pertes,  et,  par  consé- 
quant,  profiteront  de  toute  occasion  pour  les  reprendre  ». 
Non  moins  indigné,  le  Conseil  déclare  une  fois  de  plus  au 
gouvernement  (27  mars  1764)  que  «  la  sûreté  de  la  province 
exige  l’expulsion  totale  des  Acadiens  ».  Oui,  l’éternelle  expul¬ 
sion  ;  sinon,  continue  le  rapport,  en  leur  indestructible 
attachement  à  la  France,  ils  veulent  retourner  en  territoire 
français,  que  ce  soit  le  Canada,  Saint-Pierre  et  Miquelon,  les 
Antilles  ou  la  France  elle-même.  Tout  plutôt  que  cette  mau¬ 
dite  geôle  anglaise.  Aussi  avec  quelle  joie  ils  répondaient  aux 
invites  de  nos  agents  pour  leur  prompt  rapatriement  !  Comme 
ils  s’inscrivaient  en  nombre  sur  les  listes  transmises  par 
M.  de  la  Rochette  au  nom  du  Duc  de  Nivernois  I  Comme  ils 
acceptaient  cordialement  les  propositions  du  comte  d’Estaing 
pour  leur  établissement  à  Saint-Domingue  I  En  leur  pétition 
à  Wilmot  (29  avril  1764),  ils  déclarent,  après  tant  d’années 
d’abandon,  qu’ils  ne  «  reconnaissent  pas  d’autre  souverain  que 
le  Roi  de  France  »,  qu’ils  sont  prêts  à  lui  sacrifier  leurs  vies  ; 
et,  pour  preuve  de  leur  dévouement  à  son  service,  ils  deman¬ 
dent  des  navires  et  des  provisions  pour  retourner  en  leur 
pays  : 

«  D’autant  que  la  paix  est  faite  entre  les  Couronnes  de  France 
et  d’Angleterre,  écrivent  les  détenus  d’Halifax  à  ceux  des  forts 
Edward  et  Cumberland  (30  juillet  1764),  nous  avons  demandé 
notre  congé  pour  nous  en  aller  en  territoire  français...  Nous 
avons  demandé  un  permis  pour  cinq  à  six  hommes  pour  aller 
en  France,  afin  de  savoir  ce  que  l’on  veut  faire  de  nous...  Nous 
vous  le  faisons  savoir,  afin  que  nous  nous  unissions  d’un  cœur 
tant  pour  les  frais  que  pour  le  choix  des  gens...  Dépêchez  vos 
raisons  et  intentions  que  nous  espérons  au  plus  tôt...  vous 
obligerez  vos  frères  et  amis.  » 

Était-ce  donc  l’aube  de  la  délivrance  qui  commençait  à 
poindre  ?...  Nous  avons  trouvé  dans  les  Archives  des  Colo¬ 
nies  (Arch.  Min.  Colon.,  S.-Pierre  et  Miquelon,  C12,  vol.  I, 
f°  22-26)  le  texte,  —  croyons-nous,  inédit  —  de  la  réponse  à 
notre  ambassadeur  (24  août  1763)  des  374  internés  du  Fort 
Cumberland,  «  autrefois  appelé  Pointe  de  Beauséjour  »  :  l’en¬ 
flure  même  du  style  correspond  à  l’exaltation  des  sentiments 
reconnaissants,  à  l’intense  joie  d’une  délivrance  qui  semble 
enfin  venue  : 


LAUVRIÈRE.  T.  II. 


20 


306 


LA  RENA  ISSAN  CE 


Monseigneur, 

Les  promesses  de  Votre  Grandeur  ont  été  pour  nous,  les 
rayons  d’une  brillante  étoile  du  matin  qui  nous  annonçaient 
le  jour  prochain  de  notre  délivrance;  nous  aspirions  depuis 
longtemps  à  ce  jour  fortuné  qui  devait  nous  rejoindre  à  notre 
patrie.  Enfin  le  ciel  propice  à  nos  vœux  a  daigné  nous  découvrir 
les  moyens  que  nous  saisissons  avec  joye.  La  liste  des  Acadiens 
cy-jointe  que  nous  prenons  la  liberté  de  vous  adresser  vous 
fera  connaître  la  volonté  de  tous  ceux  qui  ont  l’intention  de 
rentrer  sous  la  protection  de  leur  souverain  et  de  lui  donner 
des  preuves  de  leur  inviolable  fidélité  ;  ce  sont  les  sentiments 
dans  lesquels  nous  avons  l’honneur  d’être,  avec  tout  le  respect 
et  la  reconnaissance  possibles, 

de  Votre  Grandeur, 

Les  très  humbles  et  très  obéissants  serviteurs. 

[Suivent  les  noms  de  54  Gaudet,  25  Richard,  22  Boudrot, 
20  Poirier,  16  Le  Blanc,  15  Melançon,  12  Bastarache,  11  Ros- 
tagui  [?],  10  Arseneau,  10  Babinot,  10  Lapierre,  etc...]  «  Il  y  en 
a,  en  outre,  est-il  ajouté,  au-dessus  de  50  familles,  sur  l’ Ile 
Saint- Jean  et.  le  long  de  la  Côte  qui,  nous  pensons,  sont  sûre¬ 
ment  dans  les  même  dessein  que  nous  ;  mais  ils  ne  savent  pas 
encore  ces  nouvelles  ;  mais  nous  ferons  tout  notre  possible  pour 
les  leur  faire  parvenir  au  plus  tôt.  » 

Dès  le  12  août  1763,  le  même  texte  avait  été  signé  par 
87  Français-Acadiens  demeurant  prisonniers  à  la  Rivière 
Saint- Jean,  et,  le  13,  un  texte  analogue  par  694  internés 
d’Halifax. 

Les  autorités  anglaises  s’offusquèrent  de  cet  empressement 
si  naturel  des  victimes  à  vouloir  se  dérober  aux  bourreaux. 
Dès  le  15  mai  1763,  «  le  Conseil  recommande  d’envoyer  en 
prison  les  personnes  qui  ont  contribué  à  la  rédaction  et  à  la 
transmission  de  ce  message  comme  coupables  de  haute  trahi¬ 
son,  en  cherchant  à  détourner  les  sujets  de  Sa  Majesté  de  leurs 
devoirs  envers  leur  Souverain  ».  Pourquoi  donc  tant  tenir  à 
des  «sujets  »  qu’on  voulait  soi-même  expulser  ?  «  Le  Conseil 
croit  (22  août  1763)  qu’une  correspondance  de  cette  nature 
entre  les  sujets  de  Sa  Majesté  et  ceux  du  Roi  de  France  à 
l’insu  du  gouvernement  est  préjudiciable  aux  intérêts  de  Sa 
Majesté  ».  A  cette  étrange  manie,  qu’avaient  ces  pauvres 
paysans  obstinés  d’aimer  leurs  champs  même  volés  et  leur 
patrie  même  vaincue,  de  détester  les  oppresseurs  tout  à  la 


DU  FOND  DES  TÉNÈBRES 


307 


fois  impitoyables,  avares  et  perfides,  le  gouverneur  Wilmot 
ne  voyait,  comme  ses  prédécesseurs,  comme  ses  conseillers, 
qu’un  remède,  toujours  le  même,  le  plus  simple  à  vrai  dire, 
le  plus  radical,  le  plus  conforme  aux  vœux  de  tout  bon  usur¬ 
pateur  :  les  chasser  encore  et  toujours,  s’en  débarrasser  à 
jamais,  les  faire  disparaître  de  la  face  de  la  terre.  Aussi,  quand 
en  1763  le  Jersiais  protestant  Jacques  Robin  s’avisa,  sur  l’au¬ 
torisation  des  Lords  of  Trade,  de  rassembler  sur  sa  vaste  con¬ 
cession  de  Miramichi  des  Acadiens  de  tous  lieux,  auxquels, 
après  serment,  il  promettait,  par  l’intermédiaire  de  l’abbé 
Manach,  terres,  provisions  et  culte  religieux,  Wilmot  s’em¬ 
pressa  (10  déc.  1763)  de  faire  rejeter  cette  offre  sous  prétexte 
qu’ils  pourraient,  «  par  mer,  entretenir  avec  la  France  des 
relations  funestes  à  l’Angleterre  ».  «  Cet  établissement  leur 
serait  très  avantageux  pour  mettre  à  exécution  tout  plan 
actuellement  ou  postérieurement  profitable  à  la  France  et 
funeste  aux  sujets  de  Sa  Majesté  :  car  le  roi  de  France  trouve¬ 
rait  en  ces  gens-là  tout  un  ensemble  de  sujets  actifs,  zélés  et 
inébranlables,  fanatiquement  attachés  à  la  France  et  à  l’Église 
de  Rome...,  ayant  à  l’égard  des  Anglais  la  plus  grande  anti¬ 
pathie  ».  Or,  nous  n’avions  plus  en  Amérique  que  les  deux  îlots 
stériles  de  Saint-Pierre  et  Miquelon.  Pour  enlever  à  toute 
emprise  française  ces  sujets  récalcitrants,  le  Secrétaire  d’État 
(26  déc.  1763)  estime  «  juste  et  raisonnable  qu’on  se  donne  la 
peine  de  leur  procurer  des  établissements  de  nature  à  les  satis¬ 
faire,  sans  toutefois  compromettre  la  sécurité  publique  »,  et 
il  s’enquiert  du  récent  projet  de  Murray  concernant  leur  éta¬ 
blissement  au  Canada.  A  quoi  Wilmot  répond  le  22  mars  1764  : 

«  Ce  fut  toujours  et  c’est  encore  l’opinion  du  gouvernement 
[de  la  Nouvelle  Ecosse]  que  leur  établissement  en  cette  pro¬ 
vince  est  contraire  à  sa  sécurité...  Si  on  les  établit  en  toute  autre 
Province,  il  ne  faut  pas  que  ce  soit  dans  les  colonies  voisines 
de  la  Nouvelle  Angleterre  ;  car  j’appréhende  que  leur  proximité 
de  la  Nouvelle  Ecosse  les  induirait  en  toute  occasion  à  une 
activité  très  funeste  à  cette  province,  par  suite  de  la  facilité 
de  leur  retour  et  de  l’espérance  de  pouvoir  par  leur  aide  rentrer 
en  sa  possession...  Quant  au  Canada,  ils  n’y  seraient  pas  bien 
traités  ni  heureux.  [Mieux,  toutefois,  qu’en  Nouvelle  Ecosse  ; 
quelle  étrange  sollicitude  !]  Du  reste,  le  Canada  étant  sur  nos 
frontières,  ce  ne  serait  ni  sûr  pour  nous,  ni  bon  pour  eux... 
C’est  en  considération  de  toutes  ces  raisons  qu’en  mes  deux 
.ettre  précédentes  (28  janvier),  j’ai  proposé  comme  mesure  à 


SOS 


LA  RENAISSANCE 


Vos  Seigneuries  de  les  faire  transporter  en  quelque  île  des 
Antilles  [conquise  récemment].  Là,  séparés  du  continent,  pri¬ 
vés  de  tout  espoir  de  retour,  ils  s’estimeraient  heureux  d’être 
fixés...  [En  attendant  que  Sa  Majesté  envoie  des  croiseurs  pour 
les  empêcher  de  s’échapper  I] 

Quelle  hypocrisie  !  Le  bonheur  d’être  ainsi  fixés  en  leur 
prison  insulaire,  c’était,  on  le  verra,  leur  internement  ou 
plutôt  leur  enterrement  en  une  île  mortelle  que  méditait  ce 
bon  apôtre  doucereux. 

Or,  vers  cette  même  date,  le  12  mai  1764,  les  prisonniers 
acadiens  d’Halifax,  en  une  pétition  signée  des  noms  de 
76  chefs  de  famille,  «  ne  reconnaissant  pas  d’autre  souverain 
que  le  roi  de  France  »,  suppliaient  Son  Excellence  le  gouver¬ 
neur,  puisque  la  paix  était  conclue,  puisque  tous  les  prison¬ 
niers  étaient  rendus,  puisque  ceux  d’Angleterre  étaient  en 
France  et  ceux  de  Caroline  au  Cap  Français,  de  leur  procurer 
des  vaisseaux  et  des  provisions  pour  leur  permettre  de  se 
rendre  en  France  ou  dans  quelque  autre  territoire  français  ; 
ils  étaient  unanimement  prêts,  disaient-ils,  à  sacrifier  non 
seulement  leurs  biens,  s’ils  en  avaient  encore,  mais  aussi  leurs 
vies  et  celles  de  leurs  femmes  et  de  leurs  enfants  pour  témoi¬ 
gner  leur  amour  de  leur  pays  et  leur  zèle  pour  leur  religion. 
On  pense  si  pareille  demande  et  pareils  sentiments,  si  légitimes 
et  si  nobles  qu’ils  fussent,  eurent  l’heur  de  plaire  à  Son  Excel¬ 
lence  et  à  ses  dignes  conseillers  :  le  15  mai,  le  Conseil  décida, 
en  effet,  que  les  auteurs  de  cette  pétition  seraient  jetés  en 
prison  comme  traitres.  Pauvres  Acadiens  !  Ils  avaient  beau  se 
déclarer  français  de  cœur  ;  on  les  traitait  en  sujets  anglais, 
félons  à  vrai  dire  ;  mais,  de  toute  façon,  prisonniers  de  guerre 
ou  autres,  on  les  séquestrait  implacablement  dans  l’atroce 
géhenne  anglaise. 

Toujours,  lui  aussi,  unanimement,  le  Gouvernement  de  la 
métropole  s’entêtait  à  ne  vouloir  ni  laisser  passer  à  l’ennemi 
ces  bons  colons  si  utiles  au  développement  de  la  province 
ni  encourir  les  frais  d’un  soulèvement  ou  d’une  nouvelle  dépor¬ 
tation.  Donc,  sans  trop  se  soucier  des  bonnes  ou  mauvaises 
raisons  de  ces  fonctionnaires  coloniaux  dont  il  démêlait  mal 
les  sentiments  et  les  intérêts  personnels,  ce  gouvernement 
métropolitain,  armé  d’un  décret  royal  (16  juillet  1764),  mit 
le  Gouvernement  de  la  Nouvelle  Écosse  en  demeure  d’accorder 


DU  FOND  DES  TÉNÈBRES 


309 


enfin  aux  Acadiens,  pour  les  retenir  et  les  calmer,  quelques 
concessions  de  terres,  en  recommandant,  à  vrai  dire,  toutes  les 
précautions  nécessaires  à  la  sécurité  de  la  province.  11  fallut 
donc,  non  sans  rancœur,  se  résigner  :  en  septembre  1764,  le 
Conseil  proposa  de  concéder  à  165  familles,  moyennant  un  très 
humiliant  serment  d’allégeance,  de  mauvaises  terres  incultes 
loin  de  la  mer  ;  il  fut  bien  spécifié  qu’elles  devaient  être  assez 
petites  et  assez  bien  entourées  de  concessions  anglaises  pour 
qu’il  ne  pût  s’y  développer  ensemble  plus  de  10  à  15  familles 
acadiennes  ;  on  comptait  ainsi  faire  perdre  à  ces  isolés  leur 
religion  et  leur  langue,  partant  leur  nationalité. 

«  24  septembre  1764.  —  Enfin,  écrit  le  Révérend  Brown,  les 
maigres  restes  de  ce  peuple  infortuné  furent  admis  à  rester. 
Les  gouverneurs  de  la  Nouvelle  Ecosse  les  avaient  persécutés 
avec  acharnement  ;  la  rage  se  calma  enfin...  50  acres  de  terre 
à  chaque  chef  de  famille  et  10  à  tout  autre  membre,  soit  : 


Baie  Sainte-Mar¬ 
guerite  . 

10  familles 

Annapolis . 

10 

familles 

Chester . 

10  » 

Montague  Town 

10 

1) 

Lunenburg  .... 

15  » 

Cornwallis . 

10 

» 

Dublin . 

10  » 

Horton  Town. . . 

10 

» 

Liverpool . 

10  » 

Falmouth . 

10 

» 

Yarmouth . 

10  » 

Newport . 

10 

» 

Barrington . 

10  )» 

Halifax . 

30 

» 

75  familles 

90 

familles 

Total  :  165  familles,  990  personnes. 


Les  terres  doivent  Être  loin  de  la  côte  et  en  arrière  des  éta¬ 
blissements,  de  manière  à  empêcher  autant  que  possible  toute 
relation  avec  les  îles  de  Saint-Pierre  et  Miquelon.  Voilà  qui  est 
dur.  Le  Conseil  a  oublié  [?]  que  le  littoral  est  le  terrain  fertile 
de  la  Nouvelle  Ecosse  et  qu’il  est  extrêmement  difficile  de 
vivre  dans  l’intérieur  du  pays.  On  ne  s’est  pas  strictement 
conformé  aux  ordres.  Quelques  Acadiens  ont  été  dispersés  le 
long  du  rivage  sur  des  concessions  qu’ils  cultivent.  Mais  on 
chuchote  que  ces  terres  appartiennent  à  des  propriétaires.  « 

Oui,  nous  verrons  plus  tard  les  beautés  de  cette  nouvelle 
fourberie.  En  tous  cas,  ces  mauvaises  terres  neuves  devaient 
être  défrichées  par  des  gens  n’ayant  pas  d’avances.  C’était  la 
colonisation  à  recommencer,  une  ruineuse  et  misérable  exploi¬ 
tation.  La  plupart  des  Acadiens,  comprenant  le  danger, 


310 


LA  RENAISSANCE 


n’hésitèrent  pas  :  «  Tous  ceux  qui  demeurent  dans  la  ville 
[d’Halifax]  et  aux  environs,  dit  Wilmot  (5  novembre  1764), 
ont  formellement  refusé  de  prêter  le  serment  et  forment  le 
projet  de  partir  pour  le  Cap  Français  [Saint-Domingue]  afin 
de  se  rendre  de  là  au  Mississipi,  puis  à  l’Illinois  ».  Même  échec 
à  Port  .Royal,  bien  qu’ils  «  paraissent  craindre  beaucoup  la 
détresse  dans  laquelle  va  les  plonger  leur  refus,  surtout  pen¬ 
dant  l’hiver  ».  «  Ce  qu’il  y  a  encore  d’Acadiens  sous  le  gouver¬ 
nement  anglais,  écrit  l’abbé  de  l’Isle-Dieu  au  Préfet  de  la 
Propagande  (6  octobre  1766),  essaie  de  se  soustraire  à  la  domi¬ 
nation  protestante  pour  mettre  leur  foi  et  leur  religion  en 
sûreté  ;  ils  ne  sont  ni  intimidés  par  les  risques  qu’ils  courent 
ni  retenus  par  les  offres  et  les  promesses  qu’on  leur  fait.  » 
Pauvres  gens  !  ils  en  étaient  venus  en  leur  haine  et  leur 
méfiance  de  1  Anglais  à  tout  préférer  à  ce  contact  odieux, 
même  1  abandon  du  pays  natal  et  de  ses  ultimes  espoirs. 

Or,  pendant  qu’il  lésinait  ainsi  avec  ses  misérables  admi¬ 
nistrés,  Wilmot  prodiguait  à  des  parents,  à  des  favoris,  à  des 
prête-nom,  lords  d’Angleterre,  officiers  de  terre  et  de  mer, 
fonctionnaires  et  marchands  d’Halifax,  de  vastes  concessions 
à  1  Ile  Saint- Jean,  à  la  rivière  Saint-Jean,  à  Passamaquoddy, 
dans  l’isthme,  etc.  «  1765  fut  une  vilaine  année  »,  dit  l’histo¬ 
rien  Murdoch  (II,  455),  faisant  allusion  aux  spéculations 
effrénées  de  tous  ces  agioteurs,  qui  ne  se  souciaient  nullement 
de  s’établir  sur  les  terres  à  eux  concédées.  Benjamin  Franklin 
lui-même  participa  à  cet  agiotage.  «  Cette  épithète  [ugly],  dit 
un  historien  néo-écossais,  je  l’applique  à  toute  la  période 
administrative  de  Lawrence,  de  Belcher  et  de  Wilmot  »,  soit 
douze  ans,  de  1754  à  1766. 

En  fait,  Wilmot,  de  concert  avec  le  Conseil  provincial  et 
avec  1  amiral  Colville,  lui  aussi  concessionnaire  de  vastes  ter¬ 
rains  (20.000  acres  à  Ship  Harbor),  favorisait  secrètement  le 
départ  de  tous  ceux  des  Acadiens  qui  voulurent  bien  s’enfuir. 
Une  phrase  imprudente  de  Lord  Halifax  (9  juin  1764)  les  y 
autorisait  :  «  Si  l’on  ne  peut  obtenir  d’eux  qu’ils  s’établissent 
pour  tout  de  bon,  on  ne  peut,  du  moins,  leur  refuser  en  tant 
que  sujets  de  Sa  Majesté  la  liberté  de  s’éloigner  de  la  province 
et  des  autres  possessions  de  Sa  Majesté.  »  Ainsi  donc,  la  libé¬ 
rale  Angleterre  mit  plus  de  cinquante  ans  à  reconnaître  aux 
Acadiens  cette  liberté  primordiale!  Des  1.762  Acadiens  qui 


DU  FOND  DES  TÉNÈBRES 


311 


restaient  encore  dans  la  seule  péninsule,  (presque  tous  anciens 
habitants  de  l’isthme  ramenés  de  Miramichi),  environ  150, 
s’embarquèrent  en  l’été  1764  au  détroit  de  Canseau  pour 
Saint-Pierre  et  Miquelon  et,  en  novembre,  600,  sur  des  bateaux 
acquis  au  prix  de  dures  économies,  pour  Saint-Domingue  et  les 
Iles-sous-le-Vent.  Des  premiers,  le  gouverneur  de  Saint- 
Pierre,  Dangeac  dit  :  «  Il  nous  est  arrivé  en  août  110  Acadiens  ; 
ce  peuple  est  misérable  et  inspire  la  pitié  ».  Des  autres,  l’or¬ 
donnateur  de  la  Louisiane,  Foucault,  écrit  le  18  novem¬ 
bre  1766  :  «  Il  nous  est  arrivé  il  y  a  près  d’un  mois  et  demi 
216  personnes  acadiennes  sortant  d’Halifax  sur  un  bateau 
anglais  qu’elles  avaient  loué  à  leurs  frais  ».  Mais  ces  derniers 
avaient  dû  être  en  1765  précédés  par  ceux  qui  avaient  moins 
longtemps  séjourné  à  Saint-Domingue  ;  il  est  dit  qu  ils  n  ap¬ 
portaient  pour  toute  fortune  que  du  «  papier  du  Canada  », 
désormais  sans  valeur,  et  la  «  petite  vérole  ». 


«  C’est  un  devoir  dans  une  occasion'pareille  de  ne  pas  les 
abandonner,  écrit  le  commissaire  Aubry  (14  mai  1765).  Quoique 
nous  ayons  ordre  de  suspendre  toute  dépense  jusqu’à  l’arrivée 
des  Espagnols,  j’ose  me  flatter  que  vous  ne  désapprouverez 
pas  les  secours  indispensables  que  nous  leur  donnerons.  Je  crois 
que  l’humanité  et  l’honneur  de  la  nation  exigent  que  l’on  ait 
des  égards  pour  ces  pauvres  gens  qui  ne  sont  malheureux  que 
par  leur  attachement  inviolable  à  la  patrie  et  à  la  religion... 
Ils  renaissent  à  la  Louisiane  et  y  feront  des  merveilles  si  on  les 
y  aide  un  peu.  » 

Sur  la  proposition  de  l’ordonnateur  et  avec  l’approbation 
du  ministre,  leur  pauvre  «  papier  du  Canada  »,  depuis  long¬ 
temps  périmé,  leur  fut  repris  argent  comptant.  Quelle  diffé¬ 
rence  avec  les  vils  sentiments  des  Belcher,  des  Wilmot  et  de 
tous  leurs  mesquins  et  haineux  complices  !  En  notre  humble 
sentimentalité  française  nous  avouons  préférer  cette  générosité, 
peut-être  imprudente,  aux  bas  calculs  d’un  dur  egoisme.  Les 
termes  mêmes  dans  lesquels  le  gouverneur  anglais  annonce  cet 
exode  font  autant  d’honneur  aux  Acadiens  qu’ils  en  font  peu 


aux  Anglais. 

.  Depuis  cette  époque  [du  serment  d’allégeance]  écrit 

Wilmot  le  17  décembre  1764,  les  propositions  les  plus  raison¬ 
nables  [?1  n’ont  pu  avoir  raison  de  leur  affection  pour  la  France 
et  de  leur  aversion  pour  le  gouvernement  anglais ,  ;  un  grand [nom¬ 
bre  a  résolu  de  quitter  cette  province.  Dernièrement  ils  ont 


312 


LA  RENAISSANCE 


nolisé  des  navires  à  leurs  frais  ;  et,  depuis  trois  semaines,  600  per¬ 
sonnes,  y  compris  femmes  et  enfants,  sont  parties  pour  les 
Indes  occidentales.  D’après  les  derniers  renseignements  obtenus, 
ils  ont  le  dessein  de  cultiver  les  terres  impropres  à  la  canne  à 
sucre.  [Ils  veulent  aller  au  Cap  Français,  de  là  au  Mississippi, 
et  enfin  au  pays  des  Illinois  pour  s’y  établir  :  lettre  du  9  novem¬ 
bre].  Bien  que  sachant  que  le  climat  de  ce  pays  avait  été  fatal 
à  un  certain  nombre  de  leurs  compatriotes  c  e  la  Géorgie  et  de 
la  Caroline,  ils  n’en  persistèrent  pas  moins  dans  leur  résolution. 
Il  en  reste,  en  d’autres  parties  de  la  province,  bien  d’autres 
encore  décidés  à  partir  pour  la  même  destination,  dès  que  le 
printemps  le  permettra.  Ainsi  leur  départ  va  nous  débarrasser 
d  une  population  qui  a  été  la  peste  de  la  province  et  la  terreur 
de  ses  établissements.  [Oh  !  l’effroi  des  illégitimes  proprié¬ 
taires  !]  Ces  gens  se  sont  rendus  coupables  de  bien  des  méfaits  : 
ils  ont,  par  leur  zèle  et  leur  dévouement  pour  la  France,  comme 
espions  et  comme  partisans  [Mascarène  a  répété  que  leur  abs¬ 
tention  pendant  la  guerre  avait  sauvé  la  colonie  anglaise],  par 
la  persistance  avec  laquelle  ils  ont  récemment  refusé  le  serment 
d  allégeance  et  leur  insolent  aveu  de  ne  reconnaître  que  le  roi 
de  France  [noble  et  héroïque  «  insolence  »  !]  paralysé  le  peu¬ 
plement  de  cette  province  et  enrayé  le  progrès  de  l’industrie. 
[Non  seulement  ils  avaient  fondé  et  développé  la  colonie  :  mais 
ils  étaient  encore,  jusqu’en  1765,  exploités  sur  leurs  propres 
terres,  à  un  tarif  qu  on  trouvait  trop  élevé  —  leurs  gages  ne 
servant  qu  à  les  vêtir  par  le  juge  Deschamps,  le  maquignon 
Moïse  de  les  Derniers  et  bien  d’autres  consorts  «  pour  les  amé¬ 
liorations  agricoles  en  général  et  pour  la  construction  et  répara¬ 
tion  des  digues  en  particulier  ;  «  sans  leur  aide,  beaucoup  d’entre 
nous  ne  pourraient  avoir  assez  de  pain  pour  leur  subsistance.  »] 
Il  est  certain  que,  si  nous  nous  étions  opposés  à  leur  projet  ils 
se  seraient  retirés  à  l’Est  de  la  Province,  et,  de  là,  seraient  facile¬ 
ment  passés  à  Saint-Pierre  et  Miquelon  avec  l’aide  de  leurs  amis 
en  ces  îles.  Ils  seraient  ainsi  devenus  une  précieuse  acquisition 
pour  les  Français  qui  s’y  livrent  à  la  pêche  et  un  danger  pour 
nous,  tandis  que  leur  départ  pour  les  Indes  Occidentales  les 
éloigne  de  nous.  Or,  comme  le  climat  de  ces  régions  est  mortel 
pour  les  gens  du  Nord,  il  est  à  présumer  que  les  Français  ne 
tireront  pas  d’eux  un  bien  gros  profit.  » 


On  sent  ce  qu  il  y  a  d’odieux  en  cette  dernière  allusion  :  voilà 
la  tombe  tropicale  vers  laquelle  la  sollicitude  du  bon  Wilmot 
poussait  joyeusement  ses  malheureuses  victimes.  Les  Acadiens 
préféraient,  en  effet,  la  mort  à  leur  Enfer  anglais,  et  les 
Anglais  s’en  réjouissaient  doublement,  puisque  cette  déporta¬ 
tion  meurtrière  ne  leur  coûtait  pas  un  sou.  «  En  effet,  raison¬ 
nait  ce  bon  fonctionnaire  anglais,  le  départ  de  ces  gens-là 


313 


DU  FOND  DES  TÉNÈBRES 

va  soulager  le  public  de  dépenses  considérables,  relatives  aux 
provisions  ;  ceux  qui  resteront  ne  recevront  que  juste  de 
quoi  ne  pas  manquer  ;  et,  pour  obtenir  cette  quantité  même, 
ils  devront  travailler  à  la  création  de  routes  et  autres  voies 
de  communication  entre  les  principaux  centres  de  la  province. 
En  somme,  je  me  flatte  que  notre  conduite  envers  ces  gens 
qui,  si  même  on  avait  pu  les  retenir,  seraient  restés  des  enne¬ 
mis  invétérés,  agréera  aux  sentiments  de  Votre  Excellence  et 
méritera  votre  approbation.  »  De  même  Wilmot  accepte  avec 
empressement  (2  déc.  1765)  l’offre  du  Gouverneur  Haldi- 
mand,  de  faire  passer  au  Canada  les  Acadiens  de  T  Ile  Saint- 
Jean  ;  bon  débarras,  se  disait-il. 

N’empêche  que  les  maigres  exilés  des  Antilles  s’accommo¬ 
dèrent  encore  mieux  de  leurs  misères  sous  le  soleil  des  tro¬ 
piques  que  leurs  gras  persécuteur  de  ses  excès  de  table  dans 
les  froids  septentrionaux  :  Wilmot  mourut  de  la  goutte  le 
23  mai  1/66,  et  sa  Wilmot  Town,  de  Canso,  ne  lui  survécut 
guère,  alors  qu  aux  Bermudes  survit  encore  de  nos  jours  un 
village  acadien  et  qu’en  Louisiane  les  Acadiens  n’ont  cessé  de 
prospérer.  Quiconque  connaît  les  dessous  de  toute  cette  vile 
politique  coloniale  ne  peut  que  souscrire  à  ce  jugement,  porté 
le  9  décembre  1773  par  un  citoyen  d’Halifax,  Joshua  Mauger  : 

«  A  part  Hopson,  tous  les  gouverneurs  de  la  Nouvelle  Écosse 
auraient  plutôt  mérité  la  corde  que  leur  poste  de  gouverneur.  » 
Les  Indiens  eux-mêmes,  avoue  Wilmot,  considèrent  les  An¬ 
glais  comme  «  un  peuple  plein  de  dissimulation  et  d’artifice  ». 
(Murdoch,  VI,  465).  Avaient-ils  tort  ? 

Ce  pendant,  en  septembre  1765,  de  malheureux  exilés  de 
Maryland  et  de  Pensylvanie,  ignorant  toutes  ces  hypocrisies 
et  toutes  ces  cruautés,  adressaient  une  humble  requête  pour 
rentrer  en  leur  pays  natal  dont  ils  ne  savaient  guère  ce  que 
les  Anglais  avaient  fait  ;  il  va  de  soi  que  leur  requête  fut  fort 
mal  accueillie  et  promptement  rejetée.  Plusieurs  autres 
groupes  avaient  réussi,  —  au  prix  de  quelles  fatigues,  on  le 
devine,  à  atteindre  le  Canada  ;  ils  y  fondèrent  péniblement, 
comme  nous  l’avons  vu  et  le  verrons  encore,  de  chétifs  éta¬ 
blissements  qui,  peu  à  peu  prospères,  s’appelleront  «  Cadies  ». 

Dans  le  Massachusetts  restait  encore  un  noyau  de  200 
familles  qui,  jusqu’en  leurs  longues  et  cruelles  épreuves, 


314 


LA  RENAISSANCE 


n’avaient  pas  perdu  tout  espoir  de  recouvrer  leurs  biens  au 
pays  des  aïeux.  «  On  n’avait  enlevé  les  familles,  se  plaisait-on 
à  dire  sous  les  huttes  de  bois  américaines  comme  dans  les 
camps  de  concentration  anglais,  que  pour  les  empêcher  de 
porter  les  armes  pour  la  France.  La  paix  ramènera  un  chacun 
en  son  ancienne  habitation.  »  Or,  la  paix  était  revenue  depuis 
trois  ans  ;  il  était  grand  temps,  pensait-on,  de  faire  valoir  ses 
droits  là-bas,  au  foyer  éteint,  sur  la  terre  inculte  ;  personne, 
ni  autorités  municipales,  ni  gouvernement  colonial  ne  s’occu¬ 
pant  d’eux,  nul  moyen  de  transport  ne  s’offrant,  ces  héroïques 
hors-la-loi  résolurent  de  partir  à  pied.  De  Boston  en  Acadie, 
il  y  avait  près  de  1.000  kilomètres  à  franchir  à  travers  des 
pays  presque  inhabités,  des  forêts  sans  pistes,  des  rivières  sans 
ponts,  des  montagnes  sans  ressources.  S’en  doutaient-ils  ? 
Qu’importe  ?  Ils  en  avaient  assez  de  l’exil,  et  des  humilia¬ 
tions,  et  des  vexations,  et  des  souffrances  de  toute  nature  ;  ils 
voulaient  à  tout  prix  revoir  le  pays  des  ancêtres,  y  retrouver 
la  maison  familiale,  fût-elle  en  ruines,  le  champ  nourricier, 
fût-il  inondé  ou  en  friche. 

Ils  partirent  donc,  ces  huit  cents  parias,  un  beau  matin 
du  printemps  1766.  Pitoyable  anabase  qui  comptait  plus  de 
vieillards,  de  femmes  et  d’enfants  que  d’adultes,  et  ceux-ci 
même  sans  armes  1 

«  On  n’avait  point  de  provisions  pour  vivre  le  long  de  la  route, 
dit  un  récit  analogue.  On  se  confia  à  la  divine  Providence,  et 
l’on  s’enfonça  dans  les  bois...  On  marcha  tout  l’été  ;  les  femmes 
portaient  les  enfants  sur  leurs  épaules  ;  les  hommes  traînaient 
les  bagages,  exploraient  les  bois,  faisaient  la  chasse  et  prépa¬ 
raient  le  campement  pour  la  nuit.  Quand  il  se  rencontrait  une 
rivière,  [et  il  y  en  a  beaucoup  en  cette  région],  on  bâtissait  un 
radeau  sur  lequel  la  petite  caravane  traversait  ;  il  fallait  faire 
halte  souvent,  pour  attendre  le  gibiei  et  à  cause  des  difficultés 
de  toute  sorte  qui  se  dressaient  sur  le  chemin  :  aussi  ne  faisait- 
on  point  de  longue  route  à  chaque  jour.  On  vivait  de  castors, 
de  perdrix  et  autres  animaux  que  les  chasseurs  surprenaient 
dans  les  attrapes  qu’ils  tendaient  ;  car  on  n’avait  ni  armes  ni 
munitions,  excepté  les  haches  et  des  couteaux  et  quelques 
ustensiles  de  cuisine.  Le  soir  et  le  matin,,  à  l’heure  où  les  oiseaux 
chantent  la  venue  du  crépuscule  ou  le  réveil  de  la  nature,  on 
faisait  la  prière,  on  se  recommandait  spécialement  à  la  Sainte 
Vierge,  patronne  des  voyageurs  ;  puis,  après  avoir  pris  un  peu 
de  repos,  on  continuait  la  route.  » 


315 


DU  FOND  DES  TÉNÈBRES 

Combien  périrent  ainsi  sur  le  chemin  du  retour,  épuisés, 
découragés,  désespérés  !  La  charrue  du  défricheur  américain 
en  retourne  les  ossements  maintenant  méconnus,  jadis  si 
pieusement  abandonnés  par  la  valeureuse  petite  troupe. 
Des  enfants  naquirent  en  route,  en  quelles  sordides  conditions? 
On  vante  l’héroïsme  des  Pères  Pèlerins  de  la  Mayflower  ; 
combien  plus  grand  fut  celui  de  cette  lamentable  caravane 
dénuée  de  toutes  ressources  ?  Quatre  mois  il  fallut  ainsi  lutter 
contre  l’épuisement  physique  et  l’abattement  moral,  contre 
les  rigueurs  du  climat  et  les  hostilités  des  sauvages.  Ils  déses¬ 
péraient  au  milieu  des  bois,  lorsqu’un  matin,  à  l’aube,  ils 
entendirent  le  chant  du  coq  ;  émus,  ils  s’empressèrent  dans 
cette  direction  et  trouvèrent  une  petite  ferme  habitée  par  des 
compatriotes  !  Quelle  joie  !  Ils  crurent  proche  la  fin  de  leurs 
épreuves  :  ils  en  étaient  bien  loin  encore. 

Lorsqu’enfm  ils  atteignirent  près  de  la  rivière  Saint-Jean 
les  autres  établissements  français  récemment  dévastés  par 
leurs  implacables  ennemis,  Monckton  et  Lawrence,  quelques- 
uns,  recrus  de  fatigue,  s’arrêtèrent,  ne  pouvant  marcher 
davantage  :  de  grand  cœur,  ils  acceptèrent  la  pauvre,  mais 
généreuse  hospitalité  qu’on  ne  se  refuse  jamais  entre  Acadiens. 
Ils  se  fixèrent  ainsi  dans  les  misérables  défrichements  clan¬ 
destins  où  leurs  frères  persécutés  échappaient  à  la  vindicte 
de  Belcher  et  de  ses  suppôts.  Le  gros  de  la  troupe  se  remit  en 
marche  ;  et,  par  de  longs  portages  et  d’interminables  rivières, 
parvint  en  automne  aux  groupements  plus  nombreux,  mais 
encore  bien  misérables  de  l’isthme  de  Shédiac,  l’ancienne  Ché- 
daïque.  Quelques-uns  retrouvèrent  des  parents,  des  amis, 
dont  les  avaient  séparés  dix  années  d’exil.  On  leur  dit  les 
destructions,  les  persécutions,  les  spoliations,  les  mainte  et 
mainte  évictions  accomplies  par  les  Anglais  dans  la  péninsule 
et  dans  les  Iles.  Alors,  renonçant  à  tout  espoir,  cent  vingt 
familles  s’établirent  parmi  leurs  frères  de  sang  dans  les  vil¬ 
lages  renaissants  de  Peticoudiac,  de  Memeramcouck,  de 
Cocagne  et  de  Menoudy. 

Qu’importe  ?  en  dépit  de  tout  conseil  et  de  tout  avertisse¬ 
ment,  une  cinquantaine  de  familles  voulurent  aller  jusqu’au 
bout,  gravir  le  calvaire  jusqu’à  la  dernière  marche,  et  ainsi, 
de  leurs  yeux,  revoir  au  moins  les  ruines  de  leurs  villages,  de 
leurs  foyers.  Ils  allèrent,  et  ne  les  virent  point  ;  tout  avait 


316 


LA  RENAISSANCE 


disparu  :  églises,  fermes  et  granges  ;  plus  pierre  sur  pierre. 
Seuls  subsistaient  ici  le  puits,  là  les  digues,  çà  et  là  des  arbres, 
surtout  des  saules,  de  vieux  saules,  l’arbre  symbolique  des 
Acadiens,  dont  le  pâle  feuillage  languissant  pleure  éternelle¬ 
ment  leurs  deuils  sans  nombre.  Mais  quoi  ?  Les  noms  même 
des  lieux  n’existaient  plus  :  Beaubassin  s’était  mué  en  Amherst, 
évocation  odieuse  ;  Le  Coude  en  Monckton,  nom  encore  plus 
exécré  ;  Beauséjour  en  Sackville  ;  Cobeguid  en  Truro  ;  Pigi- 
guid  en  Windsor  ;  Les  Mines  en  Horton  ;  jusqu’à  Port  la  .loye 
qui  n’était  plus  que  Charlottetown  ;  jusqu’à  la  Baie  Française 
qui  était  devenue  Fundy  Bay,  stupide  corruption,  apparem¬ 
ment,  du  Fond  de  la  Baie  !  Les  nouveaux  occupants  de  ces 
terres,  par  eux  fécondées,  regardaient  d’un  œil  soupçonneux 
passer  près  de  leurs  neuves  habitations  cette  sordide  troupe 
de  blêmes  revenants  qui,  après  tant  d’années  d’absence, 
osaient  venir  réclamer  des  biens  à  jamais  perdus.  On  traitait 
en  intrus  chez  eux,  sur  leur  propre  seuil,  les  légitimes  pos¬ 
sesseurs  qui  n’avaient  pas  même  une  pierre  pour  reposer 
leur  tête.  On  leur  adressait  des  injures  dont  ils  ne  compre¬ 
naient  pas  le  sens,  mais  dont  ils  devinaient  toute  la  malveil¬ 
lance.  Avoir  fait  ce  cruel  pèlerinage  de  trois  cents  lieues 
pour  trouver  un  tel  accueil  au  pays  natal  !... 

Alors,  le  cœur  manqua  aux  plus  intrépides  et,  comme  des 
moutons,  ils  se  laissèrent  tout  d’abord  tondre  cruellement  à 
Annapolis,  leur  ancien  Port-Royal,  par  ces  mêmes  colons 
anglais  qu’ils  fuyaient  en  vain,  puis  ils  s’enfuirent  désespérés 
jusque  vers  les  mauvaises  terres  délaissées  de  l’extrême  Baie 
de  Sainte-Marie,  au  fond  même  de  la  péninsule.  De  ce  pays 
perdu  ni  colons  anglais  ni  pêcheurs  anglais  n’avaient  à  aucun 
prix  voulu.  «  Cette  baie  profonde,  dit  l’arpenteur  Charles 
Morris  en  son  rapport  de  1762,  est  pleine  de  rochers  et  de 
hauts  fonds  ;  elle  est  évitée  par  tous  les  marins  comme  très 
dangereuse.  Les  terres  des  deux  côtés  en  sont  escarpées,  mon¬ 
tagneuses,  pierreuses  ».  La  forêt  vierge  y  descendait  jusqu’à 
la  mer.  De  l’immense  et  riche  domaine  volé  aux  Acadiens, 
voilà  tout  ce  que  la  générosité  britannique  abandonnait, 
après  onze  années  d’exil,  aux  victimes  survivantes.  Cadeau  de 
Grec  que  ces  terres  de  rebut  :  car  les  pauvres  défricheurs  y 
furent  condamnés  à  de  longues  misères.  Là,  sur  ces  stériles 
falaises,  en  cette  sorte  de  bagne  naturel,  les  tristes  intrus  au 


317 


DU  FOND  DES  TÉNÈBRES 

pays  des  ancêtres,  à  bout  de  force  et  de  courage,  se  laissèrent 
tomber,  prêtant  tous  les  serments  d’allégeance  qu’on  crut 
bon  d  exiger  de  leur  faiblesse  vaincue.  Puis,  pieusement, 
près  de  1  anse  aux  Grosses  Coques  qui  leur  fournissait  quel¬ 
ques  aliments,  ils  dressèrent  une  rustique  croix  de  bois  autour 
de  laquelle  ils  s’agenouillèrent  ;  et,  bâtissant  quelques  huttes 
avec  des  troncs  d  arbre,  ils  fondèrent  en  cette  morne  région 
sans  route  ni  défrichement  un  humble  village  que  bravement 
ils  appelèrent  la  Ville  française.  Le  nom  survit  encore,  ainsi 
que  1  âme  française  dans  le  cœur  des  descendants  et  le  par¬ 
ler  de  France  sur  les  lèvres  des  mères  et  des  enfants. 

On  estime  que,  des  8.000  proscrits  du  littoral  atlantique,  la 
moitié  environ,  soit  4.000  périt  de  maladies  et  de  misères  tant 
morales  que  physiques  ;  on  estime  que  de  toute  la  population 
acadienne,  dont  le  nombre  total  fut  évalué  par  l’abbé  de  l’Isle- 
Dieu  à  14.000,  il  ne  survécut  guère  aux  dix  années  de  persé¬ 
cution  du  «  grand  dérangement  »  que  8.000  misérables,  épars 
sur  des  régions  immenses,  sans  feu  ni  lieu  ni  ressources  d’au¬ 
cune  sorte.  6.000  morts  et  8.000  meurt-de-faim  !  Voilà,  au 
point  de  vue  humanitaire,'  le  beau  et  noble  bilan  de  la  poli¬ 
tique  anglaise  en  Acadie  ;  mais  la  glorieuse  histoire  de  la  colo¬ 
nisation  britannique  a  su  jusqu’à  ce  jour  étouffer  la  triste 
éloquence  de  ces  chiffres  et  de  ces  faits. 

Sources  et  autres  références. 

Arch.  Min.  Colonies.  —  C)2  Saint-Pierre  et  Miquelon,  vol.  I,  f.  22-6. 

Arch.  Min.  aff.  étr.  —  Corr.  pol.  Angleterre,  vol.  447-449  (Négoc.  du 
duc  de  Nivemois,  etc.)  ;  Mém.  et  Doc.  Amér.,  vol.  21-22. 

Arch.  Canada.  —  Rapport  1886,  pp.  cli-ci.xii  (Papiers  secrets  de 

Samuel  Waldo  à  W.  Pitt  (1756-1761). 

-  1905,  II,  pp.  271-279,  315.  (Recens.  1767), 

318-328. 

—  1894  (doc.  angl.  relat.  à  Nouv.  Ec.), 

pp.  241-290. 

Thomas  Akins.  —  Sélections  of  Nova  Scotia  Public  Doc.,  pp.  314-352. 

Beamish  Murdoch.  —  Hisl.  of  Nova  Scotia,  II,  398-460. 

W.  Ganong.  —  A  Monograph  of  lhe  historié  Sites  of  the  Prov.  of  N. 
Brunswick  (Soc.  roy.  Can.,  1899,  II). 

Ed.  Richard.  —  Acadia  (éd.  H.  d’Arles),  III,  320-360. 

Moses  Perley.  —  An  early  Historyof  New  Brunswick,  Saint  John,  1891. 

Casgrain.  — ■  Pèlerinage  au  pays  d’Evangéline,  Paris,  1890. 

Sulp.  et  pr.  des  Miss.  étr.  en  Acadie  ;  Québec,  1897. 

Mémoire  sur  les  Missionnaires  en  Nouvelle  Ecosse,  au 
Cap  Breton  et  à  Vile  Prince  Edouard  (1760-1870), 
Québec,  1895. 

Aug.  Gosselin.  —  L’église  du  Canada  depuis  la  Conquête  (1760-1775), 
Montréal,  1916. 


CHAPITRE  XXVI 


L’AUBE 

(1766-1921) 


Dernières  évictions.  —  Concessions  intéressées. 
Retour  des  prêtres. 


e  traité  de  Paris  (février  1763)  ne  mit  pas  fin  aux  diffr 


cultés  de  l’Angleterre  en  Amérique.  Débarrassée  à  bon 


*  compte,  d’une  France  mal  gouvernée,  elle  dut  compter 
avec  ses  vieilles  colonies  de  mieux  en  mieux  organisées  :  la 
Grande-Bretagne  n’eut  pas  plus  tôt  acquis  la  Nouvelle  France 
qu’elle  perdit  la  Nouvelle  Angleterre.  Pour  bien  comprendre 
la  politique  coloniale  des  Anglais  à  cette  époque,  et  parti¬ 
culièrement  leur  politique  acadienne  en  Nouvelle  Écosse,  il 
est  indispensable  de  connaître  certains  aspects  ignorés  de  cette 
lutte  fratricide. 

Les  difficultés  entre  la  métropole  et  les  colonies  américaines 
datent  de  1764.  Or,  en  1766,  la  Nouvelle  Écosse,  avec  ses 
9.000  colons  anglo-saxons,  disséminés  en  cinq  ou  six  groupes 
encore  mal  lotis  et  mal  établis,  n’était  qu’une  colonie  naissante, 
sans  cohésion,  sans  unité  d’opinion.  Ses  représentants  offi¬ 
ciels  sentaient  trop  le  besoin  d’une  aide  métropolitaine  pour 
éprouver  les  moindres  vélléités  d’indépendance.  Aussi,  le 
minuscule  Parlement  d’FIalifax  accepta-t-il  sans  hésiter  le 
Stamp  Ad  et  toutes  les  taxations  et  restrictions  coloniales 
qu’il  plut  à  la  métropole  d’imposer.  Lorsqu’en  mars  1768 
l’Assemblée  du  Massachusetts  le  sollicita  de  résister  aux  actes 
du  Parlement  britannique,  cette  lettre  provocatrice  ne  fut 
pas  même  lue.  «  L’Assemblée,  dit  le  gouverneur  qui  était  sûr 
de  ses  hommes,  aurait  plutôt  répondu  par  une  énergique  note 
de  réprobation  »  (10  juillet).  Elle  répondit  chaleureusement, 


L’AUBE 


319 


du  reste,  dès  que  la  guerre  fut  déclarée  :  «  Nous  sommes  libres 
en  acceptant  notre  dépendance...  Nous  sommes  heureux  de 
manifester  notre  obéissance  au  Roi  et  notre  soumission  aux 
lois  du  Parlement  Britannique  »  (octobre  1775).  Quelle  amère 
déception  pour  les  gens  de  Boston  qui  avaient  tant  fait 
pour  cette  ingrate  colonie  de  Nouvelle  Écosse  1  II  est  vrai 
que  les  rebelles  avaient  alors  d’assez  mauvais  débuts. 

A  côté  de  ce  parti  loyaliste  qui  se  recrutait  surtout  parmi 
les  vieux  colons  comblés  de  faveurs  et  de  biens  mal  acquis, 
il  y  eût  bientôt,  même  parmi  les  «  Britishers  »,  une  forte 
minorité  et  enfin  presque  une  majorité  d’électeurs  et  d’élus 
mal  repus,  de  fonctionnaires  mécontents,  de  débiteurs  insol¬ 
vables  qui  ne  demandaient,  pour  satisfaire  leurs  appétits  ou 
régler  leurs  comptes,  qu’un  changement  de  régime  :  c’étaient 
des  républicains,  des  libéraux,  des  séparatistes,  dont  un  chan¬ 
gement  de  pouvoir,  un  gouvernement  parlementaire  eût  bien 
mieux  fait  les  affaires  que  l’ordre  de  choses  établi.  Il  y  avait 
surtout  les  nouveaux  colons  venus  en  ces  dernières  années 
de  Nouvelle  Angleterre  et  des  pays  circonvoisins  :  mécon¬ 
tents  de  ne  pouvoir,  faute  d’une  natalité,  d’une  activité  et 
d’une  compétence  suffisantes,  tirer  vite  parti  des  bonnes 
terres  acadiennes  qu’on  leur  avait  si  libéralement  octroyées, 
ils  manifestèrent  hautement  leurs  sympathies  pour  leurs 
frères  d’origine  (23  octobre  1773)  et  les  aidèrent  de  leur  mieux 
non  seulement  par  une  propagande  intense,  par  des  déclara¬ 
tions  publiques,  mais  encore  par  des  renseignements  secrets, 
par  des  ravitaillements  clandestins.  «  Les  colons  venus  de  la 
Nouvelle  Angleterre,  dit  le  capitaine  anglais  Stanton  (4  décem¬ 
bre  1775),  sont  au  fond  des  rebelles  :  ils  désirent  le  succès  de  la 
rébellion  ;  ils  déclarent  même,  dans  la  chaleur  des  discussions 
ou  dans  les  expansions  de  l’ivresse,  qu’ils  tueraient  plus  volon¬ 
tiers  un  Anglais  qu’un  chien.  »  Ils  en  donnèrent  la  preuve  ou 
peu  s’en  faut  dès  juillet  1775  :  «  des  mains  criminelles  »,  dit 
le  gouverneur  Legge,  ont  incendié  une  meule  de  foin  de 
10  tonnes  destinée  aux  troupes  anglaises  de  Boston  et  ont  mis 
le  feu  à  l’Arsenal  d’Halifax.  '<  Ces  gens,  conclut-il,  visent  à  se 
joindre  aux  rebelles.  ,  Ils  s’y  joignirent,  en  effet. 

Ici  une  remarque  s’impose.  Ces  colons  d’origine  américaine 
se  trouvèrent  de  1765  à  1783  précisément  dans  la  môme  situa¬ 
tion  que  les  colons  d’origine  française  de  1744  à  1755  :  la  plu- 


320 


LA  RENAISSANCE 


part  d’entre  eux  étaient  de  cœur  avec  leurs  parents  et  amis 
des  colonies  révoltées  et,  par  conséquent,  intimement  hostiles 
au  gouvernement  du  pays  qu’ils  habitaient.  Eux  aussi  voulu¬ 
rent,  à  tout  le  moins,  être  des  Anglais  neutres.  Ceux  d’entre 
eux  qui  habitaient  les  comtés  de  Kings  et  de  Cumberland 
exigèrent  le  même  privilège  qu’avaient  vainement  réclamé 
leurs  prédécesseurs,  les  Acadiens  du  bassin  des  Mines  et  de 
l’isthme.  «  Il  serait  de  la  plus  grande  cruauté  et  de  la  plus 
grande  injustice,  dit  leur  pétition,  de  nous  contraindre  de 
marcher  en  armes  contre  des  parents  et  amis.  »  Et  pourquoi 
était-ce  plus  cruel  pour  des  Américains  que  pour  des  Français? 
pourquoi  était-ce  plus  injuste  pour  des  gens  à  qui  aucun 
traité  n’avait  accordé  pareil  privilège  ?  On  n’en  octroya  pas 
moins  aux  fils  des  persécuteurs  l’exemption  militaire  qu’on 
avait  refusée  aux  pères  des  persécutés  !  Ils  ne  s’en  conten¬ 
tèrent  pas  :  beaucoup  plus  que  les  Acadiens  en  aucun  temps, 
ils  protestèrent,  conspirèrent,  manifestèrent  ouvertement 
leurs  sympathies  et  leurs  antipathies,  recueillirent  des  rebelles 
prisonniers  et  leur  fournirent  des  moyens  d’évasion  ;  bien  pis, 
ils  finirent,  comme  nous  le  verrons,  par  se  révolter  sur  certains 
points  et  par  se  joindre  hardiment  aux  troupes  d’invasion, 
les  armes  à  la  main.  En  furent-ils  châtiés  ?  Pas  le  moins  du 
monde.  Ah  !  si  les  Acadiens  autrefois  en  avaient  fait  autant... 
quel  haro  I  quelles  rigueurs  impitoyables  !  Mais  non  :  deux 
poids,  deux  mesures.  Bien  qu’aucune  clause  du  traité  ne  légi¬ 
timât  de  leur  part  aucune  indépendance,  nul  ne  s’avisa  jamais 
de  molester  ces  colons  hostiles  ou  récalcitrants  ;  ils  ne  con¬ 
nurent  ni  persécutions  ni  expropriations  ni  expulsions.  Aucun 
Lawrence  ne  toucha  à  ces  ennemis  de  l’intérieur  qui  n’avaient 
pas  même  l’excuse  d’être  d’une  autre  religion  et  d’une  autre 
race. 

Or,  l’Angleterre  voulait  précisément,  parce  qu’elle  en  sentait 
toute  la  nécessité,  faire  de  cette  Nouvelle  Écosse  si  divisée  le 
boulevard  de  sa  résistance  contre  les  colonies  rebelles.  Elle  y 
avait  cette  belle  rade,  déjà  aménagée,  d’PIalifax,  ouverte 
par  tous  les  temps,  hiver  comme  été  ;  elle  pouvait  y  concentrer 
ses  troupes  et  ses  vaisseaux,  y  reposer  les  unes,  et  y  réparer 
les  autres  :  elle  comptait  s’y  ravitailler  en  recrues  comme  en 
denrées.  Mais  au  seul  mot  milice  presque  tous  ces  braves  colons 
insubordonnés  ou  pacifiques  poussèrent  les  hauts  cris  ; 


HALAGE  DU  BOIS 


L’AUBE 


321 


c’était  un  attentat  contre  leur  liberté.  On  eut  beau  offrir 
douze  pence  par  jour,  puis  une  prime  de  trois  guinées  et 
demie  :  les  recrues  firent  presque  entièrement  défaut,  même 
parmi  les  loyalistes  ;  au  15  août  1776,  en  dépit  de  toutes  les 
dépenses,  malgré  toutes  les  pressions  officielles,  on  n’avait 
pas  encore  pu  organiser  un  seul  régiment  de  miliciens.  Pis 
encore  :  les  habitants  d’Annapolis,  de  Truro,  de  Cumberland, 
d’Onslow  et  de  leurs  environs  refusent  non  seulement  de  s’en¬ 
rôler,  mais  de  payer  même  toute  taxe  supplémentaire  pour 
l’entretien  des  milices  ;  ceux  de  Cumberland  vont,  en  leurs 
assemblées  séditieuses,  jusqu’à  menacer  les  loyalistes,  jusqu’à 
inviter  les  rebelles  à  venir  par  leur  isthme  envahir  la  province 
(15  février  1776)  ;  ceux  de  Maugerville  sur  le  Saint-Jean  pac¬ 
tisent  avec  les  insurgés  de  Machias  qui  ont  incendié  le  fort 
Frederick  et  ses  casernes.  Pour  comble,  en  juin  1777,  les  habi¬ 
tants  d’Onslow  (ancien  Cobeguid),  tout  comme  les  Acadiens 
d’autrefois,  refusent  de  prêter  le  serment  d’allégeance.  Le 
gouverneur  en  conclut  que,  ce  sentiment  étant  général,  la 
population  ne  manquerait  pas  de  se  joindre  aux  rebelles  en 
cas  d’invasion  et  réclame,  pour  s’assurer  les  points  menacés, 
des  garnisons  de  troupes  mercenaires.  Mais  ces  troupes  man¬ 
quent  à  tel  point  qu’en  juillet  1775  il  n’y  avait  plus  en  Nou¬ 
velle  Écosse  que  36  soldats  réguliers,  tout  le  reste  ayant  été 
hâtivement  envoyé  à  Boston  ;  d’où  demande  sur  demande 
de  munitions,  d’artillerie  et  surtout  de  troupes  métropoli¬ 
taines  ;  il  faut  au  moins  2.000  hommes  pour  maintenir  et 
défendre  la  province  (26  avril  1776),  de  300  à  500  dans  le  seul 
fort  Cumberland. 

La  province  de  Nouvelle  Écosse  courut  donc  de  gros  dan¬ 
gers.  Dès  juin  1775,  les  communications  maritimes  furent  à  tel 
point  menacées  par  les  «  insurgents  »  que  le  ravitaillement  des 
troupes  anglaises  de  Boston  et  autres  lieux  en  fut  compromis  ; 
en  mars  1776,  ces  troupes  durent  même,  avec  une  partie  de 
la  population,  être  ramenées  à  Halifax.  Les  colonies  rebelles, 
sachant  de  quelles  complicités  elles  pouvaient  disposer,  n  at¬ 
tendirent  pas  si  longtemps  pour  prendre  l’offensive  :  de  leur 
centre  militaire  du  Nord,  Machias,  elles  menacent  Annapolis 
et  les  établissements  de  la  rivière  Saint- Jean  où  dominent 
leurs  partisans.  Dès  la  marche  sur  Montréal,  elles  opèrent 
sans  difficulté  une  descente  en  ces  établissements,  puis  une 


LAUVRIÈRE.  T.  II. 


21. 


322 


LA  RENAISSANCE 


autre  au  Cap  de  Sable  (décembre  1775)  où  elles  contraignent 
les  habitants  à  prêter  au  moins  serment  de  neutralité.  En 
août  1776,  les  troupes  rebelles  installées  à  la  rivière  Saint- 
Jean  inquiètent  le  fameux  fort  Cumberland  qui  commande 
l’isthme  ;  en  novembre,  un  parti  de  500  hommes,  tant  sau¬ 
vages  que  gens  du  pays,  surtout  colons  américains,  l’attaque 
si  hardiment  qu’il  eût  succombé,  sans  l’arrivée  opportune  des 
renforts  anglais  de  Windsor.  Presque  tous  les  habitants  favo¬ 
risaient  les  rebelles,  mêmes  les  presbytériens  irlandais  de 
Cobeguid  et  de  Pictou.  Au  printemps  de  1776,  une  délégation 
de  Cumberland,  avec  John  Allen  en  tête,  s’en  va  porter  au 
congrès  de  New- York  une  liste  de  600  de  ses  compatriotes 
prêts  à  se  joindre  aux  rebelles  et  promet  de  soulever  dès  son 
retour  les  Acadiens  et  les  sauvages  de  la  rivière  Saint- Jean. 
«  Le  1er  mai  1777,  dit  Haliburton,  tous  les  habitants  de 
Truro,  Onslow  et  Londonderry  [ceux-là  même  qu’on  avait 
pourvus  des  meilleures  terres  acadiennes]  refusèrent,  sauf 
cinq,  de  prêter  le  serment  d’allégeance  ;  on  menaça  de  les 
tiaiter  en  rebelles  papistes  ;  en  fait,  on  se  contenta,  le  13  juin, 
de  refuser  à  leur  représentant  l’entrée  au  Parlement  ».  Que 
l’on  veuille  bien  comparer  le  traitement  subi  par  les  Acadiens 
en  ces  mêmes  lieux  vingt-deux  ans  plus  tôt...  Il  s’en  fallut 
donc  de  fort  peu  que  la  Nouvelle  Écosse  ne  tombât  entre  les 
mains  des  Américains  et  avec  elle  le  Canada.  Québec  pris, 
l’Angleterre  perdait  toute  cette  Nouvelle  France  qu’elle  était 
si  hère  d  avoir  quinze  ans  plus  tôt  conquise  par  une  surprise 
déloyale  et  avec  des  forces  disproportionnées.  Mais  Vergennes 
fut  aussi  lent  à  se  décider  en  faveur  des  Américains  que 
récemment  Wilson  en  faveur  des  Alliés.  De  pareilles  lenteurs 
coûtent  cher  :  elles  sont  souvent  irréparables. 

Deux  autres  causes  entretenaient  l’alarme  en  Nouvelle 
Ecosse  :  la  présence  des  sauvages  dans  le  pays  et  le  voisinage 
de  la  France  à  Saint-Pierre  et  Miquelon,  puis  son  interven¬ 
tion.  «  Le  3  août  dernier,  écrit  l’abbé  de  l’Isle-Dieu  au  Préfet 
de  la  Propagande  (8  nov.  1763),  on  a  appris  qu’un  corps  [de 
sauvages]  du  Saint- Jean  avait  tiré  sur  le  fort  d’Annapolis  et 
avait  tué  plusieurs  personnes  des  environs  ;  mais  tout  aussitôt 
on  a  détaché  un  régiment  pour  leur  donner  la  chasse.  »  Dès 
1  été  1766,  les  Micmacs,  se  plaignant  de  ne  pouvoir  faute  de 
piêties  pratiquer  leur  religion,  sont  accusés  d’entretenir  des 


L  '  A  ü  B  É 


SÎ!S 

relations  avec  notre  petit  archipel  où  devait  venir  leur  ancien 
missionnaire,  l’abbé  Manach  ;  rassemblés  à  l’île  Madame,  ils 
menacent  de  détruire  tous  les  établissements  de  pêche  du  golfe 
Saint-Laurent  si  on  ne  leur  donne  pas  de  prêtres.  Il  n’y  a  plus 
de  sectarisme  qui  tienne  ;  au  plus  tôt,  on  leur  en  promet  un  et, 
en  attendant,  on  leur  distribue  des  présents  pour  la  somme 
de  102  livres  sterling.  En  juillet  1768,  l’abbé  Bailly,  sitôt 
ordonné  prêtre,  est  nommé  pour  les  apaiser,  et,  promu  grand 
vicaire,  il  réussit  en  décembre  1770  à  en  fixer  un  groupe  près 
d’Halifax.  Dès  qu’éclatent  les  conflits  entre  la  métropole  et 
ses  colonies,  les  Micmacs  recommencent  à  s’agiter  (jan¬ 
vier  1769)  ;  en  cette  guerre  fratricide  on  vit,  en  effet,  cette 
manœuvre  monstrueuse  :  les  Anglais  des  deux  partis  s’effor¬ 
çant  de  surexciter  et  d’armer  les  uns  contre  les  autres  ces 
mêmes  sauvages  qu’ils  nous  avaient  tant  reproché  d’utiliser 
contre  eux. 

Le  4  novembre  1775,  le  gouverneur  Legge  écrit  qu’il  cher¬ 
che  à  s’attacher  tous  ces  sauvages,  mais  que  l’argent  lui 
manque  ;  <<  les  Américains  aussi,  ajoute-t-il,  travaillent  à 
se  les  attacher  ;  s’ils  y  réussissent,  ces  sauvages  seront  plus 
redoutables  aux  colons  qu’une  armée  américaine.  »  Ils  y  réus¬ 
sirent  en  partie,  dès  l’automne  1776,  puisqu’environ  200  sau¬ 
vages  se  joignirent  aux  bandes  américaines  qui  attaquèrent 
le  fort  Cumberland.  Le  19  juillet  1776,  le  gouvernement 
séparatiste  du  Massachusetts  avait,  en  effet,  conclu  avec 
diverses  tribus  sauvages  un  traité  pai  lequel  elles  s’engageaient 
à  fournir  600  hommes  sous  le  commandement  de  Washington  ; 
on  leur  distribue  500  livres  de  présents  :  ils  renvoient  le  dra¬ 
peau  britannique  et  déclarent  la  guerre  aux  Anglais.  Alarmé, 
l’agent  néo-écossais  auprès  des  sauvages  signale,  le  6  juin  1778, 
«  au  moins  200  canots  de  Micmacs  rassemblés  sur  la  rivière  de 
Miramichi  »  :  «  tous  les  jours,  ajoute-t-il,  en  passent  d’autres  qui 
vont  les  rejoindre  ;  il  est  fort  à  craindre  qu’ils  ne  dévastent  les 
régions  intérieures  et  ne  réduisent  la  capitale  à  la  détresse  ».  Il 
conseille  donc  vivement  de  donner  de  l’argent  pour  se  les  assu¬ 
rer  ;  mais  l’argent  manque.  La  métropole  n’en  veut  ni  n  en 
peut  fournir.  Alors,  les  Anglais  ont  recours  au  même  procédé 
qu’antérieurement  :  le  gouverneur  de  la  Nouvelle  Écosse 
supplie  le  gouverneur  du  Canada  d’insister  auprès  de  1  évêque 
de  Québec  pour  qu’on  lui  dépêche  un  <i  missionnaire  bien 


324 


LA  RENAISSANCE 


en  vue  »  qui  puisse  au  plus  tôt  pacifier  les  tribus  rebelles  ». 
Et  Mgr  Briand  cède  :  il  remplace  l’abbé  Bailly,  jugé  inutile 
depuis  1772,  par  un  jeune  missionnaire,  l’abbé  Bourg.  Celui- 
ci,  le  24  septembre  1778,  fait  de  la  manière  la  plus  solennelle 
prêter  le  serment  d’allégeance  aux  Micmacs,  aux  Malécites  et 
aux  Miramichis  :  les  chefs  livrent  aux  Anglais  les  présents 
qu’ils  avaient  reçus  de  Washington.  Vainement  le  18  octo¬ 
bre  1778  l’amiral  d’Estaing  envoie  de  Boston  une  «  Déclara¬ 
tion  au  nom  du  Roi  de  France  à  tous  les  Français  de  l’Amé¬ 
rique  septentrionale  »  ;  les  sauvages  ne  se  soulèvent  pas  plus 
que  les  Acadiens.  En  été  1779,  un  agent  américain  n’en  me¬ 
nace  pas  moins  d’entraîner  une  autre  tribu  contre  le  fort  de 
Penobscot  ;  l’abbé  Bourg  est  aussitôt  dépêché  pour  la  retenir 
dans  le  devoir  anglais  ;  le  mois  suivant,  même  intervention 
auprès  des  sauvages  du  Saint-Jean  ;  en  septembre,  nouveau 
traité  conclu  avec  ceux  de  la  Baie  des  Chaleurs.  En  mars  et 
mai  1778,  le  gouverneur  intérimaire  et  l’agent  anglais  près  des 
sauvages  insistent  sur  l’importance  qu’il  y  a,  en  dépit  de 
toutes  les  tentatives  américaines,  à  s’assurer  le  concours 
définitif  des  sauvages  ;  d’autant  qu’à  la  rivière  Saint-Jean  ils 
permettent  de  ravitailler  la  flotte  anglaise  en  mâts.  On  y 
réussit.  Or,  c’est  grâce  à  l’intervention  des  deux  missionnaires 
catholiques,  MM.  Bailly  et  Bourg,  que  les  Anglais  rempor¬ 
tèrent  auprès  des  sauvages  cet  avantage  diplomatique  sur 
leurs  adversaires  qu’entravait,  un  protestantisme  intransi¬ 
geant. 

«  Mystérieux  retour  des  choses  humaines  !  dit  Antoine  Ber¬ 
nard.  Le  petit  proscrit  de  onze  ans  (c’était  l’abbé  Bourg)  qui, 
par  un  triste  jour  d’automne  1755,  suivait  en  pleurant  ses 
parents  sur  la  route  de  l’exil,  devenait,  quelque  vingt  ans  après, 
dans  sa  patrie  retrouvée,  l’arbitre  recherché  par  ses  anciens 
persécuteurs...  Le  missionnaire  catholique,  si  longtemps  dépeint 
par  les  Anglais  comme  un  fauteur  de  troubles,  se  trouvait 
appelé  par  eux  pour  rétablir  dans  leur  propre  domaine  l’ordre 
et  la  paix.  » 

Le  pauvre  petit  archipel  de  Saint-Pierre  et  Miquelon  fut, 
lui  aussi,  pendant  des  années  la  terreur  des  Néo-Écossais. 
Nous  avons  déjà  vu  les  alarmes  excessives  du  premier  gou¬ 
verneur  de  Terre-Neuve,  Palliser.  Le  12  octobre  1768,  le 
Secrétaire  d’État  recommande  au  gouverneur  de  la  Nouvelle 


L’AUBE 


325 


Écosse  de  tenir  l’œil  ouvert  sur  ces  deux  îlots,  de  veiller  à  ce 
qu’on  n’y  élève  aucune  fortification,  qu’on  n’y  amène  pas  de 
troupes,  qu’on  n’y  entretienne  des  relations  ni  avec  les  Aca¬ 
diens  ni  avec  les  Canadiens,  qu’on  n  y  fasse  pas  de  commerce 
illicite,  qu’on  y  compte  le  nombre  de  navires,  etc...  Le  Gou¬ 
verneur  envoie  un  fonctionnaire  et  une  goélette  pour  cette 
mission  de  surveillance,  en  réalité,  d  espionnage  ;  et,  le 
9  juillet  1769,  celui-ci  rassure  son  ministre  en  lui  déclarant  qu’à 
Saint-Pierre  et  Miquelon  les  Français  se  conforment  loyale¬ 
ment  au  traité  de  Paris.  «  Toutefois,  ajoute-t-il,  j  ai  constaté 
que  la  plupart  des  Acadiens  près  de  Canso  fil  y  en  avait 
bien  150]  portent  des  vêtements  de  laine  de  fabrication 
française.  Comme  cette  importation  est  de  nature  à  léser  le 
commerce  de  la  Grande-Bretagne,  je  crois  humblement  devoir 
en  informer  Votre  Seigneurie...  »  Voilà  à  quoi  se  réduisait  la 
fameuse  contrebande  acadienne  :  quelle  mesquinerie  1 

Lorsque  la  guerre  menaça,  nouvelles  transes  :  le  gouverneur 
Legge  s’inquiète  des  relations  qui  existent  entre  ces  gens  sus¬ 
pects  ;  il  lui  faut  un  rapport  sur  les  établissements  des  Aca¬ 
diens  à  l’île  Madame,  afin  de  savoir  s’il  n’y  aurait  pas  lieu  de 
les  supprimer  totalement  (5  octobre  1774).  Mêmes  alarmes  à 
propos  des  326  pauvres  pêcheurs  acadiens  du  Cap  Breton 
«qu’aveuglent  leurs  préjugés»  (27  janvier  1775).  Legge  de¬ 
mande  des  stationnaires  armés  pour  établir  l’ordre  en  ces 
parages  (24  avril).  Enfin,  dès  qu’éclate  la  guerre  avec  la  France, 
la  puissante  Angleterre  calme  toutes  ses  alarmes,  en  s  empa¬ 
rant,  avec  trois  frégates  et  un  vaisseau  de  40  canons,  de  nos 
31  hommes  de  troupes  et  de  leur  gouverneur  et  en  expulsant 
de  vive  force  les  1.400  misérables  pêcheurs,  parfaitement 
inoffensifs  et  impuissants  (septembre-octobre  1778).  Toute¬ 
fois,  lorsqu’en  1779  survint  dans  les  eaux  américaines  la  flotte 
d’Estaing  avec  ses  26  vaisseaux  de  ligne  et  ses  14  frégates, 
nouvelles  frayeurs  à  Halifax  qu’on  arme  en  toute  hâte.  Une 
tempête  désempare  la  flotte  d’Estaing  au  large  de  la  Géorgie  ; 
l’année  suivante,  une  deuxième,  forte  de  10  vaisseaux  de 
ligne  et  40  transports,  n’est  pas  plus  heureuse.  Frayeurs 
chimériques  :  le  ministre  «  aux  mains  nettes  »  n’avait  pas  plus 
de  visées  sur  la  vieille  Acadie  que  sur  le  Canada  ;  il  ne  songeait 
qu’à  d’autres  peuples  que  les  Français. 


326 


LA  RENAISSAN  G  E 


Lorsqu’on  connaît  ainsi  la  situation  précaire  de  la  Nouvelle 
Écosse  pendant  le  conflit  anglo-américain,  on  s’explique 
mieux  sa  politique  à  l’égard  des  Acadiens  :  si  faibles  qu’ils 
fussent,  elle  n’osait  se  passer  d’eux.  Or,  la  faiblesse  des  Aca¬ 
diens  tenait  à  deux  causes  :  leur  petit  nombre  et  leur  misère  ; 
mais  leur  appoint  n’en  était  pas  moins  appréciable. 

Aux  centaines  d’émigrants  qui  dès  1760  étaient  venus  de 
Nouvelle  Angleterre  s’établir  sur  les  terres  acadiennes  s’étaient 
joints  300  presbytériens  de  l’Ulster  en  1761,  puis  170  en  1762. 
De  1762  à  1764  accoururent  de  Nouvelle  Angleterre  nombre 
de  familles  isolées  ou  groupées,  qui  colonisèrent  toute  la  baie 
de  Fundy  :  ainsi  fut  fondée  à  l’embouchure  du  Saint-Jean, 
Portland,  dans  l’isthme  Amherst  (Beaubassin),  Moncton 
(Le  Coude),  Cumberland  (Beauséjour),  Sackville  (Prée  des 
Bourques,  Prée  des  Bichards),  Four  Corners  (Tintamare)  ; 
dans  le  bassin  des  Mines  :  Windsor,  Truro,  Onslow  (Cobeguid) 
dans  le  bassin  d’Annapolis,  Granville.  Sur  le  Saint- Jean' 
périclita,  à  vrai  dire,  Maugerville,  fondée  sur  l’emplacement 
de  l’ancienne  Fréneuse  par  une  association  du  comté  d’Essex 
en  Massachusetts  ;  mais,  en  janvier  1763  Belcher  comptait  à 
Horton  670  habitants  dont  375  enfants  ;  à  Cornwallis,  518  dont 
319  enfants  ;  à  Falmouth,  278  dont  146  ;  à  Newport,  251  dont 
111  enfants;  ce  qui  fait  peu  d’honneur  à  la  natalité  améri¬ 
caine,  si  on  la  compare  à  la  natalité  acadienne.  De  1772  à  1774 
vinrent  dans  le  comté  de  Pictou  plus  de  200  Écossais  des 
Hautes  Terres  qui  ne  parlaient  que  le  gaélique  et  près  de 
400  émigrants  du  comté  d’York  ;  mais  la  plupart  de  ces  der¬ 
niers,  ne  réussissant  pas,  se  rembarquèrent  en  1776.  En 
mars  1770,  Sir  William  Mayne  et  ses  associés  demandèrent  la 
concession  de  100.000  acres  de  terres  dans  la  partie  continen¬ 
tale  du  Nouveau  Brunswick  ;  en  juin  1770,  les  frères  Bailey 
en  demandèrent  autant,  outre  le  droit  de  pêche  le  long  du 
littoral  si  poissonneux  du  GoFe  Saint-Laurent.  A  vrai  dire, 
la  plupart  de  ces  immenses  concessions  ne  prospérèrent  pas’ 
non  plus  que  celles  de  l’agent  irlandais  Mac  Nuit,  qui  dut’ 
en  octobre  1770,  rendre  ses  250.000  acres.  La  Morisiana  du’ 
roP  f^meux  Charles  Morris  échoua  tout  comme  Lawrence- 
town,  tout  comme  Wilmot-town,  si  bien  que  la  géographie  de 
Nouvelle  Écosse  n  est  pas  déshonorée  par  ces  trois  noms  de 
criminels.  N  empêche  que  si  l’on  ajoute  à  la  Nouvelle  Écosse 


L’AUBE 


327 


péninsulaire  et  continentale  le  Cap  Breton  et  l’île  Saint-Jean, 
la  population  totale  s’élève  en  1767  à  13.374  habitants  et 
en  1774  à  17.000.  Or,  en  ce  nombre,  on  ne  compte  guère,  par 
suite  des  exodes  à  Saint-Pierre  et  Miquelon  et  en  Louisiane, 
que  1.265  Acadiens  contre  6.913  colons  d’origine  anglaise 
ou  américaine,  2.165  d’origine  irlandaise  ou  écossaise  et  1.265 
d’origine  allemande  ;  autant  dire  que  les  descendants  des 
premiers  possesseurs  du  sol  ne  constituent  pas  un  dixième 
du  nombre  des  nouveaux  occupants. 

Si  l’on  examine  l’état  social  de  cette  faible  minorité,  la 
situation  des  Acadiens  semble  encore  plus  désastreuse.  Ils 
sont  disséminés  dans  tout  le  pays  en  petits  groupes  impuis¬ 
sants  ;  ils  vivent  en  marge  de  la  société  ;  car  ils  n’ont  aucun 
statut  politique  ;  la  loi  britannique,  adoptée  par  la  Nouvelle 
Écosse,  leur  enlève  jusqu’au  droit  de  posséder  des  terres.  Com¬ 
me  ils  n’ont  d’autre  fortune  que  la  force  de  leurs  bras,  ils 
sont  contraints  pour  vivre  de  travailler  aux  gages  de  patrons 
anglais  et  de  travailler  d’autant  plus  péniblement  qu’ils  ont 
de  nombreuses  familles  à  nourrir.  Naturellement,  on  les 
exploite  ;  on  les  exploite  même  avec  d’autant  moins  de  scru¬ 
pule  que  leurs  maîtres,  qui  les  détestent  et  les  méprisent, 
parlent  une  autre  langue  et  sont  sûrs,  en  cas  de  conflits,  d’avoir 
raison  en  justice.  Ceux  qui  vivent  le  long  des  côtes  sont 
exploités  comme  pêcheurs  par  des  armateurs  tels  que  ces 
fameux  Robin,  de  Jersey,  qui,  à  force  de  belles  promesses, 
les  ont  racolés  dans  les  ports  de  France  et  dans  ceux  de  la 
Nouvelle  Angleterre  où  ils  mouraient  de  faim.  Ceux  qui 
vivent  dans  les  terres  sont,  comme  manœuvres,  employés  par 
les  nouveaux  colons  à  l’éternel  labeur  de  réparer  les  digues,  de 
défricher  les  forêts  et  aux  plus  durs  travaux  de  ferme  et  de 
voirie.  Quelques-une  osent  s’attaquer  à  des  terres  incultes 
qui  apparemment  n’appartiennent  à  personne  :  on  les  laisse 
faire  et,  quand  les  rudes  besognes  de  déblaiement  et  d  aména¬ 
gement  sont  accomplies,  survient  le  propriétaire  inconnu  qui, 
armé  de  son  parchemin  de  concession,  réclame  la  ferme  en 
plein  rapport  et  menace  d’expulsion  la  pauvre  dupe  si  elle 
n’accepte  de  ruineuses  conditions  de  fermage. 

«  On  raconte,  écrit  discrètement  un  contemporain,  le  Révé¬ 
rend  Andrew  Brown,  que  certaines  terres  appartiennent  à  des 
propriétaires  qui  surveillent  en  silence  le  progrès  des  travaux 


328 


LA  RENAISSANCE 


acadiens  et  pourront  bien,  un  beau  jour,  les  réclamer.  Un  cas 
flagrant  s’est  déjà  produit  ;  il  peut  se  renouveler.  Le  gouverne¬ 
ment  trouvera  bon,  peut-être,  de  favoriser  l’oppresseur.  Alors, 
les  souffrances  des  Acadiens  se  perdront  dans  les  bois  :  leur 
voix  n  atteindra  pas  le  trône  :  et,  si  celle  de  l’histoire  a  quelque 
influence,  la  leur  n’en  aura  plus.  » 

Nous  connaissons  plusieurs  de  ces  cas  :  à  l’île  Saint- Jean, 
par  exemple,  et  aux  îles  de  la  Madeleine  ;  mais  le  plus  fameux 
est  celui  de  l’ingénieur  bâlois  naturalisé  anglais,  Wallet- 
Desbarres  :  il  laissa  aménager  dans  l’isthme  d’immenses  ter¬ 
rains  et  ne  les  réclama  que  lorsqu’ils  furent  mis  en  parfait 
état  d  exploitation.  Cette  monstrueuse  malhonnêteté  n’em¬ 
pêcha  pas  ce  renégat  d’être  promu  par  le  gouvernement 
anglais  à  la  haute  dignité  de  gouverneur  du  Cap  Breton  ;  là 
encore  il  put  impunément  molester  d’autres  misérables 
Acadiens. 

L  histoire  du  comté  d’Annapolis,  telle  que  la  racontent 
W.  A.  Calneck  et  le  juge  Savary,  nous  montre  assez  bien  la 
situation  lamentable  des  Acadiens  à  cette  époque.  Dans  les 
deux  premières  attributions  de  terres  en  1759  et  en  1760  ne 
figure  pas  un  seul  nom  acadien.  Dans  le  recensement  de  1768, 
sur  une  population  de  513  habitants  dont  370  d’origine  amé¬ 
ricaine,  on  ne  relève  que  les  noms  de  sept  familles  acadiennes 
qui,  comptant  67  membres,  ne  possèdent  en  tout  que  trois 
têtes  de  bétail  et  quelques  barques  de  pêche  :  on  devine  la 
misérable  existence  au  jour  le  jour  de  ces  indigents  En  1770, 
grand  changement  de  chiffres  :  sur  une  population  de  450  habi¬ 
tants,  il  n  y  a  plus  que  200  Américains  (les  autres  ont  dû 
trouver  que  ce  pays  rapportait  trop  peu  pour  leurs  convoi¬ 
tises)  ;  mais  il  y  a  230  Acadiens,  en  partie  revenus  de  Boston. 
Comme  ces  Acadiens  ne  possèdent  que  400  arpents  de  terre, 
on  peut  en  conclure  qu  ils  sont  presque  tous,  pour  vivre, 
exploités  par  ces  colons  américains  qui  ne  peuvent,  vu  leur 
nombre  et  leur  incompétence,  mettre  en  valeur  leurs  milliers 
d’arpents.  Un  autre  classement  le  prouve  :  presque  tous  les 
Acadiens  sont  inscrits  dans  le  personnel  des  familles  améri¬ 
caines  qui  évidemment  les  hébergent  et  les  emploient.  Com¬ 
ment,  du  reste,  ces  nouveaux  venus  auraient-ils  pu,  sans  main- 
d  œuvre  expérimentée,  tirer  parti  de  concessions  se  compo¬ 
sant  surtout  de  marais  endigués,  de  vergers  et  de  terres 


L’AUBE 


32Ô 


incultes  ?  Là  comme  ailleurs,  les  spoliateurs  firent  des  anciens 
maîtres  leurs  ilotes,  les  employant  à  raison  de  8  à  10  par 
ferme  et  s’enrichissant  ainsi  doublement  à  leurs  dépens. 
Même  exploitation  éhontée  à  Granville,  de  l’autre  côté  de  la 
rivière  d’Annapolis  :  là,  jusqu’en  1767,  pas  un  seul  Acadien  ; 
mais  en  1770  ,127  Américains  exploitent  300  Acadiens  ;  outre 
ce  bétail  humain,  ils  possèdent  747  têtes  de  bétail  bovin 
et  581  de  bétail  ovin  ;  on  en  devine  la  provenance  ;  le  tout  sur 
d’immenses  et  excellentes  terres  acadiennes,  comme  ce 
domaine  de  Belle-Isle  appartenant  autrefois  aux  Le  Borgne, 
lequel  compte  1.000  acres  d’alluvions  endiguées.  Il  en  fut  de 
même  à  peu  près  partout.  Concluons  une  fois  de  plus  :  la 
prospérité  anglaise  de  la  Nouvelle  Écosse  repose,  non  seule¬ 
ment  sur  le  crime  de  l’expropriation  acadienne,  mais  encore 
sur  l’infamie  de  l’exploitation  acadienne. 

Si  faibles  que  fussent  son  nombre  et  son  importance  sociale, 
la  population  acadienne  n’en  constituait  pas  moins,  en  ces 
heures  de  danger,  un  appoint  sérieux  pour  l’Angleterre  en 
Nouvelle  Écosse.  Des  13.000  habitants  du  recensement  de 
de  1767,  il  n’y  en  avait  pas  la  moitié  qui,  vieux  colons  ou 
nouveaux  venus  d’Europe,  lui  fussent  franchement  dévoués  ; 
les  autres,  avons-nous  dit,  pour  la  plupart  originaires  des 
colonies  rebelles,  lui  étaient  plus  ou  moins  hostiles  ;  en  outre, 
les  sauvages,  fortement  travaillés  par  les  menées  américaines, 
penchaient  tout  naturellement,  avons-nous  vu,  pour  leurs 
vieux  amis  les  Acadiens  dont  ils  avaient  la  même  religion. 
On  conçoit  que,  dans  ces  conjonctures  critiques,  la  politique 
anglaise  fut  de  se  ménager,  en  même  temps  que  les  sauvages, 
les  1.265  Acadiens  et,  si  possible,  de  s’assurer  leur  concours  : 
elle  n’y  manqua  pas.  Comme  toujours,  elle  usa  dans  ce  but 
intéressé  de  tous  les  moyens  per  fas  et  nefas  avec  une  désinvol¬ 
ture  cynique.  Dès  octobre  1764,  elle  avait  concédé  à  165  fa¬ 
milles  acadiennes,  soit  près  de  1.000  personnes,  quelques  mau¬ 
vaises  terres  dédaignées,  miettes  tombées  de  la  table  des 
repus.  En  1765,  elle  autorise  ceux  des  Entremont  qui  étaient 
revenus  de  Boston  et  de  Cherbourg  à  reprendre  leurs  mé¬ 
diocres  terres  de  Pobomcoup  dont  personne  ne  voulait. 

Une  faute  de  Choiseul  encouragea  cette  nouvelle  politique 
de  concessions  :  par  l’intermédiaire  du  gouverneur  Dangeac, 


S30 


LA  RENAISSANCE 


il  avait  en  1767  autorisé,  à  la  légère  (c’était  son  habitude),  à 
retourner  en  Acadie  ceux  des  Acadiens  qui  ne  pouvaient 
trouver  des  moyens  d’existence  dans  les  îles  surpeuplées  de 
Saint-Pierre  et  Miquelon.  En  octobre,  163  revinrent  tant  à 
Halifax  qu’à  Canso  ;  ils  désespéraient  de  la  France  qui  ne 
pouvait  les  recueillir.  Ce  désespoir  fut  contagieux  :  si  la  France 
les  abandonnait,  ils  n’avaient  donc  plus  qu’à  subir  l’Angle¬ 
terre.  Le  Gouverneur  Francklin  en  profita  pour  leur  arracher 
le  serment  d’allégeance  et  les  disperser  le  long  de  la  côte 
orientale,  en  ayant  bien  soin  de  leur  donner  quelques  conces¬ 
sions  à  Cocagne  (24  familles)  et  à  Fox  Creek.  Cet  exemple  fut 
désastreux  :  «  il  produisit,  dit  Francklin,  une  impression  si 
profonde  sur  tous  les  Acadiens  qui  habitent  cette  province 
que  je  saisis  cette  occasion  pour  exiger  d’eux  le  serment 
auquel  ils  s’étaient  toujours  refusés.  »  De  concert  avec  son 
Conseil,  il  lance  donc,  dès  le  5  novembre,  une  proclamation 
qui,  mêlant  le  chaud  et  le  froid,  réclame  le  dit  serment  «  de 
tous  les  Acadiens  français  »  sous  peine  de  poursuites  conformes 
à  la  loi,  mais  promet,  par  contre,  à  tout  chef  de  famille  asser¬ 
menté  80  acres  de  terre  et  à  chaque  membre  de  sa  famille 
40  autres.  Bien  mieux,  il  obtient  du  vieux  juge  Belcher,  tou¬ 
jours  bon  à  tout  faire,  et  par  conséquent,  aussi  coulant  désor¬ 
mais  avec  les  Acadiens  qu’il  avait  été  naguère  intraitable, 
cette  opinion  juridique  qui  contredit  toute  la  politique  anté¬ 
rieure  :  «  Aucun  Acte  du  Parlement  n’empêche  les  papistes 
de  recevoir  et  de  posséder  des  terres  en  Amérique  et  de  jouir 
du  droit  de  propriété  au  même  titre  que  les  autres  sujets.  » 
C’était  une  entorse  donnée  à  la  loi  britannique  adoptée  en 
Nouvelle  Écosse  ;  le  gouvernement  métropolitain  ne  l’en 
approuva  pas  moins  aussitôt  :  un  si  beau  geste  de  tolérance 
avait,  dans  les  circonstances  actuelles,  le  précieux  mérite 
d  être  profitable.  Toujours  la  même  politique  intéressée  qui 
plie  les  principes  à  tous  biais.  Francklin  va  plus  loin  encore 
en  cette  voie  : 

«  Considérant,  dit-il  le  20  février  1768,  que  la  plupart  de  ces 
Acadiens  sont  très  pauvres,  que  les  terres  qui  leur  sont  accordées 
sont  incultes,  que  plusieurs  d’entre  eux  occupent  des  terres 
appartenant  à  d  autres  habitants,  qu’on  les  a  trouvés  parti¬ 
culièrement  utiles  pour  la  culture  et  l’amélioration  des  terres 
marécageuses  qu  il  faut  endiguer,  que  les  autres  colons  ne  sont 


L’AUBE 


331 


pas  familiers  avec  ce  genre  de  travaux,  je  demande  qu’il  me 
soit  permis  de  leur  accorder  dix  années,  au  lieu  de  trois,  pour 
mettre  en  état  leurs  terres.  Cette  faveur  permettrait  à  ceux 
qui  sont  industrieux  de  se  procurer  des  bestiaux  et  autres  choses 
nécessaires  et  [attention  !  in  cauda  venenum]  les  maintiendrait 
dispersés  dans  la  partie  la  plus  centrale  de  la  province  où  ils 
se  trouveront  bientôt  noyés  dans  la  masse  des  colons  protes¬ 
tants  ». 

Le  gouvernement  métropolitain  approuve,  approuve  tou¬ 
jours  «  entièrement  »  des  mesures  aussi  profitables  à  la  colonie 
qu’aux  colons  anglais  ;  le  26  février,  le  secrétaire  d’État  écrit  : 
«  Encouragez  leur  disposition  à  se  soumettre  en  leur  offrant 
tous  les  avantages  qui  n’exposent  pas  la  sécurité  publique. 
Ne  manquez  pas  de  leur  promettre  hautement  la  protection 
et  les  faveurs  de  Sa  Majesté  et  de  leur  communiquer  Sa  Gra¬ 
cieuse  Intention  de  les  dédommager  autant  que  possible 
[il  était  temps,  vraiment  !  de  cette  façon,  c’était,  du  reste, 
impossible]  des  pertes  dues  à  leurs  aveugles  préjugés,  à  leur 
attachement  obstiné  à  la  France.  »  [Était-ce  bien  la  seule 
cause  ?  et  le  patriotisme  n’est-il  donc,  après  tout,  que  préjugé 
et  entêtement?]  Même  sollicitude  à  l’égard  des  Acadiens  du 
Cap  Breton  :  «  Sa  Majesté  est  pleine  de  bienveillance  et  d’at¬ 
tention  pour  ceux  qui  se  sont  établis  au  Cap  Breton  avec  des 
autorisations  temporaires  :  on  prendra  bien  soin  que  dans  le 
plan  de  lotissement  des  terres  il  soit  tenu  compte  des  amélio¬ 
rations  faites  par  eux.  »  Belle  promesses  opportunes  dont  on 
ne  tint  guère  compte,  du  reste,  l’heure  du  danger  passée. 

Dès  lors,  toutefois,  les  concessions  acadiennes  sont  plus 
nombreuses.  En  décembre  1767  et  en  juillet  1768,  on  permet  à 
quelques  réfugiés  d’Annapolis  de  s’établir  provisoirement  sur 
les  terres  rocheuses  de  la  baie  Sainte-Marie  ;  dix-huit  familles 
se  fixent  (5  oct.  1767)  au  cap  de  Sable,  aux  environs  de  Bar- 
rington  et  de  Yarmouth  ;  le  13  novembre  1767,  Michel  Bourg, 
Bené  Terriaux  et  22  autres  chefs  de  famille  obtiennent  sur 
demande  commune  des  concessions  à  Cocagne  et  à  Shédiac  ; 
le  23  décembre,  nombre  d’autres  en  sollicitent  dans  le  comté 
d’Annapolis  et  dans  le  canton  de  Windsor  (les  Mines)  ;  d’autres 
s’installent  à  Memramcouck  et  àBellevue  (sur  le  Peticoudiac), 
à  la  baie  des  Ouines,  à  Miscou,  à  Caraquet,  à  Népisiguit,  sur 
le  golfe  Saint-Laurent  ;  d’autres  encore,  sur  le  Saint-Jean  ;  le 
29  août  1767  «  onze  familles  sont  autorisées  à  y  rester  jusqu’à 


332 


LA  RENA  ISSANCE 


ce  qu’on  leur  trouve  un  endroit  convenable  »  ;  ce  qui  était 
bien  vague  ;  mais,  le  20  août  1768,  on  les  chasse  en  leur  promet¬ 
tant  des  terres  ailleurs  ;  ce  qui  était  plus  vague  encore. 

Tant  de  clémence  fait  surgir  partout,  du  fond  de  mille 
retraites  cachées  dans  les  bois  et  sur  les  rivages  déserts,  de 
pauvres  êtres  faméliques  qu’amène  l’espoir  de  trouver  enfin  un 
gîte  ;  il  en  vint  de  Québec  même,  il  en  vint  du  Cap  Breton, 
il  en  vint  de  l’île  Saint-Jean.  Bien  des  déceptions  suivirent  ces 
tremblants  espoirs  :  la  plupart  de  ces  concessions,  en  partie 
temporaires,  furent  faites  avec  ce  manque  de  garanties  sûres 
et  avec  cet  esprit  de  parcimonie  précautionneuse  que  nous  ne 
connaissons  que  trop.  Lorsque  les  terres  n’étaient  pas  entière¬ 
ment  incultes  et  franchement  mauvaises,  on  eut  bien  soin, 
selon  les  prescriptions  actuelles  et  antérieures,  que  les  lotisse¬ 
ments  fussent  de  peu  d’étendue,  vendus  «  à  si  haut  prix  qu’il 
n’y  a  rien  de  pareil  au  Canada  »,  autant  que  possible  situés 
loin  des  côtes  et  enserrés  entre  des  concessions  anglaises  ; 
toutes  conditions  fâcheuses  pour  les  malheureux  Acadiens  : 
car  elles  entravaient  le  développement  de  leurs  exploitations 
et  donnèrent  lieu  à  maintes  contestations,  voire  à  maintes 
expropriations  ruineuses.  La  première  région  où  les  Acadiens 
furent  admis  à  se  fixer,  la  seule  où  ils  occupèrent  des  terres 
autrefois  occupées  par  leurs  ancêtres  fut  celle  de  Memram- 
couk,  de  Shédiac,  de  Cocagne  (1767).  En  réalité,  en  dépit  de 
toutes  les  belles  phrases,  les  prétendus  affranchis  étaient  plutôt 
tolérés  et  même,  en  vue  de  la  prospérité  coloniale,  exploités 
que  franchement  favorisés  et  secourus.  Un  de  leurs  prêtres, 
l’abbé  Bailly,  avoue  en  1771  :  «  Mes  paroissiens  ne  peuvent 
être  que  fort  pauvres  :  la  pêche,  la  chasse,  couper  du  bois, 
voilà  leur  vie.  »  Bref,  en  cette  fin  du  dix-huitième  siècle,  les 
descendants  des  premiers  colons  américains  ne  faisaient  que 
reprendre  la  rude  vie  précaire  de  leurs  ancêtres,  les  pionniers 
défricheurs  du  temps  d’Henri  IV,  avec  toutefois  cette  diffé¬ 
rence  aggravante  :  ils  peinaient  maintenant  non  pas  sur  les 
meilleurs,  mais  sur  les  pires  terres  du  pays.  La  huitième  géné¬ 
ration  recommençait  le  labeur  épuisant  de  la  première,  pour 
le  profit  du  magnanime  usurpateur. 

Vivant  ainsi  en  marge  de  la  société  anglaise,  ces  parias 
durent  s’organiser  eux-mêmes  : 


L’AUBE 


388 


«  Ils  s’enhardirent  progressivement,  dit  Camille  Derouet 
( Correspondant ,  10  sept.  1899)  et  se  construisirent  des  villages 
loin  des  lieux  habités  par  les  Anglais.  Dans  la  plupart  de  ces 
villages,  ils  placèrent  à  leur  tête  un  conseil  de  vieillards  chargés 
de  statuer  sur  les  affaires  intéressant  le  groupe  d’habitants, 
de  régler  les  différends  survenus  entre  eux  et  d’enregistrer  les 
mariages.  En  outre,  comme  il  n’y  avait  plus  de  prêtres  en  Aca¬ 
die,  c’est  à  ces  mêmes  vieillards  que  fut  confié  le  soin  de  bap¬ 
tiser  les  nouveaux-nés  et  de  réciter  pour  les  morts  les  dernières 
prières...  Privés  de  secours  spirituels,  ils  s’efforcaient  de  remplir 
aussi  fidèlement  que  possible  leurs  devoirs  religieux  et  ne  man¬ 
quaient  jamais  de  se  réunir  le  dimanche  à  l’heure  habituelle  de 
la  messe.  »  [C’étaient  les  messes  blanches  qu’à  haute  voix  lisait 
un  vieillard.] 

Quand  ils  se  sentirent  enfin  indispensables,  la  première 
chose  qu’ils  exigèrent,  ce  furent  des  prêtres.  Qu’à  cela  ne 
tienne  !  On  en  avait  bien  donné  aux  sauvages  ;  on  leur  en 
donna  aussi,  les  mêmes.  Ce  fut  d’abord  l’abbé  Bailly.  Naturel¬ 
lement  le  mobile  fut,  comme  toujours,  intéressé  :  on  voulait 
ainsi  les  bien  maintenir  dans  le  nouveau  devoir  civique  et 
militaire  : 

«  Le  gouvernement  ne  pouvait  plus  longtemps  se  dérober  à 
la  promesse  faite,  avoue  Francklin  (29  juillet  1768).  Le  gouver¬ 
neur  [anglais]  de  Québec  a  eu  la  bonté  de  s’assurer  les  services 
d’un  jeune  Canadien  du  nom  de  Bailly,  expressément  ordonné 
par  l’évêque  pour  cette  mission...  [«  On  voulait  retenir  les  Aca¬ 
diens,  confirme  l’évêque  de  Québec  :  le  moyen  était  de  leur  en¬ 
voyer  un  missionnaire  ;  je  l’ai  fait  »].  Depuis  son  arrivée,  j’ai 
pris  tous  les  moyens  pour  connaître  ses  sentiments  ;  je  l’ai  placé 
sous  la  surveillance  du  Révérend  Breynton,  très  perspicace 
recteur  de  cette  paroisse.  Nous  avons  constaté  qu’il  a  des  idées 
libérales,  sans  la  moindre  bigoterie,  et  semble  convaincu  qu’il 
est  de  son  devoir  de  montrer  toutes  les  qualités  d’un  bon  sujet. 
Il  est  résolu  à  se  conformer  à  toutes  les  instructions  qui  lui 
seront  données...  En  outre,  comme  il  peut,  par  ses  rapports 
avec  les  sauvages,  nous  rendre  de  grand,  services  et  nous  gagner 
l’affection  des  Acadiens,  Sa  Majesté  voudra  bien,  au  moment 
où  la  situation  en  Amérique  est  si  peu  rassurante,  approuver 
notre  gouvernement.  En  vue  de  nous  le  rendre  favorable,  j’ai 
cru  nécessaire  de  lui  promettre  50  livres  et  une  magnifique 
récompense  tous  les  ans,  si  l’on  est  satisfait  de  sa  conduite. 
Cette  générosité  l’induira  à  se  dévouer  au  gouvernement  ,  c’est 
l’intention  du  Gouvernement  de  ne  le  laisser  accorder  les 
secours  de  son  ministère  qu’à  ceux  des  Acadiens  et  des  sau¬ 
vages  qui  sont  devenus  sujets  de  Sa  Majesté.  » 


334 


LA  RENAISSANCE 


Et  Sa  Majesté  approuva  cette  cynique  utilisation  de  la 
religion  en  vue  de  fins  purement  politiques.  C’est  exactement 
le  parti  que  la  Prusse  a  tiré  en  Silésie  du  clergé  catholique  aux 
dépens  des  Polonais. 

Que  n’accorde-t-on  pas  aux  gens,  quand  on  a  besoin  d’eux, 
pour  peu  que  l’on  soit  politicien  ?  Faute  de  troupes  régu¬ 
lières,  avoue  Francklin,  «  la  situation  en  Amérique  n’était  pas 
rassurante  »  ;  il  fallait  au  plus  tôt  organiser  des  milices  pour 
la  défense  de  la  Nouvelle  Écosse.  On  osa  demander  aux  Aca¬ 
diens  plus  que  la  neutralité  exigée  d’eux  naguère,  plus  que  la 
neutralité  accordée  aux  colons  venus  de  Nouvelle  Angleterre  : 
on  voulut  leur  enrôlement.  Pour  l’obtenir,  à  quel  beau  lan¬ 
gage,  à  quelle  prodigalité  de  promesses,  à  quelles  protestations 
d’égards  n’eut-on  pas  recours  ? 

«  J’ai  reçu  de  Sa  Majesté,  écrit  Francldin  à  son  subordonné 
des  Mines  Isaac  Deschamps  (lér  juin  1768),  l’ordre  de  donner 
aux  Acadiens  les  plus  amples  assurances  de  sa  faveur  et  de  sa 
protection  royales.  Vous  pouvez  aussi  leur  donner,  de  ma  part, 
la  plus  parfaite  assurance  que  je  repousse  entièrement  et  désa¬ 
voue  toute  intention  de  les  employer  comme  milice  hors  de  la 
province...  Vous  pouvez,  en  outre,  leur  garantir  qu’ils  seront, 
en  tous  temps,  traités  avec  le  même  degré  d’indulgence  et  de 
protection  que  les  autres  sujets  de  Sa  Majesté...  Le  gouverne¬ 
ment  n’a  pas  la  moindre  intention  de  les  inquiéter  ni  de  les 
molester  au  sujet  de  leur  religion.  »  Le  4  juillet,  même  antienne  : 

«  C’est  l’intention  du  Roi  et  c’est  aussi  ma  volonté  qu’ils  soient, 
en  toute  occasion,  traités  par  les  fonctionnaires  avec  toute  la 
douceur  et  toute  la  tendresse  possibles,  afin  qu’ils  n’aient  pas 
à  se  repentir  de  s’être  soumis  au  gouvernement  de  Sa  Majesté.  » 

Ainsi  flagornés,  les  naïfs  Acadiens  cédèrent  :  «  en  cette 
guerre  folle  »,  comme  ils  disaient,  ils  s’enrôlèrent  pour  la 
défense  de  leurs  anciens  persécuteurs  et  le  firent  avec  plus  de 
zèle  que  les  usurpateurs  mêmes  de  leurs  terres,  que  les 
colons  de  la  Nouvelle  Angleterre.  Une  bien  curieuse  péti¬ 
tion  des  colons  néo-anglais  du  Fort  Cumberland  porte  (jan¬ 
vier  1776)  :  «  Ceux  d’entre  nous  qui  appartiennent  à  la  Nou¬ 
velle  Angleterre  ayant  été  invités  en  cette  province  par 
une  proclamation  du  gouverneur  Lawrence,  ce  serait  la  pire 
cruauté  et  la  pire  imposture  de  nous  obliger  a  marcher  en 
différentes  régions  les  armes  a  la  main  contre  nos  amis  et 
nos  parents,  »  C’était  précisément  ce  qu’avaient  dit,  vingt  ans 


l’aube 


33o 


plus  tôt,  les  Acadiens  ;  ainsi,  en  cette  sinistre  région  de 
l’isthme,  les  descendants  des  persécuteurs  affectent  mainte¬ 
nant  de  prendre  la  défense  des  descendants  de  leurs  victimes, 
au  nom  même  des  principes  jadis  invoqués  par  elles  :  «  Les 
Acadiens  qui  sont  parmi  nous  se  trouvent  dans  la  même  situa¬ 
tion  ;  la  plupart  d’entre  nous  ont  des  amis  dispersés  en  différen¬ 
tes  parties  de  l’Amérique  et  cela  sur  l’ordre  de  Sa  Majesté  ». 
Peut-on,  en  ce  juste  retour  des  choses  humaines,  faire  preuve 
de  plus  d’inconscience,  d’inconsistance  morale  ou  d’hypo¬ 
crisie  ?  N’empêche  que  dès  le  26  août  1775  on  comptait 
déjà  300  miliciens  acadiens  :  50  à  Halifax,  50  dans  Argyle, 
50  dans  Clare,  50  en  Cumberland,  50  au  Cap  Breton,  50  à  l’île 
Madame.  «  Deux  compagnies  d’Acadiens  sont  en  formation 
dans  le  voisinage  d’Annapolis,  écrit  le  gouverneur  Legge  le 
4  novembre  1775  ;  il  y  en  a  deux  autres  près  de  Chignectou  ». 
Sur  le  nombre  total  de  400  nouveaux  enrôlements,  ajoute-t-il 
le  18  mars  1776,  il  y  a  100  Acadiens  ;  ils  furent  dirigés  sur 
Halifax  pour  la  défense  de  la  capitale.  Dès  octobre  1775,  on 
avait  une  telle  confiance  dans  la  loyauté  des  Acadiens  qu’on 
leur  confia  le  transport  de  tous  les  courriers  officiels. 

Ce  revirement  de  la  politique  anglaise  est-il  bien  définitif? 
ne  proviendrait-il  pas,  après  tout,  d’une  générosité  spontanée, 
d’un  sincère  et  durable  désir  de  réparation?  A  l’heure  même 
où  Francklin  promettait  aux  Acadiens  douceurs  et  tendresse, 
le  20  juin  1768,  l’abbé  Bailly  écrivait  :  «  Les  Anglais  les  détes¬ 
tent  ».  Le  4  juillet,  Francklin  lui-même  écrivait  à  son  collègue 
du  Canada,  le  général  Carleton  :  «  Quelques  Acadiens  qui  ont 
refusé  le  serment  d’allégeance  passent  en  votre  province,  dans 
l’espoir  de  se  mêler  aux  Canadiens,  sans  qu’on  s’en  doute,  et 
de  bénéficier  ainsi  de  la  protection  et  des  avantages  du  gou¬ 
vernement,  sans  en  reconnaître  le  souverain.  Je  crois  néces- 
naire  d’en  informer  Votre  Excellence,  afin  qu’un  pareil  entê¬ 
tement  à  refuser  l’allégeance  chère  au  Roi...  soit  constaté  et 
traité  par  Votre  Excellence  de  la  manière  qu’elle  estimera  la 
mieux  appropriée.  »  Sûrement,  le  général  savait  ce  que  parler 
veut  dire.  La  magnanimité  royale  et  gouvernementale  ne  fut 
pas,  du  reste,  de  longue  durée  :  le  20  août  1768,  Francklin 
lui-même  ordonne  d’évacuer  tous  les  Acadiens  de  la  rivière 
Saint-Jean,  sauf  six  familles,  et  le  15  juillet  1774  son  succes¬ 
seur  Legge  interdit  à  vingt  chefs  de  familles  acadienns,  venues 


336 


LA  RENAISSANCE 


de  France  et  de  Jersey,  de  s’installer  à  Canso.  Le  20  août 
celui-ci  prescrit  :  «  Par  les  dernières  instructions  que  j’ai  reçues 
de  Sa  Majesté,  il  m’est  défendu  de  concéder  des  terres  aux 
Acadiens  ;  comme  ils  devront  dès  lors  trouver  d’autres 
moyens  d’existence,  ils  ne  manqueront  pas  de  se  réfugier  en 
des  parties  de  la  province  où  il  leur  sera  facile  de  faire  la  pêche  ; 
il  en  résultera  des  relations  avec  les  Français  de  Saint-Pierre 
et  Miquelon.  »  A  quoi  Lord  Darmouth  s’empresse  de  répondre  : 
«  Ne  faites  de  concessions  qu’avec  la  plus  grande  discrétion. 
Sa  Majesté  ordonne  de  n’en  accorder  à  aucune  personne  pra¬ 
tiquant  la  religion  de  l’Église  romaine,  si  ce  n’est  conformé¬ 
ment  à  son  bon  plaisir  et  après  examen  des  renseignements 
fournis  sur  le  caractère  et  la  condition  de  chaque  postulant.  » 
Voilà  à  quoi  se  réduisent  la  tolérance  et  la  générosité  anglaises  ; 
voilà  ce  que  deviennent  de  belles  promesses,  vieilles  de  six  ans. 

En  tout  cas,  n’est-on  pas  choqué  de  l’immense  différence  de 
ton  qui  existe  entre  la  paterne  mansuétude  d’un  Francklin  et 
la  brutale  férocité  d’un  Lawrence  ?  Ne  l’attribuons  pas  uni¬ 
quement  aux  hommes  ;  elle  tient  surtout  aux  temps.  L’intérêt 
avait  appris  un  nouveau  langage  ;  ce  fut  toute  la  différence. 
Que  de  hontes,  toutefois,  que  de  crimes,  que  d’irréparables 
malheurs  on  eût  évités,  si  l’on  eût  plus  tôt,  sans  hypocrisie, 
adopté  la  sagesse  de  cette  politique  accommodante  !  Oui, 
mais  alors  les  Acadiens  gênaient,  inquiétaient,  possédaient  ; 
maintenant  qu’ils  sont  pauvres,  peu  nombreux,  peu  dange¬ 
reux,  on  peut,  pour  tirer  d’eux  un  nouveau  profit,  se  donner 
de  grands  airs  généreux.  Au  fond,  la  mentalité  anglaise  n’a 
guère  changé  ;  seules  changent  les  circonstances  :  l’égoïsme 
triomphe  toujours,  violent  hier,  aujourd’hui  bénin.] 

Le  lendemain  en  fournit  la  preuve.  La  guerre  finie,  les  Aca¬ 
diens  furent-ils  récompensés  de  leur  loyalisme  ?  Leur  sut-on 
gré  d’avoir  résisté  aux  sollicitations  américaines  sur  le  Saint- 
Jean,  de  s'être  enrôlés  à  la  Baie  Sainte-Marie  avec  plus  de 
zèle  que  les  gens  d’Annapolis  ?  que  non  !  ce  furent  les  réfugiés 
des  États-Unis  qui  bénéficièrent  à  leurs  dépens,  et  cela  dans 
des  proportions  énormes.  Alors  qu’on  lésinait  avec  les  Aca¬ 
diens  pour  les  plus  petites  parcelles  de  mauvaises  terres,  on 
estimait  en  avril  1783  qu’il  y  avait,  en  réalité,  plus  de  12  mil¬ 
lions  d’acres  cultivables  ;  ce  furent  les  meilleurs  qu’en  masse 


COMPAGNIE  DE  BUCHERONS  ACADIENS 


ORIGNAL  EN  SON  HABITAT 


L'AUBE 


337 


on  prodigua  aux  nouveaux  venus  des  États-Unis.  L’humble 
Acadien  restait  toujours  pour  le  fier  Anglo-Saxon  la  dupe 
qu’on  berne,  le  pauvre  hère  taillable  et  corvéable  à  merci. 
HDès  mars  1776,  les  évacués  de  Boston  avaient  été  accueillis 
à  bras  ouverts  ;  mais,  lorsqu’après  la  défaite  de  Cornwallis 
surviennent  les  milliers  de  loyalistes  outrageusement  chassés 
des  États-Unis,  on  rivalise  d’empressement  pour  les  bien  rece¬ 
voir,  les  bien  pourvoir,  les  installer  comme  en  une  nouvelle 
patrie.  Le  Gouverneur  du  Canada,  Carleton,  ordonne  au  Gou¬ 
verneur  de  la  Nouvelle  Écosse  Parr  (octobre  1782)  de  donner 
à  chaque  famille  500  acres  de  terre  et  à  chaque  homme  non 
marié  300  [à  chaque  chef  de  famille  acadienne  on  n’en  donnait 
que  50],  d’exempter  les  concessionnaires  de  tous  frais  et  de 
tous  impôts,  de  leur  fournir  main-d’œuvre,  matériaux  de  cons¬ 
truction,  vivres  et  outils  [aux  pauvres  Acadiens  qui  n’avaient 
que  leurs  bras  on  ne  fournissait  rien,  on  ne  les  exemptait 
de  rien].  Aux  sous-officiers,  on  offre  200  acres,  aux  simples 
soldats  50,  plus  des  parts  aux  enfants  ;  le  tout  sans  impôts 
pendant  dix  ans.  Naturellement  les  transports  furent  égale¬ 
ment  gratuits.  Les  propriétaires  de  l’Ile  Saint- Jean  mettent 
le  quart  de  leurs  terres  à  la  disposition  des  loyalistes  (août 
1783)  ;  YAcadia  Company  fait  de  même  (septembre).  On  envoie 
de  la  métropole  tout  ce  qui  manque  à  la  colonie  ;  matériel, 
outils,  clous,  etc... 

En  juin  1783,  sont  déjà  arrivés  7.000  loyalistes  de  toute 
provenance,  et  3.000  soldats  licenciés  ;  en  août,  il  y  en  a  12.000; 
en  septembre  18.000  ;  en  octobre  20.000  ;  en  novembre  25.000  ; 
au  1er  janvier  1784,  27.000  ;  en  été  28.347.  D’immenses  bara¬ 
quements  de  bois  s’élèvent  partout  :  à  Halifax,  à  Cumber¬ 
land,  à  Annapolis  dont  la  population  est  quadruplée  ;  de  nou¬ 
velles  villes  surgissent  :  à  l’embouchure  du  Saint-Jean  Carleton 
et  Parrtown  bientôt  unis  en  Saint-John  (1785)  ;  dans  le  Sud  de 
la  péninsule,  Digby  et  Port  Roseway.  A  Port  Roseway, 
dénommé  par  Mac  Nutt  New  Jérusalem,  il  y  a  en  septembre 
5.000  habitants  ;  à  Shelburne  (nouveau  nom  du  susdit)  en 
décembre  12.000,  qui  ont  déjà  800  maisons  achevées  et  800 
en  construction,  c’est  la  plus  grande  ville,  la  future  capitale 
de  la  péninsule  ;  à  Saint-Jean,  en  mars  1784,  il  y  a  près  de 
2.000  maisons  pour  plus  de  5.000  réfugiés.  On  se  hâte  tant  de 
bâtir  qu’on  en  oublie  de  cultiver  ;  de  là,  des  demandes  de 


LAUVRIÈRE.  T.  II. 


22 


338 


LA  RENAISSANCE 


secours  de  plus  en  plus  urgentes  et  importantes,  des  méconten¬ 
tements,  des  plaintes,  des  exigences  exorbitantes  :  55  gentle¬ 
men  demandent  chacun  5.000  acres  de  terres  ;  des  préten¬ 
tions  invraisemblables  :  certains  concessionnaires  vont  jusqu’à 
refuser  hautement  à  l’arpenteur  toute  aide  pour  mesurer  leurs 
propres  concessions  ;  des  exploitations  éhontées  :  certains 
colons  revendent  leurs  terres  pour  repasser  aux  États-Unis 
avec  l’argent  ainsi  acquis.  A  la  Rivière  Saint-Jean,  où  finale¬ 
ment  sont  débarqués  plus  de  10.000  loyalistes,  les  dissensions 
et  réclamations  sont  telles  qu’on  décide  en  1784  de  faire  de  la 
partie  continentale  de  la  Nouvelle  Écosse  le  Nouveau  Bruns¬ 
wick  ;  et  pourtant  ces  10.000  royalistes  avaient  reçu  aux  dé¬ 
pens  des  Acadiens  toutes  les  meilleures  terres  de  la  moyenne  et 
basse  vallée  et  de  ses  affluents.  Bref,  en  novembre  1785,  on 
compte  15.694  loyalistes  en  Nouvelle  Écosse,  10.895  au  Nou¬ 
veau  Brunswick,  550  dans  l’Ile  Saint- Jean  et  plus  de  120  au 
Cap  Breton. 

Le  niveau  moral  en  est-il  meilleur  ?  Qu’on  en  juge  par  cet 
extrait  d’une  lettre  du  gouverneur  Parr  au  Secrétaire  d’État 
(5  mai  1788)  :  «  Je  suis  entouré  ici  d’un  tas  de  gredins  fana¬ 
tiques,  impudents,  avides,  aigris,  faux  et  menteurs  ;  ils  se 
haussent  à  l’aide  d’un  parti  qui  est  leur  œuvre  et,  trouvant 
sans  cesse  à  blâmer  en  leurs  supérieurs,  sont  sans  cesse  occupés 
à  lancer  des  plaintes  contre  eux.  » 

Ajoutez  à  ce  flot  de  28.000  émigrants  les  14.000  anciens 
colons,  et  demandez-vous  ce  que  va  devenir  le  pauvre  petit 
troupeau  épars  de  1.500  Acadiens  survivants.  (Le  colonel 
Morse  en  son  rapport  de  1784  ne  parle  que  de  400  Acadiens 
en  une  centaine  de  familles).  Ces  42.000  Anglo-Saxons  ont 
tout  pour  eux  :  le  pouvoir,  les  faveurs,  les  bonnes  terres  ;  ils 
sont  solidement  constitués  en  blocs  compacts,  bien  organisés. 
Les  quelques  centaines  d’Acadiens  sont  disséminés  en  petits 
groupes  à  peine  tolérés  sur  les  pires  recoins  de  l’immense  pays. 
Au  moins  a-t-on  pitié  de  leur  faiblesse,  de  leur  misère,  de  leurs 
longs  malheurs  ?  Tient-on  compte  des  énormes  injustices  qu’ils 
ont  subies  et  des  loyaux  services  qu’à  l’heure  du  danger,  ils 
viennent  quand  même  de  rendre  ?  L’on  s’en  soucie  tellement 
peu  qu’on  chasse  de  quelques  bonnes  terres  de  la  rivière  Saint- 
Jean  les  groupes  d’Acadiens  qui  les  avaient  défrichées  et 
vaillamment  défendues  contre  les  attaques  américaines,  et 


L'AUBE 


3$Ô 


ces  terres  acadiennes  on  les  donne  sans  scrupule  aux  derniers 
venus.  Bref,  on  récompense  le  loyalisme  américain  si  grande¬ 
ment  intéressé  aux  dépens  du  loyalisme  acadien  si  plein  de 
mérites.  Ces  émigrés  puritains,  —  au  nombre  desquels  se  trou¬ 
vaient  précisément,  à  la  rivière  Saint-Jean,  les  descendants 
du  brutal  «  évicteur  »  des  Mines,  son  neveu  Edw.  Winsîow,  — 
font-ils  seulement,  instruits  par  le  malheur,  un  retour  sur 
eux-mêmes,  un  loyal  examen  de  conscience  ?  méditent-ils, 
en  leur  for  intérieur,  sur  les  étranges  vicissitudes  d’une  juste 
Providence  ?  Une  seule  fois,  nous  avons  trouvé' sous  lai  plume 
d’un  des  leurs  cette  froide  formule  :  «  S’il  est  des  hommes  qui 
sont  tentés  d’applaudir  aux  persécutions  d’un  peuple  exilé, 
parce  qu’il  chérissait  la  religion  de  son  enfance  et  de  ses  an¬ 
cêtres,  qu’ils  songent  aux  sévères  leçons  de  l’histoire  »  Non  : 
ces  Yankees  ne  se  préoccupent  que  d’intérêts  politiques  et 
matériels.  Dès  le  1er  mars  1784  ceux  de  la  Nouvelle  Écosse 
réclament  des  droits  électoraux  ;  le  Nouveau  Brunswick  n’est 
pas  plutôt  constitué  que  ceux  de  la  Rivière  Saint-Jean 
adressent  au  premier  Gouverneur  un  pressant  appel,  en  tant 
que  «  loyalistes  lésés  et  opprimés  »,  pour  qu’on  «  mette  un 
terme  à  l’arrogance  de  la  tyrannie  »  et  que  l’on  «  écrase  le 
développement  de  l’injustice  ».  De  quoi  donc  s’agit-il?  ces 
résidents  d’un  an  n’ont  pas  encore  de  représentants  dans  la 
nouvelle  législature.  Or,  les  plus  vieux  colons  du  pays,  les 
Acadiens,  n’en  avaient  jamais  eu  pendant  70  années  sous  le 
gouvernement  soi-disant  libéral  de  la  constitutionnelle  Angle¬ 
terre.  En  présence  d’une  telle  intransigeance  dans  les  deman¬ 
des  et  les  convoitises,  la  question  s’impose,  angoissante  : 
comment  le  chétif  peuple  acadien  a-t-il  pu  résister,  sans  force 
matérielle,  sans  biens,  sans  droits  ?  Comment  n’a-t-il  pas 
totalement  péri,  submergé  sous  ce  flot  d’intrus  hostiles  ? 
Il  n’y  a  qu’une  réponse  :  sa  force  toute  spirituelle  fut  sa  reli¬ 
gion  ;  le  catholicisme  lui  enseigna  la  patience  et  la  persévé¬ 
rance,  l’observance  du  neuvième  commandement  qui  fit  sa 
vitalité,  l’éloignement  de  l’hérétique  qui  fit  son  unité.  Ainsi 
replié  sur  lui-même,  énergique  et  prolifique,  ce  petit  peuple  a 
miraculeusement  survécu  aux  plus  grandes  crises,  aux  plus 
perfrdes  comme  aux  plus  violentes  ;  il  s’est  jusqu’à  nos  jours 
multiplié  dans  la  pureté  de  sa  race. 


340 


LA  RENAISSANCE 


Oui,  au  milieu  de  tant  de  tribulations,  si  longtemps  endurées 
en  des  pays  si  divers,  la  grande  force  qui  soutint  les  Acadiens 
et  les  unit  entre  eux,  ce  fut  bien,  selon  l’étymologie  du  mot, 
la  religion.  Entourés  de  persécuteurs  protestants,  ces  catho¬ 
liques  ne  résistèrent  si  vaillamment  à  toutes  le  sépreuves  que 
parce  qu’ils  les  acceptèrent  comme  un  martyre.  Leur  foi 
eut  d’autant  plus  de  mérite  à  vivre  ainsi  fortement  enracinée 
en  leurs  cœurs  que  pendant  des  années  elle  ne  reçut  du  dehors 
aucun  aliment  :  elle  vécut  sur  son  propre  fonds.  A  partir  de 
l’arrestation  des  trois  derniers  missionnaires  de  la  péninsule, 
en  août  1755,  les  survivants  de  la  déportation  n’eurent  pas 
plus  de  prêtres  en  Nouvelle  Écosse  que  dans  les  autres  colo¬ 
nies  anglaises  (sauf  le  Maryland).  Les  Anglais  tolérèrent  bien 
à  Halifax,  jusqu’à  sa  mort,  en  octobre  1762,  l’abbé  Maillard 
qu’en  1760  Mgr  Briand  avait  nommé  grand  vicaire  de  l’Acadie 
et  pays  adjacents  ;  mais  ce  ne  fut  que  pour  qu’il  s’employât, 
au  salaire  de  100  à  200  livres  par  an,  à  maintenir  les  Micmacs 
soumis  ;  tout  au  plus  put-il  exercer  son  ministère  auprès  des 
quelques  Acadiens  d’Halifax  et  du  voisinage  et  entretenir  une 
rare  correspondance  avec  quelques  groupes  exilés  comme  celui 
de  Salem.  Ne  nous  faisons  pas  d’illusion  :  la  tolérance  reli¬ 
gieuse  ne  fut  alors  pour  les  Anglais  qu’un  moyen  de  gouverne¬ 
ment.  Le  11  juin  1766,  le  Conseil  d’Halifax,  n’ayant  pas  assez 
d’argent  pour  envoyer  des  présents  aux  Indiens  qui  en  récla¬ 
ment,  décide  qu’on  dépêchera  au  plus  tôt  un  prêtre  pour  les 
calmer  :  «  Un  message  sera  envoyé  au  Père  Bonaventure,  dans 
la  Baie  des  Chaleurs,  pour  l’inviter  à  venir  recevoir  à  Halifax 
des  instructions  destinées  à  satisfaire  les  Indiens  »  ;  et  Franc- 
klin  nous  apprend,  le  18  août  1768,  que  ce  prêtre,  blâmé  par 
son  évêque  pour  insuffisance  de  zèle,  a  en  réalité  été  «  fort 
utile  pour  prévenir  tout  différend  entre  les  gens  qui  pêchaient 
en  ces  parages  et  les  Indiens  ».  Au  besoin,  on  sacrifiait  même 
les  Acadiens  aux  Indiens  comme  à  Ekoupag  sur  le  Saint- 
Jean  (18  juillet  1768). 

Dès  son  arrivée  à  Québec,  le  15  juillet  1766,  Mgr  Briand 
avait,  pourtant,  adressé  une  réconfortante  lettre  pastorale 
à  «  ses  très  chers  frères  en  Jésus-Christ,  les  Acadiens  de  l’ Ile 
Saint- Jean  et  à  tous  les  autres  dispersés.  » 

«  Vous  nous  êtes  toujours  présents  à  l’esprit  ;  ce  n’est  qu’avec 
la  plus  vive  douleur  que  nous  vous  savons  dépourvus  de  prêtres 


L’AUBE 


341 


et  privés  des  secours  de  l’Église...  Le  récit  qu’on  nous  a  fait  de 
votre  attachement  à  votre  religion  et  à  la  vraie  foi  nous  a  plu¬ 
sieurs  fois  tiré  les  larmes  de*  yeux...  Je  suis  continuellement 
occupé  des  moyens  de  subvenir  à  vos  besoins  spirituels  et  de 
faire  finir  vos  peines.  »  <•  Votre  délaissement  m’afflige,  répondit- 
il  en  1770  à  de  nouvelles  instances.  J’ai  fait  des  démarches  en 
France  pour  vous  procurer  un  missionnaire...  L’Anglais  de 
Londres  auquel  on  m’avait  dit  de  m’adresser  n’a  pas  écrit  à 
Paris...  Le  gouverneur  de  Québec  n’a  pas  voulu  lui  permettre 
[au  Père  jésuite,  La  Brosse],  de  se  transporter  chez  vous  sans 
le  consentement  du  gouverneur  d'Halifax,  ce  qui  a  été  un  nou¬ 
veau  sujet  de  chagrin  pour  moi.  » 

Il  fallut,  avons-nous  vu,  les  menaces  de  la  rébellion  améri¬ 
caine  pour  qu’en  1768  le  gouvernement  anglais  se  décidât  à 
admettre  en  Nouvelle  Écosse,  un  nouveau  prêtre  :  1  abbé 
Bailly  de  Messein,  ;  né  à  Varennes  en  1740,  il  était  d’origine 
acadienne  par  sa  mère  née  Desgoutins.  A  cela  même  on  se 
décida  bien  moins  pour  rallier  les  Acadiens  à  la  cause  anglaise 
que  pour  pacifier  les  sauvages  qu  on  redoutait  davantage  , 
et  encore  ne  permit-on  à  l’abbé  Bailly  d  exercer  son  ministère 
qu’auprès  de  ceux  des  Acadiens  et  de  ceux  des  sauvages  qui 
reconnaissaient  l’autorité  de  Sa  Majesté  Britannique  ,  enfin, 
ce  ministère  même,  l’abbé  ne  put  l’exercer  qu  en  habit  civil, 
tant  les  presbytériens  s’offusquaient  encore  de  la  vue  des 
«  robes  noires  ». 

«  La  conduite  du  prêtre  M.  Bailly,  jusqu’à  ce  jour  irrépro¬ 
chable,  écrit  Francklin  le  18  août  1768,  promet  d’être  pour  cette 
province  fort  avantageuse  :  il  pacifie  les  Indiens  dont  1  humeur 
commençait  à  devenir  inquiète,  et  sa  mission  tend  également, 
autre  avantage,  à  nous  concilier  les  âmes  des  Acadiens  qui  ont 
prêté  serment  en  ces  derniers  temps.  » 

Pour  les  cinquante  livres  qu’il  recevait  du  gouverneur 
anglais,  cette  mission  n’était  pas  une  sinécure  :  «  ma  paroisse 
a  plus  de  cinq  cents  lieues  de  tour,  écrit-il...  Les  Acadiens  et 
les  sauvages  sont  si  dispersés  dans  les  différents  coins  de  ma 
province  qu’il  m’est  malaisé  de  me  fixer.  »  Partant  de  la 
Baie  des  Chaleurs,  où  il  commença  à  Caraquet  le  21  juil¬ 
let  1768  «  le  registre  des  actes  de  baptêmes,  mariages  et 
sépultures  »,  il  longeait  le  golfe  Saint-Laurent,  s  attardait 
aux  établissements  de  l’isthme,  contournait  la  Baie  Fran¬ 
çaise,  la  traversait  de  la  rivière  Saint- Jean  à  la  Baie  Sainte- 


342 


LA  RENAISSANCE 


Marie,  suivait  la  côte  atlantique  du  Cap  de  Sable  au  détroit 
de  Canseau,  et  revenait  à  son  point  de  départ  Québec.  Il 
allait  tantôt  à  pied,  tantôt  à  cheval,  usait  de  la  raquette  en 
hiver  et  du  canot  en  été,  cabanait  sous  la  pluie  comme  un 
sauvage  et,  chemin  faisant,  s’acquittait  à  la  hâte  de  tous  les 
devoirs  de  son  sacerdoce.  Il  lui  arrivait,  comme  au  Cap  de 
Sable,  de  baptiser  des  enfants  de  quatorze  à  quinze  ans.  En 
son  absence,  les  vieillards  disaient  des  messes  blanches  et 
célébraient  des  mariages.  On  a  des  traces  de  son  passage  à 
Annapolis  (octobre  1769),  à  Windsor,  à  Memramcouck,  à 
Arichat,  à  la  Rivière  Saint-Jean  (Kingsclear,  onze  familles), 
à  Passamaquoddy,  à  Nepesiquid  (octobre  1772)  et  en  bien 
d’autres  lieux.  Mais  «  le  gouvernement,  écrit-il  le  22  juil¬ 
let  1769,  désire  que  je  me  fixe  en  la  ville  f d’Halifax]  ou  au 
proche  »  où  le  surveillait  mieux,  sans  doute,  le  pasteur  anglican 
Breynton.  La  tolérance  officielle,  si  forte  qu’en  fussent  les 
motifs  politiques,  ne  fut  pas,  du  reste,  de  bien  longue  durée. 
«  Deux  Acadiens  sont  venus  ici  le  mois  passé,  écrit  l’abbé 
Bailly  le  24  avril  1771,  pour  avoir  licence  de  chercher  un  mis¬ 
sionnaire  ;  ils  ont  été  absolument  refusés...  Même  à  l’égard 
des  Acadiens,  je  ne  suis  que  faiblement  toléré  ;  les  mariages 
m’ont  été  permis,  mais  non  comme  conformes  aux  lois  ».  Or, 
si  les  autorités,  à  la  rigueur,  toléraient,  le  peuple  était  franche¬ 
ment  hostile. 

«  La  populace  est  fanatique,  dit-il.  Deux  ministres  presby¬ 
tériens  ont  prêché  publiquement  contre  moi.  J’ai  été  nommé 
dans  les  gazettes  :  l’établissement  d’un  prêtre  en  Nova  Scotia, 
dit-on,  est  la  honte  du  présent  règne...  Dès  qu’un  homme  a  la 
réputation  d’être  catholique,  sa  maison  m’est  interdite...  Subi¬ 
tement,  il  m’a  fallu  chercher  un  trou  à  six  milles  de  la  ville, 
dans  les  bois,  pour  célébrer  les  dimanches...  La  contrainte  et 
les  mesures  qu’il  me  faut  prendre  me  fatiguent  presque  plus 
que  tout  le  reste  de  ma  mission.  »  «  Tenez  pour  certain,  dira  plus 
tard  un  missionnaire  irlandais,  le  P.  Jones,  qu’il  n’y  a  aucune 
partie  du  globe  (la  Nouvelle  Angleterre  exceptée)  où  les  préjugés 
soient  plus  intenses  que  dans  cette  province  ;  les  calvinistes 
écossais  d’un  côté,  les  différentes  sectes  américaines  de  l’autre  ; 
et,  ce  qui  est  pire  encore,  les  lois  sont  une  terrible  verge  qui 
frappe  les  étrangers  et  leur  donne  une  idée  défavorable  de 
nous.  » 

On  conçoit  qu’après  son  retour  à  Québec  (mai  1772)  le 
digne  abbé  ne  fut  pas  rappelé,  et  «  le  pauvre  peuple,  qui  ne 


L’AUBE 


343 


demande  autre  chose  que  d’apprendre  à  servir  Dieu  et  à 
l’aimer  »,  dut  à  nouveau  se  passer  de  missionnaire,  au  moins 
dans  la  péninsule.  Il  y  eut  bien  quelque  temps  (1771)  le  Père 
jésuite  La  Brosse,  ancien  curé  de  Saint-Laurent  ;  mais  son 
âge  et  sa  santé  ne  lui  permirent  pas  de  desservir  l’immense 
territoire  ;  il  alla  de  Bonaventure  à  Ristigouche  et  chez  les 
Micmacs.  Le  curé,  James  Mac  Donald,  d’une  paroisse  d’Écos¬ 
sais  catholiques,  ne  put  guère  venir  de  l’île  Saint- Jean  que 
sur  certains  points  de  la  côte  acadienne. 

En  1773,  le  jeune  abbé  Joseph-Mathurin  Bourg,  né  à  la  rivière 
aux  Canards  en  1744,  déporté  à  onze  ans,  renvoyé  de  Virginie 
avec  1.500  autres,  élève  au  collège  de  Saint-Servan  et  chez 
les  Spiritains  de  Paris,  ordonné  à  Québec  en  septembre  1772, 
put  enfin,  en  sa  qualité  de  premier  prêtre  acadien,  porter  à 
ses  compatriotes  un  intérêt  tout  particulier.  A  son  évêque, 
Mgr  Briand,  qui  lui  disait  les  «  obstacles  insurmontables  » 
de  sa  mission,  «  la  mauvaise  humeur  des  peuples  »,  «  1  in¬ 
certitude  du  succès  »,  ce  nouvel  apôtre  de  l’Acadie  répondit 
simplement  :  «  Je  suis  venu  pour  sauver  les  âmes  abandonnées 
de  secours  ».  Établi,  selon  le  conseil  de  1  abbé  Bailly,  sur  le 
Golfe  Saint-Laurent,  il  visita  d’abord  tous  les  groupes  aca¬ 
diens  de  la  Baie  des  Chaleurs  jusqu’à  l’isthme  (Memramcouck, 
Peticoudiac,  Ménoudy,  Cocagne).  Nommé  «  grand  vicaire  au 
temporel  et  au  spirituel  pour  toutes  les  parties  de  1  Acadie  », 
il  vint  en  1774  par  le  Saint-Jean  à  la  baie  Sainte-Marie  où 
n’avait  pas  paru  de  prêtre  depuis  le  passage  de  1  abbé  Bailly 
en  1769  et  y  revint  en  1781,  en  1782  et  en  1786,  y  réorgani¬ 
sant  le  culte  ;  puis,  se  fixant  à  Tracadièche,  il  céda  la  place  à 
l’ancien  dominicain  Le  Dru  qui  ne  resta  que  deux  ans.  L  abbé 
Bourg  se  plaint  de  la  «  difficulté  des  chemins  »,  mais  se  félicite 
de  la  «  docilité  des  peuples  ».  Pendant  la  guerre,  il  rendit  aux 
Anglais  de  tels  services  en  leur  assurant  l’alliance  des  sau¬ 
vages  et  autrement  (mai  1777  et  février  1778)  qu  en  août  1778 
le  Conseil  d’Halifax  lui  accorda  une  allocation  de  50  livres,  lui 
promit  un  traitement  fixe  de  100  livres  et  lui  concéda  de 
vastes  terres  sur  les  deux  rives  de  la  Baie  des  Chaleurs  :  grâce 
à  lui,  en  effet,  deux  traités  furent  signés  en  septembre  1778 
avec  les  sauvages  du  Saint-Jean  et  en  septembre  1779  avec 
ceux  du  Golfe  Saint-Laurent.  En  1783,  sur  son  conseil,  les 
Irlandais  d’Halifax  obtinrent  du  parlement  de  la  Nouvelle 


344 


LA  RENAISSANCE 


Écosse  l’émancipation  des  catholiques  de  cette  province, 
émancipation  dont  bénéficièrent  les  Acadiens  tout  comme  les 
Peaux-Rouges.  L’année  suivante,  l’évêque  de  Québec  envoya 
l’abbé  Bourg  à  Halifax  pour  organiser  en  cette  ville  une 
paroisse  catholique  ;  mais  les  Irlandais  intriguèrent  si  bien 
qu  un  capucin  de  leur  race,  le  Père  Jones,  lui  fut  substitué. 
Rentré  en  Gaspésie,  l’abbé  Bourg  eut  pour  auxiliaire  l’abbé 
Girouard  qui,  résidant  à  Caraquet,  avait  sous  son  autorité 
Ristigouche,  Népisiguit,  et  Miramichi.  En  1784,  il  y  avait  à 
Tracadièche  78  familles  acadiennes,  à  Bonaventure  60,  à 
Paspebiac  23,  à  Caraquet  40,  à  Miramichi  20.  Après  avoir 
fait  en  1791  une  visite  à  tous  les  postes  de  sa  juridiction, 
l’abbé  Bourg,  épuisé  de  fatigues,  dut  en  1795  se  retirer  dans 
la  pai  oisse  de  Saint-Laurent,  près  de  Montréal,  où  il  mourut 
deux  ans  plus  tard,  à  53  ans.  A  ce  «  premier  prêtre  acadien  » 
qui  fit  tant  pour  le  relèvement  religieux  et  social  de  ses  compa¬ 
triotes,  tout  «  un  peuple  reconnaissant  »  vient  le  18  juillet  1922 
d  ériger  solennellement  une  statue  de  marbre  devant  cette 
belle  église  de  Carleton  qu’il  avait  élevée  dans  la  vieille 
Tracadièche. 

Dès  1773,  le  gouvernement  anglais  avait  toléré  dans 
l’isthme  un  compatriote  de  Mgr  Briand,  l’abbé  Le  Roux  ; 
il  bâtit  une  église  à  Memramcouck  et  de  là,  pendant  vingt  ans, 
rayonna  dans  toute  la  région,  jusqu’aux  îles  de  la  Madeleine 
et  dans  1  île  Saint- Jean.  Ainsi,  pour  les  nécessités  du  culte, 
se  constituèrent  plus  solidement  des  groupes  acadiens  autour 
de  leurs  pasteurs  et  de  leurs  églises  :  dès  1785,  il  y  avait  à 
Memramcouck  une  paroisse  de  160  familles,  comptant 
600  communiants  et,  à  Peticoudiac,  à  Shédiac,  à  Cocagne, 
aux  îles  de  la  Madeleine,  des  missions  acadiennes  qui  n’atten¬ 
daient  que  leurs  prêtres.  De  même  qu’en  1774  il  y  avait  en¬ 
semble  trois  grands  vicaires  en  Acadie  :  l’abbé  Bourg,  le  père 
La  Brosse  et  le  Révérend  Mac  Donald,  de  même  en  1782  il  n’y 
avait  que  trois  prêtres  français  :  le  vicaire  général  Joseph 
Bourg  à  la  Baie  des  Chaleurs,  l’abbé  Girouard,  d’origine 
acadienne,  à  Bonaventure  (puis  en  1785  à  Caraquet),  et 
1  abbé  Le  Roux,  à  Memramcouck.  De-  même,  à  cette  date,  il 
y  avait  150  familles  au  Cap  de  Sable  et  à  la  baie  Sainte-Marie, 
150  au  Cap  Breton  (soit  500  habitants)  et  50  à  l’île  Sa*nt- 
Jean.  Ce  développement  collectif  et  sporadique  de  la  colo- 


L’AUBE 


345 


nisation  catholique  ne  manque  pas  d’intérêt,  si  on  le  compare 
au  développement  individualiste  et  progressif  de  la  colonisa¬ 
tion  protestante.  Alors  que  le  chef  de  famille  dissident,  fort 
de  son  autorité  patriarcale,  se  lance  hardiment  avec  les  siens 
dans  l’inconnu  des  pays  neufs,  les  familles  catholiques  restent 
plus  étroitement  groupées  en  paroisses  autour  du  prêtre  et  de 
son  autel  dont  elles  dépendent  pour  l’exercice  de  leur  reli¬ 
gion.  Il  y  a,  d’un  côté,  peut-être  plus  d’initiative  aventureuse, 
une  progression  plus  rapide  ;  il  y  a,  de  l’autre,  plus  de^solide 
cohésion,  plus  de  vertus  sociales. 

Malheureusement,  les  prêtres  manquèrent  au  moment 
même  où  se  reconstituaient  les  groupements  acadiens  ;  depuis 
l’occupation  du  Canada  par  les  Anglais,  les  évêques  de  Québec 
éprouvaient  les  plus  grandes  peines  pour  recruter  un  clergé 
catholique  de  langue  française.  Les  premiers  gouverneurs 
britanniques,  surtout  le  Suisse  Haldimand,  qui  auraient  bien 
voulu  substituer  dans  la  population  canadienne  le  protes¬ 
tantisme  au  catholicisme,  n’autorisèrent  pas  plus  la  création 
de  séminaires  que  la  venue  de  prêtres  de  France.  «  Le  gouver¬ 
nement  britannique  a  une  opposition  déclarée  contre  l’admis¬ 
sion  des  prêtres  français  dans  le  diocèse  de  Québec,  écrit 
l’évêque  dudit  diocèse  ;  sa  délicatesse  sur  ce  point  augmente 
chaque  jour».  «  Le  nombre  de  nos  paroisses  augmente  considé¬ 
rablement,  écrit  Mgr  Hubert  le  27  novembre  1790  ;  celui  des 
prêtres  diminue  à  proportion.  »  En  1790,  il  n’y  avait  que 
142  prêtres  pour  plus  de  150.000  habitants  dispersés  sur  l’im¬ 
mense  territoire  de  la  Nouvelle  France.  Aussi  les  évêques 
durent-ils  recourir  pour  les  Acadiens  aux  quelques  prêtres 
émigrants  d’Écosse  dans  l’île  du  Prince  Édouard  [autrefois 
Ile  Saint- Jean]  et  à  ceux  d’Irlande  en  Nouvelle  Écosse.  Ils 
n’eurent  qu’à  se  louer  des  prêtres  écossais  Mac  Donald  et  Mac 
Eachern,  si  ignorants  qu’ils  fussent  de  la  langue  française. 
Il  n’en  fut  pas  de  même  du  clergé  irlandais,  dit  l’abbé  Cas- 
grain  en  son  Mémoire  sur  les  Missions  en  Nouvelle  Ecossp. 
Deux  Révérends,  du  nom  de  Phelan,  se  surpassèrent  1  un 
l’autre  par  leur  indiscipline  et  leur  désordre.  L’un  d  eux 
William,  vint  en  1789  d’Arichat  à  la  baie  Sainte-Marie  dont 
il  mécontenta  la  population.  Un  capucin  du  nom  de  Jones,  qui, 
originaire  de  Cork,  avait  vécu  à  Bar-sur-Aube,  semblait 
mieux  réussir  comme  vicaire  général  à  Halifax,  où  il  fit  bâtir 


346 


LA  RENAISSANCE 


la  première  église  catholique.  «  Pour  moi,  écrivait-il  à  son 
évêque,  à  l’avenir,  je  ne  demande  personne  d’Irlande;  j’en 
ai  assez  de  ces  messieurs...  S’il  se  pouvait  que  trois  ou  quatre 
bons  prêtres  français  chassés  de  leur  pays  se  transportassent 
ici,  ce  serait  un  grand  bien  ».  11  apparut  bientôt  que  la  con¬ 
duite  du  Père  Jones  ne  le  cédait  en  rien  à  celle  de  ses  compa¬ 
triotes  pour  lesquels  il  était  si  sévère  ;  nous  en  avons  le  témoi¬ 
gnage  de  son  successeur,  1  abbé  Burke.  Et  celui-ci  même,  non 
moins  tyrannique,  brouillon,  ambitieux,  «  mit,  à  son  tour, 
dit  l’abbé  Casgrain,  le  trouble  partout,  vécut  sans  règles  ni 
règlements  ecclésiastiques  »,  dilapida  les  fonds  destinés  à  la 
création  d  une  école  catholique,  et  porta  l’anarchie  à  son 
comble  en  se  faisant,  à  force  d’intrigues,  nommer  en  1816 
évêque  de  la  Nouvelle  Écosse.  Le  père  Jones  servit  également 
les  intérêts  de  l’Angleterre.  Alarmée  en  1793  par  la  présence 
dans  les  eaux  américaines  de  la  flotte  française  avec  2.000  hom¬ 
mes,  elle  donna  au  capucin  irlandais  une  allocation  annuelle 
de  70  livres  (1er  janvier  1794)  pour  qu’il  maintînt  fidèles  au 
serment  d’allégeance  les  Acadiens  du  Cap  Breton  et  de  l’fle 
Madame  et  pour  qu’il  luttât  contre  la  propagande  républicaine 
des  Miquelonais  prisonniers  à  Halifax  et  dans  ces  îles. 

Les  excès  de  la  Révolution  vinrent  atténuer  le  mal.  «  Si  l’on 
ne  prend  des  mesures  pour  l’entretien  de  quelques  mission¬ 
naires,  écrivit  le  père  Jones,  la  religion  catholique  sera  bientôt 
morte  en  ce  pays  :  il  faudrait  des  établissements  réguliers 
à  Saint- Jean,  à  Shelburne,  à  Annapolis,  à  Windsor,  et  deux 
ou  trois  visites  par  an  dans  les  hâvres  ;  autrement,  si  l’on 
excepte  un  petit  nombre  d’Acadiens  et  de  sauvages,  il  n’v 
aura  plus  de  catholiques  en  ces  provinces  dans  vingt  ans.  '» 
Heureusement,  dit  Mgr  Tanguay,  «  le  Canada,  s’enrichissant 
des  dépouilles  de  la  France,  eut  le  double  avantage  de  donner 
asile  à  des  malheureux  et  de  se  procurer  des  sujets  éprouvés 
par  la  persécution.  Après  de  longues  instances  de  Mgr  Hubert, 
après  maintes  pétitions,  comme  celle  d’Amable  Doucet  en 
1  /96,  quelques  prêtres  non  assermentés  passèrent  de  France 
en  Angleterre,  et  reçurent  de  1794  à  1799  l’autorisation  de  se 
fixer  en  Nouvelle  Écosse  ;  ce  furent  à  l’Ile  Saint- Jean,  l’abbé 
de  Calonne,  frère  du  ministre,  et  l’abbé  Pichard  ;  au  Cap  Bre¬ 
ton,  les  abbés  Champion  et  Lejamtel,  du  diocèse  d’Avran- 
ehes,  (celui-ci  ancien  vicaire  à  Saint-Pierre)  ;  aux  Iles  de  la 


L  ’  A  U  B  E 


347 


Madeleine,  l’abbé  Àllain  (ancien  curé  de  Miquelon)  ;  à  la  Baie 
des  Chaleurs,  les  abbés  Desjardins,  Levaivre  et  Orfroy  ;  à 
Caraquet,  l’abbé  Joyer  ;  à  Miramichi,  l’abbé  Castanet  ;  à 
Memramcouck,  l’abbé  Ciquard  ;  enfin  et  surtout,  à  la.  Baie 
Sainte-Marie,  l'abbé  Sigogne.  Pendant  près  d’un  demi-siècle, 
de  1779  à  1844,  ce  dernier,  par  son  dévouement  sans  bornes, 
fit  beaucoup,  comme  nous  le  verrons,  pour  l’organisation  de 
ses  deux,  puis  trois,  puis  cinq  paroisses  de  Sainte-Marie  et  des 
environs  ;  il  les  dota  d’églises  et  d’écoles,  incita  les  paroissiens 
à  la  culture  du  sol,  leur  obtint  de  vastes  réserves  de  bois  sur 
les  hautes  terres.  Le  premier  homme  de  lettres  de  la  Nouvelle 
Écosse,  le  juge  Haliburton,  qui  le  connut  et  l’estima,  fit 
publiquement  l’éloge  de  cet  homme  de  bien  «  d’une  rare 
activité  et  d’un  grand  zèle  ».  Ainsi,  sous  l’influence  du  clergé 
français,  le  peuple  acadien  s’organisait  à  nouveau  en  ces  pre¬ 
mières  grandes  paroisses  qui  vont  bientôt  se  subdiviser  et  se 
multiplier  dans  les  provinces  maritimes  du  Canada. 

A  ce  propos,  rappelons  le  rôle  éminent  qu  a  joué  aupiès 
des  Acadiens  la  congrégation  du  Saint- rssprit,  fondée  en  1703 
pour  l’éducation  religieuse  d’étudiants  pauvres.  «  Les  prêtres 
ordonnés  au  Séminaire  du  Saint-Esprit  (rue  Lhomond  à 
Paris)  ,dit  leur  historien,  le  R.  P.  Amet  Limbour,  se  répan¬ 
dirent  dans  toute  l’Acadie,  au  Cap  Breton,  aux  Iles  du  Golfe 
Saint-Laurent,  à  Terre-Neuve  et  dans  la  Baie  d  Hudson  pour 
évangéliser  les  colons,  les  marins  français,  les  Micmacs  et 
autres  sauvages.  »  Pour  «  reconnaître  leurs  services  dans  les 
postes  les  plus  pénibles  et  les  moins  lucratifs  »,  Mgr  Dosquet, 
de  Québec,  leur  donna  en  1762  sa  propriété  de  Sarcelles.  <<  Cette 
congrégation,  écrivait  Monsieur  Becquet  à  notie  ministre 
M.  Bertin  en  1764,  a  formé  depuis  trente  ans  presque  tous 
les  missionnaires  employés  en  Acadie...  M.  Le  Loutre  n  est 
pas  l’un  des  moins  méritants  d’entre  eux  ».  Pendant  trente- 
huit  ans  que  j’ai  été  chargé,  en  qualité  de  vicaire  général,  de 
toutes  les  missions  françaises  et  sauvages  de  1  immense  diocèse 
de  Québec,  écrit  l’abbé  de  l’Isle-Dieu  au  préfet  de  la  propa¬ 
gande  le  5  juin  1769,  je  n’ai  jamais  fait  passer  que  des  sujets 
formés  au  Séminaire  du  Saint-Esprit.  Tous  et  toujours  ont 
dépassé  mes  espérances,  sans  que  jamais  aucun  se  soit  dé¬ 
menti  ».  Les  principaux  d’entre  eux  sont  l’abbé  Maillard, 
missionnaire  des  sauvages  de  1735  à  1762,  l’abbé  Jean-Louis 


348 


LA  RENAISSANCE 


Le  Loutre  (1737-1755),  dont  nous  avons  longuement  parlé, 
l’abbé  François  Le  Guerne  qui  acheva  sa  carrière  ecclésias¬ 
tique  au  Séminaire  de  Québec  en  1789,  les  abbés  Henri  Dau- 
din  (1753-5),  Vizien  (1754-8),  Bourg  (1772-97),  Brau  (1772- 
1824).  Le  Roux  (1774-1788),  Allain  (1791-1812),  Le  Jamtel 
(1791-1835),  etc.  Les  missions  de  Saint-Pierre  et  Miquelon 
leur  furent  confiées.  Comme  les  Eudistes  qui  à  l’heure  actuelle 
continuent  leur  rôle  auprès  des  Acadiens,  nombre  de  Spiri- 
tains  étaient  bretons. 

Avant  même  que  ne  fût  opérée  la  réorganisation  paroissiale 
des  Acadiens,  dès  le  14  décembre  1793,  un  des  rares  pasteurs 
protestants  qui  aient  montré  pour  les  Acadiens  une  sympa¬ 
thie  intelligente,  le  Révérend  Dr.  Andrew  Browne,  d’Halifax 
écrivait  : 


«  Depuis  Ce  rencensement  de  1771  [qui  comptait  1.249  Aca¬ 
diens],  les  familles  acadiennes  se  sont  multipliées  d’une  manière 
incroyable.  La  simplicité  de  leurs  mœurs,  la  modestie  de  leurs 
ambitions,  ieurs  mariages  précoces,  et  leurs  vies  vertueuses 
ont  déterminé  un  accroissement  de  population  que  peu  de  pays 

teiSne6^;  ^  ^  leUrS  titres  ^  posseSn 

terrienne,  ils  n  en  ont  pas  moins  cultivé  le  sol,  élevé  du  bétail 

bâti  des  habitations  [où  parfois,  à  vrai  dire,  deux  ou  trois  familles 

devaient  vivre  ensemble]  et  se  sont  ainsi  acquittés  des  devoirs 

du  présent  en  remettant  à  l’avenir  ses  soucis.  Ils  redeviennent 

un  des  peuples  les  plus  heureux  du  Nouveau  Monde,  mais 

restent  encore  à  bien  des  égards  un  peuple  isolé.  Bien  qu’fis 

.de,guldes  spirituels  [en  1793],  ils  sont  moins  atteints 
de  la  frénésie  du  jour  que  tous  les  autres  concitoyens.  » 

Quand  les  prêtres  français  eurent  ainsi  organisé  les  paroisses 
les  progrès  furent  si  rapides  qu’il  fallut  bien  ouvrir  les  yeux 
a  1  évidence.  Les  Anglais  les  plus  bornés  et  les  plus  hostiles 
mirent  par  reconnaître  les  services  que  rendaient  à  la  colonie 
ces  humbles  populations  acadiennes,  encore  sacrifiées  et 
ièsees  ;  il  fallut  leur  assurer  des  droits  politiques  dont  le  refus 
eût  à  la longue  constitué  un  danger.  Ce  fut  encore  l’honnête 
a  iburton  qui  prit  en  main  cette  cause  généreuse  et,  par  son 
éloquence,  la  fit  triompher  au  Parlement  d’Halifax  : 

«  Tous  ces  hommes  supportent  toutes  les  charges  nue  nous 

g  ntP°de  tïïVafi  el  \Us  apportent  le 

nhüc  T?.  et  d  efforts  pour  le  maintien  et  le  progrès  de  la 
chose  publique  ;  que  dis-je  ?  ils  y  contribuent  paTun  labeur 


L’AUBE 


349 


plus  continu  et  plus  pénible  ;  car,  ayant  été  dépouillés  de  tout 
ce  qu’ils  avaient,  étant  dépourvus  de  tout  capital,  il  n’est  pas 
un  de  leurs  progrès  qui  ne  leur  coûte  <.  ix  fois  plus  d’efforts  qu’à 
aucun  de  nous.  Ce  n’est  qu’à  force  de  patience,  de  privations  et 
d’économie  qu’ils  soutiennent  le  combat  de  la  vie  ;  et,  alors, 
que  nous  leur  devrions  plus  qu’à  tous  les  autres,  nous  ne  leur 
accordons  pas  même  la  stricte  justice,  pas  même  une  égalité 
de  droits  qu’on  n’oserait  refuser  aux  étrangers  fixés  parmi 
nous...  Us  sont  exclus  de  toutes  les  fonctions,  de  tous  les  emplois, 
de  tous  les  bénéfices  d’une  société  qu’ils  nous  aident  à  entre¬ 
tenir,  et  ils  ne  peuvent  pas  même  faire  entendre  de  réclamation  : 
car  aucun  d’eux  ne  peut  aspirer  à  l’élection,  de  par  la  loi  du 
test.  » 

En  1827,  cette  inique  loi  du  test  fut  donc  abolie  en  Nouvelle 
Écosse,  et  les  Acadiens  obtinrent,  comme  tous  les  autres  catho¬ 
liques,  le  droit  de  vote  dont  ils  usèrent  et  un  libre  accès  aux 
fonctions  publiques  dont  ils  n’usèrent  guère,  Ils  n’en  pro¬ 
fitèrent  que  pour  élire  comme  premier  député  acadien  un 
descendant  des  fameux  Entremont  du  temps  de  Louis  XIV. 

Ce  faisant,  la  positive  politique  anglaise  ne  faisait  que  céder 
devant  la  toute-puissance  d’un  fait  plus  fort  qu’elle  :  l’in¬ 
coercible  natalité  acadienne.  Oui,  en  dépit  de  toutes  les 
épreuves  et  de  tous  les  obstacles,  cette  prolifique  race  invin¬ 
cible  doublait  tous  les  vingt  ans.  Après  le  grand  crime  de  1755, 
on  les  croyait  morts,  ou  tout  comme.  On  n’en  comptait  plus 
que  quelques  centaines  en  1763  ;  et  voilà  qu’en  1771  le  gou¬ 
verneur  de  la  Nouvelle  Écosse  s’aperçoit  qu’ils  sont  encore 
sous  ses  ordres  1.249  (dont  810  dans  la  péninsule,  439  au  Cap 
Breton,  174  à  l’Ile  Madame)  et  il  oublie  les  plus  nombreux, 
ceux  du  Golfe  Saint-Laurent  qui  sont  loin  de  lui.  En  sep¬ 
tembre  1790,  le  père  Jones  estime  qu’à  raison  de  six  par 
famille,  ils  sont  8.166  (dans  les  110  familles  du  Cap  de  Sable 
et  de  la  Baie  Sainte-Marie,  les  140  du  Cumberland,  les  60  de 
l’île  Saint-Jean,  les  130  du  Cap  Breton,  les  200  à  300  de  la 
Baie  des  Chaleurs  et  de  Miramichi,  les  30  à  35  de  Chezetkook 
près  d’Halifax).  En  1803,  au  cours  d’une  tournée  pastorale, 
l’évêque  de  Québec  dénombre,  lui  aussi,  plus  de  8.000  Acadiens 
rentrés  au  bercail  (dont  1.080  à  la  baie  Sainte-Marie  et  400  à 
Tousquet,  520  à  Chezetcouck  et  à  Prospect,  1.584  à  Canso  et 
à  l’île  Madame,  353  à  Chéticamp,  du  Cap  Breton,  351  aux  îles 
de  la  Madeleine,  742  dans  l’île  Saint- Jean,  1.162  dans  la  région 


350  LA  RENAISSANCE 

de  l’isthme,  2.121  le  long  du  Golfe  de  Saint-Laurent)  ;  mais  il 
oublie,  lui  aussi,  les  milliers  de  la  Rivière  Saint-Jean  et  du 
Madawaska.  En  1815,  ils  étaient  environ  25.000.  En  1860  ils 
sont  69.000  (dont  33.000  au  Nouveau  Brunswick,  17.000  en 
Nouvelle  Écosse,  10.000  au  Cap  Breton,  9.000  dans  l’île  du 
Prince  Édouard).  Enfin,  le  recensement  officiel  de  1881  accuse 
une  population  de  138.605  Acadiens  dans  les  trois  provinces 
maritimes  :  56.635  au  Nouveau  Brunswick,  41.219  en  Nouvelle 
Écosse  et  au  Cap  Breton,  10.751  dans  l’île  du  Prince  Édouard  ; 
mais  on  estime  alors  qu’il  y  a,  en  outre,  3.000  Acadiens  aux 
îles  de  la  Madeleine,  5.000  en  Gaspésie  et  dans  la  Baie  des 
Chaleurs,  2.000  au  Labrador  et  20.000  sur  les  rives  du  Mada¬ 
waska. 

Cette  progression  de  la  natalité  française  inquiéta  si  fort 
les  autorités  anglaises  qu’elles  voulurent  la  pallier  dans  e 
recensement  de  1891.  A  la  franche  question  :  «  Etes-vous 
Acadiens  ?  »  il  susbstituèrent  l’insidieuse  question  :  «  Do  you 
speak  English  ?  »  Tout  malheureux  Acadien  qui  répondait 
«  Y es  »,  était,  quel  que  fût  son  nom,  classé  :  «  English-spea- 
king  ».  Par  ce  procédé  et  d’autres  non  moins  frauduleux, 
(dénoncés  au  Parlement  d’Ottawa  par  le  député  Tassé), 
Onésime  Reclus  estime  qu’on  frustra  le  compte  français  de 
50.000  unités  pour  le  Canada  entier,  de  1 1 .000  pour  la  Nouvelle 
Écosse,  de  2.500  pour  le  Nouveau  Brunswick.  Politique  d’au¬ 
truche,  a-t-on  dit,  qui  consiste  à  dissimuler  sous  les  vains 
artifices  de  statistiques  frelatées  la  réalité  des  faits.  Si,  sans 
immigration,  la  population  française  croît,  alors  qu’avec  une 
forte  immigration,  la  population  anglaise  ne  croît  plus  guère, 
c’est  que  cette  dernière  subit  comme  aux  États-Unis  la 
fameuse  loi  de  décroissance,  dite  loi  du  Maine,  uniquement 
due  au  manque  de  natalité.  Sous  cette  influence,  la  population 
irlandaise  perd,  elle  aussi,  en  Amérique,  une  bonne  part  de 
cette  forte  natalité  qu’elle  avait  en  Irlande. 

Si  contestables  qu’en  soient  les  données,  l’avant-dernier 
recensement  officiel,  celui  de  1911,  attribue  98.611  Acadiens 
au  Nouveau  Brunswick,  51.746  à  la  Nouvelle  Écosse  et  13.117 
à  1  île  du  Prince  Édouard,  soit  163.474  pour  les  Provinces 
Maritimes. 

Mais  cette  division  en  provinces  n’est  pas  la  plus  intéres¬ 
sante.  Si  1  on  prend  la  division  diocésaine  de  l’archevêché 


L'AUBE 


361 

d’Halifax  qui  comprend  les  trois  Provinces  Maritimes  et  rat¬ 
tache  logiquement  les  îles  de  la  Madeleine  (6.963  Acadiens) 
au  diocèse  de  Charlottetown  (Ile  Saint- Jean),  on  obtient  le 
tableau  suivant  : 


Diocèses  Catholiques  Acadiens  Angl.-Irl. 

Halifax .  59.283  29.055  29.202 

Antigonish .  85.708  21.365  62.494 

Saint-Jean .  61.385  32.079  28.547 

Chatham .  83.504  66.608  15.744 

Charlottetown .  49.107  20.088  28.748 


333.987  169.195  164.735 

Si  l’on  compare  ces  chiffres  à  ceux  du  recensement  de  1901, 
on  constate  les  changements  suivants  : 


Diocèses  Catholiques  Acadiens  Angl.-Irl. 

Halifax .  -4-  4.982  -j-  2.154  T  2.686 

Antigonish .  +  10.431  +  3.055  +  6.515 

Saint-Jean .  4-  2.286  +  3.566  —  1.528 

Chatham .  +  16.905  -t-  15.120  +  1.480 

Charlottetown .  —  2.151  —  108  —  2.048 


+  32.453  +  23.792  +  7.100 


D’où  l’on  peut  conclure  que,  malgré  l’immigration  anglo- 
irlandaise  et  malgré  l’émigration  générale  vers  les  États- 
Unis,  l’augmentation  catholique  est  principalement  due  à  la 
natalité  acadienne.  En  se  basant  sur  ces  chiffres,  on  estimait 
qu’en  1914  la  population  acadienne  s’élevait  à  176.634. 
On  sait  maintenant,  par  le  recensement  de  1921,  qu’elle 
s’élève  dans  les  Provinces  Maritimes  à  187.564  âmes,  dont 
121.000  au  Nouveau  Brunswick,  54.593  en  Nouvelle  Écosse 
et  11.971  dans  l’île  du  Prince  Édouard. 

Or,  il  y  a  à  l’heure  actuelle  plus  d’Acadiens  hors  d’Acadie 
qu’en  Acadie  :  le  généalogiste  Placide  Gaudet  estime  qu’il  y 
en  a  plus  même  dans  le  seul  Canada  qu’en  Acadie.  En  outre, 
l’on  n’a  encore  jamais  donné  le  nombre  exact  de  ceux  qui  se 
trouvent  au  Labrador,  à  Terre-Neuve,  dans  les  nombreux 
groupements  de  la  Nouvelle  Angleterre,  enfin  et  surtout  en 
Louisiane.  On  peut  donc,  sans  la  moindre  exagération,  estimer 


352 


LA  RENAISSANCE 


à  plus  de  500.000  (d’aucuns  disent  trois  quarts  de  million) 
le  nombre  des  Acadiens  dispersés  en  ce  monde  et  particulière¬ 
ment  dans  le  Nord  de  l’Amérique  septentrionale.  «  Sans  l’ef¬ 
froyable  tempête  du  grand  dérangement,  dit  Henri  d’Arles, 
ils  seraient  aujourd’hui  un  million  à  douze  cent  mille  »  qui, 
ajoutés  aux  trois  millions  et  plus  de  Canadiens  de  race  fran¬ 
çaise,  constitueraient  un  bloc  national  de  quatre  millions  et 
demi  de  Français. 

Réprimons  toute  parole  de  regret  ou  d’indignation  pour  nous 
arrêter  devant  l’éloquence  de  ces  chiffres  qui  prédit  un  bel 
avenir.  Malgré  les  crimes  et  les  trahisons,  que  nous  sommes 
loin  des  40  compagnons  de  Poutrincourt  et  d’Aulnay,  des 
2.500  Français  neutres  du  traité  d’Utrecht,  des  8  à  10.000  dé¬ 
portés  du  grand  dérangement.  La  race  vaincue,  proscrite 
opprimée,  est  sortie  du  tombeau  où  on  la  croyait  à  jamais 
ensevelie  ;  elle  a  repris  un  si  vigoureux  essor  que  les  fils  de  ses 
oppresseurs  et  de  ses  spoliateurs  doivent  compter  avec  elle. 
«  L  histoire  acadienne  est  le  chef-d’œuvre  de  la  survivance 
française,  a  justement  dit  l’abbé  Le  Groulx.  Nul  groupe 
français  au  Canada  ne  fut  plus  brutalement  assailli  ;  aucun 
n’eut  été  plus  excusable  d’un  oubli  ou  d’un  reniement  de  ses 
origines,  aucun  cependant  n’a  montré  plus  de  constance 
héroïque  dans  la  volonté  de  survivre.  »  Et  pourtant,  si  forte 
que  soit  la  fierté  qu’inspire  une  si  merveilleuse  renaissance, 
on  ne  peut  s’empêcher  de  s’incliner  et  de  s’attendrir  quand  on 
songe  aux  humbles  filles  de  ces  quarante  ou  cinquante  femmes 
françaises  dont,  en  dix  générations,  est  issue  toute  cette  race 
féconde.  «  Ce  sont  nos  mères,  dit  pieusement  le  Frère  Marie- 
Victorin  en  ses  Croquis  Laurentiens  ;  ce  sont  nos  mères  qui, 
pour  avoir  tenu  depuis  trois  siècles  le  pied  au  rouet  et  l’œil 
sur  le  berceau  ont  empêché  notre  race  de  sombrer  dans  le 
grand  anonymat  anglo-saxon  ;  ce  sont  nos  mères  qui  ont  gardé, 
avec  la  foi  bretonne  et  les  chansons  de  France,  ce  beau  sang 
pur,  générateur  de  fierté,  grâce  auquel  nous  avons  perpétué 
en  cette  vaste  Amérique  une  vigoureuse  individualité  eth¬ 
nique.  Si  ce  miracle  de  survivance  est  jusqu’à  présent  notre 
plus  beau  titre  de  gloire,  qu  elle  est  lourde  la  dette  contractée 
envers  celles  qui  ont  modelé,  affermi  et  embelli  l’âme  de  la 
femme  acadienne  !  » 


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-ii^ilMfr'  1 

FAMILLE  FRANÇOIS  COMEAU,  DE  LA  BAIE  SAINTE-MARIE 


L’AUBE 


353 


Sources  et  autres  références. 

Arch.  Canada.  —  Rapport.  1894  (Note  C.  Descript.  de  Nouv.  Ecosse, 

par  tieut.-col.  Morse,  1783-1784). 

-  1905,  II,  279-297,  315-317,  339-344. 

—  1894  (doc.  angl.  rel.  à  Nouv.  Ecosse, 

pp.  291-619. 

Brilish  Muséum.  —  Mans.  Add.  19,  970-72. 

Canada  français.  —  Vol.  II  et  III.  Extraits  du  Dr  Brown’s  Manus- 
cripts.  Recensements  acadiens  de  1771,  1780,  1791  ;  pétition  des  Ac.  de 
Riv.  Saint-Jean  (août  1763)  :  requête  des  propriétaires  anglais  (mars 
1765). 

Th.  Akins.  —  Select,  of  Nova  Soctia  Public  Doc.,  352-357. 

Beamish  Murdoch.  —  Hist.  of  Nova  Scotia,  II,  460,  624,  III. 

Haliburton.  —  Slaiistical  Account  of  Nova  Scotia,  op.  cit. 

W.  A.  Calneck.  —  History  of  the  County  of  Annapolis,  Halifax,  1897. 

Ed.  Richard.  —  Acadie  (éd.  H.  d’Arles),  III,  360-380. 

Casgrain.  —  Mémoire  sur  les  Missions  en  Nouvelle  Ecosse,  au  Cap 
Breton  et  à  l’Ile  du  Pr.  Edouard,  Québec,  1895. 

Desrosiers  et  Fournet.  —  La  Race  française  en  Amérique,  Montreal. 
1911,  pp. 132-160. 

Frère  Marie  Victorin.  —  Croquis  laurentiens  (Revue  Canada,  1920). 

Placide  Gaudet.  —  Un  ancien  missionnaire  de  l’ Acadie  l’abbé  Bailly. 

Aug.  Gosselin.  —  L’Eglise  du  Canada  (Mgr  Briand),  Montréal,  1906. 

Rameau  de  Saint-Père.  —  Progression  de  la  population  franco-amé¬ 
ricaine  (Revue  française  de  l’Etranger  et  des  Colonies,  1er  sept.  1890, 
1er  oct.  1894,  15  août  1899).  . 

R.  P.  Amet  Limbour.  —  La  Congrégation  du  Saint-Esprit.  Lille- 
paris  1909. 

RÉv.  E.  O.  Chouinard.  —  Histoire  de  Saint-Joseph  de  Carlelon  (1755- 
1906).  Rimouski,  1906. 


LAUVRIÈRE.  T.  II. 


23 


CHAPITRE  XXVII 


EN  NOUVELLE  ÉCOSSE 

La  vieille  Acadie  démembrée. 


L’une  des  pires  conséquences  du  «  grand  dérangement  », 
la  plus  difficile  à  réparer,  a  été,  avons-nous  vu,  la 
dispersion  des  Acadiens  aux  quatre  coins  de  l’horizon 
sur  toutes  les  côtes  de  l’Océan  Atlantique,  au  Sud  comme  au 
Nord,  en  Europe  comme  en  Amérique.  Les  Acadiens  ont  eu 
beau  se  rapprocher  en  groupes  plus  ou  moins  compacts  dans 
l’Amérique  du  Nord  ;  ces  groupes  n’en  restent  pas  moins  épars, 
en  partie  isolés.  Ces  disjecta  membra  du  pauvre  corps  acadien, 
toujours  si  palpitants  de  vie,  voyons-les  de  près,  pieusement, 
1  un  après  l’autre.  Tout  d’abord,  retournons  à  la  patrie  origi¬ 
nelle  des  Acadiens.  Là,  1  œuvre  criminelle  de  Lawrence  fut 
à  ce  point  radicale  que  la  vieille  Acadie  péninsulaire,  si  peuplée 
jadis,  compte  de  nos  jours  moins  d’Acadiens  que  la  Vieille 
Acadie  continentale,  si  déserte  autrefois.  En  1871,  il  y  avait  en 
Nouvelle  Écosse  32.833  Acadiens  contre  83.598  au  Nouveau 
Brunswick.  En  1911,  51.746  contre  98.611  ;  en  1921,  54.593. 

Au  foyer  même  de  la  colonisation  française,  à  Annapolis, 

1  ancien  Port-Royal,  l’aveugle  expulsion  n’épargna  pas  un  seul 
Acadien  .  elle  ne  distinguait  pas  plus  entre  les  partisans  de 
1  Angleterre,  comme  les  Robichaux,  qu’entre  ses  adversaires. 
Environ  1.650  furent  déportés,  avons-nous  dit  ;  environ  500 
s  enfuirent  dans  les  bois  chez  les  Entremont  de  Pobomcoup  ; 
quelques-uns  voulurent  vainement  s’établir  sur  les  terres 
désertes  de  la  Baie  Sainte-Marie  ;  une  vingtaine,  qui  vivaient 
en  amont  de  la  rivière,  purent  rejoindre  les  fugitifs  de  l’isthme 
et  gagner  Miramichi,  Québec  même.  Cette  monstrueuse  opé¬ 
ration  laissa  la  ville  presque  entièrement  dépeuplée  au  milieu 


Ê  N  NOUVELLE  ÉCOSSE 


355 


des  campagnes  dévastées  ;  il  n’y  resta  pas,  outre  les  troupes 
qui  allaient  et  venaient,  cent  habitants  de  race  anglaise. 
En  1759  on  commença  à  adjuger  les  biens  confisqués  aux 
premiers  occupants.  En  1760,  un  certain  Evans  alla,  sur  l’ordre 
de  Lawrence,  chercher  à  Boston  45  chefs  de  familles  puri¬ 
taines  qui  vinrent  sans  vergogne  occuper  les  terres  acadiennes  ; 
en  été,  il  en  arriva  14  autres.  En  1764,  se  trouvaient  91  Aca¬ 
diens  :  que  pouvaient-ils  bien  faire  là,  sans  terre  ni  biens, 
sinon,  comme  les  détenus  de  Cumberland,  travailler,  plus  ou 
moins  contraints,  aux  œuvres  de  voirie,  aux  réparations  des 
digues,  aux  défrichements  et  à  l’exploitation  des  nouvelles 
concessions  ?  En  septembre  de  cette  même  année,  Wilmot  leur 
offre  des  terres  sous  condition  qu’ils  prêtent  serment  ;  ces 
misérables  parias,  depuis  neuf  ans  opprimés,  refusent,  tout  en 
sachant  bien,  disent-ils,  «  la  détresse  dans  laquelle  pareil  refus 
va  les  plonger  pendant  l’hiver  ».  Le  1er  janvier  1767,  ils  ne 
sont  plus  que  67  sur  une  population  de  513  habitants,  qui 
compte  déjà  370  Américains,  40  Anglais,  20  Irlandais  et 
8  Écossais  ;  quelques-uns  ont  des  barques  et  pêchent.  En  1770, 
ils  sont  222,  par  suite  de  l’arrivée  des  lamentables  fugitifs  du 
Massachusetts  ;  presque  tous  vivent  chez  les  colons  qui 
sûrement,  selon  les  habitudes  régnantes,  ne  les  logent  et  ne 
les  nourrissent  qu’en  les  exploitant.  Un  recensement  de  1771 
ne  parle  plus  d’eux  :  la  plupart,  24  familles,  faisant  nombre 
de  98,  sont  passés  à  la  Baie  Sainte-Marie  où  ils  créent  vaillam¬ 
ment,  sur  les  mauvaises  terres  qu’on  leur  abandonne,  la  Ville- 
Française.  En  1782,  viennent  les  remplacer  dix-huit  familles 
anglaises  comptant  120  membres  ;  en  octobre,  500  loyalistes 
qu’amènent  neuf  transports.  <<  La  ville  en  est  encombrée  »,  dit 
un  témoin,  le  Révérend  J.  Bailly.  «  Les  souffrances  de  ce 
peuple  en  détresse  et  sa  situation  précaire,  gémissent  les  auto¬ 
rités  coloniales,  le  rendent  digne  de  la  plus  grande  compassion  » 
Et  les  Acadiens  donc  ?  En  octobre,  arrivent  près  de  1.000  em¬ 
barqués  de  New-York  ;  en  novembre  1.500  autres  ;  la  ville  en 
regorge,  on  les  loge  chez  l’habitant,  dans  les  fermes,  on  les 
entasse  dans  les  églises,  on  leur  distribue  hâtivement  des 
terres  acadiennes  refusées  aux  réfugiés  acadiens  ;  mais  beau¬ 
coup  préfèrent  passer  à  Saint-Jean,  à  Frédéricton,  au  Canada. 
En  ce  déluge  anglo-saxon,  l’élément  français  se  trouve  englouti. 
De  nos  jours,  les  Acadiens  n’ont  plus  d’histoire  dans  la  vieille 


356 


LA  RENA  ISS  ANCE 


cité  de  Poutrincourt  et  de  Lescarbot,  d’Aulnay  et  de  Suber 
case  :  ils  ne  sont  plus  en  1911  que  47  dans  la  ville  d’Annapolis 
et  259  dans  tout  le  comté.  Mais,  près  des  ruines  croulées  du 
vieux  fort  français,  se  dressent  encore  d’antiques  corps  de 
logis  et,  sur  les  bords  du  bassin,  un  monument  avec  buste  et 
bas-reliefs  est  érigé  à  la  mémoire  du  Sieur  de  Monts. 

Dans  toute  la  riche  et  riante  région  des  Mines  qu’avaient 
choisie  et  fécondée  de  leurs  sueurs  les  premiers  émigrants  de 
Port-Royal,  même  extermination  à  peu  près  radicale.  Au  pays 
de  Cobeguid,  qu’avait  colonisé  le  premier-né  d’Acadie,  le 
tailleur  annobli  Mathieu  de  Saint-Martin  (comté  de  Colches- 
ter),  574  Acadiens  ;  à  la  Rivière  aux  Canards  (comté  de  Kings), 
237  ;  au  pays  de  Pigiquid  (comté  de  Hants),  196  ;  à  Grand 
Pré  (Wolfeville),  cette  terre  idyllique  qu’a  immortalisée 
Longfellow,  ne  vit  plus  qu’une  famille  de  nom  français, 
M.  Jean-Frédéric  Herbin,  fils  d’une  Robichaud  de  la  Baie 
Sainte-Marie.  Un  vieux  guide  acadien  vient  de  s’y  établir. 
De  l’antique  colonisation  française  il  n’y  a  pas  d’autres 
traces  que  des  noms  corrompus,  des  caves  béantes,  des  saules 
qui  pleurent,  un  vieux  puits  à  la  margelle  usée,  l’amas  de 
pierres  de  la  vieille  église  croulée,  la  grande  croix  du  cime¬ 
tière  où  reposent  les  ancêtres,  et  les  beaux  plants  de  pom¬ 
miers,  et  les  grandes  digues  qu’entretiennent  toujours  pré¬ 
cieusement  les  béats  usurpateurs. 

Et  pourtant,  dit  Haliburton,  «  nulle  région  de  la  province 
ne  peut  se  vanter  d’un  décor  plus  beau  et  plus  varié...  que  celui 
que  l’on  contemple  du  site  de  l’ancien  village  des  Mines  :  des 
deux  côtés,  des  collines  onduleuses  dont  les  riches  cultures 
sont  entrecoupées  de  fermes  et  de  vergers...  La  Grande 
Prairie  est  bordée  par  deux  îles  dont  les  champs  fertiles  sont 
protégés  au  nord  par  de  sombres  forêts  de  pins.  Au  delà,  se 
déploient  la  vaste  nappe  d’eau  du  Bassin  des  Mines,  les  basses 
terres  de  Cornwallis  et  les  hautes  terres  bleuâtres  de  l’autre 
rive.  En  été  et  en  automne,  paissent  d’immenses  troupeaux 
et  sur  les  eaux  voguent  de  nombreux  esquifs  ;  plaisantes  images 
de  la  prospérité  de  cette  région  fertile.  »  Un  Acadien,  traver¬ 
sant  ces  beaux  lieux,  tant  et  si  diversement  célébrés  par  la 
poésie  et  par  1  histoire,  ne  peut  s’y  attarder  ;  de  trop  sinistres 
souveniis,  selon  sa  nature,  l’y  accablent  ou  l’exaspèrent.  <<  Le 
paysage  devant  moi  respirait  je  ne  sais  quel  apaisement  en  sa 


VUE  RÉCENTE  DE  GRAND  PRE 


n 


EN  NOUVELLE  ÉCOSSE 


357 


solennité  harmonieuse,  dit  l’abbé  L.  Groulx  ( Histoire  aca¬ 
dienne,  124).  Mais  le  contraste  ne  me  renvoyait  que  plus  dou¬ 
loureusement  le  bonheur  qui  là,  en  ce  coin  de  pays,  fut  un  jour 
broyé  férocement.  Et  alors,  mesurant  en  moi-même  la  bruta¬ 
lité  et  la  félonie  qui  ont  commis  ces  choses,  ces  choses  jamais 
réparées,  j’ai  su  pourquoi  nous  portons  au  cœur  de  vieilles 
blessures  inguérissables.  » 

En  1910,  M.  Jean  F.  Herbin  eut  le  premier  l’idée  de  réser¬ 
ver,  sur  le  site  sacré  de  la  Grand  Prée,  un  terrain  consacré  à 
la  commémoration  du  martyre  acadien.  Des  souscriptions  lui 
permirent  d’acquérir  partiellement  un  espace  de  quatorze 
arpents  contenant  l’emplacement  de  l’église  Saint-Charles, 
le  cimetière  des  ancêtres,  les  vieux  saules,  le  puits  ;  au  cime¬ 
tière,  il  érigea  une  croix  de  pierre.  Mais,  la  guerre  ayant  tari 
les  souscriptions,  M.  Herbin  dut  vendre  ce  terrain  à  la  Com¬ 
pagnie  du  chemin  de  fer  local  (Dominion  Atlantic  Railway),  à 
condition  qu’il  fût  aménagé  en  parc  destiné  à  conserver  aux 
lieux  leur  valeur  historique.  Après  les  négociations  commen¬ 
cées  le  21  mars  1917,  la  susdite  Compagnie  céda  le  28  mai  1919 
à  la  Société  l’Assomption  (représentée  par  MM.  Pascal  Poi¬ 
rier,  D.  V.  Landry,  Al.  J.  Doucet,  Ant.  J.  Léger  et  Fr.  A.  Ri¬ 
chard)  ce  terrain,  désormais  de  dix-neuf  arpents,  à  charge 
d’y  construire  dans  l’espace  de  cinq  ans  pour  la  somme  de 
10.000  piastres  une  église  destinée  à  «  perpétuer  les  traditions 
du  peuple  acadien  »  et  plus  tard  d’autres  monuments.  Déjà, 
depuis  le  29  juillet  1920,  à  l’entrée  du  Parc  du  Souvenir,  en 
pendant  de  la  Croix  des  Ancêtres,  se  dresse  la  statue  de  bronze 
d’Evangeline  (coulée  par  l’Alsacien  Hoheviller),  belle  œuvre 
symbolique  du  sculpteur  Henri  Hébert,  fils  du  regretté 
maître  Philippe  Hébert  (descendants  d’exilés  acadiens  dans 
la  province  de  Québec)  ;  debout  sur  un  piédestal  l’héroïne 
de  Longfellow,  «  pleurant  le  pays  perdu  »,  s’appuie  sur  son 
bâton  d’exil  ;  sa  tête  se  détourne,  ses  regards  ne  peuvent  se 
détacher  de  cette  riante  patrie  où,  comme  tous  les  siens, 
elle  laisse  tout  son  bonheur  d’ici-bas.  «  Avec  des  larmes  dans 
les  yeux,  les  pèlerins  du  16  août  1921  s’agenouillent  en  arri¬ 
vant  devant  la  statue  d’Évangeline,  et  baisent  le  sol  sacré  ; 
ils  cueillent  pieusement  les  brins  d’herbe  qui  entourent  la 
statue.  »  Que  ne  peut-on  attendre  de  la  ferveur  patriotique 
d’un  tel  peuple  ranimée  en  de  tels  lieux  ? 


358 


LA  RENAISSANCE 


Dès  cette  première  réunion  de  la  Convention  acadienne  en  ce 
«  Parc  de  la  Douleur  »,  une  somme  de  4.000  dollars  fut  souscrite 
par  210  pèlerins  ;  puis,  la  somme  nécessaire  ayant  été  rapide¬ 
ment  parfaite  et  les  travaux  entrepris  avec  vigueur,  dès 
le  16  août  1922,  l’église,  presque  achevée  sur  les  ruines  même 
de  Saint-Charles,  fut  en  grande  pompe  consacrée  par  le  pre¬ 
mier  évêque  acadien,  Mgr  Le  Blanc,  de  Saint-Jean  :  après 
qu’y  eut  été  célébrée  la  première  messe  depuis  167  ans,  chacun 
des  nombreux  assistants,  «  accourus  des  quatre  coins  de 
l’Amérique  »,  est  venu  frapper  la  pierre  angulaire  et  y  déposer 
son  offrande.  L’intérieur  sera  de  marbre  blanc  ;  le  parvis,  de 
mosaïque.  Au-dessus  de  la  croix  d’or  offerte  par  la  paroisse  de 
Charlo,  N.  B.,  un  coq  gaulois  doit  bientôt,  paraît-il,  chanter 
haut  cet  éveil  du  patriotisme  acadien.  «  Une  nation,  qui  écrit 
son  histoire  en  monuments  glorieux,  ne  meurt  pas  »,  a  dit  le 
président  du  Comité.  «  Nous  célébrons  sur  les  ruines  du  passé 
la  Pâque  acadienne,  ajoute  l’abbé  Th.  Albert,  du  Grand 
Sault,  N.  B.  C  est  la  fête  du  retour,  la  reprise  de  possession 
après  l’éviction,  la  rentrée  dans  la  patrie...  ;  la  Fille  aînée  de 
la  France  en  Amérique...  a  la  patience  qui  endure  et  qui 
triomphe.  »  En  cette  fête,  «  la  plus  glorieuse  de  nos  annales  », 
a  continué  Mgr  Stanislas  Doucet,  de  Grande  Anse,  N.  B.,  les 
Acadiens  célèbrent  «  le  miracle  de  leur  survivance  »,  «  chantent 
1  hymne  de  leur  résurrection  ».  Sur  la  généreuse  initiative  du 
Dr  Webster,  de  Chicago,  a  été  décidée  la  création  d’un  «  Musée 
Acadien  »  qui  en  cette  terre  sainte  recueillera  toutes  les  pieuses 
reliques  d’un  passé  inoubliable. 

En  août  1923  la  Fête  nationale  fut  consacrée  à  la  Société 
mutuelle  de  l’Assomption  qui  a  tant  fait  pour  la  cause  aca¬ 
dienne.  Devant  plus  d’un  millier  d’assistants,  chacun  des 
orateurs  célébra  à  Grand  Pré  le  23  août,  après  l’avoir  fait  la 
veille  à  Moncton,  les  bienfaits  de  cette  vaillante  œuvre  de 
salut  national  qui  rallie  sous  son  drapeau  les  Acadiens  épars 
sous  tous  les  cieux  et  leur  enseigne  par  une  entente  fraternelle 
à  sauver  leur  religion,  leur  langue  et  leur  race.  Après  avoir 
dévoilé,  dans  l’église  du  Souvenir,  la  belle  statue  de  Notre- 
Dame  de  l’Assomption  qu’en  marbre  de  Carare  a  fait  exécuter 
en  Italie  ladite  Société  (4  mètres  de  haut  ;  coût  2.500  piastres), 
les  pèlerins  refirent  à  pied  cette  lieue  de  route  qu’en  1755  par¬ 
coururent  si  lamentablement  leurs  ancêtres  en  marche  vers 


EN  NOUVELLE  ÉCOSSE 


359 


l’exil.  Là,  au  lieu  même  de  rembarquement,  est  réservé  un 
terrain  de  douze  pieds  carrés  où  s’est  dressée  cette  année  une 
symbolique  croix  de  fer.  Ainsi  Grand  Pré  poss.de  sa  trinité  de 
croix  :  au  cimetière  la  morne  croix  de  pierre  des  morts,  au 
champ  de  l’exil  la  dure  croix  de  fer  des  martyrs,  à  la  flèche 
de  l’église  la  brillante  croix  d’or  de  l’espérance.  «  En  partant, 
dit  le  Premier  Ministre  acadien  du  Nouveau  Brunswick,  nos 
ancêtres  durent,  comme  Évangeline,  jeter  du  côté  de  l’église 
un  long  regard  d’espoir  et  se  dire  du  fond  du  cœur  :  «  Nous 
reviendrons  !  »  Eh  bien  !  oui,  ils  sont  revenus,  puisque  nous 
autres,  fds  de  leur  sang,  bénéficiaires  de  leurs  larmes,  sommes 
toujours  debout  près  de  leur  église  réédifiée  sur  leur  terre 
sacrée,  maintenant  à  nous.  » 

1924  verra  plus  encore  que  l’érection  de  cette  croix  :  aux 
pèlerins  amis  du  Canada  s’uniront  les  pèlerins  frères  de  la 
Louisiane.  Une  grande  excursion  organisée  par  le  Devoir  de 
Montréal,  parcourant  pendant  six  jours  toutes  les  parties 
continentales  de  l’Acadie,  va  s’unir  dans  la  fête  religieuse  du 
15  août  à  la  délégation  louisianaise  pour  la  première  fois 
accourue  de  la  Nouvelle  Orléans.  «  Nous  avons  envers  la 
pauvre  Acadie  à  payer  la  dette  du  souvenir  »,  disent  généreuse¬ 
ment  les  Canadiens.  C’est  la  joie  des  frères  retrouvés  qu’éprou¬ 
veront  Acadiens  du  Nord  et  Acadiens  du  Sud.  En  présence 
du  Canada  ami,  Acadie  et  Louisiane  pourront  se  donner  au 
champ  commun  des  martyrs  une  accolade  fraternelle. 

Dans  le  comté  de  Cumberland  qui  occupe  presque  tout 
l’isthme  tant  disputé  jadis,  il  n’y  avait  en  1911  que  3.466  Aca¬ 
diens,  et  l’ancien  Beaubassin,  maintenant  déshonoré  du  nom 
d’Amherst,  n’en  comptait  plus  que  1.721  sur  4.228  habitants. 
Le  dernier  recensement  (1921)  donnait  au  Cumberland 
3.975  Acadiens. 

Dans  les  trois  comtés  de  l’Ouest  :  Pictou,  Antigonish  (à 
Tracadie,  à  Poumquet,  au  Havre  au  Boucher)  et  Guysborough 
(à  Port  Félix,  à  Charles’  Cove,  à  Dover),  il  y  avait  en  1911 
respectivement  1.078,  1.710  et  2.036  Acadiens  ;  en  1861,  ils 
étaient,  au  contraire,  2.729  dans  le  comté  d’Antigonish 
(dont  1.324  au  Havre  au  Boucher,  743  à  Tracadie  et  655  à 
Saint-André)  et  1.190  dans  le  comté  de  Guysborough  (dont  699 
au  Havre  à  Mélasse).  Depuis  1921,  ils  sont  dans  ces  trois 


360 


LA  RENAISSANCE 


comtés  plus  de  5.734.  Ce  sont  pour  la  plupart  des  pêcheurs, 
les  uns  descendants  des  Miquelonais,  les  autres  subrepticement 
amenés  par  les  armateurs  de  Jersey  ;  ils  pêchent  pour  le 
profit  d’exploitants  anglais  qui  en  tirent  bon  an  mal  an 
50.000  livres  sterling.  Sur  1.400  habitants,  il  n’y  en  a  plus 
que  69  (au  lieu  de  197  en  1767)  dans  le  petit  port  de  Canso, 
dont  le  vieux  Nicolas  Denys  avait  jadis  fait  le  centre  de  son 
commerce  de  bois  et  de  fourrures,  à  l’entrée  de  ce  fameux 
détroit  de  Canseau  qu’animait  au  temps  de  Louis  XV  le 
perpétuel  ravitaillement  de  Louisbourg  en  denrées  acadiennes. 

Dans  le  comté  d’Halifax,  4.808  Acadiens  en  1911,  5.995 
en  1921,  pour  la  plupart  descendants  des  700  internés  de  Law¬ 
rence  réduits  à  200  en  1767  et  à  118  en  1771.  Il  y  en  a  2.105 
dans  la  ville,  presque  tous  employés,  artisans  ou  gens  de 
service  ;  1.074  à  Chezetcouck  (96  en  1771)  pêcheurs  et  maraî¬ 
chers,  228  au  French  Village  ;  bon  nombre  descendent  des 
évacués  de  l’Ile  Madame  en  1775.  Il  y  en  avait  3.000  à  Pros¬ 
pect  dans  l’ancien  «  quartier  de  la  Hève  »,  où  mourut  le  com¬ 
mandeur  Razilly  ;  mais,  en  leur  isolement,  abandonnés  de 
tous,  ils  perdirent  leur  langue,  puis  leur  religion,  et  se  trouvent 
maintenant,  à  part  les  noms,  assimilés  aux  envahisseurs. 

C’est  dans  le  Sud-Ouest  de  la  péninsule,  dans  les  comtés  de 
Digby  et  de  Yarmouth,  que  se  trouve  à  l’heure  actuelle  le 
plus  important  groupe  acadien  de  la  Nouvelle  Écosse.  Leur 
directeur  spirituel,  le  Père  Dagnaud,  leur  a  consacré  un  impor¬ 
tant  volume,  auquel  nous  empruntons  des  renseignements  pré¬ 
cis.  En  1767,  un  jeune  Acadien  d’Annapolis.  Joseph  Dugas,  las 
d’être  exploité  par  les  colons  américains  de  cette  ville,  vint 
explorer  la  Baie  Sainte-Marie  qu’avait  ainsi  baptisée  Cham- 
plain  en  1604.  Le  5  septembre  1768,  il  y  amène  par  terre,  dur 
voyage  sans  routes,  sa  femme  enceinte  et  une  fillette  de 
quatre  ans.  Le  pays  est  aussi  sauvage  qu’au  temps  lointain 
où  s’y  était  égaré  un  aventureux  compagnon  de  Monts, 
«  Messire  Nicolas  Aubry,  prêtre  parisien  ».  A  la  hâte,  il  dresse 
une  hutte  de  troncs  d’arbres  ;  là  en  cette  solitude,  dix  jours 
après  son  arrivée,  sa  robuste  femme-  accouche  le  25  septem¬ 
bre.  Au  printemps  suivant,  arrivent  par  mer,  sur  de  méchantes 
barques  par  eux  achetées  et  réparées,  de  pauvres  émigrés  du 
Massachusetts  que  guident  quelques  survivants  de  la  Nouvelle 


EN  NOUVELLE  ÉCOSSE 


361 


Écosse  ;  ils  sont  98  en  24  familles.  Au  printemps  1772,  viennent 
les  rejoindre,  par  mer  encore,  mais  cette  fois  de  Salem  près 
de  Boston,  deux  familles  acadiennes,  dont  l’une  compte  dix 
enfants.  «  On  raconte,  dit  le  P.  Thomas  Couët,  qu’un  Acadien, 
s’étant  construit  un  bâtiment  assez  solide  pour  tenir  la  mer, 
s’en  allait  de  saison  en  saison  recueillir  sur  les  côtes  de  la 
Nouvelle  Angleterre  les  débris  de  son  peuple  :  il  ramena  ainsi 
à  des  familles  en  deuil  bien  des  leurs  qu’on  croyait  à  jamais 
perdus.  »  Bien  vite,  on  se  met  à  bâtir,  à  pêcher,  à  chasser  ; 
mais  on  n’ose  guère  défricher  ;  car  le  gouvernement  colonial, 
auquel  on  s’est  adressé  dès  1767,  n’a  en  1768  donné  en  cette 
Ville  Française  du  canton  de  Clare  que  des  permis  d’occupa¬ 
tion  temporaire.  Ce  ne  fut  qu’en  août  1771  qu’il  accorda  les 
quatre  premières  concessions  régulières,  en  mai  1772  les 
quatre  suivantes  et,  en  mai  1775,  62  autres  ;  mais  les  terres 
étaient  si  mauvaises  que  plusieurs  bénéficiaires  renoncèrent 
à  ce  misérable  privilège  et  préférèrent  passer  qui  dans  le  Qué¬ 
bec,  qui  dans  le  Nouveau  Brunswick.  Ceux  qui  restèrent  se 
sont  à  tel  point  multipliés  que,  des  trois  cents  familles 
actuelles,  il  n’y  en  a  que  seize  qui  leur  soient  étrangères. 

Rien  de  plus  primitif  que  leur  misérable  existence  ;  on  vivait 
de  pêche  et  de  chasse  bien  plus  que  de  pain  et  de  légumes  ; 
n’ayant  point  d’argent,  on  n’achetait  rien,  et  partant,  on 
n’avait  ni  vitres  aux  fenêtres  qui  n’étaient,  du  reste,  que 
d’étroites  ouvertures  béantes,  ni  étoffes  pour  les  vêtements, 
ni  d’autre  fer  que  celui  de  quelques  rares  outils  ;  hommes  et 
femmes  se  façonnaient  eux-mêmes  leurs  chaussures,  leurs 
coiffures,  leurs  draps  grossiers  ;  tout  le  reste  :  meubles,  maisons 
et  bateaux,  se  faisait  uniquement  de  bois.  La  première  lan¬ 
terne  parut  en  1801.  Les  premiers  échanges  sérieux  de  ces 
pauvres  isolés  avec  le  reste  du  monde  (poisson  contre  objets 
fabriqués)  furent  dus  à  l’un  d’entre  eux,  le  capitaine  Pierre 
Doucet  qui  menait  aux  Antilles  un  navire  d’Annapolis.  Ils  ne 
virent  d’abord  pas  d’autres  prêtres  qu’en  septembre  1769, 
l’abbé  Bailly  de  Messein,  qui,  venu  d’Halifax,  confirma  des 
baptêmes  et  des  mariages  vieux  de  quinze  ans.  En  partant,  le 
mois  suivant,  il  désigna  un  vieillard  pour  le  suppléer.  Un  recen¬ 
sement  du  18  mai  1775  (Murdoch,  II,  545)  fournit  la  liste 
(mal  orthographiée)  des  Acadiens  et  la  quotité  de  leurs  terres. 
On  y  relève  les  noms  de  6  familles  Como,  6  Le  Blanc,  4  Bal- 


LA  RENAISSANCE 


362 

Jivo,  5  Doucet,  5  Tibodo  ou  Tibo,  3  Melanson,  2  Gaudet, 
2  Sonier,  2  Dugas,  2  Maillet,  1  Lanoue,  1  Robisheau,  1  Boudrot, 
1.  Bastarasque,  1  Terrio.  En  1773,  en  1781  et  en  1786  vint 
l’abbé  Bourg,  le  premier  prêtre  acadien  qui,  né  en  Acadie, 
et  élevé  en  France,  venait  d’être  ordonné  à  Québec  ;  il  fixa  le 
site  de  la  deuxième  église  de  bois  à  la  pointe  qui  en  porte 
encore  le  nom,  Church  Point.  Il  estime  alors  à  150  familles 
la  population  du  Cap  de  Sable  et  de  la  Baie  Sainte-Marie. 
Vinrent  ensuite  des  prêtres  irlandais  qui  indisposèrent  à  tel 
point  cette  population  fervente,  mais  ombrageuse  sans  doute, 
que  l’évêque  de  Québec  dut  réclamer  un  prêtre  français  :  il 
obtint  le  père  Sigogne  qui  fut  le  véritable  apôtre  et  organi¬ 
sateur  de  la  région. 

Né  en  1762  à  Beaulieu  près  de  Loches  d’un  marchand  dra¬ 
pier,  le  jeune  prêtre,  vicaire  de  Manthelan,  dut  fuir  son  pays 
natal  en  1792  avec  le  passeport  qu’à  regret  lui  délivra  son 
père  devenu  maire  jacobin  de  la  petite  ville.  Il  passa  en 
Angleterre  où  il  fut,  pour  gagner  sa  vie,  tour  à  tour  ouvrier 
tourneur,  précepteur  et  professeur.  En  1799,  sur  la  demande 
du  Père  Jones  et  sur  nomination  de  l’évêque  de  Québec,  il  fut 
désigné  pour  les  missions  du  Cap  de  Sable  et  de  la  Baie  Sainte- 
Marie.  Le  12  juin,  il  débarqua  à  Halifax  et  le  4  juillet  à  Sainte- 
Anne  du  Ruisseau. 


Sainte-Anne  se  trouvait  à  peu  près  au  milieu  d’un  nouvel 
établissement  acadien  fondé  sur  les  ruines  de  l’ancien.  On  se 
rappelle  qu’en  1651  Latour  avait  donné  à  son  chef  de  milice, 
Mius  d  Entiemont,  son  vieux  domaine  de  Pobomcoup  près 
du  Cap  de  Sable.  En  cette  région  s’étaient  retirés  en  1755  les 
fugitifs  de  Port-Royal.  De  ce  coin  perdu  où  ils  étaient  par¬ 
faitement  inoffensifs,  deux  expéditions  anglaises  les  avaient, 
en  1756  et  1757,  brutalement  arrachés,  tant  les  gens  de  Port 
Royal  que  les  Entremont,  si  favorables  que  fussent  ceux-ci 
aux  Anglais  et  aux  Bostonais,  et  les  avaient  dispersés  les  uns 
en  Fiance,  en  particulier  à  Cherbourg,  les  autres  en  Nouvelle 
Angleterre.  En  mars  1766,  le  grand  agent  de  colonisation, 
Mac  Nutt,  se  vantant  de  disposer  de  12.000  colons,  offrit  de 
fonder  une  ville  au  Cap  de  Sable  ;  il  en  fut  pour  ses  frais.  Des 
133  concessionnaires  de  Nouvelle  Angleterre  qui  s’inscrivirent 
au  début  de  1759  nul  ne  vint  ni  cette  année  ni  la  suivante. 


EN  NOUVELLE  ÉCOSSE  363 

Des  85  émigrants  qui,  en  juin  1761,  accoururent  de  Sandwich 
(Mass.)  et  du  Connecticut  pour  s’établir  sur  les  emplacements 
même  des  vieilles  maisons  acadiennes  ruinées,  il  n’en  resta 
que  47,  souffrant  de  la  faim,  du  froid  et  d’autres  privations, 
au  milieu  des  champs  en  friche  et  des  vergers  saccagés  de  leurs 
prédécesseurs  ;  d’autres  vinrent  bientôt  les  rejoindre  ;  à  ces 
60  familles  on  donna  les  meilleures  terres.  Après  la  guerre  de 
Sept  Ans,  le  5  octobre  1767,  Francklin  céda  à  18  familles 
acadiennes  de  mauvaises  terres  de  la  région  à  raison  de 
80  acres  par  chef  et  de  40  pour  chaque  autre  membre  ;  c’étaient, 
pour  la  plupart,  sinon  tous,  des  malheureux  qui  n’avaient  pas 
connu  toute  la  détresse  de  l’exil,  mais  qui  depuis  douze  ans 
souffraient  de  toutes  les  horreurs  de  la  persécution  et  de  l’ex¬ 
ploitation  en  Nouvelle  Écosse.  Au  Tousquet  s’établirent 
Jacques  Amirau,  Joseph  Moulaison,  Jean-Pierre  Muis  (cor¬ 
ruption  de  Mius)  et  Charles  Doucette  ;  au  Ruisseau-aux-An- 
guilles,  Jean  Bourque,  Joseph  Babin,  Dominique,  Pierre  et 
Louis  Muis,  Pierre  Surette  et  Pierre  Le  Blanc  ;  au  Coin 
(Wegde),  Jean  Doucette,  Pierre  Inard,  Pierre  Robicheau  et 
Eustache  Corporon.  En  1771,  des  Entremont  et  quelques 
autres  échappés  erraient  dans  les  rues  d’Halifax  en  quête  de 
moyens  pour  se  rendre  au  Canada  ;  un  officier  anglais,  inter¬ 
venant  en  leur  faveur,  leur  obtint  des  terres  et  l’autorisation 
de  se  rendre  en  leurs  pays  d’origine  ;  c’est  ainsi  qu’en  com¬ 
pagnie  de  trois  familles  irlandaises  et  de  trois  familles  aca¬ 
diennes  (Charles  Belliveau,  Abel  Duon,  Lange  (?)  Amereau), 
Joseph,  Paul  et  Benoni  d’Entremont  retournèrent,  pauvres 
et  épuisés,  à  Pobomcoup  (désormais  Pubnico)  sur  le  patri¬ 
moine  de  leur  aïeul  Philippe  Mius  d’Entremont,  d’abord  chef 
de  la  Milice  de  Latour,  puis  procureur  du  Roi  à  Port  Royal. 
Ils  entrèrent  en  relation  avec  leurs  parents  exilés  à  Cherbourg 
qui  leur  dirent  :  «  Nous  n’avons  pas  de  trésor  caché  au  vieux 
pays  ;  mais  faites  nos  compliments  à  tous  les  cousins  et...  aux 
sauvagesses  ».  Ce  dernier  mot  en  dit  long  sur  les  bonnes  rela¬ 
tions  sans  morgue  avec  la  race  primitive  qu’on  n’oubliait  pas, 
même  dans  l’exil  et  le  malheur. 

En  cette  année  l’abbé  Bailly  visita  cette  région  :  «  C’est 
l’endroit,  dit-il,  où  il  y  a  le  plus  de  catholiques  et  les  plus  fer¬ 
vents...  Cela  est  si  loin  de  la  ville  (Halifax)  et  si  à  désamain 
(sic)  qu’un  larron  pourrait  y  vivre  quarante  ans  sans  être 


364 


LA  RENA  ISSANCE 


pris...  Les  Acadiens  ont  ici  des  biens  à  eux...  »  Pauvres  biens, 
encore  pires  que  ceux  de  la  Baie  Sainte-Marie  dont  nul  Anglais 
n’avait  voulu  :  roches  et  marais.  En  même  temps  qu’aux 
loyalistes  du  Tousquet  fuyant  l’effondrement  de  l’éphémère 
Shelburne,  de  nouvelles  concessions  furent,  en  juin  1784, 
accordées  près  d’Argyle  à  Benoni  d’Entremont,  à  Pierre  Meus 
(Mius)  et  à  quelques  autres  Acadiens.  En  1799,  tout  le  long  de 
cette  côte  extrêmement  déchiquetée,  fort  pittoresque  à  coup 
sûr,  mais  aussi  fort  stérile  et  fort  dangereuse,  vivaient  donc, 
de  pêche  surtout,  trois  groupes  principaux  d’Acadiens  ;  à 
Pubnico  (l’ancien  Pobomcoup  ou  Pomcoup),  à  Sainte-Anne 
du  Ruisseau,  au  Tousquet.  C’est  à  cinquante  milles  de  là  que 
se  trouvait,  surtout  accessible  par  mer,  le  groupement  de  la 
Baie  Sainte-Marie.  De  ce  dernier  plus  important,  le  Père 
Sigogne  fit  sa  principale  résidence  ;  il  s’y  rendit  le  20  juil¬ 
let  1799. 

Pendant  près  d’un  demi-siècle,  jusqu’en  1844,  avec  une 
énergie,  une  activité  et  même  une  patience  inlassables,  l’habile 
et  vaillant  missionnaire,  renonçant  à  jamais  à  son  pays  natal, 
se  consacra  au  bonheur  et  au  salut  de  cette  pauvre  petite 
patrie  d  adoption  qu’il  ne  devait  plus  quitter.  L’œuvre  était 
fort  malaisée  à  tous  égards.  «  La  mission  du  Cap  de  Sable  et  de 
Sainte-Marie,  dit  le  père  Jones,  diffère  beaucoup  de  ce  qu’elle 
était  au  temps  de  1  abbé  Bailly  ;  elle  se  gâte  par  le  contact  des 
protestants  et  par  l’absence  de  prêtres.  Les  gens  de  cette  mis¬ 
sion  sont  difficiles  à  mener.  »  Bien  que  frêle  de  santé,  le  jeune 
prêtre  de  trente-six  ans  n’en  aborda  pas  moins  hardiment 
sa  tâche  compliquée.  Il  bâtit  d’abord,  en  chacune  de  ses 
paroisses,  une  église  et  un  presbytère  ;  il  organise  à  nouveau, 
et  non  sans  pompe,  les  fêtes  du  culte  catholique  ;  il  fait  élire 
ses  conseils  de  fabrique  et  leurs  deux  marguilliers  ;  il  institue 
à  Sainte-Anne  un  conseil  d’arbitrage,  «  pour  le  maintien  des 
bonnes  mœurs  et  le  règlement  des  différends  »  ;  il  fait  adopter 
et  signer  par  soixante  chefs  de  familles  les  vingt-huit  articles 
de  son  petit  code  civil  ;  il  impose,  par  son  rigorisme  impérieux, 
allant  jusqu’aux  pénitences  publiques,  une  stricte  discipline 
tant  morale  que  religieuse  ;  il  crée  ainsi  la  bonne  harmonie 
entre  les  membres  souvent  récalcitrants  de  son  humble  trou¬ 
peau  et  la  bonne  entente  même  avec  les  protestants  :  bref. 


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EN  NOUVELLE  ÉCOSSE  365 

il  conquiert  à  la  longue,  non  seulement  l'affection  et  la  véné¬ 
ration  de  ses  paroissiens,  mais  encore  l’estime  et  le  respect 
des  Anglais  du  voisinage,  de  la  région  et  même  du  gouverne¬ 
ment  provincial.  En  1810,  sur  la  demande  de  ses  ouailles,  il 
est  officiellement  nommé  juge  de  paix  pour  le  canton  de 
Clare  ;  sans  faire  prêter  serment,  avec  une  autorité  tempérée 
d’indulgence,  il  décide  des  affaires  temporelles  comme  des 
affaires  spirituelles  de  son  petit  peuple.  La  Ville  Française  est 
véritablement  devenue  en  ses  mains  une  petite  théocratie 
constitutionnelle. 

Elle  en  fut  bientôt  récompensée.  La  Ville  Française  croissait 
rapidement  ;  un  relevé  des  registres  paroissiaux  pris  par  Hali- 
burton  en  donne  la  preuve  : 


En  1818 .  12  mariages  54  naissances  17  morts 

En  1819 .  10  »  58  »  14  » 

En  1820 .  12  »  61  »  12  » 

En  1821 .  10  »  67  »  7  » 

En  1822 .  18  »  70  »  7  » 

En  1823 .  16  »  71  »  9  » 


Le  nombre  passa  ainsi  de  1.030  habitants  en  1800  à  2.038 
en  1828.  A  cette  croissante  population,  il  fallait  des  terres  : 
dès  le  9  juin  1801,  l’abbé  Sigogne  obtint  4.874  acres  pour 
27  familles  acadiennes  sur  le  Touquet  et  en  1817  une  conces¬ 
sion  de  35.510  acres  de  meilleur  sol  sur  les  hautes  terres  du 
comté  de  Clare.  Il  fait  lui-même  la  répartition  de  ces  dernières 
en  lots  de  100  à  500  acres  qu’il  attribue,  à  raison  de  2  shillings 
l’acre,  à  150  postulants.  Cette  heureuse  mesure  donnait  plus 
de  bien-être  aux  siens,  les  détournait  des  aléatoires  occupations 
de  la  pêche,  décongestionnait  les  hameaux  surpeuplés  ;  à 
l’un  des  nouveaux  hameaux,  notre  Tourangeau  donna  le  nom 
d’un  faubourg  de  sa  ville  natale  :  Corberie.  Bref,  en  1828,  les 
2.038  Acadiens  de  la  Ville  Française  récoltaient  sur  leurs 
2.885  acres  de  terres  arables  104.259  boisseaux  de  blé  et 
élevaient  1.736  bovins,  2.891  ovins  et  1.341  porcs.  L  abbé 
Sigogne  pouvait  être  aussi  fier  de  son  œuvre  matérielle  que  de 
son  œuvre  spirituelle.  Édifié  par  le  noble  exemple  de  «  ce  digne 
pasteur  »  qui  donna  à  la  Nouvelle  Écosse  «  le  magnifique 
spectacle  d’un  peuple  entier  gardant  les  mêmes  coutumes, 
parlant  la  même  langue,  uni  dans  la  même  religion  »,  le  juge 


366  LA  RENAISSANCE 

Haliburton,  député  d’Annapolis,  demanda  en  1827  à  la  Cham¬ 
bre  d  Halifax,  non  comme  «  une  faveur  »,  mais  comme  «  une 
justice  »,  l’abolition  de  l’odieux  serment  du  test  ;  et,  à  la  suite 
d’un  plaidoyer  fameux,  cet  «  avocat  spontané  des  Catholi¬ 
ques  »  obtint  à  l’unanimité  l’admission  de  tous  les  catholiques, 
fussent-ils  acadiens,  à  tous  les  droits  civiques  et  politiques  ;  ils 
en  profitèrent  pour  élire  dès  1830,  dans  le  comté  de  Yar- 
mouth,  Simon  d’Entremont,  et  dans  le  canton  de  Clare,  en 
novembre  1836,  Frédéric  A.  Robichaud,  de  Météghan. 
Dès  1810,  le  père  du  député  d’Argyle,  Benoni  d’Entremont, 
avait  été  nommé  juge  de  paix  (Judge  of  the  Common  Pleas)  ; 
son  fils  Simon  fut  percepteur  de  la  Douane. 

Le  Père  Sigogne  fut  moins  heureux  en  matière  d’éducation. 
Des  57  chefs  de  famille  qui,  en  1799,  acceptèrent  les  règle¬ 
ments  paroissiaux,  quatorze  seulement  purent  signer  leur  nom. 
(Où  ceux-ci  même  avaient-ils  bien  pu  apprendre  à  lire  et  à 
écrire  ?)  La  plupart  de  ces  illettrés  ne  comprenaient  pas  même 
1  importance  de  1  instruction.  Le  Père  Sigogne  eut  beau  confier 
aux  femmes  instruites  de  chaque  hameau  l’enseignement 
rudimentaire  des  enfants,  il  eut  beau  recourir  à  un  Mique- 
lonais  égaré  en  ces  lieux  pour  des  leçons  à  domicile,  il  eut  beau 
instituer  des  classes  du  dimanche  pour  l’étude  du  catéchisme  • 
les  résultats  furent  médiocres.  En  1827,  la  Chambre  des  Repré¬ 
sentants  vota  bien  3.000  livres  pour  la  création  d’écoles  dans 
le  canton  de  Clare  ;  mais  le  Conseil  d’Halifax  rejeta  la  motion 
Le  Père  Sigogne  dut  se  contenter  de  prendre  chez  lui,  au 
presbytère,  les  mieux  doués  des  enfants  ;  l’un  d’eux,  Louis  S. 
se  distingua  aux  États-Unis,  où  il  devint  Président  de  la 
Société  historique  de  la  Nouvelle  Angleterre. 

Le  Père  Sigogne  ne  se  préoccupa  pas  moins  des  autres  êtres 
déshérités  de  la  région,  les  Micmacs,  dont  une  tribu  habitait 
a  forêt  voisine  ;  il  poussa  même  le  zèle  jusqu’à  apprendre  leur 
langue,  pourtant  si  difficile  ;  et,  à  force  de  patience  et  de  bien¬ 
veillance,  ce  «  patriarche  »,  comme  ils  l’appelaient,  exerça 
sur  eux  une  telle  influence  que  des  centaines  vinrent  à  Sainte- 
Marie  jusque  des  profondeurs  du  Nouveau  Brunswick  II  asso¬ 
ciait  aux  cérémonies  catholiques  leurs  voix  si  remarquable¬ 
ment  mélodieuses  :  «  Je  n’ai  jamais  entendu,  dit-il,  musique 
aussi  impressionnante,  même  dans  la  vieille  cathédrale  de 
ours,  aux  glandes  solennités  où  l’archevêque  officiait.  » 


EN  NOUVELLE  ÉCOSSE 


367 


En  1820,  la  petite  communauté  florissante  fut  gravement 
éprouvée  :  un  vaste  incendie  de  forêt,  se  développant  sur 
quatre  milles  de  largeur,  dévora  en  quelques  heures  l’église, 
le  presbytère,  dix-huit  maisons  et  vingt-trois  granges,  le 
tout  bâti  en  bois  ;  le  désastre  s’étendit  jusqu’au  comté  voisin 
de  Yarmouth  où  il  y  eut  nombre  d’Acadiens  parmi  les  150  vic¬ 
times.  La  charité  publique  permit  de  réparer  les  ruines  ;  mais 
la  petite  cloche  du  vieux  Port  Royal,  dont  le  tocsin  avait  tant 
de  fois  annoncé  les  brutales  attaques  des  Bostonnais,  disparut 
dans  le  déastre.  D’autres  peines  plus  graves  affligèrent  le 
cœur  du  vieux  curé  de  Sainte-Marie  :  de  nouvelles  paroisses, 
Meteghan,  Sainte-Croix,  Saulnierville  étant  nées  en  son  petit 
royaume  pullulant,  les  titulaires  des  nouvelles  cures,  par  leur 
faute  ou  celle  des  habitants,  ne  restèrent  guère,  alors  que  lui, 
toujours  fidèle  à  son  poste,  demeurait.  La  tâche  devint  à  la 
longue  trop  lourde  pour  ses  épaules  faiblissantes  ;  il  le  sentait, 
lorsque  le  17  octobre  1744  il  adressa  à  ses  ouailles  ces  paroles 
d’adieu  :  «  Qu’il  s’avance  celui  que  j’ai  offensé,  et  je  réparerai 
mes  torts.  En  est-il  un  qui  ait  été  affligé  et  que  je  n’aie  pas 
consolé?  qui  ait  été  dans  le  besoin  et  que  je  n’aie  pas  assisté  ? 
Quel  est  le  malheureux  dont  je  n’aie  pas  eu  pitié?  le  malade 
que  j’aie  refusé  de  visiter?  Au  nom  de  Dieu,  pour  votre  hon¬ 
neur,  pour  le  salut  de  votre  âme  et  de  l’âme  de  vos  enfants, 
soyez  unis  !  Que  votre  société  ne  soit  pas  un  foyer  de  désor¬ 
dre  !  »  Quelques  jours  plus  tard,  le  9  novembre,  succombait, 
à  l’âge  de  81  ans,  l’un  des  meilleurs  «apôtres  des  Acadiens  » 
celui  qui,  par  son  zèle  et  son  abnégation,  contribua  le  plus  à 
leur  renaissance. 

En  1890,  une  généreuse  souscription  permit  d’élever  au  Père 
Sigogne  un  monument  funéraire  ;  mais  son  plus  beau  monu¬ 
ment,  certes,  est  le  collège  qui  se  dresse  tout  proche  ;  car  il 
répond  à  son  plus  cher  désir.  Dès  1878,  l’un  de  ses  successeurs, 
le  père  Gay,  en  avait  conçu  l’idée  «  pour  l’avancement  de  la 
religion  en  général  et  des  Acadiens  en  particulier  ».  Mais  il  se 
heurta  à  l’opposition  systématique  de  l’archevêque  irlandais 
d’Halifax,  Mgr  O’Brien  ;  celui-ci  ne  s’occupa  vaguement  de 
cette  œuvre  urgente  qu’en  1886  et  n’y  toléra  l’enseignement 
du  français  (en  sous-ordre  de  l’enseignement  de  l’anglais) 
qu’en  1890,  sous  la  pression  de  l’Assemblée  acadienne  du 
15  août.  En  cette  même  année  les  Eudistes  de  France  accep- 


368 


LA  RENAISSANCE 


tèrent,  outre  la  desserte  des  deux  paroisses  de  la  Pointe  de 
1  Eglise  et  de  Saulnierville,  la  lourde  charge  de  créer,  sur  le 
terrain  vendu  par  l’évêque,  une  Académie  de  garçons  ». 
Dès  le  premier  hiver,  encouragé  «  par  une  population  française 
et  catholique  jusqu’au  plus  intime  de  l’âme  »,  le  P.  Blanche, 
avec  «  une  foi  à  transporter  les  montagnes  »,  commença,  dans 
son  presbytère,  à  donner  un  enseignement  vraiment  français 
à  une  vingtaine  de  jeunes  gens  ;  en  cette  tâche  ingrate  il  fut 
aidé  par  un  de  ses  confrères,  le  P.  Morin,  par  le  Frère  Henri, 
par  un  brave  instituteur  du  pays,  M.  Soucy,  et  surtout  par  ces 
«  familles  patriarcales  »,  dont  les  hommes  venaient  tour  à 
tour  par  équipes  creuser  les  fondations,  bâtir  les  murs,  aména¬ 
ger  l’intérieur  de  ce  premier  collège  français  de  la  Nouvelle 
Écosse.  Sous  l’impulsion  d’un  tel  zèle,  le  Collège  Sainte-Anne 
fut  inauguré  le  4  novembre  1891  ;  deux  ans  plus  tard,  il  obte¬ 
nait  le  titre  d  Université  autorisée  à  délivrer  des  diplômes. 
Malgré  une  grande  pénurie  d’argent  et  des  difficultés  sans 
nombre,  malgré  deux  incendies  qui  détruisirent  l’un  en  1893 
le  presbytère  et  toutes  les  premières  ressources,  l’autre  en  1899 
le  collège  lui-même,  Sainte-Anne  put  être  réédifié  grâce  aux 
générosités  du  Père  Gay  et  du  Père  Ory.  Mais  ce  ne  fut 
qu  en  1902  que,  sur  les  instances  d’une  commission  d’éduca¬ 
tion,  le  gouvernement  provincial  autorisa  l’usage  des  livres 
français  dans  les  premières  classes  de  l’établissement.  Puisse, 
selon  le  vœu  de  ses  fondateurs  et  de  ses  maîtres,  la  précieuse 
maison,  qui  a  déjà  donné  une  vingtaine  de  prêtres  de  langue 
française,  fournir  aux  Acadiens  de  Nouvelle  Écosse  ce  qui  leur 
manque  encore  le  plus,  une  classe  dirigeante  !  Les  deux  pre¬ 
miers  évêques  acadiens  proviennent  du  collège  Sainte-Anne  : 
Mgr  Édouard  Le  Blanc,  de  Saint- Jean,  y  fut  un  des  premiers 
eleves  et  Mgr  Patrice  Chiasson,  de  Chatham,  après  y  avoir 
aussi  été  élève,  en  devint  supérieur  de  1908  à  1918. 

L’enseignement  primaire  ne  rencontra  pas  les  mêmes  obs¬ 
tacles  :  il  fut  organisé  dans  le  canton  de  Clare,  dès  que  la  loi 
provinciale  le  rendit  gratuit  et  obligatoire  ;  en  1874,  sur  600 
enfants  de  la  Ville  française,  422  fréquentaient  les  17  écoles, 
amrs  que  dans  le  canton  anglais  de  Dibgy  il  y  en  avait  985 
sur  1.500.  «  Il  est  de  la  première  importance,  écrit  un  pasteur 
protestant,  le  révérend  J.  R.  Campbell  (1876),  que  l’éducation 
des  Acadiens  soit  de  nature  à  les  adapter  au  rôle  important 


NOUVELLE  ÉCOSSE 
Cap  Breton  et  Ile  du  Prince  Édouard. 

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EN  NOUVELLE  ÉCOSSE  36Ô 

que  la  Providence  semble  leur  assigner  ».  Il  signale  deux  tenta¬ 
tives  en  ce  sens  :  l’une  à  Sainte  Anne  et  l’autre  à  Pubnico. 
Nous  ne  doutons  pas  que  l’inspecteur  actuel  de  l’enseignement 
français  en  Nouvelle  Écosse,  qui  porte  le  nom  prédestiné  de 
Louis  d’Entremont,  veille  à  cet  intérêt  primordial  de  sa  race, 
dont  ses  ancêtres  furent  en  ces  lieux  les  premiers  chefs. 

En  dépit  de  cette  instruction  croissante,  les  Acadiens  ne  se 
sont  peut-être  pas  encore  suffisamment  adaptés  aux  nécessités 
de  la  vie  moderne.  Leurs  trois  principales  industries  sont  le 
sciage  du  bois,  la  construction  des  bateaux,  la  conserve  du 
poisson.  Faute  d’outillage  perfectionné,  ils  gaspillent  leur 
main-d’œuvre  ;  faute  de  connaissances  forestières,  ils  déboisent 
à  1  excès  et,  vendant  leurs  lots  aux  Anglais,  deviennent  parfois 
fermiers  sur  leurs  anciennes  terres  ;  enfin,  faute  de  capitaux 
et  d’expérience  commerciale,  ils  ne  donnent  pas  à  l’industrie 
de  la  pêche  un  effort  suffisant.  Sur  les  terres  trop  maigres  que 
leur  ont  concédées  les  Anglais,  leur  directeur  temporel  et 
spirituel,  le  Père  Dagnaud,  recommande  l’industrie  laitière 
dont  ils  pourraient  trouver  des  applications  scientifiques  au 
Nouveau  Brunswick.  Que  ne  se  tournent-ils  vers  cette  pro¬ 
vince  où  prospèrent  leurs  frères,  au  lieu  d’émigrer,  comme  le 
font  trop  de  leurs  jeunes  gens,  vers  la  Nouvelle  Angleterre 
où  les  attire  et  parfois  les  corrompt  le  vain  appât  des  gros 
salaires  ?  A  l’heure  actuelle,  pour  combattre  l’exode  par  l’or¬ 
ganisation  du  travail,  la  Coopérative  acadienne  de  Montréal 
organise  une  de  ses  agences  à  Pubnico  ;  l’initiative  locale  en 
a  déjà  organisé  une  autre  qui  prospère  à  Meteghan. 

Quels  que  soient  ces  maux,  —  temporaires,  nous  l’espérons, 
—  la  forte  natalité  acadienne  persiste  toujours  :  ils  étaient, 
en  1800,  avons-nous  dit,  1.050  en  175  familles;  en  1828, 
2.038  en  200  familles  environ  ;  en  1871,  6.460  (dont  931  à  la 
Baie  Sainte-Marie,  240  à  Weymouth,  650  à  Belliveau,  1.744  à 
Clare,  1.766  à  Meteghan,  682  à  la  Rivière  aux  Saumons, 
193  à  Nouveau  Touquet)  ;  ils  étaient,  en  1911,  9.591  dans  le 
comté  de  Digby,  dont  1.016  à  la  Pointe  de  l’Église,  1.090  à 
Comeauville,  1.027  à  Meteghan,  1.064  à  Rivière  de  Météghan. 
La  Ville  Française  a  dû  se  subdiviser  en  six  paroisses  qui 
possèdent,  outre  «  l’aïeule  Sainte-Marie  »,  les  églises  et  cha¬ 
pelles  de  Sainte-Croix,  de  Saint-Joseph,  de  Saint-Bernard,  du 


LAUVRIÈRE.  T.  II. 


24 


370 


LA  RENAISSANCE 


Mont-Carmel,  de  Saulnierville,  de  Saint-Vincent  (Rivière  aux 
Saumons).  Même  progression  dans  le  comté  voisin  de  Yar- 
mouth  ;  au  lieu  de  4.852  en  1871  (dont  2.253  au  Tousquet, 
956  à  Plymouth,  890  à  Pubnico,  334  à  Argyle,  248  à  Yar- 
mouth),  il  y  a  9.543  Acadiens,  dont  1.587  dans  la  ville  de  Yar- 
mouth;  1.370  à  Saint-Michel  de  Tousquet,  1.318  à  Pubnico, 
1.281  au  Tousquet,  1.011  à  Belleville,  718  au  Ruisseau  de 
l’Anguille.  L’élément  acadien  est  un  des  plus  importants  du 
comté,  écrivait  dès  1875  le  révérend  J. -R.  Campbell,  comp¬ 
tant  5.300  catholiques  sur  18.500  habitants  ;  «  s’il  continue 
à  se  développer  ainsi,  il  l’emportera,  dans  un  siècle,  sur  l’élé¬ 
ment  anglais.  »  A  Pubnico,  les  onze  familles  de  1771  avaient 
en  1871  donné  naissance  à  150  familles  ;  l’unique  paroisse  de 
Sainte-Anne  du  Ruisseau  s’était  à  la  même  date  suddivisée 
en  six  paroisses  ou  missions  :  Sainte-Anne  (rebâtie  en  1784), 
Pubnico  (1816),  le  Coin  du  Tousquet  (1822),  Tousquetville 
(1862),  l’île  Surette  (1859).  les  Fourches  (1859).  Les  noms  de 
trois  desservants  de  Pubnico  ont  survécu  dans  la  mémoire 
des  paroissiens  reconnaissants  ;  le  R.  P.  Goudot  (1841-51),  le 
prêtre  belge  Henri  Warlop  (1851-57),  l'abbé  Ferdinand  Blan- 
chet,  de  N  mes  (1857-60).  Depuis  cette  époque  les  choses 
n’ont  dû  que  croître  et  embellir.  Le  rencensement  de  1921 
donne  pour  les  comtés  de  Digby  et  d’Annapolis  2.234  habi¬ 
tants  et  pour  les  comtés  de  Yarmouth  et  de  Clare  17.167. 
La  population  totale  de  ces  deux  derniers  comtés  étant  de 
34.174,  on  peut  espérer  que  la  majorité  acadienne  aura 
bientôt  son  député  fédéral.  La  presqu’île  entière  de  la  Nou¬ 
velle  Écosse  compte  36.892  habitants. 

«  En  ces  terres  défrichées  qui  bordent  les  bois  sombres, 
en  ces  champs  bien  cultivés  qui  s’allongent  sur  des  rives  pit¬ 
toresques,  dit  le  révérend  Campbell,  se  dressent  nombre  de 
demeures  acadiennes  solides,  bien  bâties,  bien  pourvues  de 
mobilier  utile  et  plaisant  à  voir.  »  Plus  que  l’agriculture,  en 
cette  rocheuse  région,  la  pêche  toutefois  prédomine,  favorisée 
par  les  mille  anses  propices  et  surtout  par  le  voisinage  des 
grands  bancs  poissonneux  :  naguère  les  deux  frères  Pothier 
possédaient,  à  eux  seuls,  une  douzaine  de  navires  qui  bon  an 
mal  an  vendaient  aux  Antilles  pour  150.000  dollars  de  poisson. 

«  Dès  qu’on  entre  dans  le  canton  de  Clare,  écrit  Haliburton, 
en  1829,  les  maisons,  les  instruments  agricoles,  le  langage 


EN  NOUVELLE  ÉCOSSE 


371 


étranger,  les  costumes  particuliers,  mais  tous  semblables  des 
habitants,  excitent  la  surprise  ;  on  s’étonne  qu’une  région  de  la 
Nouvelle  Ecosse  puisse  à  ce  point  différer  des  autres...  Les 
Acadiens  restent  fidèlement  attachés  à  leurs  coutumes  et  à  leur 
langue  ;  et,  bien  que  leurs  affaires  les  mettent  en  relation  avec 
les  Anglais,  il  ne  se  fait  entre  eux  aucun  mariage  ;  ils  n’adoptent 
pas  leurs  manières  ;  ils  ne  s’établissent  pas  dans  leurs  villes. 

...  S’ils  le  cèdent  aux  colons  anglais  dans  la  voie  du  progrès 
social,  ils  peuvent  fièrement  soutenir  toute  comparaison  au 
point  de  vue  des  vertus  domestiques  et  morales.  Sans  ambition 
et  d’une  grande  frugalité,  ils  vivent  selon  leurs  moyens  ;  dévoués 
à  leur  ancien  culte,  ils  ne  sont  pas  divisés  entre  eux  par  les  que¬ 
relles  religieuses  ;  ayant  une  humeur  gaie  et  des  habitudes 
morales,  ils  jouissent  peut-être  de  tout  le  bonheur  compatible 
avec  la  fragilité  de  la  nature  humaine.  Les  naissances  illégitimes 
sont  à  peu  près  inconnues  dans  ces  établissements,  et  la  vraie 
misère  y  est  presque  ignorée  :  car  les  pauvres  sont  soutenus  par 
les  autres  habitants  :  membres  de  la  même  grande  famille,  ils 
passent  leur  vie  à  séjourner  de  maison  en  maison.  » 

Tels  étaient  les  Acadiens  des  premiers  temps,  tels  ils  sont 
encore  de  nos  jours  : 

«  Nulle  part,  dit  l’abbé  Casgrain  en  1885,  le  vieux  type 
national  ne  s’est  mieux  conservé  qu’en  cette  extrémité  de  la 
Nouvelle  Ecosse,  grâce  à  l’isolement  dans  lequel  les  Acadiens 
y  ont  toujours  vécu  et  y  vivent  encore.  Ce  sont  les  mêmes 
coutumes,  la  même  simplicité  de  mœurs,  la  même  naïveté  d’es¬ 
prit,  le  même  attachement  à  la  religion  qu’aux  jours  de  la 
Grand’Prée...  On  ne  parle  que  le  français  dans  les  familles  ;  les 
femmes  surtout  ne  savent  pas  un  mot  d’anglais  ;  elles  portent 
encore  la  cape  normande,  telle  que  l’a  chantée  Longfellow 
[«  cette  espèce  de  châle  de  soie  noire,  lisons-nous  ailleurs,  qui 
rappelle  vaguement  la  mantille  espagnole  »  ou  plutôt  la  cape 
bretonne]...  A  mesure  que  l’on  pénètre  au  cœur  de  cette  brave 
population,  on  va  de  surprise  en  surprise  ;  on  s’émerveille  de 
voir  comment,  en  dépit  d’une  séparation  séculaire,  tout  s’est 
conservé  intact  :  la  langue,  le  caractère,  les  coutumes,  les  tradi¬ 
tions,  le  souvenir  de  la  France,  et  quel  souvenir  1  J’ai  vu  des 
voix  se  briser  en  sanglots,  des  yeux  se  remplir  de  larmes  au 
récit  de  ses  malheurs.  «  Mes  ancêtres  ont  toujours  été  fidèles  à 
la  France,  me  disait  le  vieux  Michel  Surette  ;  ils  ont  été  ruinés 
à  cause  de  cet  attachement.  N’importe,  si  c’était  à  recommencer, 
je  ferais  comme  eux...  »  Les  habitants  de  chaque  paroisse  se 
regardent  comme  les  enfants  a’une  même  famille  et  s’entrai¬ 
dent  les  uns  les  autres.  Ils  ne  connaissent  point  l’existence  des 
asiles  ni  des  hôpitaux  ;  ils  y  suppléent  par  la  charité...  Ainsi 
un  père  et  une  mère,  chargés  d’enfants,  n’hésiteront  point  à 
adopter  un  ou  deux  orphelins  et  s’étonneront  si  on  leur  en 


372 


LA  RENAISSANCE 


témoigne  de  l’admiration.  «  On  ne  pouvait  pourtant  pas  les 
laisser  mourir  de  faim  »,  vous  répondent-ils  tout  simplement... 
Il  n’y  a  donc  pas  de  pauvres  ici,  ni  de  riches  non  plus.  Tout  le 
monde  à  peu  près  vit  dans  une  honnête  aisance.  On  est  tout 
d’abord  frappé  de  cette  aisance  et  du  bon  goût  qui  règne  dans 
la  construction  des  maisons  et  de  leurs  dépendances  ;  elles 
soutiennent  avantageusement  la  comparaison  avec  celles  de 
nos  campagnes  du  Canada...  Toutes  les  races,  toutes  les  sectes 
de  l’Amérique  du  Nord  s’accordent  à  regarder  les  Acadiens 
comme  un  peuple  honnête,  paisible,  soumis  aux  lois.  »  «  Depuis 
l’année  1761,  écrit  vers  1895  un  historien  du  comté  de  Yar- 
mouth,  George  S.  Brown,  il  n’y  a  pas  eu,  autant  qu’on  sache, 
un  seul  Acadien  qui  ait  été  condamné  pour  un  crime  capital 
et  il  a  été  infiniment  rare  de  voir  les  portes  d’une  prison  s’ouvrir 
pour  un  Acadien  accusé  de  la  faute  la  plus  futile.  »  «  Ce  sont 
d’utiles  citoyens,  dit,  en  effet,  un  auteur  anglais  de  nos  jours, 
de  bons  fermiers,  de  rudes  pêcheurs  et  ae  hardis  marins.  » 

Or,  pareils  éloges  s’appliquent  à  tous  les  autres  groupes 
acadiens  :  car  la  race  a  partout  conservé,  avec  sa  pureté  native, 
ses  vertus  traditionnelles.  «  Quelque  part  que  la  jette  le  hasard 
de  la  dispersion,  dit  encore  l’abbé  Lionel  Groulx,  la  tribu 
errante  emporte  avec  elle  toutes  ses  traditions,  toute  sa  petite 
patrie;  elle  passe  au  milieu  des  peuples,  sans  rien  prendre  ni 
rien  perdre.  » 


Sources  et  autres  références. 

Recensements  du  Canada  de  1911  et  de  1921. 

Arch.  Canada.  —  Rapport  1894  (docuin.  anglais  rel.  à  Nouv.  Ecosse), 

se  reporter  aux  dates  mentionnées. 

—  1905,  II,  315.  Recensement  de  1767. 

Haliburton.  —  An  Hist.  and  Stat.  Acc.  of  Nova  Scotia,  Halifax, 
1829. 

W.  A.  Calneck  and  A.  W.  Savary.  —  Historu  of  the  County  of  Anna- 
polis,  Halifax,  1897. 

P.  M.  Dagnaud.  —  Les  Français  du  Sud-Ouest  de  la  Nouvelle  Ecosse, 
Besançon,  1905. 

Jean-Frédéric  Herbin.  —  The  Hislory  of  Grand  Pré.  —  Barnes  and 
C°,  Saint-John,  Nouv.  Brunsw. 

RÉv.  J.  R.  Campbell.  —  History  of  the  County  of  Yarmoulh,  N.  S. 
Saint-John,  1876. 

Placide  Gaudet.  —  Le  grand  Dérangement,  Ottawa,  1922. 

Abbé  Casgrain.  —  Mém.  sur  Miss,  en  N.  Ec.,  au  Cap  Breton  et  à 
l’ lie  du  Pr.  Ed.,  op.  cit.  —  Pél.  au  pays  d’Evange.,  op.  cit. 

B.  Wilson.  —  Nova  Scotia,  Halifax,  1900. 

Revue  canadienne.  —  Un  sauveur  de  la  race  acadienne,  1915. 

Canada  and  ils  Provinces.  Sect.  VII,  vol.  XIII-XIV,  the  Atlantic, 
Provinces,  Toronto,  1914. 

L’histoire  de  Pobomcoup  (L’Evangeline,  septembre  1924). 


COLLÈGE  SAINTE-ANNE,  A  LA  POINTE  DE  L’ÉGLISE 
Baie  Sainte-Marie,  Nouvelle  Écosse. 


v 

\ 


LES  ACADIENS  DU  SUD-OUEST  DE  LA  NOUVELLE  ÉCOSSE 

d’après  le  Père  Dagnaud 


CHAPITRE  XXVIII 


AU  MADAWASKA 


Une  Acadie  perdue  qui  se  retrouve. 


Dans  la  province  du  Nouveau  Brunswick,  constituée 
en  1784,  la  race  acadienne  tend  à  prédominer.  C’est  le 
futur  État  Acadien.  Après  bien  des  vicissitudes,  les 
deux  groupes  primitifs  s’y  rejoignent  enfin  ;  celui  de  la  Rivière 
Saint-Jean,  venu  surtout  de  la  Baie  Française,  et  celui  du  golfe 
Saint-Laurent  venu  surtout  de  l’isthme.  Leurs  débuts  furent 
également  précaires,  chétifs,  atrocement  misérables. 

C’était  pourtant  sur  les  confins  du  Nouveau  Brunswick,  à 
l’ Ile  Sainte-Croix,  qu’en  1604  le  Sieur  de  Monts  et  Champlain 
fondèrent  le  premier  établissement  français  en  Amérique  et  à 
l’embouchure  du  Saint-Jean,  que  Charles  de  Latour  bâtit 
son  fort  que  se  disputèrent  si  âprement  Anglais  et  Français. 
Aulnay  bâtit,  lui  aussi,  un  autre  fort  sur  la  rive  opposée. 
A  cinquante  milles  plus  haut,  à  Geimsick  (plus  tard  Jemseg),  le 
colonel  Temple  avait  en  1659  créé  un  poste  de  traite  et  sans 
doute  un  fort  de  pieux.  Au  temps  de  l’occupation  française, 
furent  accordées  nombre  de  concessions  relevant  du  Château 
de  Québec  :  au  gendre  de  Latour,  Martin  d’Arpentigny,  sieur 
de  Matignon,  «  cinq  lieues  depuis  la  rivière  Maquapit  jusqu’aux 
Mines  »  (17  oct.  1672),  à  Jacques  Potier,  sieur  de  Saint-Denys, 
«  deux  lieues  de  front  »,  près  de  la  concession  faite  au  Sieur 
de  Matignon  (18  octobre  1672).  à  Pierre  de  Joybert,  sieur  de 
Marson  et  de  Soulanges  «  quatre  lieues  de  front  avec  le  fort 
de  Jemsek  »  (20  oct.  1672),  à  René  d’ Amours,  sieur  de  Clignan- 
court  »,  deux  lieues  de  profondeur  de  chaque  côté  de  la  rivière 
Saint-Jean  »,  près  de  Médoctec  (20  sept.  1684)  ;  —  cette  con¬ 
cession  où  il  habitait  en  1685  avec  quatre  enfants  comprenait 
l’île  d’Eccles  dont  le  nom  se  trouva  déformé  en  Cleoncore  pour 


374 


LA  RENAISSANCE 


Clignancourt  ;  à  Mathieu  d'Amours,  sieur  de  Freneuse,  «  des 
terres  entre  Jemseck  et  Nachouat  »  ;  à  Pierre  Chenest,  sieur 
du  Breuil,  «  deux  lieues  de  front,  le  petit  Nachouat  faisant 
milieu,  et  trois  de  profondeur  »  (7  janvier  1689)  ;  à  Vincent 
de  Saint-Castin,  «  deux  lieues  de  front  joignant  les  terres  de 
Jemseck  »  (oct.  1689)  ;  à  François  Genaple  deBellefond,  notaire 
à  Québec,  quatre  lieues  carrées  (25  février  1690)  ;  à  Bernard 
d’Amours,  sieur  de  Plaine,  «  une  lieue  et  demie  de  chaque 
côté  du  Kénebacasis  »  (20  juin  1695),  etc.  Cette  belle  et  fertile 
région,  aux  îles  et  aux  rives  verdoyantes,  que  fréquentaient 
les  Malécites  en  leur  campement  d’Aukpaque  ou  Ecouipagah, 
près  de  Méductic,  avait  été  recommandée  pour  la  colonisa¬ 
tion  par  Mgr  de  Saint-Vallier,  dès  sa  tournée  épiscopale 
de  1686.  Devenue  après  la  prise  de  Port  Royal,  de  1690  à  1700, 
la  résidence  des  gouverneurs  fixés  successivement  à  Jemseg 
(1690-2),  à  Nachouac  (1692-8),  au  fort  Saint-Jean  (1698-1700), 
elle  n’eût  pas  manqué  de  se  développer  sans  l’incessante 
hostilité  des  Anglais.  Mais  les  recensements  ne  donnent  guère 
en  1686  que  8  habitants,  en  1693  que  20,  en  1695  que  42  ; 
c’est  dire  qu’on  y  faisait  plus  de  traite  que  de  culture.  A  son 
chef  des  milices,  «  interprète  royal  »  près  des  sauvages,  au 
Canadien  Gabriel  Bellefontaine,  Villebon  fit  accorder  en  face 
de  son  fort,  sur  la  rive  droite  du  Saint-Jean,  une  belle  conces¬ 
sion  qui  constitua  l’habitation  de  Sainte-Anne. 

La  perte  de  l’Acadie  par  le  traité  d’Utrecht  arrêta  tout  ce 
bel  essor,  bien  qu’en  1718  Vaudreuil  déclarât  ces  terres  tou¬ 
jours  françaises  et  en  fît  répartir  quelques-unes  par  le 
missionnaire  Loyard  entre  une  centaine  d’Acadiens.  A  Sainte- 
Anne,  fondée  en  1732,  en  aval  d’Ecoupag  ou  Freneuse,  on  ne 
compte  en  1733  que  82  habitants,  en  1749  que  22  familles. 
Les  habitants  sont  devenus  «  à  demi  sauvages  ,  dit  la  Galis- 
sonnière,  le  25  juillet  1749,  tant  ils  ont  été  négligés.  Pendant 
«  la  guerre  du  roi  Guillaume  »,  les  majors  des  milices  de  la 
rivière  Saint-Jean,  Joseph  et  Michel  Bellefontaine,  fils  et  petit- 
fils  de  Gabriel,  n’en  organisent  pas  moins  la  lutte  avec  les 
sauvages  contre  les  colons  de  Nouvelle  Angleterre.  Comme 
les  gouverneurs  anglais  de  Nouvelle  Écosse  voulaient  asser- 
menter  ces  habitants  français,  le  gouverneur  du  Canada 
déclara  en  1750  toute  la  rivière  Saint-Jean  jusqu’à  son 
son  embouchure  terre  française  ;  d’où  de  nouveaux  conflits 


? 


AU  MADAWASKA 


375 


à  propos  du  fort  de  l’embouchure  et  de  son  ravitaillement. 

En  1755,  vivaient  paisiblement  en  ce  pays  perdu  de  petits 
groupes  de  150  à  200  Acadiens  (111  en  1733)  ;  lors  du  grand 
dérangement,  ils  se  trouvèrent  soudain  accrus  d’un  alarmant 
afflux  de  fugitifs  de  Port  Royal  (226),  de  Beauséjour  (30  fa¬ 
milles),  de  la  Caroline  (50,  puis  80).  Lorsqu’après  la  chute  de 
Beauséjour  Boishébert  fait  sauter  le  fort  de  l’entrée,  il  crut 
sage  d’établir  en  amont  des  chûtes,  à  Grimrose,  à  Sainte-Anne, 
à  Villeray,  à  Nashawk,  à  Ecoupag,  ce  petit  peuple  désemparé, 
dont  le  nombre,  grossi  de  réfugiés  de  Québec,  s’éleva  bientôt, 
dit-on,  à  près  de  2.000,  «  400  familles  »,  dit  Montcalm.  On 
comptait  sans  l’acharnement  de  Lawrence  :  sur  son  ordre,  au 
début  de  l’hiver  1758,  son  complice  Monckton  avec  300  hom¬ 
mes  brûla,  saccagea,  rafla  tout  ce  qu’il  put  jusqu’à  dix  lieues 
en  aval  de  Sainte-Anne  ;  mais  là  et  en  amont  se  réfugièrent 
la  plupart  des  victimes.  Parmi  eux  se  trouvaient  des  Le  Borgne 
et  des  Robichaud  qui  enfouirent  en  terre  leurs  biens  et  leurs 
documents  les  plus  précieux.  L’année  suivante,  en  pleine  nuit, 
Sainte-Anne  est  surprise  à  son  tour  et  incendiée  par  les  ter¬ 
ribles  «  rangers  »  de  Nouvelle  Angleterre  ;  on  tue  les  femmes 
comme  les  enfants  ;  on  scalpe  six  Acadiens,  on  brûle  147  mai¬ 
sons  et  deux  églises,  on  emmène  à  LIalifax  un  troupeau  de 
prisonniers  destinés  aux  geôles  d’Europe  ( Journal  du  Capi¬ 
taine  John  Knox,  London,  1769).  «  Nous  avons  tout  détruit  », 
se  vante  Monckton  «  ils  ne  pourront  plus  subsister  »,  proclame 
Amherst.  Ils  subsistèrent  pourtant,  mais  en  fuyant  toujours 
plus  haut,  toujours  plus  loin  des  soudards  anglais,  toujours 
plus  près  des  sauvages  moins  inhumains.  Après  la  capitulation 
de  Québec,  au  fort  Frédérick,  arrivèrent  200  réfugiés,  à  grand 
peine  venus  de  l’isthme  tout  le  long  du  Golfe  Saint-Laurent 
et  avec  plus  de  peine  encore  venus  de  Québec  jusqu’en  bas 
du  Saint-Jean.  Ils  présentent  au  colonel  Arbuthnot  l’attesta¬ 
tion  de  leur  serment  d’allégeance  prêté  devant  le  juge  Cra- 
mahé  et  l’autorisation  du  général  Monckton  pour  la  remise  de 
leurs  terres.  Lawrence  déclare  fausse  ou  erronée  pareille  auto¬ 
risation,  réclame  à  Halifax  ces  prétendus  prisonniers  de  guerre 
et,  sans  autre  forme  de  procès,  les  expédie  dans  les  prisons 
d’Angleterre. 

Son  successeur  Belcher  n’a  pas  plus  de  cœur  ni  d’équité  : 
le  15  avril  1761,  il  signale  à  la  vindicte  du  général  Amherst, 


376 


LA  RENAISSANCE 


comme  «  n’ayant  pas  encore  proposé  de  se  rendre  »,  une  «  qua¬ 
rantaine  »  d’Acadiens  du  village  de  «  Sainte-Anne  »  (à  75  milles 
du  fort  Frédérick)  et,  le  16  juin,  dix  à  douze  au  village  de 
Grimrose  (à  45  milles  du  fort)  :  le  18  septembre  1761,  il  ordonne 
de  «  les  déloger  au  plus  tôt  et  de  prendre  toutes  mesures  pour 
décourager  les  nouveaux  venus  ».  Survient  le  traité  de  Paris  : 
on  va  donc  laisser  en  paix  ces  pauvres  hères.  Non  pas  :  nulle 
trêve  pour  les  Acadiens  :  «  Qu’ils  partent  des  nouvelles  terres 
défrichées  1  »  Au  cours  de  l’été  1763,  le  commandant  du  fort 
Frédérick  ordonne  aux  Acadiens  de  Sainte-Anne  de  vider  les 
lieux  incontinent.  «  Nous  avions  espéré,  supplient-ils  le 
8  août  1763,  que,  par  pitié  pour  nos  infortunes  passées,  vous 
daigneriez  nous  en  épargner  d’autres.  Nous  allions  sortir  de 
l’affreuse  calamité...  ;  les  apparences  d’une  belle  moisson  nous 
promettaient  la  subsistance...  N’ayant  pour  la  plupart  ni 
vivres  ni  argent,  nous  serons  obligés  de  vivre,  errants  comme 
des  sauvages...  »  Or,  avant  même  la  moisson,  les  défricheurs 
de  Sainte-Anne  furent  chassés  vers  la  forêt,  la  faim  et  le  froid  : 
on  voulait  ces  terres  qui  déjà  rapportaient,  on  voulait  surtout 
l’exploitation  et  l’extermination  de  ces  pauvres  gens.  Ainsi  un 
groupe  d’Acadiens  tolérés  dans  le  «  Village  français  »  du  Kenne- 
becasis  est  employé  à  faire  des  aboiteaux  pour  le  profit  de 
colons  anglais  qui  se  sont  adjugé  sur  la  rive  est  du  Saint- Jean 
600  acres  de  marais.  En  1767,  l’abbé  Bailly  passe  en  mission 
à  Ecouipahag  et  inscrit  sur  le  premier  registre  paroissial  de  la 
région  les  noms  des  Cormier,  Daigle,  Cyr,  Hébert,  venus  de 
Beaubassin,  des  Martin  venus  de  Port  Royal,  des  Mercure  et 
Thériault  venus  de  l’île  Saint-Jean,  de  Violette  venu  de  Louis- 
bourg,  de  Mazerolle  venu  de  la  rivière  Charlesbourg.  D’au¬ 
cuns,  comme  Joseph  Martin,  sont  là  depuis  1758  ;  la  plupart, 
36  familles,  comme  celles  de  Joseph  Doucet  et  de  Paul  Potier, 
sont  venus  cette  année  même,  attirés  par  la  présence  du  mis¬ 
sionnaire.  Mais  ces  malheureux,  ballotés  par  tant  de  rafales 
diverses,  veulent  vainement  se  rassembler  autour  du  commun 
refuge  de  l’autel  :  ils  vivent  encore  épars,  sans  titres  de  pos¬ 
session,  sur  dix  ou  douze  milles  d’étendue,  dans  les  îles  et  le 
long  des  deux  rives  du  Saint-Jean.  Tant  de  misère,  tant  d’im¬ 
puissance,  tant  d’éparpillement  ne  suffisent  pas  à  rassurer 
les  maîtres.  Le  20  août  1768,  nouvel  ordre  d’expulsion  donné 
aux  familles  acadiennes  de  ce  comté  de  Sunbury,  sauf  dix  que 


AU  MADAWASKA 


377 


désignera  l’abbé  Bailly  ;  onze  de  ces  familles  avaient  pourtant, 
le  29  août  1767,  été  autorisées  par  le  Conseil  d’Halifax  à 
s’établir  provisoirement,  en  attendant  des  concessions  défi¬ 
nitives.  Quatre  groupes  acadiens  survivaient  encore  : 
trois  en  amont  de  Sainte-Anne,  à  Ecoupag  (l’ancienne  Fré- 
neuse),  au  Village  Français,  à  Ivingsclear,  et  un  sur  le  Kenne- 
beccassis  près  du  Fort  Howe  (ancien  fort  Latour)  ;  aux  trois 
premiers  se  joignirent  en  1766  les  plus  las  de  la  lamentable 
caravane  du  Massachusetts  ;  dans  le  dernier,  l’abbé  Bourg 
baptisa  plus  tard  «  des  enfants  de  six,  huit  et  dix  ans  qui 
n’avaient  jamais  vu  de  prêtre.  » 

Lors  de  la  guerre  de  l’Indépendance,  double  changement  de 
politique.  D’une  part,  les  gens  de  Nouvelle  Angleterre,  qui 
avaient  tant  reproché  aux  Acadiens  leur  résistance  aux  exi¬ 
gences  illégitimes  de  la  métropole,  tant  fait  pour  leur  ruine  et 
leur  anéantissement,  sont  maintenant,  bien  plus  que  les 
Acadiens,  révoltés  contre  cette  même  métropole  à  propos 
d’exactions  beaucoup  moins  graves  ;  et  ces  puritains  ont 
désormais  recours  à  tous  les  moyens,  menaces  et  promesses, 
pour  attirer  en  leurs  rangs  de  rebelles  ces  papistes  français 
qu’hier  encore  ils  persécutaient.  D’autre  part,  les  Anglais, 
redoutant  à  leur  tour  ceux  qu’ils  n’ont  cessé  d’opprimer,  de 
molester  et  de  mépriser,  les  ménagent  avec  le  plus  grand  soin, 
sollicitent  leurs  services  et  tâchent  de  les  enrôler  en  leurs 
milices  régulières  ;  à  tout  le  moins,  ils  leur  accordent  cette 
neutralité  militaire  qu’ils  leur  refusaient  naguère  et  qu’ils 
ont,  du  reste,  accordée  tout  de  go  aux  colons  récemment  venus 
de  Nouvelle  Angleterre.  Toujours  deux  poids  et  deux  mesures, 
bien  qu’au  fond  il  n’y  eût  rien  de  changé  en  cette  évolution 
politique  :  qu’ils  soient  Anglais  ou  Américains,  ces  Anglo- 
Saxons  règlent  leur  conduite  non  pas  d’après  des  principes, 
qui  ne  sont  pour  eux  que  prétextes  spécieux,  mais  d’après  des 
intérêts,  qui  varient  au  gré  des  circonstances.  Seuls  les  Aca¬ 
diens  restèrent  attachés  à  leur  principe  moral  :  la  fidélité  au 
serment,  la  loyauté  dans  l’allégeance  ;  de  1775  à  1782  ils  ne 
prirent  pas  plus  parti  pour  les  insurgés  dans  les  rangs  desquels 
se  battaient  leurs  frères  de  sang,  les  Français,  que  de  1744 
à  1748  ils  n’avaient  pris  parti  pour  les  envahisseurs  français 
de  leurs  bourgades  natales. 


378 


LA  RENAISSANCE 


Comment  en  furent-ils  récompensés  ?  Pendant  la  guerre, 
par  les  sévices  et  les  molestations  des  insurgés  américains  qui, 
à  plusieurs  reprises,  franchirent  la  frontière  :  après  la  guerre, 
par  l’expulsion  et  l’expropriation  au  profit  des  loyalistes  amé¬ 
ricains  accueillis  à  bras  ouverts.  Nouveau  dérangement 
aussi  inique  et  encore  plus  ingrat  que  les  autres.  Telle  fut  la 
reconnaissance  anglaise  envers  les  Acadiens.  La  règle  de  l’in¬ 
térêt  bien  compris  veut  qu’on  ne  se  gêne  pas  avec  des  gens 
dont  on  n’a  plus  besoin,  mais  qu’on  en  ménage  d’autres  dont 
on  espère  tirer  meilleur  parti.  Donc,  dès  1782,  des  terres  du 
Kennebeccassis  défrichées  par  des  colons  acadiens  sont 
confisquées  par  le  gouverneur  Parr  et  concédées  en  bloc  à  un 
certain  Sir  Andrew  Hammond  ;  on  se  garde  bien  toutefois  d’en 
expulser  lesdits  colons  ;  car  ils  rendent  encore  service  en  les 
entretenant  et  même  en  développant  les  défrichements. 
En  1783  étaient  encore  dépourvus  de  tout  titre  de  propriété 
354  Acadiens  (61  hommes,  57  femmes  et  236  enfants)  qui 
vivaient  en  amont  de  Sainte-Anne.  Lorsqu’en  1786  arrivent 
vingt-sept  familles  loyalistes,  on  chasse  toutes  les  familles 
acadiennes,  sauf  dix-sept,  selon  la  vieille  méthode  Shirley  : 
leurs  petites  concessions  de  200  acres  serrées  entre  les  autres 
ne  pourront  plus  se  développer  en  proportion  de  leur  forte 
natalité  et,  privés  de  prêtres,  ils  deviendront  de  bons  sujets 
protestants.  Ce  fut  le  cas  des  Acadiens  qui  restèrent  près  de 
Frédéricton  :  n’avant  plus  ni  prêtres  ni  écoles,  ils  s’angli¬ 
cisèrent  fatalement.  Par  bonheur,  les  prétendus  bénéficiaires 
de  la  générosité  anglaise  prévirent  si  bien  ce  danger  que,  le 
24  février  1788,  ils  demandèrent  des  terres  à  Peticoudiac  ;  on 
les  leur  refusa  :  alors,  le  21  décembre  1789,  ils  en  demandèrent 
au  Madawaska  où  s’étaient  déjà  réfugiés  certains  de  leurs 
enfants.  Les  raisons  données  sont  éloquentes  : 

«  Vos  pétitionnaires  sont  surchargés  de  familles  [Francis 
Violette,  14  enfants  ;  Olivier  Thibeaudeau,  13  ;  Joseph  Thé- 
riault,  12]  dont  ils  envisagent  avec  beaucoup  d’anxiété  l’éta¬ 
blissement  ultérieur  :  ils  n’ont  pas  de  plus  vif  désir  que  de  les 
voir  fixés  près  d’eux  sur  des  terres  qui  leur  appartiennent  : 
ce  qui  est  impossible  dans  la  région  qu’ils  habitent...  Vos  péti¬ 
tionnaires  désirent  s’établir  dans  les  hautes  vallées  du  Saint- 
Jean  pour  y  obtenir,  non  seulement  des  terres  pour  leurs 
familles,  mais  encore  l’assistance  d’un  Prêtre  pour  la  célébra¬ 
tion  des  rites  et  cérémonies  de  leur  religion  et  pour  l’éducation 


J 


AU  M  A  D  A  W  A  S K  A 


370 


de  leurs  enfants...  Vos  pétitionnaires,  qui  se  sont  toujours  com¬ 
portés  en  fidèles  et  paisibles  sujets  et  en  colons  industrieux, 
demandent  humblement  que  ces  terres  soient  proportionnées 
au  nombre  de  leurs  familles  et  de  leurs  enfants  dont  la  liste  est 
ci-jointe.  » 

A  coup  sûr,  des  gens  pratiques,  dénués  de  cœur  et  de  morale, 
pourront  trouver  habile  et  ingénieuse  cette  manière  retorse 
d’exploiter  et  de  chasser  ces  pauvres  hères  ;  d’honnêtes  gens, 
ayant  droiture  et  sentiments,  la  déclarent  fourbe,  cruelle, 
inique. 

En  juillet  1783,  le  commandant  du  Fort  Howe  reçut  un  long 
rapport  sur  l’état  de  la  colonisation  du  Saint-Jean  supérieur, 
dans  le  comté  de  Sunbury.  C’est  là,  en  amont  de  Sainte-Anne 
que  se  trouvait  dans  la  florissante  colonie  d’Ecoupag,  défrichée 
et  à  nouveau  organisée  depuis  1768,  soixante  et  une  familles 
acadiennes  (soit  357  habitants),  pour  la  plupart  venues  du 
Massachusetts  lors  du  fameux  exode  ;  elles  s’y  croyaient  en 
paix  ;  elles  sont  déclarées  inoffensives,  harmless  ;  il  est  reconnu 
qu’elles  se  sont  bien  comportées  pendant  la  guerre  et  ont 
même  rendu  des  services  signalés  au  Gouvernement  anglais  ; 
elles  sont  donc  recommandées  à  la  bienveillance  du  gouver¬ 
neur.  Ledit  Gouverneur  Carleton  n’en  confisque  pas  moins 
la  plupart  de  leurs  terres,  réduisant  à  la  misère  plus  de  300  de 
ces  pauvres  dupes  dont  il  sollicitait  hier  l’allégeance  et  les  ser¬ 
vices.  En  voici  la  preuve  :  en  1784,  le  gouvernement  de  la 
Nouvelle  Écosse  concède  les  terres  des  Acadiens  de  la  rive  Nord 
des  Pays-Bas  (environs  de  Fredericton)  au  2e  bataillon  des 
Volontaires  du  New  Jersey  et  au  régiment  des  Dragons  améri¬ 
cains  ;  les  terres  de  la  rive  droite,  aux  Loyalistes  du  Maryland, 
aux  volontaires  de  New-York  et  au  corps  des  Royal  Guides 
and  Pioneers.  Naturellement,  le  25  janvier  1785,  les  Acadiens 
dépossédés  réclament  leurs  terres,  mais  en  vain.  Les  Acadiens 
épargnés  en  sont-ils  plus  heureux  de  leur  sort  ?  Non,  ils  com¬ 
prennent  désormais  ce  que  leur  réserve  un  peuple  ingrat,  sans 
cœur  ni  honneur.  Le  24  novembre  1784,  des  Acadiens,  établis 
depuis  1762  sur  la  rive  nord  du  Saint-Jean,  demandent  hum¬ 
blement  que,  pour  calmer  leurs  inquiétudes,  on  veuille  bien 
leur  donner  des  titres  réguliers  de  concessions  pour  ces  terres 
qu’ils  cultivent  depuis  vingt-deux  ans  ;  ils  rappellent  leur 
loyauté  constante  et  tous  les  services  rendus  pendant  la 


380 


LA  RENAISSANCE 


guerre  malgré  les  sollicitations  des  insurgés  américains  ;  on 
n’accorde  ces  titres,  en  amont  du  Keswick,  que  le  1er  juil¬ 
let  1786  à  un  certain  nombre  et  dans  des  conditions  telles 
qu’ils  préfèrent  presque  tous  s’enfuir  jusque  dans  la  Baie  des 
Chaleurs.  Même  alarme  en  1784  chez  J.  B.  Cyr  qui  a  neuf  fds 
à  pourvoir  et  dans  six  autres  familles  acadiennes. 

A  Son  Excellence,  le  Gouverneur  général  du  Canada  : 

Monseigneur, 

Supplient  humblement  les  sousignés,  disants  que  l’incerti¬ 
tude  avec  laquelle  ils  ont  vécu  dans  l’Acadie,  sans  assurance  de 
devenir  propriétaires  des  terrains  qu’ils  ont  défrichés  sur  la 
rivière  Saint-Jean,  les  a  toujours  contenus  dans  une  perplexité 
insurmontable.  Les  nouvelles  colonies  que  Sa  Majesté  établit 
sur  ladicte  rivière  leur  paraissent  encore  un  obstacle,  d’autant 
plus  grand  qu’ils  ont  perdu  l’espoir  de  vivre  tranquillement  en 
Acadie.  Ce  considérant,  Monseigneur,  ils  ont  recours  à  vos 
bontés,  osant  se  flatter  que  vous  daignerez  leur  servir  de  père 
et  de  protecteur.  C’est  pourquoi  ils  implorent  les  secours  et 
assistance  de  Votre  Excellence,  que  vous  daignerez  leur  accor¬ 
der  un  établissement  à  Madawaska,  où  ils  se  proposent  de  se 
rendre  aussitôt  que  Votre  Excellence  daignera  accorder  leur 
humble  supplication.  Vous  priants  de  considérer  en  même  temps 
leur  nécessité  et  triste  situation,  la  distance  des  lieux,  les  diffi¬ 
cultés  de  s’y  rendre  avec  le  peu  qu’ils  ont,  la  nouveauté  du  ter¬ 
rain,  l’impossibilité  de  retirer  du  profit  les  premières  années  des 
travaux  pénibles  qu’il  faut  faire  pour  découvrir  un  terrain  neuf, 
ils  expèrent  que  vous  daignerez,  avec  la  bonté  qui  vous  est 
ordinaire,  leur  accorder  pour  un  couple  d’années  de  provisions 
pour  se  maintenir,  eux  et  leurs  familles  qui  sont  considérables.  • 

«  L’ordinaire  bonté  »  de  ce  «  père  et  protecteur  »,  qui  veillait 
sur  les  destinées  des  «  humbles  Acadiens  »,  dut  être  lente  à 
s’émouvoir  :  car  la  «  suppliante  «  requête  fut  renouvelée  le 
21  juin  1785,  et  renforcée  d’autres  noms  de  signataires,  en 
tout  24.  tout  ce  qu’on  leur  accorde,  c’est  de  vendre  leurs 
terres  le  mieux  qu’ils  pourront  ;  tout  ce  qu’on  leur  promet, 
c’est  200  acres  par  famille  dans  le  lointain  Madawaska. 

Le  Madawaska,  ou  Madoueska,  comme  on  disait  à  l’origine, 
était  un  pays  perdu  dans  la  haute  vallée  du  Saint-Jean.  Les 
Malécites  y  avaient  parfois  installé  leurs  wigwrans.  Mgr  de 
Saint-Vallier  en  avait  vaguement  parlé  en  1688  ;  Lamothe- 
Cadillac,  en  1692.  Dès  1783  (27  novembre)  et  1785  (24  février) 


# 


FAMILLE  ACADIENNE  DE  LA  BAIE  SAINTE-MARIE 
Nouvelle  Écosse. 


' 


. 


AU  MADAWAS KA 


381 


le  courrier  Louis  Mercure  avait  dit  au  gouverneur  de  Québec 
Haldimand  que  lui,  son  frère  et  une  vingtaine  d’autres,  «  à 
cause  des  difficultés  sur  la  rivière  Saint-Jean  »,  désiraient  se 
fixer  en  ce  pays  perdu  qu’ils  croyaient  rattaché  au  gouverne¬ 
ment  du  Canada.  Bien  vite,  tous  les  intéressés  se  réunissent 
chez  J.  B.  Cyr,  et  l’on  décide  qu’une  moitié  se  rendra  audit 
Madawaska  et  l’autre  vers  le  Golfe  à  Memramcouk,  à  Mira- 
michi,  à  Tracadie,  à  Caraquet,  à  Pisiquid  ;  ils  aiment  mieux  la 
fuite  vers  l’inconnu  que  cette  perpétuelle  exploitation  qui 
rend  leur  situation  de  plus  en  plus  pénible  et  précaire.  En  outre, 
isolés  en  cette  région  contestée,  n’échapperont-ils  pas  à 
l’odieuse  juridiction  anglaise  qui  n’est  qu’usurpation  déguisée? 
ne  jouiront-ils  pas  enfin  d’une  sorte  d’indépendance  ? 

On  devine  ce  que  fut  la  vente  des  terres  dans  de  telles  condi¬ 
tions  de  départ.  Quoique  les  loyalistes  fussent  théoriquement 
tenus  de  rembourser  les  dépossédés  pour  les  travaux  d’amé¬ 
nagement,  en  fait,  nombre  d’entre  eux  s’en  gardèrent  bien. 
Les  archives  du  Nouveau  Brunswick  abondent  en  réclamations 
sur  cet  amer  sujet.  Le  11  juin  1787,  Joseph  Cyr  demande 
d’être  remboursé  pour  l’expropriation  de  sa  terre  sur  le  Kese- 
wick  ;  le  8  mai  1788,  Simon  Hébert  demande  une  compensa¬ 
tion  pour  la  confiscation  de  son  bien.  Le  1er  juillet,  Jean  Simon 
et  Joseph  Martin  réclament  contre  John  Estey,  Peter  Lalree 
et  John  Coombs  qui  se  sont  emparrés  de  leurs  terres.  Le 
29  septembre,  François  Cyr  fait  un  compte  détaillé  de  ses 
griefs  à  l’égard  du  susdit  lieutenant  John  Coombs  qui  l’a 
expulsé  de  sa  propre  ferme.  En  1786,  J. -B.  Cormier  se  plaint 
d’avoir  été  ruiné,  ainsi  que  sa  famille,  par  un  nommé  James 
qui  s’est  emparé  de  sa  terre.  De  même.  Benoît  Roy  (cinq 
enfants)  et  Joseph  Doucette  ont  été  chassés  de  terres  par  eux 
défrichées,  sans  pouvoir  obtenir  la  moindre  compensation 
(22  février  1786).  Paul  Potier  et  Joseph  Daigle,  ainsi  dépouillés 
par  des  soldats  licenciés,  sont  avec  leurs  familles  réduits  à  la 
plus  «  lamentable  misère  ».  Et  voici  comment  ces  réfugiés 
américains,  instruits  par  le  malheur,  traitent  les  victimes 
d’infortunes  infiniment  plus  grandes  que  les  leurs.  «  Ils  brû¬ 
laient  les  clôtures  des  Acadiens,  dit  l’historien  du  Mada¬ 
waska,  l’abbé  Thomas  Albert,  auquel  nous  empruntons  la 
plupart  de  ces  faits  ;  ils  volaient  leurs  bestiaux  ;  ils  ouvraient 


382 


LA  RENAISSANCE 

les  caves  pendant  les  plus  grands  froids  pour  faire  geler  leurs 
légumes  ;  ils  allaient,  sans  plus  de  façon,  jusqu’à  l’éviction 
pure  et  simple  des  French  squatters,  comme  ils  les  appelaient.  » 
Bref,  ils  faisaient  tout  ce  qu’ils  pouvaient  pour  leur  rendre  la 
vie  impossible  et  se  débarrasser  d’eux  à  tout  jamais. 

Ce  faisant,  les  loyalistes  américains  n’étaient  que  les  agents 
plus  ou  moins  conscients  de  la  politique  anglaise  :  car  les  gou¬ 
verneurs  du  Nouveau  Brunswick  ne  voulaient  pas  tolérer 
d’Acadiens  dans  la  basse  vallée  du  Saint-Jean  ;  ils  entendaient 
la  réserver  en  entier  aux  seuls  Anglais.  A  chasser  ainsi  les 
Acadiens  vers  la  haute  vallée,  l’Angleterre,  du  reste,  gagnait 
doublement  :  d’une  part,  écrivait  Haldimand  à  Parr,  dès  le 
27  novembre  1783,  cela  établira  un  lien  entre  le  Canada  et  la 
Nouvelle  Écosse  ;  les  deux  frères  Carleton  étaient  du  même 
avis  en  1787.  D’autre  part,  comme  le  traité  de  Versailles  don¬ 
nait  pour  frontière  (à  l’ouest  d'une  ligne  allant  des  sources  de 
la  rivière  Sainte-Croix  droit  au  Nord)  la  ligne  de  partage  des 
eaux  entre  le  Saint-Laurent  et  l’Atlantique,  toute  la  vallée 
supérieure  du  Saint- Jean  et  de  ses  tributaires  revenait  de  droit 
aux  États-Unis.  Donner  aux  Acadiens  le  territoire  du  Mada- 
waska,  ce  n’était  donc  pas  seulement  dédommager  des  vic¬ 
times  aux  dépens  du  voisin;  c’était,  en  outre,  s’assurer  par  une 
prise  de  possession  effective  des  gages  sérieux,  à  tout  le  moins 
de  précieux  prétextes  à  contestation  litigieuse  et,  par  suite, 
les  bénéfices  d’une  décision  arbitrale.  Tel  était  le  métier  de 
dupes  auquel  on  employait  généreusement  les  naïfs  Acadiens. 
Aussi,  lorsqu’en  1799  la  Commission,  chargée  de  décider  des 
sources  de  la  vraie  rivière  Sainte-Croix,  envisagea  la  perte 
possible  du  Madawaska,  le  secrétaire  de  cette  commission 
Edward  Winslow  ne  se  montra  nullement  ému  du  sort  des 
victimes  :  «  Ainsi,  écrit-il,  nous  ne  perdons  pas  un  seul  établis¬ 
sement  anglais.  Seuls,  quelques  misérables  Français  établis 
au  Madawaska,  sur  la  route  qui  conduit  au  Canada,  se  trouvent 
inclus  dans  le  territoire  américain  ».  Ainsi  raisonnait  ce  mem¬ 
bre  de  1  odieuse  famille  des  Winslow,  laquelle  deux  fois  chassa 
les  Acadiens  et  des  Mines  et  du  Saint-Jean.  Il  n’était,  certes, 
pas  le  seul  Anglais  à  raisonner  si  tortueusement. 

Loyalistes  ou  non,  les  Anglais  du  Nouveau  Brunswick 
réussirent  si  bien  en  cette  nouvelle  œuvre  d’expropriation  et 
d  expulsion  à  la  fois  fourbe  et  violente  qu’en  toute  la  région  du 


S 


AU  MADAWAS KA 


383 


Saint-Jean  inférieur,  pour  la  première  fois  explorée  et  colonisée 
par  les  Acadiens,  il  n’existe  plus  de  nos  jours  qu’une  seule 
colonie  acadienne,  Sainte- Anne  des  Pays-Bas  ;  car  les  Acadiens 
des  Lower  and  Upper  French  Villages,  serrés  entre  des  con¬ 
cessionnaires  américains,  ont  fini,  selon  le  vœu  anglais,  par 
être  presque  anglicisés.  Là,  à  six  milles  en  amont  d’Ecoupag, 
l’abbé  Ciquart,  en  1793,  rassembla  quelques  pauvres  familles 
éparses,  les  débris  de  la  race  :  des  Cyr,  des  Roy,  des  Gaudin, 
des  Martin,  des  Bourgoin,  des  Parent,  des  Mazerolle  qui 
n’eurent  de  prêtre  résident  qu’en  1825.  Là,  dans  la  pauvre 
petite  église  se  trouvent  encore  de  précieuses  reliques  :  le  plus 
ancien  registre  ecclésiastique  du  Nouveau  Brunswick,  celui 
où  l’abbé  Bailly  en  1767  inscrivit  29  mariages,  79  baptêmes, 
14  décès  ;  le  missel  présenté  par  les  Ursulines  de  Québec  au 
dernier  missionnaire  de  l’occupation  française,  au  père  Ger¬ 
main.  Là,  sonna  encore,  avant  l’incendie  de  1903,  la  vieille 
cloche  qu’en  1717  le  Régent,  au  nom  de  Louis  XV,  donna  aux 
Malécites  en  signe  d’alliance. 

>  Là,  comme  le  dit  éloquemment  l’abbé  Albert,  dans  un  désert 
où  l’on  n’entend  que  le  chant  des  oiseaux  et  le  murmure  des 
eaux  du  Saint-Jean,  reposent  les  hardis  pionniers  qui  n’ont 
jamais  moissonné  les  terres  qu’ils  cultivèrent  pour  d’autres... 
Là,  sous  le  sol  que  leurs  pieds  fatigués  de  plusieurs  exils  ont  foulé 
pendant  quelques  jours  sombres  et  toujours  chargés  cl’orages, 
avant  d’entrer  dans  le  seul  asile  qui  leur  restait  ici-bas  ;  là  dor¬ 
ment  les  fils  de  l’Acadie  dont  les  noms  sont  aussi  ignorés  que  les 
tombeaux,  mais  dont  la  vertu  a  reçu  sa  récompense.  Car  c’est 
sur  le  tertre  dénudé  comme  un  Calvaire,  avec  l’aspect  d’une 
grande  blessure  cicatrisée,  que  l’Acadie  fugitive,  traquée  depuis 
quatre  ans,  affolée,  vint  s’abattre  le  29  janvier  1759,  meurtrie 
de  sa  dernière  blessure.  C’est  de  là  encore  que,  guérie  de  ses 
plaies,  on  la  chassa  comme  une  pestiférée  dans  les  montagnes, 
au  fond  des  baies  jusqu’alors  inconnues  et  désertes.  La  tour¬ 
mente  est  passée  :  mais  la  blessure  reste...  La  mémoire  du  cœur 
est  ineffaçable...  Si  Port  Royal  est  le  berceau,  Grand  Pré  l’exil, 
Sainte  Anne  est  la  Catacombe  de  l’Acaclie. 

Quand,  pour  la  troisième,  cinquième,  dixième  fois  peut-être 
depuis  trente  ans,  il  fallut  reprendre  le  chemin  de  l’exil,  la 
fuite  vers  l’inconnu,  avec  femme  et  enfants  et  plus  de  misère 
que  jamais,  il  dut  y  avoir  de  bien  cruels  adieux,  de  bien  poi¬ 
gnantes  appréhensions,  surtout  chez  les  plus  vieux  auxquels 
maintenant  manquaient  les  forces  et  les  longs  espoirs.  «  Mon 


384 


LA  RENAISSANCE 


Dieu,  gémit  le  pauvre  septuagénaire  Jean-Baptiste  Cyr,  de 
Beaubassin,  un  vétéran  de  l’abbé  Le  Loutre,  mon  Dieu,  serait- 
il  donc  vrai  que  vous  n’avez  de  terres  pour  les  Cayens  ?  » 
«  Le  bon  Dieu,  dit  un  autre,  n’a-t-il  donc  pas  sur  toute  sa  terre 
un  endroit  où  les  pauvres  Acadiens  puissent  reposer  leur  tête?  » 
Voilà  bien,  en  effet,  le  cri  de  détresse  de  tout  le  peuple  aca¬ 
dien  éternellement  traqué  par  l’implacable  envahisseur,  le 
gémissement  sorti  du  fond  des  entrailles  en  ce  pauvre  trou¬ 
peau  de  paysans  qui,  pourchassés,  remontent  la  mystérieuse 
vallée  de  douleur. 

Le  premier  groupe  partit  en  juin  1785,  guidé  sans  doute 
par  les  courriers  Louis  et  Michel  Mercure  qui  avaient  porté 
bien  des  messages  de  Québec  à  Frédéricton  ou  par  ceux 
d’entre  eux  qui  avaient  fait  la  traite  là-haut,  les  jeunes  Pierre 
Duperré  et  Pierre  Lizotte,  par  exemple,  venus  dès  1783. 
Ce  n’étaient  encore  que  quelques  familles  d’avant-garde,  une 
quinzaine  ;  ils  avaient  entassé  sur  leurs  canots  d’écorce  leurs 
quelques  biens,  les  femmes  et  les  enfants.  Longue  et  lente  fut 
cette  pénible  montée  de  cent  milles  ;  plus  dense  et  plus  sau¬ 
vage,  la  forêt  vierge  à  chaque  étape.  Enfin,  après  dix  jours  de 
fatigue  et  d’angoisse,  ils  entendirent  le  sourd  grondement  des 
chutes  lointaines  ;  c’était  le  grand  Sault  du  Saint-Jean,  haut 
de  soixante-quatorze  pieds,  la  plus  formidable  cascade  d’Amé¬ 
rique  après  le  Niagara.  Ce  vaste  promontoire  là-haut,  d’où 
se  précipite  la  masse  énorme  des  eaux  éperdues,  constituait 
le  seuil  même  de  la  Terre  Promise.  Comme  firent  partout  et 
toujours  leurs  pères  en  ces  heures  solennelles,  comme  firent 
dès  1604  le  sieur  de  Monts  et  Champlain  au  Passamaquoddy, 
comme  firent  en  1768  les  réfugiés  de  Nouvelle  Angleterre  à  la 
baie  Sainte-Marie,  les  Acadiens  plantèrent  sur  la  hauteur  une 
grande  croix  de  bois  et,  humblement,  s’agenouillèrent.  On 
raconte  même  qu  en  tête  du  morne  cortège  des  émigrés,  mar¬ 
chait  un  vieillard  courbé  sous  le  poids  de  ce  lourd  symbole  du 
martyre  ;  ce  fut  lui  qui  héroïquement  le  planta  là-haut  et, 
au  nom  du  Crucifié,  prit  possession  du  sol  sacré. 

Tout  près,  se  trouvait  une  bourgade  de  sauvages  :  soixante 
familles,  deux  cents  guerriers.  C’étaient  les  Malécites,  les  plus 
fidèles  amis  des  Français  après  les  Micmacs,  et  aussi  les  plus 
implacables  ennemis  des  Anglais.  Vingt  ans  plus  tôt,  ils 


» 


Editions  Bossard 


( Renroduciion  inte.rrlUp  ) 


AU  MADAWASKA 


385 


allaient  se  joindre  aux  insurgés  américains  deMachias,  lorsque 
les  Anglais  recoururent  sans  fausse  honte  au  concours  naguère 
si  méprisé  d’un  missionnaire  papiste  ;  l’abbé  Bourg  pacifia 
les  Malécites  déjà  en  armes.  Plus  loyaux,  plus  généreux, 
plus  hospitaliers  que  les  plus  orgueilleux  des  civilisés,  ces 
sauvages  accueillirent  cordialement  sur  la  terre  sacrée  des 
ancêtres  ce  groupe  famélique  d’alliés  vaincus  ;  ils  les  aidèrent, 
ils  les  protégèrent,  ils  ne  faillirent  jamais,  eux,  aux  devoirs  de 
l’alliance  ni  aux  obligations  de  la  parole  donnée.  Douze  familles 
s’établirent  sur  la  Rive  Nord  du  Saint-Jean,  quatre  Cyr, 
deux  Daigle,  un  Thibodeau,  un  Potier,  un  Ayotte,  un  Four¬ 
nier,  un  Duperré,  un  Sanfaçon  ;  deux  sur  la  rive  Sud  :  Louis 
et  Michel  Mercure  ;  deux  sur  la  rive  Iroquoise  :  Pierre  et 
Olivier  Cyr.  Au  plus  tôt  on  planta  des  patates,  on  sema  du 
blé,  on  pêcha,  on  chassa  ;  on  bâtit  de  grossières  huttes  de  bois, 
on  se  fit  de  gros  vêtements  de  fourrure  pour  l’hiver  ;  c’était 
l’éternel  recommencement  sans  la  neuve  joie  des  débuts  émer¬ 
veillés  et  confiants.  L’été  suivant  vinrent  des  frères  des  Pays 
d’en  Bas,  amenant  un  peu  de  bétail.  En  automne  1787,  de 
vingt  chaumières  montèrent  les  fumées  d’autant  de  foyers 
acadiens.  On  se  mit  en  relation  avec  Québec  par  de  longs  por¬ 
tages.  Dès  l’été  1786,  puis  en  1787,  arriva  un  prêtre  de  Gas- 
pésie,  l’abbé  Leclerc,  curé  de  l’ Ile  Verte  ;  on  édifia  une  petite 
chapelle  couverte  d’écorce  ;  il  vint  aussi  des  émigrants  du 
Canada  qui  se  joignirent  aux  Canadiens  venus  dès  1759  par 
cette  même  voie  dans  les  Pays-Bas  du  Saint-Jean.  La  colonie 
fut  ainsi  mixte  :  car  on  estime  à  38  le  nombre  des  familles 
acadiennes  et  à  12  celui  des  familles  canadiennes. 

Mais  on  avait  beau  travailler,  défricher,  bâtir  ;  les  titres  de 
concession,  promis  dès  le  21  juin  1785,  ne  venaient  toujours 
pas.  L’éternelle  comédie  si  tragique  allait-elle  recommencer  ? 
Quelques  pionniers,  redoutant  une  nouvelle  fourberie  anglaise, 
partirent.  Ce  ne  fut  qu’en  octobre  1790  qu’arrivèrent  de 
Fredericton  les  documents  octroyant  aux  52  premiers  colons 
les  lots  promis  de  200  acres  sur  les  deux  rives  du  Saint-Jean  ; 
en  1794,  douze  autres  ;  puis,  24  autres,  toujours  sur  les  deux 
rives,  mais  en  amont,  toutes  entre  la  rivière  de  Madawaska 
et  la  Rivière  Verte.  Pauvres  parchemins  qui  ne  prouvaient 
rien,  puisqu’ils  ne  donnaient  droit  qu’à  un  territoire  à  tout  le 
moins  contesté  et  pouvaient  par  suite  amener  de  cruels 


LAUVRIÈRE.  T.  II. 


25 


386 


LA  RË  NAISSANCE 


déboires.  Ne  pouvant  guère  s’en  douter,  les  Acadiens  l  «prirent 
avec  leur  entrain  habituel  leur  dur  labeur  d’éternels  pionniers. 
Comme  toujours  en  leur  colonie  bientôt  florissante,  ils  eurent 
hâte  de  se  bâtir  une  église.  «  Aujourd’hui  que  le  nombre  des 
habitants  se  multiplie  par  la  bonté  du  terroir  qui  attire  les 
étrangers,  écrivent-ils  le  23  juillet  1792  à  l’évêque  de  Québec, 
et  qu’il  y  a  espérance  que  l’établissement  se  perpétuera,  la 
première  vue  et  le  premier  dessein  desdits  suppliants  est  de 
bâtir  en  bois  une  chapelle  convenable  et  décente  proportion- 
nérnent  aux  facultés  et  nombre  des  habitants.  »  Avec  le  con¬ 
cours  des  sauvages,  cette  église  fut  achevée  sur  la  rive  nord 
dès  1799  et  consacrée  sous  le  vocable  de  Saint  Basile  ;  ce  fut 
la  première  paroisse  du  Madawaska,  la  troisième  en  date 
du  Nouveau-Brunswick.  Le  gouverneur  de  Québec  avait  déjà 
désigné  parmi  les  habitants  deux  chefs  de  milice  et  le  gouver¬ 
neur  du  Nouveau  Brunswick,  un  chef  civil  ;  conséquence 
comique  :  un  beau  jour,  10  décembre  1792,  le  juge  de  paix 
Costin  arrêta  le  lieutenant  de  milice  J.  Cyr. 

Cette  dualité  de  pouvoirs  amena  un  conflit  autrement 
grave  :  le  premier  conflit  territorial  en  cette  lointaine  région 
frontière.  Les  deux  provinces  voisines  se  disputèrent,  naturelle¬ 
ment,  ces  riches  régions  forestières,  maintenant  que  les  Aca¬ 
diens  les  mettaient  en  valeur.  La  province  de  Québec  se  tar¬ 
guait  de  la  priorité  de  ses  droits,  de  la  fondation,  bien  qu’éphé¬ 
mère,  d’une  seigneurie  de  Madouesca  en  novembre  1683,  de 
la  création  de  postes  de  ravitaillement  aux  temps  de  l’occupa¬ 
tion  française,  alors  que  le  Saint-Jean  était  entre  le  Canada  et 
l’Acadie  la  seule  voie  praticable  en  hiver,  celle  que  suivirent 
Duvivier  en  1744,  Ramezay  en  1755.  Mais  le  Nouveau 
Brunswick  se  réclamait  de  la  lettre  écrite  des  traités,  tant 
français  qu’anglais,  qui  prétendaient  faire  de  la  ligne  de 
partage  des  eaux  la  limite  des  deux  provinces.  La  majorité 
des  habitants  (60  chefs  de  famille)  trancha  le  différend  en 
optant  pour  la  province  d’en  bas,  vers  laquelle  les  eaux  du 
Saint-Jean  entraînaient  ses  bois  de  flottage.  Les  Madawas- 
kayens  restèrent  donc  néo-brunswickois  (mars  1793). 

Ils  n’en  furent  pas  plus  heureux  :  car  le  Nouveau  Brunswick 
ne  s  occupa  pas  plus  d’eux  que  le  Canada.  Maintenant  qu’on 
s  était  débarrassé  de  ces  hôtes  gênants,  on  les  abandonnait  à 
leur  sort  en  leur  pays  perdu,  enfermés  dans  leurs  petites 


$ 


AU  MADAWASKA 


587 


montagnes,  sans  autres  voies  de  communication  que  les  rivières 
et  les  portages,  sans  autres  relations  avec  le  reste  du  monde 
que  celles  que  la  nécessité  imposait.  Or,  le  Saint-Laurent  était 
à  trente  lieues,  Fredericton  à  soixante  ;  et  tous  n’avaient  pas, 
pour  s’y  rendre,  de  «  voitures  d’eau  »,  c’est-à-dire  de  pirogues. 

La  plus  grave  conséquence  de  cet  isolement  fut  la  terrible 
disette  de  1797.  On  ne  ravitailla  guère  ceux  des  habitants  qui 
ne  purent  fuir  au  Canada  ou  dans  les  pays  d’en-bas.  Aussi  en 
mourut-il  beaucoup.  «  Les  gelées  de  la  saison  dernière,  écrit 
l’un  des  notables  au  gouverneur  du  Nouveau  Brunswick 
(1er  mai  1797),  ont  détruit  les  deux  tiers  de  la  récolte.  Les 
colons  sont  dans  la  détresse  absolue,  plus  de  30  familles 
n’ayant  pas  une  bouchée  de  nourriture  et  tellement  accablées 
de  misère  qu’elles  ne  sont  pas  même  capables  de  vaquer  à 
leurs  occupations  journalières...  Ces  familles  ont  été  jusqu’ici 
à  la  charge  de  voisins  charitables  ;  mais  ils  ont  donné  tout  ce 
qui  leur  reste...  Dieu  sait  ce  qu’elles  vont  devenir.  »  Une 
femme  héroïque  se  dévoua  en  cette  détresse,  Blanche  Thibo- 
deau,  arrière-petite-fille  du  notaire  René  Leblanc,  des  Mines  ; 
elle  est  encore  célèbre  sous  le  nom  de  tante  Blanche. 

Cette  famine  réduisit  d’autant  plus  la  population  que  cer¬ 
taines  familles  ne  revinrent  pas  ou  passèrent  soit  au  Golfe,  soit 
au  Canada  :  ainsi,  de  90  familles  en  1793,  le  nombre  en  1803 
tombe  à  81  soit  446  habitants.  Et  puis,  les  filles  à  marier  man¬ 
quaient  ;  il  fallait  aller  chercher  femme  dans  le  Kamouraska  ; 
en  trouvait-on  beaucoup  qui  voulussent  du  primitif  ermitage 
de  ces  hautes  terres  ?  Et  les  prêtres  aussi  manquaient  :  à  part 
le  Père  Sulpicien  Ciquart  qui  fut  curé  de  1794  à  1798,  il  n’y 
eut  jusqu’en  1804  pas  d’autres  prêtres  que  les  curés  du  Kamou¬ 
raska  (30  lieues)  qui  venaient  en  mission  deux  fois  par  an, 
en  juin  et  en  hiver.  Quand  passa  Mgr  Denaut,  il  eut  à  confir¬ 
mer,  sur  239  communiants,  186  personnes  dont  l’âge  allait 
de  12  à  75  ans. 

Le  pays  était  donc  extrêmement  arriéré,  sans  écoles,  sans 
moulins,  sans  scieries  ;  on  ne  cultivait  la  terre  qu’avec  des 
instruments  de  bois.  L’été  on  labourait  et  l’on  moissonnait  ; 
l’hiver,  on  abattait  les  arbres  et  on  les  équarrissait.  En  tous 
temps,  il  fallait  ajouter  à  la  table  le  produit  de  la  chasse  ;  car 
le  poisson  manquait. 


388 


LA  RENAISSANCE 


«  Les  maisons  sont  presque  toutes  faites  de  troncs  d’arbres 
et  d’une  construction  primitive,  dit  le  rapport  américain 
de  1831,  Une  seule  pièce,  quelquefois  deux,  rarement  plus.  La 
plupart  sont  recouvertes  de  planches  à  l’extérieur  ;  quelques- 
une  sont  peintes  ;  mais  elles  sont  bien  faites  et  chaudes...  Il  y  a 
peu  de  forgerons  et  de  charpentiers  dans  la  colonie.  Ils  se  pro¬ 
curent  leurs  outils  dans  les  provinces  anglaises.  Ils  tannent 
leurs  cuirs,  confectionnent  leurs  souliers  et  bottes  canadiennes, 
fabriquent  leurs  instruments  aratoires  qui  sont  rudimentaires. 
Les  femmes  préparent  la  laine  et  le  lin,  en  font  des  vêtements  et 
autres  articles  pour  l’usage  domestique  ;  elles  passent  leur  temps 
à  filer,  à  tisser,  à  faire  du  drap  et  à  confectionner  des  habits.  » 

En  dépit  de  toutes  ces  difficultés,  les  qualités  natives  n’en 
persistaient  pas  moins  :  endurance,  probité,  hospitalité, 
entr’aide.  «  Les  habitants  se  gouvernent  eux-mêmes,  suivant 
les  us  et  coutumes,  dit  le  rapport  américain.  Ils  ont  conservé 
jusqu’à  nos  jours  une  habitude  qu’ils  doivent  sans  doute  à 
leurs  ancêtres  :  celle  de  respecter  les  droits  de  possession. 
Quand  ils  ont  marqué  la  bordure  d’un  lot  de  terrain  en  tail¬ 
lant  quelques  arbres  et  en  abattant  quelques  autres,  la  pos¬ 
session  ainsi  marquée  est  considérée  comme  valide.  Les  déro¬ 
gations  à  cette  coutume  sont  très  rares  ».  Comme  toujours 
entre  Acadiens,  s’il  survenait  une  contestation,  le  prêtre,  fût-il 
de  passage,  assisté  de  deux  notables,  tranchait  sans  appel  le 
différend  ;  si  l’une  des  deux  parties  s’obstinait,  elle  devait 
céder  à  Pâques  ;  c’était  le  temps  des  raccord  ailles.  Donc  pas 
de  contrats  écrits  et  pour  cause  :  parole  d’Acadien,  parole  de 
roi.  On  se  prêtait  bœufs,  outils,  habits  même.  On  cultivait  la 
terre  de  la  veuve  et  de  l’orphelin  :  on  se  donnait  un  coup  de 
main  pour  installer  en  une  maison  neuve  un  jeune  ménage... 
«  Ils  vivaient  dans  une  mutuelle  fraternité,  écrit  l’Américain 
Keane  en  novembre  1831,  pratiquant  les  préceptes  de  la  morale 
et  de  la  religion,  n’obéissant  qu’aux  lois  de  l’honneur  et  du 
bon  sens.  »  Bref,  c’était  le  communisme  des  premiers  chrétiens  : 
il  en  résultait  le  bonheur  facile  des  peuples  simples  et  hon¬ 
nêtes.  «  Dans  la  colonie  du  Madawaska,  écrit  l’arpenteur 
Bouchette  en  1813,  j’ai  trouvé  un  petit  peuple  industrieux  et 
prospère  »  ;  «  inoffensif  et  charitable  »,  ajoute  le  rapport  amé¬ 
ricain.  «  Ils  forment  un  peuple  gai,  honnête,  pacifique  et  très 
hospitalier  »,  dit  de  même  l’Anglais  Peter  Fisher  qui  en  1824 
les  représenta  pour  le  comté  d’York.  En  1836,  l’Américain 


3 


AU  MADAWASKA 


389 


Jackson  ajoute  quelques  traits  intéressants  sur  ce  «  peuple 
tout  à  fait  à  part  »,  «  aussi  remarquable  par  la  simplicité  de  sa 
vie  que  par  la  probité  de  ses  mœurs...  ;  très  sociables  dans  leurs 
rapports  quotidiens,  ils  ne  se  rencontrent  jamais  sans  le  salut 
traditionnel...  ;  ils  ont  conservé  bien  des  traits  caractéristi¬ 
ques  du  paysan  français...  ;  très  peu  comprennent  ou  parlent 
l’anglais  ;  il  n’y  a  pas  d’hôtelleries  :  mais  il  est  toujours  facile 
d’être  reçu  dans  la  demeure  de  ces  paysans  avec  la  plus  franche 
hospitalité  ». 

Quand,  au  début  du  dix-neuvième  siècle,  les  Américains 
découvrirent,  à  des  centaines  de  milles  de  leurs  plus  lointains 
établissements,  l’existence  de  ce  petit  peuple  prospère  au 
milieu  d’un  riche  pays  forestier,  ils  poussèrent  les  hauts  cris 
contre  la  sournoise  rapacité  de  l’Angleterre,  contre  sa  danmable 
manie  de  frauduleux  empiètements,  tout  en  déplorant  leur 
propre  ignorance,  leur  propre  aveuglement. 

«  Tandis  que  les  Anglais  s’efïorçaient  d’introduire  dans  ce 
pays  leur  pouvoir  usurpateur  et  oppresseur,  dit  le  rapport 
américain  de  1835,  nous  sommes  restés  inactifs.  Par  leur  har¬ 
diesse,  par  leur  mépris  des  traités,  par  leurs  procédés  dénués  de 
scrupules,  ils  ont  gagné  du  terrain,  ils  nous  ont  aliéné  la  popula¬ 
tion,  et  nos  droits  manifestes,  nettement  définis,  souffrent  de 
l’attitude  paisible  et  passive  que  nous  avons  gardée...  Pendant 
tout  ce  temps,  les  Anglais,  au  mépris  de  tout  principe  honnête  et 
respectable,  n’ont  pas  cessé  d’étendre  leur  juridiction.  Si  l’on 
avait  écouté  nos  demandes,  il  y  a  longtemps  que  l’affaire  serait 
débarrassée  des  complications  que  l’intrigue  et  l’artifice  des 
Anglais  ont  introduites,  et  notre  État  serait  en  pleine  jouissance 
des  droits  que  lui  donna  le  traité  de  1783...  Le  Massachusetts 
ne  prévoyait  pas  la  ruse  des  Anglais  pour  s’emparer  de  cette 
contrée  et  satisfaire  leurs  ambitions.  » 

Ainsi  éclairés  et  indignés,  les  Américains  s’empressèrent  de 
revendiquer  la  plénitude  des  droits  que  leur  accordait  le  traité 
de  Versailles,  c’est-à-dire  l’immense  territoire  qui  s’étend 
jusqu’à  la  ligne  de  partage  des  eaux,  jusqu’à  moins  de  treize 
milles  du  Saint-Laurent.  Ce  n’était  pas  là  pour  l’Angleterre, 
seulement  la  perte  de  12.000  milles  carrés  dont  le  Madawaska 
constituait  les  deux  tiers  et  les  deux  meilleurs  ;  c’était  encore 
la  perte  des  communications  naturelles  par  le  Saint- Jean 
entre  le  Canada  et  la  Nouvelle  Écosse.  Grand  fut  l’émoi  dans 


390 


LA  RENAISSANCE 


ces  deux  colonies  et  dans  la  métropole  même.  Sous  une  autre 
forme  renaissait  la  vieille  querelle  des  limites  de  l’Acadie 
qui  avait  déjà  été  pour  les  Anglais  un  prétexte  de  guerre  :  de 
part  et  d’autre  on  employa,  pour  obtenir  gain  de  cause,  tous 
les  moyens,  même  les  moins  scrupuleux  ;  mais  cette  fois,  ne 
se  sentant  pas  la  plus  forte,  l’Angleterre  se  fit  plus  conciliante. 
Le  conflit  n’en  dura  pas  moins,  avec  des  alternatives  variées, 
jusqu’en  1842. 

D’abord  éclata  la  guerre  de  1812  qui,  pendant  trois  ans,  tint 
en  alarme  les  habitants  du  Madawaska  ;  ce  n’étaient,  tout  le 
long  de  cette  grande  voie  du  Saint-Jean,  que  passage  de 
troupes,  création  de  postes  militaires,  arrestation  de  courriers, 
agitation  d’émissaires.  Instruits  par  l’expérience,  les  paisibles 
Acadiens  entendaient  une  fois  de  plus  rester  neutres.  «  Dans 
deux  mois,  on  décidera  peut-être  que  nous  appartenons  aux 
Etats-Unis  :  quelle  nécessité  de  nous  exercer  pour  les  aller 
combattre  ?  »  «  Ils  refusèrent  donc  d’être  miliciens  britan¬ 
niques  »,  dit  Mgr  Plessis.  La  guerre  s’étant  terminée  sans  régler 
la  question  des  frontières,  chaque  adversaire  profita  de  la  paix 
pour  se  renforcer  de  son  côté  et  prendre  des  gages.  Du  côté 
anglais,  afin  d’enrôler  les  milices,  on  combla  les  notables  de 
titres  militaires  :  capitaine  Duperré,  capitaine  Cyr,  capitaine 
Thibodeau...  il  y  en  eut  quatre  ;  le  nombre  des  compagnies 
passa  de  deux  à  cinq  en  1824,  à  huit  en  1836.  Jamais  les 
pauvres  Acadiens  ne  s’étaient  vus  à  pareille  fête  :  leurs  ennemis 
de  la  veille  se  les  disputaient  ;  leurs  persécuteurs  d’hier  rivali¬ 
saient  de  zèle  à  leur  égard.  Quelle  comédie  de  l’égoïsme  sans 
pudeur  !...  On  se  hâte  de  coloniser  les  deux  rives  du  Saint- 
Jean  ;  d’où  un  afflux  de  population  anglo-saxonne.  Du  côté 
américain,  on  fait  avancer  pionniers  et  aventuriers  :  il  en  vint 
dans  la  vallée  supérieure  de  l’Aroostook,  il  en  passa  jusque 
sur  la  rive  gauche  du  Saint-Jean.  Pour  être  moins  nombreux, 
ils  n  en  étaient  que  plus  actifs  et  plus  entreprenants,  créaient 
scieries  et  moulins,  flagornaient  les  habitants.  En  1820,  ils 
poussèrent  1  audace  jusqu’à  recenser  eux-mêmes  la  popula¬ 
tion  du  Madawaska,  comptant  1.171  habitants  en  148  familles, 
dont  450  à  Chautauqua  et  350  à  Grande  Rivière  ;  la  popula¬ 
tion  avait  donc  doublé  en  douze  ans.  A  quoi  l’Angleterre 
répondit,  en  faisant  en  1824  son  propre  recensement  qui 
dénombra  plus  de  1.600  Madawaskayens  ;  d’où,  nouveau 


J 


AU  M  A  D  A  W A  S  K  A 


391 


recensement  américain  qui  affirme  le  nombre  de  2.500  ; 
mais  l’Américain  Jackson  va  plus  loin  encore  ;  il  proclame 
en  1836  le  chiffre  de  3.600,  dont  900  au  Petit  Sault.  On  voit 
avec  quelle  «  rapidité  étonnante  »,  sous  l’influence  de  cette 
émulation,  se  développait  la  colonie  naguère  stagnante.  En 
cette  ruée  de  colonisation,  on  ne  tenait  plus  compte  ni  de 
droits  ni  de  concessions  :  on  s’installait  partout,  on  déboisait 
partout  ;  Acadiens  et  Canadiens,  Anglais  et  Américains  se 
mêlaient  ;  mais  l’élément  français  prédominait  toujours  et  de 
beaucoup.  Ainsi,  en  1830  le  curé  Sirois  précise  :  2.612  habi¬ 
tants,  dont  1.395  catholiques  à  Saint-Basile  (209  feux), 
746  à  Chautauqua  (112  feux),  471  à  Grande  Rivière  (107  feux). 

Il  va  de  soi  que  depuis  longtemps  le  ministère  d’un  simple 
prêtre  de  passage  ne  suffisait  plus  à  une  telle  population. 
A  partir  de  1808,  il  y  eut  un  curé  résident  ;  il  y  en  eut  même 
trop  ;  car  ils  se  succédaient  tous  les  trois  ou  quatre  ans. 
Ce  ne  fut  qu’en  1837  que  le  Madawaska  eut  son  Père  Sigogne 
sous  le  nom  de  l’abbé  Langevin  (1837-1859)  :  à  défaut  d’une 
élévation  d’âme  et  d’un  zèle  apostolique  tout  à  fait  excep¬ 
tionnels,  l’abbé  Langevin,  bientôt  nommé  grand  vicaire,  fit, 
du  moins,  preuve  d’une  autorité  administrative  remarquable. 
En  1838,  il  fit  ériger  en  paroisse  indépendante,  sous  le  vocable 
de  Saint-Bruno,  la  Grande  Rivière  (125  familles)  et,  en  1843, 
sous  le  vocable  de  Sainte  Luce,  Chautauqua  (850  habitants). 
Les  Anglais,  auxquels  l’abbé  Langevin  était  tout  dévoué, 
encourageaient  au  Madawaska  cette  organisation  catholique 
qui  leur  était  favorable,  exactement  comme  ils  l’avaient  jadis 
découragée  en  Nouvelle  Écosse  quand  ils  l’estimaient  défavo¬ 
rable.  Partout  et  toujours  leur  attitude  à  l’égard  du  clergé 
catholique  fut  uniquement  dictée  par  l’intérêt. 

En  1820  reprit  avec  plus  d’ardeur  que  jamais  le  conflit 
anglo-américain  à  propos  du  Madawaska  dont  l’importance  ne 
faisait  que  croître.  Ce  fut  «  la  guerre  sans  larmes  »,  dit  l’abbé 
Albert,  à  qui  nous  empruntons  encore  ici  bien  des  détails. 
Pour  serrer  de  plus  près  la  question,  le  Maine  fut  détaché  du 
Massachusetts  en  1820,  et  l’on  nomma  pour  gouverneur 
Enoch  Lincoln  qui  ne  badinait  pas  avec  les  British.  De  même, 
du  côté  anglais,  en  1832,  le  comté  de  Carleton  fut  détaché  du 
comté  d’York.  A  la  tête  d’une  poignée  d’hommes  résolus  qui 
s’établirent  sur  les  confins  du  Madawaska,  le  soi-disant  «  génê- 


392 


LA  RENAISSANCE 


ral  »  John  Baker,  qui  n’était  qu’un  audacieux  aventurier,  se 
fit  le  comique  Washington  de  cette  nouvelle  guerre  de  l’Indé¬ 
pendance  :  vache  volée,  garde-champêtre  rossé  ;  banquet 
patriotique  ;  drapeau  hissé,  abaissé,  rehissé  ;  arrestation  et 
emprisonnement  du  «  général  »  vaudevillesque  ;  sévère  inter¬ 
vention  du  Maine  et  des  États-Unis.  Sur  ce,  décision  arbitrale 
de  Guillaume  de  Hollande  (1830)  rejetée  avec  empressement 
par  les  deux  partis.  Le  Maine  organise  démocratiquement 
toute  la  rive  sud  ;  on  convoque  les  électeurs  chez  un  brave 
Acadien  Pierre  Lizotte  qui  proteste  contre  pareille  intrusion  ; 
il  n’en  est  pas  moins,  à  son  corps  défendant,  élu  par  une 
majorité  américaine  député  du  Maine  ;  son  loyalisme  britan¬ 
nique  rejette  avec  horreur  pareille  indignité.  Survient  le  gou¬ 
verneur  du  Nouveau  Brunswick  qui  s’installe  dans  le  pres¬ 
bytère  de  Saint-Basile  et,  avec  le  concours  du  député  malgré 
lui,  procède  à  l’arrestation  des  agitateurs  américains.  Hauts 
cris  dans  tout  le  Maine  et  même  à  Washington.  L’Angleterre, 
inquiète,  gracie  les  coupables  déjà  condamnés.  Grande  mani¬ 
festation  à  Portland  :  «  A  nos  frères  du  Madawaska,  à  John 
Baker,  à  Madame  Baker,  à  Pierre  Lizotte,  à  tous  nos  poussins 
de  là-bas,  buvons  le  doux  vin  du  Maine  !  »  On  ne  se  contenta 
pas  de  boire,  on  fit  hâtivement  des  voies  militaires,  on  stimula 
la  colonisation  américaine  de  l’Aroostook  et  du  Saint- Jean  ; 
on  procéda  de  nouveau  au  recensement  du  Madawaska  ; 
arrestation  du  recenseur  ;  nouvelles  menaces  de  guerre  aggra¬ 
vées  par  la  présence  sur  les  lieux  contestés  des  miliciens 
anglais  et  des  miliciens  américains  :  échaufïourées,  captures  de 
prisonniers.  Le  gouverneur  Kent  du  Maine  lève  10.000  hom- 
mes  ,  le  gouverneur  Harvey  du  Nouveau  Brunswick  envoie 
des  troupes  renforcer  un  régiment  britannique.  On  s’arme  à 
Québec,  on  s’arme  à  Boston,  lorsque  soudain,  comme  par 
enchantement  1  entente  se  tait  :  l’Aroostook  aux  Américains  ; 
le  Saint -Jean  aux  Anglais.  Entente  bientôt  rompue  par  les 
troupes  américaines,  qui  sans  vergogne  occupent  presque  toute 
la  rive  sud  du  Saint-Jean. 

En  1842,  de  guerre  lasse,  l’Angleterre,  appréhendant  l’issue 
funeste  d’un  troisième  conflit  avec  les  États  Unis,  envoie  à 
Washington  son  plénipotentiaire,  Lord  Ashburton.  Le  peuple 
acadien  fit  les  frais  de  cette  nouvelle  entente.  De  part  et 
d  autre,  on  n  en  feignait  pas  moins  de  s’apitoyer  sur  son  mal- 


» 


AU  MADAWASKA 


393 


heureux  sort.  Que  n  y  avait-on  songé  plus  tôt  ?  Oublieux  de 
leurs  propres  méfaits,  les  Américains  reprochaient  aux  Anglais 
d’avoir  «  chassé  de  leurs  fermes  les  pauvres  Français  »  et  de  les 
avoir  forcés  de  se  réfugier  «  dans  les  forêts  »  pour  «  fuir  la 
tyrannie  britannique.  »  Oublieux  d’un  siècle  d’oppression,  le 
digne  Lord  ne  pouvait  se  résigner  à  la  séparation  ni  au  partage 
d’un  peuple  si  malheureux.  «  Il  sera  difficile  de  convaincre  le 
peuple  du  Maine  qui  connaît  l’histoire  des  Acadiens,  dit  avec 
ironie  le  diplomate  américain,  que  c’est  uniquement  par  une 
sympathie  vive  et  désintéressée  pour  ces  pauvres  Français 
que  le  gouvernement  de  la  Grande  Bretagne  est  si  désireux  de 
conserver  la  possession  de  la  rive  sud  du  Saint-Jean  ».  Sans 
consulter  les  intéressés,  les  deux  bons  apôtres,  dédaigneux  de 
la  libre  option  des  peuples,  s’en  décidèrent  pas  moins  le 
démembrement.  Avec  les  7.000  milles  carrés  de  la  rive  sud, 
l’Angleterre  livra  2.000  de  ses  sujets,  en  majorité  acadiens. 
«  La  capitulation  d’Ashburton  »  consomma  le  démembre¬ 
ment  de  cette  Pologne  américaine. 

Le  partage  du  malheureux  pays  fut  d’autant  plus  net  que 
le  large  cours  du  Saint-Jean  en  séparait  les  deux  moitiés. 
Pendant  tout  le  siècle  dernier  l’antagonisme  anglo-américain 
ne  permit  pas  d’autre  communication  que  par  bac  ou  bateau. 
Ce  n’est  que  de  nos  jours  que  la  grave  question  internationale 
d’un  pont  a  pu,  après  bien  des  lenteurs,  recevoir  une  solution 
définitive. 

Quand  les  2.000  Madawaskayens  du  Sud  furent  ainsi  sépa¬ 
rés  de  leurs  frères  du  Nord,  ils  ne  furent  pas  sans  inquiétude  ; 
ils  se  demandèrent  ce  qu’allaient  faire  d’eux  ces  descendants 
de  leurs  anciens  persécuteurs  qui  s’emparaient  brusquement 
de  leurs  territoires.  Il  faut  avouer  que,  guéris  de  leur  intolé¬ 
rance  passée,  purgés  du  virus  britannique,  les  fils  des  Puri¬ 
tains  firent  de  leur  mieux,  pour  se  concilier  leurs  nouveaux 
concitoyens,  ces  papistes  jadis  tant  abhorrés.  Ils  leur  envoyè- 
voyèrent  comme  «  missionnaire  civil  »  un  Irlandais  catholique, 
James  Madigan,  qui,  sachant  le  français,  leur  expliqua  en 
des  conférences  familières  les  beautés  du  «  civisme  américain  », 
de  la  constitution  des  États-Unis,  de  l’administration  canto¬ 
nale...  «  Pendant  les  premières  années,  qu’il  passa  au  Mada- 
waska,  dit  l’abbé  Th.  Albert,  il  cumula  toutes  les  charges, 


S94 


LA  RENAISSANCE 


étant  à  la  fois  maître  de  poste,  instituteur,  percepteur  des 
impôts,  magistrat  pour  toute  la  région...  A  mesure  que  les 
diverses  localités  pouvaient  se  charger  de  l’administration 
de  leurs  propres  affaires,  il  remettait  ses  fonctions  entre  les 
mains  des  nouveaux  citoyens.  Chaque  «  plantation  »  fut 
pourvue  d’une  ou  plusieurs  écoles,  d’un  bureau  de  poste  et 
de  magistrats  ».  Pareille  méthode  aussi  intelligente  que  bien¬ 
veillante  réussit  :  elle  rendit  facile  la  tâche  ingrate  qui  suivit, 
celle  des  commissaires  du  Maine  qui,  en  1844,  vinrent  déli¬ 
miter  les  concessions  et  octroyer  les  titres  de  propriété. 

«  Ce  travail,  disent-ils,  nous  a  été  facilité  par  la  bonne  volonté 
de  la  population  ;  ce  qui  nous  l’a  surtout  rendu  très  agréable, 
c’est  le  bien-être  et  la  satisfaction  qui  semblent  maintenant 
régner  dans  une  population  depuis  si  longtemps  négligée. 
Etant  donné  le  peu  d’avantages  dont  cette  colonie  a  joui  depuis 
sa  fondation,  nous  avons  été  surpris  d’y  trouver  un  peuple 
prospère,  loyal  et  relativement  heureux.  Sa  loyauté  antérieure 
envers  la  Couronne  britannique  semble  devoir  nous  garantir  sa 
fidélité  future  envers  les  lois  et  les  institutions  de  la  République. 
La  continuation  d’une  politique  libérale  et  généreuse,  surtout 
en  matière  d’instruction  publique,  nous  donne  le  ferme  espoir 
de  voir  avant  longtemps  cette  colonie  devenir  l’une  des  plus 
prospères  de  l’Etat.  » 

Divisé  en  trois  cantons  (plantations)  Van  Buren,  Mada- 
waska,  Fort  Kent,  le  pays  annexé  fut  rattaché  au  comté 
d’Aroostook  dont  le  chef-lieu  était  Houlton.  Dès  les  premières 
élections  en  1846,  un  député  acadien  fut  élu,  Joseph  Cyr,  qui, 
bravement,  en  son  costume  de  paysan,  se  présenta  à  la 
Chambre  d’Augusta  et,  quoique  ignorant  tout  de  la  langue 
anglaise,  défendit  de  son  mieux  les  intérêts  de  ses  électeurs. 
Des  35  députés  qui  lui  succédèrent  jusqu’en  1906,  une  ving¬ 
taine  portent  des  noms  français  :  Paul  Cyr,  Firmin  Cyr, 
Alexis  Cyr,  Rémi  Daigle,  Arthur  Daigle,  Lévêque,  Gagnon, 
Thibodeau,  Nadeau,  Sirois,  Dufour,  Michaud,  Violette, 
Ouellette,  J.  A.  Laliberté,  Théodule  Albert,  et  Patrick  Ther- 
riault,  de  Grand’  Isle.  Ce  dernier,  actuellement  sénateur  de 
l’État  du  Maine,  a,  par  une  riche  documentation,  amplement 
contribué  à  l’histoire  de  son  pays  natal. 

A  la  séparation  politique  s’ajouta  bientôt,  conséquence 
inévitable,  la  scission  ecclésiastique.  Dès  1831,  les  commis¬ 
saires  américains  avaient  écrit  :  «  L’établissement  de  Mada- 


3 


AU  MADAWASK A 


395 


waska  se  trouvant  dans  le  diocèse  de  Boston  qui  s’étend  à 
toute  la  Nouvelle  Angleterre,  nous  avons  compris  qu’il  a  tou¬ 
jours  été  considéré  comme  se  rattachant  audit  diocèse... 
L’évêque  actuel,  quand  il  prit  la  direction  du  diocèse  en  1826, 
reçut  de  l’évêque  de  Québec  et  accepta  la  proposition  d’échan¬ 
ger  leurs  facultés  dans  ce  territoire  qui  se  trouve  sur  les  limites 
de  leurs  diocèses  respectifs.  »  La  situation  ecclésiastique  n’était 
donc  pas  moins  confuse  que  la  situation  politique.  Dès  le 
lendemain  du  traité  Ashburton,  ceux  des  paroissiens  de  Saint- 
Basile  qui  habitaient  la  rive  sud  demandèrent  leur  rattache¬ 
ment  au  diocèse  de  Boston.  Ils  y  furent  encouragés  par  les 
évêques  de  ce  diocèse  qui,  en  1846  et  en  1848,  vinrent  fonder 
la  chapelle  du  Mont-Carmel  en  face  même  de  la  métropole  du 
Madawaska.  Mais  les  choses  restèrent  longtemps  en  suspens. 
Après  avoir  été  administré  par  le  premier  évêque  du  Nouveau 
Brunswick  qui  résidait  alors  à  Frédéricton,  le  Madawaska 
américain  passa  en  1860  sous  l’administration  du  premier 
évêque  de  Chatham,  tout  en  restant  sous  la  juridiction  de 
l’évêque  de  Saint-Jean.  Las  de  cette  situation  illogique,  les 
cMlioliques  de  cinq  paroisses  ou  missions  américaines  du  Maine 
septentrional  adressèrent  au  pape  le  2  novembre  1864  une 
pétition  signée  de  1.018  noms  pour  demander  d’être  inclus 
dans  le  nouveau  diocèse  de  Portland,  Maine  ;  ils  n’en  récla¬ 
maient  pas  moins  des  prêtres  de  leur  langue,  au  nombre  de 
quatre.  En  une  requête  signée  de  137  noms,  les  Madawas- 
kayens  anglais  eurent  beau  insister  «  malgré  les  lignes  poli¬ 
tiques  qui  nous  séparent  »  pour  l’union  des  2.000  familles 
acadiennes,  la  scission  s’accomplit  le  16  août  1870  ;  et,  deux 
mois  après,  l’évêque  de  Portland  faisait  son  entrée  solennelle 
au  Mont-Carmel.  Ce  fut  un  prêtre  flamand,  l’abbé  Sweron 
qui,  après  la  mort  de  l’abbé  Langevin  (1859),  exerça  dans  le 
Madawaska,  surtout  en  sa  portion  américaine,  la  plus  grande 
influence  :  missionnaire  spécial  de  son  évêque,  il  desservit 
simultanément  ou  successivement  de  1860  à  1908  douze 
paroisses  ou  missions,  y  bâtit  églises  ou  chapelles,  écoles  ou 
couvents,  y  prêcha  contre  l’intempérance  et  l’émigration 
comme  pour  le  dogme  et  pour  la  morale. 

Nous  avons  vu  qu’une  des  premières  préoccupations  du 
gouvernement  américain  avait  été  de  créer  des  écoles.  Il  fut 
singulièrement  aidé  en  cette  œuvre  d’éducation  par  le  clergé 


396 


LA  RENAISSANCE 


catholique  ;  à  côté  des  écoles  de  garçons,  celui-ci  ouvrit  des 
couvents  paroissiaux  pour  l’instruction  des  fdles  :  à  Van  Buren, 
les  Dames  du  Bon  Pasteur  (300  élèves)  ;  à  Wallagrass,  les 
Soeurs  franciscaines  ;  à  Sainte-Luee,  les  Sœurs  du  Saint- 
Rosaire  ;  à  Sainte- Agathe,  à  la  Grande  Isle,  à  Edmundston, 
les  Filles  de  la  Sagesse.  Si  l’on  songe  à  l’influence  des  mères 
sur  l’éducation  de  leurs  enfants,  on  peut  juger  combien  de 
pareilles  œuvres  ont  contribué  à  la  préservation  de  la  langue 
française.  Le  gouvernement  américain  avait  en  1871  créé  une 
école  normale  qui  fut  en  1886  fixée  à  Fort  Kent  ;  bien  que  son 
propre  directeur  fut  un  Acadien,  Vital  Cyr  (1867-1887), 
l’enseignement  du  français  y  était  trop  négligé  ;  les  Franco- 
Américains  du  Madawaska,  sur  l’initiative  de  la  Société  Saint- 
Joseph  et  avec  l’encouragement  de  l’évêque  de  Portland, 
confièrent  aux  Maristes,  en  1887,  la  fondation  d’un  collège 
classique  qui  enseignât  le  français  comme  l’anglais.  Le  collège 
bilingue  de  Sainte-Marie,  à  Van  Buren,  reçut  de  l’État  dès  1899 
le  droit  de  conférer  les  premiers  diplômes  universitaires.  Il 
comptait  en  1921  quatorze  professeurs  et  180  élèves.  Toutes  ces 
initiatives,  encouragées  par  un  gouvernement  tolérant,  ont 
permis  au  Madawaska  américain  de  prendre  une  notable 
avance  sur  le  Madawaska  anglais  ;  les  classes  dirigeantes  qui 
comptent,  outre  le  clergé,  outre  les  députés,  les  avocats  et  les 
médecins,  des  financiers  et  des  commerçants  de  langue  fran¬ 
çaise,  contribuent  au  progrès  tant  matériel  que  moral  de 
cette  petite  France  en  territoire  américain.  Les  institutions 
de  bienfaisance  catholique  y  reçoivent  également  les  encourage¬ 
ments  et  l’aide  de  l’État. 

Le  Madawaska  américain  n’en  a  pas  moins  traversé  des 
heures  critiques  :  de  1850  à  1860,  la  population  d’origine 
française  n’augmente  que  de  500  habitants  (de  3.000  à  3.500)  ; 
dans  la  décade  1870-1880,  que  de  1.871.  Il  n’y  eut  pas  crise 
de  natalité,  mais  crise  d’immigration  et  crise  d’émigration. 
D’une  part,  le  Madawaska  américain  reçut  peu  de  nouveaux 
colons  du  Canada  et  du  Nouveau  Brunswick  par  suite  de 
certains  impôts  prélevés  à  la  frontière  et  aussi  par  suite  de 
l’impôt  du  sang  qu’exigea  de  1860  à  1865  la  guerre  de  Séces¬ 
sion  ;  150  jeunes  Acadiens  durent  s’enrôler  et  certains  périrent. 
D’autre  part,  nombre  de  jeunes  colons  furent  attirés  par  de 
hauts  salaires  vers  les  usines  de  la  Nouvelle  Angleterre  ou 


J 


AU  MADAWASKA 


397 


par  de  chimériques  espoirs  de  succès  vers  les  immenses  terres 
de  l’Ouest  :  Montana,  Minnesota,  Colorado.  Cet  exode  fut 
aggravé  par  une  lourde  faute  de  l’État  du  Maine  ;  de  1865 
à  1870,  il  concéda  à  une  compagnie  de  chemin  de  fer,  un 
domaine  forestier  de  4.000.000  d’acres,  comprenant  les  trois 
quarts  du  Madawaska  américain  ;  il  en  résulta  non  seulement 
de  multiples  et  interminables  litiges  entre  la  compagnie  et 
d’anciens  colons  qui  avaient  commencé  le  défrichement  de 
ces  forêts,  mais  encore  le  départ  de  jeunes  colons,  qui  furent 
chercher  ailleurs  les  terres  que  leur  refusait  leur  pays  natal. 
Nous  espérons  qu’une  si  désastreuse  politique  ne  cache  pas 
quelque  parti-pris  de  déraciner  la  race  française  du  Mada¬ 
waska  et  que  les  Madawaskayens  comprennent  que  leur 
intérêt  national  est  de  rester  fidèlement  attachés  aux  plus 
solides  groupements  de  leur  race. 

Malheureusement,  là  comme  dans  le  reste  du  Maine  où  se 
dispersent  de  plus  en  plus  Acadiens  et  Canadiens,  le  clergé 
irlandais  et  surtout  certain  évêque  de  Portland,  qui  abusa  des 
prérogatives  du  Corporation  Sole,  s’acharnent  à  angliciser  ces 
populations  françaises,  même  en  des  paroisses  où  elles  consti¬ 
tuent  la  majorité  :  refus  de  donner  des  prêtres  de  langue  fran¬ 
çaise  ;  fermeture  d’écoles  paroissiales  françaises  ;  interdiction 
d’un  collège  français  à  Lewiston,  anglicisation  du  collège  de 
Van  Buren  ;  opposition  aux  sociétés  acadiennes  et  cana¬ 
diennes,  etc.  (Cf.  pp.  503-5,  522-3.) 

En  dépit  de  toutes  ces  entraves  à  son  développement,  le 
Madawaska  américain  en  1900  comptait  16.000  âmes.  Une 
lettre  du  Père  Mariste,  J.  M.  Thomas,  du  Collège  Sainte- 
Marie,  à  nous  écrite  le  27  mai  1921,  réduit  ce  nombre  à  12.000 
en  déclarant  difficile,  à  vrai  dire,  d’établir  des  chiffres  exacts  : 
car  «  les  familles  acadiennes  se  mélangent  de  plus  en  plus  dans 
le  pays.  »  Mais  le  Révérend  Père  veut  bien  nous  donner  les 
précisions  suivantes  :  «  Ils  sont  dispersés  le  long  de  la  Rivière 
Saint- Jean  ;  à  Van  Buren,  à  Grande-Isle  et  à  Saint-David, 
ils  constituent  la  grande  majorité  ;  à  Sainte-Luce,  à  Fort 
Kent,  à  Saint-Francis  sur  la  rivière  et  à  Sainte-Agathe,  à 
Wallagrass,  à  Eagle  Lake,  à  Daigle  et  à  Allagash  en  arrière, 
ils  sont  en  moyenne  la  moitié  ou  un  peu  moins.  Au  sud  de 
Van  Buren,  au  Sacré-Cœur,  à  Caribou,  à  Presqu’Isle,  à  Sheri- 
dan  et  à  Jackman,  ils  sont  moins  de  la  moitié.  »  D’octobre  1902 


LA  RENAISSANCE 


M8 

au  printemps  1906  parut  à  Van  Buren  le  Journal  du  Mada- 
waska  ;  en  juillet  lui  succéda  à  Lewiston  le  Courrier  du 
Maine. 

La  Madawaska  anglais  n’eut  pas  moins  de  vicissitudes  que 
son  frère  du  Sud.  Une  fois  séparé  de  lui,  il  subit  deux  autres 
démembrements.  Le  Bas  Canada  reprit  avec  le  Nouveau 
Brunswick  la  querelle  des  limites  anglo-françaises,  celui-ci 
réclamant  la  ligne  de  partage  des  eaux  (monts  Notre-Dame), 
celui-là  tout  le  reste  de  la  haute  vallée  du  Saint-Jean  et  une 
ligne  allant  du  Grand  Sault  à  la  Baie  des  Chaleurs.  La  contro¬ 
verse  dura  des  années,  donnant  lieu  à  deux  arbitrages.  En 
dépit  d’une  pétition  de  569  habitants  qui  optaient  pour  le 
Bas  Canada,  il  fut  décidé,  sous  le  ministère  Gladstone,  que  le 
Madawaska  se  rattacherait  au  Nouveau  Brunswick,  sauf 
l’ancienne  seigneurie  canadienne  du  Madouesca  :  c’était 
mettre  la  frontière  à  douze  mille  seulement  du  Saint-Jean, 
depuis  la  rivière  Madawaska  jusqu’à  la  rivière  saint- François. 
Ce  n’est  pas  tout  :  en  1873,  le  comté  de  Madawaska  fut  détaché 
du  comté  de  Victoria  ;  comme  celui-ci  a  gardé  des  milliers 
d’habitants  français,  le  Madawaska  anglais,  le  Madawaska 
proprement  dit,  n’est  plus  qu’un  tiers  ou  un  quart  du  Mada¬ 
waska  primitif.  Il  va  de  soi  qu’un  tel  morcellement  est  funeste 
aux  intérêts  nationaux  et  mêmes  particuliers  de  la  population 
française.  Ainsi  écartelé,  le  peuple  madawaskayen  n’a  pu 
prendre  tout  le  développement  dont  son  unité  était  capable. 

Dès  1846,  le  commissaire  du  Nouveau  Brunswick  signale  la 
négligence  britannique  à  l’égard  du  Madawaska  anglais  : 

«  La  paroisse  de  Madawaska,  écrit  Allen,  grande  comme  tout 
un  comté,  située  à  près  de  150  milles  de  son  chef-lieu  (Wood- 
stock),  ne  reçoit  pas  encore  pour  ses  routes  et  ses  écoles  les 
subventions  que  l’on  accorde  à  des  paroisses  qui  n’ont  pas  le 
quart  de  son  étendue.  Il  n’y  a  que  les  plus  anciens  colons  et 
quelques-uns  de  leurs  descendants  qui  possèdent  des  titres  de 
concession.  La  masse  du  peuple  n’a  aucun  droit  légal  aux  terres 
qu’elle  occupe  :  comme  le  gouvernement  provincial  refuse 
toute  concession  depuis  bien  des  années  à  cause  du  litige  des 
frontières,  la  plupart  des  habitants  ne  sont,  au  sens  anglais 
du  mot,  que  des  squatters  (colons  sans  titre  de  possession)  et 
ne  jouissent  donc  pas  du  droit  d’élire  des  représentants  à  la 
Chambre  des  Députés.  » 


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AU  madaWaska 


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C’est  ainsi  qu’au  milieu  du  dernier  siècle  les  Canadiens 
et  Acadiens  du  Madawaska  se  trouvaient,  par  le  fait  de  l’ad¬ 
ministration  anglaise,  à  tous  égards  maintenus  en  marge  de 
la  société  coloniale. 

Avant  1830,  «  la  voiture  d’eau  »  était  l’unique  moyen  de 
transport  ;  car  il  n’existait  que  des  ébauches  de  chemins,  des 
pistes  vers  le  portage  du  Canada  comme  sur  certains  points  de 
la  rivière  Saint- Jean.  La  province  de  Québec  avait  bien 
en  1831  ouvert  une  route  carossable  du  Saint-Laurent  au  lac 
Temiscouata.  Mais  ce  ne  fut  que  de  1838  à  1845,  sous  des 
menaces  de  guerre,  que  le  gouvernement  anglais  se  décida 
enfin  à  réaliser  le  vieux  projet  de  notre  intendant  Talon  :  une 
voie  stratégique  qui,  par  le  Saint-Jean,  rattachât  Québec  à  la 
Baie  Française  ;  par  la  force  des  choses,  les  Madawaskayens 
en  bénéficièrent.  Ce  ne  fut  également  qu’en  1878  que  la  pre¬ 
mière  ligne  de  chemin  de  fer,  suivant  la  même  voie,  traversa 
le  Madawaska  ;  les  habitants  en  furent  si  ravis  qu’ils  cédèrent 
gratuitement  le  terrain  nécessaire.  Ils  en  furent  étrangement 
récompensés  :  le  gouvernement  du  Nouveau  Brunswick  céda 
à  la  Compagnie  380.000  acres  de  forêts  pour  la  plupart  situés 
en  leur  territoire  ;  il  en  résulta  fatalement  que  les  jeunes  colons 
n’eurent  plus  de  terres  pour  leurs  défrichements  et  qu’en  1902 
50.000  acres  durent  être  rachetés.  C’était  la  même  faute  ou  le 
même  parti-pris  que  dans  le  Maine  avec  les  mêmes  consé¬ 
quences  désastreuses  pour  la  colonisation  et  pour  l’émigration 
du  comté  :  là  encore,  les  Madawaskayens  furent  les  victimes 
de  la  politique  anglo-saxonne. 

Le  développement  scolaire  du  Madawaska  anglais  fut  aussi 
bien  plus  lent  que  celui  du  Madawaska  américain.  Il  y  eut 
bien,  dès  l’origine,  des  maîtres  d’école  itinérants  qui,  tel 
Ichabod  Crâne,  allant  de  village  en  village,  y  recevaient  le 
vivre  et  le  couvert  avec  une  indemnité  de  trois  shillings  par 
famille  pour  le  terme  scolaire  ;  le  gouvernement  encouragea 
même  quelque  peu  cet  enseignement  précaire,  en  accordant 
à  tout  groupement  qui  tenait  une  école  pendant  six  mois  un 
terrain  de  150  à  200  acres.  Les  résultats  furent  singulièrement 
médiocres,  comme  le  constatèrent  en  1831  les  commissaires 
américains  :  <i  Un  singulier  personnage  remplit  les  fonctions 
de  maître  d’école  dans  la  maison  de  David  Cyr.  Il  est  rémunéré 
par  le  gouvernement  de  la  province  et  n’est  d’aucune  utilité, 


400 


LA  RENAISSANCE 


si  ce  n’est  pour  la  famille  Cyr.  »  L’influence  américaine  fut 
un  précieux  stimulant  :  en  1850,  on  comptait  vingt  écoles 
dans  tout  le  Madawaska.  La  création  du  Dominion,  qui 
en  1867  rattacha  au  Canada  les  Provinces  Martimes  d’abord 
récalcitrantes,  eut  une  répercussion  fâcheuse  sur  l’enseigne¬ 
ment  au  Madawaska  ;  en  1871,  le  gouvernement  du  Nouveau 
Brunswick  interdit  toute  instruction  religieuse  dans  les  écoles 
subventionnées  par  l’État  :  l’inévitable  conséquence  fut  que, 
ruinées,  plusieurs  écoles  congréganistes  durent  fermer,  entre 
autres,  celle  que  dès  1857  les  sœurs  de  Charité  avaient  fondée 
à  Saint-Basile.  La  loi  de  1874,  comme  nous  le  verrons,  a  heure- 
reusement  atténué  le  mal. 

Quant  à  l’enseignement  secondaire,  il  est  triste  de  constater 
qu’il  n’est  pas  encore  organisé  au  Madawaska  anglais.  Certains 
prêtres  zélés,  comme  l’abbé  Lagarde  dès  1817,  donnèrent  bien 
et  donnent  encore  une  certaine  culture  classique  à  certains 
petits  paroissiens  mieux  doués  ;  mais  de  collèges  point.  Pour 
combler  cette  lacune,  vers  1860,  l’évêque  de  Chatham, 
Mgr  Rogers,  confia  aux  Pères  de  Sainte-Croix,  dont  le  Père 
Lefebvre,  la  paroisse  de  Saint-Basile  et  quelques  autres  dans 
l’espoir  qu’ils  fonderaient  un  établissement  classique  ;  mais, 
après  quatre  ans  de  séjour,  ils  durent  renoncer  pour  aller 
fonder  dans  1  isthme  leur  fameux  collège  de  Memramcouck. 
Même  échec  des  jésuites  quelques  années  plus  tard.  Les  jeunes 
Madawaskayens,  qui  désirent  se  donner  une  meilleure  instruc¬ 
tion,  en  sont  réduits  à  se  rendre  dans  la  province  de  Québec, 
au  collège  de  Sainte-Anne  de  la  Pocatière,  fondé  en  1829. 
Le  curé  Langevin,  qui  y  repose,  a  généreusement  créé  des 
bourses  en  leur  faveur.  Les  deux  écoles  supérieures  d’Edmund- 
ston  et  du  lac  Baker  ne  peuvent  suppléer  pareille  lacune. 
Pourtant,  l’école  technique  semble  prospérer  sous  l’active 
direction  de  M.  Savoie  ;  elle  publie  même  une  revue  bilingue, 
le  Madawaskaien.  A  cet  égard,  les  filles  sont  mieux  pourvues  : 
elles  ont  à  leur  disposition,  outre  le  couvent  d’Edmunston, 
le  grand  couvent-académie  de  Saint-Basile,  dû  à  l’initiative 
de  la  Mère  Maillet,  fondatrice  de  l’Hôtel-Dieu  de  cette  ville. 

I  outes  ces  œuvres  n’en  sont  pas  moins  insuffisantes  pour 
l’instruction  ;  le  Madawaska  anglais  se  trouve  moins  bien 
doté  que  son  frère  du  Sud  ;  il  en  pâtit  et  doit  sûrement 
le  déplorer  et  travailler  à  y  porter  remède. 


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AU  MADAWASKA 


401 


A  défaut  de  bienfaits  appréciables,  le  Madawaska  anglais 
fut  comblé  de  visites  et  de  fêtes  plus  ou  moins  officielles,  dont 
le  but  ne  fut  pas  toujours  désintéressé.  Après  les  tournées 
pastorales  des  évêques  de  Québec.  Mgr  Denaut  (1803)  et 
Mgr  Plessis  (1812),  vinrent,  en  1838,  celle  de  Mgr  Mac  Donald, 
évêque  de  Charlottetown,  en  1834  celle  du  premier  évêque 
du  Nouveau  Brunswick,  et  en  1860  celle  du  premier  évêque 
de  Chatham,  Mgr  Rogers,  lesquelles  eurent  toutes  un  caractère 
éminemment  ecclésiastique.  Mais  en  1831,  le  gouverneur  du 
Nouveau  Brunswick,  Sir  John  Harvey,  vint  à  Saint-Basile 
s’installer  chez  le  grand  vicaire  Langevin  pour  maintenir, 
par  son  intermédiaire,  la  population  française  dans  l’allégeance 
anglaise  ;  on  était  alors  en  plein  conflit  anglo-américain  à 
propos  des  frontières.  «  Advienne  que  pourra,  écrivait  le  grand 
vicaire  en  1841  ;  nous  aimons  mieux  la  guerre  que  céder  un 
seul  pouce  de  notre  territoire  aux  Américains.  »  Aussi,  en  1843, 
<<  Grand  Jubilé  »  à  Saint-Basile  pour  célébrer,  en  présence  de 
l’évêque  de  Frédéricton  et  du  grand  vicaire  de  Québec,  en 
même  temps  que  le  cinquantenaire  de  la  paroisse,  le  maintien 
de  la  région  sous  l’autorité  britannique.  En  1856,  passage  du 
Gouverneur  du  Nouveau  Brunswick,  Sir  Edmund  Walker 
Head,  qui  donna  son  prénom  à  la  future  capitale  du  comté  : 
«  réception  au  presbytère,  présentation  d’adresses,  réjouis¬ 
sances  civiques.  »  En  1860,  visite  du  prince  de  Galles,  le -futur 
Édouard  VII,  qui,  avec  sa  bonhomie  habituelle,  se  mêla 
familièrement  à  tout  ce  petit  monde  de  paysans  accourus  à  sa 
rencontre  :  «  Monsieur,  vous  ferez  mes  respects  à  votre  mère, 
la  Reine  »,  lui  dit  honnêtement  le  délégué  Honoré  Bossé. 
En  1892,  centenaire  de  la  fondation  de  la  première  paroisse 
Madawaskayenne,  autant  dire  du  Madawaska  :  grande  solen¬ 
nité  religieuse  et  patriotique,  organisée  par  «  le  Langevin 
conciliateur  »,  Mgr  Dugal,  grand  vicaire  du  Madawaska,  et 
honorée  de  la  présence  de  l’évêque  de  Chatham  et  de  toutes 
les  notabilités  ecclésiastiques  et  militaires  de  la  région. 
En  1905,  visite  du  délégué  papal  Mgr  Sbaretti,  accompagné  du 
nouvel  évêque  de  Chatham  ;  affluence  de  toute  la  population 
catholique,  du  clergé,  des  députés.  En  octobre  1923  vient 
d’être  célébré  le  cinquantenaire  du  premier  hôpital  du  Mada¬ 
waska,  l’Hôtel-Dieu  de  Saint-Basile. 

Mais,  de  toutes  ces  fêtes,  la  plus  émouvante  peut-être  fut 


LAUVRIÈRE.  T.  II. 


26 


4Û2 


LA  RENAISSANCE 


celle  du  15  août  1889.  La  Socité  nationale  de  l’Assomption 
avait  choisi  pour  siège  de  sa  sixième  réunion  la  capitale  du 
plus  isolé  et  du  plus  ignoré  des  grands  groupes  acadiens  : 
Mgr  Dugal  fut  «  le  parrain  de  cette  convention  »  ;  le  député 
du  Madawaska,  M.  Cyprien  Martin,  en  fut  le  président  ;  le 
sénateur  Pascal  Poirier,  le  secrétaire.  Ce  ne  fut  pas  seulement 
un  événement  qui  rassembla  en  cette  Acadie  oubliée  plus  de 
200  Acadiens  venus  de  toutes  les  terres  d’exil,  même  de  Loui¬ 
siane  : 

«  Ce  fut  une  révélation  pour  les  provinces  maritimes  qui  con¬ 
naissaient  la  Madawaska  aussi  peu  que  la  Madawaska  connais¬ 
sait  ces  mêmes  provinces,  dit  l’abbé  Thomas  Albert...  Ces  deux 
frères  se  voyaient  pour  la  première  fois  depuis  plus  d’un  siècle. 
Ils  étaient  l’un  pour  l’autre  des  inconnus,  presque  des  étran¬ 
gers.  Ils  se  regardèrent  un  instant  :  dans  ce  moment  rapide 
passait  entre  eux  tout  un  siècle  de  transformations,  cinq  géné¬ 
rations  inconnues.  On  eût  dit  qu’une  ombre,  l’ombre  de  l’oubli, 
voilait  leurs  regards.  Ils  semblaient  chercher  dans  leurs  mémoires 
un  nom  jadis  bien  connu,  mais  emporté  par  la  tourmente  et 
perdu  dans  les  débris  du  passé.  Le  cœur  parla  le  premier  ;  il 
prononça  ce  nom  de  frères...  Ce  fut  tout  :  oh  oui  1  bien  frères 
encore  :  même  réserve  atavique,  même  absence  de  démonstra¬ 
tion  d’amitié,  même  embarras  à  lier  conversation,  même  gêne, 
même  hésitation  à  se  tendre  une  main  pourtant  brûlante.  Mais 
aussi,  même  étranglement  dans  la  voix,  mêmes  larmes  furtives 
chez  les  plus  vieux,  même  émotion  qu’on  voulait  dissimuler. 
Seules,  les  voix  claires  d’anciennes  pensionnaires  qui  se  retrou¬ 
vaient  carillonnaient  la  fête  ;  les  hommes  restaient  muets  ou 
parlaient  à  voix  basse...  L’intimité  se  fit  à  l’église...  L’église  est 
l’asile  des  grandes  émotions  comme  des  grandes  douleurs...  Le 
Père  Chiasson...  fit  les  présentations  historiques  et  sociales... 
Au  sortir  du  temple,  les  groupes  se  mêlèrent,  s’unirent  et  ne  se 
quittèrent  plus  jusqu’au  moment  du  départ...  Le  signal  du 
départ  fit  passer  un  frisson  de  regret  dans  la  foule  et  mit  fin  à 
un  grand  jour.  » 

Ainsi  le  Madawaska  a  repris  conscience,  non  seulement  de 
lui-même,  mais  encore  de  son  union  avec  toute  la  grande 
famille  acadienne  dispersée  sur  tout  le  continent  nord-améri¬ 
cain,  et  cette  conscience  se  fait  de  plus  en  plus  profonde,  de 
plus  en  plus  manifeste.  Elle  se  révèle  aux  élections  provinciales 
et  fédérales  :  jusqu’en  1874,  par  suite  de  son  union  avec  le 
comté  de  Victoria,  le  Madawaska  n’eut  à  Fredericton  que 
deux  représentants  d’origine  française.  Vital  Hébert  et  Lévite 


403 


A  U,  ,MAD  A  W  A  S  K  A 

Thériault  ;  mais,  à  partir  de  cette  scission,  le  Madawaska  a 
su  trouver  des  représentants  de  sa  race  :  Mat.  Nadeau,  Cyp. 
Martin,  Alph.  Bertrand,  Fred.  Laforest,  Marc  Gagnon,  Th. 
Clair,  Ch.  Cyr,  L.-A.  Dugal,  J. -H.  Pelletier.  Par  suite  d’une 
mauvaise  législation  électorale,  le  Madawaska  n’a  encore  que 
deux  représentants  au  Parlement  provincial  de  Fredericton, 
bien  que  sa  population  ait  doublé  depuis  vingt  ans.  Au  Parle¬ 
ment  d’Ottawa,  il  a  fait  succéder  au  demi-canadien  John 
Costigan  un  Pius  Michaud.  Lévite  Thériault  fut  en  1871 
ministre  du  Nouveau  Brunswick.  A  Edmundston  paraît, 
outre  le  Madawaskaien,  un  nouveau  journal,  le  Madawaska, 
que  dirige  M.  Alphonse  Chiasson.  Originaire  du  pays,  M.  l’abbé 
Thomas  Albert,  ancien  élève  du  Collège  de  la  Pocatière  et  de 
l’Université  de  Montréal,  s’est  fait  le  digne  historien  de  son 
pays  natal. 

Au  point  de  vue  démographique,  le  Madawaska  a  souffert 
des  mêmes  maux  que  le  Madawaska  américain  :  longues  incer¬ 
titudes  politiques,  émigration  vers  les  États-Unis,  manque  de 
terres  neuves,  incurie  gouvernementale.  Aussi,  de  1850  à  1860, 
la  population  ne  fit-elle  que  passer  de  3.426  âmes  à  5.000  ; 
mais  en  1900  elle  atteignait  le  chiffre  de  16.000.  En  1871  le 
comté  de  Victoria,  dans  lequel  était  encore  inclus  le  Mada¬ 
waska,  comptait  7.184  Acadiens  dont  1.839  à  Saint-Léonard, 
1.710  à  Madawaska,  1.587  à  Saint-Basile,  1.585  à  Saint-Fran¬ 
çois  et  385  à  Grand  Sault.  Le  recensement  de  1911,  qui  ne 
sépare  pas  encore  le  Victoria  du  Madawaska,  donne  18.480  ha¬ 
bitants  de  langue  française  sur  20.428  catholiques.  Les  prin¬ 
cipaux  groupements  sont  :  Drummond,  1.811  habitants 
français;  Saint-André,  1.543;  Sainte-Anne.  1.620;  Saint- 
Basile,  2.247;  Saint-François,  1.069;  Saint-Hilaire,  1.535; 
Saint-Jacques  (érigé  en  paroisse  depuis  1877),  1.334;  Saint- 
Léonard  (paroisse  depuis  1850),  1.845  ;  Edmundston,  1.463. 
De  nouveaux  groupements  ne  cessent  de  naître  et  de  croître, 
comme  Grande  Bivière  (1853),  Bicaville  (1872),  Grand  Buis- 
seau  (1860),  Patrieville  (1878),  Plourde  (1879),  Combes  Road 
(1879),  la  Crête  de  Commeau  (1879),  Michaud  (1880),  Baker 
Lake  (1881),  Clair,  la  Grande  Habitation.  A  Saint-Hilaire,  les 
Acadiens  ont  même  «  gallicisé  »  les  Américains  qui  vinrent 
s’y  établir  en  1820. 

Si  à  l’heure  actuelle  on  estime  à  20.000  la  population  fran- 


404 


LA  RENAISSANCE 


çaise  du  Madawaska  brunswickois  ;  à  18.000,  celle  du  Mada- 
waska  américain,  à  2.000  celle  du  Madawaska  québécois,  on 
constate  qu’en  dépit  de  son  morcellement  et  de  son  isolement 
l’ensemble  du  Madawaska,  avec  sa  population  de  40.000  habi¬ 
tants  de  langue  française,  constitue  en  son  vaste  territoire 
(9.000  milles  carrés)  l’un  des  plus  importants  groupements 
acadiens.  Le  Madawaska  est  le  lien  naturel  entre  les  Fran¬ 
çais  du  Québec  et  les  Français  du  Maine.  «  Même  langue,  même 
croyance,  même  loyauté  dans  les  deux  groupes,  dit  le  Père 
Thomas  Couët.  On  conserve  les  liens  de  parenté.  Quand  l’hiver 
ramène  «  le  pont  qui  prend  »,  il  n’y  a  plus  de  frontières  :  on 
se  visite  comme  des  voisins,  comme  des  proches  qui  n’ont  pas 
cessé  de  s’aimer.  On  ira  d’une  rive  à  l’autre  chercher  une 
épouse,  sans  se  mettre  en  peine  d’un  changement  d’allégeance  ; 
on  choisira  de  même,  à  sa  convenance,  parrain  ou  marraine 
pour  les  enfants.  »  L’un  de  ses  prêtres  les  plus  éminents, 
Mgr.  L.  N.  Dugal,  a  foi  en  ces  destinées  du  double  Madawaska 
fondées  sur  une  invisible  union  des  âmes  :  «  Quoique  abrité 
par  deux  drapeaux  différents,  le  Madawaska  est  resté  et  res¬ 
tera,  par  le  cœur  et  l’esprit,  par  la  langue  et  la  foi,  par  sa  fon¬ 
dation  spéciale  et  par  ses  traditions  propres,  un  pays  distinct 
et  unique  ;  le  Saint-Jean  et  les  lignes  internationales  ont  beau 
le  diviser  ;  ils  ne  le  désuniront  pas.  » 


Sources  et  autres  références. 

Recensements  officiels  du  Canada  de  1871  et  de  1911. 

Archives  de  Cherbourg.  —  Série  C.,  1919-1922. 

Arch.  Canada.  —  Rapport  1894  (doc.  angl.  rel.  à  Nouv.  Ecosse)  ;  se 

reporter  aux  dates  mentionnées. 

—  1895,  Nouv.  Brunsw.  (1784-1801),  pp.  67. 

—  Papiers  d’Etat  du  N.  Br. 

Thomas  Albert.  —  Histoire  du  Madawaska,  Québec,  1920. 

Archdeacon  W.  O.  Raymond.  —  The  first  Governor  of  New  Brunswick 
and  the  Acadians  of  the  River  Saint-John  (Société  royale  du  Canada. 
1915,  Sect.  II). 

W.  F.  Ganong.  —  A  Monograph  of  the  Place-nomenclature  of  New 
Brunswick  (Roy.  Soc.  of  Can.  1895,  New  Séries,  II,  p.  175). 

W.  F.  Canong.  —  A  Monograph.  of  the  historié  Sites  in  N.  B.  1899 
(Ibid.,  V,  sect.  2,  p.  213). 

W.  F.  Ganong.  —  A  Mon.  of  the  Evol.  of  Boundaries.  of  N.  Br.  (Ibid., 
1901,  sect.  II,  pp.  300-449). 

Desroziers  et  Fournet.  —  Race  fr.  en  Amer.,  op.  cit. 

Joseph  Bouchette.  —  The  British  Dominions  of  North  America 
vol.  II,  New  Brunscwik,  1832. 

Canada  and  its  Provinces.  Sect.  VII,  op.  cit. 

Cap  John  Knox.  —  Diary,  op.  cit. 


FAMILLE  ACADIENNE  DU  NOUVEAU  BRUxNSWICK 


! 


CHAPITRE  XXIX 


AU  NOUVEAU  BRUNSWICK 

La  Grande  Acadie  future. 


Côte  du  Golfe  Saint-Laurent 

I  'histoire  acadienne  de  l’autre  moitié  du  Nouveau- 
Brunswick,  de  la  région  du  Golfe,  n’a  encore  été  entre¬ 
ra  prise  par  aucun  écrivain  bien  que  les  vicissitudes,  pour 
être  plus  complexes,  n’en  soient  pas  moins  émouvantes.  En 
demandant  aux  curés  de  son  diocèse  de  faire  l’histoire  de  leurs 
paroisses,  Mgr  Le  Blanc,  de  Saint-Jean,  hâte  la  rédaction  de 
cette  histoire.  Nous  en  tenterons  ici  l’esquisse,  tout  en  sachant 
fort  bien  que  le  récit  définitif  n’en  peut  être  fait  qu’avec  les 
documents  accessibles  sur  les  lieux  mêmes  et  des  constatations 
faites  de  visu.  On  se  rappelle  que  les  premiers  établissements 
français  de  Chignitou,  de  Chipoudy  et  de  Peticoudiac  remon¬ 
taient  à  1672  et  n’avaient  cessé  de  prospérer  malgré  les  dépré¬ 
dations  de  Church  et  d’autres  corsaires  anglais.  Après  le  traité 
d’Utrecht,  la  riche  région  de  Beaubassin,  toujours  réputée 
«  terre  de  France  »,  s’était  peuplée  d’un  nombre  considérable 
de  réfugiés  acadiens  qui  fuyaient  les  persécutions  anglaises 
de  la  péninsule  :  cet  afflux  s’était  accru  surtout  à  partir  de  1752 
sous  l’influence  de  l’abbé  Le  Loutre  :  prévoyant  avec  justesse 
les  violences  britanniques,  il  attira  à  l’abri  du  fort  Beauséjour 
204  familles  émigrées,  soit  plus  d’un  millier  de  personnes. 
L’année  suivante,  un  rapport  officiel  estime  à  1.200  le  nombre 
des  nouveaux-venus,  sans  compter  les  1.600  anciens  occupants 
et  les  200  familles  de  Chipoudy,  de  Peticoudiac  et  de  Mem- 
ramcouck.  Alors  se  formèrent  les  groupements  d’Ouesak,  du 
Lac,  de  la  Coupe,  de  Gaspereau,  de  la  Prée  aux  Bourgs,  de  la 


406 


LA  RENAISSANCE 


Prée  aux  Richards,  de  la  Pointe  à  Buot  et  bien  d’autres.  On 
donna  à  tout  ce  petit  monde  très  dense  le  nom  d’Acadie 
Française  par  opposition  à  l’Acadie  Anglaise  de  la  péninsule. 

Après  la  prise  de  Beauséjour  survient  le  «  grand  dérange¬ 
ment  »  :  déportation  sans  résistance  à  Beaubassin,  résistance 
acharnée  à  Chipoudy.  Boishébert,  qui  a  reçu  l’ordre  de  tenir  le 
pays  et  même  de  secourir  Louisbourg,  harcèle  les  Anglais  à 
Cocagne,  à  la  Baie  Verte,  à  Pigiguid  et  jusque  dans  l’ Ile 
Royale.  Mais  Louisbourg  tombe.  Où  fuir  ?  Vers  Québec,  le 
long  de  la  côte  déserte,  à  des  centaines  de  lieues  à  travers  les 
forêts.  Nous  avons  cité  les  douloureuses  stations  de  ce  long 
calvaire  :  Cap  Pelé,  Bouctouche,  Richibouctou,  Baie  des 
Ouines,  Miramichi,  Beaubert,  Shippigan,  Miscou,  Népisiguit, 
Petit  Rochelle,  Restigouche,  etc.  Lentement  les  250  familles 
sans  défense,  dont  60  privées  de  leurs  chefs,  quittent  leurs 
foyers  menacés  ;  Monckton  et  ses  impitoyables  soudards 
chassent  les  dernières,  on  se  presse,  on  se  nourrit  de  la  viande 
des  troupeaux  qu’on  pousse  devant  soi  ;  elle  manque  bientôt, 
comme  manquent  les  autres  provisions  emportées,  comme 
manquent  les  rares  vivres  du  roi  chichement  envoyés,  comme 
manquent  enfin  le  pain,  le  sel  ;  on  mange  du  cuir,  des  peaux, 
pire  encore.  La  détresse  s’accroît  de  toute  la  misère  d’autres 
fugitifs,  les  échappés  de  l’Ile  Saint-Jean.  U  y  a  bientôt  à 
Beaubert  sur  le  Miramichi  3.500  meurt-de-faim,  tant  femmes 
qu’hommes,  tant  vieillards  qu’enfants.  La  famine  les  disperse 
de  tous  côtés  dans  les  bois,  dans  les  baies,  dans  les  rochers,  au 
bord  des  rivières  où  ils  vivent  de  pêche  et  de  chasse  comme  les 
sauvages  et  avec  les  sauvages.  780  survécurent  épars  dans  la 
Baie  des  Chaleurs.  Après  la  chûte  de  Louisbourg,  le  général 
Wolfe,  dépêché  dès  le  29  août  1758  par  Amherst  et  Boscawen 
avec  force  troupes  et  navires,  les  harcèle  impitoyablement  de 
Miramichi  à  F  Ile  de  Bonaventure,  détruisant  leurs  maisons, 
leurs  barques,  leurs  vivres,  ne  faisant  qu’une  centaine  de  pri¬ 
sonniers,  mais  condamnant  les  autres,  vieillards,  femmes  et 
enfants,  dépourvus  de  tout,  à  la  faim,  au  froid,  à  la  mort. 
Ceux  de  Beaubert  détruit  et  de  bien  ailleurs  s’enfuient  à  Petit 
Rochelle  et  s’y  fortifient.  Québec  tombe  à  son  tour  ;  plus 
d’espoir  dans  la  fuite  ! 

Une  escadre  anglaise  commandée  par  le  commodore  Byron 
yient  démolir  dans  la  Baie  des  Chaleurs,  en  même  temps  que 


S 


AU  NOUVEAU  BRUNSWICK 


407 


la  dernière  escadre  française,  leur  frêle  établissement  de 
Shippigan  et  leur  dernier  refuge  de  Petit  Rochelle.  De  ces 
pauvres  êtres  faméliques,  des  centaines  se  rendent  «  comme 
neutres  »  sur  la  promesse  de  recouvrer  leurs  biens  :  on  les 
expédie,  pour  la  plupart  à  pied,  comme  prisonniers  dans  les 
geôles  d’Halifax.  En  1761,  il  en  reste  encore,  au  dire  de  Bel- 
cher,  1.300,  voire  1.540,  éparpillés  du  Miramichi  au  Risti- 
gouche  ;  plusieurs  centaines  à  Népisiguit.  Qu’en  faire  ?  les 
déporter,  dit  Belcher  ;  les  exploiter,  dit  Amherst.  En  octobre, 
780  déclarés  pirates  dangereux  se  rendent  comme  des  mou¬ 
tons  à  50  soudards  anglais  ;  les  autres  meurent,  comme  des 
mouches,  de  faim,  de  froid,  de  maladies  :  une  pétition  aca¬ 
dienne  de  1764  ne  parle  plus  que  d’une  cinquantaine  de  familles 
à  File  Saint-Jean  et  le  long  de  la  côte.  Cette  mortalité  ne  suffi¬ 
sait  pas  encore  aux  Anglais,  puisque  Wilmot  voulait  les 
expédier  tous  sous  le  ciel  meurtrier  des  tropiques.  Il  en  partit 
plus  ou  moins  clandestinement,  les  uns  pour  Saint-Domingue 
et  la  Louisiane,  les  autres  pour  Saint-Pierre  et  Miquelon.  Un 
rapport  anglais  de  1771  ne  compte  plus  à  Memramcouck 
que  87  Acadiens  en  23  familles,  à  Peticoudiac  que  51  en  14, 
à  Fort  Cumberland  que  70  en  16. 

Il  est  vrai  que  leur  nombre  se  trouve  peu  à  peu  accrû  par 
l’arrivée  d’évacués  de  Saint-Pierre  et  Miquelon,  qui  s’établis¬ 
sent  surtout  au  sud  du  Miramichi  et  par  celle  des  fugitifs  de 
Québec  qui  s’établissent  surtout  au  nord.  Ainsi  Shédiac,  fondé 
en  1750,  surpeuplé  en  1755,  détruit  en  1759,  fut  reconstitué 
en  1767  par  27  familles  de  Miquelon,  qui  peu  à  peu  acquirent 
des  terres  jusqu’à  Cocagne  et  à  Grandigue  ;  mais  en  1785 
des  Anglais  vinrent  entraver  leur  essor.  Des  Miquelonais  arrivè¬ 
rent  encore  en  1767-8  à  Fox  Creek  et  en  1790  à  Richibouctou 
Village.  Des  Jersiais  protestants,  les  Robin,  qui  avaient  acquis 
un  vaste  domaine  à  Miramichi,  contribuèrent  beaucoup  pour 
leur  profit  personnel  au  repeuplement  du  Golfe  Saint-Laurent  : 
dès  février  1763,  l’un  d’eux  est  signalé  à  Cherbourg  comme 
débauchant  les  familles  acadiennes,  auxquelles  il  promet 
toutes  sortes  d’avantages  matériels  et,  au  point  de  vue  spiri¬ 
tuel,  des  prêtres  irlandais.  En  Nouvelle  Écosse  et  au  Massa¬ 
chusetts,  dès  1763,  mêmes  manœuvres  de  Jacques  Robin  que 
décourage  à  cette  époque  le  gouverneur  Wilmot  ;  en  juin, 
l’abbé  Manach  favorise  ce  racolage  d’Acadiens  pour  Mira- 


408 


LA  RE  NA  IS  S  ANCE 


michi  ;  en  mars  1772,  nouvelles  tentatives  en  France  de  Phi¬ 
lippe  Robin  que  signale  notre  ministre  de  la  Marine.  Mais, 
en  1774,  Charles  Robin  est  officiellement  encouragé  par  le 
gouverneur  du  Canada  à  établir  des  Acadiens  sur  la  rive  cana¬ 
dienne  de  la  Baie  des  Chaleurs  :  dès  1763,  Philippe  en  avait 
déjà  amené  à  Paspebiac  ;  Charles  en  amène  81  autres  ;  «  ces 
Acadiens,  écrit  Cramahé,  le  13  mai,  et  tous  ceux  qui  voudront 
par  la  suite  pourront  s’établir  à  la  Baie  des  Chaleurs  ou  dans 
toute  autre  partie  de  la  province,  à  condition  que,  dès  l’âge 
de  seize  ans,  ils  prêtent  le  serment  d’allégeance  ».  Ces  trans¬ 
fuges  et  leurs  descendants  n’ont  depuis  lors  cessé  d’être  exploi¬ 
tés  comme  pêcheurs  de  morue  par  la  fameuse  maison  Robin 
and  C°  qui,  en  dépit  de  divers  avatars,  subsiste  encore  sous  le 
nom  de  Robin,  Collas  and  C°  ;  bien  que  son  siège  social  soit  à 
Saint-Hélier  et  son  centre  canadien  à  Paspébiac  (Baie  des 
Chaleurs),  elle  possédait  en  1895  environ  35  établissements 
de  pêche  tant  sur  la  côte  sud  que  sur  la  côte  nord  du  Golfe 
Saint-Laurent.  Depuis  1838,  une  autre  compagnie  jersiaise, 
Le  Bouthilier  Brothers  and  C°,  lui  fait  concurrence  en  usant 
des  mêmes  procédés  d’exploitation.  Depuis  1830,  la  Fruing 
Company  de  Jersey,  établie  à  la  Pointe  Alexandre  et  à  Lamec 
(fondé  en  1800),  exploite  de  même  la  population,  presque  entiè¬ 
rement  française,  de  l’île  de  Shippigan.  Dès  juin  1770,  de 
vastes  concessions  de  10.000  à  30.000  arpents  avaient  été 
demandées  par  les  Anglais  en  vue  de  la  pêche  tout  le  long 
de  ces  côtes  qu’on  disait  être  les  plus  poisonneuses  de  toute 
l’Amérique  ;  en  1775,  deux  marchands  anglais  avaient  organisé 
à  Ristigouche  la  pêche  du  saumon.  Nous  retrouverons  cette 
même  exploitation  en  Gaspésie. 

Les  Acadiens  laboureurs  ne  furent  pas  moins  exploités  que 
leurs  frères  pêcheurs.  Les  réfugiés  de  Moncton,  venus  dès  1765, 
n  obtinrent  gain  de  cause  qu  en  1780  ;  ceux  de  Memramcouck 
qui,  depuis  1/67,  cultivaient  en  paix  des  concessions  apparem¬ 
ment  régulières  apprirent  un  beau  matin,  près  de  quarante  ans 
plus  tard,  en  1805,  que  leurs  terres  appartenaient  —  légale¬ 
ment,  osait-on  prétendre  —  à  un  huguenot  de  Bâle,  l’ingénieur 
Wallet-Desbarres,  qui,  comme  Mascarène,  était  passé  au  ser¬ 
vice  de  1  Angleterre  ;  les  malheureux  possesseurs,  menacés 
d’expulsion,  ne  purent  provisoirement  rester  qu’à  titre  de 
fermiers  ;  1  interminable  procès  qu’on  leur  intenta  dura  jus- 


! 


AU  NOUVEAU  BRUNSWICK 


409 


qu’en  1842  pour  les  contraindre  finalement,  eux  ou  leurs 
enfants,  à  racheter  les  terres  par  eux  aménagées.  Cette  infamie 
n’empêcha  pas  le  spoliateur  d’être  promu  gouverneur  du  Cap 
Breton.  A  Menoudy,  le  procédé  fut  plus  expéditif  :  en  1800, 
on  les  chassa  de  leurs  terres  et  ils  passèrent  les  uns  à  Shemo- 
gue,  les  autres  au  Cap  Pelé.  De  1772  à  1774,  une  quarantaine 
de  familles  écossaises  s’étaient  établies  dans  l’isthme  à  Cum¬ 
berland,  à  Sackville  (Prée  des  Bourgs)  et  à  Dorchester  ;  d’au¬ 
tres  à  Miramichi  et  à  Restigouche.  A  Miramichi  encore, 
en  1775,  vinrent  une  trentaine  de  familles  écossaises,  pas  trop 
misérables  dans  l’Ile  Saint-Jean. 

Peu  à  peu,  toutefois,  les  misérables  groupes  d’Acadiens.  qui 
avaient  passé  des  années  tapis,  avec  femmes  et  enfants,  dans 
les  recoins  de  l’immense  littoral  désert,  sortirent  de  leurs 
cachettes,  s’assemblèrent  et  se  fixèrent  dans  les  régions  les 
moins  inhospitalières  sur  des  terres  incultes  encore  acces¬ 
sibles.  Ainsi,  vers  1783,  se  reconstituait  Népisiguit  (depuis 
Bathurst)  sur  l’ancien  domaine  du  vieux  Nicolas  Denys  et 
en  1797  des  gens  de  Népisiguit  repeuplèrent  Petit  Rocher. 
A  Charnizay,  sur  les  ruines  d’un  vieux  fort  d’Aulnay,  25  Aca¬ 
diens  reçurent  des  concessions  en  1780.  A  la  Baie  des  Ouines 
(ou  du  Vin)  qu’avait  colonisée  Denys  de  Fronsac,  mais 
qu’en  1758  les  Anglais  avaient  saccagée,  vinrent  camper 
en  1761  onze  familles  qui,  avec  leurs  nombreux  enfants  ne 
sortirent  guère  de  la  misère  que  vers  1800  ;  elles  essaiment 
maintenant  à  Etcuminac  en  Gaspésie.  Bouctouche,  Kt.,  qui 
n’avait  été  en  1760  qu’un  refuge  temporaire,  redevint  en  1786 
une  colonie  permanente,  grâce  au  labeur  de  cinq  familles 
échappées  de  Memramcouck.  En  1781,  Othon  Robichaud 
organise  à  Néguac  des  Acadiens  venus  dès  1761.  En  1784,  des 
coureurs  des  bois,  les  frères  Hébert  dit  Le  Breton  et  un 
Bastarache,  guidèrent  vers  Tracadie  quelques  familles  aca¬ 
diennes  de  Memramcouck  et  autres  lieux.  Des  Français, 
échoués  à  Caraquet  en  1760,  formèrent  le  premier  noyau  d’un 
important  groupement  de  pêcheurs  acadiens  et  canadiens  ; 
en  1784,  trente-deux  familles  y  reçurent  des  concessions. 
Quelques-uns  allèrent  en  1810  fonder  Grand’Anse  ;  d’autres, 
en  1816,  Pokesoudie.  Pokemouche  (Gloucester),  fondé  en  1797 
par  un  Isidore  Robichaud  venu  de  Bonaventure,  est  devenu  un 
important  centre  d’expansion  qui  en  1830  donna  naissance  à  la 


410 


LA  RENAISSANCE 


Pointe  Verte.  La  Pointe  du  Chêne  fut  peuplée  en  1800  par 
cinq  familles  venues  de  Cambridge,  Massachusetts. 

Chose  curieuse  qui  montre  bien  les  invraisemblables  mésa¬ 
ventures  des  malheureux  Acadiens  :  la  côte  ouest  du  Nouveau 
Brunswick  fut  colonisée  vers  1787  par  nombre  de  familles 
revenues  de  la  vallée  du  Saint-Jean.  Bien  que  parfois  pourvues 
de  concessions,  elles  préférèrent  fuir  le  voisinage  des  loyalistes 
qui,  accourus  en  nombre,  les  expropriaient,  les  exploitaient 
et  les  molestaient.  Ainsi  vinrent  à  Caraquet  Jean  Baptiste 
Alexandre,  François  et  Antoine  Gaudin,  avec  Joseph  Thé- 
riault  et  Pierre  Pinat  ;  à  Bathurst,  J. -B.  Daigle,  Baptiste 
Vienneau,  Joseph  et  Louis  Lejeune,  Joseph  Roy  ;  à  Tracadie, 
M.  Gautherot  ;  à  la  Baie  des  Ouines,  Jean  et  Joseph  Hébert, 
Pierre  Mazerolle,  Etienne  Quessy,  Alexis  Thibodeau,  Jean 
Desnoyers,  Armand  et  Joseph  Martin,  Joseph  Doucet  ;  à 
Memramcouck,  Auguste  Leblanc,  Armand  Landry,  Pierre 
François,  Joseph  et  Amand  Cormier  ;  à  Cocagne  et  à  Bouc- 
touche,  Jacques  Cormier,  Bernard  Roy,  François  Hébert.  Il 
y  eut  en  ces  régions  des  odyssées  plus  étranges  encore.  Ainsi, 
l’Aldouane,  du  Kent,  fut  fondée  en  1790  par  une  quinzaine  de 
familles  dont  les  pires  vicissitudes  n’avaient  pas  encore  épuisé 
l’énergie  :  ballottées  de  Nouvelle-Écosse  en  Angleterre  (1755- 
1756),  d’Angleterre  à  Saint-Malo  (1763),  de  Saint-Malo  à 
Bonaventure  (1774),  de  Bonaventure  à  Aldouane  (1790). 

La  même  année  se  constituèrent  définitivement  les  groupes 
acadiens  de  Richibouctou,  en  1793  de  Pokemouche  ;  en  1800 
de  Shippagan,  de  Miscou,  du  Barachois,  de  Shemogue  ;  en  1805 
de  Shédiac  et  de  Saint-Louis  de  Kent,  en  1813  du  Cap  Pelé  et 
de  Colebrooke  (Restigouche),  de  1820  à  1830  le  Village  de 
Cormier  (Westmorland).  Miscou,  repeuplé  en  1773  par  des 
réfugiés  de  File  Saint-Jean  et  en  1825  par  les  gens  de  la  Grande 
Plaine,  n’obtint  de  concessions  régulières  qu’en  1879.  De  Mis¬ 
cou  fondé  en  1623  par  Raymond  de  la  Raide,  colonisé  en  1652 
par  Nicolas  Denys,  puis  évangélisé  par  une  mission  de  Jésuites, 
son  historien  Dionne  a  justement  dit  :  «  Miscou,  hommes  de 
mer,  hommes  de  Dieu.  »  (Canada  français,  II,  433-514). 
En  1790,  le  Père  Jones  estimait  à  140  le  nombre  des  familles 
acadiennes  voisines  du  Fort  Cumberland  et  à  200  ou  300  celui 
des  familles  de  Miramichi  à  la  Baie  des  Chaleurs.  En  1811  on 
comptait  près  de  1.000  Acadiens  de  Restigouche  à  Tracadie. 


3 


AU  NOUVEAU  BRUNSWICK 


411 


D’une  manière  générale,  à  part  quelques  groupements 
anglais  et  surtout  écossais,  les  Acadiens,  qu’ils  vinssent  de 
Saint-Pierre  et  Miquelon  ou  de  l’île  Saint-Jean,  de  Québec  ou 
de  la  Nouvelle  Écosse,  s’établirent  tout  le  long  du  Golfe 
Saint-Laurent,  alors  que  les  loyalistes  américains  s’emparèrent 
plutôt  des  meilleures  terres  de  la  Nouvelle  Écosse,  surtout  à 
Port  Royal  et  dans  le  bassin  des  Mines,  et  aussi  de  la  vallée 
inférieure  du  Saint-Jean.  Mais  le  noyau  le  plus  dense  de  tous 
ces  groupements  plus  ou  moins  diffus  d’ Acadiens  fut  toujours 
dans  l’isthme  de  Shédiac  :  sa  population  au  début  du  siècle 
s’élevait  à  3.000  âmes,  dont  1.162  en  1803  à  Memramcouck, 
Menoudv  et  Peticoudiac,  Belliveau  (fondé  en  1768  par  Pierre 
Belliveau),  Le  Barachois  (1800),  Bonum  Gould,  le  Cap  Pelé 
(1813),  Dorchester  Road  (1803),  Fox  Creek,  Moncton  même  en 
sont  des  expansions. 

Longtemps  ces  malheureuses  populations  furent  livrées  à 
elles-mêmes.  Vers  1766  parut  dans  la  Baie  des  Chaleurs  le 
Père  Bonaventure  qui  donna  son  nom  à  une  paroisse  bien 
connue  ;  en  1771  vint  à  Tracadièche  le  P.  Jean-Baptiste  de  La 
Brosse  qui  y  trouva  «  un  peuple  docile  et  zélé  ».  Enfin,  en  1768 
et  en  1772,  l’abbé  Bailly  visita  une  partie  de  la  côte.  L’abbé 
Bourg  y  vint  quelques  années  plus  tard.  Puis,  l’abbé  Le  Roux, 
premier  curé  résident  de  Memramcouck,  bâtit  une  église  pour 
ses  160  familles  (soit  600  communiants,  en  1785)  et,  pendant 
ses  vingt  ans  de  résidence,  organisa  des  missions  à  Peticoudiac, 
à  Shédiac,  et  à  Cocagne.  Alors,  de  1794  à  1795,  vinrent  d’An¬ 
gleterre  pendant  la  Révolution  française  quatre  prêtres  fran¬ 
çais  :  MM.  Desjardins,  Levaivre,  Orfroy  et  Castanet,  qui  des¬ 
servirent  tous  ces  parages  dont  la  population  ne  faisait  que 
croître.  En  1796,  l’abbé  Desjardins  renseignait  ainsi  son  évêque 
sur  la  population  de  toute  cette  côte  du  Nouveau  Brunswick  : 
du  fond  de  la  Baie  Française  à  Memramcouck,  100  familles  ; 
de  là  à  Gédaïk,  15  ;  de  là,  à  Cocagne,  14  ;  de  là  à  Bouctou- 
che,  11  ;  de  là  à  Richibouctou,  33  ;  de  là  à  la  Baie  des  Ouines,  1 1  ; 
de  là  â  Miramichi,  ?  ;  de  là  à  Nigawek,  10  ;  de  là  à  Tracadie,  23  ; 
de  là  à  Chippagan,  5  ;  de  là  à  Miscou,  3  ;  de  là  à  Caraquet,  6  ; 
soit  plus  de  232  familles,  ou  plus  de  1.165  habitants  singulière¬ 
ment  dispersés.  Un  autre  prêtre  résident,  l’abbé  Ciquard, 
venu  du  Madawaska,  desservit  de  1803  à  1813  l’immense 


412 


LA  RENAISSANCE 


cure  de  Memramcouck.  C’est  pendant  l’été  de  cette  dernière 
année  que  l’évêque  de  Québec  visita  en  une  très  longue  tour¬ 
née  pastorale  tous  les  groupes  acadiens  de  cette  côte,  en  même 
temps  que  ceux  des  îles  du  Golfe. 

Là  comme  partout,  l’état  social  des  Acadiens  changea  peu 
à  peu.  N’ayant  que  leurs  bras  pour  les  faire  vivre,  ils  deman¬ 
dèrent  à  la  mer  l’aliment  qu’elle  leur  offrait  en  abondance  : 
le  poisson  ;  mais  bientôt,  de  pêcheurs  par  nécessité,  ils  devin¬ 
rent  pêcheurs  par  état.  C’est  alors  que  les  anciens  persécuteurs, 
n’ayant  plus  rien  à  leur  prendre,  ni  terres  ni  troupeaux,  leur 
prirent  tout  le  fruit  de  leur  périlleux  labeur  de  marins  :  la 
rapacité  anglaise  a,  en  effet,  exploité  jusqu’à  l’usure  l’activité 
des  pêcheurs  acadiens. 

«  A  l’aide  de  puissants  capitaux,  disent  Desrosiers  et  Fournet, 
des  industriels  étrangers  ont  monopolisé  les  profits  des  pêche¬ 
ries  acadiennes.  »  «  L’Acadien  n’avait  que  des  instruments  de 
pêche  des  plus  primitifs,  dit  le  Père  Thomas  Couët,  (Liberté 
de  Winnipeg,  3  août  1920),  ils  lui  offrirent  des  barques  plus 
grandes,  des  filets  plus  forts  et  plus  résistants,  puis  des  mar¬ 
chandises  en  échange  du  produit  du  travail,  tout  en  ayant  soin 
de  louer  l’attirail  de  pêche  et  de  vendre  la  marchandise  à  des 
prix  exorbitants,  mais  par  contre  m'offrant  qu’une  somme 
dérisoire  pour  le  poisson  qu’il  apportait.  Le  résultat  fut  que  le 
pauvre  pêcheur  [chargé  de  famille]  devint  le  client  trop  souvent 
insolvable  cl’un  créancier  qui  s’appliquait  à  le  tenir  dans  une 
profonde  misère.  » 

Heureusement,  avec  la  même  clairvoyance  que  l’abbé 
Sigogne  à  la  Baie  Sainte-Marie,  le  clergé  du  Nouveau  Bruns¬ 
wick  vit  le  danger  et  y  para  de  son  mieux  :  il  comprit  qu’il 
fallait  arracher  tant  à  la  perfide  emprise  des  mercantis  qu’aux 
dangereux  appâts  de  la  mer  ce  peuple  qui  végétait  :  il  l’attira 
donc  vers  la  terre.  D’abord,  «  bon  nombre  de  pêcheurs,  tout  en 
demeurant  près  de  la  mer,  ont  échangé  la  barque  et  les  filets 
contre  la  charrue  et  moissonnent  aujourd’hui  au  lieu  de 
pêcher  »  ou  tour  à  tour  moissonnent  et  pêchent.  On  a  fait 
mieux  encore  ;  dès  le  milieu  du  dernier  siècle,  les  abbés  Pa- 
quette  à  Caraquet,  Belcourt  à  Bouctouche,  Robert  à  Bathurst, 
Richard  dans  le  comté  de  Northumberland  entraînèrent 
hardiment  leurs  ouailles  des  rivages  de  la  mer,  où  elles  dépéris¬ 
saient  en  des  occupations  mal  rétribuées,  vers  les  hautes  terres 
vierges  de  l’arrière-pays  :  là,  à  force  de  sain  labeur,  elles  trou- 


! 


HALAGE  D’UNE  MAISON 
Nouvelle  Écosse. 


AU  NOUVEAU  BRUNSWICK  413 

vent  pour  leurs  familles  nombreuses  le  bien-être  en  même 
temps  que  l’indépendance.  Ainsi  furent  fondées  les  paroisses 
acadiennes  de  Paquetville  (1866),  de  Saint-Isidore  de  Glou- 
cester  (186/),  de  Sainte-Marie  de  Kent  (1867),  d’Acadieville 
(1874),  de  Rogersville  (1874),  de  Saint-Joseph  de  Northum- 
berland  (1878),  de  Robertville  (1879)  et  bien  d’autres,  mainte¬ 
nant  florissantes.  A  Saint-Paul  de  Kent  vinrent  dès  1864 
des  Acadiens  de  Memramcouck,  du  Cap  Pelé,  de  Bouctouche, 
de  Sainte-Marie  et  même  de  la  Baie  d’Egmont  en  l’ Ile  Saint- 
Jean.  En  cette  œuvre  de  colonisation  agricole  se  distingua 
l’abbé  Ouellet  :  en  1870,  nommé  tout  jeune  encore  curé  de 
la  récente  paroisse  de  Sainte-Marie  de  Kent  et  chargé  de  la 
desserte  de  Saint-Paul  à  douze  milles  en  amont,  il  s’emploie 
avec  tant  de  zèle  à  frayer  des  routes  en  pleine  forêt,  à  répartir 
des  terres,  à  bâtir  et  faire  bâtir  des  maisons,  à  distribuer 
semences  et  secours  qu’en  1883  la  florissante  Sainte-Marie 
entretenait  son  prêtre  et  Saint-Paul  en  demandait  un  autre  ; 
bien  mieux,  une  autre  mission  de  50  familles,  organisée  à 
Adamsville  par  ledit  abbé  Ouellet,  s’est  récemment  dévelop¬ 
pée  en  la  nouvelle  paroisse  de  Saint-Timothée.  De  nos  jours 
se  poursuit  encore  cette  vaillante  conquête  de  toute  la  pro¬ 
vince  par  les  pionniers  acadiens  ;  elle  va  même  bon  train, 
dit-on.  Naturellement,  cette  invasion  pacifique  étonne  et 
même  alarme  les  anciens  conquérants  qui  n’ont  plus  d’armes 
contre  elle. 

«  Une  des  phases  les  plus  importantes  de  l’expansion  indigène 
à  l’heure  actuelle,  dit  l’historien  Ganong,  est  l’expansion 
acadienne...  Dans  le  comté  de  Westmorland,  les  Acadiens  ont 
consolidé  et  développé  leurs  anciennes  colonies,  surtout  dans  le 
voisinage  du  Cap  Pelé.  Ils  ont  rempli  l’arrière-pays  du  Kent 
dans  les  paroisses  de  Sainte-Marie,  de  Saint-Paul  et  de  Louis- 
bourg  (fondé  en  1850).  Ils  ont  aussi  colonisé  Adamsville,  Aca- 
dieville,  Rogersville  et  Saint-Joseph.  Dans  le  comté  de  Glou- 
cester,  ils  ont  fondé  Saint-Isidore,  Paquetville  et  Robertville- 
En  outre,  ils  se  substituent  aux  colons  de  langue  anglaise  en 
diverses  parties  de  la  province,  prenant  les  fermes  de  ces  der¬ 
niers,  à  mesure  que  ceux-ci  s’en  vont  vers  l’Ouest  et  occupant 
les  lots  vacants  des  régions  anglaises  ;  c’est  là  une  évolution 
particulièrement  active  dans  le  pays  de  Kent  et  dans  le  comté 
de  Restigouche.  »  [Ainsi  dans  le  premier  comté  les  Acadiens 
s’infiltrent  à  Trafalgar,  à  Wellington,  à  Black  River,  dans  le 
second  à  Colborne,  et  dans  le  Gloucester,  à  Tetagouche].  «  Les 


414 


La  renaissance 


Français,  dit  en  1908  un  autre  historien  du  Nouveau  Bruns¬ 
wick,  se  développent  bien  plus  vite  que  les  Anglais  ;  et  cette 
conquête  paisible  peut,  avec  le  temps,  constituer  une  revanche 
capable  de  rendre  à  la  race  française  la  prédominance  que  les 
Anglais  ont  acquise  par  la  force  et  non  par  le  droit.  »  «  Cette 
résurrection  acadienne,  conclut  énergiquement  Mgr  Paquet, 
est  une  revanche  de  l’histoire.  * 

Ainsi,  toute  une  moitié  du  Nouveau  Brunswick  redevient 
nettement  française. 

«  L’aspect  général  de  ce  pays  fait  songer  aux  environs  de 
Montréal,  écrit  l’abbé  Casgrain  (1889)  à  propos  de  la  région 
de  Memramcouck.  A  la  franche  allure  des  gens,  à  la  politesse 
et  à  l’air  de  connaissance  avec  lesquels  ils  vous  saluent  au 
passage,  on  s’aperçoit  bien  qu’on  est  en  pays  français.  On  le 
devinerait,  du  reste,  rien  qu’à  l’aspect  des  maisons.  Elles  n’ont 
pas  cette  architecture  de  fantaisie,  ces  airs  de  prétention  plus 
ou  moins  ridicule  qu’on  remarque  dans  les  campagnes  des 
États-Unis  (Cf.  la  fameuse  tirade  de  Ruskin  à  propos  de  «  A  gen- 
teel  House  to  let  »].  On  voit  que  les  propriétaires  les  ont  bâties 
en  vue  de  leur  propre  confort,  et  non  pour  attirer  les  yeux  des 
passants.  Le  site  de  ces  habitations  est  bien  choisi  ;  leurs  ouver¬ 
tures  principales  regardent  le  soleil  levant,  afin  d’en  recevoir 
en  abondance  lumière  et  chaleur.  Ces  maisons  proprettes  ont 
un  air  de  bonheur  avec  leurs  granges  et  leurs  remises  bien 
tenues.  Leur  construction  simple  et  régulière  est  faite  de  façon 
à  présenter  le  moins  de  surface  possible  au  vent  et  au  froid. 
Le  tout  est  enclos  de  palissades  blanches.  L’habitant  acadien 
s’y  montre  tel  qu’il  est  ;  un  véritable  homme  des  champs  au  sens 
antique  du  mot  ;  il  en  garde  les  goûts  modestes  et  les  qualités 
solides.  «  Même  constatation  dans  le  comté  de  Gloucester  : 
«  Luisance,  de  date  récente,  est  bien  réelle  cependant,  écrit, 
en  juillet  1920,  le  Père  Thomas  Couët,  Les  nouvelles  maisons 
sont  assez  grandes  et  spacieuses  pour  loger  les  familles  nom¬ 
breuses  ;  elles  sont  bien  faites,  propres  et  bien  éclairées...  Dans 
l’ensemble,  la  campagne  a  belle  apparence.  De  ci,  de  là,  ren¬ 
seigne  d’une  banque  canadienne  en  lettres  d’or  françaises  nous 
assure  que  le  terrien  et  le  marin  font  des  économies...  De  beaux 
temples  de  pierre  rouge  ou  olivâtre  commencent  à  remplacer 
les  anciennes  églises  de  bois  si  pittoresques  en  leur  toilette 
blanche...  Ils  sont  assez  vastes  pour  répondre  aux  besoins  de 
paroisses  de  200,  300  ou  800  familles  toutes  françaises...  Une 
population  homogène  par  la  langue,  la  religion  et  les  mœurs... 
vit  de  sa  vie  propre,  implante  ses  institutions  avec  une  vigueur 
capable  de  résister  à  toutes  les  bourrasques,  est  bien  résolue 
d’occuper  en  ce  monde  la  place  que  la  Providence  a  destinée  à  la 
famille  acadienne.  « 


3 


AU  NOUVEAU  BRUNSWICK  4ia 

La  population  ne  cesse  de  croître,  en  effet.  Le  recensement 
de  1871  donne  dans  le  Westmorland  9.536  Acadiens  (pour  la 
plupart  à  Shédiac,  Moncton,  Dorchester,  Botsford  et  Sack- 
ville),  dans  le  comté  de  Kent  10.701  (dont  2.843  à  Dunday, 
2.397  à  Wellington,  1.689  à  Saint-Louis,  1.567  à  Richibouctou, 
1.612  à  Sainte-Marie,  371  à  Carleton  et  276  à  Weldford),  dans 
le  comté  de  Gloucester  12.680  (dont  2.955  à  Caraquet,  2.583  à 
Beresford,  1.807  à  Bathurst,  1.675  à  Saumarez,  1.610  à  Ship- 
pegan,  1.126  à  Inkermann,  984  à  NewBandon),  dans  le  Comté 
de  Restigouche  1.143  (dont  572  à  Dalhousie,  328  à  Durham, 
135  à  Colborne,  107  à  Addington),  dans  le  Comté  de  Northum- 
berland  1.377  (dont  920  à  Ainswick,  etc.)  soit  83.598  dans  le 
Nouveau  Brunswick.  Les  chiffres  du  dernier  recensement 
(1911)  proclament  avec  éloquence  la  renaissance  acadienne 
dans  les  comtés  du  Golfe.  Dans  le  Northumberland  (Mira- 
michi)  6.818  Acadiens,  dont  2.288  à  Rogersville  et  2.358  à 
Ainswick  ;  dans  le  Restigouche,  8.136,  dont  1.540  à  Durham, 
1.379  à  Campbellton,  1.245  à  Balmoral,  1.120  à  Dalhousie  où 
il  n’y  avait  en  1826  qu’une  douzaine  de  familles  acadiennes  ; 
dan3  le  Kent  17.437  dont  3.478  à  Wellington  où  les  Acadiens 
dominent  sur  la  côte  et  dans  l’arrière-pays,  3.007  à  Dundas, 
2.121  à  Sainte-Marie,  1  751  à  Saint-Louis  organisé  de  1790 
à  1800,  1.441  à  Richibouctou,  1.211  à  Acadieville  ;  dans  le 
Westmoreland  (isthme)  17.081,  dont  5.387  à  Shédiac,  5.455  à 
Moncton,  3.862  à  Dorchester,  1.502  à  Botsford  (Peticoudiac 
est  devenu  Saint-Anselme  du  Ruisseau)  ;  dans  le  Gloucester, 
presque  entièrement  français,  27.733  dont  4.512  à  Caraquet, 
centre  d’ostréiculture  et  de  constructions  navales,  4.535  à 
Beresford,  (l’ancien  Petit  Rocher),  3.669  à  Saumarez,  fondé 
en  1784,  4.361  à  Shippigan,  où  les  Acadiens,  chassés  en  1761, 
revinrent  en  1785  au  nombre  de  3  familles,  mais  en  1790  plus 
nombreux  ;  3.193  à  Bathurst  (l’ancien  Népisiguit  de  N.  Denis), 
2.237  à  Inkermann.  Un  recensement  de  la  ville  de  Moncton 
en  1917  donne  une  moyenne  de  six  personnes  par  famille  et  un 
nombre  de  naissances  quatre  fois  plus  grand  que  celui  des 
décès  ;  de  ses  22.000  habitants,  un  tiers  environ  est  acadien. 

Un  déplacement  de  la  population  se  fait  au  profit  de  l’élément 
acadien  :  ainsi  Dorchester,  le  chef-lieu  du  comté  de  Westmo¬ 
reland,  n’a  plus  guère  qu’une  importance  officielle  avec  son 
énitencier  des  trois  provinces  maritimes  ;  cette  capitale 


416 


LA  RENAISSANCE 


déchue  ne  compte  que  30  familles  acadiennes,  alors  que  Saint- 
Thomas  de  Memramcouck  en  compte  plus  de  600  et  possède 
l’Université  Saint-Joseph  et  deux  communautés  religieuses  : 
les  Petites  Sœurs  de  la  Sainte  Famille  et  les  Sœurs  Notre- 
Dame  de  l’Assomption  (ces  dernières  détachées  en  1923  des 
Sœurs  de  la  Charité,  de  Saint-Jean,  par  trop  anglaises).  De 
même,  dans  le  canton  de  Botsford  en  majorité  anglais  et  pro¬ 
testant,  la  population  acadienne  se  concentre  à  Shemogue 
et  à  Sainte-Thérèse  du  Cap  Pelé.  «  Par  contre,  dans  le  Comté  de 
Restigouche,  la  colonisation  organisée  par  la  Compagnie  du 
Chemin  de  fer  întercolonial  a  amené  depuis  1904  environ 
3.000  Canadiens  français  de  la  Province  de  Québec,  qui  natu¬ 
rellement  se  confondent  vite  avec  les  Acadiens.  De  1901  à  1911, 
la  population  acadienne  dans  les  comtés  de  Gloucester,  de 
Kent,  de  Restigouche  et  de  Northumberland  a  augmenté 
au  moins  de  20  pour  cent.  Les  60.000  Acadiens  sont  donc 
devenus  au  moins  72.000.  Kent  et  Gloucester  sont  presque 
exclusivement  des  comtés  acadiens.  D’après  le  recensement 
catholique  du  diocèse  de  Chatham  fait  en  1911,  sur  83.504  ca¬ 
tholiques,  il  y  en  avait  66.903  de  langue  française,  c’est-à-dire 
acadiens.  (En  1901,  il  y  en  avait  51.483).  Pour  le  diocèse  de 
Chatham,  c’est  donc  une  augmentation  de  près  de  30  0  /0, 
qui  en  fait  le  premier  diocèse  acadien.  A  ce  compte,  le  nombre 
d’Acadiens  dans  le  seul  diocèse  de  Chatham  serait  bien  près 
de  86.000  (et  celui  des  catholiques  de  langue  anglaise,  à  peu 
près  de  17.000).  C’est  un  beau  développement  de  la  race  et  de 
la  langue  française  dans  l’Acadie.  Nous  le  devons  principale¬ 
ment  à  la  religion  catholique.  La  religion  se  fortifie  et  se  déve- 
loppe  grâce  au  zèle  de  nos  prêtres,  et  la  langue  française  prend 
de  plus  en  plus  d’importance  grâce  aux  journaux  français, 
surtout  à  1  ’Evangeline.  » 

Bref,  si  aux  77.204  Acadiens  des  comtés  du  Golfe,  on  ajoute 
les  18.480  du  Madawaska  et  du  Victoria  qui  tendent  à  se 
rejoindre  par  le  Restigouche,  on  compte  dans  le  Nouveau 
Brunswick  95.684  Acadiens  sur  une  population  totale  de 
351.889  âmes.  Enfin,  si  faible  que  l’on  estime  en  dix  ans 
l’accroissement  de  la  population  française  dans  le  Nouveau 
Brunswick  et  les  Madawakas  contigus  du  Maine  et  de  Québec, 
on  peut  envisager  en  cette  région  un  bloc  acadien  d’environ 
120.000  habitants.  Le  recensement  de  1921  donne,  en  effe^ 


? 


1 


PAYSAGE  DU  NOUVEAU  BRUNSWICK 


AU  NOUVEAU  BRUNSWICK 


417 


121.000  Acadiens  sur  une  population  de  387.876  habitants, 
soit  en  dix  ans  une  augmentation  française  de  23  0  /0  contre 
une  augmentation  anglo-saxonne  de  5  %.  A  ce  compte  les 
Acadiens,  qui  constituent  à  l’heure  actuelle  presque  le  tiers  de 
la  population  néo-brunswickoise,  en  formeront  dans  cinquante 
ans  la  majorité.  Avant  cette  date,  ils  pourront  par  leur 
influence  de  plus  en  plus  prépondérante  réformer  les  lois 
électorales  et  scolaires  qui  leur  sont  funestes  ;  ainsi,  au  lieu 
d’avoir  8  députés  sur  48  (3  pour  le  comté  de  Gloucester,  2  pour 
le  Kent,  2  pour  le  Restigouche,  2  pour  le  Madawaska)  ils  en 
auront  une  vingtaine.  Le  Nouveau  Brunswick  est  donc  bien 
le  noyau  central  de  la  Nouvelle  Acadie  ;  c’est  là  que  toutes  les 
parties  flottantes  de  la  population  acadienne  devraient  s’ag¬ 
glomérer  en  une  nation  solidement  homogène.  «  Les  Acadiens, 
écrivait  vers  1800  le  révérend  Andrew  Brown,  transmettent  à 
leurs  enfants  l’idée  qu’ils  rentreront  en  possession  de  leurs 
terres  et  jouiront  à  nouveau  de  l’heureux  temps  où  ils  prospé¬ 
raient  sous  un  gouvernement  patriarcal.  »  Cette  idée  qui  s’est 
en  partie  réalisée  ne  se  réalise-t-elle  pas  encore  davantage  de 
nos  jours  ?  ne  va-t-elle  pas  se  réaliser  plus  encore  ?  Pourquoi 
la  vieille  «  Acadie  Française  »  d’avant  le  «  grand  dérangement  » 
ne  deviendrait-elle  pas  la  nouvelle  «  Acadie  Française  »  du 
«  grand  arrangement  ?  » 


Sources  et  autres  références. 

Recensements  officiels  du  Canada  de  1871  et  de  1921. 

Arch.  Canada.  —  Rapport  1895.  —  Nouv.  Brunsw.  (1764-1801), 
pp.  1-67. 

Canada  français,  II,  433-514. 

Wm.  F.  Ganong.  —  A  Monograph  or  the  historié  Sites  in  New 

Brusnwick,  Ottawa,  1899. 

—  A  Monograph  of  the  Origins  of  the  Settlemenls  in 

N.  B.  Ottawa,  1904. 

—  Additions  and  Corrections  to  Monographs.  Ottawa, 

1906. 

Mac  Lennan.  —  Louisbourg,  pp.  417-420. 

Archd.  W.  O.  Raymond.  —  First  Gov.  of  N.  Br.,  op.  cit. 

Desrosters  et  Fournet.  —  Race  jr.  en  Am.,  op.  cit. 

Abbé  Casgrain.  —  Pèlerinage  au  pays  d’ EoangHine,  op.  cit. 

J.  Bouchette.  —  Brit.  Dom.  in  N.  Am.,  op.  cit. 

Abbé  D.  F.  Léger.  —  Histoire  de  Saint-Pierre  de  Cocagne,  N.  B., 
Moncton,  1920. 


LAUVRIÈRE.  T.  II. 


27 


CHAPITRE  XXX 


DANS  LE  GOLFE  SAINT-LAURENT 

Isolement  d’insulaires. 


I.  —  Au  Cap  Breton 

Au  temps  du  traité  de  Paris  une  requête  française  avait 
énergiquement  réclamé  pour  la  France  les  pêcheries  du 
Cap  Breton.  On  sait  quel  cas  en  firent  les  négociateurs 
anglais.  Du  moins,  au  cours  des  négociations,  le  gouvernement 
français  défendit  de  son  mieux  les  intérêts  privés  des  évacués 
de  F  Ile  Royale  ;  le  16  mai,  Choiseul  insista  au  nom  du  droit 
naturel  ;  mais  il  se  heurta  à  l’inexorable  résistance  et  aux  pro¬ 
cédés  pour  le  moins  équivoques  du  gouvernement  anglais. 

«  Lord  Egremont,  écrit  à  Choiseul  notre  agent  le  chevalier 
cl’Eon  (13  juin  1763),  refuse  d’autoriser  par  écrit  les  Acadiens 
à  se  rendre  à  l’Ile  Royale  pour  y  recueillir  les  restes  de  leurs 
biens  et  vendre  leurs  terres  ;  il  n’a  nulle  envie  de  donner  de 
réponse  par  écrit  dans  toute  la  négociation  ;  ce  fut  sa  méthode 
favorite  afin  de  se  réserver  la  facilité  de  nier  et  de  se  dédire. 
[Ce  procédé  n’a-t-il  pas  été  renouvelé  de  nos  jours  ?]  Il  voudrait 
ou  dégoûter  les  habitants  du  projet  de  retourner  dans  cette  île 
ou,  s’ils  persistent,  les  y  retenir  :  car  il  est  fort  embarrassé  pour 
peupler  ses  conquêtes.  » 

Le  gouverneur  Wilmot,  qui,  le  26  novembre  1763,  avait 
insisté  sur  l’importance  des  pêcheries  du  Cap  Breton  et  de 
l’Ile  Saint-Jean  et  sur  l’urgente  nécessité  de  les  développer, 
reçut  des  Lords  du  Commerce  l’ordre  de  lever  le  plan  des  deux 
îles,  de  faire  un  rapport  sur  leurs  ressources  et  d’établir  un 
projet  de  colonisation  ;  mais  on  lui  défendit  à  deux  reprises 
d’accorder  aucun  monopole  ni  même  aucune  concession. 
Le  lieutenant-colonel  Tulleskein,  dont  le  régiment  campait 


DANS  LE  GOLFE  SAINT-LAURENT  419 


dans  les  ruines  de  Louisbourg,  n’accorda  donc  que  des  licences 
temporaires  de  pêche  sédentaire;  des  Acadiens  de  l’ Ile  Ma¬ 
dame  en  reçurent  alors.  Le  duc  de  Richmond,  le  3  avril  1764, 
demanda  pour  lui  et  plusieurs  autres  lords  la  concession  en 
fief  de  l’île  entière  ;  on  la  lui  refusa  le  23  mai  ;  même  sort 
advint  au  marchand  John  Gregg,  qui  en  1763,  demanda 
40.000  acres  de  terres  entre  la  rivière  de  Miré  et  le  Havre  de 
l’Indienne,  et  aussi  à  Lord  Falmouth,  qui,  en  cette  même 
année,  demanda,  outre  l’île  Madame,  50.000  acres  de  terre.  Le 
17  mars  1764,  un  Français  Gratien  d’Arrigand  demanda  à 
rentrer  en  possession  de  sa  concession  de  1751  après  presta¬ 
tion  du  serment  d’allégeance  ;  malgré  avis  favorable  des 
Lords  du  Commerce,  il  fut  débouté. 

Plus  encore  que  par  les  terres  et  pêcheries  les  convoitises 
anglaises  étaient  allumées  par  les  magnifiques  mines  de  char¬ 
bon  qu’avait,  dès  1672,  signalées  Nicolas  Denys  :  «  il  y  a, 
disait-il,  une  montagne  de  très  bon  charbon  à  quatre  lieues  en 
amont  de  la  Rivière  des  Espagnols.  »  Il  se  refusait,  avons-nous 
vu,  à  leur  exploitation  gratuite.  «  Ces  mines,  dit  un  rapport 
anglais  de  1765,  ont  une  grande  supériorité  :  le  charbon  y  est 
à  trois  pieds  du  sol,  et  de  la  meilleure  qualité  ;  des  montagnes 
de  charbon,  capables  de  subvenir  pendant  dix  siècles  à  tous 
les  besoins  des  colonies  britanniques  de  l’Amérique  du  Nord.  » 
Or,  le  charbon  anglais  y  devenait  rare  et  cher.  Les  Français 
n’avaient  guère  utilisé  ce  charbon  que  pour  leur  usage  local  ; 
de  même,  les  troupes  anglaises  qui  l’extrayaient  depuis  1761. 
Le  19  mars  1764  le  général  Howe  et  plusieurs  autres  officiers 
sollicitent  entre  Miré  et  le  Labrador  une  concession  d’environ 
50.000  acres  (en  réalité  100.000)  pour  l’exploitation  des  houil¬ 
lères  ;  mêmes  demandes  par  un  autre  groupe  financier  pour 
l’extraction  de  la  houille  dans  toute  l’île  pendant  trente  ans. 
avec  promesse  de  fonder  une  ville  où  l’on  amènera  tous  les 
cinq  ans  cent  habitants.  Nouveau  projet  en  1763.  C’était  alors 
la  course  au  charbon  comme  de  nos  jours  la  course  au  pétrole. 
Le  30  septembre  1766  un  rapport  du  sous-gouverneur  Franc- 
klin  établit  qu’à  Cow  Bay  (ci-devant  la  Morienne)  où  l’on  a 
déjà  commencé  les  travaux  on  pou«*it,  pendant  la  saison 
(1er  juin  au  15  octobre),  extraire  assez  de  charbon  à  destina¬ 
tion  d’Halifax  pour  que  les  droits  rapportassent  par  an  500  à 
1.000  livres  sterling  destinées  à  l’entretien  de  la  voirie  en  Nou- 


420 


LA  RENAISSANCE 


velle  Écosse.  Le  13  avril  1767,  trois  marchands  d’Halifax 
obtiennent  le  droit  d’extraire  à  la  Baie  des  Espagnols 
3.000  «  chaldrons  »  de  charbon  par  an. 

Si  l’on  en  croit  une  requête  des  frères  Robin  en  date  de  1777, 
il  n’y  aurait  plus  eu  dans  toute  l’île,  en  1764,  que  douze  familles 
acadiennes  qu’ils  employaient  à  la  pêche  du  côté  du  détroit, 
à  Jersey  Island  ;  nous  croyons  toutefois  que  là,  comme  partout 
ailleurs,  de  malheureuses  familles,  échappées  aux  razzias  de 
Whitmore,  de  Hardy  et  de  Wolfe,  s’étaient  réfugiées  dans  les 
maintes  baies  et  anfractuosités  d’un  pays  si  accidenté  et 
qu’elles  y  vivaient  de  pêche  et  de  chasse  en  compagnie  de 
leurs  amis  les  Micmacs,  lesquels,  au  grand  émoi  des  Anglais, 
fréquentaient  toujours  l’île.  Ainsi  le  vieux  Charles  Morris, 
en  son  rapport  de  1765,  mentionne,  outre  28  familles  de 
pêcheurs  exploitées  à  l’île  Madame  par  leur  patron  jersiais, 
d’autres  Acadiens  qui  à  l’île  de  Justaucorps  (à  sept  lieues  au 
nord  du  détroit  de  Canseau)  pêchaient  pour  le  compte  de 
marchands  français  de  Saint-Pierre  et  Miquelon.  Rameau 
estime  qu’en  1765  le  Cap  Breton  contenait  700  Acadiens  et 
300  Français  ;  ces  chiffres  semblent  exagérés,  le  second  incom¬ 
préhensible.  En  juillet  1766,  le  pasteur  Kneeland  se  plaint 
que  sur  une  population  totale  de  1.000  habitants  (dont  la 
moitié  à  Louisbourg)  le  Cap  Breton  compte  déjà  500  Acadiens  ; 
certains  seraient  venus  de  Saint-Pierre  et  Miquelon.  A  Louis- 
bourg  une  garnison  de  300  hommes,  surtout  employée  à  la 
surveillance  et  même  à  l’exploitation  des  mines  du  voisinage, 
resta  jusqu’en  août  1768,  époque  où  les  troubles  de  Nouvelle 
Angleterre  la  firent  appeler  à  Halifax  ;  près  d’elle  et  des  fonc¬ 
tionnaires,  campés  dans  les  ruines,  (des  142  maisons  encore 
debout  66  étaient  en  mauvais  état,  60  médiocres,  et  13  seule¬ 
ment  en  bon  état),  vivait,  surtout  à  ses  dépens,  une  population 
interlope  de  trafiquants  et  de  marchands  de  rhum,  qui  dès  1766 
se  plaignit  d  exactions  et  réclama  ses  droits  politiques  ;  nous 
n  y  relevons  que  la  mention  de  «  quelques  familles  françaises 
en  deux  maisons  »  et  dans  une  autre  un  «  Monsieur  Dion, 
pilote.  »  Francklin  décrit,  du  reste,  la  majorité  de  la  popula¬ 
tion  de  l’île  comme  étant  «  la  lie  de  garnisons  anglaises  et 
françaises,  le  rebut  de  la  Nouvelle  Écosse  et  de  Terre-Neuve  ». 
Le  Ministre  n  en  recommande  pas  moins  de  faire  savoir  aux 
habitants  que  «  Sa  Majesté  veillera  avec  attention  et  tendresse 


i 


GROUPE  D’ÉCOLIERS  ACADIENS  de  New  Waterford,  au  Cap  Breton 


DANS  LE  GOLFE  SAINT-LAURENT  421 


aux  améliorations  apportées  aux  concessions  temporaires.  » 

Tant  de  sollicitude  s’explique  par  les  menaces  de  révolte 
qui  grondaient  à  Boston.  Pour  garder  la  récente  conquête 
il  fallait  ménager  les  habitants,  quels  qu’ils  fussent  ;  et  puis, 
ne  manquait-on  pas  de  bras  pour  l’extraction  de  la  houille  ? 
Parmi  les  noms  de  ces  prétendus  protégés  de  Sa  Majesté 
(26  septembre  1768),  nous  relevons  ceux  de  Boniface  Benoit 
au  Brasdor,  de  Charles  Fougier  (Foucher  ?),  de  Pierre  Fougier, 
de  Charles  Duga,  de  Louis  Budro  (Boudreau),  de  Joseph  Gau- 
dein.  de  John  Peteis  (Jean  Pitre  ?)  au  Petit  Degras  ;  en  tout 
47Acadiens,  tant  hommes  que  femmes  et  enfants,  «  autorisés 
depuis  1763  à  continuer  la  pêche  ».  En  cette  même  année 
vinrent  de  Saint-Pierre  et  Miquelon  aux  Iles  Madame  nombre 
d’Acadiens  qu’en  chassait  ou  du  moins  qu’en  laissait  partir  la 
politique  malavisée  de  Choiseul  ;  ils  furent  d’autant  mieux 
accueillis  que  le  nouveau  gouverneur  W.  Campbell  redoutait 
une  désertion  totale  de  l’île  et,  par  suite,  la  négligence  des 
mines  de  charbon.  Pauvres  mines  de  charbon,  elles  étaient  si 
mal  protégées,  maintenant  qu’il  n’y  avait  plus  de  troupes  dans 
l’île,  que  des  contrebandiers  venaient  de  tous  côtés  détacher 
de  la  falaise  le  précieux  combustible  pour  aller  le  vendre  à  qui 
en  voulait. 

L’incurie  était  à  son  comble.  Le  gouvernement  de  la  Nou¬ 
velle  Écosse  dont  relevait  l’île  l’abandonnait  à  son  misérable 
sort  :  de  1764  à  1775  un  certain  Cottnam  détint  à  lui  seul  jus¬ 
qu’à  huit  fonctions  publiques.  Et  toujours  on  refusait  systéma¬ 
tiquement  des  concessions  définitives  tant  aux  habitants 
qui  ne  demandaient  qu’à  les  exploiter  qu’aux  spéculateurs  qui 
ne  demandaient  qu’à  les  revendre.  Ainsi  en  1769,  42  officiers, 
marchands,  hommes  de  loi,  etc.,  sollicitent  des  concessions 
de  20.000  acres  chacune,  en  tout  800.000,  près  des  deux 
tiers  de  la  totalité  de  l’Ile. 

Or,  le  recensement  officiel  de  1771  compte  :  au  Cap  Breton, 
155  Acadiens  en  28  familles  (dont  63  à  Saint-Pierre  en  11  fa¬ 
milles,  32  au  Labrador  en  7,  22  à  Louisbourg  en  4,  et  36  à  la 
Baie  de  Gabarrus  en  6)  et  284  en  57  familles  aux  îles  Madame 
(dont  174  en  33  familles  à  Neirichak  [Arichat],  73  à  Des- 
kouses  en  15,  et  37  au  Petit  Degras  en  9].  On  voit  quelle 
importance  l’île  Madame  prenait  dès  lors  pour  les  Acadiens  ; 
c’était  pour  eux  un  refuge  plus  sûr  et  un  meilleur  centre  de 


422 


LA  RENAISSANCE 


pêche.  En  octobre  1774,  sur  une  population  totale  de  1.011  ha¬ 
bitants,  (y  compris  230  Acadiens),  ils  sont  502  dont  405  à  l’ Ile 
Madame  (237  à  Arichat  et  168  au  Petit  Degras).  Vers  la  même 
date,  l’abbé  Bourg  parle  de  plus  de  140  familles.  La  plupart 
n’étant  pas  munis  de  permis  d’occuper,  pas  plus  à  l’île  Ma¬ 
dame  que  dans  la  baie  de  Saint-Pierre,  le  gouverneur  recom¬ 
mande  de  les  surveiller  ;  ce  qui  ne  présage  rien  de  bon.  Pen¬ 
dant  la  guerre  de  l’Indépendance,  dit  un  vieillard  à  l’historien 
Rameau  (Col.  féod.,  II,  app.  14)  : 

«  La  plupart  furent  obligés  de  quitter  L’île  ;  il  n’y  resta  que 
six  familles  ;  le  reste  se  sauva  à  Halifax  et,  de  là,  alla  s’établir 
en  partie  à  Chezencook  (Chezetcook)  ;  puis,  à  la  fin,  ils  revinrent 
ici.  Les  anciens  habitants  de  Port  Toulouse  ont  émigré  les  uns 
à  Saint-Pierre,  les  autres  à  l’Ardoise.  A  Tracadie  (N.  Ec.),  dès 
avant  la  guerre  américaine,  il  y  avait  quatre  familles  :  Benoît, 
Faugère,  etc.  :  puis,  après  la  guerre,  il  en  vint  d’autres.  Tout  ce 
rnonde-là,  paraît  s’être  réfugié  momentanément  à  Chezen¬ 
cook.  Lui,  Faugère,  y  resta  trois  ans  ;  il  a  souvent  vu  des  femmes 
traîner  le  bois  que  les  hommes  menaient  à  Halifax  dans  des 
barques.  » 

Par  contre,  vers  1775  ou  1776,  quatorze  familles  de  l’île 
Saint-Jean  furent  amenées  par  les  Robin  pour  leur  faire  la 
pêche  à  Chetican  (ancien  Chedegan);  en  hiver  elles  ramenaient 
à  Arichat  leurs  chaloupes  et  autre  matériel  de  pêche  ;  les 
familles  Bois  et  Richard  furent  en  1782  les  deux  premières 
familles  sédentaires  d’Arichat  ;  puis  se  fixèrent,  les  Landry, 
les  Aucoin,  etc.,  chassés  de  l’île  Saint-Jean  ;  en  1799  les  26  à 
30  familles  établies  reçurent  leur  premier  prêtre  français, 
l’abbé  Champion  ;  enfin  les  paroisses  actuelles  de  Saint-Joseph 
du  Moine  et  de  Margrée  s’ajoutèrent  à  la  primitive  paroisse  de 
Chéticamp. 

Le  16  décembre  1777,  une  compagnie  anglaise,  The  Acadia 
Company,  au  capital  de  20.000  livres,  demande  la  concession 
de  l’île  Madame  ;  mais  s’y  opposent,  dès  mars  1778,  ces  mêmes 
Robin,  qui  en  1774  avaient  amené  de  Jersey  à  Canseau  sur 
cinq  goélettes  20  familles  acadiennes  et  qui,  naturellement, 
s’enrichissaient  en  les  exploitant  ;  en  1778  les  exploités  ne  pos¬ 
sédaient  encore  que  quarante  chaloupes. 

Pendant  la  guerre  de  l’Indépendance  on  s’inquiéta  de  la 
présence  de  ces  quelques  Français  près  d’un  passage  aussi 


J 


DANS  LE  GOLFE  SAINT-LAURENT  423 


important  que  le  détroit  de  Canseau.  Vaine  inquiétude  :  les 
survivants  restèrent  parfaitement  paisibles,  même  lors- 
qu’en  1781  s’engagea  près  de  la  Baie  des  Espagnols  un  combat 
entre  deux  frégates  françaises  et  une  escadrille  anglaise. 

Enfin,  en  1784,  après  vingt-six  ans  de  vaine  possession, 
l’Angleterre,  qui  avait  jusqu’alors  pratiqué  son  habituelle  poli¬ 
tique,  the  dog  in  the  manger,  s’avisa  de  tirer  parti  d’une 
colonie  qu’elle  avait  tant  réclamée  comme  indispensable  à  ses 
fins  et  dont  les  Français,  malgré  leurs  erreurs,  avaient  toujours 
fait  un  meilleur  usage  qu’elle.  Le  24  mai  est  nommé  «  lieute¬ 
nant-gouverneur  du  Cap  Breton  »  sous  l’autorité  du  gouver¬ 
neur  de  la  Nouvelle  Écosse,  le  Bâlois  Wallet-Desbarres,  qui 
depuis  trente  ans  servait  l’Angleterre  à  titre  d’officier 
du  génie  spécialisé  dans  la  levée  des  plans  et  l’arpentage. 
11  choisit  dans  la  Baie  des  Espagnols  le  site  de  la  nouvelle 
capitale  et  lance  pour  attirer  les  colons  une  ronflante  pro¬ 
clamation  promettant  terres,  instruments,  outils,  matériaux 
et  surtout  trois  ans  de  vivres.  A  son  appel  répondent  en  1784 
d’abord  144  loyalistes  ( the  Associated  Logalists)  qui,  après 
avoir  failli  mourir  de  faim  à  Louisbourg,  se  fixent  à  Sydney, 
à  Saint-Pierre  et  autres  lieux,  puis  800  autres.  Le  présomp¬ 
tueux  gouverneur  annonce  encore  3.997  immigrants  qui  pour 
leur  bonheur  ne  vinrent  pas  ;  car,  l’hiver  suivant,  nouvelle 
famine  ;  d’où,  révocation  du  trop  zélé  fonctionnaire  (1787). 
Le  commerce  s’était  développé  pourtant,  puisqu’en  plus  d’une 
forte  contrebande  la  douane  constatait  40.000  livres  d’expor¬ 
tation  dont  la  majeure  partie  en  poisson,  charbon  et  fourrure. 
Presque  tout  le  poisson  était  pêché  par  nos  Acadiens  des 
Iles  Madame  et  de  la  région  :  en  1793  ils  expédièrent  à  eux  seuls 
35.000  quintaux  de  morues  et  500  barils  de  maquereaux. 

Privés  de  concessions  régulières  et  de  tous  droits,  ces  Aca¬ 
diens  avaient  fini  par  menacer  de  s’en  aller,  de  retourner 
peut-être  à  Saint-Pierre  et  Miquelon  d’où  la  plupart  venaient. 
Aussi  78  chefs  de  famille  de  l’île  Madame  avaient-ils,  le 
8  mars  1786,  adressé  une  pétition  au  susdit  gouverneur. 

tî  Nous  entretenons  l’espoir  de  jouir  entièrement  des  privi¬ 
lèges  réservés  aux  sujets  britanniques...  Nous  souhaitons  jouir 
de  cette  tranquillité  qui  nous  est  chère,  depuis  les  grandes  infor¬ 
tunes  et  les  nombreux  malheurs  qui  nous  ont  assaillis...  Nous 
avons  des  raisons  de  croire  que  notre  conduite  lors  des  dernières 


424 


LA  RENA  IS  S  ANCE 


dissenssions  en  Amérique  nous  méritera  quelque  attention  à 
l'avenir...  Nous  prenons  la  liberté  de  faire  remarquer  que  la 
pêche  est  notre  seul  moyen  de  subsistance.  » 

Desbarres  fit  de  belles  promesses  (12  mars)  et  accorda, 
paraît-il,  quelques  terres.  L’année  suivante,  les  Acadiens  du 
Cap  Breton  adressèrent,  eux  aussi,  une  semblable  pétition, 
mais  par  l’intermédiaire  du  «  juge  en  chef  »  :  «  ces  gens  désirent 
rester  dans  ladite  île...  pourvu  qu’on  leur  fasse  des  concessions 
de  terres  ;  concessions  qui  leur  ont  été  refusées  jusqu’à  pré¬ 
sent  ;  sinon,  ils  vont  probablement  s’en  aller  ailleurs  avec  leurs 
familles,  et  votre  gouvernement  perdra  ainsi  un  nombre  consi¬ 
dérable  de  bons  colons  ».  Le  23  octobre,  le  gouverneur  se 
déclare  «  alarmé  de  la  résolution  qu’ont  prise  ces  habitants 
industrieux  de  quitter  l’île,  si  on  leur  refuse  encore  des  conces¬ 
sions  à  cause  de  leurs  croyances  religieuses  ».  D’où,  pétition 
du  Conseil  de  Sydney,  demandes  à  Sa  Majesté  de  dispenser  ces 
catholiques  romains  du  serment  contraire  à  la  transsubstan¬ 
tiation.  Les  Anglais  en  étaient  encore  là,  au  Cap  Breton,  en 
l’an  de  grâce  1787.  Nous  espérons  que  les  Acadiens  finirent 
par  obtenir  à  l’aube  du  dix-neuvième  siècle  quelques-unes  des 
terres  dont  on  avait  sans  compensation  dépouillé  leurs  pères 
cinquante  ans  plus  tôt. 

Là  comme  partout,  malgré  vents  et  marées,  la  féconde  race 
acadienne  ne  faisait  que  croître  en  nombre  et  en  force.  L’évê¬ 
que  anglican  de  la  Nouvelle  Écosse,  le  Révérend  Inglis, 
signale  à  Arichat  le  20  mai  1789  cent  familles  acadiennes  avec 
deux  prêtres  catholiques  et  le  8  juillet  1792  quatre  cents  Fran¬ 
çais.  L’un  de  ces  prêtres  catholiques,  le  Père  Jones,  en  1790 
évalue  à  130  le  nombre  des  familles  acadiennes  du  Cap  Breton 
et  de  Tracadie.  Aux  inquiétudes  que  fait  toujours  naître  dans 
1  esprit  anglais  cette  incoercible  natalité  acadienne,  s’ajouta  la 
nouvelle  menace  des  guerres  de  la  Révolution  française.  Le 
23  août  1790,  le  gouverneur  du  Cap  Breton,  Macormick, 
déclare  que,  d’après  les  rapports  antérieurs  et  récents,  son  île 
serait  le  premier  point  attaqué  par  la  France  qui,  voulant, 
dit-il,  échanger  contre  le  Cap  Breton  Saint-Pierre  et  Mique¬ 
lon,  a  déjà,  d’après  son  informateur,  amené  en  ces  îlots  une 
frégate,  un  officier  de  génie,  des  canons  et  quarante  nouveaux 
soldats  :  alarme  exagérée  et  mensongère.  En  automne  1792 


DANS  LE  GOLFE  SAINT-LAURENT  425 


éclate  une  querelle  entre  les  deux  prêtres  irlandais  Jones  et 
Phelan  ;  les  111  chefs  de  famille  d’Arichat  pétitionnent  contre 
ce  dernier  (1er  novembre).  «  Un  bon  prêtre  français  à  leur  tête, 
dit  Macormick  (4  décembre),  vaudrait  mieux  que  deux  régi¬ 
ments  anglais  pour  soumettre  les  habitants  de  Narichat, 
presque  tous  Acadiens,  et  les  quelques  sauvages  ». 

En  1793,  grande  panique  :  la  libérale  Angleterre  a  déclaré 
la  guerre  à  la  France  révolutionnaire.  Nul  doute  que  la  jeune 
République  veut  reprendre  la  vieille  Ile  Royale  :  or  elle  n’a 
pas  d’autres  forces  voisines  que  20  soldats  et  un  sous-lieu- 
tenant.  Vite  on  arme  423  miliciens,  dont  173  Acadiens.  La 
flotte  française  ne  vient  pas  :  Saint-Pierre  et  Miquelon  sont 
occupés  et  évacués  sans  coup  férir.  Mais  voilà  qu’arrivent 
(presque  en  même  temps  que  quatre  habitants  des  Iles  de  la 
Madeleine  qui  demandent  l’admission  de  250  des  leurs)  115  ré¬ 
fugiés  des  îlots  français,  puis  11,  sur  des  barques  non  pontées, 
en  tout  360  qui  répandent  aux  Iles  Madame,  au  Petit  Eras 
d’Or,  et  en  d’autres  lieux  leurs  idées  subversives.  On  s’inquiète, 
on  les  surveille,  on  leur  fait  prêter  serment.  L’évêque  catho¬ 
lique  de  Québec,  dit  le  gouverneur  Macormick  (12  novem¬ 
bre  1793),  pourrait  assurer  la  paix  et  l’obéissance  des  Aca¬ 
diens.  On  expédie  donc  en  toute  hâte  le  pèce  capucin  Jones 
<<  pour  tenir  dans  l’ordre  ces  basses  classes  ».  Il  n’y  eut  fina¬ 
lement  ni  révolution  ni  invasion  :  l’expédition  française  de 
New-York  avec  ses  2.400  hommes  ne  vint  pas  plus  en 
mars  1794  qu’en  octobre  1793.  L’on  fut  bien  aise  de  garder 
au  Cap  Rreton  ces  paisibles  immigrants  laborieux  :  car  les 
gens  de  Sydney  ne  cessaient  d’émigrer  aux  États-Unis. 


Grâce  à  cet  afflux  de  population  acadienne  et  à  sa  forte 
natalité,  le  recensement  de  1791  présente  le  tableau  suivant 
qui  ne  manque  pas  d’intérêt  : 


Habitants 

Bovins 

Ovins 

Chev. 

Bat. 

Région  d’Arichat . 

1.520 

1.647 

1.988 

83 

192 

Région  de  Sydney  ...  . 

801 

1.083 

576 

58 

18 

Région  de  Louisbourg 

192 

201 

113 

13 

7 

Au  début  du  dernier  siècle,  les  Acadiens  constituaient  donc 
l’élément  le  plus  nombreux  et  le  plus  prospère  de  l’ancienne 


426 


LA  RENA  ISSANCE 


lie  Royale  ;  une  pacifique  reconquête  du  sol  ancestral  allait- 
elle  commencer  ?  Que  non  ;  les  Anglais  veillaient.  En  Écosse, 
au  dix-huitième  siècle,  surtout  après  la  révolte  de  1745,  ils 
avaient  traité  un  peu  comme  des  Acadiens  les  partisans  des 
Stuarts,  les  Highlanders  :  occupation  militaire,  éviction  des 
paysans,  etc...  Ils  s’avisèrent  maintenant  de  faire  d’une  pierre 
deux  coups  :  expédier  ces  rebelles  comme  colons  dans  leurs 
nouvelles  conquêtes  et  les  opposer  aux  Français  survivants. 
Le  mouvement  d’émigration  avait  commencé  à  l’ Ile  Saint- 
Jean  dès  1769  ;  il  continua  en  Nouvelle  Écosse  à  Pictou 
en  1773  et  à  Antigonish  en  1791  ;  dès  lors  se  produisirent 
quelques  infiltrations  vers  Judique,  Mabou,  Margarie  ;  mais  la 
grande  invasion  du  Cap  Breton  par  les  Celtes  d’Écosse  se  pro¬ 
duisit  surtout  de  1802  à  1825,  battant  son  plein  en  1817  ;  on 
estime  le  nombre  de  ces  immigrants  à  25.000.  Subitement 
l’élément  français,  qui  dans  la  seule  paroisse  s’était  en  juin  1815 
élevé  par  sa  seule  natalité  au  chiffre  de  2.000  âmes  (1.100  à 
1.200  communiants),  se  trouva  submergé,  et  l’élément 
écossais,  d’autant  mieux  ancré  au  sol  que  sa  majorité  était 
paysanne.  Désormais  la  population  du  Cap  Breton  est  devenue 
foncièrement  écossaise. 

Vers  1800,  on  suivit  le  conseil  donné  en  décembre  1792  par 
le  gouverneur  Macormick  :  on  toléra  au  Cap  Breton  et  à  Ari- 
chat  les  premiers  missionnaires  de  langue  française,  l’abbé 
Champion  et  l’abbé  Le  Jamtel,  du  diocèse  d’Avranches  ; 
ce  dernier  venait  d’être  expulsé  de  Saint-Pierre  et  Miquelon. 
Lorsqu’en  1812  Mgr  Plessis  vint  en  tournée  épiscopale,  les 
habitants  de  Chétichamp  le  supplièrent  à  genoux  de  leur 
envoyer  un  prêtre  français  qui  résidât  parmi  eux.  Le  premier 
ayant  disparu  dans  un  naufrage,  ce  ne  fut  qu’en  1826  que  vint 
de  Québec  l’abbé  Julien  Courteau  ;  ses  lettres  disent  l’extrême 
pauvreté  de  ses  ouailles  et.  les  difficultés  de  sa  mission  :  il 
devait  toutes  les  semaines  faire  à  cheval  trente  à  quarante 
lieues  pour  en  visiter  les  divers  groupes  «  environ  160  familles  ». 
Le  4  septembre  1829,  le  Cap  Breton  ayant  été  rattaché  à 
l’évêché  d’Halifax,  l’abbé  Courteau  resta  jusqu’en  1841 
«  sur  le  bout  de  son  île  »  par  dévouement  pour  ses  pauvres 
paroissiens  qui  autrement  eussent  été  «  privés  des  secours  de 
la  religion  ».  Puis  il  passa  à  l’Ardoise  où  il  desservit  deux 
paroisses  jusqu’en  1869, 


J 


DANS  LE  GOLFE  SAINT-LAURENT  427 


Les  Acadiens  n’en  continuèrent  pas  moins,  mais  lentement, 
de  croître  et  de  prospérer.  En  1861,  ils  étaient  8.200.  «  La 
population  acadienne  a  grandement  amélioré  sa  condition 
sociale  depuis  le  rattachement  à  la  Nouvelle  Écosse  en  1820, 
dit  Richard  Brown  en  1869.  De  pauvres  pêcheurs  qu’ils  étaient, 
ils  sont  devenus  caboteurs  et  même  navigateurs  ;  quelques-uns 
de  leurs  navires  ont  un  tonnage  considérable.  A  F  Ile  Madame 
et  dans  ces  parages  ils  possèdent  164  navires  d’un  tonnage  de 
16.031  tonnes.  L’Acadien  construit  et  grée  son  propre  bateau, 
il  le  monte  avec  ses  enfants  et  ses  proches.  Laborieux  et  éco¬ 
nomes,  les  Acadiens  transportent  une  forte  proportion  de 
charbon  de  Sydney  et  de  Pictou  à  Halifax  et  aux  États-Unis. 
Il  en  est  toutefois  qui  restent  pêcheurs  comme  leurs  ancêtres. 
Presque  tous  possèdent  de  petites  fermes  aux  Iles  Madame, 
à  l’Ardoise  et  dans  la  passe  de  Lennox.  »  Ainsi  Arichat  devint 
le  centre  commercial  dans  l’Est  de  la  Nouvelle  Écosse  et  du 
Cap  Breton  :  son  large  port  pouvait  à  peine  contenir  les  nom¬ 
breux  voiliers  qui,  après  avoir  sillonné  toutes  les  mers  du 
monde,  venaient  en  automne  s’y  mettre  à  l’abri  des  intem¬ 
péries  de  l’hiver. 

Par  malheur,  vers  cette  époque,  deux  événements  vinrent 
faire  le  plus  grand  tort  à  la  capitale  acadienne  du  Cap  Breton  : 
le  percement  de  l'isthme  de  Saint-Pierre  (entre  le  Bras  d’Or  et 
le  détroit  de  Canseau)  et  surtout  l’utilisation  de  la  vapeur. 
Faute  d’initiative  et  de  capitaux,  tout  le  commerce  maritime 
de  la  région  échappa  subitement  à  ces  hardis  navigateurs  pour 
se  porter  à  Sydney  et  à  Halifax.  Enfin,  en  1878,  une  loi 
protectionniste  du  gouvernement  fédéral  donna  le  coup  de 
mort  au  commerce  jadis  florissant  de  la  région  :  Arichat  ne 
put,  pas  plus  que  le  reste  du  Cap  Breton  et  de  la  Nouvelle 
Écosse,  trafiquer  directement  avec  les  États-Unis,  sans  payer 
de  droits  de  douane.  Afin  de  se  créer  de  nouveaux  moyens 
d’existence,  nombre  d’Acadiens  d’Arichat  se  fixèrent  dans  les 
ports  des  États-Unis  qu’ils  fréquentaient  :  il  ne  resta  plus  au 
pays  que  des  pêcheurs.  L’île  Madame  n’en  resta  pas  moins  la 
principale  station  de  pêche  entre  Halifax  et  Saint-Jean  de 
Terre-Neuve.  La  plupart  de  ces  pêcheurs  sont,  à  vrai  dire, 
comme  dans  le  Nouveau  Brunswick,  epxloités  par  des  compa¬ 
gnies  anglaises  et  surtout  jersiaises.  Et  pourtant,  sans  beau¬ 
coup  leur  profiter  à  eux-mêmes,  leur  dur  et  périlleux  labeur 


428 


LA  RENAISSANCE 


contribue  plus  encore  que  l’extraction  du  charbon  à  l’enri¬ 
chissement  de  la  colonie  :  en  1816,  sur  une  exportation  de 
38.783  livres  sterling,  38.000  consistaient  en  produits  de  la 
pêche.  Les  proportions  ont  dù  changer.  D’après  Errol  Bou- 
chette,  les  charbonnages  du  Cap  Breton,  étant  les  seuls  que 
l’on  trouve  sur  le  littoral  atlantique  de  l’Amérique,  ont  pris 
une  importance  énorme  tant  pour  les  aciéries  que  pour  Ja 
marine  :  en  1908,  des  8.200.000  tonnes  de  charbon  canadien, 
3.600.000  provenaient  d’une  seule  compagnie  du  Cap  Breton. 
Aussi,  comme  nous  le  verrons  plus  loin,  nombre  d’Acadiens 
se  sont  faits  mineurs. 

Là  encore,  pour  remédier  au  caractère  aléatoire  de  la  pêche, 
le  clergé  acadien  s’avisa  de  tourner  les  pêcheurs  vers  la  culture 
de  la  terre  qui,  d’ordinaire,  leur  agrée  peu.  Il  y  réussit.  <<  Main¬ 
tenant,  dit  un  de  nos  correspondants  du  Comté  de  Richmond, 
nos  collines  et  nos  vallons  se  revêtent  d’une  parure  plus  riante. 
Chaque  pêcheur  aime  à  cultiver  sur  son  lopin  de  terre  ses 
propres  légumes  qui  ajoutent  à  ses  économies  et  à  son  bien- 
être  ».  «  Tandis  que  les  hommes  vont  pêcher  en  mer  ou  faire 
du  cabotage,  dit  J. -S.  Bourinot,  les  femmes  par  leur  activité 
veillent  à  cette  culture  comme  au  ménage  :  elles  plantent, 
sèment,  récoltent,  s’occupent  du  bétail,  tondent  les  moutons 
et  tissent.  Bien  des  familles  ne  portent  que  des  vêtements  dus 
à  l’industrie  de  leurs  mains.  »  Au  milieu  de  ces  campagnes 
verdoyantes,  les  maisons  blanchies  à  la  chaux  prennent  un  air 
de  gaieté  et  de  confort. 

D’après  Rameau  de  Saint-Père,  la  population  du  Cap  Bre¬ 
ton,  qui  était  de  6.000  âmes  en  1827,  s’élevait  à  9.500  en  1838. 
Le  recensement  de  1861  donne  8.199  Acadiens  ;  celui  de  1881, 
12.426  ;  celui  de  1891,  14.000.  En  1871,  le  comté  de  Rich¬ 
mond  comptait  6.965  Acadiens,  ainsi  répartis  :  1.732  au  Petit 
Degras,  1.458  à  Petit  Arichat,  565  à  Arichat,  1.163  à  Des¬ 
couses,  1.147  à  l’Ardoise,  569  à  la  Rivière  aux  Bourgeois, 
207  à  la  Rivière  aux  Habitants  et  123  à  Saint-Pierre  ;  les 
2.682  Acadiens  de  Comté  d’Inverness  étaient  répartis  entre 
Chéticamp  (1.647),  Margaree  (793)  et  Young  Bridge  (216). 
En  1894,  le  seul  comté  de  Richmond  comptait  cinq  paroisses 
acadiennes  :  Arichat,  Arichat  Ouest,  Petit  Degras,  la  Rivière 
aux  Bourgeois,  Descousses,  soit  8.000  habitants.  Le  recense¬ 
ment  de  1911  montre,  outre  2.804  Acadiens  dispersés  dans  le 


* 

' 


■ 


DANS  LE  GOLFE  SAINT-LAURENT  429 


comté  du  Cap  Breton  Sud  (Petit  Bras  d’Or,  French  Vale,  etc.), 
deux  groupes  distincts  d’ Acadiens  :  ceux  du  comté  de  Rich¬ 
mond,  surtout  pêcheurs  ;  ceux  du  comté  d’Inverness,  mi-culti¬ 
vateurs,  mi-pêcheurs.  Ces  deux  groupes  sont  séparés  par 
cinquante  milles  de  terre  et  de  mer.  Le  premier  compte 
6.999  Acadiens,  dont  1.834  à  Arichat  et  1.003  à  Rochedale  ; 
il  possède  une  sixième  paroisse  :  l’Ardoise  ;  au  Barachois  de 
Louisdale  se  trouvent  une  soixantaine  de  familles  acadiennes. 
Si  l’on  songe  que  la  population  totale  de  ce  comté  est  de 
13.000  habitants,  on  voit  que  les  Acadiens  y  constituent  la 
majorité.  Les  mânes  du  vieux  Denis,  qui  fut  le  premier  colon 
français  et  même  européen  de  la  région,  ne  peuvent  que  s’en 
réjouir.  —  Le  groupe  d’Inverness  compte  4.952  Acadiens, 
dont  2.434  à  Chéticamp,  1.066  à  Saint- Joseph  du  Moine,  près 
de  1.000  à  Margrée  ;  là  encore,  exploitation  éhontée  des  com¬ 
pagnies  jersiaises,  qui,  en  échange  du  poisson  payé  à  un  tarif 
dérisoire,  donnent  des  bons  qui  décuplent  le  prix  des  denrées  ; 
un  prêtre  énergique,  l’abbé  Fiset,  a  en  partie  mis  fin  à  ces 
abus.  Chéticamp,  dont  la  population  égale  celle  des  deux 
autres  centres  acadiens,  possède  en  un  beau  site  sauvage  au 
bord  de  la  mer  l’une  des  plus  belles  églises  gothiques  en  pierre 
du  Canada.  A  l’écart  du  reste  du  monde,  ce  groupe  acadien  a 
merveileusement  conservé  sa  foi  et  sa  langue  ;  seuls  les  gens 
de  Margrée  sont  menacés  d’anglicisation  par  les  Ecossais 
catholiques  qui  les  entourent  et  se  mêlent  à  eux.  —  Au  point 
de  vue  ecclésiastique,  Arichat,  naguère  si  peuplée  et  si  pros¬ 
père,  Arichat  qu’en  1812  et  1815  vint  visiter  Mgr  Plessis,  fut 
le  siège  épiscopal  de  1844  à  1886.  Ce  siège  est  maintenant 
transféré  en  plein  pays  écossais  à  Antigonish,  Nouvelle 
Écosse.  Avec  les  10.000  Acadiens  du  comté  de  ce  nom,  la 
population  acadienne  constitue  un  ensemble  de  25.000  âmes, 
sur  les  100.000  catholiques  du  diocèse.  —  Enfin,  le  recensement 
de  1921  donne  au  Cap  Breton  17.611  Acadiens,  dont  10.413 
dans  le  comté  de  Richmond,  surtout  à  l’Ile  Madame  et  le  long 
de  la  côte  voisine,  5.166  dans  le  comté  d’Inverness,  à  Chéti¬ 
camp,  à  Margarée  et  à  Saint-Joseph  du  Moine  ;  2.082  dans  le 
comté  de  Victoria.  Us  seraient  bien  plus  nombreux  encore 
n’était  l’émigration.  Cette  émigration  a  pour  cause  surtout 
l’instabilité  des  pêcheurs,  trop  longtemps  exploités  par  les 
compagnies  anglaises  et  trop  pauvres  pour  s’organiser  en 


43Ô 


LA  RENAISSANCE 


coopératives.  En  ses  tentatives  d’organisation  et  de  stabilisa¬ 
tion,  le  clergé,  qui  n’est  qu’en  partie  acadien,  est  entravé  par 
des  influences  irlandaises  qui  s’acharnent  à  l’anglicisation  des 
populations  françaises.  Le  Cap  Breton  ayant  été  rattaché 
à  la  Nouvelle  Ecosse  en  1820,  cette  province  entière  compte  de 
nos  jours  le  chiffre  fort  respectable  de  54.593  Acadiens. 

Le  nom  de  Louisbourg  ne  s’applique  plus  qu’à  un  petit  port 
de  population  surtout  anglaise  qui,  situé  à  l’autre  extrémité 
de  la  rade,  n’est  guère  fréquenté  par  les  navires  que  lorsqu’en 
hiver  Sydney  est  bloqué  par  les  glaces.  Les  Français  n’avaient 
donc  pas  si  mal  choisi  leur  site.  La  gare  terminus  de  ce  Louis- 
bourg  est  ornée  de  deux  vieux  canons  provenant  de  l’antique 
forteresse  française.  Notre  Louisbourg  n’est  plus  apparem¬ 
ment  que  ruines  informes,  bien  que  sous  ces  ruines  les  fouilles 
découvrent  encore  fondations  et  souterrains  intacts.  Toutes  les 
belles  pierres  blanches,  toutes  les  briques  apportées  de  France 
ont  été  depuis  longtemps  emportées  à  Halifax,  à  Sydney  et 
bien  ailleurs  ;  c’était  une  carrière  inépuisable.  Le  dernier  lot 
d’environ  10.000  briques  fut  adjugé  en  1901  à  raison  de  9  dol¬ 
lars  le  mille.  Les  multiples  débris  sont  maintenant  la  proie 
des  touristes  américains  qui  chaque  année  viennent,  au  pied 
de  la  colonne,  «  to  our  heroes  clead  »,  admirer  comment  en  1745 
une  armée  de  4.000  miliciens  néo-anglais  i'enforcée  d’une 
flotte  britannique,  a  pu  venir  à  bout  d’une  garnison  française 
de  1.500  hommes,  dont  900  miliciens,  tous  mal  armés,  mal 
ravitaillés,  livrés  à  leur  inévitable  sort. 

En  un  agréable  article  de  la  Revue  Canadienne  (février  1915) 
une  Franco-Américaine,  Mlie  Corinne  Rocheleau  signale  aux 
Fourches  de  Margarée  le  particularisme  des  Acadiens,  leur 
caractère  réservé,  les  vêtements  noirs  des  femmes  âgées,  leurs 
châles,  en  guise  de  coiffure,  enveloppant  leur  tête. 

Un  correspondant  du  comté  de  Richmond,  des  mieux  placés 
pour  être  bien  renseigné,  nous  donne  les  informations  sui¬ 
vantes  dont  on  appréciera  tout  l’intérêt  (6  juin  et  10  août  1922) 

«  Les  conditions  des  Acadiens  du  Cap  Breton  ne  sont  pas  aussi 
bonnes  que  celles  des  autres  Acadiens  des  Provinces  Maritimes, 
lesquels,  par  suite,  se  trouvent  plus  avancés  que  nous.  Ici  l’on 
vit  moins  bien,  parce  que  la  lutte  est  plus  âpre.  La  plupart  des 
Cap-Bretonais  sont  pêcheurs  :  or,  la  pêche  en  tout  pays  rend  la 


DANS  LE  GOLFE  SAINT-LAURENT  431 


vie  incertaine,  instable,  maigre.  En  outre,  nous  sommes  loin  des 
grands  marchés  :  pour  vendre  nos  produits,  il  nous  faudrait  une 
organisation,  des  capitaux.  Nos  pêcheurs  sont  donc  à  la  merci 
des  Compagnies  qui,  autrefois  surtout,  ne  donnaient  que  des 
prix  dérisoires.  Mais  on  se  réveille  :  on  parle  de  coopération  ; 
on  veut  adopter  les  appareils  les  plus  modernes.  Déjà,  sur  terre 
comme  sur  mer,  tout  se  fait  à  la  machine.  Le  jour  n’est  donc  pas 
loin,  je  l’espère,  où  nos  gens  pourront  être  maîtres  là  où  ils 
étaient  jadis  esclaves.  Dans  nos  habitations  propres  et  confor¬ 
tables,  bien  que  sans  prétention,  on  trouve  souvent  désormais 
la  «  fournaise  »  et  la  lumière  électrique. 

De  manières  simples  et  démocratiques,  nos  gens  n’en  ont  pas 
moins  une  foi  profonde  :  aucun  peuple  sur  terre  n’est  plus 
attaché  à  la  religion  et  ne  la  pratique  avec  plus  de  zèle.  Il  n’y  a 
plus  guère  d’illettrés  ;  à  part  quelques  vieux,  tout  le  monde 
sait  lire,  écrire  et  compter.  Les  écoles  publiques  sont,  du  reste, 
à  la  portée  de  tous.  Chez  les  Acadiens  on  tâche  d’y  nommer  des 
instituteurs  ou  institutrices  qui  sachent  le  français,  si  bien  que 
les  enfants  apprennent  leur  langue  en  même  temps  que  l’anglais. 
Grâce  à  quelques  bons  patriotes,  prêtres  et  laïques,  qui  ont 
adressé  au  gouvernement  des  représentations,  le  Conseil  de 
l’Instruction  Publique  facilite  l’étude  du  français  dans  les 
écoles.  Cette  étude  n’est,  à  vrai  dire,  qu’élémentaire  ;  mais, 
telle  quelle,  elle  permet  à  notre  population  de  conserver  sa 
langue  et  ses  traits  de  caractère,  ce  à  quoi  elle  tient  beaucoup. 

La  préservation  de  la  langue  est  d’autant  plus  difficile  que 
nous  sommes  entourés  d’un  élément  souvent  intolérant  à  notre 
égard.  Les  Acadiens  ont  toujours  eu  à  lutter  contre  une  cam¬ 
pagne  d’anglicisation  qui  vient  de  haut  et  de  loin  ;  à  part  quel¬ 
ques  pertes  par  ci  et  par  là,  ils  ont  toujours  résisté  grâce  à  leur 
clergé.  C’est  le  clergé  français  qui  a  préservé  la  langue  et  la 
nationalité  françaises.  Bien  que  la  pureté  de  notre  langue  soit 
parfois  entachée  d’anglicismes,  elle  n’en  reste  pas  moins  en  son 
ensemble  le  bon  vieux  français  de  nos  pères.  Grâce  aux  enseigne¬ 
ments  de  l’école,  les  jeunes  peuvent  recourir  aux  bonnes  tour¬ 
nures  grammaticales.  L’instruction  supérieure  est  encore  rare 
parmi  nous  ;  mais  elle  se  répandra  davantage,  à  mesure  que 
s’améliorera  la  situation  matérielle  :  car  on  la  recherche.  Malgré 
nos  difficultés,  nous  comptons  déjà  des  prêtres,  des  médecins, 
des  avocats,  sortis  de  nos  humbles  villages.  » 

Parmi  eux  s’est  surtout  distingué  Mgr  Chiasson  qui,  origi¬ 
naire  de  Saint-Joseph  du  Moine,  élève,  puis  professeur,  puis 
supérieur  du  Collège  Sainte-Anne,  vicaire  apostolique  des  Iles 
du  Golfe  Saint-Laurent,  est  maintenant  à  Chatham,  N.  B.,  le 
second  évêque  acadien. 

Un  autre  extrait  de  notre  correspondant  montre  en  même 


432 


LA  RENAISSANCE 


temps  que  le  rôle  funeste  d’un  clergé  allogène  qui  est  hostile 
ou,  à  tout  le  moins,  indifférent,  l’heureuse  influence  qu’exerce 
et  pourrait  encore  davantage  exercer  un  clergé  français  auquel 
on  accorderait  plus  de  liberté  d’action  : 

«  Un  curé  de  langue  anglaise  ne  veille  pas  à  ce  que  les  Aca¬ 
diens  aient  des  instituteurs  ou  institutrices  bilingues  pour  que 
les  enfants  puissent  un  peu  apprendre  leur  langue  paternelle  : 
il  ne  fait  aucun  effort  pour  que  les  nôtres  fassent  partie  de 
sociétés  nationales  ;  il  ne  montre  pas  la  nécessité  de  parler  le 
français  en  famille  ;  il  ne  fait  jamais  au  français  l’honneur  de 
l’employer  du  haut  de  la  chaire  ni  dans  l’enseignement  du  caté¬ 
chisme  ni  dans  les  relations  personnelles  avec  ses  ouailles.  C’est 
là  pourtant  chose  urgente  si  l’on  veut  conserver  le  français  en 
ce  pays  anglais,  en  attendant  que  l’éducation  se  développe, 
que  des  classes  cirigeantes  soient  constituées  selon  le  génie  de 
notre  race.  » 

Un  autre  correspondant  du  Cap  Breton,  non  moins  autorisé, 
se  montre  malheureusement  plus  pessimiste  (20  août  1922)  : 

«  Sous  le  rapport  de  l’éducation,  comme  sous  les  autres,  les 
Acadiens  du  Cap  Breton  ont  besoin  de  la  plus  grande  aide 
morale  et  matérielle  ;  caries  moyens  leur  manquent  d’ordinaire 
pour  faire  instruire  leurs  enfants,  toute  leur  activité  se  trouvant 
absorbée  par  la  seule  acquisition  du  pain  quotidien.  N’ayant  pas 
de  collège  français  au  milieu  d’eux,  ils  ne  sentent  pas  en  général 
le  besoin  de  s’instruire.  Jusqu’à  ces  dernières  années,  les  Aca¬ 
diens  du  Cap  Breton  n’avaient  pas  même  de  prêtres  en  nombre 
suffisant  pour  desservir  toutes  leurs  paroisses.  Il  y  a  une  tren¬ 
taine  d’années  toutes  les  paroisses  acadiennes  du  sud  du  Cap 
Breton  (Comté  de  Richmond)  étaient  aux  mains  de  prêtres 
de  langue  anglaise,  et  ces  prêtres,  ne  sachant  pas  toujours  la 
langue  française,  lui  étaient  pour  la  plupart  hostiles.  Quant 
à  trouver  des  prêtres  capables  de  parler  le  français,  c’était  la 
moindre  préoccupation  des  autorités  ecclésiastiques  ;  le  fran¬ 
çais  ne  s’enseignait  même  pas  dans  le  collège  diocésain  où  ces 
prêtres  se  préparaient  au  ministère.  [En  1861,  l’abbé  Giroir, 
curé  d’Arichat,  voulut  confier  aux  Frères  de  la  Doctrine  chré¬ 
tienne  la  création  d’un  collège  français  aux  Iles  Madame  ;  l’in¬ 
tolérance  irlandaise  s’y  opposa).  Les  angoisses  des  pauvres 
Acadiens,  obligés  d’entendre  en  chaire  et  au  confessionnal  une 
langue  qu’ils  ne  comprenaient  qu’à  moitié,  peuvent  mieux 
s’imaginer  que  se  décrire.  Dans  ce  temps-là,  on  pouvait  prétexter 
le  manque  de  prêtres  de  langue  française  :  car  alors  le  clergé 
acadien  français  était  peu  nombreux.  Mais  aujourd’hui  ce 
prétexte  ne  peut  plus  être  invoqué  ;  par.  suite  d’un  mouvement 
qui  date  de  notre  convention  générale  à  Arichat  en  1890,  nous 


9 


AU  FOND  DU  GOLFE  SAINT-LAURENT 


DANS  LE  GOLFE  SAINT-LAURENT  433 


avons,  Dieu  merci,  assez  de  prêtres  acadiens  poui  suffire  à 
toutes  nos  paroisses  de  langue  française.  N’empêche  que  trois 
de  nos  paroisses  acadiennes  du  diocèse  d’Antigonish  continuent 
d’être  desservies  par  des  prêtres  de  langue  anglaise,  tandis  que 
nos  prêtres  acadiens  sont  employés  à  la  desserte  de  paroisses 
anglaises.  La  prédication,  l’instruction  des  enfants,  tout  se 
fait  en  anglais.  Pour  hâter  l’anglicisation  des  Acadiens,  certains 
de  ces  prêtres  de  langue  anglaise  favorisent  même  les  mariages 
mixtes  entre  les  deux  races.  Seuls  de  bons  prêtres  écossais 
blâment  de  pareils  procédés.  En  dépit  de  l’aversion  de  nos 
Acadiens  à  blâmer  leurs  pasteurs,  un  si  long  gémissement 
s’élève  contre  cet  état  de  choses  qu’il  doit  parvenir  aux  oreilles 
de  l’autorité  ecclésiastique.  Le  prêtre  et  le  lévite  ont  passé 
outre  à  ce  cri  de  détresse  :  quand  donc  arrivera  le  Bon  Sama¬ 
ritain  qui  pansera  les  blessures  du  peuple  acadien  et  prendra 
soin  de  lui  ? 

Puisqu’il  s’agit  maintenant  d’établir  les  responsabilités,  il 
devient  urgent  de  mentionner  une  communauté  religieuse 
d’Halifax.  Mal  guidées  ou  mal  intentionnées,  ces  soeurs,  malgré 
mainte  et  mainte  réclamations,  s’emploient  à  l’œuvre  d’angli¬ 
cisation  des  Acadiens  dans  leurs  couvents  de  notre  diocèse. 
Refoulant  dans  le  fond  de  l’âme  candide  de  nos  enfants  le  désir 
d’exhaler  leur  piété  dans  leur  langue  française,  elles  s’obs¬ 
tinent  à  faire  apprendre  les  prières  et  le  catéchisme  dans  la 
langue  anglaise,  et  cela  parfois  même  contre  l’avis  du  curé 
anglais  de  la  paroisse.  A  un  prêtre  acadien  qui  reprenait  une 
mère  acadienne  parce  qu’elle  commettait  cet  attentat  contre  sa 
nationalité,  cette  bonne  mère  française,  se  faisant  bien  l’écho  de 
la  conscience  acadienne,  répondit  :  «  Que  voulez-vous  que  nous 
fassions  avec  un  prêtre  et  des  religieuses  de  langue  anglaise  ?  » 
L’œuvre  d’anglicisation  de  cette  congrégation  religieuse  atteint 
jusqu’à  ses  membres  français  :  elle  fait  perdre  la  langue  fran¬ 
çaise  même  aux  jeunes  Acadiennes  qu’elle  réussit  à  attirer  chez 
elle  ;  ces  jeunes  filles  semblent  perdre,  en  même  temps  que 
l’usage,  l’amour  de  leur  langue  maternelle,  dès  qu’elle  franchis¬ 
sent  le  seuil  du  noviciat  d’Halifax.  Des  plaintes  ont  été  portées 
à  la  Mère  Générale  de  ces  religieuses,  mais  sans  aucun  succès. 
L’ordre  donné  semble  venu  de  plus  haut.  Si,  au  moins,  le  recours 
à  l’autorité  suprême  de  l’Église  était  possible,  la  situation  ne 
serait  pas  encore  désespérée  ;  malheureusement  il  n’en  est  plus 
ainsi,  depuis  que  le  Saint-Siège  a  enlevé  à  ses  délégués  la  juri¬ 
diction  sur  la  question  du  langage.  C’est  nous  livrer,  nous  autres 
Acadiens,  pieds  et  poings  liés  aux  ennemis  de  notre  langue  I 
[Ce  n’est  pas  là,  lisons-nous  ailleurs,  une  simple  question  de 
sentiment  et  de  race  :  c’est  une  question  de  foi.  Comment  nos 
enfants  ne  perdraient-ils  pas  cette  foi  catholique,  quand  on  leur 
enseigne  leurs  prières  en  une  langue  qu’ils  ne  comprennent  pas? 
Aussi,  plus  nous  serons  français,  moins  il  y  aura  pour  nous  de 


LAUVRIÊRE.  T.  II. 


28 


434 


LA  RENA  I  SSANCE 


danger  de  perdre  notre  catholicisme  :  car,  en  somme,  la  langue 
anglaise  est  avant  tout  la  langue  du  protestantisme.  Or,  les 
évêques  irlandais  et  anglais,  même  écossais,  en  leur  hostilité 
pour  la  langue  française,  en  arrivent  à  décourager  les  vocations 
sacerdotales  parmi  la  jeunesse  acadienne.  Bien  plus,  on  nous 
refuse  la  traduction  française  des  mandements  épiscopaux  ;  on 
refuse  d’insérer  dans  les  décrets  du  synode  que  la  prédication 
doit  se  faire  dans  la  langue  maternelle  ou  populaire]. 

Au  point  de  vue  de  l’instruction  proprement  dite,  les  Acadiens 
du  Cap  Breton  sont  fort  lésés.  Comme  les  autres  Acadiens  de  la 
province,  ils  subissent  le  régime  des  Écoles  Publiques,  d’un  sys¬ 
tème  où  la  langue  française  n’est  que  tolérée,  non  approuvée. 
Les  Acadiens  ne  formant  que  la  dixième  partie  de  la  popula¬ 
tion  de  la  province  et  toutes  les  autres  faisant  usage  de  la  langue 
anglaise,  il  est  évident  que  cet  état  de  choses  n’est  pas  facile  à 
changer.  [La  législation,  dit  J.  S.  Bourinot,  n’a  pas  tenu  compte 
de  l’existence  des  Acadiens).  La  langue  française  est  bien  l’une 
des  deux  langues  officielles  du  Canada  :  mais  toute  l’adminis- 
nistration  du  pouvoir  provincial  se  fait  au  moyen  de  la  langue 
anglaise  ;  le  pouvoir  fédéral  ou  central  n’y  peut  guère  remédier  ; 
la  langue  française  n’est  donc  officielle  que  dans  le  gouverne¬ 
ment  général.  |Dans  les  écoles  publiques,  dit  J.  S.  Bourinot, 
les  petits  Acadiens  ne  peuvent  acquérir  leur  savoir  que  par 
l’intermédiaire  de  l’anglais  qu’ils  comprennent  mal].  De  plus 
les  diplômes  officiels  d’enseignement  sont  l’objet  suprême  de 
l’ambition  pour  toute  cette  gent  écolière  :  or,  en  sa  course 
fiévreuse  vers  ces  diplômes,  notre  jeunesse  acadienne  oublie 
ses  devoirs  envers  la  langue  française  qui  s’en  trouve  négligée. 
Ce  n’est  donc  qu’à  force  de  zèle  et  de  récompenses  qu’on  par¬ 
vient  à  la  faire  quelque  peu  enseigner. 

Dans  toute  l’ Ile  du  Cap  Breton,  nous  n’avons  que  deux  cou¬ 
vents  tenus  par  des  religieuses  de  langue  française  ;  même  en 
ces  couvents  comme  ailleurs  sévit  la  loi  des  écoles  publiques  — 
nos  paroisses  sont  trop  pauvres  pour  maintenir  un  couvent 
autrement  —  et,  là  comme  ailleurs,  la  valeur  des  institutrices 
se  mesure  au  succès  de  leurs  élèves  dans  les  examens  officiels. 
On  comprend  que  dans  de  telles  conditions  la  langue  française 
court  de  grands  dangers.  Cependant,  d’une  manière  générale, 
elle  se  parle  encore  parmi  nous,  au  Cap  Breton,  aussi  bien  que 
dans  les  autres  Provinces  Maritimes,  et  l’on  trouve  encore  bon 
nombre  d’enfants  qui  écrivent  assez  bien  le  français.  Le  clergé 
acadien  s’emploie  de  son  mieux  à  la  préservation  de  la  langue 
française  et  son  exemple  est  suivi  par  quelques  laïcs  intelligents. 
On  organise  des  célébrations  de  la  fête  nationale  acadienne 
tous  les  ans  le  15  août  ;  la  conservation  de  la  langue  mater¬ 
nelle  fait  le  sujet  de  maintes  allocutions. 

Un  appel  à  nos  frères  aînés  les  Canadiens  français  en  faveur 
de  la  jeunesse  acadienne  a  été  fait  en  1921  ;  la  généreuse  réponse 


DANS  LE  GÔLFE  SAINT-LAURENT  435 


des  Collèges  Canadiens  mérite  une  mention  spéciale.  On  leur 
a  demandé  une  place  à  titre  gratuit  dans  chacun  de  leurs  col¬ 
lèges,  et  déjà  quinze  collèges  ont  répondu  favorablement.  Cet 
automne  déjà  une  douzaine  de  jeunes  Acadiens  vont  prendre  le 
chemin  de  la  Province  de  Québec  pour  y  puiser  avec  une  éduca¬ 
tion  chrétienne  et  française  l’amour  de  la  langue  et  de  la  race 
françaises.  Des  bourses  canadiennes  sont  attribuées  par  la 
«  Société  Historique  du  Cap  Breton  »  dont  le  siège  est  à  Arichat 
et  sont  destinées  à  venir  en  aide  aux  Acadiens  du  Cap  Breton 
surtout,  car  chez  ceux-ci  les  besoins  sont  plus  pressants  qu’ail- 
leurs. 

Il  convient  de  mentionner  aussi  la  bourse  universitaire 
accordée  aux  Acadiens  par  notre  ancienne  mère-patrie  la 
France.  [Il  n’y  a  pas  de  raison,  évidemment,  pour  que  cette 
bourse  ne  soft  parfois  attribuée  à  de  jeunes  Cap-Bretonais 
méritants,  comme  le  Dr  Aucoin  en  1923  ;  il  serait  même  à  désirer 
qu’une  bourse  spéciale  leur  fût  réservée].  Inutile  d’ajouter  que 
les  Acadiens  sont  profondément  touchés  de  toutes  ces  marques 
d’attachement,  que  le  peuple  acadien  se  sent  plus  assuré 
dans  sa  marche  vers  ses  destinées  providentielles  lorsqu’il  se 
sent  soutenu  d’une  main  par  les  Canadiens  français  et  de 
l’autre  par  les  Français  de  France  1  » 

Alors  que  notre  livre  était  déjà  sous  presse,  nous  avons  reçu 
tout  un  dossier  de  renseignements  concernant  les  mineurs  aca¬ 
diens  du  Cap  Breton  :  ce  dossier  montre  trop  bien  un  aspect 
peu  connu  de  la  vie  acadienne  pour  que  nous  n’en  donnions  pas 
ici  un  bref  résumé.  Vers  1900,  des  Acadiens  vinrent  des  diffé¬ 
rents  comtés  de  l’ Ile,  surtout  du  Richmond  et  d’Inverness, 
pour  «  s’habituer  »  aux  mines  de  charbon  de  la  région  de  Syd¬ 
ney.  Ils  y  furent  fort  mal  accueillis  par  les  beati  possidentes 
anglais  et  écossais  :  on  les  insultait  quand  ils  parlaient  leur 
langue  ;  on  les  attaquait  de  jour  dans  les  rues  et  surtout  de  nuit 
dans  les  misérables  «  cabanes  »  où  ils  se  barricadaient  ;  on  leur 
rendait  même  difficile  leur  ravitaillement.  Un  prêtre  écossais, 
le  révérend  Père  Ronald  Mac  Donald  les  prit  en  pitié,  organisa 
leur  défense  et  mérita  une  touchante  reconnaissance  qui  dure 
encore.  En  1903,  les  200  Acadiens  de  la  Baie-aux-Glaces  fondent 
la  succursale  G.  M.  Le  Blanc  de  l’Assomption,  avec  deux  Dou- 
cet,  père  et  fils,  pour  président  et  secrétaire  ;  elle  compte 
15  membres,  puis  200,  que  préside  à  l’heure  actuelle  M.  Adélard 
Chiasson.  Le  recensement  de  1921  compte  à  la  Baie-aux- 
Glaces  281  Acadiens,  presque  tous  mineurs.  Bien  que  l’ensei¬ 
gnement  du  Français  n’ait  pu  être  organisé,  ce  petit  groupement 
a  su  envoyer  deux  jeunes  gens  étudier  l’un  la  médecine  à  l’uni¬ 
versité  Dalhousie  d’Halifax,  l’autre  les  lettres  au  Collège  Saint- 
François -Xavier  d’Antigonish. 

Aux  Mines  de  la  Réserve,  près  de  Lingan,  s’est  constitué  un 


436 


LA  RENAISSANCE 


autre  groupement  de  150  Acadiens  ;  sur  l’initiative  du  Père 
Mac  Donald,  il  a  créé  une  nouvelle  succursale  de  l’Assomption 
que  préside  un  actif  Acadien  .  —  M.  Denis  J.  Aucoin  de  Chéti- 
camp  (1873),  après  quelques  années  d’école,  était  à  dix-sept 
ans  passé  aux  »  États  »  où  il  resta  dix  années,  travaillant  dans 
les  chantiers  et  dans  les  fermes  ;  revenu  au  pays  natal  où  il 
prend  femme,  il  se  fixe  en  1902  aux  Mines  de  la  Réserve  ; 
en  1908  il  est  délégué  à  la  convention  de  l’Assomption  à  Mem- 
ramcouk  ;  il  en  revient,  convaincu  qu’il  n’y  a  de  salut  pour  la 
cause  acadienne  que  par  l’enseignement  du  français  dans  les 
écoles.  Dès  lors,  il  se  dévoue  à  cette  œuvre  nationale.  Une 
violente  opposition  l’ayant  fait  échouer  en  1908,  il  va  en  1913 
se  fixer  à  New  Waterford,  où  l’ouverture  de  quatre  mines  attire 
2.000  ouvriers  :  à  l’heure  actuelle  ce  nouveau  centre  minier 
comte  200  familles  acadiennes  faisant  nombre  de  huit  à  neuf 
cents  membres.  Deux  paroisses  indépendantes  se  constituent  : 
Sainte-Agnès  et  le  Mont  Carmel  ;  une  succursale  de  l’Assomp- 
lion,  Saint-Grégoire,  s’organise  ;  M.  Aucoin  la  préside.  Tous  les 
efforts  pour  obtenir  l’enseignement  du  français  échouent  malgré 
de  belles  promesses  anglaises  qui,  en  fait,  ne  sont  jamais  tenues. 
Alors  on  comprend  la  nécessité  de  former  un  parti  politique  ; 
succès  immédiat  :  le  4  février  1918,  les  trois  candidats  acadiens 
entrent  au  Conseil  municipal  et  M.  Aucoin  est  nommé  membre 
du  comité  des  écoles.  Dès  la  première  séance,  il  pose  la  ques¬ 
tion,  entre  en  lutte,  obtient  gain  de  cause  :  la  première  classe 
de  français  dans  une  école  primaire  date  de  1909  :  actuellement, 
cette  clase  compte  75  élèves.  La  première  institutrice  en  fut 
Mlle  Luce  Aucoin,  la  dernière  est  M11®  Marie  Gaudet.  Réélu 
en  1921,  M.  Aucoin  fut  délégué,  avec  son  collègue  de  l’Assomp¬ 
tion  M.  Hyacinthe  Chiasson,  pour  plaider  à  Halifax  la  cause  de 
l'enseignement  français  dans  les  écoles  du  Cap  Breton.  Par 
cet  enseignement  se  purifie  le  français,  qu’on  n’a  du  reste  jamais 
cessé  de  parler  en  famille  ;  on  lit  des  journaux  français,  tels 
que  la  Presse  de  Montéral  et  i  Evangeline  de  Moncton  :  mais  on 
manque  de  livres  français,  de  conférenciers  français.  Pour  y 
suppléer,  les  Acadiennes  sont  venues  à  l’aide  :  Mmes  Marguerite 
Bourque,  Paul  Aucoin  et  Marie  Bourque  ont  constitué  en  1913 
une  Succursale  féminine  de  l’Assomption,  Sainte-Philomène, 
qui  compte  maintenant  75  membres,  présidés  depuis  1918  par 
Mme  Marie  Larade.  Lin  de  ses  membres,  Mme  Arsène  Chiasson, 
a  créé  un  Cercle  dramatique  dont  les  35  sociétaires  donnent  à 
ce  petit  monde  français  des  représentations  de  pièces  françaises. 

«  Les  Acadiennes,  nous  écrit-on,  sont  toujours  prêtes  à  aider 
les  hommes  dans  toutes  les  affaires  paroissiales,  nationales  et 
personnelles.  » 

Il  y  a  quelques  années,  les  conditions  sociales  des  mineurs 
de  la  Nouvelle  Ecosse  et  du  Nouveau  Brunswick  étaient  déplo¬ 
rables  ,  aux  causes  habituelles  de  grèves  :  oppression  capita- 


? 


TOUS  A  L’ŒUVRE  I 
dans  l'Ile  du  Prince-Édouard. 

Col.  Poirier  (98  ans),  ail  enfants  ;  Gilbert  (69  ans)  en  a  14  ; 

Jean  (47  ans),  en  a  14  :  François  (27  ans),  en  a  2,  dont  son  petit  Jean,  âgé  de  5  ans. 


FAMILLE  DE  JÉROME  RICHARD 
de  Notre-Dame  du  Mont-Carmel,  à  Egmont  Bay,  I.  P.  E. 
(Deux  enfants  sont  absents.) 


- 


I 


' 


* 


f 


DANS  LE  GOLFE  SAINT-LAURENT  437 


liste  et  revendications  socialistes,  s’ajoutaient  les  menées  de 
l’Union  internationale  des  Mineurs,  dont  le  siège  est  aux  Etats- 
Unis,  l’intérêt  de  certains  meneurs  étant  de  provoquer  des 
grèves  au  Cap  Breton  pour  faire  hausser  aux  Etats  le  prix  du 
charbon  et,  par  suite,  le  prix  des  salaires.  Pour  mieux  se 
défendre,  les  Acadiens  ont  constitué  un  groupe  indépendant 
dans  lequel  se  distingue  un  ancien  président  de  la  Succursale 
Saint-Grégoire,  M.  Patrice  G.  Muise  (autre  forme  de  Mius)  ; 
délégué  général  de  l’Assomption  pour  le  Cap  Breton,  il  est 
également  Président  du  Comité  exécutif  du  Parti  ouvrier  et 
joue  ainsi  un  rôle  considérable  tant  au  point  de  vue  acadien 
qu’au  point  de  vue  corporatif.  Ainsi,  à  force  de  lutter,  les 
mineurs  acadiens  de  Sydney  ont  conquis  leur  place  au  premier 
rang,  dans  une  société  ouvrière  qui  les  opprimait  naguère. 
Organisés  en  sociétés  d’étude  et  de  bienfaisance,  ils  se  réunis¬ 
sent  chaque  soir  dans  une  salle  construite  de  leurs  deniers  ;  ils 
y  étudient  toutes  les  questions  qui  concernent  leurs  intérêts 
ethniques  et  politiques,  la  défense  de  leur  langue  et  de  leur 
mentalité,  la  préservation  de  leurs  traditions  nationales  et 
religieuses.  Pareil  mouvement  si  spontané,  si  plein  de  pro¬ 
messes,  si  émouvant,  ne  mérite-t-il  pas  d’être  signalé,  admiré 
et  encouragé  ?  Un  rapport  de  ces  braves  Français  se  termine 
par  ces  mots  auxquels  nous  nous  associons  de  tout  cœur  : 
«  Vive  l’Acadie  1  » 


II.  —  A  l’Ile  Saint- Jean 

L’Ile  Saint- Jean,  baptisée  par  les  Anglais  Ile  du  Prince 
Édouard,  fut  en  1763  rattachée  à  la  Nouvelle  Écosse  pour  en 
être  détachée  en  juin  1769  et  pourvue  l’année  suivante  d’un 
gouverneur  spécial.  Avant  la  prise  de  Louisbourg  (30  octo¬ 
bre  1757),  l’évêque  de  Québec  en  estimait  la  population  à 
6.000  habitants;  après  la  prise  de  Louisbourg,  Boscawen 
et  ses  acolytes  se  vantaient  de  l’avoir  nettoyée  de  toute  sa 
vermine  acadienne.  Pendant  des  années  il  y  eut,  toutefois, 
dans  le  Golfe  Saint-Laurent,  un  perpétuel  va-et-vient  de 
malheureux  déracinés  qui  furtivement  passaient  du  continent 
dans  l’île  et  vice- versa,  selon  que  les  conditions  d’existence 
étaient  moins  précaires  sur  l’une  ou  sur  l’autre  rive  du  détroit. 

Une  petite  garnison  anglaise  résidait  au  fort  Amherst  de 
Saint-Pierre,  «  pauvre  redoute  palissadée  dont  les  baraque¬ 
ments  suffisaient  à  peine  à  la  loger  ;  car  les  maisons  voisines 
ont  été  démolies  pour  la  bâtir.  »  En  octobre  1764  arrive  le 


438 


LA  RENAISSANCE 


capitaine  Samuel  Holland  avec  mission  d’arpenter  File.  Lui 
aussi  est  obligé  de  s’improviser  une  habitation.  «  Il  n’y  a  que 
très  peu  de  maisons  propres  à  quoi  que  ce  soit,  dit-il  ;  elles  ne 
sont  nullement  habitables,  si  ce  n’est  une  ou  deux  que  les 
officiers  entretiennent  à  Saint-Pierre  et  celle  que  j’ai  cons¬ 
truite.  »  On  voit  combien  avait  été  parfaite  l’œuvre  de  des¬ 
truction  d’Amherst  et  de  Boscawen.  La  terre  elle-même 
retournait  en  friche.  «  Une  grande  partie  des  terres  qui  avaient 
été  défrichées  est  tellement  envahie  de  buissons  et  d’arbustes 
qu’il  sera  extrêmement  difficile  de  la  préparer  aux  labours.  » 
Et  pourtant,  de  misérables  Acadiens  vivaient  encore  blottis  là 
«  Il  y  a  une  trentaine  de  familles  acadiennes  ;  on  les  traite  en 
prisonniers,  sur  le  même  pied  que  celles  d’Halifax.  [  On  se 
rappelle  le  sort  de  ces  manœuvres  et  de  ces  parias].  Leur 
pauvreté  est  extrême  ;  la  quantité  de  leur  bétail  insignifiante... 
Pour  se  protéger  des  rigueurs  du  temps,  ils  habitent  de  petites 
cabanes  dans  les  bois,  qui  leur  donnent  aussi  du  combustible. 
Ils  y  vivent  de  poisson  qu’ils  sèchent  en  été  et  de  gibier  qu’ils 
tuent .  lievres  et  perdrix,  lynx,  loutres,  martes,  rats  musqués  ; 
ils  ne  refusent  rien,  tant  la  faim  les  presse.  »  Là  même,  l’âpreté 
anglaise  ne  laissa  pas  en  paix  ces  pauvres  meurt-de-faim. 
En  1765,  le  gouverneur  du  Canada  Haldimand,  demande  au 
gouverneur  de  la  Nouvelle  Écosse,  Wilmot,  de  lui  céder  ces 
indésirables  pour  le  défrichement  de  quelques  terres  perdues  du 
Canada,  celui-ci  s’empresse  d’acquiescer.  Le  2  décembre,  il 
écrit  au  capitaine  Williams,  du  fort  Amherst  :  «  Je  consens 
très  volontiers  à  si  bonne  proposition,  vu  que  sous  sa  surveil¬ 
lance  il  y  a  lieu  d’espérer  qu’ils  seront  bientôt  contraints  à 
leurs  devoirs  d’allégeance.  »  Pour  mieux  accélérer  cette  ultime 
évacuation,  il  recommande  même  de  leur  donner  armes,  bétail 
et  chaloupes.  L’île  redevint-elle  donc  un  désert  ? 

Comme,  même  désertée  et  dénudée,  cette  terre  était  fertile 
(«  l’herbe  est  très  bonne,  partout  où  l’on  a  défriché  »,  dit 
Holland),  les  amateurs  ne  manquèrent  pas  plus  que  d’ordi¬ 
naire.  Dès  mai  1763,  l’insatiable  Mac  Nutt  et  d’autres  agio¬ 
teurs  avaient  demandé  des  concessions  dans  l’île  Saint- Jean  • 
mais  on  avait  répondu  à  Mac  Nutt  qu’elle  était  trop  impor¬ 
tante  au  point  de  vue  de  la  pêche  pour  qu’on  pût  lui  en  attri¬ 
bue!  de  vastes  portions.  Or,  en  décembre  de  cette  même 
année,  le  premier  lord  de  l’Amirauté  Lord  Egmont  réclama,  à 


3 


DANS  LE  GOLFE  SAINT-LAURENT  439 

titre  de  fief  perpétuel,  la  concession  de  file  tout  entière  érigée 
en  comté  et  divisée  en  cinquante  baronnies  (soit  deux  millions 
d’acres,  estimait-il),  sous  promesse  de  fournir  1.200  hommes, 
grands  ou  petits  propriétaires,  et  de  remplir  d’autres  condi¬ 
tions  plus  ou  moins  renouvelées  des  temps  féodaux  :  nombre 
de  pétitionnaires,  surtout  officiers  de  terre  et  de  mer  (28  fé¬ 
vrier  1764),  s’associèrent  à  cette  demande  d’exploitation  et 
insistèrent  énergiquement.  Grand  projet  analogue  de  l’amiral 
Knowles.  Après  refus  catégorique  des  Lords  of  Trade  (23  mars), 
le  Conseil  d’Halifax  propose  une  autre  combinaison  :  le  capi¬ 
taine  Holland  a  divisé  le  territoire  en  67  lots  de  20.000  acres 
qu’on  offre  à  raison  de  deux  à  six  shillings  les  100  acres  ;  aussi¬ 
tôt,  des  spéculateurs  en  demandent  quatre  cantons  ;  on  leur 
en  donne  un  (mars  1765)  ;  d’autres,  dont  un  amiral,  rede¬ 
mandent  l’île  entière  (13  avril  1767)  ;  on  offre  à  Lord  Egmont 
tout  un  canton  de  100.000  acres  ;  dépité,  il  le  refuse  (5-1 1  juin). 
Les  demandes  de  concessions  n’en  affluent  pas  moins  en 
mai  1767  ;  on  les  adjuge  au  sort  (juin  et  juillet)  par  lots  de 
10.000  à  20.000  acres  à  toutes  sortes  de  spéculateurs,  dont 
nombre  de  fonctionnaires  (deux  gouverneurs  de  Québec, 
Murray  et  Carleton).  d’officiers  et  de  marchands.  La  Cour 
de  Saint-James  approuve  (26  août).  Au  nombre  des  premiers 
bénéficiaires  se  trouve  le  maquignon  des  Mines,  Moïse  de  les 
Derniers.  Toute  Me  fut  ainsi  en  quelques  jours  adjugée  à  des 
concessionnaires  qui  pour  la  plupart  n’habitèrent  jamais,  mais 
spéculèrent. 

Toutefois,  on  s’occupe  assez  sérieusement  d’organiser  tout 
ce  territoire  dévasté  depuis  dix  ans.  En  février,  les  Lords  du 
Commerce  expédient  leur  projet.  En  mai  le  Gouverneur 
Francklin  nomme  le  juge  Isaac  Deschamps  surintendant, 
l'inévitable  Morris  arpenteur  et  maints  autres  fonctionnaires  : 
magistrat,  pasteur,  gardien  de  prison,  etc...  Dès  l’été,  Morris 
envoie  les  plans  de  la  capitale  Charlottetown  à  établir  sur  le 
site  de  notre  ancien  Port-La- Joye,  de  Georgetown  aux  Trois 
Rivières  et  de  Princetown  à  Malpec  ;  là  encore  nos  ingénieurs 
et  nos  colons  ne  choisissaient  donc  pas  si  mal  leurs  sites.  Mais 
en  septembre  le  pauvre  Francklin  est  blâmé  pour  excès  de 
zèle  et  menacé  d’endosser  tous  les  excédents  de  dépenses.  Son 
successeur  rappelle  les  fonctionnaires  et  arrête  les  frais.  Pour 
se  tirer  d’affaire,  le  gouvernement  métropolitain,  sur  la  de- 


440 


LA  RENAISSANCE 


mande  des  propriétaires,  accepte  que  l’île  se  constitue  en  pro¬ 
vince  séparée  et  ait  pour  gouverneur  le  capitaine  Walter 
Patterson  (1770).  On  octroyé  même  le  gouvernement  consti¬ 
tutionnel  à  cette  colonie  rudimentaire,  qui  ne  pouvait  pas  même 
payer  ses  quelques  fonctionnaires.  La  cause  de  tant  de  libéra¬ 
lisme  est  que  la  guerre  avec  les  colonies  américaines  menaçait 
l’île  sans  défense. 


Pendant  ce  temps,  que  devenaient  les  anciens  possesseurs 
du  sol  dont  on  se  partageait  ainsi  les  dépouilles  sans  leur  en 
accorder  les  moindres  bribes  ?  Errants  dans  les  bois  sans  feu 
ni  lieu,  manquant  de  tout,  même  d’habits,  ils  voyaient  s’ins¬ 
taller  sur  leurs  propres  fermes  Écossais,  Irlandais,  Néo- 
Anglais  auxquels  on  prodiguait  tout,  terres,  semences,  muni¬ 
tions,  piovisions.  Leurs  longues  miseres  sont  inconnues,  inex¬ 
primables,  presque  inimaginables. 


,.'C,e,qu  11  a  fallu  de  patience,  d’énergie,  de  persévérance  à  ces 
déshérités  pour  lasser  le  mauvais  vouloir  de  leurs  oppresseurs 
vaincre  des  obstacles  toujours  renaissants,  s’enraciner  au  sol  et 
transmettre  à  leurs  enfants  l’héritage  de  foi  et  d’honneur  qu’ils 
avaient  reçu  de  leurs  pères,  nul  ne  le  saura  jamais. Dieu  les  a 
bénis  et  multipliés  comme  les  enfants  d’ Abraham  ;  ils  sont 
devenus  les  ancêtres  de  la  nombreuse  race  acadienne  qui  peuple 
aujourdhui  1  Ile  du  Prince  Édouard.  »  Alors,  déclare  héroïque¬ 
ment  le  professeur  Blanchard,  «  qui  donc  oserait  dire  que  ces 
persécutions  et  ces  misères  n’ont  pas,  après  tout,  été  un  bien 
pour  les  Acadiens  ?  Si  les  Anglais  les  avaient  traités  comme 
des  frères  et  des  amis,  peut-être  se  seraient-ils  fondus  dans  la 
population  anglo-saxonne  et  protestante,  et  nous  ne  serions 
pas  aujourd’hui  dans  l’Ile  Saint-Jean  13.000  Acadiens  françaR 
et  catholiques  Heureuses  misères  donc  !  heureuses  épreuves  de 
nos  pères  !...  Bafoués  et  persécutés  de  mille  manières,  ils  com¬ 
prirent  qu  ils  ne  pouvaient  pas  s’isoler...  Leur  attachement  aux 
traditions  ancestrales,  leur  ardent  amour  de  la  langue  française 
leur  fidelité  inébranlable  à  la  foi  catholique  développèrent  en 
eux  1  admirable  esprit  de  famille  et  de  patriotisme  qu  JL  avaient 
a  cœur...  Ils  n’avaient  plus  rien  :  eh  bien,  ils  créeraient  loTt 
églises,  paroisses.  Jamais  nous  n’aurons  assez  de  reconnaissance 
pour  ces  vaillants  de  la  première  heure.  »  6 


Donc,  peu  à  peu,  timidement  ils  sortirent  de  leurs  misé¬ 
rables  cachettes,  et  l’on  s’empressa  d’en  faire  le  dénombre- 
ment  (21  juillet  1768)  :  71  à  Saint-Pierre,  25  à  Rustico,  57  à 
Tracadie,  o  à  la  Baie  de  Fortune,  45  à  Malpec,  soit  en  tout  203, 


J 


DANS  LE  GOLFE  SAINT  - LAURENT  441 


dont  123  enfants  ;  les  malheureux  possèdent  en  tout  cinq  cha¬ 
loupes,  deux  goélettes  et  un  sloop.  La  tradition  a  conservé  les 
noms  d’un  major  Compton  et  d’un  «  chien  »  Green  qui  les 
traquèrent  encore  plus  cruellement  que  leurs  autres  persécu¬ 
teurs.  On  devine  leurs  moyens  d’existence  par  ce  résumé  d’une 
lettre  du  gouverneur  Patterson  au  Secrétaire  d’État  Hilbo- 
rough  (24  octobre  1770).  «  Les  Français  qui  habitent  l’île  sont 
au  service  de  quelques  sujets  britanniques  pour  le  compte 
desquels  ils  font  la  pêche,  recevant  en  retour  [procédé  usu- 
rairej  des  vêtements,  du  rhum,  de  la  poudre  et  du  plomb  ;  ce 
qui  leur  permet  de  faire  la  chasse  à  l’ours,  au  phoque  et  au 
gibier,  chasse  qui  leur  donne  la  nourriture  et  [ce  qui  est  bien 
caractéristique]  les  détourne  de  la  culture  du  sol.  »  Le  1er  juin 
1771,  Patterson  dut  réglementer  la  vente  des  spiritueux 
«  pour  protéger  contre  les  abus  dans  le  paiement  des  journa¬ 
liers,  etc.  »  (Arch.  Can.  Rapp.  1895,  pp.  4  et  5).  Peu  à  peu 
arrivent  par  petits  paquets  de  nouveaux  colons  de  langue 
anglaise  :  17  en  septembre  1771,  10  en  octobre,  200  par  l’in¬ 
termédiaire  d’un  grand  concessionnaire,  P.  Stewart,  de  1771 
à  1774.  En  1772,  tentés  par  les  élogieuses  descriptions  de 
soldats  highlanders,  débarquent  50  familles  écossaises  des 
Hautes  Terres  qu’amène  leur  chef  de  clan,  le  Laird  of  Glena- 
ladale,  un  vaincu  de  Culloden  :  il  établit  en  deux  cantons  ses 
tenanciers  et  les  organise  en  un  clan  colonial  qu’il  pourvoit  de 
tout,  même  et  surtout  d’un  prêtre  :  car  ces  Gaëls  sont  fervents 
catholiques.  Très  généreusement  1  abbé  James  Mac  Donald 
s’occupe  des  Acadiens  de  l’Ile  comme  de  ses  ouailles  :  «  une 
cinquantaine  de  familles  »,  dit  1  abbé  Bourg  ;  il  visite  même 
tous  les  Acadiens  de  la  rive  continentale,  de  Cocagne  jusqu’au 
Cap  Breton.  Après  sa  mort  en  1785.  le  vieux  Jean  Doucet 
est  autorisé  à  baptiser  dans  toute  l’île  et  à  recevoir  les  consen¬ 
tements  de  mariage. 

Pendant  la  guerre,  en  novembre  1775,  deux  croiseurs  amé¬ 
ricains  débarquent  des  troupes  dans  1  île  Saint- Jean  et 
enlèvent  le  gouverneur  provisoire,  l’arpenteur  et  les  autres 
fonctionnaires.  Plusieurs  familles  écossaises,  trouvant  la  place 
intenable,  passent  à  Miramichi.  Comme  toujours  on  se  méfie 
des  malheureux  Acadiens  qu’on  a  tant  mécontentés,  de  leurs 
armes  de  chasse,  de  leur  prétendue  intention  «  d  extirper  »  de 
l’île  le  reste  des  habitants  (21  mai  1776).  Aussi  organise-t-on 


442 


LA  RENAISSANCE 


la  défense  tant  sur  mer  que  sur  terre  ;  il  y  a,  en  1780,  jusqu’à 
1.000  hommes  de  troupe.  Après  la  guerre,  en  août  1783,  les 
propriétaires  de  l’île  offrent  aux  loyalistes  un  quart  de  leurs 
terres  et  le  roi  leur  envoie  toutes  choses  utiles  à  leur  installa¬ 
tion.  En  juin  1784,  le  Secrétaire  d’État  encourage  cette  immi¬ 
gration  américaine.  Alors  affluèrent  de  toutes  parts,  de  Nou¬ 
velle  Écosse  où  certains  avaient  échoué  (à  Shelburne,  en  parti¬ 
culier)  comme  de  Nouvelle  Angleterre  d’où  beaucoup  étaient 
pourchassés,  nombre  de  loyalistes  de  toute  condition  :  soldats 
démobilisés,  fermiers  sans  terre,  marchands  ruinés  ;  dès  1784, 
on  en  comptait  800.  La  plupart  se  fixèrent  dans  le  Sud-Est, 
au  plus  près  de  la  Nouvelle-Écosse.  Eux  aussi  furent  victimes 
de  la  rapacité  et  de  la  mauvaise  foi  des  spéculateurs  anglais 
qui,  après  les  avoir  attirés  par  de  fallacieuses  promesses,  les 
exploitèrent  avec  la  complaisance  du  gouverneur  Patterson 
et  de  ses  agents,  tous  propriétaires  intéressés  à  ce  genre  d’ex¬ 
ploitation  ;  mais  leurs  recours  au  roi  et  leur  organisation  poli¬ 
tique  les  protégèrent.  Le  4  octobre  1787,  un  nouveau  gouver¬ 
neur  Fanning  se  plaint  que,  par  suite  des  exigences  des  gros 
propriétaires  non  résidents,  il  n’y  ait  encore  dans  son  île  que 
500  familles  résidentes  de  toutes  races.  Or,  en  automne  1790, 
arrivèrent  250  Écossais  catholiques  des  Hautes  Terres  avec 
leur  prêtre  Max  Eachern.  Nommé  en  1818  vicaire  général  du 
Nouveau  Brunswick,  de  l’île  du  Prince  Édouard  et  des  îles 
de  la  Madeleine,  cet  infatigable  pasteur  d’hommes  qui  prodi¬ 
gua  ses  soins  spirituels  aux  Acadiens  comme  aux  Écossais, 
fut  promu  en  1820  premier  écêque  de  Charlottetown. 

Là  encore,  l’élément  français  se  trouva  donc  submergé. 
Il  n’y  avait,  en  1790,  dit  le  père  Jones,  qu’une  soixantaine  de 
familles  acadiennes  ;  elles  étaient  bien  80  en  1798,  mais  débor¬ 
dées  par  plus  de  720  familles  allogènes.  Lors  de  sa  tournée 
épiscopale  en  1 798,  l’évêque  de  Québec  compte  483  catholiques 
à  la  Pointe  de  l’Est,  177  aux  Trois  Rivières,  454  à  Saint-André, 
425  à  Tracadie,  297  à  Rustico,  soit  en  tout  1.836;  mais 
on  estima  qu’il  n’y  avait  guère  parmi  eux  que  687  Acadiens  • 
en  1812,  ceux-ci  étaient  1.300.  Ici  comme  ailleurs,  les  Acadiens 
furent  victimes  de  1  odieux  mode  d’exploitation  que  nous 
avons  tant  de  fois  signalé  :  on  les  laissait  s’établir  sur  un  ter¬ 
rain  quelconque,  ils  défrichaient  le  sol,  abattant  les  arbres, 


S 


DANS  LE  GOLFE  SAINT-LAURENT  443 


brûlant  la  brousse,  labourant,  semant  ;  mais,  lorsqu’ils  allaient 
récolter  le  fruit  de  leurs  rudes  travaux,  surgissait  un  proprié¬ 
taire  anglo-saxon  qui,  armé  de  titres  inconnus,  réclamait  la 
moisson  ou  un  droit  de  fermage.  Si  l’Acadien  cédait,  il  se  trou¬ 
vait  bientôt  obéré  et  asservi  à  la  glèbe  ;  sinon,  il  était  expulse 
et  souvent  réduit  à  l’exil.  De  pareils  abus  ont  duré  pendant  des 
Générations.  Dès  juin  1787,  une  douzaine  de  chefs  de  familles 
acadiennes  de  la  Baie  de  Fortune  (Bourg,  Michel,  Le  Blanc, 
Doucet,  D aigle,  etc...)  se  plaignent  de  n’avoir  jamais  obtenu 
les  titres  de  propriété  promis  en  échange  des  travaux  qu’ils 
ont  faits  et  menacent  de  quitter  l’île  s’ils  ne  sont  pourvus  que 
de  permis  d’occupation  temporaire  ;  on  leur  promet  le  30  juin 
des  concessions  à  perpétuité.  Cette  promesse  a-t-elle  eu  le 
sort  de  tant  d’autres  faites  sous  la  pression  de  la  nécessite  . 
On  a  lieu  de  le  croire,  lorsqu’on  lit  qu’en  octobre  les  Acadiens, 
revenus  d’une  visite  au  Cap  Breton,  sont  tous  décidés  à  partir 
plutôt  que  de  se  laisser  à  jamais  ruiner  par  les  extorsions  des 
grands  propriétaires.  En  novembre  1791,  on  se  préoccupé 
vaguement  de  remédier  à  l’abus  des  grandes  concessions. 


«  A  la  suite  de  longues  discussions,  dit  1  abbé  Ferland,  (  as 
p<  if  p  272)  on  leur  permit  de  garder  leurs  terres  pendant 
quarante  ans,  à  condition  qu’ils  paieraient  une  rente  annuelle 
de  cinq  louis  ;  encore  cette  grâce  ne  fut-elle  accordée  que  p 
Quelques  seigneurs.  Les  autres  laissèrent  les  terres  a  bail  pour 

par  Ses  gens  qui  en  profitent  et  qui  sont  les  maîtres  des  chambres 
législatives.  » 


Ce  ne  fut  qu’en  1878  qu’on  abolit  les  droits  de  tenure  sei¬ 
gneuriale  La  colonisation  s’en  trouva  aussitôt  activée  :  il  n  y 
a  plus  actuellement  de  terres  incultes  à  1  Ile  Saint- Jean. 
Depuis  1799,  cette  île,  qui  en  1780  faillit  être  appelée  New- 
Ireland,  reste  définitivement  Ile  du  Prince  Édouard.  ■ 

En  décembre  1798,  l’abbé  de  Calonne,  frere  de  1 
ministre,  demanda  pour  celui-ci  la  concession  d  un  certain  lot 
du  Fort  (ferme  Warren)  sis  près  de  sa  propre  concession 
après  avoir  fait  grand  cas  de  sa  fidélité  monarchique  on  refusa 
d’employer,  comme  il  le  demandait,  le  loyer  de  cette  conces¬ 
sion  à  /entretien  d’un  maître  français  pour  les  populations 


444 


LA  RENAISSANCE 


acadiennes.  Le  23  septembre  1800,  le  gouverneur  Fanning 
proclama  «  la  sagesse  de  supprimer  sans  réserve  la  langue 
française  »  en  son  gouvernement.  Elle  n’en  survit  pas  moins. 
Un  recensement  nominatif  d’avril  1798  contient  pour  les  lots 
16,  17,  24,  43  nombre  de  noms  acadiens  plus  ou  moins  estro¬ 
piés  :  Gallong  (Galland  ?),  Shasong  (Chiasson),  Ducette  ou 
Doucette,  Blanchard,  Martin,  Guthroe  (Goudreau),  Dourong 
(Doiron),  Mewes  (Mius),  Gooday  (Gaudet),  Gootia  (Gautier), 
Ferrie  (Poirier),  Arsnoe  (Arsenault),  Burck  ou  Bourke 
(Bourque),  Launderie  (Landry).  En  1812,  Paul  Arsenault  et 
J.-B.  Gallant  s’enfuirent  avec  femmes  et  enfants  en  un  coin 
perdu,  au  Grand  Ruisseau  ;  ils  y  bâtirent  leurs  misérables 
huttes  à  l’ombre  d’une  grande  croix  ;  autour  de  ce  signe  de 
ralliement,  vinrent  se  réfugier  d’autres  hors-la-loi.  En  1820 
surgit  une  petite  église  de  bois,  de  26  pieds  sur  20,  où  «  l’Ange  » 
Gallant  lisait  les  prières  ;  en  1827  en  grandit  une  autre  qu’on 
allongea  en  1844  ;  en  1896  la  grande  église  du  Mont-Carmel, 
l’une  des  plus  belles  de  l’île,  dresse  sur  ses  hautes  tours  de 
briques  ses  deux  flèches  de  bois,  symbole  de  la  renaissance 
acadienne  dans  F  Ile  Saint-Jean. 

Des  30  familles  survivantes  de  1760  est  sorti  un  petit 
peuple  qui  en  1901  comptait  13,866  âmes.  Les  quatre  ou  cinq 
groupes  primitifs  se  sont  peu  à  peu  constitués  en  sept  paroisses 
presque  entièrement  françaises  et  en  deux  autres  à  demi- 
acadiennes  (Hope  River  et  Summerside).  «  Pour  l’activité 
industrieuse,  dit  un  auteur  anglais,  Buckingham,  les  Acadiens 
français  n’ont  pas  de  supérieurs.  Toutefois,  ils  appliquent  cette 
activité  à  des  travaux  si  variés  (construction  navale,  pêche, 
déboisement,  culture)  qu’ils  ne  s’enrichiront  pas  autant  que 
s’ils  s’adonnaient  à  une  seule  de  ces  occupations.  Les  femmes 
sont  de  parfaites  ménagères  :  elles  sont  tellement  ingénieuses 
qu’elles  fabriquent  chez  elles  tout  ce  qui  leur  est  nécessaire  : 
tous  les  vêtements  et  tous  les  objets  d’usage  domestique.  » 

A  vrai  dire,  le  dernier  recensement  ne  compte  plus  en  1921 
que  12.100  Acadiens,  ainsi  répartis  :  à  Tignish,  1.800  ;  à  l’As¬ 
somption  de  Palmer,  1.700  ;  à  Saint-Antoine  de  Bloomfield, 
1.200  ;  à  Saint-Jacques  d’Egmont  Bay,  1.400  ;  à  Notre-Dame 
du  Mont-Carmel,  900  ;  à  Miscouche,  800  ;  à  Summerside,  700  ; 
à  Hope  River,  300  ;  à  Rustico,  1.300  ;  à  Charlottetown,  700  ; 
à  la  Nouvelle  Acadie,  300  ;  à  Rollo  Ray,  500  ;  épars,  500.  Mais 


LES  INSTITUTRICES  ET  LES  INSTITUTEURS  FRANÇAIS 


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DANS  LE  GOLFE  SAINT-LAURENT  445 


cette  dépopulation  est  commune  à  toutes  les  races  de  l’Ile, 
dont  la  population  totale  est  passée  de  109.078  âmes  en  1901 
à  88.615  en  1921.  La  raison  en  est  bien  simple  :  il  n’y  a  plus  de 
terres  disponibles  dans  l’île  entière.  Comme  on  émigre  depuis 
une  quarantaine  d'années,  les  Acadiens  émigrent  surtout  vers 
le  Nord  du  Nouveau  Brunswick  et  vers  l’Est  des  États-Unis, 
malheureusement,  depuis  une  dizaine  d’années  surtout,  vers 
les  centres  populeux  de  la  Nouvelle  Angleterre  ;  là  ouvriers 
d’usines  et  de  chantiers,  ils  sont  exposés  à  l’assimilation  amé¬ 
ricaine.  Comme  la  plupart  ne  reviennent  pas  au  pays  natal, 
on  devrait  tâcher  d’attirer  ou  de  diriger  ces  émigrants  vers 
les  groupes  acadiens  ou  même  canadiens  déjà  constitués. 

Malheureusement  encore,  l’influence  politique  et  sociale  des 
Acadiens  qui  restent  dispersés  dans  l’île  n’est  pas  même  pro¬ 
portionnée  au  nombre  de  leur  minorité,  si  faible  qu’il  soit,  un 
septième,  et  cela  tient  autant  à  des  causes  passées  qu’à  des 
causes  présentes.  Il  va  de  soi  que,  malgré  toute  sa  tolérance, 
le  clergé  écossais,  dont  ils  dépendirent  presque  uniquement 
pendant  si  longtemps,  ne  se  préoccupa  nullement  d’entretenir 
leur  langue,  leurs  mœurs,  leur  nationalité  française  ;  pendant 
des  générations  entières,  les  divers  groupes  isolés  furent  aban¬ 
donnés  à  eux-mêmes.  Ce  n’est  qu’en  1828  que  sortit  de  leurs 
rangs  un  premier  prêtre  acadien  ;  l’abbé  Sylvain  Poirier.  Or, 
de  nos  jours,  à  cette  heure  même,  il  n’y  a  encore  que  treize 
prêtres  et  trois  séminaristes  qui  soient  originaires  de  l’Ile  et, 
de  ces  treize  prêtres,  six  sont  aux  Iles  de  la  Madeleine  (dont 
deux  à  l’Académie  Saint-Pierre  et  quatre  dans  les  différentes 
paroisses  ou  missions).  Des  sept  prêtres  acadiens  restés  dans 
l’Ile,  cinq  seulement  desservent  des  paroisses  acadiennes  :  le 
Mont-Carmel,  Saint-Antoine  (Bloomfield),  l’Assomption  (Pal¬ 
mer  Road),  Saint-Jacques,  (Egmont  Bay)  et  Rustico  :  car  l’un 
d’eux  dessert  une  paroisse  anglaise  et  l’autre  enseigne  au  Col¬ 
lège  Saint-Dunstan,  alors  que  les  paroisses  de  Tignish  et  de 
Miscouche  sont  desservies  par  des  prêtres  de  langue  anglaise. 
Quant  aux  trois  séminaristes  de  File,  ils  ont  dû  aller  s’instruire 
l’un  au  Séminaire  des  Eudistes,  à  Halifax,  les  deux  autres  au 
Séminaire  de  Québec. 

Au  point  de  vue  scolaire  la  situation  fut  plus  désastreuse 
encore.  Le  plus  grand  malheur  de  nos  pères,  dit  justement  le 
professeur  Blanchard,  fut  peut-être  l’ignorance  ;  et  les  consé- 


446 


LA  RÉNAISSANCË 


quences  de  ce  malheur,  bien  que  décroissantes,  durent,  encore. 
«  Si  nos  ancêtres  s’étaient  mis  à  l’œuvre  il  y  a  seulement 
vingt  ans,  nous  n’aurions  pas  à  déplorer  la  situation  peu  bril¬ 
lante  où  nous  languissons  faute  de  clairvoyance,  d’énergie,  de 
fierté  nationale  ».  Or,  en  1870,  il  n’y  avait  encore  dans  toute 
l'Ile  que  quatre  ou  cinq  instituteurs  acadiens,  dont  l’instruc¬ 
tion  laissait  fort  à  désirer.  La  loi  scolaire  de  1877  n’envisageait 
pas  même  l’existence  d’un  élément  français  dans  la  province. 
Heureusement  les  divers  groupes  acadiens  ont  su  élire  des 
Acadiens  comme  membres  de  leurs  comités  scolaires,  et  ces 
comités  scolaires  ont  su  depuis  1891  imposer  dans  leurs  écoles 
des  livres  français  et  en  1892  la  nomination  d’un  inspecteur 
acadien  pour  l’enseignement  du  français  (actuellement 
M.  E.  Gallant)  ;  depuis  1911,  celui-ci  surveille  même  l’enseigne¬ 
ment  des  autres  matières  dans  les  écoles  acadiennes.  Ces  écoles 
acadiennes  sont  au  nombre  de  44  (contre  434  écoles  anglaises) 
dont  32  primaires  et  12  graduées  ;  elles  dispensent  l’instruc¬ 
tion  à  1.650  petits  Acadiens.  Pendant  la  première  année  on  ne 
leur  enseigne  que  le  français  ou  les  autres  matières  en  français  ; 
à  partir  de  la  deuxième  année,  l’enseignement  se  fait  le  matin 
en  français  et  l’après-midi  en  anglais.  Ainsi  les  écoliers,  qui 
déjà  dans  leurs  familles  parlent  français,  peuvent  aussi  lire 
le  français  ;  mais  ils  l’écrivent  péniblement,  faute  de  rédactions 
en  français  ;  leur  langage  reste  contaminé  par  des  influences 
anglaises  et  parfois  vicié  par  des  prononciations  défectueuses. 
N’empêche  que  ces  écoles  acadiennes,  si  imparfaites  qu’elles 
soient  encore,  rendent  déjà  de  grands  services,  à  telles  ensei¬ 
gnes  que  là  où  elles  n’existent  pas,  comme  à  Charlottetown, 
à  Summerside  et  surtout  à  Rollo  Bay,  la  langue  française  des 
groupements  acadiens  se  trouve  singulièrement  menacée. 
«  Les  ravages  de  l’anglicisation  ne  sont  pas  arrêtés.  » 

A  l’heure  actuelle  le  personnel  enseignant  de  langue  fran¬ 
çaise  se  compose  d’une  quarantaine  d’institutrices  et  d’une 
douzaine  d’instituteurs.  Leur  nombre  est  insuffisant,  puisqu’il 
y  a  dans  les  écoles  acadiennes  sept  ou  huit  instituteurs  et 
institutrices  de  langue  anglaise.  A  l’école  normale  du  Prince 
de  Galles  (Charlottetown)  il  n’y  avait  en  1920-21  que  deux 
jeunes  Acadiens  et  quatre  jeunes  Acadiennes,  alors  que  leur 
nombre  normal  devrait  être  40,  et  là  même  l’enseignement  du 
français  est  tout  à  fait  insuffisant.  Pour  remédier  à  cette  double 


J 


DANS  LE  GOLFE  SAINT-LAURENT  447 


insuffisance  dont  il  se  rend  noblement  compte,  «  ce  corps  ensei¬ 
gnant  très  enthousiaste  et  très  entreprenant  »  s’est  en  1893 
constitué  en  une  association  qui  tous  les  ans,  pendant  les 
vacances,  se  réunit  dans  l’une  des  sept  paroisses  acadiennes. 
Aux  instituteurs  se  joignent  les  membres  du  clergé  acadien. 
Les  trentième  et  trente  et  unième  congrès  viennent  de  se 
réunir  à  Egmont  Bay  le  23  et  le  24  août  1923  et  à  Tignish 
les  21  et  22  août  1924,  sous  la  présidence  de  M.  François 
Doiron  :  d’intéressantes  questions  d’enseignement  y  ont  été 
étudiées.  Le  double  but  de  ces  Cougrès  est  la  préservation 
de  la  langue  française  et  le  relèvement  de  la  race  acadienne 
par  une  éducation  oppropriée  à  ses  besoins 

«  Quand  toutes  les  autres  races  font  tant  de  progrès  pour  bien 
bien  instruire  leurs  enfants,  dit  le  professeur  H.  Blanchard, 
quelles  chances  attendent  des  Acadiens  sans  instruction  lors¬ 
qu’ils  auront  à  lutter  avec  des  gens  bien  armés  pour  la  vie  et 
bien  entraînés  ?  »  Et,  adoptant  les  belles  paroles  d’un  Canadien 
français,  il  ajoute  :  «  Veillons  avec  un  soin  jaloux  à  tout  ce 
qui  peut  conserver  notre  idiome  national  à  l’école,  au  foyer, 
dans  les  relations  publiques  et  privées.  Parlons  notre  langue 
avec  amour,  avec  respect,  avec  gloire.  Parlons-la  bien...  N’ou¬ 
blions  jamais  que  la  lutte  pour  la  langue,  c’est  la  lutte  pour 
l’existence  nationale.  Si  nous  laissons  faiblir  cette  culture  de  la 
langue,  nous  faisons  crouler  toute  l’œuvre  de  civilisation  fran¬ 
çaise  due  à  plus  de  trois  siècles  d’efforts  et  de  sacrifices.  Voilà 
l’apostolat  le  plus  urgent.  »  Rien  d’étonnant  que,  si  bien  stimulés, 
500  jeunes  Acadiens  se  soient  enrôlés  pour  le  service  en  France 
pendant  «  la  grande  guerre  ». 

Malheureusement  le  peuple  acadien,  encore  trop  inconscient 
de  ses  devoirs  et,  partant,  apathique  et  indifférent  à  l’excès, 
manque,  pour  le  réveiller  et  le  guider,  de  classes  dirigeantes  ; 
il  n’y  a  que  de  rares  commerçants,  quatre  ou  cinq  fonction¬ 
naires,  deux  avocats,  un  médecin  de  race  acadienne.  Et  pour¬ 
quoi  ces  classes  dirigeantes  manquent-elles  ?  faute  d’enseigne¬ 
ment  secondaire  et  supérieur.  Il  y  a  bien  pour  les  filles  quatre 
couvents  que  dirigent  à  Summerside,  à  Tignish,  à  Miscouche 
et  à  Rustico  les  sœurs  de  Notre-Dame  de  Montréal,  trop  peu 
soucieuses,  à  vrai  dire,  d’enseigner  le  français,  même  pour  le 
catéchisme,  même  pour  les  prières  des  enfants.  Pour  les  jeunes 
gens,  il  n’y  a  rien.  Alors  que  les  Irlandais,  grâce  à  leur  fondation 
Connolly,  vieille  de  trente  ans,  envoient  tous  les  ans  une  cin- 


448 


LA  RENAISSANCE 


quantaine  de  leurs  enfants  à  des  cours  secondaires,  alors  que 
les  Écossais,  grâce  à  leur  société  Saint-André,  entretiennent 
tous  les  ans  une  vingtaine  d’élèves  au  Collège  Saint-Dunstan, 
les  Acadiens  ne  comptent  qu’une  douzaine  des  leurs  en  cet 
unique  établissement  classique  de  l’ Ile,  où  l’enseignement  du 
français  est,  du  reste,  tout  à  fait  inadéquat.  Au  cours  de  l’été 
de  l’année  1921  s’est  donc  constituée  une  Société  Saint-Thomas 
d’Aquin  dont  le  but  est  de  créer  des  bourses  pour  l’éducation 
de  jeunes  Acadiens  bien  doués  dans  des  collèges  vraiment  fran¬ 
çais.  Dès  cette  année,  trois  boursiers  acadiens  sont  au  collège 
Saint- Joseph  de  Memramcouck,  deux  dans  des  collèges  de  la 
Province  de  Québec,  un  au  grand  Séminaire  de  Québec. 
Espérons  que  le  Comité  France-Acadie  pourra  bientôt  choisir 
parmi  ces  jeunes  gens  un  boursier  de  France. 

«  Il  nous  faut  des  hommes  instruits,  très  instruits,  qui  met¬ 
tent  leur  nationalité  au-dessus  de  l’or  et  des  honneurs,  des 
hommes  qui  puissent  combattre  dans  les  Parlements,  plaider 
devant  les  Tribunaux,  conduire  le  peuple,  guider  ses  efforts, 
grouper  ses  énergies,  des  hommes  supérieurs  qui  soient  au 
peuple  ce  que  le  cerveau  est  au  corps...  Avec  l’appui  moral 
et  pécuniaire  de  tous  nos  amis,  nous  comptons  bientôt  voir 
plusieurs  prêtres,  médecins,  avocats  et  autres  gens  de  pro¬ 
fession  sortir  des  Collèges  et  Universités  pour  marcher  à  la 
défense  de  notre  religion,  de  notre  race  et  de  nos  droits...,  pour 
réaliser  notre  rêve  qui  est  de  mettre  les  Acadiens  de  notre  Ile 
sur  le  même  rang  que  nos  rivaux  d’un  autre  sang.  » 

D’autres  sociétés  secondent  ces  nobles  et  généreux  efforts, 
en  particulier,  l’Assomption,  établie  en  plusieurs  localités  de 
l’Ile  et  la  Société  de  Tignish  qui,  fondée  depuis  peu,  compte 
déjà  quatre  ou  cinq  succursales.  Malheureusement  il  reste 
beaucoup  à  faire  :  ainsi,  le  journal  acadien  de  Tignish,  V Im¬ 
partial,  fondé  en  1893,  a  dû  en  1913  cesser  de  paraître,  faute 
de  lecteurs.  N’empêche  que  chez  ce  peuple  de  paysans  et  de 
pêcheurs  les  progrès  sont  incontestables.  Plusieurs  habitants 
du  littoral  possèdent  déjà  des  pêcheries  considérables.  Au  point 
de  vue  agronomique,  les  méthodes  de  culture,  les  machines 
agricoles,  le  cheptel  ne  cessent  de  s’améliorer  depuis  une 
trentaine  d’année  ;  l’industrie  laitière,  avec  ses  fromageries  et 
ses  beurreries,  s’est  beaucoup  développée  en  ces  derniers 
temps.  Les  expositions  agricoles  de  Saint-Jacques  et  de  Notre- 
Dame  du  Mont-Carmel  révèlent  chaque  année  des  progrès  que 


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'HONORABLE  JUGE  EN  CHEF  AUBIN  E.  ARSENAULT. 
ancien  Premier  Ministre  de  l’ Ile  du  Prince-Édouard. 


DANS  LE  GOLFE  SAINT-LAURENT  449 


récompensent  les  concours  de  Charlottetown  et  de  Summer- 
side.  Le  goût  même  de  l’agriculture  est  inculqué  aux  enfants 
par  des  expositions  agricoles  scolaires.  Bref  on  assiste  à  ce  lent 
réveil  d’un  peuple  hier  accablé,  réveil  que  proclament  des  suc¬ 
cès  politiques  plus  remarquables  encore. 

Le  premier  représentant  acadien  à  la  Chambre  provinciale 
fut  en  1854  l’honorable  Stanislas  Poirier  qui  de  là  passa  au 
Parlement  fédéral  d’Ottawa.  Un  autre  Acadien,  M.  Terriault, 
vient  d’occuper  une  des  plus  hautes  magistratures  du  pays. 
Mais  les  plus  grands  honneurs  et  les  plus  grandes  charges 
attendaient  l’une  des  plus  vieilles  familles  françaises  de 
l’Acadie.  En  1728,  se  fixa  dans  l’Ile  Saint-Jean  l’un  des  des¬ 
cendants  de  Pierre  Arsenault  qui,  né  en  France  en  1650,  était 
venu  à  Port-Royal  en  1671.  Joseph  Octave  Arsenault,  né  à 
Cascampec  en  1828,  instituteur  de  1847  à  1865,  fut  élu  député 
à  la  législature  provinciale  en  1867  et  réélu  jusqu’en  1895, 
date  à  laquelle  il  fut  appelé  au  Sénat  d’Ottawa.  L’un  de  ses 
neuf  enfants,  tous  vivants,  Aubin-Edm.  Arsenault,  né  en  1870 
à  Saint-Jacques  d’Egmont  Bay,  élevé  au  Collège  Saint-Duns- 
tan  et  à  l’Université  Saint- Joseph  de  Memramcouck,  acheva 
ses  études  de  droit  à  Londres  auprès  de  l’honorable  juge  en 
chef  Charles  Russell  ;  élu  et  réélu  député  provincial  depuis  1908, 
il  devint  en  1917  premier  ministre  de  la  province  et  en  1921 
juge  de  la  Cour  suprême  et  Vice-chancelier  de  la  Cour  d’Equité. 
Il  est  ainsi  le  premier  Acadien  qui  fût  Premier  ministre  d’une 
province  canadienne  et  le  premier  Français  qui  fut  Président 
du  Conseil  en  une  province  du  Canada  autre  que  celle  de  Qué¬ 
bec.  Fils  d’une  Acadienne  et  mari  d’une  Acadienne,  il  est 
lui-même  père  de  huit  enfants.  Président  de  la  Société  natio¬ 
nale  de  l’Assomption,  l’honorable  Aubin  Arsenault  vient,  en 
février  et  mars  1924,  à  la  suite  d’une  tournée  de  conférences 
en  Louisiane,  d’entreprendre  le  rattachement  des  Acadiens 
du  Sud  aux  Acadiens  du  Nord.  Nous  ne  pouvons  nous 
empêcher  de  croire  que  le  sort  de  ce  petit  peuple  acadien, 
si  fragile  et  si  émouvant,  se  trouve  désormais  en  de  bonnes 
mains. 


LAUVRIÈRE.  T.  II. 


29 


450 


LA  RENA  ISSANCE 


III.  —  Aux  Iles  de  la  Madeleine 

Au  milieu  du  Golfe  de  Saint-Laurent  se  trouve  un  archipel 
presque  entièrement  acadien  :  quatre  îles  et  autant  d’îlots 
plus  ou  moins  unis  à  marée  basse  par  des  langues  de  sable 
bleuâtre.  Cartier  et  Champlain  les  appelèrent  les  Ramées,  le 
premier  dénommant  l’une  d’elles  Brion  du  nom  de  l’amiral 
Philippe  de  Chabot,  sieur  de  Brion,  et  le  second  donnant  à  une 
autre  le  nom  de  Madgelene.  «  Ces  isles,  dit  Jacques  Cartier  dans 
le  Discours  de  son  Voyage,  sont  de  meilleure  terre  que  nous 
eussions  oncque  vue,  en  sorte  qu’un  champ  d’icelle  vaut  plus 
que  toute  la  Terre  Neuve.  Nous  la  trouvâmes  pleine  de  grands 
arbres,  de  prairies,  de  campagnes,  pleine  de  froment  sauvage 
et  de  pois  qui  étaient  fleuris  aussi  épais  et  beaux  que  l’on  eût 
pu  voir  en  Bretagne  et  qui  semblaient  avoir  été  semés  pas  des 
Laboureurs.  »  Quels  «  laboureurs  »,  sinon  des  pêcheurs  basques, 
bretons  ou  normands  qui  étaient  venus  en  ces  régions  bien 
avant  que  Christophe  Colomb  n’eût  «  découvert  »  l’Amérique? 
En  1600,  les  aventuriers  anglais  Drake,  Leigh  et  Wyatt,  ayant 
voulu  s’emparer  de  ces  ter-es  françaises,  furent  chassés  du 
Hâvre-aux-Basques  à  coups  de  canon  par  un  parti  de  deux 
cents  hommes,  tant  Français  que  sauvages.  En  1659,  un  bour¬ 
geois  de  Bayonne,  Pierre  de  Peyrelaque,  envoya  aux  Ramées 
un  navire  équipé  de  18  hommes  pour  faire  la  chasse  aux  loups 
marins  qui,  en  efïet,  abondent  en  cette  région  :  «  A  l’entour 
de  cette  isle,  disait  déjà  Cartier,  il  y  a  plusieurs  grandes  bêtes, 
comme  grands  bœufs,  qui  ont  des  dents  à  la  bouche  comme 
d’un  éléphant  et  vivent  même  en  la  mer.  »  Ce  sont  «  les  vaches 
marines  »  des  Acadiens.  Un  apothicaire  de  Honfleur,  François 
Doublet,  qui  se  livrait  au  commerce  des  huiles,  morues  et 
pelleteries,  obtint  le  19  janvier  1663  de  la  Compagnie  de  la 
Nouvelle  France  la  concession  de  ces  îles,  en  même  temps  que 
celle  de  l’île  Saint-Jean  et  de  l’île  aux  Oiseaux,  et  il  leur  donna, 
à  toutes,  à  cause  du  prénom  de  sa  femme,  mère  de  seize  en¬ 
fants  (dont  le  corsaire  Jean  Doublet),  le  nom  d’Iles  de  la 
Madeleine  que  portait  déjà  l’une  d’elles.  Ayant  constitué  une 
société  d’exploitation,  il  fit  en  ces  îles  deux  campagnes  de 
pêche  et  de  chasse  ;  mais,  entrant  en  conflit  avec  Pierre  de 


.5 


DANS  LE  GOLFE  SAINT-LAURENT-,  451 

Peyrelaque,  il  tourna  son  activité  vers  les  côtes  de  Gaspé  où 
il  avait  trouvé  une  mine  de  plomb,  puis  vers  l’Afrique.  En 
mai  1686,  Colbert  les  concéda,  en  même  temps  que  le  Cap 
Breton  et  l’ Ile  Saint-Jean,  à  un  sieur  Gabriel  Gautier  en  vue 
de  la  pêche  et  de  la  chasse. 

En  1707,  un  Sieur  de  la  Chesnaye  y  crée  un  établissement 
éphémère.  En  1720,  l’archipel  est  rattaché  à  la  concession  de 
l’ile  Saint-Jean  faite  au  comte  de  Saint-Pierre.  Il  n’en  tira 
aucun  parti,  si  bien  qu’en  juillet  1731  le  privilège  exclusif  de 
la  tuerie  des  vaches  et  loups  marins  en  ces  parages  fut  octroyé 
pour  quinze  ans  au  Sieur  Harmander  (ou  Doronader)  qui  y 
tenta  en  1736  la  pêche  à  la  baleine  ;  mais,  en  1740,  le  privilège 
exclusif  de  la  pêche  à  la  baleine  dans  le  Golfe  Saint-Laurent 
fut  accordé  au  Sieur  Darragory,  de  Saint-Jean-de-Luz. 
En  1742,  privilège  exclusif  aux  Sieurs  Pascaud,  de  la  Rochelle, 
dont  l’exploitation  prospérait,  quand  survint  la  guerre  de  1744. 
Tout  cela  n’était  que  chasse,  pêche,  exploitation  commerciale  ; 
bref,  établissements  temporaires.  Remarquons  qu’à  l’entrée 
de  la  Baie  des  Chaleurs,  à  Miscou  en  1748,  dit  une  Geographi- 
cal  History  of  Nova  Scotia  de  cette  date,  des  Français  venaient 
tous  les  ans  pêcher  et  sécher  leur  poisson  sur  un  «  grave  »  du 
côté  du  Golfe. 

Là,  encore,  les  premiers  colons  stables  furent  les  Acadiens  ; 
ce  furent  des  victimes  du  «  grand  dérangement  »  chassées  du 
Cap  Breton,  de  l’ Ile  Saint-Jean,  de  la  Baie  des  Chaleurs.  Ils 
ne  devaient  pas  y  être  très  heureux  :  car  le  31  mai  1793  quatre 
de  leurs  délégués  viennent  au  Cap  Breton  demander  au  gou¬ 
verneur  Macormick  l’admission  de  250  des  leurs  en  cette  der¬ 
nière  île.  N’empêche  qu’en  décembre  de  la  même  année  la  plu¬ 
part  des  évacués  de  Saint-Pierre  et  Miquelon,  dit  Macormick, 
se  déclarent  disposés  à  s’établir  aux  Iles  de  la  Madeleine  ; 
douze  ou  treize  de  ces  familles  s’y  seraient  établies,  puis  une 
vingtaine  ;  bientôt,  elles  y  eurent  pour  missionnaire  l’abbé 
Allain,  Spiritain  chassé  par  la  Révolution  de  sa  cure  de 
Miquelon.  La  population  des  Iles  de  la  Madeleine  se  compose¬ 
rait  donc  en  majeure  partie  des  descendants  de  ces  Miquelo- 
nais  pour  la  plupart  revenus  de  France.  Mais,  dès  1786,  le 
gouverneur  du  Canada,  Lord  Dorchester,  au  cours  d’une  croi¬ 
sière  à  bord  d’une  frégate,  avait  cédé  à  son  hôte  l’amiral  Sir 
îsaac  Cofïin  la  concession  de  ces  îles  qui  semblaient  lui  plaire, 


452 


LA  RENAISSANCE 


concession  qui  fut  ratifiée  en  1796.  Alors,  même  procédé  d’ex¬ 
propriation  que  dans  l’isthme,  à  la  Rivière  Saint-Jean,  à  l’île 
Saint-Jean  et  bien  ailleurs.  En  1806,  l’amiral  au  nom  sinistre, 
dit  Mgr  Plessis  en  son  Voyage  de  1811  (p.  93)  : 

«  signifia  aux  [400]  habitants  qu’il  était  seul  propriétaire  des 
fonds  qu’ils  occupaient  et  qu’il  fallait  ou  déguerpir  ou  lui  payer 
tels  droits  ou  telles  rentes  qu’il  trouvait  bon  de  leur  imposer. 
On  s’est  d’abord  récrié  sur  l’inhumanité  de  cette  déclaration, 
puis  l’on  a  fini  par  consentir  à  payer  chaque  année  quinze 
quintaux  de  morue  par  terre,  petite  ou  grande  indistincte¬ 
ment  ;  ce  qui  peut  être  évalué  à  six  piastres  de  rente  annuelle. 
Le  bon  amiral  n’en  a  pas  plus  consenti  à  leur  accorder  les  con¬ 
cessions  de  leurs  terres  ;  et  ils  courent  le  risque  d’être  évincés, 
même  après  avoir  payé  pendant  quinze  et  vingt  ans  cette  rente 
qui  leur  semble  beaucoup  trop  forte.  » 

Comme  les  héritiers  de  cette  funèbre  famille  ne  veulent 
encore  céder  de  terres  qu’à  long  bail  (de  99  ans),  il  en  résulte 
que  «  les  habitants,  n’ayant  pas  intérêt  à  améliorer  des  terres 
qu’ils  ne  possèdent  pas,  se  détournent  de  l’agriculture  pour 
se  livrer  à  la  pêche  ».  Conséquence  fatale  :  l’abandon  de 
100.000  arpents  de  riche  terre  volcanique,  qui  pourtant 
se  prêtent  à  merveille  à  la  culture  du  foin,  de  l’avoine  et  sur¬ 
tout  des  pommes  de  terre. 

La  population  ne  s’en  accrut  pas  moins  rapidement.  Les 
Acadiens  étaient  1.057  en  1831  (dont  98  familles  à  Amherst, 
48  à  Grindstone  et  38  à  Alright)  contre  20  familles  anglaises. 
Vers  1885,  leur  député  M.  Flynn,  de  Gaspé,  estimait  leur 
nombre  à  3.000.  En  1901,  ils  étaient  5.500.  Ils  sont  maintenant 
plus  de  7.000  contre  500  Anglo-Saxons,  lesquels  sont  surtout 
concentrés  à  l’ Ile  de  l’Entrée.  L’île  du  Hâvre-Aubert  (Am¬ 
herst)  est  le  centre  administratif  du  petit  archipel  :  elle  compte 
129  familles  au  Hâvre  et  201  au  Bassin.  L’île  de  l’Étang  du 
Nord  en  compte  335.  le  Hâvre-aux-Maisons  170  toutes  fran¬ 
çaises.  Il  n’y  a  guère  au  Cap-aux-Meules  qu’une  trentaine  de 
familles  anglaises.  Presque  tous  les  noms  sont  Acadiens  : 
Cormier,  Vigneau,  Landry,  Gaudet,  Chiasson,  Cyr,  Thériault, 
Arsenault,  Hébert,  Doucet,  Benoit,  Bourgeois,  Aucoin,  Mius, 
Leblanc,  Richard,  etc...  Au  point  de  vue  administratif  les  Iles 
de  la  Madeleine  se  rattachent  au  comté  de  Gaspé  et,  par  suite, 
à  la  province  de  Québec. 


9 


LES  ILES  DE  LA 


MADELEINE 


Cl.  Edit.  Bossard. 


18(17. 


Serv  hydrogr.  de  la  Marine. 


DANS  LE  GOLFE  SAINT  - LAURENT  453 


Les  Madelinots,  comme  on  les  appelle,  habitent  d’avenantes 
petites  maisons  de  bois,  toutes  semblables,  qui  «  vêtues  de 
bardeaux  sur  toutes  les  faces  et  coiffées  d’un  toit  à  pic  », 
parent  joyeusement  le  paysage  pittoresque  des  îles  ;  tantôt 
ces  maisons  se  serrent  amicalement  au  bord  des  havres 
pleins  de  barques,  tantôt  se  dispersent  comme  un  volée 
de  goélands  le  long  des  dunes  grises,  blanches  ou  bleues, 
tantôt  se  blotissent  frileusement  au  pied  de  grands  mornes 
étranges  qu’on  appelle,  tout  comme  au  pays  de  Bayeux, 
des  Demoiselles. 

«  Ces  maisons,  dit  le  frère  Marie-Victorin  (Canada  Français, 
avril  1920)  ont  souvent  trois  ou  quatre  pignons,  mais  un  seul 
corps  principal  et  une  petite  annexe  ou  tambour  qui  sert  à  la 
fois  de  cuisine  et  de  pièce  où  l’on  vit.  Quand  un  jeune  Madelinot 
épouse  vers  les  vingt  ans  une  jeune  Madelinote,  que  fait-on  ? 
On  décolle  le  tambour  et  on  le  pousse  sur  des  rouleaux  à  l’autre 
bout  de  la  prée  où  s’ajoutera  bientôt  un  corps  de  logis  principal. 
Ainsi  s’opère  la  multiplication  des  foyers,  par  scissiparité, 
comme  chez  les  microbes.  » 

Si  ce  procédé  ingénieux  suffit  au  logement  des  nouvelles 
générations,  le  mode  de  vie  ne  suffit  pas  à  nourrir  et  à  retenir 
dans  les  îles  le  pullulement  d’une  population  si  prolifique  : 
bon  nombre  de  Madelinots  doivent  émigrer  ;  ils  vont  surtout 
au  Labrador,  en  Gaspésie,  aux  États-Unis. 

Tant  par  goût  que  par  la  force  des  choses,  la  plupart  des 
Madelinots  sont  pêcheurs,  ne  demandant  guère  à  la  terre  que 
les  légumes  indispensables  et  la  chair  des  moutons.  La  mer  les 
comble  de  ses  dons  faciles  1  Du  15  mars  au  15  avril,  on 
chasse  le  loup  marin  :  sur  la  banquise  en  débâcle,  on  massacre 
en  quelques  jours  jusqu’à  70.000  pauvres  phoques  de  passage. 
Puis  d'immenses  filets  appelés  «  trappes  »  ramassent  en  une 
saison  jusqu’à  30.000  barils  de  harengs.  Certains  pêcheurs 
prennent  vers  la  mi-mai  jusqu  à  40.000  homards.  Puis  vient 
la  pêche  de  la  morue  ;  une  barque  de  deux  hommes  peut  en 
prendre  jusqu’à  1.200  livres  par  jour  ;  la  moyenne  d’une  sai¬ 
son  est  de  30.000.  En  été,  une  barque  pêche  de  500  à  600  ma¬ 
quereaux.  Enfin  c’est  aux  îles  de  la  Madeleine  que  chaque 
printemps  nos  terre-neuvâs  de  Bretagne  et  d  autres  provinces 
françaises  viennent  acheter  leur  boette  pour  la  pêche  à  la 
morue  sur  le  Grand  Banc. 


•154 


LA  RENAISSANCE 


De  si  riches  aubaines  n’ont  ni  enrichi  ni  perverti  les  hon¬ 
nêtes  Madelinots 

«  Il  n’y  a  pas  une  seule  buvette  dans  toutes  les  Ramées, 
dit  le  Sénateur  Pascal  Poirier  ;  pas  un  seul  débit  de  boissons 
enivrantes.  »  «  Ils  sont  pauvres  sans  être  indigents  et  indépen¬ 
dants  sans  être  fiers,  disait  dès  1824  le  lieutenant  anglais  Brad- 
ley.  Le  vol,  le  meurtre  et  les  autres  crimes  leur  semblent 
inconnus.  »  En  1812,  Monseigneur  Plessis  disait  mieux  encore  : 
«  Ces  heureux  colons,  qui  savent  mourir  sans  médecin,  savent 
aussi  vivre  sans  avocats.  Ils  n’ont  nulle  idée  de  la  chicane,  non 
plus  que  de  l’injustice.  Si  quelquefois  il  s’élève  des  contesta¬ 
tions  entre  eux,  elles  sont  aussitôt  soumises  à  un  arbitrage  et 
terminées  sans  retour.  Us  ignorent  l’usage  des  clefs  et  des  ser¬ 
rures  et  riraient  de  celui  qui  fermerait  sa  maison  autrement 
qu'au  loquet,  pour  s’en  éloigner  de  deux  ou  trois  lieues.  Si  quel¬ 
ques  hardes  les  incommodent  en  route,  ils  les  laissent  tout 
simplement  le  long  du  chemin,  assurés  de  les  y  trouver  à  leur 
retour,  n’eût-il  lieu  que  le  jour  suivant.  »  «  Ils  les  abandonnent, 
ajoute  le  Frère  Marie-Victorin,  à  la  garde  solide  du  septième 
commandement  de  Dieu.  » 

Les  choses  n’ont  guère  changé  de  nos  jours,  constate  le 
Sénateur  Poirier  :  il  y  a  bien  à  Gaspé  un  juge  qui  vient  pour  la 
forme  tous  les  étés  ;  ils  en  ignorent  le  nom.  «  Doux  et  bien¬ 
faisants,  dit  leur  curé  Burnet,  ils  exercent  volontiers  l’hospita¬ 
lité  à  l’égard  des  étrangers  :  ils  ont  de  la  religion,  des  mœurs 
pures,  de  la  droiture  et  de  la  docilité  envers  l’autorité  civile 
et  religieuse.  » 

Ajoutez  toutefois  qu’il  n’y  a  guère  d’illettrés  en  ces  îles 
perdues.  Il  y  a  dix  écoles  à  l’Étang-du-Nord,  au  Hâvre-Au- 
bert,  cinq  au  Hâvre-aux-Maisons  ;  chaque  maîtresse  est  pour¬ 
vue  d’un  brevet  d’enseignement  décerné  par  l’École  normale 
de  Québec.  Au  Hâvre-aux-Maisons,  il  y  a  depuis  1875  un  im¬ 
portant  couvent  de  filles  que  dirigent  les  Sœurs  de  Notre- 
Dame  ;  l’on  y  organisait  même  en  ces  derniers  temps  une 
«  Académie  »,  sans  doute  quelque  école  normale  ou  secondaire. 

«  C  est  peut-être  aux  Iles  de  la  Madeleine,  dit  le  Sénateur 
Poirier,  que  s’est  le  mieux  conservé  le  type  acadien  dans  toute 
sa  vigueur  physique  et  morale,  ce  type  qui  faisait  dire  a  un 
gouverneur  britannique  qu’  «  un  milicien  acadien  vaut  deux 
soldats  anglais  »  :  «  des  gaillards  de  six  pieds,  musclés  en  athlètes, 
aux  épaules  larges,  le  tronc  solide,  et  droits  comme  des 
chênes.  »  Conclusion  naturelle  :  <<  Jamais  je  n’ai  vu  population 


3 


DANS  LE  GOLFE  S  A  I  N  T  -  L  A  U  R  E  N  T  455 


plus  contente  de  son  sort,  plus  attachée  à  sa  glèbe,  à  son  rocher, 
à  son  banc  de  pêche.  »  Ce  seraient  donc,  de  tous  les  groupes 
acadiens,  les  Madelinots  qui,  n’était  la  culture  du  sol,  ont  le 
mieux  préservé  en  sa  pureté  primitive  le  caractère  ancestral. 


IV.  —  Au  Labrador  Laurentien. 

Leur  forte  nataüté  a  pourtant  contraint  d’émigrer,  avons- 
nous  dit,  certaines  familles  madelinotes  ;  elles  sont  passées  dans 
le  Labrador  Canadien  (lointain  prolongement  du  Comté  de 
Saguenay,  province  de  Québec)  et  se  sont  établies  tout  le  long 
de  la  Côte  Nord  du  Golfe  de  Saint-Laurent.  Ainsi  se  continue 
pour  les  Acadiens  de  la  Madeleine  la  colonisation  française  de 
l'Amérique  septentrionale. 

En  ces  âpres  régions  presque  stériles  où  la  belle  saison  ne 
dure  guère  que  quatre  mois  ne  vivaient  que  des  Esquimaux  et 
des  Indiens  montagnais.  La  Compagnie  de  la  Baie  d’Hudson 
n’exploitait  son  monopole,  ou  peu  s’en  faut,  qu’en  se  üvrant 
périodiquement  à  des  sortes  de  razzia  de  fourrure  et  de  poisson. 
Les  frè^s  oblats,  maintenant  fixés  à  Betsiamis,  n’exerçaient 
guère  leur  influence  religieuse  que  sur  les  Montagnais  de  la 
région  occidentale.  Alors  survinrent  les  Acadiens.  En  1855, 
viennent  s’établir  à  Natashquan  une  dizaine  de  familles  du 
Havre-Aubert  :  cinq  Vigneau,  deux  Cormier,  un  Landry,  un 
Giasson,  un  Bourgeois  ;  en  1858,  sept  autres  familles.  En  mai 
1857,  viennent  à  Natashquan  huit  autres  familles  de  la  Made¬ 
leine  :  Firmin  Boudreau  et  son  fils,  Benjamin  Landry,  Louis 
Cormier,  François  Petipas,  Joseph  Boudreau,  etc...  Mais,  sur 
l’opposition  de  la  Compagnie  d’Hudson,  elles  vont  s’établir 
à  la  Pointe-aux-Esquimaux.  Là,  en  octobre,  les  rejoignent 
quatre  autres,  deux  Cormier,  un  Vigneau,  un  Cyr  ;  en  mai  1858, 
huit  encore,  deux  Cormier,  un  Vigneau,  un  Cyr,  un  Arsenault, 
un  Boudreau,  etc...  ;  de  1859  à  1861,  dix-sept  encore  ,  en  1862, 
il  y  a  45  familles,  venues  pour  la  plupart  du  Havre-aux-Maisons 
sons.  Cependant  Natashquan  évoluait  aussi,  passant  de 
40  familles  (soit  243  personnes)  en  1872  à  80  (soit  412)  en  1885  ; 
la  population  s’élevait  en  1886  à  418  habitants  tous  Acadiens, 
sauf  cinq  ou  six  familles  canadiennes.  Alors  survint  une  crise 
funeste  ;  le  poisson  ayant  manqué  pendant  deux  années  de 


456 


LA  RENAISSANCE 


suite,  30  familles  de  Natashquan,  et  15  autres,  contraintes 
par  la  famine,  durent  quitter  le  pays  et,  avec  l’aide  du  gou¬ 
vernement  de  Québec,  aller  s’établir  dans  les  cantons  de 
Jersey  et  de  Marlow  (comté  de  Beauce)  qu’elles  défrichèrent 
et  colonisèrent. 

En  ces  pays  où  les  rares  terres  cultivables  ne  produisent 
guère  de  la  mi-mai  à  la  mi-septembre  que  certains  légumes 
(choux,  patates)  et  certaines  céréales  (avoine,  seigle),  où  le 
gibier  lui-même  n’a  guère  de  valeur  que  par  ses  plumes  et  sa 
fourrure,  la  pêche  est  à  peu  près  l’unique  ressource  des  habi¬ 
tants.  Vient-elle  à  manquer,  c’est  la  ruine,  nous  venons  de  le 
voir  ;  est-elle  abondante  comme  en  temps  ordinaire,  c’est 
encore  la  misère.  Il  y  avait  bien  à  la  Pointe-aux-Esquimaux 
12  goélettes  en  1865,  17  en  1875,  23  en  1880,  26  en  1882  ;  mais 
la  plupart  des  habitants  sont  trop  pauvres  pour  posséder  leurs 
propres  bateaux,  les  grands  filets  convenables  et  tout  le  maté¬ 
riel  de  pêche  moderne  ;  il  en  résulte  qu’ils  doivent  subir  les 
conditions  draconiennes  des  grandes  compagnies  de  pêche 
Robin  et  Le  Bouthillier  :  elles  ne  leur  font  d’avances  en 
espèces  et  en  nature  que  pour  mieux  exploiter  leur  dur  et 
périlleux  labeur.  Vers  1860,  les  Robin  achetèrent  la  maison  de 
la  Parable  qui,  jersiaise  aussi,  usait  des  mêmes  procédés  d’ex¬ 
ploitation.  Les  œufs  des  oiseaux  de  mer,  si  nombreux  en  ces 
régions,  étaient  une  précieuse  ressource  ;  mais,  depuis  quel¬ 
ques  années,  des  trafiquants  sans  pitié  ni  scrupule  viennent  de 
Terre-Neuve,  de  Nouvelle  Écosse  et  du  Maine  et  en  quelques 
semaines  raflent  ou  détruisent  des  milliers  de  ces  œufs  et  de 
volatiles  inoffensifs  qui  n’ont  que  le  funeste  tort  d’avoir  une 
valeur  marchande. 

Dans  ces  conditions,  on  conçoit  que  très  dures  sont  les  con¬ 
ditions  d’existence  pour  ces  pauvres  Acadiens  du  Labrador 
laurentien.  Ils  vivent  au  jour  le  jour,  à  peu  près  sans  argent. 
Ils  se  construisent  eux-mêmes  leurs  maisons  assez  confor¬ 
tables,  leurs  meubles  rares  et  rudimentaires  et,  lorsqu’ils  en 
possèdent,  leurs  barques.  Ils  ne  vivent  guère  que  de  poisson, 
de  choux  et  de  patates,  auxquels  s’ajoutent  de  temps  à  autre 
de  la  viande  de  conserve  ou  quelque  gibier  de  poil  ou  de  plume. 
Ils  ne  possèdent  pas  de  bétail  ni  de  volaille,  et  pour  cause  : 
le  climat.  Leurs  animaux  sont  des  chiens  ;  environ  cinq  par 
famille  qu’ils  nourrissent  de  poisson  et  qui,  en  hiver,  à  une 


$ 


DANS  LE  GOLFE  SAINT-LAURENT  457 


rapide  allure,  les  traînent  sur  la  glace  en  des  traîneaux  appelés 
cométiques.  Ils  ne  connaissent  guère  du  reste  du  monde  que 
les  rares  nouvelles  que  leur  apportent,  dans  le  Labrador 
occidental  douze  fois  par  an,  dans  le  Labrador  oriental 
huit  fois,  des  courriers  :  bateaux  en  été,  cométiques  en  hiver. 
Et  cependant,  telle  est  la  force  d’adaptation  humaine,  qu’ils  ne 
s’estiment  pas  trop  malheureux  :  ils  aiment  ce  morne  pays 
où  ils  sont  nés,  où  ils  ont  tant  souffert  et  tant  lutté  ;  ils  s’en¬ 
nuient  à  Québec,  où  ils  vont  de  temps  à  autre  sur  leurs  goé¬ 
lettes  vendre  du  poisson  et  faire  des  emplettes.  Ils  s’estiment 
si  bien  sédentaires  dans  ces  régions  boréales,  en  cette  austère 
patrie,  qu’ils  s’organisent  pour  y  faire  souche  de  bons  Français. 

Leur  clergé  les  y  aide.  Honnêtes  et  pieux  comme  tous  les 
Acadiens,  ils  ne  furent  pas  plus  tôt  blottis  en  leurs  petits  vil¬ 
lages  de  bois  qu'au  milieu  ils  bâtirent  une  chapelle,  où  ils  se 
réunissaient  le  dimanche  pour  entendre  quelque  vieillard  lire 
la  messe  et  pour  chanter  les  vêpres.  Un  vieux  prêtre  franc- 
comtois,  l’abbé  Ternet,  que  certains  d’entre  eux  rencontrèrent 
un  jour  à  Québec,  eut  pitié  de  leur  détresse  morale  qu’ils  lui 
peignirent  avec  la  pauvreté  d’expression  qu’on  devine  :  il 
allait  rentrer  en  France  où  le  ramenait  son  neveu  ;  non,  il 
renonça,  s’embarqua  sur  la  pauvre  goélette  de  ses  Labrado- 
riens  et  fut  leur  premier  prêtre  résident  à  la  Pointe-aux-Esqui- 
maux.  D’autres  vinrent,  malgré  la  dureté  des  lieux  et  la 
pauvreté  des  gens.  L’évêque  de  Québec  envoya  bientôt  un 
préfet  apostolique,  Mgr  Bossé,  pour  organiser  le  culte  reli¬ 
gieux  et  les  paroisses  ;  en  1895,  vint  l’évêque  même  de  Chi- 
coutimi,  dont  dépend  le  Labrador  ;  c’est  à  son  secrétaire, 
M.  l’abbé  V.  H.  Huard,  que  sont  dus  la  plupart  des  renseigne¬ 
ments  concernant  ce  pays  si  peu  connu.  En  1903,  le  vicaire 
provincial  des  Eudistes,  bientôt  consacré  Mgr  Blanche,  fut 
le  premier  nommé  Préfet  apostolique  du  Golfe  Saint-Laurent 
et  du  Labrador;  en  1916  i!  fût  remplacé  par  son  confrère  le 
P.  Chiasson,  maintenant  évêque  de  Chatham.  Ainsi  les  Eu¬ 
distes  ont  entrepris  la  dure  desserte  de  ces  missions  boréales  : 
«  Long  hiver  avec  son  rude  cortège  de  neige,  de  tempêtes,  de 
ténèbres  ;  grand  silence  de  l’isolement  devant  l’infranchis¬ 
sable  barrière  des  glaces  ;  dure  appréhension  des  immenses 
distances  à  parcourir  en  pleine  nuit,  sur  un  frêle  traîneau  de 
chiens  ;  écrasant  labeur  qu’impose  la  multiplicité  des  misé- 


458 


LA  RENAISSANCE 


râbles  postes  perdus  en  ces  mornes  déserts  »  ;  mais  aussi 
«  réconfort  moral  qui  vient  du  devoir  accompli  et  d’une  grati¬ 
tude  généreuse.  «  Pas  un  des  800  hommes  n  a  manqué  de  faire 
sa  retraite  ;  ces  braves  gens  étaient  dans  l’enthousiasme.  » 
Il  fallut  aussi  organiser  l’enseignement  :  si  pour  la  desserte  des 
paroisses  se  trouvèrent  des  prêtres,  on  ne  pouvait  pas  trop 
compter  pour  les  écoles  sur  l’abnégation  d’instituteurs  laïcs  ; 
seules,  des  religieuses  de  dévouèrent  ;  les  premières  arrivèrent 
en  1885.  Bientôt  les  Sœurs  grises  de  Québec  fondèrent  à  la 
Pointe-aux-Esquimaux  le  Couvent  Saint- Joseph  qui  fut  rapi¬ 
dement  organisé  en  École  normale,  si  bien  qu’en  1892  sur  les 
15  institutrices  du  Labrador  il  y  en  avait  douze  qui,  munies  de 
leurs  diplômes,  étaient  originaires  du  pays  même.  Ainsi  se  fait 
logiquement,  au  sein  de  la  population  adaptée,  le  recrutement 
du  personnel  enseignant. 

En  ce  Labrador  si  déshérité,  comme  partout  ailleurs,  la 
race  acadienne  (quatre  cinquièmes  de  la  population  totale) 
n’a  guère  cessé  de  croître.  Vers  1882  une  trentaine  de  familles 
quittèrent  bien  Betchawan,  mais  sans  fuir  le  Labrador.  Vers 
1885,  le  préfet  apostolique  estimait  à  2.000  le  nombre  des 
Labradoriens,  dont  1.100  à  la  Pointe-aux-Esquimaux  et  500  à 
Natashquan.  Cette  population  a  plus  que  doublé  depuis  lors. 
Le  Père  général  des  Eudistes,  le  P.  Lucas,  qui  vient  de 
visiter  en  mission  ces  lointaines  régions  et  nous  a  fait  bénéficier 
de  sa  haute  compétence,  porte  à  1.500  le  nombre  des  Acadiens 
dans  la  paroisse  bien  agglomérée  de  la  Pointe-aux-Esquimaux  ; 
ils  seraient  un  millier  aux  Sept-Iles.  Outre  Natashquan  et 
l’extrême  village  oriental  des  Sablons  (ou  Blanc  Sablon),  il  y  a 
maintenant,  avec  huit  à  neuf  cents  habitants  dont  les  deux 
tiers  acadiens,  l’établissement  de  Clark  City  où  se  fabrique  de 
la  pulpe  à  papier.  Est-ce  une  nouvelle  industrie  qui  naît  au 
Labrador  ?  nous  espérons  que  la  race  française  en  sera  béné¬ 
ficiaire  :  car,  là  encore,  elle  a  les  mérites  de  la  première  colo¬ 
nisation. 

Tous  ces  renseignements,  Mgr  Chiasson,  évêque  de  Cha- 
tham,  N.  B.  ancien  vicaire  général  de  ces  régions  autrefois  si 
délaissées,  a  bien  voulu  (2  mai  1921)  les  compléter  et  les  pré¬ 
ciser  avec  une  compétence  et  une  complaisance  dont  nous  lui 
sommes  respectueusement  reconnaissant. 


$ 


DANS  LE  GOLFE  SAINT-LAURENT  459 


«  Les  principales  localités  habitées  du  Labrador  sont  Bersinis 
à  l’extrême  ouest  :  c’est  surtout  un  village  de  sauvages  :  140  fa¬ 
milles  à  peu  près,  où  résident  trois  missionnaires  qui  desservent 
aussi  à  la  Rivière-aux-Outardes  une  vingtaine  de  familles  cana¬ 
diennes  et  acadiennes.  La  mission  de  la  Baie-des-Cèdres  con¬ 
tient  cinq  ou  six  cents  habitants,  occupés  à  l’industrie  de  la 
pulpe  ;  la  plupart  de  ces  ouvriers  sont  des  Acadiens.  Godbout 
a  ses  vingt  familles  de  pêcheurs  ;  les  Iles  Caribou,  une  douzaine  ; 
la  Baie  des  Anglais,  (ainsi  nommée  à  cause  du  naufrage  en  1711 
de  l’escadre  de  l’amiral  Walker  en  route  pour  Québec),  une 
quinzaine,  tous  pêcheurs,  ainsi  qu’à  Godbout.  A  la  Rivière 
Pentecôte,  il  y  a  une  trentaine  de  familles,  occupées  à  l’industrie 
de  la  pulpe.  A  Sbelter  Bay  (nom  que  les  Anglo-Américains  ont 
substitué  à  celui  de  Jambon),  industrie  de  la  pulpe  avec  deux 
cents  ouvriers.  A  Clarke  City,  grande  manufacture  de  pulpe 
de  six  à  sept  cents  habitants.  Sept  Iles  a  ses  130  familles  de 
pêcheurs  et  d’ouvriers  de  chantier,  et  Moïsie  une  quarantaine  de 
familles  dont  la  moitié  sont  indiennes.  Les  bois  de  la  Rivière 
Manitou  sont  habités  en  hiver  par  deux  ou  trois  cents  ouvriers 
de  chantier  de  bois  à  pulpe.  La  Rivière-aux-Graines  est  un  petit 
village  constitué  par  des  familles  de  pêcheurs  ;  la  Chaloupe  lui 
est  identique  comme  familles  et  comme  industrie.  Sheldrake  a 
ses  vingt  familles  de  pêcheurs,  et  la  Rivière-au-Tonnerre  en 
a  80,  tous  pêcheurs.  Le  Dock  est  un  petit  village  de  12  familles  ; 
Magpie,  de  50  ;  la  Rivière  Saint-Jean,  de  60  ;  la  Longue  Pointe 
de  Mingan,  de  55  :  (Mingan  lui-même  a  une  trentaine  de  familles 
sauvages)  ;  Saint-Pierre  de  la  Pointe-aux-Esquimaux  a  ses 
200  familles  ;  Piastre-Baie,  12  familles  ;  Natashquan  et  ses 
missions,  une  centaine  de  familles.  »  «  Comme  on  peut  compter, 
ajoute  Mgr  Chiasson,  cinq  personnes  en  moyenne  par  famille 
il  en  résulte  que  la  population  stable  du  Labrador  laurentien 
serait  d’environ  5.500,  pour  les  deux  tiers  pêcheurs.  » 


V.  —  A  Anticosti  et  a  Terre-Neuve 

L’ile  d’Anticosti,  située  par  le  travers  du  Golfe,  pourra 
devenir  un  centre  acadien  important.  Elle  ne  comptait  de  1870 
à  1873  que  deux  ou  trois  familles  de  colons,  dont  les  Belliveau 
et  les  Doucet  ;  ces  derniers,  originaires  de  Saint-Pierre  et  Mi¬ 
quelon,  étaient  venus  de  la  Baie  des  Chaleurs  s’y  établir  à 
l’Anse  aux  Fraises.  En  1881,  la  population  s’élevait  à  676  habi¬ 
tants,  dont  394  Français,  presque  tous  acadiens  ;  mais  l’œuvre 
périclita  :  en  1891,  il  n’y  avait  plus  que  253  habitants.  En  1895, 
le  grand  industriel  français  bien  connu,  M.  le  sénateur  Henri 


460 


LA  RENA  ISSANCE 


Menier,  acheta  l’île  entière,  résolu  à  en  faire  une  œuvre  modèle 
de  colonisation  française.  Il  choisit  pour  centre  d’abord  la 
baie  Sainte-Claire,  puis  la  baie  Ellis  où  il  établit  un  apponte- 
ment  de  1.100  mètres.  Il  procéda  à  l’exploitation  des  vastes 
forêts,  au  défrichement  des  terres,  à  l’établissement  de  fermes, 
à  l’organisation  de  la  pêche,  particulièrement  celle  du  homard  ; 
maisons,  scieries,  école,  église  surgirent.  En  1901,  on  relève 
dans  le  recensement  de  Mgr  Guay  les  noms  de  55  Acadiens, 
dont  18  Doucet,  à  l’Anse-aux-Fraises,  15  Arsenault,  12  Po¬ 
thier,  8  Richard,  3  Landry  à  la  baie  Sainte-Claire.  Ce  nombre, 
qui  a  diminué,  ne  pourra  que  croître  bientôt  :  car  les  qualités 
d’habileté  et  d’honnêteté  des  Acadiens  ne  sont  pas  moins 
appréciées  que  leur  aptitude  à  la  pêche.  Grâce  aux  ingénieuses 
non  moins  que  savantes  méthodes  du  gouverneur  M.  Martin- 
Zédé,  l’immense  île  deviendra  de  plus  en  plus  habitable  et 
exploitable,  à  mesure  que  diminuera  la  virulence  des  mous¬ 
tiques  et  qu’augmentera  le  nouveau  cheptel  de  cerfs  de  Vir¬ 
ginie.  Les  Acadiens  ont  assez  longtemps  souffert  des  exactions 
anglaises  pour  mériter  d’être  associés  à  cette  grande  œuvre 
de  colonisation  française. 

Il  y  a  encore  à  Terre-Neuve  des  descendants  d’ Acadiens, 
On  estime  leur  nombre  à  3.000  ou  4.000  ;  mais,  dispersés 
dans  les  trois  ou  quatre  villages  de  la  Baie  Saint-Georges  et 
dans  les  îles  du  voisinage,  ils  se  sont,  pour  la  plupart,  paraît- 
il,  fondus  dans  la  population  ambiante. 


Source')  et  autres  références. 

Arch.  Nat.  —  Colonies.  Ile  Saint-Jean  Clic,  vol.  VIII. 

Arch.  Min.  Col.  —  Série  G1,  vol.  482,  484-493.  Recensements  de  l’Ile 
Saint-Jean  et  de  Nie  Royale,  de  1762-1773. 

Arch.  Canada.  —  Rapport  1895,  Ile  du  Prince.  Edouard  (1763-1801), 

pp.  1-89. 

-  1895,  Cap  Breton  (1764-18011,  pp.  1-111. 

-  1905,  II,  307-310,  315-316.  Ile  Madame 

1787. 

-  1913,  p.  2,  Corresp.  et  journaux  des  R.  P. 

Ch.  et  John  Inglis,  évêques  de  Nouv. 
Ecosse. 

Richard  Brown.  —  History  of  Cape  Breton,  London,  1869,  pp.  331- 
463. 

Duncan  Campbell.  —  Histonj  of  Prince  Edward  Island,  1875,  Charlot- 
tetown. 

W.  H.  Croskill.  --  Prince  Edward  Island,  Charlottetown,  1904. 

Prof.  W.  H.  Siebert  and  Flor.  E.  Gilliam.  —  The  Loyalists  in  Prince 
Edward  Island,  Soc.  roy.  Canada,  1910,  3e  s.,  IV,  sec.  II,  pp.  109-117). 


a 


n 


LA  POINTE-AUX-ESQUIMAUX 
au  Labrador  Laurentieu. 


CHETIGAMP 
au  Cap  Breton 


9 


DANS  LE  GOLFE  SAINT-LAURENT  461 


Abbé  Casgratn.  —  Mém.  sur  Miss,  de  N.  Ecos.  Cap  Br.  et  Ile  du  P. 
Ed.,  op.  cit.,  1902. 

Pascal  Poirier.  —  Louisbourg  en  1902  (Société  royale  du  Canada). 
Sect.  I.  p.  97).  h 


Pascal  Poir'er.  —  Voyage  aux  Iles  Madeleine  (ni  lieu  ni  date). 

Errol  Bouchette.  —  Les  Ecossais  au  Cap  Breton  (Soc.  rov.  du  Can. 
1910,  Sect.  I,  pp.  3-15). 

Faucher  de  Saint-Maurice.  —  Les  lies  du  Saint-Laurent. 

Frère  Marie-Victorin.  —  Chez  les  Acadiens  des  fies  de  la  Madeleine, 
(Le  Canada  français,  avril  1920). 

John  C.  Bourinot.  —  Cape  Breton  and  its  memorials  o/  ihe  French 
Régime  (Soc.  roy.  Can.,  1891,  IX,  Sect.  II,  173-343). 

Corinne  Rocheleau.  —  Trois  Bostonais  en  Acadie  (Revue  cana¬ 
dienne,  1914). 

Abbé  Revel.  —  Français  d’Amtrique,  Paris,  1909. 

Mgr  Ch.  Guay.  —  Lettres  sur  Anticosli,  Paris,  1902. 

V.  A.  Huard.  —  Le  Labrador  et  Anticosti.  Montréal,  1897 
Paul  Combes.  —  Voyage  à  Anticosti.  Paris,  1896. 

Dr  Joseph  Schmitt.  —  Monographie  d’ Anticosti.  Paris,  1904. 
Barddelay.  —  The  Magdalen  Islands  (Soc.  Hist.  et  Lit.  Québec,  1833, 
III,  2,  p.  128.) 


J.  Henri  Blanchard,  professeur  au  Collège  du  Prince  de  Galles.  — 
Les  Acadiens  de  l’ Ile  Saint-Jean.  Charlottetown.  I.  P.  E.,  1920-1. 

J.  Henri  Blanchard.  —  Les  Ecoles  acadiennes  de  V  Ile  du  Prince 
Edourd  (Petit  Canadien,  1913). 

Premier  centenaire  de  la  Paroisse  du  Mont  Carmel,  I.  P.  E.  —  Moncton 
1912. 

Annuaire  des  Iles  Saint-Pierre  et  Miquelon.  —  Saint-Pierre,  1914. 


CHAPITRE  XXXI 


AU  CANADA 


En  Gaspésie  et  ailleurs.  - —  Rapprochement 
des  deux  peuples  frères. 


n  estime  généralement  qu’il  y  a  autant  d  Acadiens  dans 
le  reste  du  Canada  et  même  dans  la  seule  province 


de  Québec  que  dans  l’ancienne  Acadie  des  Provinces 
Maritimes.  Ainsi  que  nous  l’avons  vu,  les  uns  y  vinrent 
directement  après  le  grand  dérangement,  soit  par  la  vallée 
du  Saint-Jean,  soit  le  long  du  Golfe  Saint-Laurent  ;  les  autres 
y  vinrent  de  Nouvelle  Angleterre  par  terre  ou  par  mer,  après 
le  traité  de  Paris. 

Dès  1756,  on  signale  à  Québec  200  Acadiens  venus  du  Saint- 
Jean  :  c’étaient,  sans  doute,  quelques-uns  des  échappés  du 
grand  dérangement  que  Boishébert,  après  l’écavuation  de 
l’embouchure  du  fleuve,  avait  tâché  d’établir  en  amont  des 
chûtes.  Commes  ces  établissements,  même  celui  de  Sainte- 
Anne,  n’échappèrent  pas  aux  violences  de  Lawrence,  de 
Monckton  et  de  leurs  subalternes,  il  vint  encore  à  Québec 
en  1758  et  1759  d’autres  réfugiés  du  Saint-Jean  avec  Alexan¬ 
dre  Le  Borgne  et  Pierre  Robichaud  qui,  d’abord  réfugiés  au 
Cap  Saint-Ignace,  finirent  pas  s’établir  à  l’Islet.  A  propos  de 
ceux  qui  s’établirent  dans  la  région  de  Bécancour  en  1758,  le 
chanoine  Louis  Richard  écrit  en  novembre  1892  : 

«  Presque  tous  provenaient  de  la  région  de  Beaubassin  ;  ils 
étaient  venus  par  le  Saint-Jean.  Partis  au  printemps  sans  pro¬ 
visions  ni  munitions,  ils  ne  s’avancèrent  qu’avec  lenteur,  ne 
pouvant  pourvoir  à  leur  subsistance  que  par  la  pêche  et  le  rare 
gibier  qu’ils  attrapaient  avec  des  pièges.  Enfin,  ils  purent,  au 
début  de  l’hiver,  atteindre  le  Saint-Laurent,  à  Cacouna. 


AU  CANADA 


4éS 


Il  n’y  avait  sans  doute  pas  dans  tout  le  groupe  une  famille  qui 
fût  au  complet.  » 

Après  la  capitulation  de  Québec,  il  y  eut  un  reflux  des 
émigrés  du  Canada  vers  le  Saint- Jean,  puisqu’en  1760  deux 
cents  d’entre  eux  présentèrent  au  colonel  Arbuthnot  du  fort 
Fredericton  l’attestation  de  leur  serment  d’allégeance  signée 
du  juge  Cramahé  ;  on  sait  que  Moncton  ne  les  en  livra  pas  moins 
à  la  vindicte  de  Lawrence  qui  les  expédia  d’Halifax  dans  les 
prisons  d’Angleterre.  Plus  tard,  au  Madawaska,  il  y  eut 
encore  un  chassé-croisé  de  Canadiens  et  d’Acadiens  ;  les  uns 
y  vinrent  dès  1785  occuper  les  bonnes  terres  neuves  de  ce  pays 
perdu  ;  les  autres  durent  les  quitter  vers  1797,  chassés  par  la 
famine. 

Beaucoup  plus  important  et  non  moins  lamentable  fut,  nous 
le  savons,  le  va-et-vient  des  fugitifs  le  long  du  Golfe.  Dès  1757, 
on  en  signale  130,  ainsi  venus  de  Québec.  «  En  octobre  1756, 
précise  l’intendant  Bigot,  des  bateaux  chargés  de  200  Aca¬ 
diens  arrivèrent  à  Québec  ;  ils  furent  distribués  dans  les  pa¬ 
roisses  de  l’Ile  d’Orléans,  en  particulier,  dans  la  paroisse  Saint- 
François  où  l’abbé  Le  Guerne  fut  nommé  curé  :  car  il  y  en 
avait  déjà  400  à  Québec.  On  leur  donna  des  rations.  »  Hélas  ! 
des  rations  de  4  onces  par  jour,  pendant  quelques  mois  ;  mais, 
ce  que  ne  dit  pas  l’infâme  Bigot,  c’est  que  lui  et  ses  agents  de  la 
«  Grande  Compagnie  »  trouvèrent  le  moyen  de  dérober  à  ces 
malheureux  réfugiés  le  peu  d’argent  et  les  quelques  objets  de 
valeur  qui  leur  restaient.  «  Il  y  en  a  environ  quinze  à  seize  cents 
à  Québec  »,  écrit-il  en  février  1758.  Dès  1758,  Lévis  portait 
leur  nombre  à  2.000.  En  ces  temps  de  guerre  désastreuse,  ils 
furent  durement  épouvés  par  la  misère  et  la  maladie.  «  300  sont 
morts  de  la  petite  vérole  »,  constate  Bigot  le  15  février  1758. 
On  sait  avec  quelle  intolérance  le  général  Amherst  prétendit 
exclure  les  Acadiens  de  la  Convention  de  Montréal  en  1760. 
Nombre  de  ces  Acadiens  n’en  demeurèrent  pas  moins  au 
Canada. 

Quelques-uns  n’allèrent  pas  si  loin  ;  ils  restèrent  blottis 
sur  la  rive  nord  de  la  Baie  des  Chaleurs,  dans  les  coins  perdus 
de  la  vaste  péninsule  de  Gaspésie,  la  première  terre  foulée  par 
Cartier  (juillet  1534),  puis  exploitée  par  Champlain,  Monts  et 
Pontgravé  (1610),  enfin  colonisée  par  Nicolas  Denys.  En  1763, 


464 


LA  RENAISSANCE 


on  signale  109  premiers  Acadiens.  En  1774,  l’armateur  jersiais 
Charles  Robin  amena  de  France  sur  deux  navires  81  Acadiens 
qui  s’établirent  dans  la  Baie  des  Chaleurs.  Parmi  eux  se  trou¬ 
vait  l’unique  frère  de  l’abbé  Bourg,  Charles  Bourg,  qui  donna 
naissance  aux  nombreux  Bourque  de  Carleton  et  de  la  région. 
On  les  laisse  défricher,  ensemencer,  améliorer  ces  excellentes 
«  terres  rouges  »,  mais  on  se  garde  bien  de  leur  accorder  des 
concessions  régulières.  Or,  en  1780,  arrive  le  flot  envahissant 
des  «  loyalistes  »  américains,  que  dirige  le  capitaine  Justus 
Sherwood.  A  ceux-là  on  prodigue  tout,  au  contraire  :  200  acres 
par  adulte,  50  acres  par  enfant,  et  des  semences,  et  des  ins¬ 
truments  agricoles,  et  des  provisions  pour  trois  ans.  Ainsi, 
dès  1784,  se  trouvaient  là  200  familles  loyalistes  réparties  en 
trois  groupes  :  Douglastown  sur  la  baie  de  Gaspé  ;  New  Rich¬ 
mond  et  New  Carlisle  sur  la  Baie  des  Chaleurs.  De  New  Car- 
lisle  on  veut  faire  une  ville,  leur  capitale  ;  on  la  trace  au  cor¬ 
deau  ;  on  y  engloutit  82.000  livres,  sans  que  rien  ou  à  peu  près 
sorte  de  terre.  De  même  qu’en  1765  on  avait  adjugé  au  général 
Haldimand  la  seigneurie  du  Grand  Pabos,  de  même  en  1787 
on  donne  au  lieutenant-gouverneur  Cox  l’île  de  Bonaventure, 
en  1789  à  James  Orchard  la  seigneurie  de  Montlouis,  en  1793 
au  marchand  Charles  Robin  celle  de  Grande  Rivière,  à  Jere- 
miah  Mac  Carthy  celle  de  Port  Daniel,  etc.  Et,  pendant  qu’on 
fait  ces  largesses  à  des  intrus  d’Europe  (Anglais,  Écossais, 
Irlandais,  Jersiais)  qui  le  plus  souvent  n’en  peuvent  ou  n’en 
veulent  même  pas  tirer  parti,  on  refuse  aux  Acadiens  des  titres 
de  propriété  pour  des  terres  qu’ils  cultivent,  sous  prétexte 
qu’ils  sont  dangereux.  Or,  dès  1780,  les  malheureux  réfugiés 
qui  s’étaient  établis  à  Pabos  se  montraient  aussi  industrieux 
que  leurs  frères  de  la  Baie  des  Chaleurs  ;  on  ne  les  soupçonna 
pas  moins  en  haut  lieu  d’être  favorables  aux  insurgés  améri¬ 
cains.  «  Bien  qu’ils  ne  soient  pas  les  amis  de  l’État,  écrit  au 
gouverneur  Haldimand  le  lieutenant-gouverneur  de  Gaspé, 
O  Hara  (17  juillet  1783),  leur  activité  ne  peut  être  que  profi¬ 
table.  Ils  ont  reçu  l’assurance  qu’on  ne  toucherait  pas  à  leurs 
biens.  Ils  ne  demandent  pas  plus  de  terres  qu’ils  n’en  peuvent 
cultiver,  alors  qu’Anglais  et  Américains  réclament  des  milliers 
d’acres  et  n’en  font  rien.  Le  père  d’une  famille  acadienne  de 
dix  personnes  ne  demande  que  deux  acres  de  front  sur  une 
lieue  de  profondeur.  » 


S 


ENVIRONS  DE  CHETICAMP 
au  Cap  Breton. 


MARGARÉE,  AU  CAP  BRETON 


. 

' 

> 


  U  CANADA 


465 


Alors,  par  prudence,  le  gouvernement  consent  (30  mai  1784) 
qu’on  établisse  à  Pabos  et  à  Bonaventure  quelques-unes  de 
leurs  familles,  vu  que  «  ces  gens  sont  plus  rangés  et  plus  atta¬ 
chés  à  leurs  établissements  que  quiconque  dans  le  pays.  » 
On  dut  même  en  juillet  les  défendre  contre  l’insatiable  rapa¬ 
cité  des  loyalistes  qui  voulaient  s’emparer  des  terres  par  eux 
défrichées.  Le  7  août  1784,  l’abbé  Bourg  recommande  une 
concession  de  terre  à  François  Comeau,  de  Bestigouche,  et  le 
lieutenant-gouverneur  Cox,  une  autre  à  Pierre  Gaulière,  de 
Cascapédie.  Le  19  août,  les  pilotes  Jean  Caissy  et  Jean  Le¬ 
brun  demandent  aussi  des  terres.  Oui,  on  leur  donne  des  terres 
à  défricher  ;  mais  toujours  on  leur  refuse  les  titres  de  pro¬ 
priété.  Aussi,  alarmés,  vingt  Acadiens  de  Bonaventure,  établis 
depuis  1762,  écrivent-ils  en  avril  1789  au  Gouverneur  Lord 
Dorchester  :  «  Privés  de  titres,  nous  sommes  exposés  à  perdre... 
le  fruit  de  nos  longs  et  pénibles  travaux...  Nous  vous  supplions, 
de  vouloir  ordonner  que  des  titres  en  forme  nous  soient 
donnés...  Par  cette  bonté,  Votre  Excellence  mettra  un  terme 
à  nos  justes  craintes...  et  nos  enfants  s’attacheront  à  un  sol 
qui,  ayant  reçu  leurs  premiers  travaux,  deviendra  leur  héri¬ 
tage...  »  Rien  ne  vint  qu’en  1795  la  menace  de  tailler  des  sei¬ 
gneuries  anglaises  à  même  les  défrichements  acadiens.  Ce  ne 
fut  qu’en  1796,  après  de  multiples  requêtes,  qu’arrivèrent  enfin 
les  précieux  papiers  qui  délivraient  ces  malheureux  de  l’in¬ 
supportable  menace  d’être  ou  brutalement  expulsés  ou 
rançonnés  sans  merci.  Ainsi,  sous  l’heureuse  influence  de  l’abbé 
Bourg,  se  développèrent  les  établissements  agricoles  de  Maria, 
de  Cascapédia,  de  Paspébiac,  de  Pasbeau,  de  la  Rivière-aux- 
Renards,  etc.  ;  tant  et  si  bien  que,  malgré  la  présence  de  trois 
lieutenants-gouverneurs  successifs,  Nicolas  Cox,  Francis  Le 
Maistre  et  Alexander  Forbes,  (1787-1833)  grassement  payés 
(1.000  livres  st.  par  an),  l’élément  loyaliste,  si  choyé  et  si 
comblé  qu’il  fût,  céda  peu  à  peu  la  place  à  l’élément  français 
brimé  et  opprimé.  Dès  1793  les  cinq  huitièmes  des  habitants 
du  district  de  Gaspé  étaient  acadiens  et  canadiens. 

«  Dès  le  début  du  dix-neuvième  siècle,  dit  Fr.  Ant.  Bernard, 
l’obscur  héroïsme  des  mères  acadiennes  aidant,  la  Gaspésie 
se  dresse  aux  avant-postes  du  Québec  comme  une  forteresse 
destinée  à  arrêter  la  marche  menaçante  des  bataillons  anglais 
déjà  solidement  établis  sur  les  magnifiques  domaines  volés  aux 

LAUVRIÈRE.  T.  II 


30 


LA  RENAISSANCE 


46  è 


Acadiens...  Si  les  Anglais,  en  y  déversant  dès  1780  des  flots  de 
loyalistes  américains,  avaient  réussi  à  déloger  ou  à  noyer  l’élé¬ 
ment  acadien  qui  les  y  avait  précédés  de  vingt  ans,  tout  le 
territoire  du  Golfe  Saint-Laurent  s’anglicisait  à  fond,  et  les 
Canadiens  français  se  voyaient  refoulés  vers  les  centres  de 
Québec  et  de  Montréal.  Heureusement  la  ténacité  acadienne  eut 
raison  en  cette  circonstance  de  la  fourberie  anglo-saxonne.  En 
peu  d’années,  par  sa  vitalité  intense,  fruit  de  sa  profonde  vie 
religieuse,  la  race  martyre  dressa,  en  face  d’une  Nouvelle  Écosse 
fanatique,  le  mur  d’une  Gaspésie  française  et  catholique,  bien¬ 
tôt  soudée  aux  vieilles  paroisses  canadiennes  du  fleuve  Saint- 
Laurent  par  les  unions  matrimoniales  et  les  relations  de  com¬ 
merce.  La  Gaspésie  fut  donc  au  Canada  la  sentinelle  avancée 
de  la  foi  catholique  et  de  la  civilisation  française  » 

Malgré  le  mauvais  vouloir  britannique,  une  organisation 
ecclésiastique  devenait  urgente.  Le  30  juillet  1795,  Mgr  Hubert, 
évêque  de  Québec,  arrive  en  tournée  pastorale  avec  trois 
prêtres  français  qu’avait  chassés  la  Révolution  :  son  vicaire 
général,  H.  J.  L.  Desjardins,  le  frère  de  celui-ci,  l’abbé  L.  J.  Des¬ 
jardins  et  l’abbé  Castanet.  A  celui-ci  il  assigne  tout  le  Sud  de 
la  Baie  des  Chaleurs  avec  Caraquet  pour  résidence  ;  à  celui-là, 
toute  la  Gaspésie  avec  résidence  à  Carleton,  l’ancienne  Tra- 
cadièche.  Cette  mission  était  si  vaste  qu’il  fallut  bientôt  confier 
Bonaventure  (336  âmes),  Paspébiac  et  Port  Daniel  à  un  autre 
prêtre  français,  M.  de  la  Vaivre.  M.  Castanet  mourut  à  la  peine, 
et  fut  remplacé  par  un  autre  prêtre  français  encore,  M.  Joyer. 
Comme  organisation  civile,  l’abbé  Desjardins  se  contente  de 
faire  élire  par  ses  paroissiens  trois  syndics  qui  siégeaient  par¬ 
fois  en  une  sorte  de  tribunal  :  «  Ces  heureux  colons,  qui  savent 
mourir  sans  médecins,  savent  aussi  vivre  sans  avocat,  dit 
Mgr  Plessis  après  ses  deux  missions  de  1811  et  de  1812.  Ils 
n’ont  nulle  idée  de  la  chicane  non  plus  que  de  l’injustice  ;  si 
quelquefois  s’élèvent  parmi  eux  des  contestations,  elles  sont 
aussitôt  soumises  à  l’arbitrage  et  terminées  sans  retour.  »  On 
voit  que  les  persécutions  anglaises  n’avaient  pas  altéré  la 
morale  acadienne.  En  1810  un  curé  de  Carleton,  l’abbé  Pain- 
chaud,  fit  le  recensement  de  la  population  :  Carleton,  Maria 
et  la  Nouvelle,  684  catholiques  (8  protestants)  ;  Restigouche, 
166  cath.  (140  prot.)  ;  Cascapédiac,  147  cath.  (39  prot.)  ; 
Rivière  de  l’Anguille,  160  cath.  (8  prot.).  La  mission  des 
sauvages  à  Restigouche  comptait,  en  outre,  300  âmes.  En  1825, 
le  jeune  curé  de  Carleton,  l’abbé  Faucher,  empêcha  une  révolte 


# 


À  U  CANADA  4ii7 

de  ces  Micmacs  qui,  exaspérés  par  l’alcool  et  les  procédés 
vexatoires  des  Anglais,  voulaient  les  massacrer. 

Comme  toutes  les  grandes  infortunes  humaines,  la  ruine 
acadienne  trouva  ses  exploiteurs.  A  peine  fut-elle  consommée 
que  deux  mercantis  jersiais,  les  frères  Charles  et  Philippe 
Robin,  dont  nous  avons  déjà  eu  l’occasion  de  parler,  eurent  une 
idée  géniale  en  son  cynisme  :  sachant  d’une  part  la  richesse 
des  parages  poissonneux  de  la  Gaspésie  abandonnés  depuis  la 
Guerre  de  Sept  Ans  et  d  autre  part  l’abondance  de  main- 
d’œuvre  acadienne  au  rabais  dans  les  ports  de  France  et 
ailleurs,  ils  s’avisèrent  d’organiser  l’exploitation  de  cette  pêche 
délaissée  par  les  victimes  même  du  «  grand  dérangement  ». 
Dès  1770,  on  voit  donc  ces  maquignons  d’hommes  rôder  sur 
les  quais  de  nos  ports  de  la  Manche  ;  ils  s’en  vont,  de  ville  en 
ville,  de  groupe  en  groupe,  promettant  aux  pauvres  hères 
exilés,  outre  le  retour  au  pays  natal,  monts  et  merveille.  Et 
ces  misérables  déracinés,  trop  heureux  d’être  ainsi  replantés 
en  terre  natale,  acceptent  à  n’importe  quel  prix,  se  laissant 
embaucher  à  n’importe  quelle  condition,  et  on  les  embarque 
pêle-mêle  à  Jersey  ou  à  Guernesey.  Le  gouvernement  français 
eut  beau  s’opposer  mainte  et  mainte  fois  à  ces  manœuvres 
suspectes  ;  l’enrôlement  clandestin  dura  des  années  et  reprit 
en  Nouvelle  Angleterre  comme  en  Nouvelle  Écosse.  Voici  ce 
que  les  malheureuses  dupes  trouvèrent  en  leur  paradis 
acadien  :  sur  les  plages  désertes  de  la  Gaspésie,  à  Paspébiac, 
à  Percé,  à  Gaspé,  à  Grande  Rivière,  de  grandes  bâtisses  mal 
aménagées  qui  se  muent  rapidement  en  geôles  de  forçats  : 

«  Paspébiac,  dit  Mgr  Plessis  en  1811,  est  l’endroit  central  du 
grand  commerce  de  morue  de  MM.  Robin  ;  ils  y  ont  leur  comp¬ 
toir  et  leur  magasin  principal  ;  ils  y  sont  propriétaires  d’une 
étendue  c‘  e  terre  considérable.  Les  habitants  auxquels  ils  se 
sont  rendus  nécessaires  sont  des  espèces  de  serfs  entièrement 
dans  leur  dépendance  ;  ils  ont  concédé  à  33  d’entre  eux  33  ar¬ 
pents  de  terre  de  front  sur  dix  arpents  de  hauteur,  en  sorte  que 
chaque  colon  n’ayant  que  dix  arpents  en  superficie  ne  peut  vivre 
qu’avec  le  secours  de  la  pêche  et  que,  se  trouvant  hors  d’état 
d’en  faire  les  avances  nécessaires,  il  est  toujours  endetté  au 
bourgeois,  toujours  à  sa  disposition,  exposé  à  être  mis  à  bord  de 
quelque  bâtiment  de  la  compagnie  et  à  faire  le  voyage  d’Europe 
en  qualité  de  matelot  lorsqu’il  ne  peut  par  la  pêche  acquitter 
ses  dettes.  » 


468 


LA  RENAISSANCE 


Pareilles  exactions  enrichirent  vite  les  Robin  :  leur  expor¬ 
tation  annuelle  de  30.000  quintaux  de  poisson  en  Europe  se 
double  en  1783  des  commandes  américaines.  Les  guerres 
napoléoniennes  portèrent  le  prix  de  la  morue  à  six  louis  le 
quintal  ;  aussi,  de  1808  à  1814,  les  profits  furent-ils  énormes. 
Or,  pendant  que  ces  «  marchands  de  poisson  »,  «  multi-mil- 
lionnaires  »,  dit  Fr.  Antoine  Bernard,  se  gardant  bien  de  venir 
au  Canada,  étalaient  en  Europe  leur  luxe  de  parvenus,  les 
misérables  créateurs  de  tant  d’opulence  «  traînaient  le  boulet 
de  leur  servage  »  sur  les  rivages  gaspésiens.  Ils  le  traînent 
encore.  Quoique  des  Irlandais  et  même  des  Anglais  se  soient 
laissé  prendre  en  ce  dur  engrenage,  le  gouvernement  britan¬ 
nique  a  toujours  fermé  les  yeux  sur  de  pareils  agissements  ; 
bien  pis,  des  compagnies  rivales,  également  jersiaises,  LeBou- 
thillier  ;  Fruing  ;  Collas,  Valpy  et  Lebas,  n’ont  fait  qu’aggraver 
le  mal  et  l’étendre.  Voici  ce  qu’en  1879  l’abbé  Ferland,  en  sa 
Gaspésie  (pp.  185-6),  écrivait  à  propos  de  la  maison-mère  : 

«  Les  habitants  de  Paspébiac  dépendent  complètement  de 
la  maison  Robin.  Lorsque  le  gouvernement  se  décida  à  concéder 
des  terres,  M.  Charles  Robin,  qui  jouissait  d’un  pouvoir  absolu, 
exposa  aux  pêcheurs  qu’il  leur  serait  plus  avantageux  de  n’avoir 
qu’un  lopin  de  dix  arpents,  parce  que  la  culture  en  grand  les 
détournait  de  la  pèche.  Ils  se  laissèrent  persuader,  et  mainte¬ 
nant  ils  regrettent  leur  folie.  Ces  petits  terrains  ne  fournissent 
qu’un  peu  de  pacage,  et  les  propriétaires  doivent  tout  acheter 
aux  magasins  de  la  compagnie  qui  leur  avance  des  marchan¬ 
dises  à  crédit  et  dont  ils  demeurent  toujours  débiteurs.  Quand 
ils  veulent  secouer  leurs  chaînes  et  porter  ailleurs  leur  poisson, 
on  les  menace  de  les  traduire  pour  dettes  devant  les  tribunaux 
qu’ils  redoutent.  Force  leur  est  de  se  remettre  sous  le  joug  et 
d’expier  par  une  longue  pénitence  leur  tentative  d’émancipa¬ 
tion.  Le  règlement  [très  sévère]  imposé  aux  agents  [six  établis 
deux  par  deux]  leur  défend  de  rien  avancer  aux  pêcheurs  avant 
un  temps  marqué...  Comme  les  pêcheurs  ne  sont  payés  qu’en 
effets,  ils  ne  peuvent  rien  mettre  de  côté  pour  l’avenir  ;  mais, 
quand  ils  ont  pris  ce  qui  leur  est  nécessaire,  on  achève  de  solder 
leurs  comptes  avec  des  objets  de  luxe.  Aussi  les  filles  sont- 
elles  mieux  vêtues  que  les  élégantes  des  faubourgs  de  Québec. 
—  Les  écoles  sont  proscrites.  «  Il  n’y  a  pas  besoin  d’instruction 
pour  eux,  écrivait  M.  Philippe  Robin  à  ses  commis  ;  s’ils  étaient 
instruits,  en  seraient-ils  plus  habiles  à  la  pêche  ?  » 

Assurément  non  ;  mais  ils  seraient  infiniment  plus  habiles 
à  se  dérober  aux  ruses  et  aux  procédés  usuriers  de  ces  Shylock, 


S 


AU  CANADA 


469 


qui  se  donnent  pour  gens  de  leur  langue  et  de  leur  race.  Bien 
que  les  compagnies  jersiaises  déclinent,  le  mal  n’a  pas  cessé  : 
ainsi  le  24  juin  1924,  un  avocat  de  Gaspésie  se  plaignait  publi¬ 
quement  à  l’honorable  Ministre  Taschereau,  que  les  pêcheurs 
étaient  encore  forcés  de  vendre  leur  poisson  à  raison  de  trois 
dollars  et  demi  les  280  livres,  alors  que  ce  même  poisson  était 
revendu  à  Québec  et  à  Montréal  à  raison  de  18,  20  et  22  sous 
la  livre.  Aussi  réclame-t-on  un  Ministère  des  Pêcheries  qui 
organise  transports  et  coopération. 

Là,  comme  en  Nouvelle  Écosse,  comme  au  Nouveau  Bruns¬ 
wick,  le  clergé  comprit  très  tôt  que  le  meilleur  moyen  d’arra¬ 
cher  son  peuple  à  tant  d’exploitation  et  à  tant  de  misères, 
c’était  de  le  détourner  des  décevants  attraits  de  la  pêche 
pour  le  ramener  au  sûr  et  profitable  labeur  de  la  terre. 

«  On  ne  voit  que  misère  cette  année,  écrit  l’abbé  Bourg  en 
1791,  attendu  que  la  pêche  au  saumon  et  la  chasse  ont  entière¬ 
ment  manqué  et  que  la  pêche  à  la  morue  est  fort  médiocre  ; 
mais  la  récolte  est  bonne...  C’est  un  malheur  qu’on  ne  soit  pas 
plus  porté  à  cultiver  avec  soin.  Toutefois,  quelques  habitants 
de  ma  paroisse  recueillent  déjà  plus  qu’ils  ne  dépensent. 
J’espère  que  cet  exemple  inspirera  aux  autres  le  désir  de  les 
imiter.  » 

La  campagne  agricole  ainsi  entreprise  par  1  abbé  Bourg  fut 
poursuivie  avec  autant  de  persévérance  que  de  clairvoyance 
par  ses  successeurs.  Dès  la  suppression  des  terres  seigneu¬ 
riales  (1854),  furent  fondées  en  1860  dans  la  vallée  de  Mata- 
pédia,  la  paroisse  de  Saint-Alexis  que  peupla  un  groupe 
acadien  venu  de  l’ Ile  du  Prince  Édouard,  puis  Saint- Jean 
l’Évangliste  et  bien  d’autres.  En  1891,  l’abbé  Musseley  créa 
pour  une  quinzaine  de  familles  belges  la  mission  de  «  la 
Belgique  »,  qui  se  mua  rapidement  en  paroisse  acadienne  de 
Saint-Alphonse.  Prêchant  d’exemple,  l’abbé  Gagné,  en  1875, 
organisa  Maria  en  un  centre  agricole  qu  il  dota  de  la  première 
fromagerie  du  pavs,  et  l’abbé  Smith,  très  français  en  dépit 
de  son  nom,  vient  en  1908  d’ajouter  en  cette  paroisse  modèle 
une  coopérative  de  vente  et  d’achat,  un  cercle  de  fermières, 
une  caisse  populaire.  C’est  ainsi  que  1  initiative  d  un  clergé 
actif  et  zélé  sauve  le  peuple  gaspésien  de  la  misérable  routine, 
en  même  temps  que  de  l’asservissement  jersiais  ou  autre. 

Un  grand  progrès  s’accomplit  en  1867  :  la  création  de  1  évê- 


470 


LA  RENAISSANCE 


ché  de  Rimouski  comprenant,  outre  la  Gaspésie,  les  îles  de  la 
Madeleine.  Le  premier  titulaire  fut  Mgr  Jean  Langevin.  «  La 
création  d’un  siège  épiscopal  en  notre  pays,  a  dit  un  évêque 
canadien,  signifie  élan  et  progrès  dans  tous  les  domaines  de 
l’activité  d’un  peuple.  »  Création  d’un  séminaire  diocésain 
qui  recrute  des  prêtres  de  la  région  tout  dévoués  aux  intérêts 
régionaux  ;  création  d’une  école  normale  qui  recrute  des  insti¬ 
tuteurs  qui,  de  même  origine,  ont  le  même  esprit  de  dévoue¬ 
ment  ;  création  de  paroisses,  d’écoles  paroissiales,  de  couvents 
qui  instruisent  et  organisent  des  populations  ignorantes  et 
inconscientes  ;  création  de  voies  de  communication  adéquates 
au  progrès  économique  résultant  de  cet  essor  général,  etc. 
Ainsi,  de  1888  à  1891,  sous  l’influence  du  député  de  Bonaven- 
ture,  Honoré  Mercier,  devenu  premier  ministre  de  la  province 
de  Québec,  fut  créée  une  ligne  côtière  qui  rattacha  New  Car- 
lisle  à  V Inter colonial  passant  à  Matapédia  ;  cette  ligne  d’intérêt 
local,  fut  en  1910,  malgré  la  malhonnêteté  des  entrepreneurs 
anglais,  prolongée  jusqu’à  Gaspé.  Or,  en  mai  1823,  l’évêque 
acadien  de  Rimouski,  Mgr  Léonard,  originaire  de  Carleton, 
obtint  la  création  d’un  nouveau  diocèse  :  celui  de  Gaspé  qui, 
comprenant  les  deux  comtés  de  Gaspésie  (Bonaventure  et 
Gaspé),  fut  confié  à  un  descendant  parfaitement  francisé  des 
higlanders  canadiens,  Mgr  Ross  ;  d’où,  création  prochaine  d’un 
nouveau  séminaire,  d’une  nouvelle  école  normale,  de  nouvelles 
écoles  paroissiales,  de  couvents,  etc.,  et  d’un  nouveau  chemin 
de  fer,  qui,  contournant  toute  la  presqu’île,  rattachera  Gaspé 
à  Matane,  à  Rimouski  et  à  Lévis.  «  De  cette  question  d’intérêt 
matériel,  dit  dès  octobre  1923  le  nouvel  évêque  présidant 
une  assemblée  publique  et  officielle,  dépendent  le  développe¬ 
ment  et  l’avenir  d’un  peuple  qui  a  souffert  et  souffre  encore..., 
atteint  dans  les  sources  de  sa  vie...  Question  de  vie  ou  de  mort... 
Nos  chances  de  succès  viennent  de  l’importance  de  la  Gaspésie  : 
nos  forêts,  nos  mines,  nos  pêcheries,  notre  sol  cultivable  en 
font  une  des  plus  riches  régions  de  la  Province  ;  nous  avons  des 
ports  qui  tôt  ou  tard  attireront  l’attention  des  compagnies 
transatlantiques  ;  nos  sites  naturels  constituent  déjà  pour 
les  touristes  étrangers  un  paradis  terrestre.  »  Tel  est  au 
Canada  le  langage  des  princes  de  l’Église  qui  sont,  comme 
en  notre  moyen-âge,  à  la  fois  chefs  de.  peuples  et  bienfaiteurs 
de  régions, 


AU  CANADA 


471 


Le  «  bon  berger  de  Gaspé  »  va-t-il  trop  loin  en  ses  espoirs  et 
ses  craintes  ?  Nullement.  Le  recensement  de  1911  dénombre 
en  Gaspésie  (comtés  de  Gaspé  et  de  Bonaventure)  68.615  habi¬ 
tants,  dont  53.000  d’origine  acadienne  et  canadienne.  Les 
15.000  Gaspésiens  de  langue  anglaise  sont  d’origine  jersiaise, 
«  loyaliste  »,  écossaise  et  surtout  irlandaise,  ces  derniers  en 
majorité  dans  les  paroisses  de  Saint-Jules  et  de  Douglastown. 
Subissant  la  croissante  prépondérance  d’une  population  fran¬ 
çaise  que  sa  puissance  prolifique  n’empêche  pas  d’être  tolé¬ 
rante,  les  éléments  allogènes  s’assimilent  peu  à  peu  ou  s’éloi¬ 
gnent.  De  plus  en  plus  fréquentes  sont  les  conversions  au 
catholicisme,  premier  acheminement  vers  l’assimilation  inté¬ 
grale.  Même  les  «  fortes  têtes  »  de  Bayonne,  des  Sables-d’Olonne 
et  de  Bretagne  qu’avaient  recrutées  et  perverties  les  Bobin 
rentrent  dans  le  rang,  c’est-à-dire  dans  le  giron  de  l’Église. 
Au  point  de  vue  social,  cette  population  se  trouve,  de  par  la 
nature  même  du  sol,  divisée  en  deux  groupes  :  dans  la  plus 
grande  partie  du  Gaspé  et  même  dans  le  Bonaventure  jusqu’à 
Gaspé,  à  Percé,  à  Malbaye,  à  Paspébiac,  partout  où  la  falaise 
laisse  peu  de  place  aux  terres  arables,  à  Port  Daniel,  à  Pabos, 
à  Grande  Rivière  (maintenant  Chandler),  à  Newport,  il  y  a 
des  pêcheurs  qui  s’affranchissent  de  plus  en  plus  des  grandes 
compagnies  enfin  déclinantes  ;  dans  le  reste  du  dernier  comté, 
à  Bonaventure,  à  Caplan,  à  Cascapedia,  à  Maria,  à  Carleton 
(autrefois  Tragadièche),  à  Mégouache,  à  Saint-Jean  l’Évan¬ 
géliste,  à  Nouvelle,  à  Matapédia,  les  «  gens  de  la  baie  »  sont  sur¬ 
tout  des  agriculteurs  groupés  en  de  riants  villages  prospères 
qui  s’égrènent  tout  le  long  de  cette  belle  «  Méditerranée  cana¬ 
dienne  »  qu’est  la  Baie  des  Chaleurs. 

L’élément  acadien  prédomine  au  point  que  le  16  août  1922, 
à  Grand  Pré,  Mgr  Arsenault,  procureur  de  l’archevêque  de 
Québec,  estimait  à  40.000  le  nombre  des  Acadiens  dans  les 
deux  comtés  de  Gaspésie.  On  se  marie  jeune,  en  effet  ;  et, 
pour  élever  dix,  quinze,  dix-huit  enfants,  on  s’impose  de  rudes 
labeurs  pendant  trente  à  quarante  années.  «  Une  des  familles 
qui  se  sont  le  plus  anciennement  établies  à  Bonaventure,  dit 
l’abbé  Ferland,  celle  des  Poirier,  compte  plusieurs  centaines 
d’individus.  Comme  l’on  vit  vieux,  il  arrive  qu’un  vieillard, 
comme  un  certain  Forêt,  laisse  en  mourant  318  descendants.  » 
Ainsi  la  population  double  tous  les  vingt  ans.  Elle  triplerait 


472 


LA  RENAISSANCE 


ou  quadruplerait,  si  la  Gaspésie  ne  souffrait  pas  du  même  mal 
que  1  Acadie  et  le  Canada  r  1  émigration.  Le  clergé  a  beau 
organiser  dans  les  cinquante  paroisses  et  dessertes  du  pays 
écoles  et  bibliothèques,  quatorze  couvents  même  pour  les 
jeunes  filles  plus  instruites  que  les  jeunes  gens  ;  ces  jeunes 
filles  ont  beau  vouloir  enseigner  dans  les  écoles  ;  ces  jeunes  gens 
ont  beau  vouloir  s  employer  l’été  dans  les  «  chantiers  »  des 
forêts,  1  hiver  dans  les  «  moulins  »  des  scieries  ;  la  Gaspésie, 
si  riche  qu  elle  soit  en  mines  et  en  arbres,  reste  encore  trop  peu 
développée  pour  occuper  toute  cette  jeunesse  pullulante; 
elle  s’en  va  donc  vers  les  villes  du  haut  Canada  où  l’urbanisme 
ne  sévit  que  trop  déjà  (Montréal,  800.000  habitants)  ou  même, 
ce  qui  est  plus  grave,  elle  se  perd  aux  «  États  ».  Il  faudrait  des 
organisations  agricoles  pour  arracher  le  pavsan  à  sa  routine 
et  lui  ouvrir  des  débouchés  profitables  ;  il  faudrait  des  ports 
mieux  aménagés,  des  transports  mieux  organisés,  des  coopéra¬ 
tives  pour  les  gens  de  mer  ;  il  faudarait  des  écoles  supérieures 
pour  créer  une  classe  dirigeante.  Ainsi  à  Chandler  un  capita¬ 
liste  français  de  Chicoutimi  a  su  retenir  au  pays  des  centaines 
de  Gaspésiens  en  leur  donnant  de  la  main-d’œuvre  en  son  usine 
à  pulpe,  rivale  des  trop  puissantes  maisons  anglaises  et 
américaines.  Si  la  Gaspésie  ne  s’organise  pas,  a  dit  Mgr  Ross, 
4  le  peuple,  décimé  par  la  fuite  de  milliers  de  ses  enfants,  se 
sentira  frappé  à  mort.  Heureusement,  de  bons  chefs  veillent 
à  cette  crise  de  croissance  :  ils  y  pareront  à  temps. 

En  Gaspésie,  sous  1  influence  d’un  doux  climat  et  d’une 
modeste  aisance,  la  tragique  douleur  des  anciens  jours  s’est 
muée  peu  à  peu  en  une  douce  mélancolie  qui  n’est  pas  sans 
charme.  Même  en  son  parler  mêlé  de  rudes  termes  nauti¬ 
ques,  1  intonation  est  restée  plus  douce  qu’en  Acadie  et 
surtout  qu’au  Canada. 


«  Le  caractère  de  l’Acadien  de  Gaspésie,  dit  un  missionnaire 
de  passage  (le  Devoir,  4  nov.  1922),  est  fait  de  foi  simple  et 
naïve,  d  un  grand  respect  pour  le  prêtre,  d’une  docilité  à  ses 
instructions  qui  se  dénient  rarement;  il  a  conservé  certains 
traits  de  vivacité,  de  délicatesse,  de  courtoisie  de  son  lointain 

mfhh*  F1ranfais-  *  ‘  Les  Acadiens  [de  Gaspésie]  constatait 
abbé  Ferland  en  1879,  ont  la  physionomie  douce  et  intelli¬ 
gente.  Leur  caractère  et  leurs  habitudes  s’accordent  avec  leurs 
dehors  prévenants.  »  «  En  Gaspésie,  ajoute  le  géographe  Émile 
nier,  les  âmes  sont  pleines  d’une  inquiète  mélancolie,  prison- 


? 


AU  CANADA 


473 


nières  qu’elles  sont  sur  un  étroit  littoral  entre  la  mer  formidable 
et  les  proches  escarpements  calcaires  de  l’intérieur.  »  «  Les 
fils  des  proscrits  de  1755,  a  dit  finement  un  jeune  Gaspésien 
dont  nous  avons  apprécié  toute  la  délicatesse  et  tout  le  charme, 
ont  gardé  au  fond  de  leur  âme  le  souvenir  nostalgique  d’une 
patrie  perdue  ;  la  race  est  à  jamais  marquée  du  sceau  de  la 
souffrance  :  mais,  avec  le  temps  qui  change  tout,  ce  souvenir  a 
perdu  son  goût  d'amertume  pour  ne  laisser  de  trace  apparente 
que  dans  l’imagination  et  la  sensibilité,  toutes  deux  très  vives, 
du  peuple  martyr...  L’Acadien  aime  à  se  replier  sur  lui-même 
dans  une  longue  méditation,  pendant  que  le  vent  et  la  pluie 
battent  contre  ses  fenêtres  et  que  mugit  dans  les  ténèbres  le 
proche  Océan.  » 

Oui,  malgré  tout,  l’Acadien  de  Bonaventure  et  de  Gaspé  a 
beau  se  moderniser  à  b  américaine  ;  sa  jolie  maison  de  bois 
peint  à  toit  pointu  a  beau  résonner  tour  à  tour  des  appels  de 
la  sonnerie  téléphonique  ou  des  vibrations  du  phonographe  ; 
cultivateur  au  volant  de  son  automobile  ou  pêcheur  en  sa 
barque  à  gazoline,  il  garde,  au  fond  du  cœur,  en  même  temps 
que  les  tristesses,  les  fiertés  de  son  âme  française.  «  La  France 
vaincue  par  les  armes  en  un  jour  de  faiblesse,  dit  noblement 
le  Frère  Antoine  Bernard,  demeure  victorieuse  sur  le  sol 
gaspésien  par  ses  traditions,  par  sa  langue,  par  sa  religion. 
L’œuvre  de  Cartier  et  des  Denys,  du  Père  Le  Clercq  et  de 
l’abbé  Bourg,  de  tant  d’obscurs  pionniers  de  la  civilisation 
latine  n’a  pas  cessé.  Elle  se  poursuit,  malgré  la  conquête, 
malgré  les  roueries  du  vainqueur,  à  l’école  du  «  rang  »,  au  cou¬ 
vent,  à  l’école  paroissiale,  au  foyer  familial  où  brûle  sans  se 
consumer  la  flamme  du  souvenir.  Les  générations  qui  mon¬ 
tent  entendent  toujours  l’appel  de  la  race.  » 

Après  le  traité  de  Paris,  avons-nous  vu,  bon  nombre  d’Aca- 
diens  s’enfuirent  des  geôles  de  la  Nouvelle  Angleterre  ;  les 
uns  par  terre,  les  autres  par  mer.  A  pied,  en  effet,  par  les  bois 
et  le  long  des  rivières,  par  la  voie  surtout  du  Lac  Champlain, 
vinrent  au  Canada  pendant  plusieurs  années  de  lamentables 
caravanes  de  ces  demi-prisonniers,  qui,  hâves  et  loqueteux, 
traînaient  avec  eux  vieillards,  femmes  et  enfants.  Ce  qui 
frappe  le  chanoine  Louis  Richard  en  ses  recherches  généalo¬ 
giques,  c’est  le  nombre  de  familles  incomplètes,  dû  au  dénue¬ 
ment,  aux  souffrances,  aux  maladies  :  «  Mes  recherches,  dit-il, 


474 


LA  RENA  ISSANCE 


ont  produit  sur  moi  la  plus  pénible  impression  ;  car  j’ai  trouvé 
à  chaque  pas  des  preuves  inouïes  du  démembrement  des 
familles  :  tous  ceux  qui  atteignirent  nos  rivages  n’étaient 
plus  que  de  misérables  épaves  :  on  ne  rencontre  que  veufs, 
veuves  ou  orphelins  ;  le  nombre  de  veuves  l’emporte  sur  celui 
des  veufs  ;  car  les  femmes  avaient,  semble-t-il,  plus  que  les 
hommes  la  force  de  supporter  tant  d’épreuves.  »  Moins  épuisés, 
quoique  non  moins  misérables,  furent  les  fugitifs  évacués  par 
mer.  Le  28  février  1766,  des  Acadiens  de  Nouvelle  Angleterre 
avaient  supplié  le  gouverneur  de  Québec  de  les  accueillir  au 
Canada  ;  Murray,  qui  avait  besoin  de  colons,  acquiesça  en 
avril  ;  le  1er  septembre  arrive  une  première  goélette  de  Boston, 
amenant  40  Acadiens  ;  le  8,  une  autre,  en  amenant  «  un  grand 
nombre  »,  apparemment  50.  Ce  jour  même,  «  le  Conseil  décide 
d’envoyer  au  munitionnaire  l’ordre  de  fournir  aux  90  Acadiens, 
ainsi  qu’à  leurs  femmes  et  à  leurs  enfants,  des  vivres  pour  un 
mois  »  et  de  faire  publier  un  avis  informant  tous  les  seigneurs 
de  cette  province  «  qu’ils  devront,  sans  perdre  de  temps, 
s’entendre  avec  les  nouveaux  venus  pour  les  établir  sur  leurs 
terres  aux  meilleures  conditions  possibles  ».  Rameau  et  Richard 
estiment  à  3.500  le  nombre  des  Acadiens  ainsi  rentrés  dès 
1766  dans  la  province  de  Québec. 

Les  Sulpiciens,  qui  possédaient  de  vastes  terres,  envoyèrent 
à  Saint-Pierre  du  Portage  (plus  tard  comté  de  l’Assomption) 
des  réfugiés  de  Boston  et  du  Golfe.  L’un  de  ces  derniers, 
échappé  de  Menoudy,  Daniel  Dugas,  dit  son  petit-fils,  «  fut 
envoyé,  aux  Moulins  que  les  Messieurs  de  Saint-Sulpic.e  pos¬ 
sédaient  sur  le  haut  de  la  rivière  »  (de  l’Épiphanie)  ;  son  jeune 
fils,  qui  n’avait  que  sept  ou  huit  ans,  fut  confié  aux  soins  de 
M.  Brassier,  procureur  du  Séminaire.  En  1769,  le  curé  de 
Saint-Pierre,  Sulpicien  lui-même,  M.  Jacques  Dugeay,  établit 
25  familles  sur  de  bonnes  terres  où  elles  fondèrent  une  «  Nou¬ 
velle  Acadie  »,  la  paroisse  de  Saint-Jacques  (le  Majeur)  du 
ruisseau  Vacher,  bientôt  dénommée  Saint-Jacques  de  l’Aehi- 
gan.  On  s’efforça  d’y  attirer  autant  d’Acadiens  de  Québec 
que  l’on  put  ;  pour  débuter,  on  leur  donnait,  outre  leurs  terres, 

«  une  vache,  quelques  quintaux  de  fleur,  une  pesée  de  lard, 
des  instruments  aratoires  et  quelques  ustensiles  indispen¬ 
sables  ».  Ils  n’en  durent  pas  moins  demander,  le  24  février  1779, 
d  être  exemptés  de  toute  corvée,  tant  qu’ils  n’auraient  pas 


# 


AU  CANADA 


475 


défriché  leurs  terres.  En  1772,  Mgr  Briand  leur  donna  pour 
curé  l’un  des  deux  premiers  prêtres  acadiens  du  diocèse, 
l’abbé  Jean  Bro  ou  plutôt  Brault,  fds  de  déportés  en  France  et 
camarade  d’études  de  l’abbé  Bourg  à  Saint-Servan  et  à  Paris. 
Dernier  né  en  Acadie  (vers  1743)  d’une  pauvre  famille  de  douze 
enfants,  élevé  chez  les  Jésuites  de  France  et  chez  les  Spiritains 
de  Paris,  ordonné  prêtre  à  Montréal  en  1772,  il  se  consacra 
pendant  trente-neuf  ans  au  bonheur  temporel  et  spirituel  de 
ses  frères  acadiens  rassemblés  en  ce  refuge  ultime.  «  Toute  sa 
vie,  dit  son  biographe  l’abbé  F.-X.  Chagnon,  il  aima  ses  Aca¬ 
diens  avec  une  tendresse  vraiment  paternelle  ;  malgré  la 
douceur  de  son  caractère,  il  ne  pouvait  dissimuler  la  profonde 
antipathie  qu’il  avait  pour  la  race  anglaise.  »  «  J’ai  mis  M.  Bro, 
dit  Mgr  Briand,  auprès  d’un  gros  essaim  d’Acadiens  venus 
de  la  Nouvelle  Angleterre  au  Canada  et  formant  une  grosse 
paroisse  dans  le  domaine  des  officiers,  qui  les  ont  charitable¬ 
ment  aidés  à  s’établir.  » 

On  estime  qu’en  1775,  ces  transplantés,  reprenant  racine, 
n’étaient  pas  moins  de  250  répartis  en  50  familles.  Rapide¬ 
ment  ils  multiplièrent.  Comme  en  1778  il  y  eut  96  naissances 
contre  29  décès,  on  ne  s’étonnera  pas  qu’en  1786  ils  fus¬ 
sent  597  ;  comme  en  1808  il  y  eut  127  baptêmes  contre  30  en¬ 
terrements,  rien  de  surprenant  qu’en  1814  il  y  eut  2.007  com¬ 
muniants  ;  de  même,  en  1818,  171  baptêmes  contre  61  sépul¬ 
tures,  d’où  2.500  communiants.  Or,  depuis  longtemps  déjà  le 
surplus  de  la  population  se  répandait  sur  les  paroisses  voisines. 
Nous  relevons  les  noms  suivants  :  Bro,  Martin,  Le  Blanc, 
Dupuy,  Richard,  Bourgeois,  Doucet,  Poirier,  Arsenaux,  Dugas, 
Vincent,  Commo,  Thibodo,  Gagnon,  Terriot,  Landry,  Hébert, 
Melançon,  Cassé,  Granger,  Robichaux. 

«  Un  siècle  d’existence,  dit  en  1872  leur  curé  et  leur  histo¬ 
rien  François  X.  Chagnon,  une  origine  des  plus  tragiques,  une 
population  de  trois  mille  âmes  vivant  sur  une  étendue  de 
belles  terres  n’ayant  pas  moins  de  quinze  milles  de  superficie, 
pour  organisation  religieuse  une  fabrique  qui  peut  compter 
chaque  année  5.000  livres  de  revenu  ;  neuf  écoles  qui,  sous  le 
contrôle  de  Commissaires,  donnent  entière  satisfaction,  un 
couvent  bien  fondé,  dirigé  par  des  religieuses  qui  donnent  une 
éducation  solide  et  soignée  a  plus  de  130  élèves  ;  une  église 
spacieuse,  qui  peut  loger  au  besoin  5.000  personnes,  ornée  de 
deux  belles  tours  surmontées  de  deux  clochers,  le  tout  sous  une 


476 


LA  RENAISSANCE 


direction  sage  et  énergique  ;  tel  est,  dans  son  ensemble,  l’état 
actuel  de  la  paroisse  de  Saint-Jacques  de  l’Achigan  »  [l’une  des 
plus  prospères  de  la  province  de  Québec  »,  ajoute  Édouard 
Richard  en  1892]...  Plus  des  deux  tiers  des  habitants  sont 
Acadiens  par  l’esprit  et  le  cœur  ;  leurs  anciennes  habitudes 
patriarcales  se  conservent  soigneusement  de  père  en  fils.  On  ne 
trouve  pas  parmi  eux,  il  est  vrai,  tout  le  progrès  désirable  dans 
la  culture  des  terres  ;  mais,  en  revanche,  ils  sont  simples  dans 
leurs  mœurs,  ils  vivent  de  peu  ;  ils  ont  en  horreur  le  fléau  du 
luxe  qui  menace  de  perdre  tant  de  paroisses  ;  ils  sont  persévé¬ 
rants  dans  leurs  entreprises  et  très  habiles  dans  l’industrie 
domestique.  Ce  qu’ils  aiment,  ce  qu’ils  recherchent  avant  tout, 
c’est  la  paix  et  l’union  dans  leurs  familles,  c’est  une  vie  paisible 
et  les  beautés  de  nos  fêtes  religieuses.  » 

Le  Seigneur  de  Saint-Denis-sur-Richelieu,  Pierre-Claude 
Pécaudy  de  Richelieu,  accueillit  aussi  sur  ses  terres  de  Saint- 
Denis  et  de  Saint-Antoine  treize  familles  acadiennes  en  1767, 
une  autre  en  1775,  d’autres  encore  en  1790  et  en  1802  ;  il  leur 
donna  à  défricher  des  terres  du  quatrième  rang.  On  signale 
trois  familles  Leblanc,  dont  une  revenue  de  Nouvelle  Angle¬ 
terre  avec  quatre  enfants  non  baptisés  ;  une  famille  Bourgeois, 
de  quatre  enfants  aussi,  laquelle  descendait  du  vieux  chirur¬ 
gien  d’Aulnay  ;  un  Mignault,  qui,  échappé  de  ses  «  chaînes  » 
de  Géorgie,  retrouva  sa  femme  dans  Québec  assiégé  ;  un 
Richard,  des  Mines,  qui  revint  à  pied  de  Philadelphie  avec  sa 
femme  portant  des  enfants  en  bas  âge  ;  des  Brun,  des  Bourque, 
des  Brault,  des  Robichaud,  des  Thibodeau,  des  Gaudet. 

Vers  1768,  une  douzaine  de  familles  des  Mines,  venues  à 
pied  par  le  Vermont,  se  réfugièrent  sur  les  bords  de  la  Petite 
Rivière  de  Montréal  dans  le  comté  actuel  de  Saint-Jean 
(district  d’Iberville).  Un  Écossais,  le  capitaine  Alexandre 
Grant,  héritier  par  sa  femme  de  la  baronnie  de  Longueil,  les 
accueillit  sur  ses  terres,  à  peine  défrichées  depuis  1750  par 
quelques  Canadiens  :  «  ils  s’attaquèrent  bravement  à  la  forêt 
avec  le  fer  et  le  feu.  »  Il  y  avait,  et  il  y  a  encore  parmi  eux,  des 
Cire,  des  Hébert,  des  Landry,  des  Brault,  des  Granger,  des 
Bourgeois,  des  Boudreau,  des  Comeau,  des  Trahan,  des 
Richard,  des  Poirier.  En  cette  autre  «  Acadie  »  (le  nom  est 
resté  officiel),  il  y  eut,  en  1817,  287  baptêmes,  118  sépultures, 
2.800  communiants  ;  en  1820,  335  baptêmes,  182  sépultures  ; 
en  1824,  3.000  communiants.  Cette  forte  natalité  détermina 
la  création  successive  des  paroisses  de  Sainte-Luce  en  1798, 


J 


AU  CANADA 


477 


de  Saint-Cyprien  de  Napierville  en  1820,  de  Saint-Jacques  le 
Mineur  en  1834,  de  Saint-Biaise  en  1873. 

De  même,  le  groupe  d’ Acadiens,  qui  fonda  une  première 
Cadie  à  Saint-Gervais,  en  fonda  une  deuxième,  puis  une  troi¬ 
sième,  puis  une  quatrième.  On  signale  encore  d’autres  «  Cadies  » 
à  Sainte-Angèle  de  Laval,  près  du  lac  Saint-Paul,  à  la  Joliette, 
aux  environs  de  Saint-Hyacinthe,  dans  les  comtés  de  Ver- 
chères,  de  Témiscouata,  etc...  Dans  les  basses  terres  du 
comté  actuel  de  Nicolet,  —  ces  terres  basses  et  humides  que 
préfèrent  toujours  les  Acadiens,  —  se  mêlèrent  encore  deux 
groupes  d’émigrés  :  aux  réfugiés  de  Beaubassin  et  des  Mines 
venus  par  la  Rivière  Saint- Jean  dès  l’automne  s’ajoutèrent, 
en  1767,  des  déportés  du  Massachusetts  venus  ou  à  pied  par 
terre  ou  par  mer  sur  des  bateaux  de  Boston  ;  on  devinera 
leurs  communes  misères  si  l’on  sait  que  la  plupart  des  familles 
étaient  décimées,  comptant  nombre  de  veufs,  de  veuves  et 
d’orphelins,  Ces  Richard,  ces  Leprince,  ces  Bourg,  ces  Poirier, 
ces  Gaudet,  ces  Hébert,  ces  Cormier,  ces  Comeau,  ces  Bour¬ 
geois,  ces  Le  Blanc,  ces  Landry,  ces  Thibodeau,  ces  Brault, 
ces  Doucet,  ces  Beliveau,  ces  Robichaud,  s’établirent,  à  Becan- 
cour,  et  surtout  à  Saint-Grégoire,  «  où  encore  aujourd’hui 
(1895),  dit  l’un  de  leurs  descendants,  Édouard  Richard, 
il  ne  se  trouve  pas  cinq  familles  dont  l’origine  ne  soit  aca¬ 
dienne  ».  En  cette  petite  «  Cadie  »  ils  maintinrent  les  mœurs 
de  l’ancienne.  «  Les  différends  se  réglaient  par  le  moyen  d’ar¬ 
bitres  ;  nous  n’avons  entendu  parler  que  d’un  seul  procès  et 
jamais  d’une  naissance  illégitime  ou  d’un  scandale  public... 
La  coutume  existait  toujours  de  pourvoir  à  l’automne  aux 
besoins  des  pauvres  pendant  l’hiver  ;  l’on  portait  à  leur  domi¬ 
cile  tout  le  bois,  les  provisions,  les  vêtements  qui  leur  étaient 
nécessaires  jusqu’au  printemps...  Toutes  les  pertes  par  le  feu 
étaient  réparées  en  commun  »,  Il  va  de  soi  qu’actives  et 
prolifiques  comme  elles  le  sont,  ces  familles  d  Acadiens  ont 
constitué  un  sérieux  appoint  dans  la  colonisation  française  du 
Canada.  Toutes  ne  restèrent  pas,  du  reste,  attachées  à  la 
glèbe  ;  bon  nombre  s’établirent  dans  les  villes,  à  Québec,  à 
Montréal.  D’autres  passèrent  dans  les  provinces  de  l’Ouest, 
en  particulier  dans  le  Manitoba.  Quelques  Acadiens,  comme 
J.-Auguste  Richard,  de  Montréal,  se  distinguèrent  même  dans 
les  affaires  :  commerce,  industrie,  finance.  Un  parent  de  l’his- 


4 18 


LA  RENAISSANCE 


torien  Édouard  Richard,  Mgr  Le  Prince,  est  devenu  le  pre¬ 
mier  évêque  de  Saint-Hyacinthe  :  un  autre  Acadien,  Auguste 
Landry,  fut  en  1911  président  du  Sénat  fédéral  du  Canada. 
Les  100.000  Acadiens  et  plus  de  la  province  de  Québec  ne  se 
confondent  pas  entièrement  avec  leurs  frères  canadiens. 
«  L’Acadien  est  bon  enfant,  écrit  Fontaine  en  1880,  assez 
frondeur,  d’allures  libres,  au  franc  parler  ».  En  ses  petites 
«  Cadies  »,  il  garde  soigneusement  ses  coutumes  propres,  ses 
cérémonies  religieuses,  sa  fête  nationale  :  il  tient  à  ne  pas  se 
fondre  totalement  dans  la  population  canadienne,  tout  en 
fraternisant  avec  elle. 

Comme  les  Canadiens,  les  Acadiens  ont  essaimé  dans  tout 
le  reste  du  Canada,  et  l’on  en  trouve  plus  ou  moins  dispersés 
dans  les  provinces  d’Ontario,  de  Manitoba,  de  Saskatchewan, 
d’Alberta  et  de  Colombie.  Sans  doute,  se  disent-ils,  comme  «  le 
grand  blessé  de  l’Ouest  »  :  «  Nous  ne  reconnaissons  à  personne 
le  droit  d  arrêter  les  Canadiens  français  à  la  frontière  de 
Québec  et  de  leur  dire  :  «  Hors  de  là,  vous  n’êtes  plus  chez 
vous  !  »  Nous  sommes  chez  nous  partout  au  Canada...  Pour 
nous,  la  patrie  s’étend  jusqu’au  dernier  morceau  de  terre 
canadienne,  jusqu’au  dernier  brin  d’herbe.  Chacun  de  nous 
l’emporte  avec  lui  dans  son  cœur  comme  un  trésor  sans  prix.  » 
Or  ce  sont  précisément  deux  Acadiens  qui,  dans  l’Ontario 
comme  dans  le  Manitoba,  se  sont  trouvés,  par  leur  valeur 
comme  par  les  circonstances,  désignés,  en  leurs  provinces  res¬ 
pectives,  pour  prendre  la  défense  des  intérêts  français  et  parti¬ 
culièrement  de  la  langue  française  contre  «  un  ostracisme  qui 
n’a  rien  de  commun  avec  le  fair  play  »,  contre  «  la  force  bru¬ 
tale  »  de  «  majorités  oppressives  ».  Le  Sénateur  Philippe 
Landry,  ancien  président  du  Sénat  (mort  en  1919),  a  dignement 
présidé  V Association  canadienne-française  d'éducation  de  l’On¬ 
tario,  qui  lutte  si  énergiquement  contre  les  perfides  tenta¬ 
tives  d’exclusion  de  la  langue  française  dans  les  écoles  de  cette 
province  où  vivent  200.000  Canadiens  français.  Non  moins 
dignement  Mgr  Beliveau  remplit  son  rôle  si  difficile  et  si  délicat 
d’évêque  français  de  Saint-Boniface. 

«  D’autres  sont  venus  plus  tard  en  plus  grand  nombre  s’em¬ 
parer  de  ces  plaines  de  l’Ouest  arrosées  de  la  sueur  et  du  sang 
des  nôtres,  disait  ce  prélat  acadien  le  14  février  1918  ;  mais  il 
n'en  reste  pas  moins  vrai  que  nous  sommes  ici  (au  Manitoba) 


a 


AU  CANADA 


476 

cent  mille  Canadiens  français  organisés  en  solides  paroisses 
catholiques,  desservies  par  un  nombreux  clergé.  Nous  formons 
la  plus  solide  phalange  de  l’Église  catholique  dans  l’Ouest  du 
Canada...  Nous  ne  saurions  donc  désespérer  de  l’avenir  et  man¬ 
quer  de  courage  sans  déchoir  ;  or,  nous  ne  voulons  pas  déchoir  ; 
car  nous  avons  à  cœur  de  demeurer  catholiques  et  français.  » 

On  voit  que,  jusqu’en  ces  postes  avancés,  les  Canadiens 
n’ont  pas  tort  de  confier  à  un  prélat  et  à  un  magistrat  acadiens 
la  défense  de  leurs  grands  intérêts  nationaux. 

Les  Canadiens  comprennent  si  bien  cette  communauté 
d’intérêts  qu’ils  se  rapprochent  de  plus  en  plus  des  Acadiens 
jadis  méconnus  :  non  seulement  ils  se  sentent  frères  de  race, 
mais  encore  unis  par  le  besoin  ;  ils  apprécient  toute  l’impor¬ 
tance  de  l’appoint  acadien  en  leur  lutte  séculaire  contre  l’op¬ 
pression  anglo-saxonne.  S’il  y  eut  infiltration  acadienne  au 
Canada,  «  il  y  a  maintenant,  dit  le  R.  P.  Thomas  Couët,  o.p., 
infiltration  canadienne  en  Acadie.  Insensiblement  les  gens  des 
deux  provinces  se  mêlent  et  s’assimilent.  Prêtres,  médecins 
et  avocats  acadiens  vont  s’instruire  dans  les  Universités  de 
Québec  et  de  Montréal  ;  religieux  et  religieuses  du  Canada 
(Pères  de  Sainte-Croix,  Congrégation  de  Notre-Dame,  Hospita¬ 
lières  de  l’ Hôtel-Dieu,  Sœurs  de  Sillery),  viennent  créer 
collèges  et  couvents  en  Acadie.  A  mesure  que  s’accentuera 
le  progrès,  nous  nous  sentirons  plus  solidaires  les  uns  des 
autres  ;  et  ce  sera  tant  mieux  :  car  nous  avons  besoin  de  notre 
mutuel  appui.  Déjà  même,  dans  l’échange  de  cordiales  poi¬ 
gnées  de  main,  passe  chaque  jour  un  peu  plus  de  cette  frater¬ 
nité  qui  aurait  dû  nous  unir  en  tous  temps.  »  «  Frères  par  le 
sang,  par  la  langue  et  par  la  religion,  dit  de  même  M.  Alfred 
Roy  dans  VEvangeline  (7  août  1924),  rapprochons-nous, 
unissons-nous,  collaborons  à  la  même  œuvre  de  relèvement 
national.  » 

Née  de  l’exemple  et  de  l’appui  de  la  Société  canadienne  de 
Saint-Jean-Baptiste,  la  Société  acadienne  de  l’Assomption 
n’a  cessé  d’être  soutenue  par  d’autres  sociétés  canadiennes, 
telles  que  les  Artisans  canadiens-français,  les  Forestiers 
catholiques  canadiens-français.  En  1909,  ces  derniers  tinrent 
à  Moncton  leur  convention  annuelle,  «  heureux  de  faire  ainsi 
connaissance  intime  avec  leurs  frères  d’Acadie.  »  Depuis 
quelques  années  les  collèges  de  la  province  de  Québec  ont 


480 


LA  RENAISSANCE 


créé  une  douzaine  de  bourses  en  faveur  de  jeunes  Acadiens 
méritants.  En  1924  les  étudiants  acadiens  de  Québec,  qui  ont 
constitué  le  cercle  d’Auinay,  organisent,  avec  le  concours  des 
ministres  de  l’Instruction  publique  et  de  la  Colonisation,  un 
Comité  Québec-Acadie,  destiné  à  développer  une  précieuse 
entente  entre  les  deux  grands  groupes  français  du  Canada. 
Montréal  compte  déjà  deux  succursales  de  la  Société  nationale 
de  l’Assomption  :  l’une  pour  les  hommes,  l’autre  pour  les 
femmes.  Enfin,  au  moment  où  nous  écrivons  ces  lignes,  sur 
l’initiative  du  Devoir  de  Montréal,  270  pèlerins  canadiens 
parcourent  en  deux  trains  le  Nouveau  Brunswick  et  la  Nou¬ 
velle  Écosse  pour  célébrer  à  Grand  Pré,  en  même  temps  que 
la  grande  fête  acadienne  du  15  août,  la  joie  d’une  entente 
cordiale.  «  Si  les  Canadiens  n’ont  pas  partagé  tous  les  mal¬ 
heurs  des  Acadiens,  dit  l’un  d’eux,  Jules  Beaucaire,  dans  le 
Mercure  de  France  (1er  juillet  1923),  ils  n’en  aiment  pas  moins 
ces  derniers  comme  des  frères  ;  ils  chérissent  les  mêmes  sou¬ 
venirs  ;  ils  tiennent  à  cheminer  ensemble  sur  les  routes  de  la 
destinée  française.  » 


Sources  et  autres  références. 

Archives  du  Canada.  -  Rapport  de  1888  (coll.  Haldimand),  B.  202. 
pp.  25-35. 

,  4b?£J-  B-  Allaire.  —  Histoire  de  S  ainl-Denis-sur- Richelieu.  Mont- 
real,  1905. 

Abbé  J.  B.  Ferland.  —  La  Gaspésie.  Québec,  1879. 

Abbé  S.  A.  Moreau.  -  Histoire  de  l’Acadie  (comté  de  Saint-Jean). 
Montréal,  1908. 

Abbé  F.  X.  Chagnon.  —  Annales  religieuses  de  Saint- Jacques  le 
Majeur,  vulgo  de  l’Achigan.  Montréal,  1872. 

Emile  Sai.one.  —  Colonisation  de  la  Nouvelle  France.  Paris,  1905. 
pp.  447-8. 

Ed.  Richard.  -  Acadie  (édit.  Henry  d’Arles),  II,  480  ;  III.  213,  218, 
i-23-4,  430-440. 

James  Geddes.  —  Sludy  of  an  Acadian  Dialect  spoken  on  the  North 
Snore  of  the  Baie  des  Chaleurs. 

Frère  Antoine  Bernard.  —  La  Gaspésie  :  foyer  de  vie  française  et 
catholique.  (Thèse  manuscrite  de  doctorat  soutenue  à  l’Institut  catholicme 
de  Paris  en  mai  1924).  H 

20^juület^l920)S  G°UET’  °'  P'  ~  L’Acadie  est  bien  vivante.  (Le  Devoir, 


J 


Editions  Bossard 

LA  NOUVELLE  ANGLETERRE  ET  LES  PAYS  VOISINS 
(Reproduction  interdite.) 


CHAPITRE  XXXII 


AUX  ÉTATS-UNIS 

Dangereux  éparpillement.  —  Énergiques  efforts  d’organisation. 

S’il  est  difficile  à  l’heure  actuelle  de  distinguer  les  Aca¬ 
diens,  même  groupés,  de  leurs  frères  français  du  Canada, 
combien  ne  l’est-il  pas  plus  encore  de  les  distinguer  de 
ces  mêmes  frères  aux  États-Unis  ?  En  Louisiane  les  Acadiens 
se  sont  sur  beaucoup  de  points  si  bien  mêlés  aux  descendants 
des  Français  qui  les  avaient  précédés  que  toute  œuvre  de 
discrimination  est  forcément  incomplète.  En  Nouvelle  Angle¬ 
terre  où  la  confusion  est  plus  grande  encore,  nous  avons  dû 
nous  contenter  d’étudier  surtout  le  vaste  mouvement  d’émi¬ 
gration  canadienne  qui  entraîne  avec  lui  et  confond  apparem¬ 
ment  en  un  tout  presque  homogène  l’émigration  acadienne. 
Cette  double  étude  sur  des  sujets  presque  inconnus  offre 
d’autant  plus  d’intérêt  qu’elle  inspire,  selon  les  points  de 
vue,  de  grands  espoirs  ou  de  grandes  inquiétudes. 


I.  —  En  Louisiane 

Pour  étudier  la  question  acadienne  en  Louisiane,  nous 
avons  dû,  à  défaut  de  livres  spéciaux,  recourir  aux  abondants 
renseignements  que  nous  ont  fournis  par  lettres  ou  de  vive 
voix  des  habitants  fort  autorisés  de  la  Louisiane  :  ces  renseigne¬ 
ments  concordent  quant  aux  faits  ;  seules,  les  appréciations, 
selon  les  tempéraments,  diffèrent  en  optimisme  ou  en  pessi¬ 
misme.  Nous  nous  sommes  d’autant  plus  efforcé  d’être  précis 
qu’un  de  nos  correspondants  se  plaint,  en  même  temps  que  de 
la  négligence  générale  de  la  métropole,  de  «  l’incroyable  indiffé- 

LAUVRIÈRE.  T  U.  31 


482 


LA  RENA  ISSANCE 


rence  des  historiens  français  à  l’égard  des  Acadiens  de  la 
Louisiane  ». 

Qu’ils  vinssent  de  France  ou  d’Acadie,  des  colonies  anglaises 
ou  des  colonies  françaises,  les  Acadiens  de  Louisiane  y  arri¬ 
vèrent  de  1758  à  1785,  si  pauvres,  si  exténués,  si  découragés, 
que  les  généreuses  concessions  qu’ils  obtinrent  en  ce  beau  pays 
leur  semblèrent  un  Paradis  terrestre  ;  vivre  dans  le  bien-être 
de  cette  plantureuse  région  fut  pour  eux  une  béatitude.  Ils 
vécurent  donc  largement,  tant  sous  l’intolérance  espagnole 
que  dans  l’indifférence  américaine,  tant  sur  la  côte  d’Acadie 
près  du  Mississipi  que  dans  les  lointaines  régions  du  Sud- 
Ouest  :  les  Attakapas  et  les  Opelousas.  Sans  doute,  l’isolement 
de  ces  derniers  en  de  vastes  pays  perdus,  qui  s’étendent  par- 
delà  les  bayous  de  la  Fourche,  du  Tèche  et  du  Vermillon 
jusqu’à  la  Rivière  Rouge  et  jusqu’au  golfe  du  Mexique,  les 
a  maintenus  en  des  habitudes  traditionnelles  funestes  à  leur 
progrès  social.  Aussi,  de  la  part  de  Yankees  vaniteux,  entre¬ 
prenants,  peu  scrupuleux,  quel  beau  mépris  pour  cette  popula¬ 
tion  timide,  passive,  arriérée  1  Faute  de  l’estimer  bonne  à 
une  exploitation  en  règle,  on  eut  du  moins  la  sagesse  de  laisser 
en  paix  cette  prétendue  «  race  inférieure  ».  Elle  en  a  profité 
pour  faire  ce  qu’elle  avait  de  mieux  à  faire  après  tant  de 
vicissitudes  :  croître  et  prospérer  en  silence  dans  un  long  repos 
bien  mérité. 

Sous  cet  ardent  climat,  en  cet  immense  pays  de  Cocagne 
qui  prodiguait  à  tous  terres,  troupeaux  et  denrées,  la  natalité 
reprit  comme  aux  plus  beaux  jours  de  la  vieille  Acadie.  Elle 
maintient  son  taux  merveilleux.  Aux  jeunes  ménages,  tôt 
constitués,  naissent  huit,  dix,  douze,  quatorze  enfants. 
«  Nous  n’en  avons  encore  que  cinq  »,  regrette  une  jeune  mère. 
«  Moi,  je  puis  aider  le  prêtre,  dit  un  vieux  paysan  du  bayou 
Lafourche  ;  je  n’ai  eu  que  treize  enfants,  et  j’en  ai  adopté 
trois  autres  qui  étaient  orphelins  ».  Un  missionnaire  avait 
apporté  à  la  paroisse  où  il  prêchait  quantité  de  chapelets  qu’il 
destinait  aux  familles  de  sept  enfants  ;  force  lui  fut  de  tripler 
son  approvisionnement.  On  nous  cite  près  de  Houma  sept 
familles  qui  comptent  88  enfants...  Donc,  en  si  prolifique 
pays,  nul  besoin  d’immigranls.  Si  même  il  arrive  à  quelques 
familles  trop  nombreuses  d’érnigrer  en  quête  de  terres  plus 
amples,  de  nouvelles  naissances  comblent  si  tôt  ces  vides 


# 


AUX  ÉTATS-UNIS 


483 


que  la  population  ne  cesse  partout  de  croître.  On  estimait 
naguei  e  que  des  3.500  à  4.000  Acadiens  du  temps  de  la  cession 
définitive  (1804)  était  sortie  en  1890  une  population  de 
30.000  âmes,  en  1920  de  50.000.  A  la  délégation  acadienne  des 
Provinces  Maritimes,  on  vient  d’affirmer  en  mars  1924  que 
le  nombre  doit  évoluer  de  200.000  à  300.000  ;  et  l’on  nous 
assure  à  nous-même  que  cette  affirmation  n’a  rien  d’exagéré. 
Il  est  vrai  que,  par  suite  de  mariages  de  plus  en  plus  fréquents 
entre  Louisianais  d’origine  et  Acadiens,  on  ne  distingue  plus 
guère  ces  derniers  que  par  la  lignée  mâle,  c’est-à-dire  par  les 
noms  de  famille  :  car  là,  sous  les  tropiques,  reparaissent  nos 
vieux  noms  familiers  :  Arsenault,  Landry,  Le  Blanc,  Thibo- 
deau,  Simonneau,  Comeau,  Cormier,  Thériault,  Doucet, 
Gaudet,  Hébert,  Préjean,  Daigle,  Aucoin,  Richard,  Brault, 
Bourgeois,  Broussard,  Prince,  Roy,  Trahan,  Vignault.  A  eux 
s  adjoignent  des  noms  français  qui  ne  furent  jamais  acadiens  ; 
tant  certains  Louisianais  d’origine  s’estiment  fiers  d’être 
«  Cadiens  «  ou  «  Cayens  »,  comme  l’on  dit  là-bas,  c’est-à-dire 
fils  de  l’héroïque  peuple  martyr.  Juste  retour  des  choses 
humaines  ! 

L’abbé  Casgrain  qui,  vers  1880,  voulut  voir  sur  place  les 
Acadiens  du  Sud,  nous  a  donné  d’eux  une  description  qui  ne 
manque  pas  de  charme  : 

«  Je  les  ai  trouvés  les  mêmes  aux  Attakapas  qu’aux  bords  du 
Mississipi,  écrit-il  en  son  Pèlerinage  au  Pays  d’Evangeline. 
L’habitant  actuel  de  Petitcoudiac  et  de  la  Baie  Sainte-Marie 
reconnaîtrait  son  accent  et  ses  coutumes.  Au  village  de  Thibau- 
deau,  j’ai  vu  les  descendants  du  meunier  de  Chipoudy  arriver 
le  dimanche  à  la  porte  de  l’église  en  petite  charrette  comme  au 
temps  de  Port-Royal  et  de  la  Grand’Prée.  Dans  la  paroisse  de 
Landry,  j’ai  entendu  l’arrière-neveu  du  brave  notaire  des 
Mines,  Télémaque  Le  Blanc,  raconter  l’odyssée  de  ses  grands- 
parents,  de  la  Grand’Prée  à  Philadelphie,  de  Philadelphie  aux 
Antilles,  du  Cap  Français  [de  Saint-Domingue]  à  Bâton-Rouge  et 
et  de  Bâton  Rouge  aux  Attakapas.  Au  bord  du  bayou  Téche, 
sous  un  énorme  chêne  vert  d’où  pendaient  des  festons  de  mousse 
grise  [le  fameux  «  chêne  d’Evangéline  »,  sans  doute |  une  femme 
entourée  de  ses  enfants  qui  jouaient  parmi  les  lataniers,  blan¬ 
chissait  du  linge  dans  l’onde  voisine  ;  elle  chantait  une  ballade 
qui  a  bien  souvent  retenti  le  long  de  la  Baie  Française.  La  voix, 
qui  nous  arrivait  au  loin  avec  les  notes  de  l’oiseau  moqueur, 
disait  les  couplets  de  la  Claire  Fontaine  : 


484 


LA  RENAISSANCE 


Oui,  y  a  longtemps  que  je  l’aimai  ; 

Jamais  je  ne  l’oublierai... 

Tu  as  le  cœur  à  rire  ; 

Moi  je  l’ai-t-à  pleurer... 

Eh  !  oui,  en  dépit  de  tous  ses  malheurs,  l’Acadien,  toujours 
épris  de  plaisir,  —  plaisirs  simples,  champêtres,  sans  ostenta¬ 
tion,  —  aime  le  chant  comme  la  danse,  danses  rustiques  et 
décentes,  à  coup  sûr.  Bien  que  conservateur  en  politique, 
routinier  même  en  ses  mœurs  et  manières,  il  aime  les  change¬ 
ments  de  lieu.  La  «  bougeote  »  déplace  volontiers  ces  instables 
fds  d’exilés  :  pour  peu  qu’ils  ne  réussissent  pas  au  gré  de  leurs 
désirs,  ils  s’en  vont  des  terres  moins  fertiles  du  Sud  de  la 
Louisiane  aux  terres  plus  riches  du  Nord,  à  moins  que,  par 
délassement,  ils  ne  préfèrent  pour  une  saison  se  livrer  le  long 
des  bayous  au  sport  ancestral  de  la  pêche. 

En  dépit  de  tous  ces  legs  du  passé,  là  comme  ailleurs,  une 
lente  évolution  n’en  transforme  pas  moins  l’Acadien.  D’éle¬ 
veurs  qu’ils  étaient  à  l’origine  sur  ces  immenses  pampas  où 
se  plut  à  les  décrire  Longfellow,  nombre  d’Acadiens  se  firent 
peu  à  peu  planteurs  ;  la  canne  à  sucre  leur  donnait  le  sirop  ;  le 
coton,  les  vêtements  ;  le  bayou,  les  moyens  de  transport  ; 
longtemps  le  planteur  au  milieu  des  siens  resta  sur  son  ample 
domaine,  isolé  et  indépendant,  en  vrai  patriarche  de  la  savane. 
Or,  ces  savanes  où,  il  y  a  une  trentaine  d’années,  de  nombreux 
troupeaux  de  bœufs  erraient  en  une  liberté  presque  complète, 
se  transforment  maintenant  en  plantations  de  canne  à  sucre, 
en  champs  de  maïs  et  de  coton,  en  rizières,  où  s’appliquent  de 
plus  en  plus  le  machinisme  et  les  procédés  scientifiques  de 
culture  moderne.  Ainsi,  l’élevage  passant  au  second  rang, 
les  planteurs  sont  désormais  en  majorité  ;  mais  leurs  rangs 
même  s’éclaircissent  à  leur  tour  par  suite  de  l’attraction 
qu’exercent  sur  la  jeunesse  les  centres  urbains  ;  car  là  encore, 
l’urbanisme  se  développe  avant  même  que  la  forte  natalité 
acadienne  n’ait  rempli  les  immenses  régions  fertiles  du  Sud- 
Ouest.  Enfin,  la  récente  exploitation  de  riches  et  vastes  ter¬ 
rains  pétrolifères  en  plein  pays  acadien,  surtout  dans  les 
«  bouillons  »  d’Anslabutte  et  de  Houma,  tend  à  modifier  le 
caractère  atavique  d’une  race  demeurée  jusqu’à  ce  jour 
sociable,  hospitalière,  loyale  en  affaires,  capable  même  de 
patriotisme  français  au  cours  de  la  dernière  guerre.  Il  serait 


il 


AUX  ÉTATS-UNIS 


485 


fâcheux,  toutefois,  qu’au  contact  d’une  race  pratique,  arri¬ 
viste,  peu  scrupuleuse,  uniquement  soucieuse  de  succès  maté¬ 
riels,  se  perde  le  vieux  particularisme  acadien  plus  calme,  plus 
sage,  plus  désintéressé,  en  somme  plus  idéaliste  et  non  moins 
heureux. 

Cette  évolution  sociale,  qu’ont  hâtée  les  chemins  de  fer,  tend 
à  diviser  en  trois  groupes  les  Français  de  la  Louisiane.  A  la 
Nouvelle  Orléans,  à  côté  d’humbles  nouveaux-venus  basques 
et  béarnais,  vit  une  élite  sociale  qui,  surtout  louisianaise  d’ori¬ 
gine,  parle  un  français  très  pur  transmis  en  famille  ;  malheu¬ 
reusement,  des  70.000  qu’ils  étaient  encore  en  1870,  ces  fidèles 
Néo-Orléanais  ne  sont  plus  que  quelques  milliers.  Hors  de  la 
capitale,  l'anglicisation  sévit  moins,  bien  qu’on  n’oserait  plus 
affirmer  comme  en  1900  que  60.000  Louisianais  ignorent  la 
langue  anglaise.  Dans  les  petites  villes  et  autres  «  Cadies  »,  où 
la  proportion  acadienne  est  de  30  à  60  0  /<-,  le  bilinguisme 
qu’exigent  les  affaires  est  d’autant  plus  funeste  que,  depuis 
une  vingtaine  d’années,  seul  l’anglais  est  enseigné  dans  les 
écoles  publiques  et  que  le  fâcheux  snobisme  des  jeunes  gens 
et  des  parvenus  préfère  l’étalage  d’un  mauvais  ou  médiocre 
anglais  à  la  saine  et  modeste  pratique  de  la  langue  ancestrale. 
Certains  centres,  en  majorité  acadiens,  se  défendent  mieux, 
toutefois,  avec  leurs  municipalités  acadiennes,  leurs  usines, 
leurs  banques  et  leurs  boutiques  acadiennes,  leurs  hommes  de 
loi  toujours  fidèles  au  Code  Napoléon  (naguère  encore  toute 
cause  pouvait  se  plaider  en  l’une  ou  l’autre  langue)  ;  tels  sont 
Vermillon  surtout,  Lafayette,  Abbeville,  Thibodeaux,  Pont- 
Breaux,  Saint-Jacques,  Sainte-Marie,  Saint-Martin,  Donald- 
sonville,  Landry,  Evangeline,  l’Assomption,  l’Ascension,  etc. 
Dans  les  campagnes,  d’autant  moindre  est,  heureusement, 
l’anglicisation  par  l’école  que  les  classes  anglaises  ne  durent 
guère  que  six  mois  par  an  et  que  nombre  d  enfants  ne  peuvent 
même  les  suivre  par  suite  de  l’immense  étendue  des  paroisses 
et  du  mauvais  état  des  pistes.  Autrement,  grave  serait,  pour 
le  prétendu  «  jargon  de  nègres  »,  1  influence  flétrissante 
d’Ichabods  infatués  ou  de  maîtresses  dédaigneuses  ou  dé¬ 
paysées.  Il  est  vrai  qu’une  langue  qui  n’est  parlée  qu’à  la 
ferme,  jamais  lue  ni  écrite,  se  détériore  et  s  appauvrit  rapide¬ 
ment  :  c’est  ainsi  que  le  «  Cadien  »  ajoute  à  ses  vieux  termes 
nautiques  du  Nord  (amarrer  une  embarcation  =  attacher  une 


486 


LA  RENAISSANCE 


voiture),  des  anglicismes  inconscients  et  des  néologismes 
locaux,  qui  en  font  un  dialecte  parfois  difficile,  mais  pitto¬ 
resque  et  savoureux.  «  On  m’a  demandé  si  j’allais  parler  en 
anglais  ou  en  français,  disait  naguère  un  orateur  de  village. 
Que  nenni,  ai-je  répondu  :  «  Ni  l’un  ni  l’autre.  Je  parlerai  en 
Cayen. » 

A  vrai  dire,  l’enseignement  méthodique  du  français  est 
singulièrement  négligé  en  Louisiane.  Ce  fut  un  vrai  malheur 
pour  1  élément  français  lorsqu’en  1902  les  généreuses  pro¬ 
positions  du  Pere  Blanche,  C.  J.  M.,  furent  rejetées  par  son 
ancien  condisciple  du  Collège  de  Redon,  Mgr  Roussel,  coad¬ 
juteur  de  l’archevêque  ;  car  les  Eudistes  eussent  pu  faire  pour 
les  Acadiens  de  Louisiane  ce  qu’ils  ont  fait  pour  les  Acadiens 
des  Provinces  Maritimes  :  opérer  par  l’enseignement  leur 
relèvement  social.  Depuis  une  vingtaine  d’années  l’enseigne¬ 
ment  du  français,  avons-nous  dit,  n’est  plus  donné  dans  les 
écoles  publiques  ;  il  n’est  plus  que  facultatif  dans  les  écoles 
primaires  supérieures  (high  schools)  ;  même  dans  les  collèges 
secondaires  (Jefferson,  Holy  Cross,  Saint-Stanislas)  comme 
dans  les  couvents  (Ursulines,  Dominicaines,  Sacré-Cœur), 
on  l’enseigne  comme  une  langue  étrangère.  Seule,  l’Union 
française  pratique  à  la  Nouvelle  Orléans  un  équitable  bilin¬ 
guisme  en  son  école  de  deux  cents  élèves.  Heureusement,  depuis 
la  guerre,  la  Louisiane  bénéficie  d’une  recrudescence  de  l’en¬ 
seignement  du  français  commune  à  tous  les  États  Unis  :  l’on 
peut  estimer  à  4.000  le  nombre  des  élèves  qui  suivent  les  cours 
facultatifs  organisés  par  l’Alliance  française  et  autrement. 
Même  déclin  de  la  presse  française  :  V Abeille  de  la  Nouvelle 
Orléans,  née  en  1827,  vient  de  mourir  (déc.  1923)  ;  la  Guêpe 
ne  s  en  porte  pas  mieux.  Dans  les  petites  feuilles  régionales 
la  part  faite  au  français  va  toujours  diminuant.  Une  seule 
librairie  française  à  la  Nouvelle  Orléans  ;  deux  grands 
magasins  qui  ont  un  rayon  de  livres  français. 

Faut-il  désespérer  ?  Il  le  faudrait,  si,  là  comme  partout, 
la  religion  catholique  ne  protégeait  encore  la  langue  française 
et  la  mentalité  française  en  son  peuple  de  fidèles.  De  tous  les 
Etats  de  l’Union,  c’est  peut-être  la  Louisiane  qui  a  la  plus 
forte  proportion  de  catholiques;  or,  la  plupart  de  ces  catho- 
iques  sont  Acadiens,  et  ces  Acadiens  sont  d’autant  plus  forte¬ 
ment  attachés  à  leur  religion  qu’ils  savent  tout  ce  que  leurs 

? 


AUX  ÉTATS-UNIS 


487 


pères  ont  souffert  pour  elle.  Dans  les  campagnes,  c’est  donc  un 
spectacle  aussi  édifiant  que  pittoresque  que  de  voir  le  diman¬ 
che  arriver  à  l’église  des  véhicules  de  toutes  sortes,  surchargés 
de  vraies  «  grappes  humaines  »  en  équilibre  plus  ou  moins 
instable  :  partis  tôt,  par  de  mauvais  chemins  sablonneux,  ces 
fidèles  ont  parfois  parcouru  dix  milles  pour  entendre  l’une  des 
deux  messes  paroissiales  ou  pieusement  accomplir  le  devoir  pas¬ 
cal.  Or,  sermon,  allocutions,  confessions,  tout  se  fait  en  français. 
A  défaut  du  prêtre,  l’enseignement  du  catéchisme  est  donné 
en  français  par  des  dames  bénévoles  ;  avec  combien  de  zèle 
parfois  !  On  nous  cite  à  Abbeville  une  mère  de  quinze  enfants, 
Mme  Albert  Leblanc,  qui,  en  ayant  adopté  un  seizième, 
trouve  encore  le  moyen  de  catéchiser  chaque  semaine  une 
vingtaine  d’autres  enfants.  S’il  y  a  mission,  plus  grande  encore 
est  l’affluence,  telle  qu’aux  jours  de  fête  ;  alors  le  missionnaire 
français  est  accueilli  en  une  famille  acadienne  et  chaque 
paroissien  lui  apporte  des  offrandes.  Si  le  pasteur  manque,  les 
fidèles  se  réunissent,  quand  même,  à  la  chapelle  ou  dans  une 
salle  commune  ;  et,  comme  au  temps  des  persécutions,  ils 
disent  toujours  en  français  leurs  messes  blanches.  A  la  maison, 
on  prie  en  français.  Ainsi  la  langue  familière  devient  la  langue 
sacrée.  «  Dans  50  des  130  paroisses  du  diocèse,  écrivait  en  1912 
l’abbé  Jeanmard,  le  français  est  exclusivement  employé , 
dans  20  autres,  on  ne  se  sert  qu’accidentellement  de  1  anglais.  » 
Un  sermon  en  anglais  est  moins  suivi,  parce  qu’il  est  moins 
compris.  Même  à  la  Nouvelle  Orléans,  on  prêche  en  français 
à  deux  messes  de  la  cathédrale.  Aussi  le  dernier  évêque  fran¬ 
çais  de  la  Nouvelle  Orléans,  Mgr  Chapelle,  recommandait-il 
à  son  clergé,  pour  mieux  maintenir  la  foi  de  ses  ouailles,  de 
mieux  maintenir  aussi  la  langue  française  dans  les  paroisses 

de  son  diocèse.  . 

Mais,  depuis  1905,  deux  archevêques  d’une  autre  race  lui 

ont  succédé  ;  des  prêtres  d’une  autre  langue  desservent  des 
paroisses  françaises.  L’Acadien,  qui  ne  les  comprend  pas,  se 
plaint  de  cette  anglicisation  qui  obscurcit  sa  foi.  Là  comme 
ailleurs,  le  prêtre  irlandais,  peu  favorable  à  tout  particularisme 
oui  n’est  pas  le  sien,  anglicise  forcément  des  fidèles  qui  lui 
semblent  d’obstinés  et  bornés  réfractaires.  Heureusement, 
depuis  1908,  dans  le  nouveau  diocèse  de  Lafayette  Mgr  Jean- 
mard,  d’origine  créole,  conscient  du  danger,  maintient  à 


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LA  RENAISSANCE 


l’église  une  langue  qui  est  celle  de  la  plupart  des  paroissiens  ; 
les  Pères  de  la  Salette  l’aident  en  leurs  missions.  Combien 
durera  cette  œuvre  de  résistance  ?  Chose  grave,  les  prêtres  de 
langue  française  manquent  de  plus  en  plus  en  Louisiane  : 
ceux  qu’exilèrent  nos  lois  sectaires  vieillissent  et  meurent  ; 
il  en  vient  trop  peu  d’Acadie  et  du  Canada  ;  rares  sont  dans  le 
pays  les  vocations  sacerdotales,  et  la  plupart  se  tournent 
vers  les  ordres  religieux  plutôt  que  vers  le  clergé  séculier,  alors 
que  c’est  dans  le  siècle  surtout  qu’il  faut  à  l’heure  actuelle 
lutter.  On  ne  nous  cite  que  quelques  curés  de  paroisse  qui 
soient  d’origine  louisianaise  :  à  Saint-Charles,  près  Thibodeaux, 
à  Franklin,  à  Morgan  City,  à  la  Nouvelle  Orléans.  Il  en  fau¬ 
drait  bien  davantage.  «  Aux  Acadiens  de  la  Louisiane,  nous 
écrit  un  prêtre  acadien  fixé  dans  le  pays,  ce  qu’il  faut  avant 
tout,  c’est  un  clergé  de  leur  race  qui  connaisse  leur  langue, 
leurs  traditions,  leur  histoire  et  non  un  clergé  étranger  qui 
ignore,  méprise,  supprime  tout  cela.  Aussi  accueillent-ils 
comme  un  sauveur  tout  prêtre  français  qui  vient  à  eux.  » 

De  cette  insuffisance  de  recrutement  essentiel  faut-il  con¬ 
clure  que  cette  race  inconsciente  est  vraiment  inférieure, 
incapable  de  se  défendre  ?  Nullement  :  nombre  d’Acadiens 
se  sont  distingués  en  Louisiane.  Dès  1805,  on  trouve  parmi  les 
dix-sept  premiers  représentants  du  peuple  trois  Acadiens  : 
Joseph  Le  Blanc  pour  Iberville,  Joseph  Landry  pour  l’Acadie, 
et  Henri  Thibodeau  pour  la  Fourche;  ce  Thibodeau  devint 
président  du  Sénat  et  en  1824  remplit  les  fonctions  de  gouver¬ 
neur  ;  une  paroisse  du  bayou  Lafourche  porte  son  nom.  Un 
frasimond  Landry  fut  vice-gouverneur  en  1846.  Deux  autres 
Acadiens  furent  gouverneurs  de  la  Louisiane  :  en  1814,  Paul 
Hébert,  qui,  sorti  de  l’École  militaire  de  Westpoint,  y  enseigna 
et  fut  général  de  brigade  pendant  la  guerre  de  Sécession  et, 
en  1843,  Alexandre  Mouton  qui,  président  de  la  Chambre 
louisianaise  et  sénateur  des  États-Unis,  présida  la  Convention 
de  la  Sécession  en  1861.  Pendant  la  guerre  de  Sécession,  son 
fils,  Alfred  Mouton,  combattit  comme  général  à  la  tête  d’un 
régiment  en  majorité  acadien.  Lin  Fernand  Mouton  vient 
d’être  nommé  lieutenant-gouverneur  de  la  Louisiane.  Parmi 
les  magistrats  se  distinguèrent  le  juge  Blanchard  et  surtout  le 
juge  Joseph  Breaux,  président  de  la  Cour  suprême  ;  dans  les 
lettres,  le  professeur  Alcée  Fortier,  de  l’Athénée  Louisianaîs  ; 


J 


AUX  ÉTATS-UNIS 


489 


dans  la  diplomatie,  Henry  Vignaud,  conseiller  honoraire  de 
l’Ambassade  américaine  à  Paris  et  aussi  Président  de  la  Société 
des  Américanistes  de  France.  A  l’heure  actuelle,  siège  à  Was¬ 
hington  M.  Ed.  Broussard,  l’un  des  premiers  sénateurs  catho¬ 
liques  des  États-Unis.  Quant  aux  députés,  maires,  échevins 
d’origine  acadienne,  ils  sont  légion.  Bien  plus  «  au  point  de 
vue  financier,  commercial  et  agricole,  les  Acadiens  du  Sud 
sont  plus  avancés  que  ceux  du  Nord  »,  avoue  l’un  de  ces 
derniers. 

Puisque  le  mal  actuel  ne  tient  pas  à  la  race,  mais  aux  cir¬ 
constances,  à  l’inconscience,  au  défaut  d’instruction  adéquate, 
il  n’est  pas  sans  remède. 

«  Le  premier  devoir,  disent  nos  correspondants,  est  de  relever 
le  «  Cadien  c  à  ses  propres  yeux  :  dédaigneux  du  sot  mépris  des 
Yankees  présomptueux,  il  doit  apprendre  à  les  regarder  en  face 
pour  mieux  lutter  avec  eux.  Qu’il  ne  rougisse  pas,  mais  soit 
fier,  au  contraire,  de  sa  religion,  de  sa  race  et  de  sa  langue,  qui 
ont  depuis  plus  longtemps  que  les  siennes  fait  leurs  preuves  ! 
Pour  cela,  il  faut  lui  donner,  en  même  temps  qu’une  éducation 
appropriée  aux  exigences  du  jour,  une  connaissance  de  sa  noble 
et  tragique  histoire,  si  féconde  en  leçons  d’endurance  et  d  éner¬ 
gie  ;  il  faut,  avant  tout,  lui  enseigner  sa  langue,  des  poésies 
françaises,  des  chants  nationaux  ;  d’où  nécessité  de  former  des 
instituteurs  et  institutrices  de  langue  française,  de  fonder  des 
écoles  paroissiales  et  des  collèges  régionaux,  de  créer  des  classes 
dirigeantes  animées  d’un  esprit  vraiment  national.  Il  faut  à 
ces  Français  du  Sud,  une  fois  qu’ils  auront  été  individuelle¬ 
ment  mieux  armés  pour  la  vie  et  rendus  plus  conscients  de  leurs 
mérites  et  de  leurs  devoirs,  fournir  par  l’intermédiaire  d’Asso- 
ciations  de  toute  nature  cette  force  d’action  collective  qu’ont 
su  organiser  les  Français  du  Nord,  tant  Acadiens  et  Canadiens 
du  Dominion  que  Franco-Américains  de  Nouvelle  Angleterre. 
Pour  cette  œuvre  de  relèvement  national,  le  clergé  est  tout 
désigné,  non  pas  assurément  un  clergé  allogène  qui  méprise 
l’Acadien  tout  en  voulant  se  l’assimiler,  mai  un  clergé  de  sa 
race  qui  l’aide  parce  qu’il  le  comprend  et  parce  qu’il  l’aime. 
Or,  les  éléments  s’en  trouvent  déjà  dans  les  collèges  et  les 
séminaires  de  la  Louisiane  ;  une  population  pieuse  et  pullu¬ 
lante  peut  en  fournir  bien  d’autres.  Qu’on  donne  à  ces  néo¬ 
phytes,  en  même  temps  que  la  conscience  de  leur  devon,  le 
zèle  confiant  qui  ranime  la  vie  d’une  race,  et  leur  action  sera, 
nous  assure-t-on,  volontiers  secondée  par  l’élite  acadienne  : 
médecins,  avocats,  hommes  politiques  plus  nombreux  en  Loui¬ 
siane  qu’en  tout  autre  groupe  acadien.  » 


490 


LA  RENAISSANCE 


Un  récent  événement,  postérieur  à  la  première  édition  de  ce 
livre,  va  peut-être  déterminer  le  réveil  de  cette  race  assoupie. 
Sur  1  initiative  de  la  Convention  régionale  de  Gardner,  Mass. 
(2  et  3  sept.  1923)  et  sur  les  conseils  d’un  prêtre  du  Cap 
Breton  établi  en  Louisiane,  le  9  février  1924  s’embarquaient 
à  New-York  pour  la  Nouvelle  Orléans  l’honorable  juge  Aubin 
Arsenault,  de  Charlottetown,  I.  P.  E.,  président  de  la  Société 
nationale  de  1  Assomption,  et  le  Rév.  P.  André  Cormier,  de 
Shédiac,  N.  B.,  président  du  Comité  de  Grand  Pré;  le  2  mars 
partait  à  son  tour  de  Boston  le  délégué  officiel  de  l’Assomp¬ 
tion,  M.  Clarence  Cormier,  de  Waltham,  Mass,  nanti  d’un 
généreux  subside.  Tous  trois  furent  accueillis  «  à  bras  ouverts  » 
par  des  personnages  officiels  d’origine  acadienne,  tels  que  le 
sénateui  Broussard  et  le  juge  Breaux,  et  avec  émerveillement 
par  les  Acadiens  des  villes  et  des  campagnes  qui  se  disputèrent 
l’honneur  et  la  joie  de  recevoir  ces  «  frères  du  Nord  ».  Ce  fut 
un  «  grand  événement  »  :  aux  cordiales  réunions  de  Bâton 
Rouge,  de  Lafayette,  d’Abbeville,  de  Pont  Breaux,  de  Saint- 
Martin,  etc.,  on  accourut  de  tous  les  coins  du  pays  pour  voir 
et  entendre  ces  messagers  de  même  sang  et  de  même  foi  qui 
parlaient  dans  la  même  langue  d’un  passé  d’autant  plus 
émouvant  qu’on  l’oubliait.  »  Quelques  Louisianais,  qui  por¬ 
taient  des  noms  peu  connus  en  Acadie,  se  déclarèrent  fiers  de 
leurs  origines  acadiennes.  »  Ravis  furent  nos  conférenciers  de 
se  découvrir  ainsi  de  200.000  à  300.000  «  frères  du  Sud  ». 
D’heureuses  décisions  ont  déjà  été  prises  :  le  Comité  exécutif 
de  la  Société  nationale  de  l’Assomption,  réuni  à  Moncton 
le  15  mai  1924,  a  résolu  que  le  trait  principal  des  prochaines 
fêtes  acadiennes  à  Grand  Pré  le  15  août  serait  la  réception 
d  une  délégation  louisianaise,  à  l’occasion  de  l’érection 
d’une  Croix  monumentale  ;  une  prochaine  assemblée  natio¬ 
nale  devra  au  plus  tôt  siéger  en  Louisiane;  l’Assomp¬ 
tion  veut  étendre  jusque  sur  les  bords  du  Mississipi  l’organisa¬ 
tion  de  ses  succursales  ;  un  Comité  Acadie-Louisiane  est  en 
formation.  M.  Clarence  Cormier,  dès  maintenant  membre 
d  honneur  de  la  Société  historique  de  la  Louisiane,  entreprend, 
de  concert  avec  le  juge  Arsenault,  tant  en  Acadie  qu’en  Nou¬ 
velle  Angleterre,  une  campagne  de  propagande  dans  le  but 
de  resserrer  les  liens  de  parenté  et,  par  suite,  d’intime  relation 
entre  les  Acadiens  du  Nord  et  les  Acadiens  du  Sud. 


J 


AUX  ÉTATS-UNIS 


491 


Rien  de  plus  utile  que  ce  rapprochement  des  groupes  aca¬ 
diens  qu’une  grande  infortune  sépara  brutalement  il  y  a  170 
ans.  Nous-même  n’avons-nous  pas  en  ce  livre  et  bien  ailleurs 
préconisé  et  prêché  cette  oeuvre  de  renaissance  nationale  ? 
n’y  travaillons-nous  pas  en  voulant  ajouter  au  Comité  France- 
Acadie  les  Comités  France-Louisiane  et  Franco-Américain  ? 
De  même  que  dix  étudiants  acadiens  sont  déjà  venus  en 
trois  ans  demander  à  l’ancienne  métropole  ce  que  ne  peut 
leur  fournir  leur  groupement  local  ;  de  même  ont  fait  sponta¬ 
nément  une  étudiante  franco-américaine  et  une  étudiante 
louisianaise.  D’autres  suivront,  professeurs,  étudiants  en  méde¬ 
cine,  étudiants  en  droit.  Par  une  prompte  et  solide  organi¬ 
sation  des  trois  Comités,  favorisons  ces  relations  intellec¬ 
tuelles  fécondes  en  conséquences  incalculables. 


II.  —  Aux  Grands  Lacs 

Dans  le  Nord  des  États-Unis,  il  y  a  deux  courants  d’émigra¬ 
tion  canadienne  :  l’un  vers  l’Ouest,  l’autre  vers  l’Est.  Le 
premier,  qui  est  le  plus  ancien,  est  le  plus  funeste  à  la  race 
française. 

Noublions  pas  que,  dès  le  dix-septième  siècle,  les  Français 
furent  les  premiers  occupants,  et  longtemps  les  seuls  colons 
européens,  de  cette  riche  région  illimitée  de  la  Nouvelle  France. 
Citons  pour  mémoire  les  noms  des  Chouart  et  des  Radisson 
(1659),  des  PP.  Joliet  et  Marquette  (1673),  des  Du  Lhut 
(1679),  des  Hennepin  (1689),  etc.  Coureurs  des  bois,  explora¬ 
teurs  et  missionnaires  français  furent,  là  comme  ailleurs, 
«  l’avant-garde  de  la  civilisation  chrétienne  ».  «  L’histoire  de 
leurs  travaux,  dit  Bancroft,  est  liée  à  toutes  les  villes  célèbres 
de  l’Amérique  française  »  :  car  ce  sont  des  Français  qui  ont 
fondé  Saint-Paul,  Saint-Joseph,  Vincennes,  Grands  Rapides, 
Prairie-au-Chien,  Dubuque,  Milwaukee,  Bangor,  Bay  City, 
etc...  Onze  États  doivent  leur  première  colonisation  à  la 
France  :  le  New- York  en  1624,  le  Maine  en  1625,  le  Wisconsin 
en  1669,  l’Illinois  en  1682,  le  Michigan  en  1685,  l’Arkansas 
en  1690,  la  Louisiane  en  1699,  l’Alabama  et  l’Indiana  en  1702, 
le  Mississipi  en  1716  et  le  Missouri  en  1719.  Ce  n  est  guère 
qu’en  1783  que  le  traité  de  Versailles  attribua  aux  États- 


492 


LA  RENAISSANCE 


Unis  toute  cette  riche  région  des  Grands  Lacs  que  le  traité 
de  Paris  avait  en  1763  laissée  au  Canada  c’est-à-dire  les 
États  actuels  de  Minnesota  (en  partie),  de  Wisconsin,  de 
Michigan,  d  Illinois,  d’Indiana  et  d’Ohio.  L’activité  fran¬ 
çaise  en  ces  régions  survécut  à  la  perte  même  du  Canada. 
Mais,  quand  éclata  la  révolte  des  treize  colonies,  ii  fallut 
opter  :  Détroit  et  ses  environs  restèrent  fidèles  à  l’Angle¬ 
terre  ;  l’Illinois  et  l’Indiana  prirent  parti  pour  les  insurgés 
après  la  paix.  Rattaché  aux  États-Unis,  Détroit  envoya  à 
1  Assemblée  législative  de  Washington  son  fidèle  pasteur 
Gabriel  Gibault,  emprisonné  pour  dettes  contractées  en  faveur 
de  ses  ouailles.  De  Baltimore,  où  ils  établirent  leur  sémi¬ 
naire,  les  Sulpiciens  rayonnèrent  dans  tout  le  pays  où  ils 
organisèrent  missions,  paroisses  et  diocèses  jusqu’aux  Grands 
Lacs  et  jusqu  en  Louisiane.  Avec  eux  rivalisèrent  les  Laza¬ 
ristes  installés  dans  le  Missouri.  Puis  les  Pères  de  Sainte-Croix 
fondèrent  à  Indiana  1  Université  Notre-Dame.  Aussi  compte- 
t-on  encore  en  ces  régions  des  centaines  de  prêtres  séculiers 
ou  réguliers  qui  sont  de  race  française. 

En  1836,  le  nouvel  État  de  Michigan  dénombraitl5.000  Ca¬ 
nadiens,  à  vrai  dire  dépossédés  de  leurs  biens  ;  leur  absorp¬ 
tion  eût  été  rapide  si,  de  1850  à  1870,  n’étaient  venus  du 
Canada,  des  milliers  de  bûcherons,  de  mineurs,  de  colons  qui 
peu  à  peu  s’organisèrent  en  paroisses  et  en  associations  fran¬ 
çaises  sous  le  patronage  de  Saint-Jean-Baptiste;  en  1892, 
première  convention  générale  à  Chicago  ;  en  1901,  célébration 
du  deuxième  centenaire  de  Détroit.  Mais,  faute  de  prêtres 
français,  beaucoup  de  ces  Canadiens  trop  épars,  trop  délaissés, 
se  sont  laissé  angliciser  par  le  clergé  irlandais.  Les  diocèses  de 
Chicago,  de  Grands  Rapides  et  surtout  de  Marquette  n’en 
comptent  pas  moins,  —  maintenant  surtout  que,  plus  stable, 
a  population  française  se  livre  au  commerce,  à  l’industrie  et 
à  1  agriculture,  nombre  de  paroisses  canadiennes  pourvues 
d’écoles  françaises.  L’historien  du  Michigan,  T.  Saint-Pierre 
signale,  en  outre,  «  sur  le  lac  Erié  les  colonies  canadiennes  du 
Nord  de  l’Ohio  qui  comptent  bien  20.000  Franco-Canadiens 
et  sur  le  lac  Michigan  celles  de  l’Illinois  qui  forment  une  popu- 
ation  d  au  moins  50.000  âmes.  Dans  le  Michigan,  en  particu- 
her,  es  Franco-Américains  ont  fait  des  prodiges  pour  maintenir 
leur  langue  et  leurs  mœurs,  en  dépit  de  la  pauvreté  des  rela- 


H 


AUX  ÉTATS-UNIS 


493 


tions  avec  le  Canada,  de  l’immense  dispersion  des  paroisses, 
de  l’indifférence  ou  même  de  l’hostilité  du  haut  clergé  à  l’égard 
de  leur  particularisme.  Et  pourtant,  le  recensement  officiel 
de  1900  comptait  32.483  Canadiens  nés  au  Canada  et  75.584 
nés  aux  États-Unis.  Marquette,  Ishpeming,  Menomenee, 
Lake  Linden,  Escanaba,  Iron  Mountain,  Calumet,  Bay  City, 
Saginaw,  Muskegon,  sont  des  paroisses  de  langue  française, 
tout  comme  celles  de  la  province  de  Québec,  et  les  Franco- 
Américains  prédominent  à  Hubbel,  Hancock,  Houghton, 
Dollar  Bay.  Malheureusement,  il  n’y  a  qu’une  vingtaine  de 
prêtres  canadiens  et  pas  un  journal  français.  Si  prospères  que 
soient  certains  négociants  et  industriels  franco-américains 
de  ces  régions,  «  l’enseignement  du  français,  constate  le  secré¬ 
taire  de  l’Union  Saint- Jean-Baptiste  (juillet  1923),  est  nul  en 
bien  des  groupes  du  Michigan  et  fort  négligé  en  bien  des 
paroisses  de  l’Illinois.  »  «  Frères  de  l’Ouest,  supplie  l’infati¬ 
gable  apôtre,  M.  Vézina,  ne  vous  divisez  pas,  pressez-vous 
autour  du  clocher  paroissial,  exigez  pour  vos  enfants  l’ensei¬ 
gnement  du  français  ;  adhérez  aux  sociétés  nationales  qui, 
seules,  peuvent  vous  sauver  en  assurant  la  survivance  de 
votre  foi,  de  votre  langue,  de  votre  nationalité.  »  Dès  sep¬ 
tembre  1923,  une  grande  campagne  de  recrutement  en  faveur 
de  V  Union  Saint-Jean-Baptiste  vient  de  commencer  dans  la 
vieille  cité  de  Cadillac  :  hommes  de  profession  libérale  et  gens 
d’affaires,  femmes  et  jeunes  filles  s’en  sont  mêlés  ;  les  débuts 
promettent. 

A  l’Ouest,  les  groupes  du  Lac  Supérieur  s’appuient  sur  ceux 
du  Nord  du  Wisconsin  et  du  Minnesota  qui  peuvent  avoir 
une  population  canadienne  de  60.000  à  70.000  âmes.  Dans  le 
Wisconsin,  la  population  française  de  20.000  âmes  environ 
est  malheureusement  trop  dispersée  ;  mais  20.000  Franco- 
Américains  du  Minnesota  sont  rassemblés  à  Saint-Paul,  au 
Petit  Canada,  aux  Chutes  Saint-Antoine,  au  Lac-qui-parle, 
à  l’Aile  du  Corbeau,  et  des  20.000  du  Michigan  la  plupart  sont 
concentrés  dans  les  comtés  de  Monroe,  de  Sainte-Claire  et  de 
Macomb.  Dans  l’Illinois,  outre  Chicago  où  la  population  fran¬ 
çaise  est  passée  de  7.000  habitants  en  1863  à  20.000  en  1871, 
se  trouvent  les  centres  français  de  Bourbonnais  (4  à  5.000  âmes 
ayant  leur  école-université  dirigée  par  les  Clercs  de  Saint 
Viateur),  Manteno,  Sainte- Anne,  Petites- Iles,  Erable, 


494 


LA  RENAISSANCE 


Moméni,  Kankakee.  Le  Missouri,  fondé  par  les  Canadiens,  en 
compte  encore  des  milliers.  On  en  trouve  bien  d’autres  jusque 
dans  le  Montana,  le  Colorado,  l’Arizona,  l’Orégon,  le  Nouveau 
Mexique,  le  territoire  de  Washington  et  naturellement  en 
Californie.  La  statistique  officielle  de  1900  attribue  aux  douze 
États  des  Grands  Lacs  (Ohio,  Indiana,  Illinois,  Michigan, 
Wisconsin,  Minnesota,  Missouri,  lowa,  North  Dakota,  South 
Dakota,  Nebraska,  Kansas)  77.019  citoyens  nés  au  Canada 
et  198.451  nés  de  parents  canadiens  ;  mais,  comme  plus  de 
25.000  autres  sont  issus  de  parents  canadiens  qui,  nés  aux 
États-Unis,  leur  ont  transmis  leur  langue  et  leur  religion,  on 
peut  porter  à  plus  de  300.000  la  population  française  de  ces 
régions. 

Pourvus  de  leurs  églises  et  de  leurs  écoles,  de  leurs  prêtres 
et  de  leur  presse,  (entre  autres,  le  Courrier  franco-américain 
de  Chicago  et  l’Echo  de  l’Ouest  de  Minneapolis),  les  Canadiens 
des  Grands  Lacs  luttent  non  sans  peine  contre  les  puissantes 
forces  d’absorption  américaine  qu’aide  la  néfaste  influence 
irlandaise.  On  estime  à  200.000  le  nombre  d’entre  eux  qui, 
faute  de  prêtres  français,  ont  perdu  leur  nationalité  française 
en  même  temps  que  leur  foi  catholique.  Sentant  toute  la 
grandeur  du  péril,  le  clairvoyant  prélat  de  Chicago,  Mgr  Qui- 
gley,  leur  disait  naguère  avec  autant  de  justesse  que  de 
noblesse  : 

«  Avant  tout,  Canadiens  français,  conservez  vos  traditions, 
vos  institutions  ;  propagez  votre  langue  et  vos  coutumes  :  c’est 
par  elles  que  vous  êtes  restés  en  Amérique  un  peuple  distinct 
et  que  vous  avez  conquis  l’admiration  de  tous.  C’est  encore  en 
conservant  cette  langue  et  ces  traditions  que  vous  remplirez  le 
mieux  votre  mission  :  donnez  à  l’Amérique  tout  ce  que  la  vieille 
France  avait  d  admirable  et  que  vous  avez  si  bien  conservé.  » 

Il  n  est  pas  douteux  que  des  milliers  d 'Acadiens  se  trouvent 
mêlés  à  des  centaines  de  milliers  de  Canadiens.  Moins  bien 
enracinés  que  les  Canadiens  eux-mêmes  au  sol  natal  d’où  ils 
avaient  été  si  souvent  arrachés,  ils  purent  plus  facilement 
qu’eux  se  laisser  entraîner  par  les  flots  successifs  de  l’émigra¬ 
tion  ;  mais,  à  l’heure  actuelle,  nul  travail  n’a  encore  été  fait 
pour  les  en  distinguer.  On  nous  signale  pourtant  des  groupes 
acadiens  à  Milwaukee  dans  le  Wisconsin  et  à  Sioux  City  dans 
le  Dakota.  Il  y  en  a,  certes,  bien  d’autres. 


$ 


AUX  ÉTATS-UNIS 


495 


III.  —  En  Nouvelle  Angleterre 

Dans  les  États  de  l’Est,  la  population  française  est  tout  à  la 
fois  plus  dense,  plus  stable  et  mieux  organisée.  Si  l’on  en  croit 
une  tradition  orale  que  nous  confirme  un  historien  de  l’Aca¬ 
die,  Henri  d’Arles,  qui  a  longuement  séjourné  en  ces  régions, 
des  familles  acadiennes  déportées  lors  du  grand  dérangement, 
n’ayant  pu  quitter  la  Nouvelle  Angleterre,  ont  donné  nais¬ 
sance  à  des  groupements  qui  se  sont  maintenus  et  développés 
jusqu’à  nos  jours.  D'autres,  en  particulier  à  Worcester,  nous 
écrit  M.  Alexandre  Belisle  (21  août  1921),  privés  de  tout 
contact  avec  des  gens  de  langue  française,  éloignés  de  toute 
église  catholique,  se  sont  fondus  dans  la  population  ambiante 
en  devenant  Américains  et  protestants  ;  leurs  noms  même 
se  sont  anglicisés.  Pour  eux  s’est  accompli  l’anéantisse¬ 
ment  national  voulu  par  Lawrence  et  ses  complices. 

La  grande  émigration  canadienne  date  de  la  guerre  de  l’In¬ 
dépendance.  Il  était  logique  que  nombre  de  Français  du 
Canada,  tout  comme  les  Français  de  France,  prissent  fait  et 
cause  pour  les  rebelles  d’Amérique  contre  l’ennemi  commun 
qui  était  l’Angleterre  ;  un  régiment  acadien  aurait  été  ainsi 
constitué  ;  l’un  des  généraux  américains,  Sullivan,  était  par 
sa  mère  Acadien.  La  paix  conclue,  la  jeune  République  recon¬ 
naissante  donna  à  ces  frères  d’armes,  qu’ils  eussent  combattu 
sous  Washington  ou  sous  Lafayette,  des  concessions  de  terres 
à  Chazy  dans  le  Vermont,  où  vinrent  chaque  année  les  visiter 
des  jésuites  de  Laprairie,  et  sur  les  bords  du  Lac  Champ lain 
dans  l’État  de  New-York,  the  Refugees’  Tract  ;  leurs  descen¬ 
dants  y  vivent  encore.  —  L’émigration  canadienne,  qui  avait 
continué,  insensible,  pendant  les  premières  années  du  dernier 
siècle,  prit  soudain,  après  les  troubles  civils  de  1837,  une  grande 
importance.  Nombre  de  réfugiés  politiques,  de  «  patriotes  », 
franchirent  la  frontière  et  se  fixèrent  un  peu  partout,  mais 
surtout  dans  le  Vermont.  En  ce  dernier  État  la  population 
catholique  était  si  considérable  que  dès  1850  il  fallut  nommer 
évêque  de  Burlington  Mgr  de  Goësbriand  qui,  en  1853,  fit 
venir  du  Canada  et  de  sa  Bretagne  natale  des  prêtres  destinés 
à  ses  paroisses  françaises.  —  Ce  fut,  toutefois,  la  guerre 


496 


LA  RENAISSANCE 


de  Sécession  qui  détermina  le  grand  courant  migrateur  : 
40.000  Canadiens  s’enrôlèrent  dans  les  rangs  des  Nordistes  ; 
puis  la  grande  prospérité  financière  qui  suivit  attira  vers  la 
Nouvelle  Angleterre  des  milliers  d’émigrés  ;  pour  de  hauts 
salaires,  ils  s’employèrent  aux  briqueteries,  cordonneries, 
filatures  de  coton,  fabriques  de  lainage  qui  surgissaient  de 
toutes  parts  :  les  chemins  de  fer  accélérèrent  ce  mouvement. 
D’abord  ne  venaient  que  des  jeunes  gens  qui  s’engageaient 
pour  une  saison,  puis  des  adultes  plus  sédentaires,  puis  des 
familles  entières  qui  peu  à  peu  renoncèrent  à  toute  idée  de 
retour.  Au  début  de  cet  exode,  on  afficha  le  mépris  au  Canada  : 
«  Laissez-les  partir,  s’écriait  Georges  Cartier  en  1867  ;  c’est  la 
canaille  qui  s’en  va.  »  Mais,  quand  on  s’aperçut  que  cette  pré¬ 
tendue  canaille  réussissait  fort  bien  aux  États-Unis,  on  se 
ravisa,  on  s’inquiéta,  et  l’on  prit  les  mesures  que  l’on  crut 
propres  à  les  retenir.  Trop  tard  :  de  1875  à  1890,  le  nombre 
des  émigrés  canadiens  tripla  ».  De  nos  jours  cet  exode  est 
devenu  alarmant.  On  constate  que,  de  juin  1917  à  juin  1919, 
90.234  immigrants  canadiens  se  sont  inscrits  aux  États-Unis  ; 
de  juin  1919  à  juin  1921,  132.000  ;  enfin  127.000  dans  les  neuf 
premiers  mois  de  1923.  Or,  ces  chiffres  officiels  ne  tenant  pas 
compte  de  l’émigration  clandestine,  on  porte  le  nombre  des 
émigrants  à  300.000  par  an,  à  25.000  par  mois. 

Quelles  sont  les  principales  causes  actuelles  de  cette  émigra¬ 
tion  tant  acadienne  que  canadienne  ?  La  plupart  des  émi¬ 
grants,  les  deux  tiers  peut-être,  sont  des  ouvriers  de  ville  et 
de  campagne  qui  ne  trouvent  pas  au  Canada  des  emplois  assez 
rétribués  ni  même  assez  réguliers.  Les  autres  sont  des  culti¬ 
vateurs  qui,  ou  bien  adultes,  se  sont  endettés  tant  par  des 
dépenses  excessives  que  par  une  exploitation  mal  avisée,  ou 
bien  qui,  jeunes  encore,  n’ont  pas  trouvé  de  concessions  de 
terres  à  leur  convenance.  Il  y  a  aussi  des  jeunes  gens  instruits 
dont  l'instruction  se  trouve  moins  bien  rétribuée  au  Canada 
que  dans  les  maisons  de  banque  et  de  commerce  des  États. 
Et  puis  il  y  a  la  bougeotte  :  n’oublions  pas  que  ces  fils  d’émi- 
grants  ne  se  sentent  pas  aussi  solidement  enracinés  en  leur 
terres  neuves  que  nos  paysans  de  France  ;  l’esprit  d’aventure 
trouve  encore  des  adeptes,  et  la  contagion  de  l’exemple  est 
forte  pour  qui  aime  des  rajeunissements  de  vie  en  des  horizons 
nouveaux. 


S 


VUE  D’ARICHAT 
Ile  Madame. 


VUE  D’ARICHAT 
Ile  Madame. 


AUX  ÉTATS-UNIS 


49? 


Le  mouvement  d’émigration  vers  l’Est  s’est  produit  moins 
par  infiltration  progressive  que  par  développement  sporadi¬ 
que.  L’infiltration  s’accomplit  surtout  le  long  des  frontières 
communes,  du  Madawaska  aux  Grands  Lacs.  A  mesure  que, 
poussés  par  la  fièvre  de  la  spéculation,  les  habitants  de  la 
Nouvelle  Angleterre,  réduits  en  nombre  par  une  natalité 
déclinante,  se  portaient  vers  les  grandes  entreprises  financières 
des  villes  ou  vers  les  grandes  exploitations  agricoles  de  l’Ouest, 
les  prolifiques  familles  acadiennes  et  canadiennes  sont  venues 
peu  à  peu  combler  leurs  vides  et  s’enraciner  sur  les  terres 
qu’avaient  vainement  défrichées  les  Pilgrim  Fathers  et  leurs 
descendants.  Cette  substitution  graduelle,  et  d’autant  plus 
stable  de  l’élément  français  catholique  à  l’élément  anglais 
protestant  au  cœur  même  de  la  plus  vieille  colonie  puritaine, 
est  un  phénomène  démographique  des  plus  remarquables, 
qu’on  y  voie,  selon  les  croyances,  un  juste  retour  des  choses 
humaines  ou  une  intervention  quasi  providentielle.  En  tout 
cas,  cette  pacifique  conquête  du  sol  anglais  par  les  fils  ou  cou¬ 
sins  des  persécutés  de  1755  s’accomplit  surtout  dans  les  États 
du  Maine,  du  New  Hampshire,  du  Vermont,  et  particulière¬ 
ment  du  New-York. 

Dès  1884,  l’abbé  F.-X.  Chagnon,  ce  «  père  des  conventions  », 
estimait  en  cet  État  à  74.285  les  membres  de  ses  13.745  familles 
franco-américaines,  soit  6.800  à  Cohoes,  5.000  à  Platteburgh, 
3.500  à  Redfrod,  2.300  à  Malone,  2.500  à  Ogdensburg, 
2.000  à  Buffalo.  Nombre  de  ces  familles  restent  attachées  au 
sol.  Vers  1890,  dans  le  seul  comté  de  Clinton,  près  du  lac 
Champlain,  on  estimait  que  sur  55.000  habitants,  il  y  avait 
26.300  Canadiens,  presque  tous  fermiers.  Dans  le  Vermont, 
se  trouvent,  en  outre,  nombre  de  ces  excellents  travailleurs 
du  bois  qu’a  toujours  fournis  le  Canada  :  bûcherons,  charpen¬ 
tiers,  menuisiers.  Même  de  nos  jours,  dans  la  partie  ouest  du 
Massachusetts,  on  a  trouvé  4.433  familles  franco-américaines 
établies  sur  des  fermes  ;  la  moitié  d’entre  elles  les  possèdent, 
en  même  temps  qu’elles  les  cultivent.  Ces  fils  de  paysans, 
épris  de  propriétés  immobilières,  s’enracinent  en  terre  améri¬ 
caine.  S’emparer  du  sol  américain  qu’abandonne  le  Yankee, 
voilà  l’idéal  de  nombre  de  Franco-Américains.  Ainsi,  tant  par 
submersion  que  par  migration  acado-canadienne,  les  Puritains 
disparaissent  de  leur  vieil  habitat  jadis  si  durement  acquis. 

32 


LAUVRIÊRE.  T.  II 


LA  RENAISSANCE 


49  8 

Plus  remarquable  encore  que  cette  infiltration  progressive 
de  la  classe  paysanne  est  le  développement  sporadique  de  la 
classe  ouvrière.  Depuis  la  guerre  de  Sécession,  chaque  fois  que 
se  crée  en  Nouvelle  Angleterre  un  centre  industriel,  tout  de 
suite  afflue  la  main-d’œuvre  acadienne  et  canadienne  qu’at¬ 
tirent  le  taux  élevé  des  salaires  et  un  ensemble  apparemment 
avantageux  des  conditions  d’une  existence  nouvelle  ;  en  même 
temps  fuit  la  population  ouvrière  de  race  anglaise  et  même 
irlandaise,  qui  se  montre  tout  à  la  fois  plus  exigeante,  moins 
laborieuse  et  moins  docile.  C’est  ainsi  que  villes  et  campagnes 
se  vident  également  de  leur  population  urbaine  et  rurale.  En 
voici  un  exemple  entre  mille:  Worcester,  Mass,  qui  ne  comp¬ 
tait  en  1823  que  3  familles  françaises  et  40  en  1852,  dénombrait 
1.743  Acado-Canadiens  en  1869  et  18.000  en  1911.  En  1891, 
le  Père  Hamon  signalait  des  majorités  françaises  en  nombre 
de  petites  villes  industrielles  de  dix  à  quinze  mille  habitants 
et  de  fortes  minorités  en  de  grandes  villes  manufacturières, 
telles  que  Fall  River,  «  la  plus  française  des  villes  américaines  » 
(15.281  Franco-Américains  en  1910),  Lowell  (12.269,  en  1924 
25.000),  Worcester  (4.988),  Providence  (4.456).  Manchester, 
Woonsocket,  Southbridge,  etc.  Or,  d’après  l’Union  de  Woon- 
socket  (sept.  1922),  il  y  aurait  de  nos  jours  40.000  Franco- 
Américains  à  Fall  River,  32.000  à  Woonsocket,  30.000  à 
Manchester,  10.000  à  Southbridge  (sur  16.000  habitants)... 
A  Lewiston,  Me,  plus  d’un  tiers  de  la  population  est  franco- 
américaine.  Dans  les  cordonneries  de  Marlborough,  sur 
15.000  ouvriers,  4.000  naguère  étaient  français. 

«  Les  Franco-Américains  sont  le  pilier  des  industries  de  notre 
région,  dit  le  gouverneur  du  Massachusetts  (Union  de  Woon¬ 
socket,  juillet  1922)  et,  dans  tous  les  genres  d'affaires  commer¬ 
ciales,  ils  ont  acquis  un  rang  élevé.  »  a  U  y  a  parmi  les  nôtres, 
confirme  M11®  Rocheleau,  des  milliers  d’artisans,  dont  un  très 
grand  nombre  sont  passés  maîtres  dans  leurs  métiers...  Mais 
c’est  surtout  quand  il  met  la  main  au  rabot  que  le  Franco- 
Américain  excelle.  Il  est  né  charpentier  :  il  travaille  le  bois 
avec  le  même  amour  que  l’ Italien  le  marbre.  On  le  rencontre 
partout  où  s’érigent  banques,  hôtels  et  gratte-ciel.  Ces  pla¬ 
cages,  ces  moulures,  ces  lambrissages  compliqués,  ces  beaux 
travaux  de  marqueterie  ;  tous  ces  chatoiements  de  boiseries 
somptueuses  sont  presque  toujours  exécutés  par  des  Franco- 
Américains  sous  les  yeux  de  contremaîtres  et  de  patrons  franco- 
américains  comme  eux.  Après  l’ouvrier  et  l’artisan,  il  y  a  chez 


AUX  ÉTATS-UNIS 


499 


nous,  tout  comme  au  Canada,  les  agents,  les  courtiers,  et  puis 
la  grande  armée  du  négoce.  Les  marchands  ne  se  comptent  plus  ; 
beaucoup  font  des  affaires  considérables.  Et  nous  avons  des 
nôtres  dans  la  haute  finance  et  dans  la  grande  industrie  qui 
importent,  exportent,  brassent  de  grosses  affaires.  Dans  les 
professions  libérales,  les  nôtres  sont  largement  représentés. 
Nos  avocats  deviennent  juges  ;  nos  médecins  et  chirurgiens, 
chefs  de  clinique  ;  nos  éducateurs,  surintendants  des  écoles, 
quand  ils  n’occupent  pas  des  chaires  dans  les  universités.  » 

N’empêche  que,  malgré  ces  développements  assez  récents, 
l’immense  majorité  de  la  population  franco-américaine  reste 
prolétaire. 

Quant  à  l’importance  numérique  de  cette  population,  elle 
est  très  difficile  à  établir,  puisque  les  statistiques  officielles 
ne  comptent  que  les  native-born,  c’est-à-dire  les  enfants  issus 
de  parents  franco-américains.  Ainsi,  la  statistique  officielle 
de  1900  donne  aux  États-Unis  810.105  Franco-Américains, 
dont  508.362  à  la  Nouvelle  Angleterre  ;  or,  un  recensement 
diocésain  de  cette  dernière  région  en  dénombre  753.532  ;  soit 
un  écart  de  125.170,  ou  de  42  %.  Dans  le  seul  État  du 
Maine,  les  Franco-Américains,  procédant  eux-mêmes  à  leur 
recensement,  trouvèrent  en  1906  le  chiffre  de  91.567,  alors 
que  la  statistique  officielle  ne  donnait  que  57.682.  Un  recen¬ 
sement  diocésain  de  1910  donne  les  chiffres  suivants  en 
sept  diocèses  :  Ogdensburg,  N.  Y,  sur  63.520  catholiques, 
42.500  Franco- Américains  ;  Burlington,  Vt.,  sur  46.000, 
32.204  ;  Manchester,  N.  H.,  sur  70.000,  40.302  ;  Portland, 
Me.,  sur  71.000.  43.500  ;  Boston,  Mass.,  sur  510.000,  45.000  ; 
Springfield,  Mass.,  sur  170.000,  69.800  ;  Providence,  R.  I.,  sur 
195.000,  53.603.  Donc,  une  majorité  de  92.014  dans  les  quatre 
premiers  diocèses  et  le  tiers  dans  les  sept  diocèses.  Mais  les 
choses  n’en  sont  pas  restées  là.  De  300.000  en  1890,  le  nombre 
des  Franco- Américains  s’est  élevé  en  vingt  ans,  d’après 
le  susdit  gouverneur  Cox  en  1922,  à  plus  de  800.000  en 
Nouvelle  Angleterre,  dont  plus  de  400.000  dans  le  seul 
Massachusetts. 

Voici,  du  reste,  le  recensement  officiel  de  1920  ;  il  ne  man¬ 
que  pas  d’éloquence,  si  incomplet  qu’il  soit  ;  la  sécheresse 
même  de  ses  chiffres  est  grosse  d’espoirs  incalculables. 


5Ô0 


LA  RENAISSANCE 


Citoyens  de  langue  française 
nés  à  l’étranger 

Citoyens  de  langue  française 
nés  aux  États-Unis 

Massachusetts.  . . .  116.634 

New-York .  48.238 

New  Hampshire .  .  30.609 

Maine .  36.071 

Rhode-Island  ....  31.270 

Connecticut .  18.376 

Vermont .  14.406 

Massachusetts....  187.457 

New- York .  71.384 

New  Hampshire.  .  52.637 

Maine .  51.285 

Rhode-Island .  48.532 

Connecticut .  30.884 

Vermont .  25.898 

Total .  303.604 

Total .  468,076 

Total  général  :  303.604  +  468.076  =  771.680 

Or  ces  chiffres  semblent  tellement  inférieurs  à  la  réalité 
(d’aucuns  parlent  de  1.500.000  et  d’autres  de  2.000.000) 
que  les  Franco-Américains,  en  leur  récent  congrès  de  Fall 
River  (25-26  novembre  1923),  ont  décidé  de  faire  eux-mêmes 
le  recensement  de  leur  population  qu’ils  estiment  à  plus  d’un 
million  et  demi.  Bientôt  seront  publiés  les  résultats  de  cette 
grosse  opération  qu’en  ce  moment  mènent  à  bonne  fin  les 
grandes  sociétés  nationales  des  Franco-Américains.  Comme 
les  descendants  des  cent  Pilgrim  Fathers  et  autres  Anglo- 
Saxons  ne  sont  guère  que  30  millions  sur  une  population  de 
110  à  115  millions  d’habitants,  ils  s’efforcent  de  réduire  le 
chiffre  des  allogènes  ;  dès  lors,  on  conçoit  que  les  Franco- 
Américains,  si  bons  citoyens  qu’ils  soient,  prétendent  affir¬ 
mer  la  véritable  importance  de  leur  entité  nationale. 

Dans  le  Massachusetts,  le  directeur  de  la  statistique,  M.  Char¬ 
les  F.  Pidgin,  s’est  livré  à  des  recherches  fort  intéressantes. 
En  1895,  les  Franco-Américains  du  Massachusetts  étaient 
officiellement  109.763  ;  en  1905,  118.247,  soit  une  augmenta¬ 
tion  de  8.484,  ou  8  %.  Mais  en  1895,  il  y  en  avait,  en  outre, 
198.393  nés  aux  États-Unis  de  Franco- Américains  et  en  1905 
233.921,  soit  une  augmentation  de  35.528,  ou  30  %.  La 
natalité  était  donc  presque  quatre  fois  plus  forte  que  l’im¬ 
migration.  En  1895,  la  proportion  des  naissances  était  de 
80  %  ;  en  1905,  de  97  %.  Le  nombre  des  descendants  de 
Franco-Américains  égalait  presque  celui  des  immigrants.  On 


AUX  ÉTATS-UNIS 


501 


voit  que  la  sève  française  n’a  rien  perdu  en  cette  transplanta¬ 
tion  de  ceps  vigoureux.  Autre  statistique  intéressante  : 
68  0  /0  de  cette  population  habitait  des  villes  ;  21  0  j0  des  vil¬ 
lages  ;  6  %  seulement,  Boston  ;  mais,  de  1895  à  1905,  l’augmen¬ 
tation  dans  les  campagnes  a  été  de  115  %,  alors  qu’elle  a  été 
de  90  0  /0  dans  les  villes  ;  enracinement  plus  sain  et  plus  ferme 
de  la  race.  Malheureusement,  les  mariages  mixtes  sont  rela¬ 
tivement  nombreux  :  contre  168.264  Franco-Américains  qui 
ont  épousé  des  Franco-Américaines,  17.257  ont  épousé  des 
Américaines,  dont  1.348  Irlandaises,  et  12.873  Franco- Améri¬ 
caines  ont  épousé  2.313  Canadiens  anglais  et  9.133  Américains. 
A  moins  que,  parmi  ces  prétendus  Américains  ou  Américaines, 
ne  se  trouvent  des  Franco-Américains  ou  Franco-Améri¬ 
caines,  de  la  troisième  ou  quatrième  génération,  il  semble 
que  c’est  de  ce  côté  que  se  trouve  le  danger  de  déperdition 
pour  la  race. 

D’autre  part,  ce  n’est  pas  impunément  que  des  centaines  de 
milliers  de  paysans  abandonnent  la  saine  culture  des  champs 
en  plein  air  pour  se  condamner  au  labeur  de  tâcherons  dans 
l’atmosphère  viciée  des  usines  et  surtout  des  filatures  de  coton 
proverbialement  malsaines.  Naturellement,  des  chefs  d’in¬ 
dustrie,  qui,  âpres  au  gain,  traitent  les  gens  en  machines,  ont 
exploité  à  outrance  la  fraîche  vigueur,  la  bonne  volonté  naïve, 
l’ignorance  excessive  de  ces  ouvriers  improvisés  ;  à  raison  d’une 
piastre  par  jour,  sans  autre  répit  qu’une  heure  à  midi,  fonc¬ 
tionnaient,  de  six  heures  du  matin  à  six  heures  du  soir,  ces 
organismes  humains  mal  nourris  et  mal  soignés.  Si  le  profit 
individuel  de  ces  ouvriers  français  était  minime,  le  profit 
familial  n’était  lui-même  possible  que  parce  que  les  familles 
étaient  nombreuses,  femmes  et  enfants,  ceux-ci  dès  le  bas  âge, 
s’attelant  à  des  besognes  au-dessus  de  leurs  forces.  Consé¬ 
quence  fatale  :  à  ce  régime  de  forçat,  les  plus  robustes  santés 
cèdent,  déclinent,  s’étiolent,  d’autant  plus  vite  que,  la  journée 
finie,  les  familles  épuisées  ne  trouvent  souvent  d’autre  refuge 
que  de  grandes  bâtisses  ouvrières  de  cinq  à  six  étages,  où, 
parquées  par  métier,  elles  s’entassent  en  mornes  troupeaux 
humains  dans  une  promiscuité  funeste.  Que  de  belles  santés 
la  tuberculose  a  ainsi,  en  quelques  années,  minées  et  condam¬ 
nées  à  une  fin  précoce  I  Et  puis,  à  quoi  bon  gagner  davantage, 
si  tous  les  gains  s’en  vont  en  dépenses  excessives  et  parfois 


502 


LA  RENA  ISS  ANCE 


superflues  ?  Faute  de  pouvoir  amasser  le  pécule  primitivement 
destiné  au  paiement  de  vieilles  dettes,  à  la  libération  d’hypo¬ 
thèques,  à  l’achat  de  terres  convoitées  au  pays  natal,  le  culti¬ 
vateur,  improvisé  ouvrier,  renonce  peu  à  peu  à  toute  idée  de 
retour  et,  de  stable  citoyen  indépendant  en  sa  patrie,  devient 
prolétaire  instable  et  dépendant  en  un  monde  étranger.  Cer¬ 
tains  de  ces  déracinés,  même  en  acceptant  les  plus  humbles 
tâches,  disent  Desrosiers  et  Fournet,  «  n’ont,  à  aucun  point 
de  vue,  amélioré  leurs  conditions  matérielle,  sociale  ou  poli¬ 
tique  ;  ils  n’ont  souvent  fait  que  passer  d’un  endroit  à  un 
autre,  suivant  les  fluctuations  de  l’industrie  et  du  commerce  ». 
Pour  remédier  à  ce  fâcheux  processus  de  déperdition  natio¬ 
nale,  sociale  et  morale,  on  a,  dès  1874,  constitué  des  agences 
de  rapatriement,  qui  en  certaines  années  ont  ramené  au 
bercail  jusqu’à  2.000  créatures  égarées  et  qui  de  nos  jours 
(1924)  se  vantent  de  ramener  100  familles  par  semaine..  Sous 
le  ministère  Laurier,  l’abbé  Gravel,  profitant  d’une  période 
de  chômage  en  Nouvelle  Angleterre,  a  su  ramener  des  milliers 
de  déracinés  et  les  enraciner  à  nouveau  dans  les  bonnes  terres 
canadiennes  du  Saskatchewan  ;  de  tels  exemples  méritent 
d’être  suivis.  Mais  que  de  déracinés  se  refusent  à  reprendre 
racine  !  «  Leur  humeur  aventureuse  l’a  emporté  sur  les  souve¬ 
nirs  de  la  patrie  absente.  Ils  ont  préféré  les  longues  privations 
et  les  durs  labeurs  aux  perspectives  que  leur  offrait  leur  pays 
d’origine  ».  Des  habitudes  prises,  fussent-elles  néfastes,  ne  se 
corrigent  pas  aisément,  et  ce  n’est  qu’en  ces  dernières 
années  que  l’émigration  a  cessé  de  croître. 

Mais  que  faire  des  émigrés,  désormais  installés  à  demeure 
en  pays  étranger  ?  Leur  nombre  était  si  considérable  qu’on  ne 
pouvait  se  désintéresser  de  leur  sort  précaire  :  ils  étaient  d’au¬ 
tant  plus  exposés  à  perdre  leur  foi  catholique  et  leur  menta¬ 
lité  française  que,  là  comme  partout,  aux  formes  variées  de 
l’assimilation  américaine  s’ajoutait  la  funeste  influence  de  l’an¬ 
glicisation  irlandaise,  exacerbée  par  la  concurrence  prolétaire. 
«  Nos  adversaires  ont  si  bien  compris  la  puissance  de  cohésion 
que  nous  procure  1  idiome  national,  proclame  la  dix-neuvième 
convention  des  Franco-Américains  du  Connecticut  (Norwich, 
7  et  8  sept.  1909)  que  c’est  contre  ce  château-fort  qu’ils  ne 
cessent  de  diriger  leurs  plus  fortes  batteries.  »  Ces  oublieuses 
victimes  des  persécutions  européennes  en  vinrent,  en  effet. 


J 


AUX  ÉTATS-UNIS 


50S 


en  leur  fureur  intolérante,  jusqu’à  appeler  l’aide  du  bras 
séculier  contre  tout  idiome  qui  leur  résiste  :  «  Les  langues 
étrangères  doivent  disparaître,  écrit  en  1891  l’abbé  Talbot 
Smith  dans  la  Catholic  Review.  L’État  doit  y  veiller  et  y 
apporter  remède...  Il  faut  écraser  les  chefs  de  ce  mouve¬ 
ment  »  [en  faveur  des  langues  maternelles].  Heureusement, 
quels  que  soient  ses  défauts,  le  Français  d’Amérique  a  d’ordi¬ 
naire  deux  qualités  ;  il  est  particulariste  et  grégaire  :  ayant 
conscience  de  sa  valeur  ethnique,  il  s’associe  pour  la  mieux 
défendre.  Non  seulement,  avons-nous  dit,  surtout  en  Nouvelle- 
Angleterre,  l’émigration  canadienne  est  rarement  individuelle 
et  uniquement  familiale  ;  individus  et  familles  tendent  à 
s’unir  dans  le  pays  étranger  en  groupes  bien  consti¬ 
tués.  Or,  à  peine  un  groupe  français  s’est-il  formé  quelque 
part  qu’en  bons  amis  aux  vieilles  habitudes  sociables  on  se 
réunit  le  soir,  la  journée  finie  ;  on  veut  s’entendre,  s’unir, 
s’organiser,  créer  une  petite  France,  son  petit  Canada,  sa  petite 
Cadie  ;  on  veut  avoir  comme  là-bas,  encore  mieux  que  là-bas, 
sa  paroisse  avec  son  église  et  son  prêtre  français,  son  école, 
avec  son  «  frère  »  ou  sa  «  sœur  »,  son  journal,  si  possible,  et  sa 
fête  nationale. 

Le  clergé  français  a,  de  bonne  heure,  compris  la  nécessité 
d’organiser  les  paroisses  françaises  pour  dérober  ses  ouailles 
à  l’emprise  du  clergé  irlandais.  «  Les  Canadiens  ont  besoin 
d’églises  séparées  »,  proclame  dès  le  début  Mgr  de  Goësbriand. 
dont  nous  avons  déjà  signalé  l’actif  enrôlement  pour  cette 
œuvre  religieuse  et  nationale  de  prêtres  bretons  et  canadiens. 
Ainsi  se  sont  constituées  dès  1850  et  1856  les  paroisses  fran¬ 
çaises  de  Burlington  et  de  Swanton  dans  le  New  Hampshire, 
en  1867  de  Notre-Dame  de  Pittsfield  dans  le  Massachusetts, 
en  1869  de  Saint-François  de  Waterville  dans  le  Maine,  etc... 
En  1890,  il  y  avait  ainsi  en  Nouvelle  Angleterre  22  paroisses 
entièrement  françaises  contre  15  paroisses  mixtes.  De  nos 
jours,  les  Acado-Canadiens  sont  en  majorité  dans  cinq  dio¬ 
cèses  de  la  province  ecclésiastique  de  Boston  :  car  il  faut  se 
méfier  des  statistiques  officielles.  En  1906,  dans  le  Maine,  alors 
que  le  rapport  officiel  donnait  25.000  Franco-Américains 
contre  35.000  Irlandais,  un  recensement  minutieux  entouré 
des  plus  grandes  formalités  légales  donnait  91.567  Franco- 
Américains  contre  31.980  Irlandais;  1  évêque  de  Portland 


504 


LA  RENA  ISS  ANCE 


n’en  est  pas  moins  Irlandais,  et  à  ce  point  assimilateur  qu’un 
récent  procès  a  fait  scandale.  Aussi  les  Franco-Américains 
ont-ils  bien  souvent,  non  seulement  leurs  curés  de  langue 
française,  mais  parfois  leurs  évêques  même  comme  Mgr  Mi- 
chaut,  fils  d’Acadien,  à  Burlington,  et  Mgr  Guertin,  à  Man¬ 
chester.  Le  tableau  suivant,  emprunté  au  sixième  volume  de 
la  Caiholic  Encyclopœdia  (1909)  proclame  en  sa  brève  élo¬ 
quence  la  forte  organisation  religieuse  des  Canadiens  français 
dans  les  six  États  de  la  Nouvelle  Angleterre. 


Diocèses 

Paroisses 

Missions 

Prêtres 

séculiers 

Prêtres  | 
réguliers 

Boston . 

20 

2 

33 

31 

Hartford . 

13 

7 

14 

16 

Springfield .... 

38 

5 

59 

14 

Burlington  .... 

39 

31 

48 

11 

Portland . 

30 

40 

40 

16 

Manchester. . . . 

25 

15 

38 

17 

Providence. . . . 

21 

_ 

42 

8 

Fall  River . 

16 

1 

28 

17 

8 

.. 

202 

101 

302 

130 

Malgré  l’autorité  de  ces  chiffres,  la  part  faite  au  clergé  fran¬ 
çais  en  Nouvelle  Angleterre  n’est  pas  ce  qu’elle  devrait  être  : 
à  la  tête  de  cinq  diocèses  à  majorité  franco-américaine  ne  se 
trouvent  pas  actuellement,  selon  l’équité,  cinq  évêques 
franco-américains,  mais  un  seul.  «  Notre  hiérarchie  américaine 
doit  être  protégée  contre  toute  invasion  étrangère  »,  proclame 
odieusement  le  polémiste  irlandais  Talbot  Smith  (24  mai  1891). 
Bien  plus,  nombre  de  paroisses  à  majorité  franco-américaine 
ou  même  presque  totalement  franco-américaines  ont  des 
prêtres  irlandais,  parfois  hostiles  à  leurs  ouailles.  «  Nous 
demandons  avec  toute  l’énergie  dont  nous  sommes  capables 
des  curés  de  notre  nationalité  en  des  paroisses  à  majorité 
française  »,  réclame  en  1909  la  Convention  du  Maine  qui  a  le 
plus  à  se  plaindre  de  la  persécution  irlandaise.  Ce  n’est  pas 
que  manque  le  clergé  français  d  origine  locale  ou  autre  ;  non, 
c’est  la  bonne  volonté  qui  fait  défaut  dans  les  hautes  sphères 
ecclésiastiques  de  la  Nouvelle  Angleterre;  et,  plus  haut 


* 


AUX  ÉTATS-UNIS 


505 


encore,  malgré  le  fameux  mémoire  de  1906,  l’on  est  mal 
renseigné  par  des  intrigants  dont  l’intérêt  est  précisément 
de  tromper. 

L’Action  Française,  de  Montréal  (janvier  1924),  signale  un 
nouveau  danger  : 

«  Faut-il  dire,  avec  quelques  critiques,  que  les  nouveaux 
prêtres  franco-américains  comprennent  un  peu  différemment 
leurs  devoirs,  qu’ils  sont  plus  enclins  à  accepter  sans  inventaire 
les  idées  modernes  de  gratuité  [scolaire],  d’uniformité,  d’améri¬ 
canisation,  à  exagérer  l’importance  de  l’anglais,  à  accorder  au 
français  une  place  plutôt  décorative,  à  oublier  que  le  problème 
ne  consiste  pas  à  faire  des  enfants  des  Américains,  mais  à  les 
garder  Franco-Américains  ?  Nous  laissons  à  d’autres  de  répon¬ 
dre.  Certains  trouvent  aussi  des  motifs  d’inquiétude,  —  peut- 
être  est-ce  sans  raison,  —  dans  le  fait  que  l’on  dirige  de  plus  en 
plus  vers  les  séminaires  américains  les  jeunes  ecclésiastiques 
que  l’on  envoyait  autrefois  recevoir  leur  formation  théologique 
au  sein  de  l’atmosphère  canadienne-française  de  Montréal  et  de 
Québec.  On  constate  que  des  sujets  apparemment  brillants  sont 
refusés  à  l’admission  à  la  prêtrise,  tandis  que  d’autres  moins 
bien  doués  sont  acceptés  sans  difficulté  ;  et  l’on  voit  en  tout  cela 
une  tentative  de  rabaisser  le  niveau  intellectuel  du  clergé 
franco-américain.  D’autres  enfin  s’alarment  de  la  pénurie  des 
vocations  ecclésiastiques,  alors  que  le  besoin  de  prêtres  de  for¬ 
mation  française  devient  de  plus  en  plus  pressant.  » 

Qui  perd  le  plus  à  ces  menées  perverses  d’une  ambition 
aveugle  ?  le  catholicisme.  Comme  les  deux  tiers  des  Irlandais 
aux  États-Unis  n’ont  plus  la  foi  catholique,  angliciser  les 
Franco-Américains,  c’est  les  vouer  tôt  ou  tard  à  l’apostasie. 
Des  15  millions  de  catholiques  anglais  aux  États-Unis, 
5  millions  seulement  sont  Irlandais  ;  les  autres  Irlandais  sont 
incroyants.  Les  plus  fermes  soutiens  de  l’Église  sont  donc  ces 
Franco-Américains  bernés  par  ceux-là  même  dont  l’intérêt 
et  le  devoir  religieux  seraient  de  les  encourager  et  de  les 
organiser. 

Malgré  l’insuffisante  part  qui  lui  est  faite  dans  les  plus  hautes 
fonctions  comme  dans  les  plus  humbles  ministères  de  la  hiérar¬ 
chie  ecclésiastique,  le  clergé  franco-américain  combat  de 
son  mieux  la  funeste  influence  anglicisante  du  clergé  irlan¬ 
dais  ;  mais  l’église  seule,  comme  le  comprend  ce  clergé  franco- 
américain,  ne  suffit  pas  plus  pour  le  maintien  de  la  religion  que 
pour  le  maintien  de  la  nationahté  :  il  faut  l’école. 


506 


LA  RENAISSANCE 


«  La  première  école  pour  l’enseignement  du  français  en  Nou¬ 
velle  Angleterre,  lisons-nous  dans  l’ Union  de  Woonsocket 
(juillet  1922),  fut  fondée  à  Rutland,  Vermont,  en  1869,  sous  le 
nom  d’Académie  Notre-Dame  de  Vermont  par  la  Congrégation 
des  Sœurs  des  SS.  Noms  de  Jésus  et  de  Marie.  [Ce  fut,  je  crois,  le 
premier  couvent  canadien  en  Nouvelle  Angleterre,  confirme  le 
père  Hamon.]  Le  Père  Louis  C.  Gagnier,  nommé  en  1868,  par 
Mgr  de  Goesbriand,  directeur  des  Œuvres  catholiques  chez  les 
émigrés  du  Vermont,  décida  les  religieuses  d’Hochelaga,  (Mon¬ 
tréal),  à  venir  ici  pour  établir  une  école  en  vue  de  l’enseignement 
du  français.  Au  début  du  printemps  1869,  la  supérieure.  Sœur 
Marie  François  de  Borgia,  et  quatre  autres  religieuses  arrivèrent 
donc  à  Rutland,  louèrent  une  maison  dans  la  Grande  Rue  et 
recrutèrent  des  élèves  parmi  les  Canadiens  du  village  et  des 
environs  ;  l’ouverture  des  classes  se  fit  en  septembre  avec  une 
trentaine  d’élèves...  En  1874,  les  religieuses  achetèrent  deux 
grandes  maisons,  l’une  à  gauche,  le  pensionnat,  l’autre  à  droite 
la  maison  des  sœurs,  et  les  transformèrent  en  une  Académie  qui, 
en  1879,  comptait  soixante  élèves.  En  juin  1882,  alors  que  près 
d’une  centaine  d’élèves  suivaient  les  classes,  de  regrettables 
difficultés  amenèrent  la  retraite  des  religieuses  des  SS.  Noms  de 
Jésus  et  Marie,;  elles  fermèrent  leur  Académie  et  vendirent  leur 
couvent...  C’est  un  triste  souvenir  pour  les  Franco-Américains 
de  la  Nouvelle  Angleterre  et  en  particulier  de  Rutland  ».  [On 
devine  sans  peine  d’où  vinrent  ces  difficultés]. 

«  La  langue  garde  notre  nationalité,  a  dit  l’un  des  plus  fervents 
défenseurs  de  la  cause  franco-américaine,  Ferdinand  Gagnon, 
et  notre  nationalité  garde  notre  religion  et  nos  mœurs.  Tant 
que  nos  enfants  parleront  français,  ils  resteront  Canadiens  ;  ils 
seront  catholiques.  Dès  qu’ils  perdront  leur  langue,  ils  perdront 
aussi  leur  foi.  »  «  La  langue  française,  affirment  Desrosiers  et 
Fournet,  constitue  pour  les  Canadiens  le  meilleur  préservatif 
contre  les  tentations  d’apostasie,  d’indifférence  religieuse  et 
de  schisme.  » 

Ce  principe  essentiel  est  toujours  si  bien  compris,  que,  dans 
le  Courrier  de  Salem  du  24  mars  1921,  nous  lisons  : 

«  Il  y  a  quelque  temps,  les  journaux  français  du  pays  se  sont 
occupés  d’une  question  de  la  plus  haute  importance  pour  la 
conservation  de  notre  race  et  le  maintien  de  la  foi  catholique 
parmi  les  nôtres  aux  Etats-Unis  :  je  veux  parler  de  nos  écoles 
paroissiales...  Pour  nous  Franco-Américains  qui  désirons  le 
parler  français  dans  nos  familles,  nous  n’avons  qu’une  chose  à 
faire  ;  c’est  d’envoyer  régulièrement  nos  enfants  à  nos  écoles 
paroissiales...  Nos  écoles  sont  soutenues  uniquement  par  les 
faibles  contributions  que  l’on  demande...  Que  ceux  qui  ont  les 
moyens  d’encourager  une  œuvre  aussi  indispensable  réfléchis- 


a 


AUX  ÉTATS-UNIS 


507 


sent  et  donnent  à  cette  question  vitale  toute  leur  énergie  et 
tout  leur  dévouement.  »  «  Au  Canada,  dit  l 'Etoile,  de  Lowell 
(26  mars  1921),  nos  pères  ont  fait  merveille  en  matière  d’éduca¬ 
tion.  Leurs  fils  émigrés  aux  États-Unis  n’ont  pas  hésité  à  créer 
nos  incomparables  écoles  paroissiales.  »  «  Restons  maîtres  de 
l’école,  dit  Y  Union  (mai  1922)  :  car  la  lutte  est  à  l’école,  gar¬ 
dienne  de  notre  foi  et  de  notre  langue,  asile  de  nos  traditions 
nationales.  La  neutralité  n’est  qu’un  masque  d’hostilité.  C’est 
à  l’école  que  se  joue  le  sort  des  nations,  que  se  forme  l’âme  des 
peuples.  Restons  maîtres  de  l’école.  » 

D’accord  avec  son  curé,  chaque  groupe  acadien  de  quelque 
importance  bâtit  donc,  et  non  sans  dépenses  dignes  de  toute 
louange,  auprès  de  son  église  paroissiale  son  école  paroissiale  : 
l’une  soutient  l’autre.  Dans  les  écoles  de  filles,  on  n’enseigne 
que  le  français  ;  dans  les  écoles  de  garçons,  on  ajoute  l’anglais  ; 
car  la  formule  est  :  «  Au  dehors,  l’anglais  pour  les  affaires  ;  en 
famille,  rien  que  le  français.  »  Pourquoi  le  français  seul  aux 
filles  ?  Nos  mères  ont  une  vocation  spéciale  :  façonner  en 
leurs  enfants  des  âmes  françaises  ;  qu’elles  entretiennent  donc 
pieusement  au  foyer  la  langue  qui  fit  nos  ancêtres  probes, 
valeureux  et  croyants  1  »  Quelle  part  doit  être  faite  au  fran¬ 
çais  dans  les  écoles  de  garçons  ?  à  l’acharnement  des  sectaires 
du  Connecticut,  les  Franco- Américains  ont  arraché  en  1923 
l’autorisation  légale  d’au  moins  une  heure  par  jour  ;  mais 
ailleurs  on  obtient  davantage  :  dans  le  Rhode  Island  où  l’élé¬ 
ment  français  constitue  le  sixième  de  la  population,  les  jeunes 
Franco-Américains  parlent  aussi  couramment  et  correctement 
une  langue  que  l’autre.  «  L’école  est  notre  arsenal,  dit  I  Union 
Saint- Jean-Baptiste  (12  oct.  1921)  :  bâtissons  donc  des 
écoles  nombreuses,  salubres,  bien  aménagées  ;  améliorons 
nos  méthodes,  en  histoire  surtout,  afin  que  nos  enfants, 
conscients  du  rôle  glorieux  de  leurs  ancêtres  en  Amérique, 
aient,  avec  la  fierté  de  leur  race,  un  idéal  vraiment  national.  » 
Et,  pour  que  tous  les  enfants  même  les  plus  déshérités  pro¬ 
fitent  de  cet  enseignement  patriotique,  une  caisse  des  écoles 
donne  des  bourses  à  ceux  des  enfants  pauvres  qui  sont  bien 
doués  :  car  «  l’élite  de  la  jeunesse,  d’où  qu’elle  vienne,  nous 
donnera  les  classes  dirigeantes  de  demain.  ' 

D’après  un  recensement  approximatif  ( Cath.  Encyctop.,  vol. 
VI),  il  y  avait  en  1908,  dans  le  diocèse  de  Boston,  15  écoles 
canadiennes  fréquentées  par  7.263  élèves,  dans  celui  de  Burling- 


508 


LA  HENA  ÏSSANCE 


ton  17  par  4.009,  dans  celui  de  Fall  River  14  par  6.171,  dans 
celui  de  Hartford  10  par  3.508,  dans  celui  de  Manchester 
19  par  8.833,  dans  celui  de  Portland  13  par  6.073,  dans  celui 
de  Providence  14  par  7.414,  dans  celui  de  Springfield  31  par 
11.712,  soit  dans  toute  la  Nouvelle  Angleterre  133  écoles  fran¬ 
çaises  fréquentées  par  54.983  élèves  tant  acadiens  que  cana¬ 
diens.  «  Depuis  seize  ans,  à  vrai  dire,  le  nombre  des  écoles  a 
augmenté  ;  le  chiffre  des  élèves  a  presque  doublé  ;  malheureu¬ 
sement,  le  nombre  des  maîtres  et  des  maîtresses  n’a  pas  suivi 
la  même  progression.  Il  n’est  pas  rare  qu’une  religieuse  donne 
l’instruction  à  une  centaine  d’enfants  parqués  dans  un  local 
qui  n’en  devrait  contenir  que  la  moitié  ;  ou  bien,  l’on  est  obligé 
de  recevoir  les  enfants  par  groupes  :  garçons  le  matin,  fdles  le 
soir  ;  toutes  conditions  qui  ralentissent  d’autant  plus  les  pro¬ 
grès  de  l’éducation  que  les  Franco-Américains  veulent  non 
sans  raison  une  éducation  marquée  du  double  caractère  et 
français  et  américain.  »  D’autre  part,  ce  n’est  pas  sans  inquié¬ 
tude  que  les  Franco-Américais  constatent  le  nombre  encore 
bien  trop  considérable  d’écoles  mixtes.  «  L’école  mixte,  disent- 
ils,  mène  à  des  mariages  mixtes  »  ;  or,  chaque  fois  qu’en  un 
milieu  anglo-saxon  un  Canadien  ou  une  Canadienne  entre 
dans  une  famille  anglaise  ou  irlandaise,  ses  enfants  se  trouvent 
dès  la  première  génération  anglicisés  ;  ils  sont  perdus  pour  la 
race  française.  Aussi,  en  leur  vingtième  congrès  de  Stafford 
Springs  (25  et  26  oct.  1911),  les  200  délégués  franco-améri¬ 
cains  proclamèrent-ils  «  comme  un  déni  de  justice  le  fait  que 
dans  certains  milieux  on  tente  sans  cesse  d’une  manière 
sourde  mais  avérée  de  reléguer  la  langue  française  à  l’arrière- 
plan  des  études...  Il  n’est  ni  juste  ni  raisonnable  que  dans  des 
écoles  paroissiales  entretenues  à  nos  frais  le  français  ne  soit 
pas  enseigné  au  moins  a  1  égal  de  l’anglais  »  Mêmes  vœux 
émis  en  1909  à  Brunswick  par  la  Convention  du  Maine  où, 
l’intolérance  sévit  le  plus  odieusement  :  «  droit  absolu  à  notre 
langue  maternelle  dans  nos  églises  et  nos  écoles  payées  de 
nos  deniers  ; .  nomination  d’instituteurs  et  d’institutrices  en 
ces  écoles  dont  le  nombre  doit  être  proportionné  à  notre  popu¬ 
lation.  »  Malheureusement,  l’acharnement  irlandais  ne  désarme 
pas.  «  La  politique  catholique  en  matière  d’éducation  est 
d  insister  pour  que  tous  les  sujets  soient  enseignés  en  anglais, 
y  compris  la  religion.  »  Stimulé  par  elle,  le  gouvernement  de 


H 


AUX  ÉTATS-UNIS 


509 


Washington  menace  de  créer  un  ministère  de  l’Instruction 
public  qui  supprimerait  tout  privilège. 

Quoi  qu’il  en  soit,  dès  maintenant  les  écoles  paroissiales 
ne  suffisent  même  plus  ;  il  faut  un  enseignement  plus  élevé. 
Trois  à  quatre  mille  jeunes  Franco-Américains  ont  beau  fré¬ 
quenter  les  principaux  collèges  classiques  et  techniques  du 
Canada,  les  congrégations  religieuses  ont  senti  la  nécessité 
de  créer  en  Nouvelle  Angleterre  une  quinzaine  de  collèges  et 
d’écoles  supérieures  de  tout  genre.  «  Nous  devons  viser  à  devenir 
des  maîtres  dans  toutes  les  voies  de  l’activité  humaine,  dit 
Y  Union,  (juill.-déc.  1921).  Nous  vivons  en  un  pays  où  le  travail 
sous  toutes  ses  formes  se  développe  d’une  manière  merveil¬ 
leuse,  où  tous  les  hommes  rivalisent  dans  tous  les  métiers 
et  toutes  les  professions  :  commerce,  industrie,  finance  ; 
créons  donc  une  institution  qui  donne  à  la  génération  grandis¬ 
sante  l’instruction  requise  pour  parvenir  aux  plus  hautes 
situations  dans  les  affaires.  »  De  là,  entre  autres,  le  collège 
technique  du  Mont  Saint-Charles,  à  Woonsock  ;  dû  à  des 
souscriptions  privées,  il  est  dirigé  par  les  Frères  du  Sacré- 
Cœur.  Mais  ce  n’est  pas  tout  :  il  faut,  même  en  cette  nation 
pratique,  des  humanités  ;  ainsi,  en  1903,  les  Assomptionnistes 
de  France,  offrant  une  avance  de  60.000  dollars,  fondèrent 
un  collège  classique  sur  la  colline  de  Greendale  à  Worcester, 
Mass. 

a  Au  début,  modeste  maison  de  bois,  lisons-nous  dans  l’ Union 
de  Woonsocket,  R.  I.  (Juillet  1922),  le  Collège  est  devenu  en 
quelques  années  un  imposant  édifice  de  briques  et  de  granit. 
A  une  première  aile  bâtie  en  1905  sont  venus  s’ajouter  en  1912 
un  corps  principal  de  bâtiment  et  cette  année  une  nouvelle 
aile,  due  en  majeure  partie  à  la  générosité  du  clergé...  Le  collège 
pourra  donc  dès  l’an  prochain  recevoir  environ  290  élèves.  — 
L’enseignement  est  bilingue...  Pourquoi  le  français  ?  Parce  que 
le  Collège  de  l’Assomption  veut  être  le  lien  entre  le  Canada  et 
l’Amérique  ;  il  veut  vivre  du  passé  comme  du  présent,  tout  en 
admettant  le  progrès.  Le  passé,  c’est  le  Canada  avec  son  patri¬ 
moine  de  vertus,  ses  exploits,  ses  gestes  épiques,  son  histoire... 
Descendants  de  Latins  et  de  Français,  nous  avons  le  devoir  de 
toujours  garder  ce  qui  nous  fait  tels,  ce  qui  nous  distingue  de 
tous  les  autres  groupes  nationaux  :  notre  âme  française  vouée 
au  culte  du  beau,  du  vrai  et  du  bien...  Pourquoi  l’anglais  ?... 
Le  français,  c’est  sa  race,  c’est  lui  ;  l’anglais,  c’est  sa  vie.  A  titre 
de  citoyens  américains,  nous  avons  le  devoir  d’aimer  notre  pays 
et  ce  qui  fait  sa  grandeur,  de  nous  approprier  ses  qualités 


SiO 


LA  RENAISSANCE 


caractéristiques  de  vigueur,  d’énergie,  de  persévérance,  de  con¬ 
fiance  en  soi,  de  sens  pratique.  Le  mélange  heureux  des  qualités 
françaises  et  américaines  est  de  nature  à  former  un  type  dis¬ 
tinct.  :  Ie  Franco-Américain.  L'enseignement  est  classique.  Seules 
les  études  classiques  assurent  aux  facultés  leur  épanouissement 
complet.  Les  spécialisations  hâtives  sont  funestes  :  un  spécia¬ 
liste  précoce  est  presque  toujours  un  homme  manqué.  Le  col¬ 
lège  n’est  donc  pas  une  école  professionnelle  :  il  donne  une  cul¬ 
ture  générale  ;  il  forme  l’homme  dans  l’enfant.  Il  combine  en 
son  programme  l’élévation  littéraire  et  la  pratique  des  sciences... 
—  Au  Collège  de  l’Assomption,  nous  voulons  former  une  élite 
religieuse  et  intellectuelle,  donner  aux  Franco-Américains  des 
hommes  capables  de  les  diriger  dans  l’amour  de  la  vieille  patrie 
catholique  et  française.  »  «  Notre  collège  de  l’Assomption  est 
devenu  une  force  importante  en  notre  vie  religieuse  et  sociale  », 
constate  l’Union  de  juillet  1921.  «  Notre  survivance  nationale 
dépend  du  niveau  où  nous  saurons  maintenir  l’intelligence  de 
notre  race.  » 

Mais  un  seul  collège  supérieur  ne  suffit  pas  encore,  bien 
qu’il  soit  doté  du  privilège  de  conférer  des  diplômes  univer¬ 
sitaires.  En  ce  moment  même,  la  Fédération  catholique  franco- 
américaine,  dirigée  par  des  «hommes  qui  ont  fait  leurs  preuves,  » 
«  d’un  catholicisme  éprouvé  et  d’un  patriotisme  éclairé  », 
fait  dans  la  presse  française  des  États-Unis  une  active  pro¬ 
pagande  en  faveur  de  la  création  de  nouveaux  collèges,  «  sur 
la  nécessité  d’organiser  l’enseignement  supérieur.  » 

«  Nos  besoins  d’éducation  supérieure  sont  bien  grands,  lisons- 
nous  dans  l’Etoile  de  Lowell,  dans  l’Opinion  publique  de  Worces- 
ter  et  dans  l’ Indépendant  de  Fall  River  (26  mars  1921)...  Com¬ 
ment  satisfaire  le  désir  légitime  de  tous  nos  grands  centres  de 
posséder,  non  loin  de  chez  eux,  un  collège  de  hautes  études  com¬ 
merciales,  industrielles  et  techniques  ?...  Nous  ne  voulons  pas 
d’institutions  mi-supérieures,  mais  supérieures  dans  toute  l’ac¬ 
ception  du  mot...  Il  nous  faut  sans  délai  former  l’élite  de  notre 
Jeunesse  au  grand  commerce,  à  la  finance,  à  l’industrie...  four¬ 
nir  des  hommes  capables  de  diriger  le  peuple  dans  toutes  les 
circonstances  de  la  vie...  Des  collèges  supérieurs  nous  sont  abso¬ 
lument  indispensables  pour  développer  notre  élément  et  le 
faire  survivre,  lui  conserver  la  langue  et  les  traditions,  le  main¬ 
tenir  dans  un  état  intellectuel  au  moins  égal  à  celui  des  popula¬ 
tions  qui  nous  entourent,  lui  permettre  de  soutenir  victorieuse¬ 
ment  le  choc  des  luttes  quotidiennes  de  l’avenir...  Notre  sur¬ 
vivance  réside  tout  entière  dans  nos  moyens  d’éducation... 
Nous  devons  contempler  de  haut  les  vastes  horizons.  » 


S 


AUX  ÉTATS-UNIS 


511 


Voilà  un  beau  langage  au  service  d’un  noble  et  utile  idéal. 
Nous  ne  saurions  trop  admirer,  trop  encourager,  trop  applau¬ 
dir  au  succès  de  pareilles  entreprises.  Nous  croyons  que  la 
mère-patrie  ne  saurait  être  indifférente  à  un  si  beau  mouve¬ 
ment  qui  l’honore  et  la  fortifie.  En  attendant  que  soit  créée 
une  université  franco-américaine,  les  étudiants  franco- 
américains  de  Boston  ne  peuvent  que  s’organiser  en  un  cercle 
d’études  et  d’entraide  nationale. 

Et  puis,  il  faut  une  presse  française  qui  serve  d’organe  et  de 
lien  à  tous  les  groupes  épars.  Dès  1789  parut  «  Le  Courrier  de 
Boston  »  qui  vit  encore  ;  puis  naquit  «  le  Patriote  r>  de  Saint- 
Albans  dans  le  Vermont.  En  1875,  paraissaient  vingt  journaux 
franco-américains.  Plus  de  deux  cents  feuilles  virent  ainsi  le 
jour,  pour  la  plupart  éphémères  à  coup  sûr,  mais  renaissant 
sans  cesse  avec  assez  de  sève  ou,  en  certains  cas,  assez  de 
vigueur  durable  pour  entretenir  et  purifier  en  ce  pays  anglo- 
saxon  une  bonne  atmosphère  française.  A  l’heure  actuelle 
persistent  en  Nouvelle  Angleterre  six  quotidiens  :  la  Tribune, 
de  Woonsocket,  R.  I.,  l’Avenir  national,  de  Manchester, 
N.  H.,  l’Etoile,  de  Lowell,  Mass.,  V Indépendant,  de  Fall  River, 
Mass.,  V Indépendant,  de  New  Bedford,  Mass.,  l’Opinion 
publique,  de  Worcester,  Mass.  ;  deux  tri-hebdomadaires  : 
l’ Impartial,  de  Nashua,  N.  H.,  le  Messager,  de  Lewiston, 
Me  ;  un  bi-hebdomadaire  :  la  Justice,  de  Biddeford,  Me  ; 
douze  hebdomadaires  :  le  Franco-Américain,  de  Fitchburg, 
Mass.,  la  Justice,  de  Holyoke,  Mass.,  le  Jean-Baptiste,  de 
Pawtucket,  R.  I.,  le  Lynnois,  de  Lynn,  Mass.,  le  Courrier, 
de  Salem,  Mass.,  le  Courrier,  de  Lawrence,  Mass.,  le  Citoyen, 
de  Haverhill,  Mass.,  le  Réveil,  de  Putnam,  Conn.,  le  Clairon, 
de  Lowell,  Mass.,  la  Liberté,  de  Fitchburg,  Mass.,  le  Bulletin, 
de  Fall  River,  Mass.,  la  Semaine  paroissiale,  de  Fall  River, 
Mass.,  sans  parler  de  l’Union,  de  Woonsocket,  organe  mensuel 
de  la  Société  Saint- Jean-Baptiste,  et  de  la  revue  de  l’Assomp¬ 
tion  du  collège  de  ce  nom. 

«  Les  services  que  la  presse  franco-américaine  a  rendus  à 
notre  élément  sont  innombrables,  dit  Y  Union  (fév.  1922). 
Défenseur  intrépide  de  notre  foi,  de  notre  langue  et  de  nos  tra¬ 
ditions,  elle  a  mainte  fois  soutenu  d’âpres  luttes  pour  la  sauve¬ 
garde  de  nos  droits  menacés  ;  gardienne  fidèle  de  notre  natio¬ 
nalité,  elle  n’a  cessé  de  nous  protéger  contre  les  empiètements 


512 


LA  RENAISSANCE 


d’assimilateurs  masqués.  Un  dévouement  inlassable  à  nos  inté¬ 
rêts  les  plus  chers  et  un  attachement  inébranlable  à  nos  insti¬ 
tutions  ont  glorieusement  marqué  les  soixante  années  de  son 
existence.  Souvent  elle  a  facilité  l’établissement  des  paroisses 
nationales  et,  grâce  à  son  intime  coopération  avec  notre  clergé, 
les  écoles  paroissiales  bilingues  ont  surgi  en  maints  endroits. 
Le  soin  jaloux  avec  lequcL  elle  veille  au  maintien  de  nos  cou¬ 
tumes  et  de  notre  verbe  français  est  pour  elle  un  titre  incon¬ 
testable  à  notre  gratitude.  Inclinons-nous  bien  bas  devant  cette 
œuvre  de  courage  viril,  de  vertu  sociale,  d’apostolat  religieux... 
La  presse  franco-américaine  fait  partie  de  notre  patrimoine 
national.  » 

«  La  presse  française  du  Massachusetts,  reconnaît  le  gouver¬ 
neur  de  cet  État,  M.  Cox  (Union,  de  Woonsocket,  juillet  1922), 
exerce  sur  le  public  une  influence  puissante  et  bienfaisante  ». 
Un  jeune  journaliste,  mort  à  trente-six  ans,  Ferdinand  Ga¬ 
gnon  (1850-1886)  a  laissé  un  nopa  estimé  de  tous,  tant  furent 
grands  son  zèle,  son  activité  et  son  dévouement  à  la  cause 
franco-américaine.  En  septembre  1906,  l 'Association  des 
journalistes  franco-américains  réunie  à  Woonsocket  (Rhode 
Island)  pour  organiser  la  défense  de  l’élément  franco-améri¬ 
cain  proclama  ses  principes  :  pratiquer  une  naturalisation 
loyale  en  se  préoccupant  des  intérêts  politiques  et  nationaux 
du  pays  d’adoption  et,  pour  ce  faire,  apprendre  la  langue 
anglaise  ;  rester,  quand  même,  fidèlement  attachés  à  la  langue 
maternelle  en  exigeant  son  enseignement  sur  un  pied  d’égalité 
dans  les  écoles  paroissiales  ;  exiger  un  clergé  français  :  curés 
et  même  évêques,  dans  toutes  les  paroisses  et  diocèses  où  la 
majorité  catholique  est  française  ;  organiser  toutes  associa¬ 
tions  et  sociétés  de  secours  mutuels  de  nature  à  resserrer  les 
liens  qui  unissent  entre  eux  les  Franco-Américains  et  qui  les 
rattachent  aux  Canadiens  français  ;  encourager  partout  la 
création  et  la  diffusion  de  journaux  français.  «  Nos  journaux 
sont  un  élément  de  force  incalculable  pour  la  défense  et  le 
développement  de  notre  cause,  proclame  le  vingtième  congrès 
franco-américain  (25-26  sept.  1911).  Il  faut  donc  les  encou¬ 
rager  de  toute  notre  force  au  prix  de  n’importe  quels  sacri¬ 
fices.  »  «  Ces  vaillants  soldats  qui  sont  toujours  sur  la  brèche, 
il  faut  que  la  cité  en  péril  par  tous  les  moyens  les  encourage 
et  les  soutienne  ;  sinon,  elle  périra.  »  Ce  mot  d’ordre  héroïque 
est  écouté,  compris  et  suivi. 


.5 


LES  VIEUX  CANONS  DE  PORT-ROYAL 


LES  VIEUX  CANONS  D’ARICHAT 
Ile  Madame. 


. 


' 


. 


AUX  ÉTATS-UNIS 


513 


Le  principe  d'association  a  été  particulièrement  fécond.  Dès 
1884,  se  constitua  à  Saint-Albans  (Vermont)  la  Société  Jac¬ 
ques  Cartier  ;  depuis  1850  n’a  cessé  de  fonctionner  la  Société 
Saint- Jean-Baptiste  de  New-York.  Invités  en  1874  à  la 
Convention  de  la  Société  Saint-Jean-Baptiste  de  Montréal, 
les  Franco-Américains  y  déléguèrent  des  milliers  d’entre  eux 
qui  furent  cordialement  bienvenus  ;  en  1880,  même  succès  à 
Québec  :  «  Canadiens  des  deux  pays,  dit  F.  Gagnon  au  milieu 
d’applaudissements  unanimes,  formons  une  alliance  patrio¬ 
tique  durable,  invincible  ;  rallions-nous,  sachons  nous  appré¬ 
cier,  nous  entr’aider,  nous  protéger.  »  Avec  la  devise  cana¬ 
dienne  :  «  Notre  religion,  notre  langue,  nos  mœurs  »,  se  cons¬ 
tituèrent  plus  de  400  sociétés  dont  142  ont  survécu  :  62  dans 
le  Massachusetts,  25  dans  le  New  Hampshire,  18  dans  le  Ver- 
mont,  14  dans  le  Connecticut,  12  dans  le  Maine,  11  dans  le 
Rhode  Island.  Pour  se  fortifier  encore,  pour  «  unir  en  un  même 
sentiment  de  fraternité  tous  les  citoyens  d’origine  française 
aux  États-Unis  »,  ces  sociétés  se  fédérèrent  en  1900  à  Woon- 
socket  en  l 'Union  Saint- Jean-Baptiste  d’Amérique,  «  la  mieux 
organisée  des  États-Unis  »  (actif  :  2.605.266  dollars,  45.655 
membres  en  sept.  1924,  dont  19.926  dans  le  Mass.,  5.679  dans 
le  Me.,  5.391  dans  le  Conn.,  5.492  dans  le  R.  I.,  2.713  dans 
le  N.  H.,  2.448  dans  le  Vt.,  2.082  dans  le  N.  Y.,  etc.)  ;  en  1896 
à  Manchester  en  Y  Association  Canado- Américaine  (15.480  mem¬ 
bres  en  1910),  en  l’Ordre  des  Forestiers  Franco- Américains 
(8.500  membres  en  1910),  en  la  Fédération  catholique  franco- 
américaine,  etc...  Ces  sociétés  n’ont  pas  seulement  contri¬ 
bué  au  bien-être  de  leurs  membres  par  la  distribution  de 
millions  en  primes  d’assurances,  elles  ont  encore  fortement 
assuré  la  solidarité  politique  et  religieuse  des  Franco-Améri¬ 
cains  par  la  création  et  l’entretien  de  nombreuses  églises 
et  écoles  paroissiales.  «  Nos  belles  associations  mutuelles,  dé¬ 
clare  le  congrès  américain  d’octobre  1911,  sont  les  bases  fon¬ 
damentales  de  notre  force  pour  la  propagation  et  la  réalisation 
de  notre  idéal  national.  »  Enfin,  à  Boston,  s’est  créée  en  1899 
la  Société  historique  franco-américaine,  qui,  uniquement 
composée  de  membres  franco-américains,  étudie  toutes  les 
questions  historiques  concernant  les  Franco-américains  ;  et, 
plus  récemment  encore,  en  1918,  naquit  la  Ligue  des  droits 
du  français  dont  le  nom  indique  nettement  le  but  L’intense 

33 


LAUVRIÈRE.  T.  Il 


514 


LA  RENAISSANCE 


vitalité  de  ces  groupements  français  se  manifeste  tous  les  ans 
depuis  1865  en  des  conventions  générales  qui,  en  quelque 
centre  favorable  (New  York,  Springfied,  Troy,  Chicago,  etc...) 
réunissent  des  délégués  accourus  de  toutes  les  régions  des 
États-Unis.  En  1901,  à  Springfield,  les  742  délégués,  après 
avoir  délibéré  sur  les  quatre  questions  :  religion,  éducation, 
naturalisation,  secours  mutuels,  confièrent  à  une  commission 
permanente  le  soin  «  d’employer  tous  les  moyens  nécessaires 
pour  mettre  à  exécution  les  résolutions  prises  ».  Il  y  a  mieux 
encore  :  de  même  que  la  Fédération  catholique  franco-améri¬ 
caine  groupe  toutes  les  sociétés  franco-américaines,  de  même 
une  Fédération  complète  de  toutes  les  sociétés  nationales, 
tant  du  Canada  que  des  États-Unis,  est  en  formation  depuis 
le  dernier  congrès  de  la  Société  Saint- Jean-Baptiste  à  Mont¬ 
réal  (22-24  juin  1924)  ;  on  ne  peut  qu’entrevoir  les  incalcu¬ 
lables  conséquences  d’une  telle  union  de  tous  les  groupements 
de  la  race  française  aux  États-Unis. 

Que  ne  peut-on  pas  attendre  d’une  race  devenue  dans  le 
Nouveau-Monde  aussi  pratique  que  généreuse  en  son  idéa¬ 
lisme?  Pour  toutes  les  œuvres  tant  paroissiales  que  générales, 
on  sait  toujours  où  trouver  de  l’argent  :  car  la  générosité 
franco-américaine  est  inépuisable.  Une  paroisse  a-t-elle  besoin 
d’une  église,  d’une  école,  d’une  salle  publique  ?  on  organise 
un  concours  de  munificence,  on  se  répartit  en  équipes  de  quê¬ 
teurs  à  domicile  et  en  fort  peu  de  temps  les  sommes  les  plus 
considérables  sont  acquises  :  le  27  mai  1923  62.510  dollars 
pour  la  paroisse  de  Sainte-Cécile  à  Pawtucket,  R.  I.  ;  40.000 
pour  celle  de  Saint-Jean-Baptiste  à  Arctic,  R.  I.  ;  50.000  pour 
celle  de  Notre-Dame  de  Pittsfield,  Mass.  ;  42.000  pour  Notre- 
Dame  du  Bon  Conseil,  à  Phénix,  R.  I.  ;  105.000  pour  celle 
du  Rosaire  à  Gardner,  Mass.  ;  bref,  3.000.000  pour  55  paroisses 
en  1919  et  1920.  S’agit-il  d’agrandir  une  école  paroissiale 
à  Gardner,  Mass.,  on  récolte  105.014  dollars  en  une  campagne 
de  six  jours  (21-27  juin  1923).  De  là,  ces  superbes  édifices 
scolaires  dont  la  beauté,  ne  le  cédant  en  rien  au  confort  et 
à  1  hygiene,  est  la  parure,  en  même  temps  que  l’honneur  de 
cités  telles  que  Woonsocket,  Manchester,  Southbridge,  etc.  ; 
de  là,  cette  efflorescence  de  riches  églises  de  marbre  et  de 
granit  qui  rappelle  la  prodigieuse  poussée  de  nos  cathédrales 
au  Moyen  Age.  Et  de  même  pour  les  hospices,  les  orphelinats, 


S 


AUX  ÉTATS-UNIS 


515 


les  asiles.  De  même  encore  il  existe  une  «  Caisse  pour  les  écoles 
pauvres  »,  une  souscription  pour  ,e  Collège  de  l’Assomption 
récemment  atteint  par  le  feu  (100.000  dollars  de  dégâts). 

«  C’est  une  preuve  manifeste  de  la  volonté  de  vivre  de  nos 
paroisses  franco-américaines,  écrit  V Union  de  Woonsocket 
(juillet  1923),  aussi  bien  que  de  la  résolution  de  nos  paroissiens 
de  les  maintenir.  Assurer  la  fondation  ou  le  maintien  des  églises 
et  autres  œuvres  nécessaires  au  culte,  c’est  assurer  à  l’élément 
franco-américain  la  plus  grande  force  sociale.  Tant  que  nos 
compatriotes  se  réuniront  au  pied  du  même  autel,  ils  conser¬ 
veront  leur  entité  ethnique.  »  «  Une  race  qui  se  souvient  ne 
meurt  pas  ;  or,  le  Franco-Américain,  fier  de  son  origine, 
n’oublie  pas  son  passé,  et  il  a  foi  en  son  avenir.  » 

Pareille  organistaion  d’une  population  fervente  a  tout  de 
suite  eu  les  plus  grandes  conséquences  politiques.  Acceptant 
les  devoirs,  en  même  temps  que  les  droits,  qui  résultent  de 
leur  naturalisation,  les  Franco-Américains  prennent  une  part 
active  dans  les  luttes  électorales  de  leur  patrie  d’adoption  : 
ils  s’américanisent  ainsi  fort  loyalement,  sans  trop  s’angli¬ 
ciser.  «  Canadiens  émigrés,  déclare  Ferdinand  Gagnon,  soyons 
loyaux,  mais  en  même  temps  restons  Canadiens  français. 
Conservons  précieusement  notre  langue  et  notre  foi,  c’est-à- 
dire  respectons  le  signe  que  la  religion  a  mis  sur  notre  front 
et  celui  que  la  patrie  a  mis  sur  nos  lèvres...  Loyaux,  oui  1  et 
Français  toujours.  »  Aussi,  fidèles  à  cette  devise,  les  Franco- 
Américains  sont-ils  entrés  successivement  dans  les  conseils 
municipaux,  dans  les  mairies,  dans  les  Assemblées  législatives, 
dans  les  Sénats  de  la  Nouvelle  Angleterre  :  en  1890,  ils  y  comp¬ 
taient  dix-huit  députés  ;  en  1907,  35  en  cinq  États  (18  dans 
le  New  Hampshire,  6  dans  le  Massachusetts,  5  dans  le  Maine, 

4  dans  le  Rhode  Island,  2  dans  le  Connecticut)  ;  en  outre, 

5  sénateurs  (dont  2  dans  le  Maine,  2  dans  le  Rhode  Island  et 
1  dans  le  Massachusetts).  «  Le  Sénat  fédéral  et  la  Chambre  des 
Représentants  ont  vu  des  Franco-Américains  siégeant  sur 
leurs  bancs,  dit  le  gouverneur  Cox  du  Massachusetts  (Union, 
de  Woonsocket,  juillet  1922).  Cette  année,  à  la  Chambre  du 
Massachusetts,  il  y  a  neuf  Franco-Américains...  En  cet  État, 
il  y  a  un  nombre  infini  de  Franco-Américains  qui  se  sont  dis¬ 
tingués  ;  ainsi,  à  la  Cour  Supérieure,  siège  le  juge  Hugo 
A.  Dubuque  ;  ainsi,  depuis  trente  ans,  M.  Pierre  Bonvou- 


516 


LA  RENAISSANCE 


loir,  trésorier  de  la  ville  de  Holyoke,  jouit  de  l’estime  et  de 
l’affection  de  tous  ses  concitoyens.  » 

Bien  mieux,  un  Canadien,  venu  à  seize  ans  de  Québec  à 
Woonsocket,  mari  d’une  Française  et  toujours  fidèle  à  sa  foi 
religieuse  et  à  ses  sentiments  canadiens,  M.  Aram  J.  Pothier, 
a  été  depuis  1908  quatre  fois  de  suite  gouverneur  de  l’État 
de  Rhode-Island.  En  1911,  invité  par  les  Français  de  Rhode 
Island  à  célébrer  le  14  juillet,  le  gouverneur  Pothier  disait  : 


«  Mes  amis,  cette  fête  fait  revivre  les  plus  beaux  souvenirs 
de  la  mère  patrie.  Au  nom  de  l’État,  je  vous  souhaite  la 
plus  cordiale  bienvenue.  Le  Rhode  Island  compte  environ 
60.000  Franco-Américains  qui,  par  leur  énergie,  leur  travail  et 
leurs  qualités  de  race,  ont  depuis  cinquante  ans  largement 
contribué  au  progrès  de  la  Nouvelle  Angleterre.  J’appartiens 
à  ce  groupe  de  loyaux  citoyens  de  la  République.  C’est  à  ce 
second  titre  que  je  viens  fêter  avec  vous  la  France  que  ces 
Canadiens  aiment,  parce  qu’ils  ne  l’ont  jamais  oubliée.  Ce  sont 
leurs  vœux  pour  la  grandeur  de  la  France  que  je  m’autorise  à 
vous  apporter  en  ce  jour,  et  ces  vœux  sont  d’autant  plus  tou¬ 
chants  qu’ils  viennent  d’un  peuple  qui  depuis  trois  cents  ans 
n’a  cessé  de  revendiquer  ses  droits  et  qui  a  toujours  été  fidèle 
à  sa  langue  et  à  sa  foi.  » 


A  M.  Aram  Pothier  a  succédé  en  cette  haute  magistrature 
le  descendant  de  quelque  brave  soldat  canadien,  M.  San-Souci. 

M.  Adélard  Archambault,  trois  fois  maire  de  Woonsocket, 
fut  en  1903  lieutenant-gouverneur  du  Rhode  Island.  L’hono¬ 
rable  Henri  Burque,  d’origine  acadienne  apparemment, 
est  juge  à  la  Cour  suprême  de  l’État  de  New-York.  A  Nashua, 

N.  H.,  en  1921,  le  maire,  trois  échevins  et  quatre  conseillers 
municipaux  étaient  acadiens.  Nombre  de  Franco-Américains 
ont  été  nommés  consuls  des  États-Unis  en  pays  de  langue 
française  ;  1  un  d  eux,  Arthur  Beaupré,  fut  ministre  plénipoten¬ 
tiaire  en  Hollande;  à  Limoges  est  depuis  douze  ans  consul 
M.  Eugène  Belisle,  peut-être  descendant  des  Le  Borgne  de 
Belle- Isle,  «  A  bien  considérer  l’œuvre  accomplie  par  les 
Franco-Américains  dans  le  Massachusetts,  dit  le  gouverneur 
Cox  (op.  cit.),  on  peut  dire  en  toute  bonne  foi  qu’ils  ont 
puissamment  contribué  au  bien-être  général,  à  la  stabilité 

des  institutions,  au  progrès  des  méthodes  gouvernementales.  » 


J 


AUX  ÉTATS-UNIS 


517 


Les  Franco-Américains  ne  paient  pas  moins  loyalement  la 
dette  du  sang  ;  lorsque  les  États-Unis  prirent  aux  côtés  de  la 
France  leur  place  dans  la  récente  lutte  de  la  civilisation  contre 
une  barbarie  renaissante,  ces  descendants  de  Français  s’en¬ 
rôlèrent  sous  le  drapeau  étoilé  avec  encore  plus  d’ardeur 
patriotique  que  leurs  concitoyens  de  langue  anglaise.  «  La  part 
prise  par  les  Franco-Américains  dans  l’effort  américain  au 
cours  de  la  récente  guerre  est  bien  connue,  dit  le  gouverneur 
du  Massachusetts,  M.  Cox  (Union  de  Wonnsocket,  juillet  1822)  ; 
ce  rôle  leur  fait  particulièrement  honneur  dans  le  Massachu¬ 
setts.  Un  grand  nombre  de  braves  du  104e  régiment  de  la 
26e  division  étaient  des  Franco-Américains.  Si  l’on  prend  la 
peine  de  parcourir  la  liste  des  engagés  volontaires  d’un  grand 
nombre  de  villes  et  de  villages,  on  se  sent  profondément 
impressionné  par  la  très  forte  proportion  de  Franco-Améri¬ 
cains  qui  s’enrôlèrent  sous  le  drapeau  étoilé.  »  Leur  connais¬ 
sance  même  de  la  langue  française  les  a  rendus  particulière¬ 
ment  précieux  pour  la  liaison  des  troupes  comme  interprètes 
officieux  et  parfois  même  officiels.  Et  ce  ne  fut  pas  pour  nos 
populations  françaises  une  mince  surprise  d’entendre  ces 
Sammies  si  bien  parler  la  langue  de  leurs  pères  :  car,  disons-le 
à  ce  propos,  le  français  des  Franco-Américains,  à  part  d’inévi¬ 
tables  américanismes,  est  plus  pur  que  le  patois  de  bien  des 
provinces  du  Vieux  Pays.  A  nous-même  il  nous  fut  donné  à 
Paris,  ce  qui  nous  fut  une  grande  joie,  d’entendre  des  Franco- 
Américains  et  des  Franco-Américaines  s’exprimer  en  notre 
langue  avec  plus  de  pureté  et  plus  de  correction  que  bien  des 
Parisiens  ou  des  Parisiennes. 

Les  lignes  suivantes,  récemment  écrites  à  l’occasion  du 
14  juillet,  dans  «  l’organe  officiel  de  l’Union  Saint- Jean-Bap¬ 
tiste  d’Amérique  »,  (1er  juillet  1922)  nous  disent  éloquemment 
les  sentiments  qui  animent  à  notre  égard  l’élite  des  Franco- 
Américains  : 

«  Nous  autres,  d’origine  française,  nous  ne  pouvons  pas  laisser 
passer  inaperçue  la  fête  de  notre  ancienne  mère-patrie.  Nous 
n’appartenons  plus  à  la  France  ;  mais  elle  fut  notre  mère.  Le 
sang  qui  coula  dans  nos  veines  est  bien  un  sang  français  ,  les 
énergies,  qui  nous  animent  dans  la  lutte  obscure  de  chaque  jour 
ou  aux  heures  solennelles  où  nous  revendiquons  nos  droits,  sont 
bien  des  énergies  françaises.  [La  robuste  sève  française  coule 
encore  en  nos  veines,  ajoute  M*le  Rocheleau  ;  ce  bon  sel  gaulois 


518 


LA  RENAISSANCE 


assaisonne  nos  discours,  les  premiers  mots  que  nos  enfants 
bégayent  sont  des  mots  français;  nos  plus  chères  traditions  sont 
celles  qui  nous  sont  venues  de  France.]  Et  donc,  en  ce  jour  de 
fête,  c’est  notre  devoir  de  saluer  Ja  France.  —  C’est  aussi  notre 
droit.  Pour  nous,  cette  fête  de  la  France  doit  être  un  jour  de 
ressouvenance.  Que  le  passé  revienne  tout  entier  faire  battre 
nos  cœurs  d’un  long  tressaillement  d’amour  !  Que  l’histoire 
vienne  redire  les  noms  glorieux  qui  rayonnent  en  lettres  d’or 
sur  ses  pages.  Que  les  noms  de  Cartier,  Champlain,  Laval, 
Montcalm,  Lévis,  Frontenac,  Lafayette,  Rochambeau  et  tant 
d’autres,  ces  noms  si  français  sonnent  dans  nos  bouches  !  Que 
tout  ce  qui  reste  de  sang  français  en  nos  veines  s’émeuve  en  ce 
jour  d’une  ardente  fièvre  1  Que  notre  âme  française  se  rappelle 
la  mère  inoubliable,  la  grande  aimée,  et  que  du  fond  du  cœur 
nous  répétions  quand  même  et  toujours  :  Vive  la  France  1  » 

Il  va  de  soi  que,  si  ardent,  pareil  essor  de  la  race  française 
au  milieu  même  des  plus  vieilles  colonies  anglaises  de  l’Amé¬ 
rique  suscite  d’une  part  les  plus  grands  espoirs  et  d’autre  part 
les  plus  grandes  alarmes. 

«  La  survivance  de  la  race  française  n’est  pas  seulement  pos¬ 
sible,  dit  le  Père  Flamon  en  1891  ;  elle  est  probable  pendant  plu¬ 
sieurs  générations,  surtout  dans  les  centres  où  la  majorité  est 
française,  par  suite  d  un  usage  fréquent  et  familier  de  la  langue 
française.  Plus  que  jamais,  affirme-t-il,  on  parle  français  dans 
les  nombreuses  paroisses  exclusivement  canadiennes  des  États. 
L’opposition  a  stimulé  l’énergie  des  émigrés.  Des  journaux 
français  se  sont  fondés  pour  soutenir  ces  idées  patriotiques  ;  et, 
à  la  tête  de  ces  forces,  les  dirigeant  et  les  rassemblant  en  un  fais¬ 
ceau  solide,  sont  les  prêtres  canadiens  qui  partagent  en  tout  les 
idées  et  les  aspirations  de  leurs  concitoyens.  »  —  «  Les  centres 
canadiens  français  de  la  Nouvelle  Angleterre  sont  l’espoir  de  la 
nationalité  française  en  ce  pays  »,  confirme  en  1911  J.  G.  Le 
Boutellier  (Belisle.  Hist.  de  Presse  fr.  aux  Etats-Unis).  Le  con¬ 
traste  est  frappant  pour  celui  qui,  partant  d’un  centre  améri¬ 
cain,  tombe  brusquement  au  milieu  de  cette  effervescence  de 
vie  essentiellement  canadienne-française.  Dans  ces  centres 
tout  concourt  à  la  manifestation  du  caractère  français  dans  son 
intégrité  ;  l’usage  général  de  la  langue  française  dans  la  famille, 
dans  la  rue,  dans  les  magasins,  à  l’atelier  ,  la  splendeur  et  la 
richesse  des  églises,  les  maisons  d’éducation  où  la  culture  fran¬ 
çaise  reçoit  son  plein  épanouissement,  les  sociétés  religieuses  et 
civiles  si  nombreuses  où  règne  un  ardent  patriotisme.  Dans  des 
centres  comme  Fall  River,  New  Bedford,  Woonsocket,  Lowell, 
Manchester,  pour  ne  mentionner  que  les  plus  importants,  le 
français  n’est  pas  près  de  disparaître.  Au  contraire,  il  semble 
qu  avec  l’accroissement  prodigieux  des  nôtres,  la  langue  fran- 


3 


AUX  ÉTATS-UNIS 


519 


çaise  prend  de  plus  eu  plus  d’extension.  »  «  Les  habitants  du 
Canada  débordent  nos  frontières,  avoue  un  Américain.  La 
victoire  remportée  par  les  hommes  de  race  anglaise  sur  les  plaines 
d’Abraham  est  vengée  par  les  femmes  de  la  race  de  Montcalm. 
La  Nouvelle  Angleterre  est  vaincue.  Les  essaims  détachés  de  la 
ruche  française  prennent  possession  du  territoire.  Les  descen¬ 
dants  des  Pilgnms,  multipliant  moins  rapidement  que  leurs 
ancêtres,  se  raréfient  d’année  en  année.  Les  jeunes  gens  de 
Nouvelle-Angleterre  s’en  vont  vers  l'Ouest,  au  Sud,  partout, 
pour  échapper  à  la  concurrence  des  nouveaux  venus  dont  l’ac¬ 
tivité  surpasse  la  leur  et  qui  semblent  devoir  couvrir  la  terre.  » 

Dès  1880,  F.  Gagnon  parlait,  en  effet,  d’établir  aux  États- 
Unis  un  nouveau  Canada  qui  serait  le  prolongement  de  l’an¬ 
cien.  De  nos  jours,  le  parti  nationaliste  canadien  conçoit  déjà 
la  fédération  ou  plutôt  même  l’union  de  ces  deux  Canadas 
français  après  séparation  du  Nord-Ouest  anglo-saxon. 

«  Les  assises  du  futur  État  franco-américain  se  dessinent 
nettement  :  occupation  du  Nord  de  l’Ontario,  des  deux  rives  de 
l’Ottawa,  des  deux  rives  du  Saint-Laurent,  le  Vermont,  le 
New  Hampshire  et  le  Maine.  [D’aucuns  vont  plus  loin  ;  ils  pré¬ 
voient  l’adjonction  d’une  Acadie  reconstituée  dans  les  trois 
Provinces  Maritimes  bientôt  francisées].  Gardés  du  côté  de 
l’Est  par  la  mer,  nous  serions  protégés  au  Sud  et  à  l’Ouest  par 
une  longue  frontière  stratégique  formée  de  massifs  montagneux 
et  de  larges  étendues  d’eau.  (Revue  moderne,  15  mai  1921). 

Qu’en  pensent  les  Américains  ?  A  ce  sujet,  les  Français  des 
États-Unis  se  font  d’étranges  illusions.  Du  fait  qu’ils  sont  bien 
accueillis,  parfois  libéralement  payés,  d’ordinaire  traités 
sur  un  pied  d’égalité,  ils  en  concluent  naïvement,  avec  leur 
incorrigible  sentimentalité  latine,  qu  ils  sont  aimés  et  estimés 
en  leur  patrie  d’adoption  ;  ils  connaissent  mal  la  menta¬ 
lité  anglo-saxonne  qui  survit  même  aux  États-Unis.  En 
hommes  d’affaires  pratiques,  ce  ne  sont  pas  les  qualités  du 
cœur  et  de  l’intelligence,  les  vertus  morales  et  sociales  que  les 
Américains  apprécient  en  ces  braves  gens  qui  peinent  pour 
leur  profit;  c’est  le  bon  marché  de  leur  main-d’œuvre,  le 
bénéfice  de  leurs  aptitudes  professionnelles,  les  avantages 
d’un  fort  rendement  industriel  que  facilitent,  à  vrai  dire,  des 
qualités  de  conscience  et  des  habitudes  dociles  ;  il  y  a  là  un 
précieux  cheptel  humain,  un  bon  mécanisme  vivant,  une 
opportune  mentalité  ethnique  qu  il  serait  sot  de  rebuter  , 


520 


LA  RENA  ISSANCE 


car  de  cet  élément  français  dépend  la  prospérité  économique 
de  la  Nouvelle  Angleterre.  Mais  de  rapports  personnels,  point  : 
entre  Américains  et  Canadiens  ou  Acadiens,  dit  le  père 
Hamon,  il  n’y  a  que  relation  de  patrons  à  salariés  ;  il  arrive 
même  souvent  qu’un  simple  agent  remplace  le  bailleur  de 
fonds,  lequel,  intéressé  à  l’entreprise,  vit  princièrement  de 
ses  gros  revenus  en  quelque  lointaine  et  somptueuse  installa¬ 
tion  à  la  mode.  L’exploitation  atteint  même  son  comble, 
quand  l’ouvrier,  payé  en  bons  valables  sur  les  magasins  de 
la  compagnie,  se  trouve  contraint  de  rendre  de  la  main  gauche 
une  part  des  salaires  péniblement  gagnés  par  sa  main  droite. 
Comment  des  esprits  positifs,  si  fiers  de  leur  supériorité  mer¬ 
cantile,  ne  mépriseraient-ils  pas,  en  leur  for  intérieur,  de 
pauvres  hères  si  facilement  bernés  ?  «  C’est  un  excellent  tra¬ 
vailleur  qui  nous  vient  du  Canada,  dit  l’économiste  Lesley 
(Man’s  Origin  and  Deslinies)  ;  il  est  sobre,  honnête  ;  mais 
son  travail  est  mal  calculé  ;  il  s’en  retourne  pauvre  en  son 
pays,  quand  il  peut  s’en  retourner.  » 

A  ce  dédain  s’ajoute  une  triple  hostilité  sociale,  religieuse 
et  politique.  Les  ouvriers  anglais  et  surtout  irlandais  détes¬ 
tent  ces  travailleurs  allogènes  qui,  plus  actifs  et  plus  mania¬ 
bles,  leur  sont  préférés  et,  par  suite,  les  évincent  des  centres 
industriels  de  l’Est  ;  aussi  ne  se  gênent-ils  pas  pour  prendre 
leur  revanche  sans  scrupule,  dès  que  s’en  présente  l’occasion. 
Ainsi,  les  «  Chevaliers  du  Travail  »,  ayant  une  fois  entraîné 
dans  une  grève  leurs  associés  français,  s’empressèrent,  aussi¬ 
tôt  leurs  propres  revendications  satisfaites,  d’abandonner  ces 
associés  à  leur  sort,  ce  qui  impliqua  le  chômage  et  la  ruine 
d  un  grand  nombre.  On  ne  s’étonne  donc  pas  trop  de  voir, 
dans  un  rapport  officiel  de  1887,  les  Franco-Américains  de 
Nouvelle  Angleterre  traités  de  «  Chinois  de  l’Est  ».  «  C’est  une 
horde  d’envahisseurs  industriels,  écrit  le  professeur  Carrol 
Wright,  et  non  un  courant  d’émigration  stable.  Ils  n’ont 
aucune  considération  pour  nos  institutions  civiles,  politiques 
et  scolaires.  »  Les  délégués  franco-américains  eurent  beau 
protester,  le  professeur  américain  eut  beau  officiellement  se 
rétracter  ;  on  surprend  ici  sur  le  vif  l’hostilité  spontanée  du 
milieu  ambiant  à  l’égard  de  cet  élément  réfractaire. 

Au  point  de  vue  religieux,  mêmes  difficultés.  Bien  qu’im¬ 
migrés,  les  Irlandais  voient  d’un  mauvais  œil  ces  catholiques 


S 


AUX  ÉTATS-UN  IS 


521 


d’une  autre  race  qui,  ne  voulant  ni  apprendre  leur  langue  ni 
se  soumettre  à  leurs  habitudes,  défendent  fièrement  leur  indé¬ 
pendance  ethnique.  Il  n’en  fut  pas  toujours  ainsi  :  à  l’origine, 
pour  se  faire  accepter,  les  prélats  irlandais  se  montrèrent  plus 
ou  moins  tolérants.  Nous  avons  cité  les  paroles  libérales  de 
Mgr  Quigley,  de  Chicago  ;  en  voici  d’autres  : 

«  Le  grand  moyen  pour  les  Canadiens  de  conserver  leur  foi, 
c’est  de.  conserver  leur  langue,  de  rester  attachés  à  leurs  cou¬ 
tumes  et  de  faire  instruire  leurs  enfants  en  leur  langue  mater¬ 
nelle.  »  (Mgr  O’Reilly,  évêque  de  Springfield  à  la  bénédiction  de 
l’église  canadienne  de  Holyoke  en  1883).  «  Quoique  les  catho¬ 
liques  aient  tous  la  même  foi,  la  même  religion,  les  mêmes  aspi¬ 
rations,  la  langue  est  une  cause  raisonnable  de  séparation  pour 
le  culte  public.  »  (Mgr  'Williams,  archevêque  de  Boston,  à  la 
bénédiction  de  l’église  canadienne  de  Lynn,  Mass.,  en  1888). 

«  Sans  doute,  il  faut  étudier  l’anglais  ;  mais  il  ne  faut  pas  négli¬ 
ger  le  français.  La  connaissance  de  cette  langue  ajoute  une 
deuxième  vie,  un  monde  nouveau  d’idées  à  ceux  qui  la  poss- 
sèdent.  »  (Mgr  Wadhams,  évêque  d’Ogdensburgh,  à  Rogerville, 
N.  Y.). 

Voilà  de  nobles  et  généreuses  paroles  qui  étaient  de  nature 
à  établir  entre  catholiques  français  et  catholiques  irlandais 
une  bonne  entente  exemplaire,  une  forte  union  féconde  en 
heureuses  conséquences  tant  spirituelles  que  pratiques.  Pour¬ 
quoi  faut-il  qu’un  vil  esprit  d’envie,  d’intolérance,  d’intrigues 
les  ait  depuis  démenties  ?  Le  récent  acharnement  des  catho¬ 
liques  irlandais  contre  tout  élément  allogène  ne  s’explique 
que  par  un  aveugle  besoin  de  domination  sur  une  foule  amor¬ 
phe,  préalablement  nivelée  par  une  anglicisation  ou  une  améri¬ 
canisation  également  systématiques.  «  Les  associations  natio¬ 
nales  n’ont  pas  de  raison  d’être  en  ce  pays,  déclare  en  1889 
le  congrès  catholique  de  Baltimore,  soumis  aux  influences 
irlandaises  ;  ces  sociétés  devraient  être  organisées  dans  un 
but  religieux  et  non  dans  un  but  national,  pour  des  intérêts 
de  race.  »  Éternelle  histoire  du  Renard  qui  a  la  queue  coupée  ! 
Il  est  triste  de  constater  qu’en  tête  précisément  des  organisa¬ 
tions  les  plus  hostiles  aux  catholiques  français  tant  des  États- 
Unis  que  du  Canada  (Forestiers  indépendants,  Woodmen 
of  the  World,  Royal  Arcanum,  Union  Fraternal  League  et 
quelques  autres  plus  ou  moins  maçonniques)  se  trouvent  les 
Chevaliers  de  Colomb  (cf.  Revue  franco-américaine,  janv.,  sept.. 


522 


LA  RENAISSANCE 


oct.  1910;  janv.  1911,  et  Union,  mai,  juin,  sept.  1922).  A 
entendre  ces  énergumènes,  dont  quelques-uns  ont  déversé  dans 
la  Catholic  Review  l’âcre  bile  de  leur  sectarisme,  il  faudrait,  pour 
détruire  cette  survivance  française  rien  de  moins  que  le  con¬ 
cours  du  Gouvernement  civil,  même  des  protestants,  et  même 
des  incroyants.  «  Les  Canadiens  n’ont  qu’un  défaut  :  ils  ne 
s’américanisent  pas,  dit  odieusement  la  susdite  revue  (26  avril 
1891).  Si  les  feuilles  protestantes  voulaient  prêter  main  forte  à 
ceux  qui  travaillent  à  en  faire  des  citoyens  vraiment  américains, 
ne  croit-on  pas  qu’une  pareille  conduite  serait  plus  raisonnable 
que  leur  sotte  opposition  ?  »  Donc,  fermer  les  120  églises  et 
chapelles  franco-américaines,  ainsi  que  leurs  écoles  et  leurs 
couvents,  supprimer  les  210  sociétés  de  l’Union  Saint- Jean- 
Baptiste  et  tant  d’autres  sociétés  analogues,  interdire  les 
vingt  journaux  et  autres  publications  en  langue  française, 
chasser  les  240  prêtres  canadiens,  les  225  médecins  canadiens, 
etc.,  etc.,  bref  anéantir  la  mentalité  française  dans  l’âme  des 
Franco-Américains  par  l’intolérance  d’une  législation  qu’ap¬ 
pliqueraient  des  hérétiques  et  même  des  athées,  voilà  l’idéal 
politique  des  prétendues  victimes  de  persécutions  anglaises 
en  Europe.  Sur  ce  néant  de  ruines  humaines  veut  sans  péril  et 
sans  gloire  triompher  la  fanatique  Erin. 

C  est  surtout  dans  le  Maine  que  s’affirme  cette  intolérance 
odieuse.  En  cet  Etat  où,  sur  une  population  catholique  de 
123.547  habitants,  il  y  a  91.567  Franco-Américains,  27.000  Ir¬ 
landais,  2.500  Italiens  et  1.000  autres  étrangers,  l’évêque  de 
Portland,  d’origine  irlandaise,  s’est  autorisé  d’une  loi  civile 
vieille  de  vingt  ans.  Corporation  sole,  pour  concentrer  en  lui 
tous  les  pouvoirs  du  despotisme  :  à  des  paroisses  presque  tota¬ 
lement  franco-américaines  :  Dexter,  South  Brewer,  Waterville 
(1.000  Fr.-amér.  contre  250  Irl.),  Sanford,  Caribou,  Farming- 
ton,  sont  imposés  des  curés  irlandais  ignorants  ou  insoucieux 
de  la  langue  de  leurs  fidèles,  si  même  ils  ne  lui  sont  pas 
hostiles.  Bien  que  la  plupart  des  28  écoles  françaises  aient 
été  fondées  par  les  Franco-Américains,  qui  paient,  en  outre, 
pour  les  écoles  publiques  et  pour  les  écoles  anglaises  imposées 
par  l’évêque,  ces  écoles  françaises  sont  ou  fermées  (à  Sko- 
weghan,  par  exemple),  ou  soumises  à  un  inspecteur  irlandais 
hostile  à  tout  enseignement  français,  si  bien  que  des  enfants 
français  sont  forcés  de  prier  en  anglais.  Interdiction  de  créer 


AUX  ÉTATS-UNIS 


523 


un  collège  français  à  Lewiston  ;  défense  à  des  cortèges  de 
sociétés  canadiennes,  telles  que  l’Union  Saint-Jean-Baptiste, 
de  pénétrer  en  des  églises,  à  Rumford  Falls,  par  exemple, 
à  Lewiston,  à  Brunswick,  à  Westbrook.  En  1910  les  délégués 
de  75.000  Franco-Américains  réclament  le  droit  de  disposer 
des  églises,  écoles  et  institutions  de  charité  péniblement  bâties 
et  entretenues  avec  leurs  propres  deniers,  ou,  tout  au  moins, 
d’être  informés  de  l’emploi  de  leurs  générosités  :  refus  ;  les 
6.000  signataires  d’une  pétition  à  cet  effet  sont  menacés 
d’interdiction,  six  d’entre  eux  sont  finalement  interdits  ; 
l’un  d’eux,  même  au  lit  de  mort...  Or  cet  évêque  francophobe, 
récemment  venu  en  France,  s’y  donna  pour  ami  des  Français 
et  y  fut  fêté  en  conséquence.  Tel  est  frop  souvent  le  rôle  d’un 
clergé  cyniquement  assimilateur.  Dès  lors,  on  conçoit  l’indi¬ 
gnation  des  victimes. 

«  Nous  protestons,  dit  Y  Indépendant  de  Fall  River  (22  no¬ 
vembre  1922),  contre  ceux  qui  par  leur  position  et  leur  influence 
cherchent  à  nous  faire  disparaître  comme  race...  Nous  serons 
loyaux  envers  la  République  dans  la  guerre  comme  dans  la 
paix  ;  mais  que  l’on  ne  nous  demande  jamais  d’être  traîtres 
à  notre  race  et  d’oublier  la  langue  de  nos  père1-  !  Que  l’on  n’ose 
jamais  lever  une  main  sacrilège  contre  nos  sociétés  ou  nos 
paroisses  nationales  !  Indigne  du  nom  de  Canadien  et  de  Fran¬ 
çais  serait  celui  qui  accepterait  sans  murmure  le  joug  d’un  tel 
despotisme. 

C’est  surtout  au  point  de  vue  politique  que  les  Franco- 
Américains  rencontrent  de  la  méfiance  et  parfois  même  une 
hostilité  déclarée.  Ils  ne  se  sont  pas  contentés  pourtant  de 
protester  de  leur  loyalisme  ;  leur  presse  et  leurs  sociétés  ont 
fait  mainte  et  mainte  campagne  en  faveur  d’une  naturalisa¬ 
tion  prompte  et  franche.  «  Nous  conseillons  avec  la  plus  grande 
ardeur  à  tous  nos  compatriotes  de  s’occuper  activement  de 
la  naturalisation  des  Canadiens  français  »,  recommande  en  1911 
le  vingtième  congrès  franco-américain  du  Connecticut.  De 
même,  en  ses  discours  publics,  le  gouverneur  Aram  Pothier 
n’a  cessé  de  protester  tant  de  sa  loyale  allégeance  à  la  Répu¬ 
blique  américaine  que  de  son  attachement  à  sa  foi  catholique 
et  à  la  langue  française.  Ajoutons  que,  conservateurs  par 
éducation  comme  par  instinct,  les  Franco- Américains  s  en¬ 
rôlent  presque  tous  dans  les  rangs  du  parti  républicain. 


524 


LA  RENAISSANCE 


Qu’importe  ?  On  ne  les  accuse  pas  moins  de  vouloir  constituer 
un  État  dans  l’État  ;  on  s’indigne  de  ne  pas  les  voir  rapide¬ 
ment  s’assimiler  à  «  la  première  race  du  monde  »  ;  on  leur 
reproche  âprement  de  ne  pas  se  fondre  au  plus  tôt  dans  «  la 
plus  grande  nation  qui  fût  jamais  »,  et  cette  mauvaise  humeur 
agressive  s’en  prend  à  toutes  les  formes  de  leur  particula¬ 
risme  :  groupements  religieux,  manifestations  nationales,  fêtes 
acadiennes  ou  canadiennes  : 

«  A  la  terrible  puissance  du  Romanisme,  dit  le  Boston  Ame¬ 
rican  du  28  décembre  1889,  il  faut  ajouter  le  pouvoir  ultramon¬ 
tain  français...  Songez-y  donc,  Américains  patriotes,  les  Jésuites 
français  ont  conçu  le  projet  de  former  une  nation  catholique 
avec  la  province  de  Québec  et  la  Nouvelle  Angleterre,  et  ce 
projet  de  rendre  la  Nouvelle  Angleterre  catholique  a  déjà  pris 
des  proportions  capables  d’alarmer  les  plus  optimistes.  Les 
Français  sont  plus  d’un  million  aux  États-Unis  et,  selon  toute 
probabilité,  350.000  en  Nouvelle  Angleterre.  Ils  remplissent 
vos  fabriques,  achètent  vos  fermes,  s’introduisent  dans  vos 
«  législatures  »  et  y  exercent  une  puissante  influence.  Le  nombre 
de  leurs  enfants  est  inimaginable  pour  des  Américains.  Ces 
enfants,  on  les  éloigne  des  écoles  publiques,  afin  de  leur  donner 
une  éducation  en  tout  semblable  à  celles  qu’ils  auraient  reçue 
au  Canada.  On  leur  dit  qu’en  apprenant  l’anglais,  ils  perdront 
leur  langue,  leur  nationalité,  leur  religion.  On  les  conserve 
comme  race  étrangère,  distincte,  soumise  au  Pape  en  matière 
religieuse  et  politique.  Rapidement,  ils  acquièrent  le  droit  de 
vote  ;  en  certains  endroits,  ils  ont  déjà  la  majorité  absolue, 
tandis  qu  en  beaucoup  d  autres  ils  tiennent  leurs  adversaires 
en  échec.  » 

Alarmes  américaines  et  enthousiasmes  canadiens  sont-ils 
également  justifiés  ?  La  création,  jadis  invraisemblable,  d’un 
vaste  Canada  mi-anglais,  mi-américain  est-elle  un  espoir 
chimérique  ou  un  péril  proche  ?  La  Nouvelle  France  va-t-elle 
renaître  sous  un  autre  aspect  ?  Assurément,  pareille  éventua¬ 
lité  aurait  quelque  chance  de  se  réaliser  si  partout,  comme  sur 
certaines  frontières,  il  y  avait  entre  les  deux  pays,  parfaite 
continuité  ethnique  et  géographique.  Mais  il  s’en  faut  de 
beaucoup.  Sans  doute,  dans  les  petites  villes  de  dix  ou  quinze 
mille  habitants,  les  majorités  françaises  se  défendent  mer¬ 
veilleusement  depuis  trois,  quatre,  cinq  générations  ;  mais, 
dans  les  grandes  villes,  les  minorités  françaises,  en  dépit  des 
plus  louables  efforts,  ont  grand’peine  à  se  maintenir  intactes. 


J 


AUX  ÉTATS-UNIS 


535 


Contre  toutes  les  forces  de  submersion  ces  admirables  îlots 
français  résisteront-ils  indéfiniment  ?  La  résistance  ne  suffit 
pas  ;  il  leur  faudrait,  comme  certaines  formations  madré- 
poriques,  croître  continuement  et  rapidement  ;  il  faudrait 
qu’une  natalité  plus  forte  encore  que  la  leur  compensât  le 
fléchissement  d’une  immigration  actuellement  déclinante  et 
les  déperditions  locales.  En  est-il  ainsi  ?  en  sera-t-il  ainsi  ? 
Beaucoup  de  bons  esprits  s’inquiètent  au  point  de  préférer  et 
de  conseiller  le  prudent  repli  du  rapatriement  à  cette  dan¬ 
gereuse  dissémination  des  forces  vives,  à  cette  aventureuse 
occupation  de  postes  trop  avancés  en  pays  hostile  et  loin¬ 
tain.  D’autres,  au  contraire,  ne  doutent  pas  de  l’avenir,  lut¬ 
tent  intrépidement  sur  place.  Quoi  qu’il  advienne,  si  belle 
vaillance  mérite  notre  admiration  ;  car,  jusqu’à  ce  jour,  aux 
États-Unis,  de  toutes  les  races  allogènes,  c’est  la  race  française 
qui  a  le  mieux  su  résister  au  banal  nivellement  américain. 
Aussi  se  permet-elle  hardiment  en  sa  presse  actuelle  de  se 
réclamer,  pour  la  défense  de  ses  droits  ethniques,  de  l’exem¬ 
ple  héroïque  de  la  Serbie,  de  la  Roumanie,  de  la  Pologne. 
«  La  famille  franco-américaine  n’a  pas  dégénéré,  a  dit  l’hon. 
F.  X.  Belleau  au  congrès  de  Lewiston  (oct.  1921).  En  quelque 
endroit  de  l’Amérique  que  nous  habitions,  nous  sommes 
les  fils  d’une  même  race  ;  le  même  sang  coule  dans  nos  veines. 
Nous  avons  même  ambition,  même  patriotisme,  même 
loyauté.  »  Tant  de  confiance  et  de  fierté  ne  peut  que  profon¬ 
dément  émouvoir  les  frères  de  sang  du  «  vieux  pays  »  de 
France. 

En  ce  vivace  et  tenace  «  petit  monde  franco-américain  », 
quel  rang  occupent  les  Acadiens  ?  Sur  les  800.000  Franco- 
Américains  de  Nouvelle  Angleterre,  il  y  en  aurait,  d’après 
1  ' Evangeline  du  8  novembre  1923,  environ  50.000.  Le  Rhode 
Island,  le  Maine  et  dans  le  Massachusetts  la  région  de  Boston 
attirent  surtout  les  Acadiens.  Là  plus  qu’ailleurs  ils  ont  senti 
le  besoin  de  s’unir  pour  défendre  leur  foi,  leur  langue,  leurs 
mœurs  ;  d’où  la  création  de  la  Société  de  l’Assomption,  qui, 
constituée  le  8  septembre  1903  à  Waltham,  Mss.,  et  approuvée 
par  le  Congrès  national  de  1905  à  Caraquet,  étend  maintenant 
ses  ramifications  dans  toutes  les  Provinces  Maritimes  du 
Canada  et  veut  les  étendre  jusqu’en  Louisiane.  Ayant  pour 


52é 


LA  RENAISSANCE 


organe  officiel  la  Liberté  de  Fitchburg,  Mass.,  elle  est  animée 
par  le  zèle  infatigable  d’un  rare  apôtre  national,  M.  Clarence 
Cormier,  plein  d’initiative  et  d’entrain,  toujours  par  monts 
et  par  vaux  en  quête  de  recrues  nouvelles,  admirablement 
secondé  par  une  femme  qui  partage  ses  fatigues  et  ses  succès. 
Ainsi  se  sont  organisés  dans  le  Massachusetts  les  groupes 
acadiens  de  New  Bedford  (600  familles),  de  Lynn  (500),  de 
Fitchburg  (500),  de  Gardner  (500),  soit  environ  3.500  Acadiens) 
de  Leominster  (400),  de  Cambridge  (160  à  200,  pour  la  plupart 
venus  des  Iles  de  la  Madeleine  et  du  Cap  Breton),  de  Newton 
(150),  de  Waltham  (150),  de  Lowell  (100),  de  Haverhill 
(presque  toutes  venues  de  la  Baie  Sainte-Marie),  de  Chelsea 
(presque  totalement  acadien),  de  Salem  (41),  de  Worcester  (30), 
de  Fisherville  (30),  de  Peabody,  de  Quincy,  de  Lawrence,  de 
Longmeadow,  de  Wilmington  ;  dansée  Maine,  ceux  de  Rum- 
ford  (350),  de  Chisolm,  de  Westbrook,  de  Sanford  et  de  Spring- 
vale  (auxquels  on  a  bien  voulu  (5  août  1923)  donner  le  nom 
de  l’auteur  de  ces  lignes,  lequel  en  est  profondément  touché)  ; 
dans  le  Connecticut,  ceux  de  Bristol  (40  familles),  de  Thomp- 
sonville,  etc.  ;  dans  le  New  Hampshire,  celui  de  Berlin. 

Au  dernier  moment,  nous  apprenons  qu’une  troisième 
«  Société  mutuelle  de  l’Assomption  des  États-Unis  »,  réservée 
aux  Acadiens  des  États-Unis,  s’est  fondée  en  1913  ;  ayant 
son  siège  à  Fitchburg,  Mass.,  elle  comptait  à  son  dernier 
anniversaire  1.774  membres  en  19  succursales.  Sa  rivalité 
avec  sa  sœur  aînée  n’altère  pas,  nous  dit-on,  de  bons  rapports 
amicaux.  Sans  doute  ;  mais  il  faut  avouer  que,  si  l’émulation 
a  du  bon,  peut-être  l’union  vaut-elle  encore  mieux. 

La  plupart  des  Acadiens  de  Nouvelle  Angleterre,  insoucieux 
des  fatigues  et  des  dépenses,  se  montrent  de  fervents  Assomp- 
tionnistes,  dont  l’ardeur  nationale  se  ranime  en  ces  réunions 
périodiques  où  jeunes  et  vieux  se  retrouvent,  parlent  du  vieux 
pays,  entendent  célébrer  les  martyrs  de  Grand  Pré,  se  joignent 
aux  chants  patriotiques  :  Marseillaise  acadienne,  Evangeline, 
Restons  Français,  etc.  Le  3  septembre,  par  exemple,  plus  de 
300  d’entre  eux  célébrèrent  leur  fête  nationale  à  Lynn.  Le  2 
et  le  3  septembre  1923,  pour  le  vingtième  anniversaire  de  la 
fondation  de  leur  société  nationale,  une  assemblée  régionale 
réunit  à  Gardner,  en  présence  de  Mgr  Belliveau  de  Grande 
Digue,  des  délégués  acadiens  de  toute  la  Nouvelle  Angleterre. 


$ 


AUX  ÉTATS-UNIS 


527 


«  Beaucoup  d’Acadiens  ont  passé  aux  États-Unis  depuis  une 
cinquantaine  d’années  »,  nous  écrit  le  sénateur  Pascal  Poirier. 
|Nous  avons  vu,  en  effet,  qu’outre  les  colons  du  Madawaska  ils 
viennent  surtout  de  la  Nouvelle  Écosse,  de  l’île  du  Prince 
Édouard  et  de  la  côte  Nord-Est  du  Nouveau  Brunswick],  Le 
nombre  en  est  considérable,  bien  que  difficile  à  estimer.  Ils  tra¬ 
vaillent  presque  tous  dans  les  usines  et  filatures  et  sont  très 
appréciés  des  patrons  pour  leur  intelligence,  leur  honnêteté  et 
leur  sobriété.  Plusieurs  sont  contre-maîtres  ;  quelques-uns  sont 
marchands.  [Nombre  d’entre  eux,  nous  écrit-on,  appartiennent 
aux  classes  dirigeantes  :  prêtres,  médecins,  avocats,  fonction¬ 
naires,  industriels,  négociants,  etc...  ;  «ils  y  jouent  un  rôle  impor¬ 
tant.  »  Nous  avons  nous-même  relevé  à  Webster,  Mass.,  le 
nom  Landry  de  deux  prêtres  d’origine  acadienne].  Des  orga¬ 
nisations  sociales  et  nationales,  sous  l’égide  de  l’Assomption, 
s’efforcent  par  tous  les  moyens  de  conserver  tout  ce  qu’ils  ont 
apporté  avec  eux  de  l’Acadie,  et  ils  estiment  n’avoir  rien  apporté 
de  plus  précieux  que  la  langue  et  la  foi  de  leurs  ancêtres.  Le 
15  août,  tout  ce  monde-là  se  souvient  avec  émotion  de  l’Acadie 
et  de  la  France.  Ils  restent  en  communion  avec  leurs  frères  du 
Nouveau  Brunswick,  de  la  Nouvelle  Écosse  et  de  l’ Ile  du  Prince 
Édouard.  » 

Ils  gardent  souvent,  en  effet,  même  en  vivant  côte  à  côte 
avec  leurs  frères  du  Canada,  leur  particularisme  acadien,  c’est- 
à-dire  leurs  groupements,  leurs  fêtes,  leurs  coutumes.  «  Les 
relations  entre  les  Franco-Américains  et  les  Acadiens,  nous 
écrit  M.  Alexandre  Belisle  (21  août  1921),  n’en  ont  pas  moins 
été  de  tout  temps  des  plus  cordiales  ;  ...  fervents  catholiques, 
ils  font  partie  de  la  paroisse  franco-américaine  partout  où  elle 
existe.  »  «  Pour  bien  servir  la  cause  catholique  et  française, 
disait  Mgr  Belliveau  à  l’assemblée  régionale  de  Gardner 
(2  sept.  1923),  restez  unis  de  cœur  et  de  corps  aux  sociétés  sœurs 
du  Canada  ;  redoutez  comme  la  mort  toute  désunion  ».  De  cette 
fraternité  des  Canadiens  et  Acadiens,  en  Amérique  comme 
ailleurs,  voici  une  preuve  toute  récente.  A  l’occasion  de  la 
fête  nationale  de  l’Assomption,  l’organe  officiel  de  l’Union 
Saint-Jean-Baptiste  d’Amérique  (juillet  1922),  adresse  «  à  nos 
frères  acadiens  »  les  mots  suivants  : 

«  Le  15  août,  dans  toute  l’Acadie,  les  descendants  du  peuple 
martyr  feront  monter  vers  leur  Mère  du  Ciel  les  ardentes  sup¬ 
plications  d’une  race  inébranlablement  fidèle  à  la  foi  et  aux 
traditions  des  aïeux.  L’histoire  n’offre  pas  de  plus  bel  exemple 
de  courage,  de  ténacité  et  d’héroïsme...  Aujourd’hui,  la  race 
acadienne  est  plus  vivante  que  jamais  ;  elle  vit  dans  ses  enfants 


528 


LA  RENAISSANCE 


là-bas,  au  pays  natal...  ;  elle  vit  ici  dans  ses  enfants  des  Etats- 
Unis.  Plusieurs  sont  membres  de  l’Union  Saint-Jean-Baptiste 
d’Amérique.  [Catholiques  dévoués,  ils  sont  toujours  au  premier 
rang  des  œuvres  paroissiales].  Aussi  nous  prions  tous  nos 
«  Conseils  »,  surtout  ceux  qui  comptent  des  membres  acadiens, 
de  célébrer  cette  fête  et  de  s’unir  aux  Franco-Américains 
d’origine  acadienne  pour  chanter  Y  Ave  maris  stella.  A  l’occa¬ 
sion  de  leur  fête  nationale,  notre  Société  souhaite  à  nos  frères 
acadiens  la  réalisation  des  espérances  que  leur  permettent 
d’entretenir  un  passé  catholique  sans  tache  et  une  histoire 
nationale  incomparable.  * 

Les  Acadiens  des  États-Unis  méritent  donc,  eux  aussi,  de 
vivre  leur  vie  française,  d’être  sauvés  de  l’enlisement  anglo- 
américain,  de  n’être  pas  oubliés  puisqu’ils  n’oublient  pas. 
«  Ne  soyons  pas  désunis,  écrivait  tout  récemment  M.  J.  E.  La- 
force  dans  Y  Indépendant  de  Fall  River  ;  autrement,  une  famille 
après  l’autre,  perdant  le  meilleur  de  son  âme  nationale,  dis¬ 
paraîtra  dans  le  grand  tout  américain.  Serrons  les  rangs, 
unissons-nous  intimement,  organisons  notre  vie  sociale... 
Apprenons  notre  histoire  qui  nous  rendra  fiers  de  notre  race... 
Soyons  dignes  de  nos  aïeux  qui  ont  tant  lutté  et  tant  souffert 
pour  nous.  »  Si,  faute  d’instruction,  «  faute  de  confiance  en 
soi  »,  continue  M.  Alexandre  Belisle,  aucun  de  ces  Acadiens 
ne  s’est  encore  assez  distingué  dans  le  monde  des  affaires  ni  dans 
les  professions  libérales,  il  n’y  a  pas  lieu  de  désespérer  de 
l’avenir  :  car  «  les  jeunes  gens  font  maintenant  des  études 
sérieuses  et  vont  de  l’avant  ».  Qu’on  les  aide  donc  !  qu’on  les 
fasse  bénéficier  des  nouveaux  avantages  de  leurs  frères 
d’Acadie  I 


Sources  ©t  autres  références. 

Caiholic  Encyclopœdia,  vol.  VI,  1909. 

Le  Père  R.  Hamon,  S.  J.  —  Les  Canadiens-Français  de  la  Nouvelle 
Angleterre,  Québec,  1891. 

Alexandre  Belisle.  —  Histoire  de  la  Presse  franco-ame'ricaine  et  des 
Canadiens  français  aux  Etats-Unis,  Worcester,  1915. 

Abbé  Magnan.  —  Histoire  de  la  race  française  aux  Etats-Unis,  Paris, 

Edmond  de  Nevers.  —  L’âme  américaine,  Paris,  1903,  2  vol. 

Desrosiers  et  Four.net.  —  La  race  française  en  Amérique,  op.  cit. 

Gilmary  Shea.  —  The  caiholic  Church  in  the  United  Stales,  op  cit 
.  Y’ Union  de  Woonsocket,  R.  I.,  juillet  1921  à  sept.  1924  (Organe  offi¬ 
ciel  de  1  L  nion  de  la  Société  Saint-Jean-Baptiste  d’Amérique). 

L’ Assomption,  revue  mensuelle  du  College  de  l’Assomption  de  Worces¬ 
ter,  Mass,  (année  1924). 


3 


CATHÉDRALE  D’ANTIGONISH 


VUE  RÉCENTE  D’HALIFAX 


AUX  ÉTATS-UN  IS 


529 


Félix  Gatineau.  —  Histoire  des  Franco- Américains  de  Southbridqe, 
Mass.,  1924. 

Histoire  et  Statistiques  des  Canadiens  américains  du  Connecticut. 
Waterbury,  1922. 

[On  ne  saurait  trop  encourager  la  rédaction  de  ces  histoires  locales  qui 
servent  de  base  à  l’histoire  générale.] 

Anonyme.  —  The  Acadians  in  Story  and  in  Song.  New-Orléans,  1893. 
Alcée  Fortier.  —  Louisiana  Studies  :  eustoins,  literature  and  dialects, 
Nouvelle-Orléans,  1894. 

Alcée  Fortier.  —  History  of  Louisiana,  vol.  IV. 

Publications  of  the  Louisiana  Historical  Society,  1900,  vol.  II,  part.  III. 
L’Almanach  du  Peuple  (pp.  255-9.  Beauchemin,  Montréal,  1924. 

La  Revue  Franco- Américaine,  Montréal  (1910-1912). 


LAÜVRIÈRB.  T.  H 


34 


CHAPITRE  XXXI II 


TROIS  FLEAUX 


Restons  chez  nous.  —  Parlons  français.  —  Instruisons-nous. 


I.  —  Émigration. 


uelles  que  soient  les  généreuses  illusions  que  se  fassent 


les  Franco-Américains  sur  la  solidité  de  leurs  établis¬ 


sements  aux  États-Unis,  l’émigration  tant  acadienne 


que  canadienne  n’en  est  pas  moins  un  mal  pour  l’Acadie 
comme  pour  le  Canada.  Il  y  a  là  pour  ces  deux  régions  plus  ou 
moins  bien  constituées  une  sûre  déperdition  de  forces  vives, 
que  ne  compense  pas  l’incertain  développement  en  des  milieux 
réfractaires  d’organismes  fragiles,  dont  les  destinées  restent 
fort  aléatoires.  Les  plus  sincères  amis  de  la  race  française 
seraient  plus  rassurés  s’ils  voyaient  un  million  et  demi  de 
Franco-Américains,  au  lieu  de  prodiguer  à  l’étranger  les  inap¬ 
préciables  trésors  de  leur  natalité  et  de  leur  activité,  en  réserver 
l’utilisation  pour  le  sûr  profit  de  leur  double  patrie  qui  en  a 
si  grand  besoin. 

Pour  remédier  à  cet  exode  inquiétant,  il  faut  en  déterminer 
les  causes.  Outre  les  raisons  politiques  qui  naissent  de  cir¬ 
constances  fortuites  :  troubles  et  guerres  civiles,  il  y  a  de 
multiples  motifs  d’émigration  qui  tiennent  à  la  nature 
même  de  l’homme.  L’un  des  principaux,  avons-nous  dit, 
est  l’instabilité  commune  à  tous  les  Américains,  qu’ils  soient 
sujets  britanniques  ou  citoyens  des  États-Unis,  la  bougeote. 
Depuis  trop  peu  de  temps  sédentaire,  cette  population,  sauf  en 
certains  points,  n’a  pas  encore  très  profondément  pris  racine  ; 
elle  ne  s’est  pas  plus  volontairement  adaptée  au  sol  que  le  sol 


531 


TROIS  FLÉAUX 

ne  l’a  inconsciemment  façonnée.  Elle  flotte  au  gré  d'impul¬ 
sions  mal  disciplinées  sous  l’influence  d’attractions  très 
mobiles.  L’esprit  d’aventure  reste  toujours  vivant  chez  ces 
descendants  d’aventuriers,  auxquels  des  espaces  encore  illi¬ 
mités  offrent  l’appât  de  renouvellements  de  vie  presque  indé¬ 
finis.  Survienne  dans  l’existence  de  l’individu  ou  de  la  nation 
un  événement  quelconque  :  ruine  personnelle,  détresse  locale, 
crise  sociale,  on  se  déplace  en  quête  d’un  meilleur  sort;  on 
court  vers  des  débouchés  nouveaux  ;  terres  neuves,  mines 
d’or,  industries  récentes  ;  on  compte,  par  des  salaires  plus 
élevés,  réaliser  en  peu  de  temps  un  enrichissement  définitif, 
conquérir  à  jamais  des  moyens  de  vivre  plus  amples.  Pour 
beaucoup  d’Américains,  tant  du  Dominion  que  d’ailleurs,  le 
meilleur  foyer  est  celui  où  l’on  vit  bien,  la  meilleure  patrie 
celle  où  l’activité  est  plus  intense.  Sans  doute,  on  était  bien 
parti  avec  une  vague  idée  de  retour  ;  mais  souvent,  tant 
pour  cause  d’échec  que  de  succès,  l’on  ne  revient  pas. 

Une  autre  cause  d’instabilité  s’ajoute  pour  l’Acadien  bien 
plus  encore  que  pour  le  Canadien  :  l’insécurité  du  présent. 
Dépouillées  de  leurs  terres  depuis  plus  d'un  siècle  et  demi, 
trop  de  familles  acadiennes,  vivant  au  jour  le  jour,  n’ont 
pendant  des  générations  cessé  d’être  le  jouet  des  moindres 
oscillations  de  l’existence.  Beaucoup  d’Acadiens  se  sont  faits 
pêcheurs,  avons-nous  vu;  or,  rien  ne  dispose  moins  aux  habi¬ 
tudes  sédentaires  qu’une  vie  qui  dépend  du  vent,  des  marées, 
du  déplacement  des  bancs  et,  dans  le  cas  des  mercenaires 
acadiens,  des  offres  de  compagnies  rivales.  La  forte  natalité 
même  n’est  pas  toujours  une  cause  de  stabilité,  puisqu’à 
tant  de  bouches  affamées  l’industrie  américaine  offre  l’appât 
de  plus  gros  salaires,  même  pour  les  plus  jeunes  enfants.  La 
peur  de  l’inconnu  ne  saurait  paralyser  les  plus  timides  :  qui 
n’a  quelque  parent,  quelque  ami,  quelque  connaissance  en 
ces  petites  Cadies  des  États,  où  l’on  retrouve,  à  l’ombre  d’un 
clocher  familier,  un  prêtre  de  même  langue,  un  «  frère  »  pour 
l’éducation  des  enfants,  une  «  sœur  »  pour  les  soins  aux  mala¬ 
des.  Enfin,  dans  la  grande  République,  ne  jouit-on  pas  de 
plus  de  libertés  politiques,  de  plus  de  tolérance  morale,  de  plus 
de  bienveillance  qu’en  pays  anglais  ?  Par  ces  causes  multiples 
dont  s’enquiert  YEvangeline  s’explique  ce  désastreux  exode  qui 
sévit,  surtout  depuis  1860,  dans  les  régions  les  plus  déshéritées 


532 


LA  RENAISSANCE 


du  Nouveau  Brunswick  et  de  la  Nouvelle  Écosse,  du  Cap  Breton 
et  de  l’Ile  du  Prince  Édouard.  L’accroissement  de  la  population 
acadienne,  en  dépit  de  sa  fécondité  constante,  en  a  éprouvé  un 
très  sensible  fléchissement,  surtout  dans  le  comté  de  Kent. 
«  N’était  l’émigration  aux  États-Unis,  dit  l’honorable  Pierre 
Veniot,  nous  serions  aujourd’hui  200.000  Acadiens  dans  les 
Provinces  Maritimes,  et,  partant,  la  majorité  au  Nouveau 
Brunswick,  c’est-à-dire  maîtres  de  la  situation.  » 

Il  est  évident  que  le  remède  à  cette  instabilité  est  l’enracine¬ 
ment  des  déracinés  :  le  retour  à  la  terre.  En  Acadie,  comme 
au  Canada,  le  clergé  l’a  compris.  En  ce  dernier  pays,  vers  1835, 
luttant  contre  la  détestable  politique  agraire  qui  consistait 
à  cantonner  les  familles  trop  nombreuses  sur  les  étroites 
terres  défrichées  le  long  du  Saint-Laurent,  les  évêques  en 
leurs  mandements,  comme  les  curés  en  leurs  sermons,  mon¬ 
trèrent  à  une  population  qui  s’égarait  vers  l’étranger  le  devoir 
impérieux  de  trouver  dans  la  patrie  même  les  meilleurs  moyens 
d’aider  sa  patrie  comme  soi-même. 

«  Une  véritable  croisade  s’organisa,  disent  Desrosiers  et 
Fournet.  Le  prêtre  colonisateur  est  un  type  que  l’on  ne  trouve 
aujourd’hui  qu’au  Canada.  A  ce  titre,  le  curé  Labelle  s’est 
acquis  une  réputation  qui  a  franchi  les  mers  :  à  lui  seul,  il  a 
fondé  plus  de  quarante  paroisses  dans  la  province  de  Québec, 
surtout  autour  du  Lac  Saint-Jean.  Dans  chaque  diocèse,  un 
ou  plusieurs  prêtres  sont  chargés  de  promouvoir  le  mouvement 
de  colonisation  ;  grâce  à  lui,  la  forêt  a  reculé,  de  nouvelles 
paroisses  ont  surgi.  » 

Nous  avons  vu  qu’en  Acadie  plus  tôt  encore,  dès  1817, 
l’abbé  Sigogne  avait  pratiqué  cette  bienfaisante  politique 
agraire,  en  répartissant  parmi  ses  ouailles  de  la  Nouvelle 
Écosse  35.000  acres  sur  les  hautes  terres  de  la  Ville  Française. 
Même  politique  au  Madawaska,  avons-nous  vu  aussi,  et 
surtout  sur  la  côte  Ouest  du  Nouveau  Brunswick  et  jusqu’en 
Gaspésie,  dès  le  temps  de  l’abbé  Bourg. 

«  Depuis  plus  d’un  demi-siècle,  écrivent  en  1910  Desrosiers 
et  Fournet,  un  cri  patriotique  a  retenti  dans  toutes  les  paroisses 
laurentiennes  ,  il  s  est  répercuté  jusqu’au  delà  de  la  frontière  • 

«  Emparons-nous  du  sol.  »  C’était  l’affirmation  solennelle  d’une 
vérité  qu  on  appliquait  depuis  longtemps  sans  bruit  ni  provoca¬ 
tion.  Alors  on  vit  un  spectacle  unique.  Le  prêtre  sort  de  son 


TROIS  FLÉAUX 


533 


presbytère  armé  d’une  hache  de  bûcheron,  et,  suivi  de  la  jeu¬ 
nesse  de  la  paroisse,  il  s’achemine  vers  la  forêt  qui  ondule  là-bas 
sous  la  brise.  Arrivé  au  milieu  des  bois,  il  abat  le  premier  arbre/- 
qui  marquera  l’emplacement  de  la  future  église.  Chacun  se 
choisit  un  lot,  défriche  le  sol,  l’ensemence  et  fonde  un  foyer. 
Quelques  années  après,  une  paroisse  a  surgi  au  milieu  de  la 
forêt,  et  l’essaim  d’autrefois  commence  à  essaimer  à  son  tour.  » 

Ainsi  se  fait,  en  Acadie  comme  au  Canada,  la  lente  conquête 
du  sol  de  la  Nouvelle  France,  autrement  sûre  et  féconde  que 
celle  des  faubourgs  industriels  de  la  Nouvelle  Angleterre.  Ainsi 
l’aventureuse  émigration  se  trouve  en  partie  enrayée. 

Devant  cette  marée  montante  des  nouveaux  colons  acadiens 
a  reflué  l’invasion  des  usurpateurs  impuissants.  L’immigra¬ 
tion  anglo-irlandaise  diminue  dans  les  régions  de  l’Est  et 
n’augmente  guère  dans  celles  de  l’Ouest  qu’avec  les  déchets 
déracinés  des  Provinces  Maritimes.  «  A  quoi  bon  toute  immi¬ 
gration  même  ?  déplorent  l’honorable  Veniot  et  bien  d’autres 
dirigeants.  Faire  venir  à  grands  frais  des  étrangers  pour  leur 
donner  au  rabais  des  terres  qu’ont  dû  quitter  les  nôtres,  voilà 
une  politique  aussi  absurde  qu’inique,  —  d’autant  plus 
absurde  que  la  plupart  des  émigrants  ne  restent  pas  même 
chez  nous,  mais  s’en  vont  aux  États-Unis  ;  s'ils  restent,  après 
tout,  ces  mécontents  ne  développent  trop  souvent  chez  nous 
qu’un  esprit  de  socialisme  anarchique  ;  s’ils  s’en  vont,  il  n’ont 
rapporté  de  bénéfice  qu’aux  compagnies  de  transport  mari¬ 
time  et  aux  chemins  de  fer  nationaux.  Pourquoi  donc  ne  pas 
plutôt  employer  ces  millions,  stupidement  gaspillés,  à  retenir 
les  nôtres  ou  à  les  rapatrier  ?  »  Nous  avons  vu  le  succès  partiel 
des  sociétés  de  rapatriement  (p.  502).  Ces  sociétés  viennent  de 
se  centraliser  dans  le  Bureau  de  Colonisation  que  dirige  à 
Montréal  l’abbé  J.  A.  Ouellette  ;  ce  Bureau  désigne  en  chaque 
région  un  missionnaire  colonisateur  (comme  l’abbé  J.  M.  Dou- 
cet,  curé  de  Plympton,  N.  E.),  dont  le  rôle  est  d’empêcher  par 
la  persuasion  morale  comme  par  les  réformes  matérielles  Aca¬ 
diens  et  Canadiens  d’émigrer  aux  États-Unis  et  de  donner  à 
ceux  qui  en  reviennent  le  moyen  de  s’implanter  à  nouveau  au 
pays  natal.  —  Mais  cela  même  ne  suffit  pas.  Pas  plus  que  ne 
suffit,  à  l’heure  actuelle,  le  simple  octroi  de  concessions  au 
premier  venu.  L’agriculture  est  devenue,  dans  les  pays  neufs 
comme  dans  les  vieux  pays,  une  industrie  savante  ;  comme 


534 


LA  RENAISSANCE 


telle,  elle  exige,  outre  des  capitaux,  des  connaissances  spéciales 
et  une  organisation  pratique.  Si  l’État  ne  peut  fournir  d’avan¬ 
ces  au  colon,  qu’à  tout  le  moins  il  allège  ses  impôts,  veille  à 
ses  intérêts,  lui  fournisse  des  voies  de  communication  faciles! 
Le  savoir  viendra  d’œuvres  scolaires  et  postscolaires  ;  l’or¬ 
ganisation,  des  sociétés  coopératives. 

L’enseignement  agricole,  dit  justement  l’agronome  officiel 
du  Nouveau  Brunswick,  M.  Georges  Michaud,  doit  com¬ 
mencer  dès  l’école  primaire  :  «  Là  seulement  on  peut  faire 
comprendre  à  l’enfant  ce  qu’il  y  a  de  grand  et  de  beau,  de 
nécessaire  et  de  difficile  dans  le  labeur  de  l’homme  des  champs». 
L’école  de  campagne  doit  s’adapter  et  préparer  à  la  vie  de 
campagne.  «  Je  suis  fier  du  titre  d’agriculteur  et  veux  en  être 
digne  »,  est  le  premier  article  du  Credo  acadien.  Or,  pour  en 
être  digne,  il  faut  science  et  expérience.  Dès  maintenant  l’une 
et  l’autre  s’acquièrent  en  sept  paroisses  du  comté  de  West- 
morland,  N.  B.,  où  des  groupes  de  100,  150,  300,  400  élèves- 
fermiers,  cultivant  leurs  jardins  scolaires,  concourent  avec 
succès  à  des  expositions  agricoles  scolaires.  L’abbé  Robitaille, 
d’Arichat,  régit  la  ferme-école  d’Antigonish,  N.  E.  Pareille 
émulation  est  encouragée  non  seulement  par  le  clergé  parois¬ 
sial,  mais  encore  par  le  directeur  du  collège  de  Memramcouck, 
le  P.  Guertin,  qui  prêche  d’exemple,  et  par  l’évêque  même 
de  Chatham,  Mgr  Chiasson,  qui  recommande  aux  Acadiens 
1  amélioration  méthodique  de  leurs  terres  et  leur  organisation 
systématique  en  sociétés  coopératives  d’achat  et  de  vente. 
A  l’assemblée  annuelle  des  Fermiers  et  Laitiers  du  Nouveau 
Brunswick  (22-24  janvier  1923)  le  professeur  Georges  Michaud 
a  dressé  tout  un  programme  de  réformes  agronomiques  déjà 
en  voie  de  réalisation  :  écoles  d’agriculture  à  Memramcouck, 
à  Bouctouche,  à  Bathurst  ;  cours  d’hiver  dans  les  paroisses 
(déjà  vingt  en  un  an),  fréquentés  par  7.036  auditeurs  dont 
quelques-uns  font  jusqu’à  six  milles  à  pied  ;  création  de  socié¬ 
tés  d  agriculture  qui  vulgarisent  les  découvertes  et  les  pro¬ 
cédés  nouveaux  et  se  transforment  au  besoin  en  coopératives 
de  toute  nature,  (l’industrie  laitière  surtout  doit  être  déve¬ 
loppée)  ;  conseils,  conférences,  démonstrations  pratiques 
sur  les  lieux  par  des  spécialistes  régionaux,  etc...  Les  progrès 
sont  à  tel  point  sensibles  que  des  agriculteurs  acadiens,  non 
contents  de  remporter  des  prix  au  Concours  agricole  de  Frç- 


TROIS  FLÉAUX 


535 


dericton,  réclament  dans  la  revue  agronomique  du  Nouveau 
Brunswick,  The  Maritime  Farmer,  une  part  en  français  capable 
de  compléter  la  rubrique  agricole  que  donne  chaque  semaine 
VEvangeline.  Çà  et  là  surgissent  des  coopératives  acadiennes 
comme  celles  de  Pubnico  et  de  Notre-Dame  de  Kent,  près 
Cocagne,  pour  la  conserve  des  denrées  agricoles,  comme  celle 
surtout  de  Montréal,  qui,  plus  ample  et  plus  complexe,  est 
dirigée  par  des  hommes  d’expérience  et  d’autorité,  tels  que.  le 
Sénateur  Turgeon  et  Mgr  J.  A.  Richard,  de  Verdun.  A  l’École 
technique  d’Edmundston  va  bientôt  s’ajouter  l’École  tech¬ 
nique  de  Moncton,  capables  d’orienter  vers  l’industrie  la  jeu¬ 
nesse  des  villes.  Ainsi  cessera  l’exploitation  éhontée  de  sociétés 
anglaises  d’accaparement,  qui  majorent  autant  les  fourni¬ 
tures  agricoles  (machines,  outils,  semences)  qu’elles  dépré¬ 
cient  les  produits  agricoles  (blés,  bétail,  beurre,  œufs,  laitage)  : 
ceux-ci  restent  aux  prix  d’avant-guerre,  alors  que  celles-là 
ont  triplé  ou  quadruplé.  Ainsi  cessera  cet  asservissement 
économique  que  l’éternel  oppresseur  veut  substituer  au  vieux 
servage  politique.  Ainsi  sécheront  les  larmes  de  «  la  terre  qui 
pleure  »  en  Acadie  comme  au  vieux  pays. 


II.  —  Anglicisation. 

«  Le  plus  grand  malheur  des  Acadiens,  a  justement  dit 
l’abbé  Casgrain,  n’a  pas  été  leur  dispersion,  mais  l’abandon 
presque  complet  dans  lequel  ils  ont  été  laissés  durant  près 
d’un  siècle  ».  Dépourvus  d’argent,  privés  de  tout  statut  social, 
ils  vécurent,  en  effet,  pendant  des  générations,  au  jour  le  jour, 
en  marge  de  la  société,  n’ayant  pas  plus  le  droit  que  les  moyens 
d’acheter  des  terres.  Fatalement,  ils  retournèrent  à  la  vie 
primitive  ;  pour  subvenir  aux  besoins  les  plus  urgents  de  leurs 
familles  nombreuses,  il  leur  fallut  demander  à  la  forêt 
giboyeuse  et  surtout  à  la  mer  très  poissonneuse  une  nourriture 
abondante,  mais  grossière.  D’agriculteurs  qu’ils  étaient  pres¬ 
que  tous  devenus  avant  «  le  grand  dérangement  »,  ils  rede¬ 
vinrent,  au  retour,  pour  la  plupart  chasseurs  et  surtout 
pêcheurs  comme  aux  premiers  temps  de  la  colçnie.  De  nos 
jours  même,  Pubnico,  le  Touquet,  l’ Ile  Madame,  Cheticamp, 


536 


LA  RENA  ISS  ANCE 


la  Baie  des  Chaleurs,  la  Gaspésie,  les  Iles  de  la  Madeleine  sont 
demeurés  pour  les  Acadiens,  avons-nous  dit,  d’importants 
centres  de  pêche  ou  même  de  cabotage.  De  la  civilisation, 
il  ne  leur  était  guère  resté  en  ces  mauvais  jours  que  la  reli¬ 
gion.  Or,  cette  religion,  faute  de  prêtres,  ils  durent  pendant 
des  années  l’entretenir  par  la  seule  intensité  intérieure  de  leur 
espérance  et  de  leur  foi.  Du  dehors  nul  secours  spirituel. 
Aussi,  dès  que  leur  furent  accordés  des  prêtres,  avec  quelle 
fervente  confiance  se  portèrent-ils  vers  eux  !  En  leur  dénue¬ 
ment  social,  en  proie  à  la  misère  et  au  malheur,  en  butte  à  la 
suspicion,  aux  vexations,  aux  violences,  ces  malheureux 
délaissés  s’attachèrent  avec  toute  l’énergie  du  désespoir  à  ces 
guides  providentiels,  à  ces  consolateurs,  à  ces  sauveurs. 
Comme  en  1713,  l’organisation  catholique  redevint  pour  eux 
la  frêle  armature  d’une  société  renaissante  :  la  paroisse  en 
fut  l’unité  sociale,  l’église  le  centre,  et  le  curé  l’âme  directrice, 
tant  au  point  de  vue  temporel  qu’au  point  de  vue  spirituel. 
Mais  que  de  temps  pour  accomplir  cette  œuvre  !  Combien 
plus  précaire  la  situation  en  Acadie  qu’au  Canada  !  Ici,  rien 
que  maintenir  ;  là,  tout  à  refaire. 

A  ce  propos,  disons  bien  que  là,  comme  au  vieux  pays  de 
France,  l’église  avec  son  clocher  qui  s’élance  au  ciel  est  la 
plus  belle  parure  du  village,  en  même  temps  que  le  symbole 
mystique  de  sa  vie  profonde  :  car  qu’est-ce  qu’un  village  sans 
église,  sinon  un  banal  agglomérat  de  fermes  égoïstement 
actives,  sans  rien  d’élevé,  sans  aspiration  spirituelle,  sans 
idéal  ?  Aussi,  avec  quel  pieux  soin,  depuis  les  primitifs  temps 
des  pionniers  jusqu’aux  jours  de  la  renaissance,  les  Acadiens 
édifièrent-ils  toujours,  en  même  temps  que  les  cabanes  de 
troncs  d’arbres,  la  chapelle  de  chaume,  puis  l’église  de  bois, 
enfin  le  haut  et  solide  temple  de  pierre.  Maintenant  tout  le 
pays  acadien  s’égaie  encore  d’églises  de  bois  «  si  pittoresques 
en  leur  blanche  toilette  avec  leur  double  clocher  aux  arrêtes 
vives  ».  Mais  ça  et  là  surgissent  désormais  de  beaux  édifices 
de  granit  rouge  ou  de  grès  olivâtre,  assez  vastes  pour  contenir  de 
deux  cents  à  trois  cents  familles  de  paroissiens  toujours  fidèles 
au  vigilant  appel  des  cloches  ;  monuments  dignes  de  la  foi,  de 
la  générosité,  de  la  reconnaissance  d’un  peuple  redevenu 
heureux.  «  Nous  avons  rarement  rencontré  dans  la  province 
de  Québec,  dit  le  P .  Couët,  à  qui  nous  empruntons  ces  traits, 


TROIS  FLÉAUX 


537 


une  église  rurale  aussi  belle  et  aussi  richement  décorée  que 
celle  de  Saint- Isidore,  de  Gloucester  :  les  boiseries  sont  en 
bois  d’érable  coupé,  scié,  sculpté,  poli  sur  place  et  d’un  goût 
irréprochable.  Dans  la  plupart  de  ces  paroisses,  les  seuls 
revenus  des  bancs,  atteignant  plusieurs  milliers  de  piastres, 
suffisent  aux  besoins  du  culte.  » 

Nous  avons  vu  que  jusque  vers  1790  les  divers  groupes 
acadiens  ne  connurent  guère  d’autre  influence  ecclésiastique 
que  celle  des  missionnaires  Bailly,  Bourg  et  Le  Roux,  dont  les 
visites,  et  pour  cause,  étaient  fort  irrégulières.  Puis,  ils  n’en¬ 
tendirent  plus  même  de  voix  françaises  leur  prêcher,  en 
même  temps  que  la  religion,  la  confiance  et  l’espoir.  Submergés 
sous  un  flux  croissant  d'immigration  anglaise,  écossaise  et 
surtout  irlandaise,  (de  1816  à  1850  les  Irlandais  constituèrent 
71  pour  cent  de  l’émigration  britannique),  ils  ne  furent  plus 
même  qu’une  frêle  minorité  catholique  parmi  les  catholiques 
d’Écosse  et  d’Irlande  ;  ils  eurent  donc  des  prêtres  étrangers. 
Si  les  prêtres  écossais  s’acquittèrent  de  leurs  fonctions  reli¬ 
gieuses  avec  la  plus  grande  tolérance  envers  leurs  ouailles 
acadiennes,  on  n’en  saurait  dire  autant,  avons-nous  vu,  des 
prêtres  irlandais  ;  par  une  étrange  aberration,  ceux-ci  mirent 
à  angliciser  leurs  paroissiens  français  un  zèle  fanatique,  dont 
le  but  réel  était  de  se  les  mieux  assimiler.  Quelle  différence 
avec  la  généreuse  sollicitude  dont  fit  preuve  le  clergé  français 
du  Canada  !  De  1798  à  1815  et  même  en  1845,  à  l’inverse  des 
autorités  anglaises  de  Terre-Neuve  et  de  la  Nouvelle  Angle¬ 
terre,  ce  clergé  accueillit  à  bras  ouverts  les  milliers  d’Irlandais 
que  les  persécutions  politiques  et  religieuses  chassaient  de  leur 
pays  natal,  que  la  famine  même  et  le  typhus  décimaient.  Du 
reste,  encore  de  nos  jours,  en  dépit  de  l’énorme  disproportion 
des  nombres,  la  faible  minorité  protestante  de  la  catholique 
province  de  Québec  est  traitée  avec  bien  plus  de  libéralisme 
que  les  fortes  minorités  catholiques  de  l'Ontario  et  de  tout  le 
Nord-Ouest  canadien.  Le  libéralisme  n’est  donc  pas  plus  du 
côté  anglais  que  du  côté  irlandais.  Or,  chose  triste  à  dire  et 
pourtant  indéniable,  partout,  en  Acadie  comme  au  Canada  et 
aux  États-Unis,  l’élément  français  n’a  pas  de  pire  adversaire 
que  le  clergé  irlandais  par  trop  écouté  dans  les  hautes  sphères 
de  l’Église. 

Dès  le  début  les  Irlandais  firent  croire,  d’une  part,  à 


538 


LA  RENAISSANCE 


l’évêque  de  Québec  qu’eux  seuls  pouvaient  apaiser  les  inquié¬ 
tudes  anglaises  à  l’égard  des  Acadiens  et,  d’autre  part,  à  Rome 
que  les  rares  Acadiens  qui  survivaient  ne  valaient  guère  mieux 
que  des  sauvages.  Ils  n’en  exigeaient  pas  moins  de  ces  préten¬ 
dus  sauvages  tout  l’argent  nécessaire,  non  seulement  aux 
besoins  du  culte,  mais  encore  à  la  formation  de  prêtres  presque 
uniquement  irlandais  au  Séminaire  d’Halifax.  Bien  mieux,  la 
donation  annuelle  de  5.000  francs  par  la  Propagation  de  la  Foi 
de  Lyon  pour  l’entretien  du  français  chez  les  Acadiens  et  pour 
la  formation  d’un  clergé  acadien,  soit  250.000  francs  en 
50  ans,  n’a  guère  servi  qu’à  la  formation  d’un  clergé  irlandais 
qui  lutte  précisément  contre  cette  influence  française.  Aux 
prêtres  français  on  ne  laissait  guère  que  les  mauvaises 
paroisses.  Bien  que  de  1793  à  1813  douze  prêtres  français 
fussent  admis  dans  l’ancienne  Acadie,  ce  furent,  en  1817,  un 
prêtre  irlandais  qui  fut  nommé  vicaire  apostolique  en  Nouvelle 
Écosse  et,  en  1818,  un  prêtre  écossais  grand  vicaire  du  Nouveau 
Brunswick,  de  l’île  du  Prince  Édouard  et  des  îles  de  la  Made¬ 
leine  ;  tous  deux  furent  en  1819  promus  évêques  ;  l’élément 
français  se  trouva  ainsi,  dès  l’origine,  oublié  et  sacrifié  dans  la 
hiérarchie  éeclésiastique.  Puis,  en  1842,  le  nouveau  siège 
épiscopal  de  Saint- Jean  fut  attribué  à  un  prêtre  irlandais. 
D’où  cette  funeste  anglicisation  irlandaise  dont  nous  avons  eu 
l’occasion  de  parler  à  propos  de  la  Nouvelle  Écosse,  du  Cap 
Breton  et  des  États-Unis.  Un  des  plus  tristes  exemples  de 
cette  «  morbide  francophobie  du  clergé  irlandais  »  fut  en  1910 
le  refus  du  Père  Savage,  curé  de  Saint-Bernard  (4.000  Acadiens 
sur  5.200  catholiques)  à  Moncton,  N,  B.,  de  donner  la  com¬ 
munion  à  280  membres  de  la  société  acadienne  de  l’Assomp¬ 
tion  (Revue  franco-américaine,  sept.  1910),  alors  que  le  règle¬ 
ment  même  de  cette  société  ordonne  à  ses  membres  de  se 
rendre  en  corps  à  leur  église  paroissiale  le  dimanche  qui 
précédé  1  Assomption  et  d’y  recevoir  la  communion. 

Dès  lors,  la  nationalité  française  en  Acadie  courut  à  nouveau 
de  grands  dangers.  Les  trois  évêques  irlandais  du  Nouveau 
Brunswick  et  de  la  Nouvelle  Écosse  imposèrent  des  prêtres 
de  leur  propre  nationalité  à  des  paroisses  presque  uniquement 
françaises  ;  si  bien  que,  pendant  des  années,  on  vit  dans  les 
trois  diocèses  des  églises  où  le  curé  irlandais  prêchait  unique¬ 
ment  en  anglais  à  des  fidèles  absolument  incapables  de  le 


TROIS  FLÉAUX 


539 


comprendre  et  des  écoles  paroissiales  où  maîtres  et  maî¬ 
tresses  étaient  censés  instruire  des  enfants  acadiens  dont  ils 
ou  elles  ne  comprenaient  pas  la  langue.  Ainsi,  par  une  lamen¬ 
table  progression  à  rebours,  le  nombre  des  prêtres  français 
diminuait  à  mesure  qu’augmentait  la  population  française, 
à  mesure  qu’en  son  isolement  croissait  son  besoin  d’aide 
spirituelle  et  morale  ;  c’est  au  point  qu’au  milieu  du  dernier 
siècle  le  Nouveau  Brunswick  ne  comptait  plus  que  six  prêtres 
français,  le  Cap  Breton  trois,  et  la  Nouvelle  Écosse  pas  un. 
Encore  quelques  générations,  et  l’anglicisation  des  Acadiens 
par  les  Irlandais  eût  été  un  fait  accompli,  un  malheur  irrépa¬ 
rable. 

Cette  intolérance  du  clergé  irlandais  à  l’égard  de  l’élément 
français  est  d’autant  plus  maladroite  que  l’anglicisation  ne 
mène  que  trop  souvent,  avons-nous  vu,  à  la  perte  de  la  foi, 
Jusqu’à  nos  jours,  dans  l’âme  simple  de  l’Acadien  qui,  entouré 
d’Anglais  protestants,  a  si  longtemps  personnifié  sa  patrie 
dans  le  Roi  très  chrétien,  les  mots  catholique  et  français 
sont  restés  synonymes,  comme  ils  le  sont,  du  reste,  en  bien 
d’autres  pays,  tels  que  la  Syrie  et  le  reste  de  l’Asie  Mineure. 
Aussi,  ce  brave  paysan  enraciné  là-bas  unit-il  dans  le  même 
sentiment  de  pieuse  fidélité  atavique  le  «  vieux  pays  »  et  la 
«  vieille  religion  ».  «  Dieu  et  patrie  »,  a-t-on  dit,  voilà  son  cri 
de  ralliement.  Dès  lors,  lui  enlever  sa  langue,  c’est  exposer  sa 
conscience.  Des  statistiques  le  prouvent  :  l’accroissement  de 
la  population  catholique  dans  certains  des  États-Unis,  mais 
surtout  au  Canada  et  particulièrement  dans  l’ancienne  Acadie, 
se  fait  grâce  à  l’augmentation  de  la  population  française, 
malgré  les  multiples  défaillances  religieuses  de  l’élément  irlan¬ 
dais.  Aux  États-Unis  on  estime  à  quinze  ou  vingt  millions  le 
nombre  des  Irlandais  qui  ont  abjuré  leur  foi  catholique  ;  la 
Catholic  Encyclopedia  déclare  qu’en  1900,  sur  30  millions 
d’Irlandais  de  naissance  ou  d’origine,  on  ne  compte  plus  guère 
que  5  à  6  millions  de  catholiques.  Au  Canada,  on  estime 
à  50  %  le  nombre  des  abjurations  irlandaises.  «  Dans  le  seul 
Canada  de  l’Est  (Provinces  Maritimes,  Québec  et  Ontario), 
disent  Desrosiers  et  Fournet,  les  catholiques  de  langue  anglaise 
n’ont,  de  1811  à  1911,  augmenté  que  de  2.830,  tandis  que 
ceux  de  langue  française  ont  augmenté  de  382.934.  »  Enfin, 
dans  les  seules  Provinces  Maritimes,  pendant  la  même  ving- 


540 


LA  RENAISSANCE 


taine  d’années,  les  catholiques  ont  perdu  3.646  fidèles  de  lan¬ 
gue  anglaise,  alors  qu’ils  en  ont  gagné  31.966  de  langue  fran¬ 
çaise.  Il  n’y  a  donc,  même  pour  la  foi  catholique,  aucun  avan¬ 
tage  à  angliciser  les  Acadiens. 

«  Ce  n’est  pas  sans  danger,  qu’on  fait  oublier  le  français  aux 
Acadiens,  dit  l’abbé  Casgrain  ;  après  la  religion,  c’est  la  meil¬ 
leure  part  de  leurs  traditions.  »  «  Il  faut,  continuent  Desro¬ 
siers  et  Fournet,  avoir  lutté  pour  rester  catholiques,  comme 
l’ont  fait  nos  pères,  pour  comprendre  ce  qu’il  y  a  d'intimité 
entre  le  patriotisme  et  la  foi,  jusqu’à  quel  point  sur  le  sol  cana¬ 
dien  [et  acadien,  poiivons-nous  ajouter],  ces  deux  sentiments 
se  prêtent  un  appui  réciproque  et  trouvent  dans  la  langue  qui 
les  manifeste  un  soutien  qu’on  ne  peut  attaquer  sans  ébranler 
du  même  coup  jusqu’en  ses  profondeurs  le  cœur  qui  les 
porte.  » 

«  Pour  toute  minorité  catholique  en  Amérique,  dit  J.  A.  Foisy 
(Action  catholique,  1921),  la  langue  maternelle  est  une  condition 
quasi  essentielle  de  la  conservation  de  la  foi...  Quiconque  adopte 
la  langue  de  la  majorité  au  milieu  de  laquelle  il  vit,  fait  sienne 
aussi,  en  même  temps  que  ses  coutumes  et  ses  traditions,  sa 
religion  :  car  la  religion  est,  en  même  temps  que  la  grâce  de  la 
foi,  la  plus  précieuse  des  coutumes,  la  plus  sacrée  des  tradi¬ 
tions...  Partout  où  des  groupes  ethniques  ont  conservé  leur 
langue  à  l’église  et  à  l’école,  en  dépit  de  l’ambiance  protestante, 
ils  ont  préservé  leur  foi  catholique.  *  «  L’ambiance  où  nous 
vivons,  ajoute  M.  Benoit  Michaud,  dans  Y Evangeline  (24  juin 
1924),  exerce  sur  nous  une  emprise  extraordinaire.  Ainsi  l’in¬ 
dividu  qui  abandonne  la  langue  française  pour  la  langue  anglaise 
va  nécessairement  fréquenter  un  milieu  anglais.  Comme  en 
Amérique  la  population  anglaise  est  aux  trois  quarts  protes¬ 
tante,  indifférente  ou  matérialiste,  il  y  a  bien  des  chances  que 
ce  nouveau  milieu  soit  préjudiciable  à  sa  foi  catholique.  La 
fréquentation  de  ce  milieu  expose  au  mariage  mixte  ;  le  mariage 
mixte  mène  à  l’école  neutre  ;  et  l’école  neutre  habitue  à  l’in¬ 
crédulité.  »  [Ajoutez  l'influence  prépondérante  de  la  mère  dans 
l’éducation  des  enfants,  et  vous  comprendrez  la  double  perte  de 
la  langue  et  de  la  foi  dès  la  première  génération.] 

«  La  conservation  de  la  langue,  conclut  donc  l’abbé  Philippe 
Perrier,  est  le  plus  ferme  appui  de  la  foi  chez  ces  trois  millions 
de  Canadiens  français.  »  «  Qui  perd  sa  langue  perd  sa  foi,  dit 
le  double  proverbe  ;  qui  perd  sa  foi  perd  sa  langue.  » 

Si  l’anglicisation  des  Acadiens  est  maintenant  enrayée, 
c’est  que  l’emprise  irlandaise  a,  bon  gré  mal  gré,  diminué. 
Bien  tardivement  on  a  fini  par  s  incliner  devant  l’éloquence 
des  chiffres  : 


TROIS  FLÉAUX 


541 


Diocèses 

1881 

1891 

Langue 

française 

Langue 

anglaise 

Allogènes 

Langue 

française 

Langue 

anglaise 

Allogènes 

Halifax,  N.  E. . . . 

21.584 

25.338 

1.026 

24.247 

29.149 

925 

Antigonish,  N.  E. 

16.952 

52.335 

1.252 

18.264 

56.024 

989 

Saint-Jean,  N.  B. 

22.744 

35.992 

709 

27.871 

29.629 

802 

Chatham  N.  B. .. 

33.891 

15.004 

751 

52.108 

14.565 

723 

Charlcttetown,  I.  P.  E. 

14.524 

36.141 

313 

19.191 

31.797 

270 

En  1901,  les  138.776  Acadiens  des  Provinces  Maritimes  se 
répartissaient  ainsi  en  trois  des  diocèses  :  dans  le  diocèse  de 
Chatham,  29.000  Acadiens  contre  29.000  autres  catholiques  ; 
dans  celui  de  Halifax,  27.000  contre  27.500  ;  dans  celui  de 
Saint-Jean,  52.000  contre  13.500.  Comme  la  progression  aca¬ 
dienne  n’a  cessé  de  croître,  il  a  fallu  lui  faire  sa  part  dans  la 
hiérarchie  ecclésiastique.  Depuis  1912,  un  évêque  d’origine 
acadienne,  Mgr  Le  Blanc,  occupe  le  siège  épiscopal  de  Saint- 
Jean.  Tout  récemment,  en  1920,  un  autre  Acadien,  Mgr  Chias- 
son,  vient  d’être  promu  de  la  Préfecture  apostolique  du  Golfe 
Saint-Laurent  et  de  la  Côte  du  Labrador  au  siège  épiscopal 
de  Chatham  ;  les  deux  diocèses  du  Nouveau  Brunswick  sont 
donc  désormais  en  des  mains  acadiennes  ;  et  ce  n’est  que  jus¬ 
tice,  puisque  leur  population  est  en  grande  majorité  acadienne. 
De  même,  dans  la  Gaspésie  voisine,  avons-nous  vu,  vient 
d’être  intronisé  un  évêque  d’origine  acadienne,  Mgr  Ross. 
Conséquence  :  «  Un  clergé  vraiment  acadien,  dit  l’abbé 
Monbourquette,  joint  au  zèle  pour  le  salut  des  âmes  le  culte 
de  la  langue  française,  donne  au  peuple  les  conseils  dont  il  a 
besoin  et  lui  conserve,  en  même  temps  que  sa  foi,  ses  traditions 
et  ses  coutumes.  »  De  beaux  jours  s’annoncent  donc  pour  une 
prompte  renaissance  de  la  vieille  Acadie  Française. 

Les  fautes  mêmes  de  la  France  lui  servent  parfois.  De  même 
que  les  persécutions  religieuses  de  la  Révolution  donnèrent 
à  l’Acadie  expirante  un  clergé  français  en  son  heure  du  plus 
grand  besoin,  de  même  nos  lois  laïques  ont  renforcé  les  rangs 
de  ce  clergé  en  un  temps  propice.  Nombre  de  congrégations, 
s’exilant  de  France,  se  sont  réfugiées  en  Acadie  comme  au 
Canada.  Ainsi,  à  Tracadie  (N.  E.),  et  à  Rogersville  (N.  B.), 


642 


LA  RENAISSANCE 


se  sont  établis  les  trappistes  de  Thymadeuc  (Morbihan)  et  de 
Bonnecombe  (Aveyron)  ;  mais  les  premiers,  faute  de  recrute¬ 
ment,  ont  dû  l’an  dernier  abandonner  leur  bel  établissement 
et  rentrer  en  France.  Ce  sont  surtout  les  Pères  Eudistes  qui 
ont  consacré  à  l’Acadie  leur  zèle  religieux  ;  une  centaine 
d’entre  eux  se  sont  fixés  parmi  les  Acadiens  tant  en  Nouvelle 
Écosse  qu’au  Nouveau  Brunswick,  tant  dans  la  Baie  des 
Chaleurs  qu’au  Labrador  ;  ils  y  dirigent  des  paroisses  en 
même  temps  que  de  grande  écoles  dont  nous  parlerons  bien¬ 
tôt  ;  il  est  donc  juste  que  les  mérites  de  l’un  d’eux  l’ait  élevé 
au  siège  épiscopal  de  Chatham.  Nulle  congrégation,  avec  celle 
de  Sainte-Croix,  pourvu  qu’elle  aussi  reste  pure  d’éléments 
hostiles  à  notre  race,  n’est  mieux  appelée  à  contribuer  au  relè¬ 
vement  du  peuple  acadien  ;  ses  premiers  succès  font  bien 
augurer  de  l’avenir.  De  quelque  provenance  qu’ils  soient, 
du  reste,  tous  ces  prêtres  ou  religieux  de  la  Vieille  France 
rivalisent  généreusement  avec  ceux  de  la  Nouvelle  France 
pour  préserver  dans  l’âme  acadienne  la  pure  mentalité  fran¬ 
çaise.  , 

Il  en  est  temps  :  le  10  septembre  1910,  en  pleine  église  Notre- 
Dame  de  Montréal,  le  primat  d’Angleterre,  Mgr  Bourne, 
archevêque  de  Westminster,  profitant  du  congrès  eucharis¬ 
tique,  n  a  pas  craint  devant  un  auditoire  presque  uniquement 
français  de  prêcher  l’anglicisation  du  catholicisme  au  Canada 
et  dans  toute  l’Amérique  du  Nord.  Pareil  mépris,  pareille 
méconnaissance  de  l’élément  français  n’a  pas  été  sans  soulever 
l’indignation  des  premiers  et  des  plus  fidèles  défenseurs  de 
la  foi  catholique  en  Amérique.  Éloquente  et  prompte  fut  la 
réponse  de  Henri  Bourassa  :  «  Chez  trois  millions  de  catholiques 
français,  la  meilleure  sauvegarde  de  la  foi  est  la  conservation 
de  l’idiome,  dans  lequel  ils  ont  pendant  trois  cents  ans  adoré 
le  Christ...  »  Le  contrecoup  d’une  telle  déclaration  de  guerre 
s’est  fait  sentir  jusqu’en  Acadie  ;  réagissant  contre  de  pareilles 
prétentions,  le  clergé  français  a  plus  que  jamais  à  cœur  d’y 
revendiquer  son  droit  parfaitement  orthodoxe  d’évangéliser 
en  sa  propre  langue  qui  est  celle  des  fidèles  à  lui  confiés.  En 
Acadie  et  au  Canada  comme  aux  États-Unis,  a-t-il  été  répondu, 
les  évêques  ont  mieux  à  faire  que  de  mettre  l’autorité  morale 
de  l’Église  catholique  au  service  des  idées  anglaises  depuis  si 
longtemps  en  opposition  avec  le  catholicisme  universel  ;  cette 


TROIS  FLÉAUX 


648 


anglicisation  serait  d’autant  plus  funeste  qu’elle  aggraverait 
les  pertes  trop  indéniables  du  catholicisme  dans  le  Dominion 
comme  dans  les  États  ;  elle  irait  à  l’encontre  du  statut  fédéral 
du  Canada  qui  repose  sur  le  respect  des  minorités,  fussent-elles 
catholiques  et  françaises  ;  enfin,  c’est  un  droit  humain  que 
l’usage  de  la  langue  familiale  relève  uniquement  de  l’autorité 
paternelle  ;  c’est  l’honneur,  comme  le  devoir,  d’un  peuple  que 
de  rester  fidèle  à  ses  traditions,  dont  la  plus  précieuse  est  la 
langue  des  aïeux. 


III.  —  Ignorance. 

Non  moins  funeste  aux  Acadiens  que  l’émigration  et  l’angli¬ 
cisation  fut  l’ignorance  (disons  tout  de  suite,  pour  ne  froisser 
aucune  susceptibilité,  l'ignorance  d’autrefois  et  non  celle 
d’aujourd’hui)  ;  car  cette  ignorance  primitive  contribua 
beaucoup  au  développement  des  deux  autres  maux.  Elle  fut, 
en  effet,  en  même  temps  qu’une  conséquence  inévitable,  une 
cause  fatale  de  l’abaissement  social  dans  lequel  les  Acadiens 
étaient  de  parti-pris  maintenus  ;  elle  entretenait  le  dénuement 
mental  que  voulait  précisément  l’ennemi.  Faute  d’instruction, 
les  Acadiens  ne  purent,  pendant  plusieurs  générations,  que 
s’adonner  à  des  métiers  manuels,  à  des  tâches  serviles  ;  labou¬ 
reurs,  ils  gardaient  encore  une  certaine  indépendance,  un 
solide  attachement  au  sol  ;  mais,  ouvriers  et  pêcheurs,  ils 
étaient  livrés  à  toutes  les  fluctuations  des  groupes  urbains  et 
en  particulier  à  l’exploitation  éhontée  des  patrons  anglais  ; 
ils  y  perdaient,  en  même  temps  que  leur  individualité  française, 
le  goût  du  pays,  le  sens  de  la  patrie.  Anglicisation  et  émigra¬ 
tion  les  guettaient  de  près. 

Or,  ce  n’était  pas  tant  le  désir  de  s’instruire  qui  manquait 
aux  Acadiens  que  les  moyens.  En  voici  la  preuve  :  en  1854, 
un  certain  Auguste  Renaud,  de  Paris,  est  jeté  par  un  naufrage 
sur  les  côtes  du  Nouveau  Brunswick  ;  on  l’accueille  avec  solli¬ 
citude  à  Bouctouche;  on  s’aperçoit  qu’il  est  instruit,  qu’il  sait 
lire  et  écrire  ;  on  le  supplie  de  rester  pour  enseigner  ;  il  ouvre 
une  école  ;  les  enfants  accourent  ;  il  fut  le  premier  instituteur 
laïque  de  cette  région,  puis  le  premier  représentant  du  comté 
de  Kent  au  parlement  fédéral  (1867-1872).  Qu’on  se  rappelle, 


544 


LA  RENA  ISSANCE 


de  même,  le  magister  itinérant  du  Madawaska  et  le  Miquelo- 
nais  improvisé  maître  d’école  à  la  Baie  Sainte-Marie.  M.  Valen¬ 
tin  Landry  fut  en  1879  l’un  des  premiers  et  des  plus  zélés 
instituteurs  français  du  Nouveau  Brunswick.  Cette  nécessité 
sociale  de  l’instruction  a  été  bien  mise  en  relief  à  propos  du 
peuple  «  martyr  »  par  nos  auteurs  canadien  et  français  Des¬ 
rosiers  et  Fournet  : 

«  Sans  culture  intellectuelle,  l’homme,  quelles  que  soient  sa 
probité,  son  intelligence,  sa  souplesse  de  caractère,  reste  fatale¬ 
ment  borné  et  incomplet  ;  il  ne  saurait,  faute  de  moyens,  pren¬ 
dre  sur  ses  semblables  l’empire  qui  lui  assure  le  maniement 
de  leurs  esprits  et  de  leurs  volontés.  Des  hommes  instruits 
sont  nécessaires  à  une  race  qui  aspire  à  sortir  de  la  servitude 
où  l’ont  réduite  les  événements.  Il  en  fallait  de  cette  sorte  aux 
Acadiens  sous  peine  de  rester  sous  le  joug  de  leurs  concitoyens 
anglo-saxons.  » 

Les  plus  intelligents,  en  même  temps  que  les  premiers  ins¬ 
truits,  des  Acadiens  n’ont  pas  moins  bien  compris  cet  urgent 
besoin  de  leur  race  ;  conscients  des  dangers  de  l’ignorance,  ils 
ont  su  proclamer  les  bienfaits  du  savoir  :  «  C’est  du  manque  de 
curés  français  et  de  maîtres  d’écoles  que  les  Acadiens,  depuis 
un  siècle,  ont  le  plus  souffert,  dit  le  sénateur  Pascal  Poirier... 
Faites  perdre  à  un  Acadien  sa  langue  française,  et  vous  faites 
de  lui  à  courte  échéance  un  protestant  »,  ajoutons,  et  un 
Anglais.  Ainsi  ceux  des  Acadiens  qui  ont  oublié  la  langue  de 
leurs  pères,  pour  voiler  leur  apostasie,  anglicisent  leur  nom  et, 
pour  faire  taire  la  voix  du  sang,  déclament  plus  fort  que 
d’autres  contre  la  French  disloyalty.  Naturellement  est 
déloyal  pour  ces  renégats  quiconque  parle  français  et  reste 
Acadien  de  cœur. 

A  peine  l’Acte  d’Union  eut-il  en  1840  créé  la  Puissance  du 
Canada  qu’une  loi  proclama  en  1841  le  principe  de  l’égalité, 
c’est-à-dire  de  la  séparation  des  catholiques  et  des  protestants 
dans  les  écoles  primaires  et  dans  les  écoles  normales.  Mais,  en 
1867,  l’Acte  de  l’Amérique  anglaise  du  Nord  vint  compro¬ 
mettre  cette  législation  tolérante,  en  permettant  à  chaque 
province  d’adopter  le  système  d’éducation  qui  lui  semblait  le 
mieux  approprié  aux  circonstances  ;  dangereuse  formule  dont 
l’opportunisme  sacrifiait  le  plus  faible  au  plus  fort.  Il  en 
résulta  qu’à  part  la  catholique  province  de  Québec  qui  main- 


MGR  ÉDOUARD  LE  BLANC,  DE 


SA  INT- JEAN 


premier  évêque  acadien. 


J 


TROIS  FLÉAUX 


545 


tint  à  l’égard  de  sa  faible  minorité  protestante  le  principe  de 
tolérance,  les  provinces  protestantes  de  l’Est  et  de  l’Ouest 
engagèrent  contre  leurs  fortes  minorités  catholiques,  sur  le 
terrain  sacré  de  l’enseignement,  une  lutte  acharnée  qui  dure 
encore  et  sévit  surtout  dans  l’Ontario  et  le  Manitoba.  Le  pré¬ 
tendu  libéralisme  anglais  n’est  pas  un  article  d’exportation, 
même  et  surtout  dans  les  colonies  britanniques. 

Dans  les  Provinces  Maritimes  triompha  l’intolérance. 
«  En  1871,  la  législature  du  Nouveau  Brunswick  priva  la  mino¬ 
rité  catholique  de  ses  écoles  séparées,  tout  en  la  forçant  de 
contribuer  à  l’entretien  des  écoles  protestantes  et  sans  lui 
donner  la  moindre  part  des  contributions  pour  ses  propres 
écoles.  »  Les  Acadiens,  qui  avaient  déjà  organisé  leur  enseigne¬ 
ment,  virent  fermer  leurs  écoles  privées  et  congédier  leur  per¬ 
sonnel  congréganiste  ;  mais,  avec  leur  obstination  tradition¬ 
nelle,  ils  refusèrent  d’envoyer  en  des  écoles  anglaises  et  pro¬ 
testantes  leurs  enfants  catholiques  et  français  ;  ils  refusèrent 
même  de  payer  les  taxes  scolaires.  Il  en  résulta  des  émeutes  à 
Caraquet  et  ailleurs  ;  il  en  résulta  des  arrestations  et  même 
des  condamnations  de  prêtres  et  de  civils.  Le  Parlement 
fédéral  eut  beau  donner  gain  de  cause  aux  oppresseurs,  les 
députés  protestants  eurent  beau  vitupérer  avec  véhémence  ; 
les  pouvoirs  publics,  pour  éviter  toute  dissension  civile, 
durent,  en  1874,  faire  des  concessions  qui  aboutirent  au  com¬ 
promis  suivant  :  toute  personne  pourvue  d’un  brevet  d’ap¬ 
titude  délivré  sur  concours,  fût-elle  congréganiste,  a  le  droit 
d’enseigner  dans  les  écoles  publiques  ou  privées  ;  tout  congré¬ 
ganiste,  fût-il  revêtu  de  vêtements  ecclésiastiques,  est  auto¬ 
risé,  en  dehors  des  heures  de  classe,  à  donner  l’instruction 
religieuse  même  dans  les  écoles  publiques  ;  une  part  est  faite 
à  l’enseignement  du  français.  Bien  que,  dans  ces  écoles  non- 
confessionnelles,  la  législation  scolaire  du  Nouveau  Bruns¬ 
wick  ne  soit  pas  aussi  libérale  que  celle  de  la  province  de 
Québec,  «  la  jeunesse  française  et  catholique  du  Nouveau 
Brunswick  s’y  trouve  à  peu  près  sur  le  même  pied  que  la 
jeunesse  anglaise  et  protestante,  dit  le  Sénateur  Pascal  Poi¬ 
rier  ;  et  tous  les  groupes  importants  d’Acadiens  sont  désormais 
pourvus  d’écoles  publiques  ».  En  1871,  en  effet,  la  moitié  de 
la  population  du  Gloucester  était  illettrée,  n’ayant  que  28  écoles 
pour  18.810  habitants  ;  dans  la  paroisse  de  Saumarez,  il  n’y 

35 


LAUVRIÈRE.  T.  II. 


546 


LA  RENAISSANCE 


avait  qu’une  école  de  16  élèves  pour  2.162  habitants  :  à  Ship- 
pagan  deux  de  25  pour  2.015;  à  Caraquet  trois  de  35pour3.111. 
Or,  en  1914,  ce  comté  possédait  129  écoles  pour  une  popula¬ 
tion  de  32.662  habitants  ;  même  évolution  dans  le  Kent  et 
le  Madawaska.  Désormais,  l’enseignement  primaire  et  en 
particulier  l’enseignement  du  français  sont  à  peu  près  assurés 
aux  Acadiens  du  Nouveau  Brunswick. 

Dans  le  reste  de  l’Acadie,  même  résistance  et  même  progrès. 
A  lire  l’extrait  suivant  du  Moniteur  Acadien  (19  août  1890) 
concernant  la  fondation  d’un  collège  classique  en  Nouvelle 
Écosse,  on  voit  que  toute  la  résistance  ne  venait  pas  seulement 
du  gouvernement  et  des  politiciens,  mais  aussi  de  l’élément 
irlandais  qui  dès  1861  s’était  opposé  à  la  création  d’un  collège 
français  à  Arichat. 

«  Mgr  O’Brien  relègue  le  français  au  dernier  rang,  ne  préco¬ 
nisant  que  l’anglais,  si  bien  que  la  convention  acadienne  du 
15  août  vota  les  résolutions  suivantes  :  1°  Il  est  désirable  que 
dans  toutes  nos  écoles,  soit  primaires,  soit  secondaires,  acadé¬ 
mies  ou  collèges,  couvents  et  pensionnats,  la  langue  anglaise 
soit  enseignée  concurremment  avec  la  langue  française,  mais 
qu’autant  que  possible  la  langue  de  l’enseignement  soit  le  fran¬ 
çais.  2°  Il  existe  à  la  Nouvelle  Écosse  et  dans  l’ Ile  du  Prince 
Édouard  un  grand  nombre  de  localités  toutes  françaises  où  le 
français  n’est  nullement  enseigné  dans  les  établissements  d’édu¬ 
cation  ;  cet  état  de  choses  est  très  préjudiciable  aux  meilleurs 
intérêts  religieux  et  matériels  des  Acadiens  :  il  est  désirable  d’y 
remédier  en  encourageant  l’enseignement  du  français  pour  tous 
les  Acadiens,  sans  porter  préjudice  à  l’enseignement  de  l’an¬ 
glais  ou  de  toute  autre  langue.  » 

Cette  double  motion  fut  votée  à  l’unanimité  Néanmoins, 
en  1898,  le  français  n’était  pas  encore  officiellement  reconnu 
en  Nouvelle  Écosse  et,  en  1893,  l’envahissement  de  l’anglais 
restait  menaçant  dans  l’île  du  Prince  Édouard. 

»  En  l’été  de  1902,  écrit  le  père  Dagnaud  (p.  250),  une  com¬ 
mission  se  réunissait  à  Halifax  dans  le  but  de  promouvoir 
l’instruction  parmi  les  Acadiens.  Il  n’était  pas  question  de 
rechercher  si  leurs  aptitudes  sont  inférieures  à  celles  des  enfants 
de  races  différentes...  Et  pourtant,  la  masse  du  peuple  parait 
moins  instruite  que  celle  de  nos  voisins  de  langue  anglaise... 
La  cause,  on  crut  la  trouver  dans  la  méthode  d’instruction 
scolaire...  Dans  la  famille,  en  effet,  le  français  est  seul  accepté 
par  les  parents  et  les  enfants  ;  l’anglais  est  réservé  pour  les 


$ 


TROIS  FLÉAUX 


547 


relations  commerciales  et  pour  les  circonstances  où  un  étranger 
reçoit  l’hospitalité.  L’enfant  se  présente  à  l’école  à  sept  ou 
huit  ans,  ne  sachant  de  l’anglais  que  les  quelques  mots  qu’il  a 
surpris  à  la  dérobée  sur  les  lèvres  de  ses  parents  ou  que  des 
camarades  plus  âgés  ont  lancés  au  milieu  des  jeux...  Or,  [à 
l’école],  on  ne  lui  met  entre  les  mains  que  des  livres  anglais  :  on 
veut  qu’il  apprenne  à  lire  dans  un  livre  totalement  fermé  à  son 
intelligence.  Dans  quelques  écoles,  pour  concilier  toutes  les 
exigences,  les  pages  des  livres  de  lecture  sont  partagées  en  deux 
moitiés.  Le  texte  de  l’une  est  en  anglais,  et  l’autre  en  est  la 
traduction  française  :  système  de  l’entre-deux,  le  pire  de  tous... 
Le  remède  au  mal,  la  Commission  l’indique  en  demandant  au 
Conseil  de  l’Instruction  publique  de  permettre  ...  l’use  ge  de 
livres  exclusivement  français...  pour  les  premières  années  de 
nos  écoles.  Espérons  que  les  Acadiens  utiliseront  cette  faveur, 
[le  Père  Dagnaud  se  plaint,  en  effet,  du  manque  d’assiduité 
encouragé  par  quelques  parents]  et  ne  s’endormiront  pas  sur 
la  position  conquise.  » 

Une  lettre  quasi  officielle  nous  donnait  l’espoir  que  les 
choses  avaient  bien  changé  depuis  lors.  «  Les  écoles  françaises, 
c’est-à-dire  bilingues,  sont  tolérées  dans  les  trois  provinces, 
lisions-nous  le  27  mars  1919.  Nous  avons  même  deux  inspec¬ 
teurs  français  au  Nouveau  Brunswick  :  MM.  Charles  Hébert 
et  Doucet  ;  un  à  la  Nouvelle  Écosse,  M.  Louis  d’Entremont  ; 
un  à  l’île  du  Prince  Édouard  :  M.  F.  Gallant.  Le  français  est 
quasi  reconnu  dans  les  écoles  normales.  »  Malheureusement 
cette  vue  un  peu  superficielle  est  trop  optimiste,  surtout  en 
Nouvelle  Écosse.  La  réforme  n’est  qu’apparente  ;  «les  décisions 
de  la  commission  royale  de  1903  ne  sont  pas  appliquées  », 
nous  écrit-on,  particulièrement  en  bien  des  couvents  des 
comtés  de  Digby,  de  Richmond  et  d’Yarmouth.  Ainsi,  quoi¬ 
que  la  grande  école  primaire  publique  d’Antigonish  ait  été 
confiée  aux  Dames  de  la  Congrégation,  il  n’y  a  pas  d’école  fran¬ 
çaise  dans  les  villages  français  du  voisinage  :  Pomquet,  Traca- 
die,  Hâvre-au-Boucher.  A  Pomquet,  où  tout  le  monde  parle 
français,  deux  écoles  sont  tenues  par  des  institutrices  qui  de  la 
langue  de  leurs  élèves  ne  savent  pas  un  traître  mot  ;  n’est-ce  pas 
là  une  preuve  manifeste  du  parti-pris  d’angliciser  ces  popula¬ 
tions  ?  Tous  les  ans,  du  reste,  le  groupe  orangiste  d’Halifax  fait 
au  Parlement  une  manifestation  contre  les  écoles  bilingues  et 
contre  l’enseignement  du  français.  En  présence  de  cette  hosti¬ 
lité  plus  ou  moins  déclarée,  une  première  démarche  fut  faite 


548 


LA  RENAISSANCE 


auprès  de  l’inspecteur  des  écoles  pour  le  décider  à  appuyer 
une  délégation  auprès  des  députés  acadiens  du  Parlement 
d’Halifax  ;  mais  ceux-ci  firent  preuve  d’indifférence  ou  d’im¬ 
puissance.  Alors,  le  15  avril  1922,  une  nouvelle  délégation 
acadienne  alla  plaider  devant  le  Conseil  de  l’Instruction 
publique  la  cause  du  français  dans  les  écoles  de  Nouvelle 
Écosse.  Les  délégués  réclamèrent,  conformément  au  rapport 
de  la  commission  gouvernementale  de  1902,  pour  l’anglais 
l’application  de  la  méthode  orale  et  pour  le  français  l’usage 
des  livres,  en  même  temps  que  l’emploi  du  français  pour  l’en¬ 
seignement  des  autres  matières,  au  moins  jusqu’à  la  quatrième 
classe.  Le  Conseil  de  Y  Instruction  publique  a  bien  adopté  une 
partie  de  ces  vœux  ;  mais  il  ne  fait  veiller  à  leur  réalisation 
ni  par  l’inspecteur  des  écoles  ni  par  les  autres  autorités  sco¬ 
laires.  L’enseignement  religieux  lui-même  n’est  pas  donné 
en  français  aux  petits  Acadiens,  pas  plus  que  les  mandements 
et  autres  documents  épiscopaux  ne  sont  traduits  en  français 
pour  les  fidèles  qui  ne  connaissent  que  cette  langue.  Puisque 
les  diocèses  d’Halifax  et  d’Antigonish  contiennent  une  très 
forte  minorité  de  Français,  on  ne  peut  que  s’étonner  que  le 
haut  clergé  fasse  si  peu  d’efforts  pour  faciliter  aux  fidèles  l’in¬ 
terprétation  de  la  parole  sacrée  et  la  connaissance  des  devoirs 
religieux.  Tout  en  rendant  un  légitime  hommage  à  la  largeur 
d’esprit,  à  l’intelligence  et  au  zèle  du  clergé  écossais,  on  doit 
regretter  que  des  paroisses  de  langue  française  qui  fournissent 
même  des  prêtres  français  au  diocèse  n’aient  jamais  reçu  en 
retour  que  des  curés  écossais  dont  la  parole  n’est  guère  plus 
comprise  au  confessional  qu’en  chaire.  La  foi  catholique  s’en 
trouve  encore  plus  exposée  que  la  mentalité  française.  Nous 
avons  vu  qu’au  Cap  Breton  qui  relève  de  l’évêché  d’Anti¬ 
gonish  le  mal  était  plus  grand  encore. 


Depuis  la  première  édition  de  ce  livre,  le  bilinguisme  s’im¬ 
pose  de  plus  en  plus  au  Nouveau  Brunswick.  Forte  de  l’aug¬ 
mentation  de  sa  population  et,  par  suite,  de  la  croissante  pro¬ 
portion  de  son  influence  politique  nettement  manifestée  par 
la  présence  d’un  Acadien  à  la  Présidence  du  Conseil,  l’opinion 
publique  des  Acadiens  en  cette  province  s’exprime  avec  autant 
d’énergie  que  de  clarté  dans  la  campagne  qu’ont  menée  pen- 


MGR  PATRICE  CHIASSON,  DE  CHATHAM, 
Eudiste, 

deuxième  évêque  acadien, 


TROIS  FLÉAUX 


549 


dant  l’hiver  1923-1924  ses  deux  organes  :  l'Evangeline,  de 
Moncton,  et  le  Madawaskaien,  d’Edmundston. 

Ces  deux  journaux  ont  rappelé  les  franches  déclarations 
des  meilleurs  esprits  libéraux  anglais  : 

*  La  religion  et  la  langue  des  Canadiens  français  [et,  partant, 
celles  des  Acadiens]  sont  sûrement  le  meilleur  boulevard  et  le 
plus  solide  fondement  de  leur  loyalisme  envers  la  Couronne, 
a  dit  Lord  Dalhousie.  L’éducation  de  la  population  catholique 
devrait  être  encouragée.  Une  organisation  semblable  à  celle 
des  protestants  devrait  être  légalement  instituée  pour  l’adminis¬ 
tration  de  leurs  écoles  et  soumise  à  l’autorité  de  leurs  évêques.  # 
«  J’ai  beaucoup  entendu  parler  du  bilinguisme  au  Canada, 
confirme  Lord  Kitchener.  Les  Canadiens  français  savent  ce 
qu’ils  veulent,  et  ils  devraient  l’obtenir  :  ils  veulent  avoir 
leur  langue  maternelle  dans  toutes  les  parties  du  pays  ;  donnez- 
la-leur.  Plus  vous  leur  accorderez,  plus  ils  s’attacheront  aux 
institutions  britanniques.  »  «  On  ne  gagnera  rien  à  proscrire  la 
langue  française  dans  les  écoles  »,  ajoute  Sir  Oliver  Mowat. 

Bien  mieux,  les  plus  perspicaces  d’entre  les  Anglais  finissent 
par  s’apercevoir  qu’il  n’est  pas  moins  utile  aux  Anglais  de 
savoir,  outre  l’anglais,  le  français  qu’aux  Canadiens  et  Aca¬ 
diens,  outre  le  français,  l’anglais. 

«  Il  faut  faire  de  l’Université  Mac  Gill  [à  Montréal],  dit  son 
recteur,  Sir  Arthur  Currie,  le  meilleur  centre  de  l’enseignement 
de  la  langue  française  sur  ce  continent  ».  «  C’est  une  infériorité 
chez  les  Canadiens  anglais  d’ignorer  le  français,  déclare  l’hono¬ 
rable  G.  P.  Graham  ;  sans  le  français  l’instruction  d’un  Canadien 
est  incomplète.  »  «  Le  meilleur  gage  de  succès  dans  la  vie, 
confirme  Sir  James  Grant,  c’est  une  connaissance  approfondie 
du  français  dont  on  devrait  encourager  l’enseignement  d’un 
bout  à  l’autre  du  pays.  »  «  Dans  les  écoles  canadiennes,  on 
devrait  faire  une  plus  large  place  à  l’étude  du  français  »,  dit 
M.  Alfred  Baker.  «  A  tous  points  de  vue,  pour  nous  surtout, 
conclut  le  rapport  Leathes  (1918),  le  français  est  la  plus  impor¬ 
tante  des  langues  vivantes  :  il  doit  prendre  et  garder  la  pre¬ 
mière  place  dans  nos  écoles  et  dans  nos  universités.  »  «  On  devrait 
rendre  cet  enseignement  obligatoire  dans  toutes  nos  écoles  », 
précise  un  représentant  du  Nouveau  Brunswick,  M.  Magee  ; 
Oui,  insiste  le  Globe  de  Saint-Jean,  «  on  devrait  enseigner  le 
français  dès  l’école  élémentaire.  » 

On  voit  combien  l’opinion  anglaise  devient  sur  ce  point 
plus  libérale  que  certains  éléments  irlandais.  Malheureuse¬ 
ment,  elle  n’est  pas  unanime  :  alors  qu’à  Saint-Jean,  à  Monc- 


550 


LA  RENAISSANCE 


ton  et  ailleurs,  la  Commission  scolaire  consent  à  couvrir  une 
partie  des  frais  que  les  Acadiens  encourent  pour  l’entretien 
de  leurs  écoles  paroissiales  tant  en  vue  de  l’enseignement 
du  français  qu’en  ce  qui  concerne  l’enseignement  religieux, 
la  Commission  scolaire  de  Campbellton  refuse  de  subven¬ 
tionner  tant  soit  peu  l’école  paroissiale  entretenue  à  grands 
frais  par  500  familles  acadiennes,  bien  que  des  douze  institu¬ 
trices  la  plupart  soient  pourvues  des  diplômes  règlementaires  ; 
de  même,  à  Newcastle.  Mais,  à  part  ces  faits  que  nous  croyons 
exceptionnels,  c’est  le  programme  général  des  études  qui 
laisse  singulièrement  à  désirer,  quels  que  soient  les  efforts 
d’instituteurs  et  d’institutrices  très  patriotes.  Voici  la  part 
faite  au  français  dans  les  écoles  primaires  :  lecture  française, 
une  heure  par  jour  ;  grammaire  française,  trois  fois  40  minutes 
par  semaine  ;  pour  les  divisions  une  et  deux,  30  minutes  sup¬ 
plémentaires  par  jour,  destinées  à  des  explications  françaises  ; 
soit  en  tout,  28  heures  de  français  par  mois.  Tout  le  reste  est 
donné  tant  à  l’étude  de  l’anglais  qu’à  l’étude  en  anglais  des 
autres  matières  (arithmétique,  histoire,  géographie,  histoire 
naturelle,  hygiène,  etc...).  Il  en  résulte  que  les  petits  Acadiens, 
qui,  en  arrivant  à  l’école,  ne  parlent  qu’incorrectement  leur 
langue  maternelle,  ne  l’améliorent  guère  par  une  étude 
insuffisante,  la  pervertissent  même  par  un  usage  prématuré 
et  immodéré  de  l’anglais,  n’apprennent  pas  non  plus  l’usage 
correct  de  cette  dernière  langue  et  enfin  n’assimilent  pas  les 
autres  matières  enseignées  par  l’intermédiaire  d’une  langue 
qu’ils  comprennent  mal  ;  moins  de  français  encore  dans  les 
écoles  primaires  supérieures  ;  d’où  un  énorme  déchet  à  tous 
points  de  vue. 

«  Au  point  de  vue  national,  le  cours  d’études  actuel  constitue 
un  danger,  puisqu’il  ne  permet  pas  à  l’élève  acadien  de  rece¬ 
voir  une  formation  française  conforme  aux  sentiments,  aux 
aptitudes  et  aux  aspirations  de  sa  race...  Français  de  cœur  et 
d’esprit,  nous  ne  voulons  pas  abandonner  les  traditions  sacrées 
de  notre  langue,  ...  mais  dès  maintenant  en  assurer  le  maintien 
pour  l'honneur  de  nos  enfants...  Ardente  sera  la  lutte,  à  coup  sûr  ; 
mais  la  cause  en  vaut  la  peine  :  il  s’agit  de  nos  intérêts,  de  notre 
idéal,  de  la  survivance  de  notre  mentalité  ;  car  de  cette  force 
essentielle  qu’est  l’enseignement  dépend  l’avenir  d’une  nation... 
Avec  de  l’union,  de  la  persévérance,  de  l’énergie,  nous  vaincrons. 
Donc,  en  avant  1  » 


3 


TROIS  FLÉAUX 


551 


Déjà  les  conseils  généraux  du  Madawaska  et  du  Gloucester 
ont  émis  le  vœu,  complété  par  la  suite,  que  dans  les  écoles 
acadiennes  la  langue  enseignée  pendant  les  trois  premières 
années  soit  uniquement  le  français,  que  la  langue  véhiculaire 
des  autres  enseignements  reste  le  français,  mais  que  l’enseigne¬ 
ment  de  l’anglais,  plus  tardif,  n’en  soit  que  plus  méthodique, 
vu  que  l’ignorance  de  cette  langue  est  pour  tout  Acadien 
une  cause  d’infériorité  évidente.  On  ne  saurait  être  plus 
logique  et  plus  libéral.  Conséquence  :  réforme  de  l’École  Nor¬ 
male  actuelle  par  la  création  d’une  section  française  ;  ou  plutôt, 
comme  le  préconise  l’abbé  J.-L.  Chiasson,  puisque  l’École 
Normale  de  Fredericton,  sise  en  pays  anglais,  est  à  tous  égards 
insuffisante,  (plus  d’élèves  reçus  que  de  places  disponibles), 
création  d’une  École  Normale  bilingue  pour  les  instituteurs 
français  en  pays  français,  par  exemple  à  Caraquet  sur  les 
ruines  encore  exploitables  de  l’ancien  collège  des  Eudistes. 
Jusqu’à  ce  jour  les  meilleurs  maîtres  et  maîtresses  de  français 
n’ont  acquis  leur  compétence  qu’en  dehors  et  en  dépit  même 
de  l’École  Normale  actuelle.  Cette  réforme  vitale  doit  être 
soumise,  sur  la  proposition  de  M.  Pierre  Morais,  de  Bas  Cara¬ 
quet,  à  une  commission  compétente  nommée  par  le  gouverne¬ 
ment  et,  sur  la  demande  du  Dr  Albert  Sormany,  d’Edmundston, 
au  Comité  exécutif  de  l’Assomption  nationale. 

Le  besoin  d’enseignement  secondaire  se  fit  sentir  presque 
aussi  tôt  que  le  besoin  d’enseignement  primaire  ;  car  le  peuple 
acadien  comprit  de  bonne  heure  qu’il  lui  fallait,  pour  s’éman¬ 
ciper  du  vasselage  anglais,  des  classes  dirigeantes  et  en  parti¬ 
culier  des  prêtres  recrutés  dans  ses  propres  rangs.  Nous  avons 
vu  les  efforts  de  l’abbé  Sigogne  à  la  Baie  Sainte-Marie,  de 
l’abbé  Giroir  à  Arichat.  Dès  1838,  dans  le  Westmorland, 
N.  B.,  l’abbé  Gagnon  tenta  de  fonder  à  Grandigue  un  collège 
classique  ;  mais  il  échoua  faute  de  fonds.  Une  autre  tentative 
à  Chatham  ne  fut  pas  plus  heureuse.  Avec  une  abnégation 
qu’on  ne  saurait  trop  admirer,  un  très  humble  prêtre  canadien, 
l’abbé  Lafrance,  curé  de  Memramcouck,  mena  au  milieu  du 
dernier  siècle  une  vie  d’ascète,  afin  de  pouvoir,  au  prix  des 
plus  dures  privations,  économiser  de  quoi  acheter  un  vaste 
terrain  sur  les  hauteurs  qui.  dominent  le  Peticoudiac  et  y 
édifier  un  collège  français  qui  fût  le  foyer  intellectuel  d’une 


552 


LA  RENAISSANCE 


nationalité  renaissante  :  il  y  réussit.  Inauguré  en  1854,  le 
collège  Saint-Joseph  fut  en  1864  confié  à  la  congrégation  de 
Sainte-Croix,  qui  venait  de  fonder  le  collège  Saint-Laurent 
près  de  Montréal,  et  admirablement  organisé  par  le  Père 
Lefebvre  (1831-1895),  qui  venait  de  faire  ses  preuves  au 
Madawaska.  Situé  au  cœur  de  l’ancienne  «  Acadie  Française  », 
en  cet  étroit  isthme  qu’ont  rendu  fameux  tant  de  luttes  et 
de  souffrances  acadiennes,  le  nouvel  établissement  desservi 
par  la  grande  ligne  intercoloniale  attira  bientôt,  tant  du 
Nouveau  Brunswick  que  de  la  Nouvelle  Écosse  voisine,  toute 
une  clientèle  d’élèves  qui,  anglais  et  français,  se  facilitèrent 
l’acquisition  mutuelle  de  leurs  langues.  La  première  promotion 
de  trente  et  un  élèves  a  donné  au  pays  cinq  prêtres,  un  séna¬ 
teur,  un  magistrat,  un  médecin,  un  instituteur  ;  la  deuxième 
année  fournit  soixante-trois  élèves.  En  1868,  le  collège  obtint 
une  charte  l’autorisant  à  délivrer  des  diplômes  universitaires. 
Depuis  lors,  l’œuvre  conjointe  de  l’abbé  Lafrance  et  du  Père 
Lefebvre  n’a  cessé  de  prospérer,  grâce  à  un  enseignement 
tout  à  la  fois  classique  et  pratique  : 

«  Il  est  sorti  de  Memramcouck,  dit  l’abbé  Casgrain,  toute  une 
pléiade  d’hommes  instruits,  actifs,  animés  d’un  patriotisme 
ardent  et  éclairé,  qui  ont  fait  leur  réputation  dans  différentes 
carrières  et  qui  défendent  la  cause  de  leurs  compatriotes  sur 
tous  les  terrains  de  la  vie  publique  et  privée.  On  compte  parmi 
eux  des  sénateurs,  des  députés  aux  Communes  et  aux  législa¬ 
tures  provinciales,  des  avocats,  des  médecins,  des  instituteurs 
et  d’excellents  prêtres.  Chaque  année  voit  s’accroître  cette  pha¬ 
lange  d’hommes  remarquables,  qui,  avec  le  temps,  fera  repren¬ 
dre  au  peuple  acadien  la  place  que  ses  malheurs  lui  ont  fait 
perdre.  »  «  Nos  biens  nous  ont  été  enlevés  pour  ne  plus  nous 
être  rendus,  dit  l’un  des  meilleurs  élèves  du  Père  Lefebvre  et 
son  historien,  le  sénateur  Pascal  Poirier.  L’héritage  matériel 
des  Confesseurs  de  la  Foi  ne  fera  jamais  retour  à  leurs  descen¬ 
dants.  Nous  avons  vécu  de  résignation  durant  cent  cinquante 
ans  ;  ce  n’est  que  depuis  l’arrivée  du  Père  Lefebvre  et  de  ses 
compagnons  de  Sainte-Croix  en  notre  Acadie  que  nous  nous 
reprenons  à  espérer.  » 

Très  nobles  et  émouvants  espoirs  déjà  en  partie  réalisés, 
d’autant  plus  justifiés  que  d’autres  œuvres  rivales  réussissent 

à  leur  tour. 

D’aucunes  échouèrent,  à  vrai  dire,  et  non  pas  toujours  par  la 
faute  de  leurs  organisateurs.  En  1873,  un  généreux  émule  de 


$ 


TROIS  FLÉAUX 


553 


l’abbé  Lafrance,  l’abbé  Marcel  Richard,  curé  de  Saint-Louis, 
Kent,  fonda  en  sa  paroisse  un  nouveau  collège  acadien  ;  il 
périclitait,  faute  de  directeur  compétent.  Or,  en  1875,  était 
venu,  comme  professeur  au  collège  de  Memramcouck,  un  prêtre 
de  Chaudesaigues  en  Auvergne,  l’abbé  Biron,  qui,  élève  de 
Saint-Nicolas-du-Chardonnet  et  d’Issy,  avait  déjà  enseigné 
chez  les  Dominicains  d’Arcueil.  Épris  du  peuple  acadien  en 
qui  il  voyait  «  des  martyrs  au  double  point  de  vue  de  la  reli¬ 
gion  et  de  la  nationalité  »,  il  accepta  la  direction  du  Collège 
Saint-Louis,  auquel  il  consacra  8.000  piastres  de  sa  fortune 
personnelle.  Il  renonçait  à  une  vie  aisée  et  agréable  en  son  pays 
natal  pour  se  dévouer  à  cette  œuvre  de  relèvement  social  : 
développer  et  fortifier  la  foi  des  Acadiens,  éclairer  leur  intelli¬ 
gence  et,  par  une  éducation  appropriée,  les  arracher  à  l’asser¬ 
vissement  anglo-saxon  en  leur  permettant  de  diriger  eux- 
mêmes  leurs  affaires  politiques  et  commerciales.  Il  réussissait 
avec  ses  six  professeurs  et  ses  soixante-dix  élèves,  dont  soi¬ 
xante  Acadiens,  lorsque  brutalement,  en  1883,  sur  la  dénon¬ 
ciation  mensongère  d’un  élève  renvoyé,  l’évêque  irlandais  de 
Chatham,  Mgr  Rogers,  lui  reprochant  de  donner  à  ses  élèves 
un  enseignement  trop  français,  le  chassa  de  son  diocèse  et 
fit  fermer  son  collège  l’année  suivante.  Rentré  en  France, 
l’abbé  Biron,  après  avoir  enseigné  chez  les  Jésuites  de  la  rue 
de  Vaugirard,  créa  en  1895  dans  la  paroisse  de  Saint-Honoré 
d’Eylau  un  patronage  qui  fut  bientôt  très  prospère  :  trois 
cents  jeunes  gens.  En  dépit  de  l’ingratitude  dont  il  avait  été 
victime,  ce  très  noble  prêtre  n’en  resta  pas  moins  jusqu’à  sa 
mort  (1916)  fidèle  à  sa  «  chère  Acadie  »  :  «  il  ne  se  passait  pas 
une  année,  pas  un  événement  important  sans  qu’il  envoyât 
une  généreuse  contribution  à  ses  œuvres  nationales.  »  De 
concert  avec  un  autre  grand  ami  des  Acadiens,  Rameau  de 
Saint-Père,  il  tenta  d’organiser  à  Paris  une  association  pour 
l’éducation  des  Acadiens  ;  lui-même  accueillit  et  éleva  deux 
fils  du  magistrat  Sir  Pierre  Landry,  qu’aima  et  choya  dès  la 
première  heure  un  autre  grand  ami  des  Acadiens,  M.  Arthur 
Bonnet,  inspecteur  général  des  Ponts  et  Chaussées.  «  Vous 
souvenez-vous  de  l’abbé  Biron  ?  »  demandait-on  un  jour  à 
l’un  de  ses  anciens  élèves  de  Saint-Louis.  —  «  Si  fait,  répond 
notre  Acadien  ;  je  ne  l’oublie  jamais  dans  mes  prières  ». 
Pour  mieux  rappeler  encore  aux  Acadiens  de  l’avenir  ce  bien- 


554 


LA  RENA  ISSANCE 


faiteur  dédaigné,  une  plaque  de  marbre  sobrement  éloquente 
fut  envoyée  en  1923  à  l’église  Saint-Louis  ;  nous  regrettons 
qu’elle  n’ait  encore  pu  être  apposée  en  acquittement  légitime 
d’une  dette  indubitablement  contractée. 

L’œuvre  de  l’abbé  Biron  a  été  reprise  et  développée  par 
une  congrégation  française  qui,  sortie  de  France,  a  pris  à 
cœur  la  noble  tâche  du  relèvement  social  des  Acadiens. 
Elle  semble  y  avoir  été  prédestinée  par  l’amitié  même  qui, 
dès  le  dix-septième  siècle,  lia  son  fondateur,  le  B.  Jean  Eudes 
et  Mgr  de  Laval-Montmorency.  De  1794  à  1826,  un  premier 
Eudiste,  le  P.  Gabriel  Le  Courtois,  chassé  par  la  Révolution, 
desservit  des  paroisses  de  la  province  de  Québec.  L’attention 
de  la  Congrégation  fut  attirée  sur  les  Acadiens  par  un  des  siens 
qui  avait  de  qui  tenir,  le  P.  Barbey  d’Aurevilly,  frère  de 
l’auteur  du  Chevalier  des  Touches  et  traducteur  enthousiaste 
de  YEvangeline  de  Longfeilow.  (Par  une  étrange  erreur  de 
lecture,  celui-ci  prit  pour  un  mih'ionnaire  le  pauvre  mission¬ 
naire).  Sur  l’initiative  du  P.  Gray,  de  la  Baie  Sainte-Marie, 
et  d’un  sulpicien  de  Montréal,  l’abbé  Rouxel,  originaire  de 
Yalognes,  le  supérieur  général  des  Eudistes,  le  P.  Le  Doré, 
envoya  en  Nouvelle  Écosse  (septembre  1890)  son  ancien 
préfet  des  études  de  Versailles,  le  P.  Blanche  (de  Josselin),  et 
le  P.  Morin  ;  après  de  longues  tergiversations,  l’évêque 
d’Halifax,  Mgr  O’Brien,  leur  confia  les  deux  paroisses  de  la 
Pointe  de  l’Église  et  de  Saulnierville  et  la  lourde  mission  de 
fonder  une  «  Académie  de  garçons  ».  Non  sans  peine  ni  maints 
déboires,  sur  un  terrain  vendu  par  Mgr  O’Brien,  grâce  aux 
générosités  des  P.P.  Gay  (4.000  doll.),  Blanche,  Orv,  Bailleul 
(2.500  d.),  du  collège  de  Redon  (6.000  fr.),  de  YAlliance 
française  (10.000  fr.)  et  de  bien  d’autres,  ils  ont  fondé  et  entre¬ 
tenu  à  la  Pointe  de  l’Église  le  Collège  Sainte-Anne  qui,  sous 
1  habile  direction  du  P.  Sébillet,  compte  maintenant  une  ving¬ 
taine  de  professeurs  et  plus  de  200  élèves.  Aux  Eudistes  fut 
également  confiée  la  direction  du  Grand  Séminaire  d’Halifax. 
En  1898,  les  Eudistes  acceptèrent  encore,  en  même  temps  que 
la  desserte  des  paroisses  d’Andover  et  de  Rngersville,  la  direc¬ 
tion  du  collège  de  Caraquet  pour  laquelle  20.000  dollars  étaient 
offerts  par  un  généreux  donateur,  Mgr  Allard.  Nombre  d’ Eu¬ 
distes  passèrent  au  Canada  en  1903.  Pendant  dix  ans,  un 
infatigable  Breton,  le  P.  Le  Bastard,  prit  tout  à  la  fois  la 


S 


TROIS  F  L  É  A  U  X 


555 


direction  des  études  et  celle  des  travaux  ;  et,  au  prix  de 
225.000  dollars  instamment  quêtés  et  libéralement  donnés,  il 
édifia  et  organisa  le  beau  Collège  du  Sacré-Cœur.  Or,  dans  la 
nuit  du  30  au  31  décembre  1915,  un  cruel  incendie  dévora 
l’établissement  tout  neuf,  en  pleine  prospérité.  Un  nouvel 
édifice  allait  le  remplacer  à  Bathurst,  lorsque  le  6  mars  1917 
un  nouvel  incendie  vint  réduire  à  néant  tant  de  légitimes 
espoirs.  Mais  la  persistance  eudiste  est  aussi  inlassable  que 
la  générosité  acadienne.  Avec  le  concours  de  Mgr  Doucet 
de  Grande  Anse,  malgré  la  guerre  qui  enlevait  à  l’œuvre  une 
douzaine  d’Eudistes  fidèles  au  devoir  patriotique,  l’imposant 
collège  du  Sacré-Cœur,  depuis  1921,  s’ouvre  à  la  jeunesse 
acadienne  sous  la  vigilante  gestion  du  P.  Yeillard  ;  lui  aussi 
compte  près  de  200  élèves,  dont  une  quarantaine  du  Juvénat 
de  la  Congrégation.  Sans  parler  de  leurs  établissements  de 
Woonsocket,  South  Dakotah,  et  de  Marshal,  Minnesota, 
de  leurs  œuvres  du  Québec  (résidence  de  missionnaires  à 
Québec  même,  aumôneries  du  Bon  Pasteur  à  Montréal,  paroisse 
de  Chandler  en  Gaspésie...),  si  aux  dix-sept  Eudistes  du  La¬ 
brador  on  ajoute  les  trente  du  Nouveau  Brunswick  et  les 
quarante  de  la  Nouvelle  Écosse,  c’est-à-dire  près  d’une  cen¬ 
taine  d’Eudistes  en  Acadie,  on  constate  qu’avec  les  Pères  de 
Sainte-Croix  nulle  congrégation  ne  peut  influer  davantage 
sur  les  destinées  du  peuple  acadien  et,  par  conséquent,  ne 
mérite  plus  d’éloge  et  d’encouragement.  Eudistes  furent  les 
deux  premiers  vicaires  apostoliques  du  Golfe  Saint-Laurent 
et  du  Labrador,  Mgr  Blanche  (1903-16)  et  le  P.  Chiasson 
(1916-1921),  maintenant  évêque  de  Chatham.  Et  pourtant, 
les  Eudistes  courent  le  même  danger  que  d’autres  congréga¬ 
tions  françaises  :  s’ils  ne  font  pas  de  recrutement  en  France, 
ils  seront  à  la  longue  envahis  et  dominés  par  l’élément  partout 
hostile  à  notre  race. 

Les  couvents  de  fdles  ne  manquent  pas  non  plus  aux  Pro¬ 
vinces  Maritimes,  bien  qu’ils  ne  soient  ni  si  nombreux,  semble- 
t-il,  ni  aussi  bien  organisés  que  dans  la  province  de  Québec. 

Longtemps  l’influence  irlandaise,  sachant  le  rôle  capital 
des  mères  dans  l’éducation  des  enfants,  voulut  désapprendre 
aux  fdlettes  et  aux  jeunes  fdles  d’Acadie  l’usage  d’une  langue 
maternelle  injustement  traitée  de  patois  méprisable.  Parfois 


556 


LA  RENAISSANCE 


on  laissait  bâtir  un  couvent  sur  les  terres  d’une  église  avec 
de  l’argent  acadien  ;  une  fois  bâti,  l’on  s’en  emparait  et  l’on 
y  imposait  des  religieuses  de  langue  anglaise  ;  c’est  ainsi 
qu’en  1871  on  ne  donna  au  couvent  de  Bathurst  que  des 
«  Sœurs  de  Charité  »  (congrégation  irlandaise)  qui  ne  parlaient, 
ne  comprenaient  et  n’enseignaient  que  l’anglais;  de  même  à 
Bouctouche.  Cette  méthode  sévit  surtout  dans  le  Sud-Ouest  de 
la  Nouvelle  Écosse  :  à  Météghan,  à  la  Pointe  de  l’Église,  à 
Pubnico,  au  Ruisseau  aux  Anguilles  ;  au  grand  dam  de  la  reli¬ 
gion,  le  catéchisme  même  était  enseigné  en  anglais.  Pour 
obvier  à  ces  perfides  autant  que  funestes  moyens  d’angliciser 
les  familles,  lesquels  n’ont  pas  encore  entièrement  dis¬ 
paru,  deux  communautés  acadiennes  viennent  de  s’organiser  ; 
les  Sœurs  de  Notre-Dame  de  l’Assomption  qui,  se  détachant 
en  1923  des  «  Sœurs  de  Charité  »  de  Saint-Jean,  comptent 
déjà  54  religieuses  en  six  maisons  :  Memramcouck,  Moncton, 
Bouctouche,  Shédiac,  Petit  Rocher,  Saint-Anselme,  et  les 
Filles  de  Marie  de  l’Assomption  qui,  sous  la  direction  de 
l’abbé  A.  Melanson,  viennent  en  1924  de  s’établir  à  Campbel- 
ton  au  nombre  de  24. 

Malgré  tout,  l’un  des  plus  anciens  et  des  plus  prospères  parmi 
les  couvents  de  langue  française  est  celui  de  Saint-Louis  de 
Kent  ;  fondé  en  1774  par  l’abbé  (depuis  Mgr)  Richard,  confié 
aux  Sœurs  de  Notre-Dame  de  Montréal,  agrandi  de  l’une  des 
ailes  de  l’ancien  collège  Saint-Louis,  il  a  déjà  donné  à  l’Acadie 
60  religieuses,  des  centaines  d’institutrices,  des  milliers  de 
bonnes  mères  de  famille  aussi  patriotes  que  chrétiennes  ;  son 
cinquantenaire  vient  d’être  dignement  célébré  le  29  et  le 
30  mai  1924. 

On  nous  signale  à  Chétichamp  un  couvent  de  sœurs  bre¬ 
tonnes  (les  Filles  de  Jésus),  à  Arichat  un  autre  couvent  fran¬ 
çais.  Bien  mieux,  la  section  féminine  de  l’Université  d’Anti- 
gonish  est  confiée  à  la  congrégation  française  de  Notre-Dame 
(fondée  à  Montréal  par  la  mère  Marguerite  Bourgeois).  Sœur 
de  1  archevêque  de  Toronto,  la  directrice  qui,  comme  la  plupart 
des  religieuses,  parle  un  excellent  français,  sait  diriger  vers  les 
cours  français  de  l’Université  un  groupe  important  de  ses 
élèves  bien  préparées  à  les  suivre.  N’étaient  les  élèves  des 
trois  collèges  classiques  que  nous  venons  de  mentionner,  l’on 
peut  dire  que  les  jeunes  Acadiennes,  en  général,  reçoivent  dans 


S 


TROIS  FLÉAUX 


557 


leurs  nombreux,  couvents  tenus  par  des  religieuses  de  langue 
française  une  meilleure  éducation  que  les  jeunes  Acadiens  en 
leurs  écoles  primaires  :  car  les  instituteurs  en  leurs  écoles 
normales  ont  de  moins  bonnes  occasions  d’apprendre  le  fran¬ 
çais  que  les  religieuses  en  leurs  communautés  de  la  province 
de  Québec.  Or  les  jeunes  Acadiennes,  si  raffinées  qu’elles  soient, 
n’en  épousent  pas  moins  des  fermiers  et  des  ouvriers  de  leur 
sang  ;  de  telles  mères,  par  l’éducation  qu’elles  transmettent 
à  leurs  enfants,  élèvent  le  niveau  social  de  la  race  ;  elles  savent 
faire  aimer  et  respecter  jusque  dans  les  prières  une  langue 
ancienne  et  pure  que  seuls  des  snobs  parvenus  sacrifient  à 
un  idiome  hybride  et  autrement  moins  vénérable. 

Enfin,  pour  compléter  l’œuvre  des  écoles,  d’heureuses 
initiatives  sont  prises.  Comme  la  langue  acadienne  pieusement 
archaïque  en  son  fonds,  pittoresquement  nautique  en  ses 
expressions,  à  la  longue  s’est  forcément  chargée  d’anglicismes, 
le  Collège  Sainte- Anne  a  organisé  parmi  ses  élèves  une  Société 
du  Bon  Parler  qu’encourage  un  prix  annuel  décerné  par  l’ins¬ 
pecteur  Louis  d’Entremont.  Pareil  exemple  devrait  être  imité. 
De  même,  une  supérieure  du  couvent  nous  a  demandé  d’établir 
entre  ses  élèves  et  des  élèves  françaises  une  correspondance 
régulière  ;  nous  ne  saurions  trop  nous  y  prêter.  Comme 
le  manuel  d’histoire  des  écoles  primaires  ne  contient  sur 
225  pages  que  88  destinées  à  l’histoire  du  Canada,  un  très 
généreux  et  perspicace  patriote,  le  Dr  F.  A.  Richard,  de 
Moncton,  s’est  avisé  de  créer  un  prix  annuel  destiné  au  meil¬ 
leur  travail  sur  un  point  de  l’histoire  acadienne  :  le  sujet  de 
1923  fut  :  «Biographies  d’Aulnay  et  de  Latour  »  (Lauréat, 
Philippe  Arsenault,  de  Sainte-Anne)  ;  celui  de  1924  est 
«  Rôle  de  l’abbé  le  Loutre  en  Acadie  ».  On  ne  saurait  trop 
encourager  de  telles  initiatives.  Les  Acadiens  ne  peuvent  que 
gagner  à  mieux  connaître  et  leva-  histoire  et  leur  langue. 

«  Bref,  conclut  le  Sénateur  Poirier,  nous  conservons  notre 
terrain  :  nous  gagnons  même  apparemment.  »  «  On  sait  à  quel 
prix,  dit  le  Frère  Marie-Victorin  (Canada  Français,  avril  1920), 
nous  autres  Canadiens  français,  protégés  cependant  par  des 
traités  et  des  capitulations,  nous  avons  assuré  notre  pain  sans 
le  mendier  à  la  porte  du  vainqueur,  défendu  la  langue  des 
ancêtres  dans  la  chaumière  et  dans  1  école,  préservé  notre  âme 
française  et  catholique,  bâti  de  nos  mains  notre  système  d  en- 


558 


LA  RENA  ISS  ANGE 


seignement,  développé  une  littérature  et  un  art  nationaux. 
Nos  frères  les  Acadiens,  frappés  dans  leur  chair  et  dans  leurs 
biens,  dispersés  comme  feuilles  mortes  par  vent  d’octobre, 
chassés  de  partout,  repoussés  à  coups  de  pique  des  rivages 
où  venait  toucher  la  proue  de  leurs  barques,  les  Acadiens, 
dis-je,  ont,  un  long  siècle  durant,  dirigé  tous  leurs  efforts  vers 
la  survivance,  la  concentration,  réunissant  toujours,  sans  se 
lasser  jamais,  les  cendres  dispersées  de  leur  foyer  détruit. 
Faut-il  s’étonner  de  ce  que,  courbés  sous  le  labeur  quotidien, 
loin  des  centres  d’instruction,  ils  aient  été  longtemps  privés 
—  plus  longtemps  que  nous  —  de  la  nourriture  intellectuelle 
et  de  l’anne  du  savoir  ?...  Mais  les  efforts  surhumains  d’un 
clergé  ardemment  patriote,  du  Père  Lefebvre,  pour  ne  citer 
qu’un  nom,  ont  maintenant  assuré  aux  Acadiens  cette  nourri¬ 
ture  et  cette  arme.  » 

Et  pourtant,  si  remarquables  que  soient  les  récents  progrès 
scolaires  en  Acadie,  un  besoin  plus  intense  encore  d’instruc¬ 
tion,  d’enseignement  supérieur,  s’exprime  en  ce  pathétique 
appel  d’un  des  plus  zélés,  sinon  des  plus  sûrs,  historiens  de  la 
race  acadienne. 

«  Nos  droits  de  rester  en  possession  ou  d’obtenir  des  compen¬ 
sations  sont  incontestables,  écrivait  en  1895  l’ancien  député 
Édouard  Richard.  Mais,  comme  c’est  là  une  solution  bien  diffi¬ 
cile  et  onéreuse,  nous  nous  contentons  de  demander  qu’une 
certaine  somme  soit  consacrée  à  la  fondation  d’un  établisse¬ 
ment  supérieur  pour  l’éducation  des  Acadiens  des  Provinces 
Maritimes  ou  pour  l’amélioration  des  deux  collèges  actuels. 
Bien  dure  est  encore  pour  les  Acadiens  la  lutte  pour  la  vie  : 
dépouillés  des  riches  terres  qu'ils  possédaient,  les  fils  des  pros¬ 
crits  ont  dû  se  faire  pêcheurs,  caboteurs,  artisans  ;  ceux  qui  se 
sont  remis  au  labeur  n’ont  pu  le  faire  que  sur  des  terres  infé¬ 
rieures  ;  ce  n’est  donc  qu’au  prix  de  sacrifices  héroïques  qu’ils 
ont  réussi  à  fonder  leurs  deux  collèges.  Leur  donner  une  impo- 
tance  adéquate  aux  besoins  serait  une  faible,  mais  noble  répa¬ 
ration  du  mal  accompli,  de  nature  à  conquérir  la  reconnaissance 
des  jeunes  gens  qui  en  bénéficieraient,  de  tous  les  Acadiens  qui 
influent  sur  l’opinion  de  leurs  concitoyens.  » 

L’Angleterre  restera-t-elle  sourde  à  cette  voix  ?  Nul  généreux 
donateur  français  ou  autre  ne  répondra-t-il  à  ce  cri  d’un 
peuple  qui  veut  plus  de  lumière  ?  Une  voix  américaine  a 
répondu  :  La  «  Carnegie  Corporation  »  a  entendu  l’appel  du 
vice-recteur  de  l’Université  d’Antigonish  ;  pour  la  création 
d’une  chaire  de  littérature  française  en  cette  province  qui 
compte  15.000  Français,  elle  a  ajouté  une  somme  de  50.000  dol- 


# 


559 


TROIS  FLÉAUX 

aa 

lars  souscrits  par  les  catholiques  de  langue  anglaise.  Cette 
œuvre  a  été  encouragée  par  le  président  de  la  section  de 
l’Alliance  française,  M.  Murray,  d’Halifax,  et  surtout  par  le 
Recteur  et  le  Vice-Recteur  de  l’Université  d’Antigonish,  le 
Révérend  Mac  Pherson  et  le  Dr  Tompkins,  tous  deux  favo¬ 
rables  au  développement  d’une  culture  française,  même  et 
surtout  parmi  les  Acadiens.  Ce  haut  enseignement  du  français 
a  été  en  l’année  1921-1922  brillamment  inauguré  par  M.  René 
Gautheron,  agrégé  des  lettres,  qu’un  long  séjour  au  Canada 
et  une  ardente  sympathie  pour  la  cause  acadienne  prédesti¬ 
naient  à  cette  utile  et  honorable  mission.  Il  vient  d’être  rem¬ 
placé  par  un  autre  jeune  agrégé  M.  Bonno,  précisément  ori¬ 
ginaire  de  Belle-Isle  en  Mer  où  il  a  connu  des  descendants 
d’Acadiens.  Une  cinquantaine  d’élèves  acadiens  sont  inscrits 
à  ces  cours  de  langue  et  de  littérature  françaises  où  deux  autres 
maîtres  assistent  le  professeur  titulaire.  Maintenant  on  ne 
parle  de  rien  de  moins  que  d’une  fédération  universitaire  des 
Provinces  Maritimes  qui  constituerait  à  Halifax  une  grande 
université  bilingue.  L’élément  français,  toutefois,  ne  court-il 
pas  le  risque  d’être  submergé  en  ces  institutions  foncièrement 
anglaises  de  langue,  de  mentalité  et  de  tendances  ? 

Pris  d’émulation,  le  Canada  a  voulu  faire  profiter  de  ses 
avantages  scolaires  sa  sœur  Acadie,  si  longtemps  déshéritée. 
Les  Collèges  du  Québec  ont,  en  ces  derniers  temps,  mis  dix 
bourses  d’études  à  la  disposition  des  meilleurs  élèves  acadiens  ; 
les  quatre  premiers  titulaires  sont  à  Lé  vis  deux  jeunes  gens 
d’Arichat  et  de  Chéticamp,  à  l’Université  Laval  deux  autres 
de  Moncton  et  de  la  Rivière-aux-Bourgeois.  Souhaitons  qu’une 
pareille  rivalité  dans  le  progrès  ne  puisse  que  profiter  à  la 
cause  acadienne  dans  les  Provinces  Maritimes,  sans  faire  tort 
aux  collèges  classiques  de  Saint-Joseph,  de  Sainte-Anne  et 
du  Sacré-Cœur. 

L 'Alliance  française  aussi  a  fait  de  son  mieux  : 

«  Un  jour,  dit  le  sénateur  Pascal  Poirier  ( Bulletin  du  15  avril 
1914),  le  courrier  m’apporta  un  chèque  de  2.000  francs  avec 
une  note  de  M.  Kleczkowski,  consul  général  de  France  à  Mon¬ 
tréal,  me  disant  que  cette  somme  m’était  envoyée  par  Y  Alliance 
française  pour  être  employée  de  la  manière  que  je  jugerais  le 
plus  propre  à  la  diffusion  de  l’enseignement  du  français  dans  les 
écoles  d’Acadie.  Le  geste  était  beau,  spontané,  généreux  ; 


560 


LA  RENAÏSSANCE 


mais  Y  Alliance  française  venait  justement  d’être  dénoncée  dans 
certains  journaux  de  la  province  de  Québec...  Pour  qu’il  n’y 
eût  pas  d’équivoque,  j’écrivis  au  secrétaire  de  l’Alliance...  ; 
je  déclarai  que  les  Acadiens  étaient  des  sujets  britanniques..., 
des  catholiques  romains...  mais,  par  le  sang,  Français  jusque 
dans  les  moelles,  et  que  nous  ne  demandions  pas  mieux,  la 
loyauté  civile  et  la  foi  religieuse  étant  sauves,  que  d’avoir  quel¬ 
que  raison  d’aimer  la  France,  s’il  se  pouvait,  encore  davantage... 
La  réponse  fut  prompte  et  catégorique...  «  C’est  à  bon  escient 
que  les  directeurs  de  V Alliance  française  m’avaient  fait  remettre 
ces  2.000  francs,  en  toute  connaissance  de  cause.  Ils  nous  féli¬ 
citaient  d’avoir  un  clergé  catholique  éclairé,  dévoué,  ami  de 
la  France  ;  cela  n’avait  rien  qui  les  surprît,  le  clergé  acadien 
ne  faisant  que  continuer  les  glorieuses  traditions  des  mission¬ 
naires  français  à  travers  les  siècles  et  à  travers  le  monde... 
Il  était  loin  de  leur  pensée  de  vouloir  nous  détourner  de  nos 
devoirs  vis-à-vis  de  la  Couronne  et  de  l’Église  ;  mais  ils  voulaient 
nous  rappeler  que  la  France  se  souvenait  et  que  nous  avions 
là-bas  des  amis  qui  s’intéressaient  à  nous  et  qui  étaient  heureux 
de  nous  tendre  une  main  fraternelle...  » 

Chaque  année,  depuis  plus  de  vingt  ans,  Y  Alliance  française 
me  fait  remettre,  sans  qu’aucune  demande  lui  en  soit  faite, 
une  allocation  variant  de  500  à  2.000  francs.  Au  mois  de  décem¬ 
bre  dernier,  alors  que  je  croyais  tout  fini,  j’en  ai  reçu  1.500  fr. 
C’est  toujours  la  même  générosité  inlassable,  mais  discrète, 
voilée,  qui  ne  demande  en  retour  qu’un  accroissement  d’amour 
pour  la  France,  une  plus  grande  diffusion  de  sa  langue  qui  est 
notre  langue  à  nous  aussi... 

Avec  les  fonds  reçus,  nous  avons  d’abord  distribué  des  primes 
d’encouragement  aux  maîtres  et  maîtresses  qui  enseignent  le 
français  dans  les  écoles  publiques,  surtout  au  Cap  Breton 
où  notre  langue  était  la  plus  menacée  ;  puis,  nous  avons,  une 
année,  consacré  tous  nos  fonds  accumulés,  10.000  francs  envi¬ 
ron,  à  aider  nos  instituteurs  et  institutrices  à  obtenir  des  bre¬ 
vets  supérieurs  d’enseignement  à  l’école  normale  du  Nouveau 
Brunswick  ;  nous  défrayons,  —  c’est  peu  de  choses,  frais  de 
déplacement  surtout,  —  le  Congrès  scolaire  des  maîtres  et 
maîtresses  d’écoles  acadiennes  à  l’île  du  Prince  Édouard,  qui 
se  réunissent  chaque  année  dans  l’une  des  paroisses  françaises 
de  l’île  ;  nous  avons  quelque  peu  contribué  à  l’organisation 
d’une  association  semblable  aux  maîtres  et  maîtresses  d’écoles 
acadiennes  du  Nouveau  Brunswick  qui  se  réunissent  aussi 
chaque  année  en  congrès  scolaire  ;  nous  espérons  que  la  Nouvelle 
Ecosse  aura  bientôt  à  son  tour  une  société  semblable...  Ce  qui 
nous  reste  des  fonds  fournis  par  Y  Alliance  française  et  ce  que 
nous  en  recevrons  encore  sera  employé  au  perfectionnement  de 
notre  corps  enseignant. 

Mais  plus  efficace  encore  que  l’aide  pécuniaire  a  été  pour 


ft 


VIEILLES  ACADIENNES 
de  la  Nouvelle  Écosse. 


TROIS  FLÉAUX 


561 


nous  l’aide  morale  de  nos  amis  de  France.  On  est  courageux 
et  fort  quand  on  sait  qu  il  y  a  à  côté  de  soi  un  vieil  ami  qui 
nous  regarde,  une  main  prête  à  se  tendre  pour  nous  soutenir.  » 

Cette  longue  citation  montre  avec  quelle  reconnaissance  et 
quel  profit  peut  être  accueillie  toute  intervention  française, 
pour  peu  qu’elle  se  produise  avec  tact  et  discrétion. 

Une  autre  vient  de  se  produire.  Puisque  l’Acadie  manque 
d’enseignement  vraiment  supérieur,  pourquoi  de  jeunes  Aca¬ 
diens  bien  doués  ne  viendraient-ils  pas  acquérir  en  nos  grandes 
Écoles  de  France,  en  même  temps  qu’une  culture  française, 
l’instruction  nécessaire  aux  plus  hautes  situations  industrielles 
ou  commerciales,  scientifiques  ou  littéraires  de  leur  pays  ? 
L’une  des  premières  pages  de  ce  livre  montre  que  dans  ce  but 
a  été  créé,  ici  et  là-bas,  un  double  Comité  France- Acadie. 
Ses  efforts  ont  été  dès  le  début  encouragés.  Le  Ministère  des 
Affaires  étrangères  a  créé  une  première,  puis  une  deuxième 
bourse  d’études  (6.000  fr.  +  1.000  fr.  de  voyage)  pour  des 
étudiants  acadiens  présentés  par  la  section  acadienne  ;  les 
Acadiens,  ne  voulant  pas  être  à  court  de  générosité,  ont  eux- 
mêmes  envoyé  trois  étudiantes  acadiennes.  Le  premier  béné¬ 
ficiaire  de  la  bourse  française  (en  1922),  a  été  le  fils  de  l’hono¬ 
rable  juge  Pierre  Landry,  le  Dr  Raymond  Landry,  qui,  de 
retour  à  Moncton,  collabore  à  la  création  d’un  hôpital  français 
en  ce  grand  centre  acadien  ;  puis  sont  venus  les  Drs  Euclide 
Léger,  de  Moncton,  et  Aucoin,  de  Chéticamp,  pour  h  méde¬ 
cine,  et  Fr.  Antoine  Bernard,  de  Gaspésie,  pour  l’histoire  ;  en 
même  temps,  M1Jes  Anna  Malenfant,  Laura  Gaudet  et  Jeanne 
Léger,  de  Moncton,  pour  le  chant,  le  piano  et  la  peinture. 
Cette  année  même,  en  vrai  protecteur  des  Acadiens,  le  consul 
générai  de  France  à  Montréal,  M.  de  Vitrolles  a  ratifié  le 
choix  de  trois  nouveaux  boursiers  :  l’Inspecteur  des  Écoles 
de  Nouvelle  Écosse,  M.  Louis  d’Entremont  ;  le  Dr  F.  E. 
Bourdreau,  d’Amhert,  et  le  P.  Orner  Le  Greslé.  Outre  les 
Universités  de  l’État  dont  M.  Goy,  de  la  Sorbonne,  s’est 
montré  un  zélé  représentant,  l’Institut  catholique  de  Paris, 
les  Universités  libres  d’Angers  et  de  Lille,  l’Université  de 
Rennes  sont  prêtes,  grâce  au  patronage  de  Mgr  Baudrillart, 
du  Recteur  Mgr  L.  Gry,  du  professeur  Duthoit  et  du  doyen 
Charles  Turgeon,  à  accueillir  avec  une  sollicitude  toute  spé¬ 
ciale  la  jeunesse  acadienne.  Le  généreux  directeur  de  l’École 


LAUVRtÈRE.  T.  II. 


36 


562 


LA  RENA  ISS  ANGE 


Montalembert  à  Bécon-Asnières  a  bien  voulu  fonder  la 
bourse  acadienne  Henri  Duclaud. 

De  telles  initiatives  ont  été  accueillies  en  Acadie  avec 
l’enthousiasme  reconnaissant  que  l’on  devine  ;  «  événement 
de  première  importance,  qui  survient  à  son  heure  >>,  a  dit 
à  Moncton  M.  Arthur  Beauchesne.  La  mère-patrie  n’ignore 
donc  plus,  n’oublie  donc  plus  les  premiers  de  ses  enfants 
d’Amérique  qui  ont  tant  souffert  pour  elle  !...  Mais,  pour 
que  se  développent  de  pareilles  œuvres  de  solidarité  natio¬ 
nale,  pour  que  des  liens  plus  étroits  s’établissent  entre 
Français  de  France  et  Français  d’Acadie,  tout  un  apostolat 
est  nécessaire  ;  aussi  des  conférence  sur  l’émouvante  tragédie 
acadienne  ont-elles  été  faites  au  Collège  de  France,  au 
Comité  France-Amérique,  à  Nantes,  à  Lille,  à  Roubaix, 
à  Tourcoing,  par  un  zélé  gouverneur  honoraire  des  colo¬ 
nies,  M. Alfred  Martineau,  par  le  professeur  René  Gautheron, 
par  l’auteur  de  ces  lignes  ;  des  articles  ont  été  écrits  pai 
MM.  René  Bazin,  Martineau,  Edm.  Buron,  Jules  Beaucaire  et 
autres,  dans  la  Revue  Universelle,  la  Revue  de  l'Histoire  des 
Colonies  françaises,  la  Revue  de  l' Amérique  latine,  le  Mercure 
de  France,  Y  Alliance  Nationale,  la  Femme  et  l'Enfant,  le 
Monde  illustré,  Paris-Canada  et  France-Canada  où  une  chro¬ 
nique  est  consacrée  à  la  Vie  Acadienne.  D’autres  manifes¬ 
tations  suivront,  promises  ou  sollicitées  ;  car  une  incessante 
campagne  est  nécessaire,  non  seulement  pour  mieux  faire 
connaître  l’Acadie,  mais  encore  pour  provoquer  d’utiles 
initiatives  en  sa  faveur,  pour  lui  assurer  d’autres  généro¬ 
sités  indispensables.  Quiconque  aime  la  France  et  plaint 
l’Acadie  comprend  quel  est  son  devoir  à  cet  égard. 


Sources  et  autres  références. 

Desrosiers  et  Fournet.  -  La  race  française  aux  Etats-Unis,  op.  clt. 
Abbé  Casgrain.  —  Un  pèlerinage  au  pays  d’Evangeline,  op.  cit. 

Abbé  Casgrain.  —  Mém.  sur  Missions  en  N.  Ec .,  etc.,  op.  cit. 

Pascal  Poirier.  —  Le  père  Lefebvre  et  l’Acadie.  Montréal,  1898 
Edmond  de  Nevers.  —  L’âme  américaine.  Paris,  1903,  2  vol. 

Revue  canadienne.  —  Pourquoi  les  Acadiens  sonl-ils  oubliés  dans  la 
hiérarchie  catholique  ?  oct.  1899,  pp.  297-8. 

«  JrE  P*RE  Émile  Georges.  -  Mgr  Gustave  Blanche,  C.  J.  M.  (1848- 
1916).  Bathurst,  N.  B.,  1923. 

fAREVUE  franco-américaine,  de  Montréal,  1923  (années  1910-1912) 
L  Evangeline,  de  Moncton  (années  1923-4). 


J 


CHAPITRE  XXXIV 


LA  NOUVELLE  ACADIE 


Classe  dirigeante.  —  Écoles  et  presse  acadiennes. 
Société  nationale.  —  Patriotisme  acadien. 


Toutes  ces  réformes  politiques  et  scolaires  ont  déjà 
produit  leurs  fruits  :  de  son  obscur  et  pénible  rôle  de 
tâcheron  bassement  exploité  et,  en  outre,  méprisé,  le 
peuple  acadien  passe  peu  à  peu  au  rang  légitime  de  colla¬ 
borateur  apprécié  et  recherché.  «  J’ai  présidé  les  assises  de  mon 
comté  pendant  trente  ans,  répond  à  une  brutale  attaque  de 
Y  American  Journal  of  Sociology,  M.  George  W.  Kyte,  du 
comté  de  Richmond  ;  pendant  tout  ce  temps,  moins  de  6  % 
des  accusés  étaient  Acadiens,  et  la  plupart  d’entre  eux  furent 
acquittés.  Or  la  moitié  de  la  population  est  acadienne.  Même 
proportion  au  tribunal  civil...  Les  Acadiens  étaient  notoire¬ 
ment  sobres,  alors  même  que  la  tempérance  ne  disposait  pas 
des  lois  actuelles  de  prohibition...  Acadiens  français,  votre 
respect  pour  les  lois  et  votre  dévotion  religieuse  sont  pour  le 
pays  un  rempart  contre  l’invasion  révolutionnaire  du  socia¬ 
lisme.  Voyez  comme  les  conditions  du  travail  sont  bonnes  dans 
la  province  de  Québec  :  là  peu  de  grèves  ;  pas  d’antagonisme 
entre  patrons  et  ouvriers.  Le  vrai  socialisme,  c’est  l’entente  de 
tous  et  l’émulation  dans  les  bonnes  œuvres.  »  Oui,  mais  alors 
pourquoi  ne  pas  faire  à  ces  bons  défenseurs  de  la  société  la 
part  à  laquelle  ils  ont  droit  dans  l’administration  de  ladite 
société  ?  Ainsi  le  député  Alexandre  Doucet,  du  Nouveau- 
Brunswick,  demandait  récemment  combien  d’Acadiens  avaient 
dans  la  Compagnie  des  chemins  de  fer  nationaux  des  traite¬ 
ments  supérieurs  à  4.000  piastres  par  an.  Le  Gouvernement 
n’a  pas  jugé  à  propos  de  répondre  à  cette  demande  apparem¬ 
ment  indiscrète,  et  pour  cause. 


564 


LA  RENA  ISS  ANCE 


A  peine  conscient  naguère  de  son  injuste  sort,  de  ses  droits 
déniés  et  de  sa  force  latente,  l’Acadien  relève  la  tête  main¬ 
tenant  :  il  sait  demander  à  des  chefs  sortis  de  ses  rangs  le 
chemin  de  l’émancipation,  du  pouvoir  et  de  la  possession  des 
biens  ravis.  Cette  œuvre  de  réparation  s’accomplit  sans  bruit  : 

«  Quiconque  n’a  pas  visité  l’Acadie,  écrit  le  R.  Père  Thomas 
Couët  ( Liberté ,  de  Winnipeg,  3  août  1920),  ne  peut  se  faire  une 
idée  de  la  vie  active  et  féconde  qui  règne  dans  cette  partie  de 
notre  peuple.  Il  faut  aller  chez  lui,  parcourir  ses  campagnes, 
l’observer  dans  sa  vie  paroissiale,  le  voir  au  travail  et  causer  de 
ses  préoccupations  pour  apprendre  à  le  connaître  et  à  l’appré¬ 
cier.  Et  c’est  d’autant  plus  difficile  que  l’Acadien  ne  se  ren¬ 
contre  guère  sur  les  grandes  routes  qui  sillonnent  les  Provinces 
Maritimes.  Les  circonstances  l’ont  tenu  à  l’écart  et  comme 
dérobé  aux  regards  et  aux  bruits  du  monde  pour  lui  permettre 
de  refaire  la  conquête  de  son  pays  et  développer  dans  cette  sorte 
de  demi-retraite  les  qualités  qui  font  les  peuples  forts.  Et  puis, 
il  n’est  ni  bruyant  ni  tapageur  :  il  travaille,  il  croît  en  nombre 
et  il  cultive  avec  un  soin  jaloux  l’héritage  de  belles  vertus  que 
lui  ont  légué  ses  ancêtres.  »  «  On  cache  les  mérites  des  Acadiens, 
dit  ailleurs  le  Père  dominicain  (Devoir,  20  juill.  1920),  on  nie 
leurs  progrès,  on  voudrait  toujours  les  tenir  dans  l’ombre, 
bien  qu’on  sache  ce  que  vaut  l’appoint  de  leurs  bras  et  de  leur 
argent  :  mais  les  Acadiens  travaillent  avec  l’ardeur  et  l’énergie 
de  gens  qui  se  sentent  chez  eux,  sûrs  du  lendemain,  menés  par 
une  troupe  bien  disciplinée.  » 

Si  humble  et  si  obscure  qu’elle  soit  en  apparence,  cette 
renaissance  n’en  est  pas  moins  évidente  et  même  éclatante 
pour  qui  sait  voir. 

«  Le  progrès  accompli  par  les  Acadiens  en  ces  trente  dernières 
années  est  à  peine  croyable,  écrivait  le  sénateur  Poirier  en  1898. 
Il  est  vrai  qu’ils  étaient  alors  tout  à  fait  ignorés,  sans  moyen 
d’action,  sans  un  seul  ami  de  leur  race  dans  les  provinces.  Par 
leur  modération  dans  le  succès,  leur  bonne  foi  et  leur  libéralisme 
envers  les  autres  nationalités,  leur  absence  de  tout  fanatisme 
religieux,  leur  ferme  détermination  de  ne  pas  s’isoler  dans  l’État 
et  les  efforts  qu’ils  font  pour  arriver  aux  premiers  rangs,  les 
Acadiens  se  sont  gagné  l’estime  et  le  bon  vouloir  des  popula¬ 
tions  protestantes.  D’intérieurs  qu’ils  semblaient  être,  ils  sont 
devenus  égaux  en  toute  chose  sans  susciter  aucun  sentiment 
mauvais.  » 

Ce  jugement,  porté  par  un  chef  du  parti  acadien  qui  a  fait 
preuve  de  toutes  ces  belles  qualités,  pourrait  sembler  suspect 
s’il  ne  se  trouvait  confirmé  par  le  témoignage  même  d’Anglais 


J 


JEUNES  ACADIENNES 
du  Cap  Breton. 


■ 


■ 


■ 

. 


*  ,  ' 


. 


. 


* 


* 


LA  NOUVELLE  ACADIE 


565 


qui  les  voient  à  l’œuvre.  En  voici  un  qui  provient  d’un  ancien 
juge  et  gouverneur  de  la  Nouvelle  Écosse,  Sir  Adams  Archi- 
bald,  qui  a  pourtant,  en  son  étude  sur  la  déportation  de  1755, 
manqué  d’impartialité  et  même  d’humanité. 

«  Leur  attachement  à  leur  race  et  à  leur  religion  les  a  cons¬ 
titués  en  divers  groupes  nettement  isolés  des  gens  de  notre 
race.  Iis  y  trouvent  tout  le  bien-être  qui  peut  provenir  de  leur 
activité  et  de  leur  frugalité.  Vivant  dans  l’ordre  et  l’aisance,  ils 
comptent  parmi  les  plus  paisibles  citoyens...  Les  Acadiens 
actuels  possèdent  toutes  les  vertus  de  leurs  ancêtres,  tout  en  les 
surpassant  par  l’intelligence  et  l’initiative.  »  «  Une  nouvelle 
génération  d’Acadiens  a  surgi,  confirme  en  1914  l’historien 
Doughty,  instruite,  intelligente,  entreprenante  ;  elle  a  mainte¬ 
nant  dans  les  assemblées  législatives  et  au  gouvernement  des 
représentants  sortis  de  son  sang.  » 

Voici  des  noms  :  en  1836,  un  d’Entremont  et  Frédéric  Ro- 
bichaud,  en  1840  Anselme  Comeau,  siègent  au  Parlement  de  la 
Nouvelle  Écosse  ;  en  1846  Armand  Landry  et  en  1869  Urbain 
Johnson,  au  Parlement  du  Nouveau  Brunswick  ;  en  1854, 
Stanisas  Perry  (Poirier)  et  Joseph  Arsenault,  au  Parlement  de 
l’Ile  du  Prince  Édouard.  «  Dans  l’ordre  politique,  écrit  en  1898 
le  sénateur  Poirier,  justice  nous  est  à  peu  près  rendue  ;  nous 
avons  des  ministres  dans  le  gouvernement  du  Nouveau 
Brunswick  (MM.  Lebillois  et  Richard),  de  la  Nouvelle  Écosse 
(M.  Comeau),  deux  conseillers  législatifs  et  trois  représentants 
à  la  législature  d’Halifax,  huit  membres  à  l’Assemblée  du  Nou¬ 
veau  Brunswick  et  à  celle  du  Prince  Édouard,  un  député  à  la 
Chambre  des  Communes  d’Ottawa  (maintenant  trois),  un 
sénateur  et  un  juge  à  la  Cour  suprême  du  Nouveau  Brunswick.» 
En  1899,  il  y  a,  en  outre,  cinq  députés  à  la  Chambre  législa¬ 
tive  de  la  Nouvelle  Écosse  et,  en  1917,  dix  à  celle  du  Nouveau 
Brunswick.  «Nous  aurons  bientôt  notre  juste  proportion  dans 
la  représentation  des  chambres  fédérales  et  régionales,  ajoute 
Pascal  Poirier.  Trois  des  nôtres  siègent  à  Ottawa,  MM.  Léger, 
Michaud  et  Turgeon,  tous  trois  du  Nouveau  Brunswick.  Au 
Sénat,  nous  sommes  deux  du  Nouveau  Brunswick,  M.  le  doc¬ 
teur  Bourque  et  moi,  et  un  pour  la  Nouvelle  Écosse,  M.  Giroir. 
Le  premier  ministre  de  l’ Ile  du  Prince  Édouard  est  un  Acadien, 
M.  Arsenault.  Nous  avons  deux  ministres  français  à  Frede- 
ricton,  N.  B.,  MM.  Dugal  et  Veniot  (ce  dernier,  avec  le  porte¬ 
feuille  des  travaux  publics)  et  un  ministre  sans  portefeuille 


566 


LA  RENAISSANCE 


en  Nouvelle  Écosse,  M.  Coraeau.  »  Or,  l’honorable  Pierre 
Veniot,  mari  d’une  Acadienne  de  Lewisville,  après  une  car¬ 
rière  politique  de  trente  ans,  vient,  en  1923,  d’arriver  à  la 
Présidence  du  Conseil  au  Parlement  du  Nouveau  Brunswick. 
En  ce  même  Parlement  se  trouve  un  autre  ministre  sans 
portefeuille,  M.  Michaut.  Il  y  a  quelques  années,  le  fran¬ 
çais  seul  fut  employé  pendant  toute  une  séance  de  la 
chambre  législative  du  Nouveau  Brunswick.  Un  ancien  élève 
de  Memramcouck,  feu  Pierre  Landry,  d’Halifax,  vers  1884, 
fut  le  premier  Acadien  admis  à  plaider  devant  les  tribunaux 
des  Provinces  Maritimes;  il  s’était  créé  par  son  honorabilité,  son 
érudition  et  son  éloquence  une  haute  situation  sociale  ;  s’in¬ 
clinant  devant  pareille  supériorité,  les  Anglais  se  sont  honorés 
en  nommant  chevalier  Sir  Pierre  Landry,  juge  en  chef  à  la 
Cour  suprême  (Banc  du  Roi)  du  Nouveau  Brunswick.  Le 
magistrat  anglais  qui  lui  a  succédé  vient,  en  1924,  d’être 
remplacé  par  un  Acadien,  l’honorable  Arthur  Le  Blanc,  autre 
élève  de  Saint-Joseph  de  Memramcouck. 

En  dehors  des  Provinces  Maritimes  les  Acadiens  ne  se  dis¬ 
tinguent  pas  moins  parmi  les  personnages  politiques  et  offi¬ 
ciels.  Au  Canada,  l’ancien  premier  ministre,  Sir  Wilfrid  Lau¬ 
rier,  descendait  d’une  mère  acadienne.  Acadiens  étaient  le 
gouverneur  de  la  province  de  Québec,  l’honorable  E.  P.  Le 
Blanc,  le  président  du  Sénat  Philippe  Landry,  qui  défendit 
si  énergiquement  les  droits  du  français  dans  l’Ontario,  le  pro¬ 
cureur  général  de  la  Saskatchewan,  M.  Turgeon.  Dans  le 
clergé,  outre  les  deux  évêques  du  Nouveau  Brunswick, 
Mgr  Le  Blanc,  de  Saint-Jean,  et  Mgr  Chiasson,  de  Chatham, 
Acadiens  sont  Mgr  Doucet  de  Grande  Anse,  poète,  érudit  et 
astronome  à  ses  heures,  Mgr  J.  A.  Richard  qui  a  fondé  et 
dirige  supérieurement  la  paroisse  Verdun  de  Montréal,  le 
Grand  Vicaire  Hébert  et,  par  sa  mère,  née  Chenest,  M.  le  cha¬ 
noine  Émile  Chartier,  vice-recteur  de  l’Université  de  Mont¬ 
réal.  Nombre  de  prêtres  acadiens,  ayant  complété  leurs  études 
à  Québec,  à  Montréal,  à  Rome  même,  (et  pourquoi  pas  à  l’Ins¬ 
titut  catholique  de  Paris  ?)  sont  pouvus  de  diplômes  univer¬ 
sitaires  et  ecclésiastiques  ;  il  est  parmi  eux  des  docteurs  en 
théologie.  Nous  avons  dit  que  les  Madawaskayens  du  Maine 
ont  envoyé  à  la  Chambre  d’Augusta,  en  1846,  Joseph  Cyr,  puis 
trois  autres  Cyr,  puis  successivement  vingt  autres  députés 


LA  NOUVELLE  ACADIE 


567 


acadiens.  Nous  avons  signalé  le  brillant  rôle  des  Acadiens  de 
Louisiane,  comme  gouverneurs,  généraux,  magistrats,  diplo¬ 
mates,  etc...  Ajoutons  que  le  président  de  la  Cour  Suprême 
de  Justice  aux  États-Unis,  M.  White,  passe  lui-même  pour  des¬ 
cendant  du  fameux  notaire  René  Le  Blanc  célébré  par  Long- 
fellow. 

Enfin,  depuis  une  cinquantaine  d’années,  une  presse  fran¬ 
çaise  fort  active  exprime  la  pensée  et  formule  les  revendica¬ 
tions  du  peuple  acadien  dans  le  Moniteur  Acadien  de  Shédiac, 
N.  B.,  fondé  en  1866,  dans  le  Courrier  des  Provinces  Maritimes 
de  Bathurst,  N.  B.,  fondé  en  1884,  dans  Y Evangeline,  fondée 
en  1887,  naguère  publiée  à  Weymouth,  N.  E.,  mais  maintenant 
à  Moncton,  N.  B.,  dans  l’Acadie,  également  publié  à  Moncton 
en  1900,  dans  V Impartial  de  Tignish,  I.  P.  E.,  fondé  en  1893, 
dans  le  Journal  du  Madawaska,  d’Edmundston,  et  dans  la 
revue  bilingue,  le  Madawaskaien,  de  l’École  technique  de  cette 
même  ville,  que  dirige  l’énergique  M.  Savoie.  On  songe  même 
à  créer  un  journal  quotidien  à  Moncton,  le  Progrès  Acadien, 
h’ Evangeline  a  très  justement  pris  pour  devise  cette  double 
formule  :  Religion,  Langue,  Patrie,  et  Unir  et  Instruire. 
A  peine  fondé,  ce  journal  se  heurta  à  l’opposition  irlandaise 
qui  en  interdit  la  lecture  et  suscita  même  la  création  du  jour¬ 
nal  rival,  l’Acadie,  qui  tomba  en  deux  ans. 

Sagement  nationaliste,  Y  Evangeline,  que  dirige  avec  zèle 
M.  Alfred  Roy,  est  une  bonne  semeuse  d’idées  telles  que  celles- 
ci  :  «  Il  y  a  un  peuple  acadien  dont  les  origines,  1  histoire  et  les 
destinées  sont  bien  précises  ;  car  ce  peuple  est  français  par  son 
sang,  son  esprit,  sa  langue,  ses  mœurs,  ses  aspirations  ;  grâce 
à  sa  forte  natalité,  à  son  endurance,  à  sa  foi  en  Dieu  et  en  lui- 
même,  il  reprendra  dans  les  Provinces  Maritimes  la  prépondé¬ 
rance  qui  lui  fut  jadis  enlevée  par  la  ruse  et  par  la  violence , 
qu’il  reste  donc  Français  en  tout  par  son  langage,  par  ses  lec¬ 
tures,  par  ses  chants  ;  qu’il  exige  le  français,  —  un  français 
pur  de  tout  anglicisme,  —  en  ses  écoles,  en  son  administra¬ 
tion,  en  sa  presse!  »  (  Attachons-nous  à  notre  foi,  à  notre  langue, 
à  -notre  paroisse,  ne  cesse  de  répéter  la  vaillante  feuille  ;  ce 
ÎUt  la  force  de  nos  ancêtres  ;  c’est  notre  force.  Ici,  au  Nouveau 
Brunswick,  en  Nouvelle  Écosse,  dans  l’ Ile  du  Prince  Édouard, 
nous  sommes  chez  nous.  Restons-y,  puisque  c’est  la  patrie  ; 
revendiquons-y  nos  libertés,  puisqu’elles  nous  assureront  notre 


568 


LA  RENA  ISS  ANCE 


développement...»  Il  est  évident  que  si  pareils  journaux  avaient, 
au  lieu  de  4.000,  40.000  lecteurs,  la  partie  serait  gagnée  pour 
l’Acadie  :  conscients  de  leur  devoir,  de  leur  force,  de  leur 
valeur,  les  Acadiens  pourraient  se  redresser  en  maîtres,  en 
maîtres  tolérants  et  généreux. 

En  1911,  l’abbé  Léger,  curé  de  Saint-Paul,  fournit  à 
MM.  Desrosiers  et  Fournet  (page  158)  le  tableau  suivant  de  la 
situation  française  en  Acadie  moderne  : 


Nouveau  Brunswick 

Diocèse  de  Chatham 

Diocèse  de  S‘-Jean 

Paroisses  françaises 

36 

14  (sur  56) 

Prêtres  séc.  fr. 

34  (sur  58) 

23  (sur  45) 

Collèges  class.  fr. 

1  de  130  élèves 

1  de  200  élèves 

Couvents  franç. 

3  (sur  7) 

2 

Sénateurs  franç. 

1 

_ 

Dép  fédér.  fr. 

2 

_ 

Dép.  prov.  fr. 

8 

_ . 

InspeCt.  d’éc.  fr. 

2 

— 

Nouvelle  Écosse 

Diocèse  d’Halifax 

Dioc.  d’Antigonish 

Paroisses  françaises 

14  (sur  36) 

9  (sur  66) 

Prêtres  séc.  fr. 

12  (sur  42) 

9  (sur  87) 

Collègés  class.  fr. 

1  de  150  élèves 

Couvents  fr. 

14 

Sénateurs  fr. 

1 

Dép.  féd.  fr. 

Dép.  prov.  fr. 

2 

Insp.  d’éc.  fr. 

1 

— 

Ile  du  Prince  Édouard  et  de  la  Madeleine 

Paroisses  françaises 

11  (sur  45) 

Prêtres  séc.  fr. 

10  (sur  42) 

Collèges  clas.  fr. 

Couvents  fr. 

4 

Sénateurs  fr. 

Sénateurs  fr. 

Dép.  fédér.  fr. 

Dép.  prov.  fr. 

2 

Insp.  d’éc.  fr. 

1 

J 


LA  NOUVELLE  ACADIE 


569 


Or,  en  ces  dix  dernières  années,  la  situation  française  n’a 
cessé  de  s’améliorer.  A  vrai  dire,  l’éparpillement  des  Acadiens 
sur  un  immense  territoire,  leur  dispersion  en  huit  ou  dix  grou¬ 
pes  plus  ou  moins  séparés  se  sont  aggravés  de  la  répartition 
de  ces  groupes  en  des  provinces  et  même  en  des  États  diffé¬ 
rents.  Sans  doute,  le  Cap  Breton  fut  rattaché  à  la  Nouvelle 
Écosse  dès  1820  ;  mais  l’ Ile  du  Prince  Édouard  en  avait  été 
détachée  dès  1769  et  le  Nouveau  Brunswick  en  1784.  En  1867, 
l’union  des  Provinces  Maritimes  au  Dominion  du  Canada 
atténua  le  mal  en  rapprochant  les  Acadiens  de  ces  provinces 
de  ceux  des  provinces  de  Québec  et  de  l’Ontario  ;  il  n’en  reste 
pas  moins  entre  les  divers  groupes  acadiens,  outre  la  sépara¬ 
tion  et  l’éloignement,  des  différences  législatives  et  politiques 
qui  déterminent  certaines  inégalités  sociales  et,  par  suite, 
contrarient  plus  ou  moins  gravement  les  communes  tendances 
vers  l’unité  nationale.  Pour  remédier  aux  funestes  consé¬ 
quences  de  cette  dispersion  et  de  cette  diversité,  l’élite  aca¬ 
dienne  des  différents  groupes  s’est  avisée  de  créer  une  ligue 
pour  la  défense  des  intérêts  tant  spirituels  que  temporels  de 
tous  les  Acadiens  :  elle  a  pris  le  nom  de  Société  nationale  de 
l’Assomption.  En  voici  la  genèse  et  l’évolution.  Le  24  juin  1880, 
sur  les  instances  du  P.  Lefebvre,  soixante-dix  délégués  aca¬ 
diens  se  présentèrent  à  Québec  à  l’assemblée  de  la  fameuse 
et  puissante  société  canadienne  Saint-Jean-Baptiste,  alors 
vieille  de  quarante-quatre  ans  ;  ils  furent  acclamés.  Le 
15  août  de  l’année  suivante,  à  l’instigation  du  Père  Lefebvre, 
une  première  réunion  acadienne  eut  lieu  à  Memramcouck  : 
plus  de  5.000  Acadiens  s’y  présentèrent.  «  Ils  arrivaient,  dit 
le  Sénateur  Pascal  Poirier  qui  fut  l’un  des  bons  ouvriers  de 
la  première  heure,  de  tous  les  points  des  Provinces  Maritimes, 
comme  autrefois  leurs  pères  revenus  de  tous  les  coins  de  la 
terre,  pauvres  proscrits  qui  rapportaient  la  patrie  dans  leurs 
cœurs.  Les  réjouissances  du  peuple,  en  cette  occasion,  ressem¬ 
blèrent  à  des  sanglots  de  joie  refoulés  au  fond  du  cœur  ;  on 
eût  dit  qu’il  avait  peur  d’être  heureux.  »  Dès  lors  s’organisa 
la  fédération  acadienne,  et  le  15  août  fut  choisi  comme  date 
de  la  fête  nationale.  Puis  «  tous  se  séparèrent,  emportant  en 
leurs  âmes  réconfortées  l’intime  sentiment  d’une  fraternité 
affermie  et  le  ferme  espoir  d’une  proche  résurrection  patrio¬ 
tique  ».  «  Si  j’ai  conservé  un  religieux  amour  pour  ma  patrie, 


570 


LA  RENAISSANCE 


écrit  le  31  mai  1923  le  Père  D.  F.  Léger,  je  le  dois  à  la  grande 
fête  nationale  de  1881,  où  j’ai  été  témoin  de  la  résurrection 
de  ma  race.  » 

La  deuxième  réunion  eut  lieu  en  1883  à  Miscouche,  dans 
l’Ile  du  Prince  Édouard.  Pour  drapeau,  on  adopta  les  trois 
couleurs  françaises  avec  une  étoile  d’or  scintillant  dans  le 
bleu  ;  aussitôt  arboré,  ce  drapeau  national  fut  salué  par  les 
bateaux  du  port.  (Lorsque  plus  tard  vint  à  Shédiac  la  princesse 
Louise,  fille  de  la  reine  Victoria  et  femme  du  marquis  de 
Lorne,  alors  gouverneur  du  Canada,  elle  fut  accueillie  en 
français  à  l’ombre  de  ce  drapeau  tricolore  qui  flottait  au  clo¬ 
cher  de  l’église  catholique  de  cette  petite  ville  acadienne). 
Pour  hymne  national,  on  choisit  Y  Ave  Maris  Sieila,  après 
avoir  hésité  entre  la  Marseillaise  et  la  complainte  suivante  de 
Gérin-Lajoie  où  le  nom  «  Acadien  »  fut,  avec  combien  plus  de 
justesse,  substitué  au  mot  «  Canadien  ». 

Un  Acadien  errant, 

Banni  de  ses  foyers, 

Parcourait  en  pleurant 
Des  pays  étrangers. 

Un  four,  triste  et  pensij, 

Assis  au  bord  des  flots. 

Au  courant  fugitif 
Il  adressait  ces  mots  : 

«  Si  tu  vois  mon  pays, 

«  Mon  pays  malheureux, 

«  Va  dire  à  mes  amis 
«  Que  je  me  souviens  d’eux. 

«  A  jamais  séparé 
«  Des  amis  de  mon  cœur, 

«  Hélas  !  où  je  mourrai 
•>  Je  mourrai  de  douleur.  » 

La  troisième  assemblée  eut  lieu  en  1890  à  la  Pointe  de 
l’Église  chez  les  Acadiens  de  la  Baie  Sainte-Marie,  N.  E., 
l’année  même  où  l’on  organisait  la  fondation  du  Collège  de 
Sainte-Anne  ;  la  quatrième  en  1900  à  Arichat  dans  l’île  Ma¬ 
dame,  à  proximité  du  Cap  Breton  ;  d’autres,  en  1904  (1.000  à 
1.500  personnes)  à  Waltham,  dans  le  Massachusetts  ;  en  1905, 
à  Caraquet,  N.  B.,  pour  l’inauguration  du  nouveau  Collège 


S 


LA  NOUVELLE  ACADIE 


571 


des  Eudistes  ;  en  1908,  à  Saint-Basile,  dans  le  Madawaska, 
où  parla  généreusement  Mgr  Mathieu,  recteur  de  l’Université 
Laval  de  Québec;  en  1913,  à  Tignish,  dans  l’ Ile  du  Prince 
Édouard  ;  en  1917,  à  Moncton,  au  siège  même  de  l’Assomp¬ 
tion. 

En  1921,  le  huitième  «  Congrès  National  Acadien  »,  réuni 
à  la  Pointe  de  l’Église  sous  la  présidence  de  l’honorable 
Dr  D.  V.  Landry,  a  résolu  : 

1°  —  que  soit  constitué  un  comité  chargé  d’obtenir  l’union 
des  Provinces  Maritimes,  projet  infiniment  favorable  à  l’union 
acadienne  ;  2°  —  que  le  Comité  d’histoire  acadienne  demande  au 
gouvernement  fédéral  la  nomination  d’un  Acadien  à  la  Commis¬ 
sion  des  Champs  de  Bataille,  afin  que  soient  préservées  les 
terres  historiques  acadiennes  ;  —  3°  que  tous  encouragements 
soient  accordés  à  l’étude  des  problèmes  concernant  l’agricul¬ 
ture,  l’industrie,  le  commerce  et  les  transports  ;  que  notre 
peuple  s’unisse  aux  Chambres  de  Commerce,  aux  Clubs  Cana¬ 
diens  et  à  toutes  autres  Sociétés  s’intéressant  à  l’étude  desdits 
problèmes  capables  de  contribuer  au  bien-être  de  notre  pays.  » 

On  ne  saurait  mieux  orienter  vers  une  féconde  union  l'ac¬ 
tivité  acado-canadienne.  Le  18  août,  environ  300  congres¬ 
sistes  se  rendirent  en  chemin  de  fer  à  la  Grand  Prée. 

«  Tous  se  sont  agenouillés  devant  la  statue  d’Evangeline  et 
ont  chanté  l’hymne  national  Ave  Maris  Stella.  Alors  parla  l’ho¬ 
norable  Dr  Landry  en  termes  émouvants.  «  Au  nom  de  la 
Société  nationale  l’Assomption,  au  nom  du  peuple  acadien,  nous 
venons  prendre  aujourd’hui  possession  du  terrain  où  s’élevait 
jadis  l’Église  de  Grand  Prée  :  ce  terrain  nous  est  donné  par  la 
compagnie  de  chemin  de  fer  Dominion  Atlantic  à  la  condition 
que  nous  y  construisions  une  église.  Le  peuple  acadien  accepte- 
t-il  ce  terrain  et  consent-il  à  construire  une  église  à  la  place  de 
celle  f Saint-Charles]  où  nos  pères  ont  prié  avant  de  partir  pour 
l’exil  ?  —  Oui,  oui,  répètent  les  pèlerins  avec  enthousiasme. 
—  Nous  allons  donc  nous  mettre  à  l’œuvre  sans  tarder.  Ce  jour 
marque  une  date  mémorable  dans  l’histoire  du  peuple  acadien. 
Il  nous  est  donné  de  proclamer  à  la  face  de  l’univers  que  le 
peuple  acadien,  que  l’on  croyait  dispersé  pour  toujours  sur  des 
rives  étrangères,  vit  encore  plus  vigoureux  que  jamais.  On  avait 
voulu  le  disperser  pour  lui  faire  perdre  sa  langue,  sa  foi,  ses  tra¬ 
ditions.  Le  voici  qui  reparaît  plus  fort  que  jamais  sur  le  sol  même 
où  il  fut  jadis  assemblé  pour  l’exil,  et  il  a  gardé  la  foi  de  ses 
ancêtres,  et  il  parle  encore  la  langue  française.  Plus  de  deux  cents 
délégués,  représentant  des  centaines  de  mille  Acadiens  qui 
habitent  l’Ancienne  Acadie  et  d’autres  centaines  de  mille 


572 


LA  RENAISSANCE 


Acadiens  des  autres  provinces  de  la  Nouvelle  Angleterre,  sont 
ici  pour  proclamer  que  le  peuple  acadien  est  encore  debout  et 
fidèle  à  ses  traditions.  » 

L’honorable  P.  J.  Veniot,  alors  Ministre  des  Travaux  publics 
du  Nouveau  Brunswick,  s’inscrivit  aussitôt  pour  100  piastres 
en  vue  de  la  construction  de  l’église  ;  en  moins  de  deux  heures 
4.000  piastres  furent  ainsi  souscrites.  Nous  avons  déjà  dit 
(p.  358)  les  paroles  solennelles  qui,  en  1923,  furent  prononcées 
lors  de  la  consécration  de  l’Église  du  Souvenir  ;  de  plus  solen¬ 
nelles  encore  seront  dites  en  ce  mois  d’août  1924  qui  doit 
voir,  unis  pour  la  première  fois,  en  présence  des  pèlerins  cana¬ 
diens  accourus  en  nombre,  Acadiens  du  Nord  et  Acadiens  du 
Sud.  Qu’on  en  juge  par  ces  prémisses  : 

«  Quelle  belle  et  méritoire  propagande,  écrit  le  Père  A.  D.  Cor¬ 
mier,  de  Shediac,  le  30  mai  1924,  que  de  rapprocher  les  divers 
groupes  acadiens  de  l’Amérique  du  Nord,  en  regrefïant  à  la 
vieille  souche  toujours  vivante  le  rameau  de  Louisiane  depuis 
si  longtemps  détaché.  Unir  en  un  faisceau  les  trois  quarts  de 
million,  que  nous  sommes,  c’est  servir  la  grande  cause  nationale 
et  religieuse  de  l’Acadie,  c’est  affirmer  aux  yeux  du  monde  notre 
prodigieuse  survivance  sans  exemple  dans  l’histoire,  c’est 
seconder  les  vues  de  la  Providence  sur  les  destinées  de  la  nation 
acadienne.  Comment  rester  inertes  en  face  de  si  glorieux  événe¬ 
ments  !  «  «Tant  que  nous  célébrerons  dignement  notre  fête  natio¬ 
nale,  nous  conserverons  notre  religion,  notre  langue,  notre  race  ; 
car  en  ce  beau  jour  nos  cœurs  émus  recueillent  pieusement  les 
paroles  qui  donnent  force  et  courage.  »  «  Un  peuple  qui  garde 
ainsi  le  culte  des  ancêtres  se  perpétue:  car  son  passé  ne  se  ranime 
dans  le  présent  que  pour  mieux  se  prolonger  dans  l’avenir.  » 

Plus  tôt  que  les  Acadiens  des  Provinces  Maritimes,  les 
Acadiens  de  Nouvelle  Angleterre  mêlés  aux  Canadiens 
émigrés  sentirent  le  besoin  de  s’unir  encore  plus  intimement 
pour  ne  perdre  ni  leur  particularisme  acadien  au  contact  de 
leurs  frères  du  Canada  plus  nombreux  et  mieux  organisés  ni 
surtout  leur  caractère  français  et  leur  religion  catholique  dans 
l’absorbant  milieu  américain  ;  d’où  l’excellente  idée  d’ajouter 
aux  assemblées  annuelles  de  la  Société  nationale  de  l’Assomp¬ 
tion  les  liens  plus  étroits  et  plus  constants  d’une  Société 
mutuelle  de  l’Assomption  :  car  celle-ci  peut,  en  tous  temps  et  en 
tous  lieux,  aux  États-Unis  comme  au  Canada,  grouper 
chaque  mois  en  ses  agences  les  Acadiens  disséminés  dans  les 


# 


mm 


FAMILLE  ACADIENNE  DE  LA  BAIE  SAINTE-MARIE 
Nouvelle  Écosse 


LA  NOUVELLE  ACADIE 


673 


moindres  villes  et  villages  de  l’Amérique  du  Nord.  Après  de 
longs  tâtonnements  et  de  prudentes  délibérations,  des  hommes 
d’initiative  de  Waltham,  Mass.,  MM.  Clarence  Cormier,  Henri 
Le  Blanc  et  quelques  autres,  constituèrent  en  septembre  1903 
cette  Société  mutuelle,  consacrée  en  cette  même  ville  par  la 
convention  nationale  du  15  août  ;  elle  inscrivit  400  membres 
dès  les  neuf  premiers  mois.  Puis,  non  sans  difficultés  initiales, 
se  ramifiant  dans  la  vieille  Acadie,  elle  en  compte  maintenant 
plus  de  7.000  en  185  succursales,  dont  le  Président  général 
est  M.  Jean-Paul  Chiasson.  Sa  situation  financière  est  des  plus 
prospères,  son  surplus  en  1923  étant  de  12  %.  Au  nom  de  sa 
devise  de  sauvegarde  nationale  :  union,  charité,  protection, 
l’Assomption  mutuelle,  ajoutant  à  sa  caisse  des  malades  et 
des  orphelins  une  caisse  des  écoliers,  a  pu,  en  dix  ans,  grâce 
à  une  cotisation  de  5,  puis  de  10  sous  par  mois,  réunir 
plus  de  66.000  piastres,  et  ainsi  donner  à  l’Acadie  ce  qui  lui 
manque  le  plus,  les  éléments  d’une  classe  dirigeante  :  8  prê¬ 
tres,  13  étudiants  en  théologie,  10  agronomes,  5  médecins.  De 
plus  en  plus  prospère,  cette  caisse  universitaire  compte  faire 
encore  davantage  :  «  Si  notre  zèle  propagandiste  pouvait  qua¬ 
drupler  le  nombre  de  nos  membres,  ce  n’est  pas  30  élèves  que 
nous  aurions,  mais  200  ;  et  nous  les  installerions  en  un  nou¬ 
veau  collège  bâti  avec  notre  argent.  »  Ainsi,  sous  son  double 
aspect  national  et  mutualiste,  c’est-à-dire  pouvoir  central 
organisé  en  administrations  locales,  la  double  Société  de 
l’Assomption  tend  à  gouverner,  en  les  protégeant  et  les  for¬ 
tifiant,  toutes  les  forces  dispersées  de  l’Acadie  renaissante  : 
elle  rallie,  sous  le  même  drapeau  étoilé  et  tricolore  tous  les 
Acadiens,  riches  et  pauvres,  des  divers  pays  ;  elle  unit  en  une 
heureuse  communion  d’idées  toutes  les  énergies  et  toutes  les 
bonnes  volontés  éparses.  Bref,  l’Assomption  est  aux  Acadiens 
ce  que  l’Union  Saint-Jean-Baptiste  est  aux  Canadiens  :  un 
cadre  permanent,  une  force  organisée,  un  idéal  d’avenir. 

Aux  grandes  assises  nationales  du  peuple  acadien  s’ajoutent 
des  fêtes  régionales  ou  locales  qui  convient  les  divers  groupes 
acadiens  à  venir  en  diverses  occasions  solennelles  entendre 
des  paroles  cordiales,  capables  de  ranimer,  d’exalter,  de  guider 
un  patriotisme  inquiet.  En  août  1923,  à  Lewisville,  dans  la 
paroisse  si  heureusement  nommée  Saint-Louis  de  France,  ce 
«  grand  patriote  »  qu’est  l’abbé  D.  F.  Léger,  historien  et 


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LA  RENAISSANCE 


organisateur  de  Saint-Pierre  de  Cocagne,  donna  à  la  foule  de 
ses  invités  l’occasion  d’entendre  ces  belles  paroles  : 

«  Minorité  française  et  catholique  en  pays  anglais  et  protes¬ 
tant,  les  Acadiens  ne  sont  forts  que  parce  qu’ils  sont  unis.  Si 
on  ne  les  craint  pas,  du  moins  on  les  respecte  ;  si  on  ne  marche 
pas  avec  eux,  du  moins  on  les  laisse  passer  ;  si  on  n’acclame  pas 
leur  drapeau,  du  moins  on  le  laisse  flotter.  »  a  Soyons  donc  fiers 
d’être  Acadiens,  conclut  le  Premier  Ministre  Pierre  Veniot. 
Plus  nous  serons  franchement  acadiens  et  français,  plus  les 
Anglais  nous  respecteront.  Il  y  a  quarante  ans,  on  rougissait  de 
parler  français  ici  comme  à  Moncton  ;  maintenant  on  ne  peut 
plus  faire  dix  pas  sans  entendre  notre  langue.  N’était  l’émigra¬ 
tion  qui  nous  ronge,  nous  serions  déjà  la  majorité  ;  dans  le 
Nouveau  Brunswick,  malgré  elle,  nous  serons  les  plus  nom¬ 
breux  et,  par  suite,  les  plus  forts  dans  vingt  ans.  Préparons-nous 
à  jouer  le  beau  rôle  qui  nous  attend,  par  l’union  comme  par 
l’éducation,  grâce  à  nos  écoles  et  à  notre  presse  comme  grâce  à 
nos  sociétés  coopératives  et  autres.  » 

Vers  la  même  date,  à  Arichat,  dans  l’île  Madame,  l’abbé 
Maheux  exorcise  spirituellement  sept  démons  qui  tyrannisent 
les  plus  faibles  d’entre  les  Acadiens  :  la  peur  de  parler  français, 
la  honte  de  porter  un  nom  français,  l’indifférence  à  l’égard  de 
la  presse  française,  l’ignorance  de  l’histoire  acadienne,  etc... 

«  Comment  des  Acadiens  pourraient-ils  rougir  de  parler  la  plus 
belle  langue  du  monde  ?  dit  Mgr  Chiasson  aux  fêtes  régio¬ 
nales  de  Caraquet.  Si  tous  les  Acadiens  du  diocèse  y  étaient 
restés,  nous  serions  aujourd’hui  assez  forts  pour  avoir  nos 
écoles,  notre  presse,  et  toutes  nos  œuvres  nationales.  »  En 
septembre,  dans  la  vieille  paroisse  de  Cocagne,  dont  les 
250  familles  comptent  plus  de  1.500  âmes,  devant  un  auditoire 
de  plus  de  4.000  personnes,  le  Dr  Landry  célébra  le  glorieux 
passé  de  «  l’Acadie,  fille  aînée  de  la  France  dans  le  Nouveau 
Monde  ».  Même  langage  patriotique  aux  anniversaires  de 
paroisse,  de  sociétés,  de  collèges,  etc.  Donc,  partout  et  à  tout 
propos,  se  réveille  l’âme  nationale. 

Le  Frère  Marie-Victorin  nous  a  décrit,  sous  son  aspect 
pittoresque  et  sentimental,  avec  autant  de  charme  que  d’émo¬ 
tion,  l’une  de  ces  fêtes  nationales  qui  fut  célébrée  aux  lies  de 
la  Madeleine. 

«  Nous  ne  sommes  que  de  pauvres  pêcheurs,  dit  l’orateur 
improvisé  ;  mais  nous  ne  pouvons  laisser  passer  l’Assomption 


LA  NOUVELLE  ACADIE 


575 


sans  rappeler  le  souvenir  des  aïeux  de  Grand  Pré...  »  Et,  pour  la 
centième  fois,  il  reprend  l’affreux  récit  dont  le  temps  n’a  encore 
pu  émousser  l’horreur  :  «  la  vie  paisible  des  ancêtres  aux  vallons 
d’Acadie,  leurs  grands  domaines  dans  les  prés  saumâtres  de  la 
Baie  Française,  leurs  vertus  et  leur  bonheur,  puis  la  guerre 
interminable  ;  les  traités,  les  anxiétés,  les  souffrances  ;  enfin,  le 
crime  sans  nom,  le  feu,  le  sang,  les  larmes,  la  fuite  sur  les  loin¬ 
tains  océans,  des  vaisseaux  chargés  de  chair  humaine,  l’affreuse 
odyssée  sous  les  ciels  d’exil  !  »...  Ces  fillettes  en  indienne  rose, 
aux  cheveux  sur  les  épaules  qui  ont  apporté  avec  le  rayonne¬ 
ment  de  leur  jeunesse  un  bouquet  de  phlox,  ces  enfants  aux  yeux 
dolents  qui  écoutent  bouche  bée,  ces  femmes  avec  un  bébé 
sur  chaque  bras  qui  regardent  avec  de  grands  yeux,  ces  vieux 
accroupis  sans  façon  le  long  du  mur,  un  bâton  de  verne  à  la 
main,  tous  n’ont  dans  les  veines  que  du  sang  de  proscrit.  Et, 
au  silence  presque  mortel  qui  règne  parmi  eux,  l’on  sent  bien 
que,  dans  l’obscure  région  de  l’âme  où  dorment  des  atavismes 
profonds,  des  images  pâlies  se  régénèrent  qui  étreignent  les 
cerveaux,  font  battre  les  cœurs  plus  vite,  ravivent  des  colères 
lointaines,  foyers  qui  flambent,  baïonnettes  qui  luisent,  orphe¬ 
lins  qui  pleurent  sur  des  tombes  méprisées...  Mais  l’orateur 
ne  laisse  pas  ses  auditeurs  sous  cette  impression  pénible  :  le 
passé  est  horrible  et  sanglant,  le  présent  est  beau  comme  les 
aurores.  «  Nous  sommes  patients,  dit-il.  Fins  que  tout  autre 
peuple,  nous  avons  été  associés  à  la  passion  du  Christ.  Chassés 
de  rivage  en  rivage,  peuple  d’agneaux,  nous  avons  partout 
cédé  la  place  aux  loups.  On  nous  a  pris  et  repris  nos  terres,  on 
nous  a  pris  nos  richesses  ;  mais  il  est  deux  joyaux  que  l’on  n’a 
pu  nous  prendre,  parce  qu’ils  tiennent  au  domaine  inviolable 
de  l’âme  :  notre  langue  française  et  notre  foi  catholique.  » 

En  lisant  ces  lignes  comme  bien  d’autres,  on  a  pu  noter  ce 
curieux  mélange  d’énergie  obstinée  et  de  mélancolique  rési¬ 
gnation  qui  semble  caractériser  l’âme  acadienne.  L’abbé  Cas- 
grain  signale  quelque  part  «  l’expression  timide  »  des  visages  ; 
un  autre,  «  le  ton  dolent  »  des  voix.  Dans  la  famille  fortement 
hiérarchisée,  si  humble  qu’elle  soit,  même  mélange  d'autorité 
incontestée  du  père  sur  la  femme  et  les  enfants,  de  l’aîné  sur 
les  cadets  ;  pas  de  gai  tutoiement,  mais  une  obéissance  docile. 
En  cette  passivité  apparente,  on  a  peut-être  trop  vu,  comme 
ches  les  Canadiens,  le  découragement  des  vaincus. 

«  Pendant  plus  d’un  siècle,  disent  Desrosiers  et  Fournet,  nous 
avons  cruellement  senti  la  pesanteur  du  joug  étranger.  Tenus  à 
l’écart  des  affaires  publiques  et,  malgré  nos  protestations  et 
nos  preuves  de  loyauté,  regardés  avec  méfiance,  nous  avons  dû 
conquérir  à  la  pointe  de  l’épée  nos  plus  chères  libertés.  Notre 


576 


LA  RENAISSANCE 


libération  ne  datant  que  d’hier,  il  est  facile  à  un  esprit  observa¬ 
teur  de  discerner  chez  nous  une  résignation  qui  nous  courbe 
trop  aisément  devant  les  injonctions  étrangères.  C’est  un  vestige 
de  la  contrainte  imposée  à  nos  pères  dans  cette  vallée  du  Saint- 
Laurent  où  l’on  se  flattait  de  les  étouffer  et  de  les  ensevelir 
à  jamais.  » 

Si  ces  paroles  sont  vraies  à  propos  des  Canadiens,  combien  ne 
le  sont-elles  pas  davantage  à  propos  des  Acadiens  qui  ont 
bien  autrement  souffert  et  pendant  bien  plus  longtemps  ?  De 
là  chez  l’Acadien,  dit  le  Frère  Marie-Victorin,  même  à  l’égard 
du  Canadien,  cette  «  attitude  de  frère  cadet  longtemps  délaissé 
par  son  aîné  qui  a  mieux  réussi,  attitude  de  frère  absent  qui, 
pendant  que  l’autre  jouissait  des  douceurs  de  la  paix  au 
foyer  paternel,  a  mangé  le  pain  de  la  misère  et  de  l’humilia¬ 
tion,  attitude  du  blessé  de  la  vie  qui  répugne  à  assumer  le 
rôle  de  parent  pauvre.  >>  Oui,  dit  la  chanson  acadienne  : 

J’entends  touiours  la  voix  triste  et  plaintive 

De  nos  aïeux,  les  martyrs  de  Grand  Pré. 

Assurément,  l’incorrigible  morgue  britannique  n’est  pas  de 
nature  à  atténuer  chez  ses  victimes  les  fatales  conséquences 
d’une  oppression  qui  a  dû  cesser  ;  mais  enfin,  par  la  force  des 
choses,  avec  le  nombre  et  l’organisation,  l’heure  de  la  libération 
a  sonné  ;  et  les  rôles  sont  changés.  Les  têtes  acadiennes,  tout 
comme  les  têtes  canadiennes,  conscientes  de  leurs  droits  lésés 
et  recouvrés,  maintenant  se  redressent  et  regardent  en 
face  le  tyran  qui  ne  fut  que  trop  souvent  un  criminel  : 

«  Oui,  petites  Acadiennes,  dit  le  frère  Victorin  à  des  enfants 
trop  humbles,  pardonnez,  mais  souvenez-vous.  N’ayez  pas  honte 
de  votre  sang  latin,  de  votre  riche  parler  acadien,  de  vos  simples 
atours  et,  pourquoi  ne  pas  le  dire  ?  de  vos  vertus.  Ne  baissez 
pas  votre  tête  brune  ni  vos  beaux  yeux  purs  devant  le  pâle 
Anglo-saxon...  non,  jamais  !...  Ils  tiennent,  en  ce  moment  de 
l’histoire,  la  terre  et  la  mer.  Oui!...  ils  ont  presque  toute  la 
puissance  et  presque  tout  1  argent.  Oui  encore  !...  mais,  aussi 
vrai  qu’il  y  a  un  Dieu  au  Ciel,  ils  ont  du  sang  sur  les  mains,  et 
vous  avez  une  palme  dans  les  vôtres  !...  de  sorte  qu’en  toute 
justice,  étant  les  fils  des  bourreaux  et  vous  les  filles  des  martyrs, 
c’est  à  eux  de  courber  la  tête.  » 

(  Sous  le  couvert  de  cette  patience  résignée  vit  donc  toujours 
l’âme  française,  avec  son  inépuisable  richesse  de  sentimentalité 


i 


ÉGLISE  DE  POMQUET,  N.  E. 


AUTRE  ÉGLISE  ACADIENNE  EN  BOIS,  N.  E. 


■ 


. 


, 


* 


LA  NOUVELLE  ACADIE 


577 


profonde  et  ses  ressources  infinies  d’idéalisme  incorrigible. 
Même  des  voyageurs  de  passage  ont  été  frappés  par  les 
aspects  les  plus  superficiels  de  cette  émouvante  survivance. 
«  Dans  une  chaumière  acadienne,  dit  M.  Louis  Herbette 
(Nouvelle  Revue ,  1er  avril  1890),  où  j’avais  été  attiré  en  pas¬ 
sant  par  un  bruit  de  langage  français,  je  voyais  assis,  après 
souper,  les  parents  avec  les  sept  enfants,  les  deux  aînés  étant 
partis  pour  le  State  afin  de  gagner  davantage.  Quelle  surprise 
pour  eux  de  recevoir  un  Parisien  et  de  se  comprendre  avec 
lui  !  Quelle  douceur  pour  lui  d’être  salué  par  ces  mots  :  «  Espé¬ 
rez  donc  !  »  de  voir  petits  et  grands,  après  un  moment  d’hésita¬ 
tion  dû  à  la  crainte  de  parler  mal,  causer  comme  chez  nous, 
et  la  ménagère  s’écrier,  toute  heureuse  :  «  On  parle  tout  pareil.  » 

A  la  longue  se  révèlent  ainsi  des  affinités  profondes  et, 
partant,  une  sympathie  spontanée  qui  est  la  source  même 
d’un  patriotisme  commun. 

«  L’amour  de  la  France  reste  un  culte  pour  les  Acadiens, 
confirme  le  sénateur  poète  :  son  nom,  une  musique  pour  leur 
cœur.  Plusieurs  pensent  toujours  que  la  France  reviendra  ;  ils 
s’appuient  sur  des  prophéties  que  l’aïeul  raconte  à  ses  petits- 
enfants  ;  on  est  toujours  résigné  ;  on  est  fidèle  à  l’Angleterre  ; 
mais  on  aime  la  France  ;  il  est  si  naturel,  il  est  si  doux  d’aimer 
une  mère,  même  quand  elle  n’est  pas  là,  même  quand  on  sait 
qu’elle  ne  reviendra  pas.  »  —  «  Nous  serons  demain,  dit  forte¬ 
ment  l’abbé  Thomas  Albert  en  conclusion  de  sa  belle  histoire 
du  Madawaska,  ce  qu’aujourd’hui  nous  voulons  être  demain. 
Nous  sommes  sous  le  regard  de  Dieu  les  artisans  de  nos  des¬ 
tinées...  Le  vrai  patriotisme,  c’est  l’amour  de  l’ordre,  l’amour 
de  l’autorité  qui  l’assure,  l’amour  des  lois  justes  qui  garantis¬ 
sent  la  liberté  de  tous  dans  le  respect  des  droits  de  tous...  La 
patrie,  c’est  la  personnification  de  tout  ce  que  nous  aimons,  de 
tout  ce  qui  nous  rend  meilleurs...  ;  elle  renferme,  dans  son  idée 
complexe  et  féconde,  l’honneur,  la  conscience  nationale,  la  res¬ 
ponsabilité  collective,  la  solidarité  sociale...  Le  patriotisme, 
c’est  encore  l’attachement  au  sol  qui  fait  les  races  fortes.  C’est 
cet  ensemble  d’histoire  et  de  poésie,  de  passé,  de  présent  et  de 
rêves  d’avenir,  d’idéal,  de  beauté,  de  courage,  de  luttes,  de  vic¬ 
toires,  d’héroïsme,  de  culte  divin,  d’épopées  terrestres,  de  fic¬ 
tions,  d’aspirations,  tout  ce  qui  peut  émouvoir  le  cœur  de 
l’homme  et  le  fixer  un  instant.  C’est  quelquefois  le  deuil,  jamais 
la  honte.  Ce  peut  être  la  défaite,  l’exil,  le  dénuement  :  jamais 
le  reniement.  C’est  pour  nous  la  chute  de  Louisbourg  qui  étonna 
le  vainqueur  lui-même  ;  c’est  Montcalm  qui  tombe  sur  les  plaines 
d’Abraham  pour  ne  pas  pleurer  le  deuil  de  sa  patrie.  Ce  sont  nos 

37 


LAUVRIÈRJ6.  T.  II. 


578 


LA  RENAISSANCE 


pères  priant  sous  la  voûte  de  la  forêt,  quand  leurs  temples  étaient 
saccagés,  gardant  au  cœur  l’image  de  la  patrie  agonisante, 
l’amour  de  Dieu  et  de  la  race,  les  deux  seuls  biens  que  le  vain¬ 
queur  ne  pouvait  ou  ravir  ou  bannir...  La  nationalité  était 
anéantie  :  il  ne  restait  debout  que  la  religion,  l’âme  de  la  patrie 
et  les  débris  épars  de  la  race.  Mais  un  peuple  ne  meurt  pas, 
quand  il  est  fidèle  à  Dieu  et  à  son  Église.  Il  ne  meurt  pas  quand 
il  s  appelle  Acadie  ou  Nouvelle  France...  Comme  au  jour  du 
Golgotha  les  morts  sortirent  des  entrailles  de  la  terre  pour 
marcher  parmi  les  vivants  saisis  de  terreur,  ainsi  l’Acadie,  sur 
qui  la  persécution  avait  refermé  la  tombe,  sortit  des  antres  de 
l’exil,  des  retraites  de  la  forêt,  pour  prouver  à  la  violence  l’inu¬ 
tilité  de  la  force  brutale  contre  l’amour  de  la  Patrie...  Religion 
et  patriotisme,  voilà  les  secrets  de  l’avenir.  Les  peuples  qui 
meurent  sont  ceux  qui  veulent  mourir...  Fils  de  martyrs,  nous 
n’avons  pas  le  droit  d’être  des  renégats...  !  » 

On  voit  combien  profond,  tenace,  ancré  dans  la  chair, 
comme  sucé  avec  le  lait  maternel,  est  cet  impérissable  amour  de 
la  France,  jusque  chez  les  plus  humbles  Acadiens.  C’est,  si 
poétique  qu’il  soit,  comme  un  obscur  instinct  qui  se  transmet 
immuable  dans  la  race  ;  c’est  comme  une  force  aveugle  qui 
résiste  au  changement  de  lieux,  à  l’usure  du  temps,  aux 
vicissitudes  de  l’histoire. 

Mais,  dans  1  élite  acadienne,  on  vient  déjà  de  le  voir,  ce 
sentiment,  une  fois  sorti  de  la  pénombre  de  l’inconscience, 
s’épanouit  dans  la  lumière  de  la  raison  et  s’y  fortifie  de  logi¬ 
ques  arguments. 

«  Si  nous  voulons  demeurer  Français  au  Canada,  dit  l’un  des 
meilleurs  représentants  de  cette  élite,  Pascal  Poirier,  prions  pour 
que  la  France  soit  toujours  glorieuse  et  forte.  Son  rayonnement 
est  nécessaire  à  notre  vie  nationale,  comme  à  nos  poumons  la 
chaleur  du  soleil.  Nous  pouvons  sans  elle  devenir  un  peuple 
agricole,  industriel  ou  commerçant  :  mais  il  nous  faut  longtemps 
sa  littérature,  ses  beaux-arts,  l’assurance  de  sa  force,  sa  langue, 
son  génie,  son  prestige  dans  le  monde,  si  nous  voulons  asseoir 
la  Nouvelle  France  d’Amérique  sur  des  bases  éternelles.  Ne 
nous  faisons  pas  d’illusions  là-dessus.  «  —  «  Nous  Français 
d  Amérique,  répond  comme  un  écho  une  voix  canadienne,  nous 
ne  lesterons  Français  que  par  la  France.  »  —  «  A  moins  d’un 
contact  plus  intime  avec  le  foyer  principal  de  la  pensée  fran¬ 
çaise,  continue  le  Commandant  Asselin,  il  n’y  a  pas  pour  nous 
d  existence  possible,  pas  de  réaction,  pas  de  lutte  contre  le 

matérialisme  américain  ;  «  car,  «  ce  qui  fait  de  la  France  _ 

supérieure  à  la  Grèce  par  le  sérieux  et  à  Rome  par  le  sens  de  la 
justice,  une  nation  unique  dans  l’histoire,  c’est  son  culte 


LA  NOUVELLE  ACADIE 


579 


inlassable  des  idées.  »  —  «  Des  trois  grandes  nations,  reprend  le 
Sénateur  Poirier,  c’est  peut-être  la  France  qui  est  la  plus  magni¬ 
fique.  La  France,  mieux  que  toute  autre  nation,  a  enseigné  le 
sens  et  montré  la  valeur  des  mots  :  chevalerie,  gloire,  liberté, 
honneur,  mots  qui  constituent  la  vraie  civilisation,  le  vrai 
christianisme.  Elle  est  parmi  les  nations  modernes  ce  que  fut 
la  Grèce  dans  le  monde  antique.  Elle  a  l’âme  de  la  Grèce, 
légère,  héroïque,  éprise  du  Beau.  » 

Voilà  le  concert  d’éloges  que  font  entendre  là-bas  nos  frères 
de  sang. 

Ce  patriotisme  français  des  Acadiens  et  des  Canadiens, 
ainsi  fait  d’amour  instinctif  et  d’admiration  éclairée,  a  depuis 
des  siècles  survécu  aux  plus  rudes  épreuves  :  la  longue  incurie 
de  l’ancien  régime,  la  défaite,  la  séparation,  l’abandon,  l’in¬ 
différence  apparente  de  la  mère-patrie  et,  depuis  la  Révolu¬ 
tion,  nos  excès  politiques  et  autres,  notre  frivolité  pernicieuse. 

*  Les  colères  de  la  France  ont  parfois  épouvanté  notre  vieux 
sang  conservateur  et  catholique,  dit  le  commandant  Asselin 
exprimant  un  sentiment  non  moins  acadien  que  canadien  ;  son 
sourire  a  souvent  scandalisé  notre  foi.  Il  y  eut  aussi  vos  lois 
républicaines  de  laïcisation  ;  nous  nous  crûmes  du  coup  reportés 
au  temps  où  notre  clergé  chantait  des  Te  Deum  pour  fêter  la 
chute  de  Napoléon,  héritier  des  principes  de  '89.  »  —  «  Dans  ce 
pays  où  le  clergé  a  été  l’élément  conservateur  du  patrimoine 
français,  confirme  Mgr  Baudrillart,  une  partie  des  prêtres  est 
désorientée  par  la  réputation  de  guerre  à  la  religion  que  la 
France  n’a  que  trop  contribué  à  s’acquérir  et  que,  perfidement, 
l’ennemi  a  exploitée  et  aggravée.  »  «  Eh  bien  !  non,  malgré  tout, 
continue  Olivar  Asselin,  il  y  eut  de  tout  temps  chez  nous,  et 
dans  le  clergé  comme  ailleurs,  des  esprits  assez  éclairés  pour 
savoir  aimer  la  France  indépendamment  de  ses  formes  de  gou¬ 
vernement  et  de  ses  préférences  électorales.  » 

Toutes  ces  modalités  changent,  en  effet,  avec  le  cours  des 
temps  ;  mais  les  races  demeurent  éternelles  avec  leurs  pro¬ 
fondes  affinités  immuables.  Aussi,  quand,  au  détour  du 
chemin,  Français  d’Amérique  et  Français  d’Europe  se  retrou¬ 
vent  face  à  face,  les  mains  se  tendent  ;  car  les  visages  se  recon¬ 
naissent,  et  les  cœurs  parlent. 

Les  deux  plus  grandes  épreuves  en  ces  derniers  temps  sont 
venues  de  la  guerre  :  1870  et  1911.  Comme  à  ces  deux  dates, 
en  Acadie,  s’est  bien  réveillé  en  dépit  de  tout,  même  des  pires 
conseils,  le  vieux  sang  français  !  quel  émoi  dans  l’appréhension! 


580 


LA  RENAISSANCE 


quelle  angoisse  dans  la  défaite  !  quelle  exaltation  dans  la 
victoire  !  «  Le  contre-coup  de  la  guerre  franco-prussienne  se 
fit  péniblement  sentir  en  Acadie,  écrivait  jadis  le  Sénateur 
Poirier.  Avec  la  France  terrassée,  sanglante,  agonisante,  nous 
nous  sentions  diminués,  et  on  nous  le  faisait  sentir  ».  Avec  la 
nouvelle  guerre,  même  alarme  :  «  Nous  marchons  pour  la 
France,  dit  le  commandant  Asselin,  parce  que  sa  défaite  nous 
condamnerait,  nous  ses  enfants  d’Amérique,  à  traîner  désor¬ 
mais  des  vies  diminuées  ».  «  Nous  désirions  tous,  dès  le  début 
de  la  guerre,  a  dit  le  docteur  Bourque,  sénateur  acadien,  que 
la  Grande-Bretagne  volât  au  secours  de  la  France,  menacée 
d’être  anéantie  par  un  ennemi  puissant.  »  L’un  des  hommes 
les  plus  influents  du  Nouveau  Brunswick,  le  juge  en  chef 
Pierre  Landry,  recommanda  «  l’enrôlement  volontaire  d’un 
membre  de  chaque  famille  acadienne.  Nos  ancêtres  furent  des 
héros  dans  l’adversité.  Puissent  leurs  descendants  montrer 
autant  de  patriotisme  et  d’héroïsme  dans  une  crise  qui  menace 
la  base  même  de  la  civilisation  chrétienne.  »  «  Les  Acadiens 
ont  noblement  répondu  à  l’appel  aux  armes,  déclara  au  Parle¬ 
ment  canadien  le  député  Ferdinand  Robidoux  ;  ma  province 
natale,  le  Nouveau  Brunswick,  a  fait  des  merveilles  sous  le 
régime  des  volontaires.  »  —  Des  six  fils  du  Président  Véniot 
quatre  se  sont  enrôlés  dans  les  rangs  de  l’armée  canadienne. 

«  Les  Acadiens  se  sont  bien  conduits  »,  confirme  l’organisateur 
en  chef  des  troupes  canadiennes,  Sir  Samuel  Hughes.  Bien 
mieux,  les  Acadiens  de  file  du  Prince  Édouard  passent  pour 
détenir  le  record  sur  la  liste  d’enrôlement  :  cinq  ou  six  cents 
dès  le  début  :  puis  225  sur  1.200  hommes  dans  le  105e  batailion, 
soit  1  /5,  alors  que  la  proportion  acadienne  de  l’ Ile  est  1  /7. 

«  Et  pourquoi  pas  ?  dit  le  Sénateur  Poirier.  Les  Anglais,  les 
Ecossais,  les  Irlandais,  les  Gallois  du  Canada,  ont  une  excel¬ 
lente  raison  de  se  battre  dans  cette  guerre  ;  nous,  de  race  fran¬ 
çaise,  nous  en  avons  deux.  Non  pas  que  nous  aimions  l’Angle¬ 
terre  plus  que  ne  l’aiment  les  «  Scots  »  et  les  «  Loyalistes  ».  Les 
Acadiens  pourraient  l’aimer  moins,  ou  même  ne  pas  l’aimer  du 
tout,  s  ils  se  reportent  en  1755  et  se  rappellent  les  horreurs  de 
la  déportation,  la  spoliation  de  leur  sol,  les  traitements  inhu¬ 
mains  infligés  à  leurs  ancêtres.  Mais  ils  ne  se  reportent  pas 
en  1755...  Ce  que  nous,  Acadiens  des  Provinces  Maritimes,  nous 
demandons  aux  Anglais,  ce  que  nous  attendons  d’eux,  c’est  la 
justice  distribuée  d’une  main  libérale,  en  retour  de  notre  loyauté 
absolue  envers  eux  et  envers  le  trône...  La  seconde  raison  qu’ont 


LA  NOUVELLE  ACADIE  581 

les  Acadiens  de  prendre  part  à  la  lutte,  c’est  que,  aux  côtés  de 
l’Angleterre,  se  trouve  la  douce  et  belle  France,  pays  de  leurs 
ancêtres,  la  France  en  ce  moment  mutilée,  baignant  dans  son 
sang  et  cependant  toujours  fière  et  terrible.  Il  ne  sera  pas  dit 
que,  quand  l’Angleterre,  quand  l’Italie,  quand  la  Serbie,  le 
Monténégro,  la  Roumanie,  la  Russie,  le  Sud  Africain,  l’Australie, 
la  Nouvelle-Zélande  et  la  Grèce,  quand  les  républiques  du  Por- 
tural,  de  Cuba,  quand  le  Panama,  le  Japon,  les  États-Unis 
d'Amérique,  les  Peaux-Rouges  des  États-Unis  et  nos  propres 
sauvages  du  Canada  s’unissent  dans  un  commun  effort  pour 
repousser  les  Huns,  libérer  la  Belgique,  sauver  la  France  et  la 
civilisation,  non,  il  n’est  pas  possible  que  l’Acadie,  la  plus  vieille 
colonie  française  sur  le  continent,  reste  silencieuse,  indifférente, 
impassible.  Lors  même  que  personne  autre  au  Canada  ne 
voudrait  répondre  à  l’appel  et  courir  vers  les  plaines  glorieuses 
de  France,  nous,  d’origine  française,  nous  nous  lèverions.  » 

Et  les  Acadiens  se  sont  levés,  en  effet.  Ils  se  sont  levés  plus 
nombreux  que  ne  le  disent  les  chiffres  officiels  :  ceux-ci  par¬ 
lent  vaguement  d’un  bataillon  (1.200  hommes)  de  langue 
française  des  Provinces  Maritimes  et  de  3.000  Acadiens, 
avec  le  P.  Jean  Gaudet  comme  aumônier-capitaine  ;  mais  ces 
chiffres  ne  disent  pas  toute  la  vérité  ;  ils  oublient  que  dans 
l’effectif  de  bataillons  soi-disant  anglais  du  Canada  entrait 
parfois,  a  dit  le  Sénateur  Poirier,  de  30  à  80  pour  cent  d’élément 
acadien,  tant  des  provinces  de  Québec  et  de  l’Ontario  que  de 
l’ancienne  Acadie.  En  outre,  on  a  classé  comme  Anglais, 
Écossais  ou  Irlandais,  des  Acadiens  qui,  en  dépit  de  noms 
anglicisés  (Johnson,  O’Brien,  Caissy,  Gould,  Young,  White, 
Ross,  Patterson,  Perry)  n’ont  pas  une  goutte  de  sang  anglais 
dans  les  veines.  Enfin,  «  certains  Acadiens  se  sont  enrôlés  sous 
des  noms  anglais.  »  «  Il  y  a  des  Franco-Acadiens  dans  toutes 
les  unités  formées  dans  le  Nouveau  Brunswick,  confirme  le 
Sénateur  Bourque.  La  même  chose  peut  se  dire  pour  la 
Nouvelle  Écosse  et  l’Ile  du  Prince  Édouard.  J’en  connais  même 
qui  se  sont  enrôlés  dans  l’Ontario.  »  Les  Acadiens  furent  donc 
du  nombre  de  ces  braves  dont  il  a  été  dit  :  «  Les  Canadiens 
jamais  ne  reculent.  »>  Du  15  février  1915  jusqu’au  bout,  ils 
luttèrent  héroïquement  dans  le  fameux  saillant  d  Ypres, 
sur  le  front  de  la  Somme,  à  la  crête  de  Vimy.  A  Shédiac,  un 
bienfaiteur  américain,  le  Dr  Webster,  vient,  le  26  juillet  1924, 
d’ériger  un  monument  aux  dix-huit  morts  de  la  guerre  en 
cette  ville,  dont  onze  acadiens. 


582 


LA  RENAISSANCE 


On  sait  combien  épuisante  fut  cette  lutte  qui  décima  grave¬ 
ment  le  contingent  canadien.  Pour  le  maintenir  sur  le  front, 
il  fallut  recourir  au  service  obligatoire,  mesure  encore  plus 
inattendue  au  Canada  qu’en  Angleterre.  Vaillamment  les 
représentants  officiels  du  peuple  acadien,  M.  Robidoux  aux 
Communes,  MM.  Pascal  Poirier,  Giroir  et  le  Dr  Bourque  au 
Sénat  parlèrent  tous  en  faveur  de  la  conscription  militaire 
qu’avait  dès  le  début  de  la  guerre  préconisée  le  juge  en  chef 
Sir  Pierre  Landry.  «  Je  suis  convaincu,  dit  le  Dr  Bourque,  que 
le  peuple  acadien  est  encore  prêt  à  faire  de  nouveaux  sacri¬ 
fices  si  la  chose  est  requise,  et  qu’il  fournira  de  nouveaux 
contingents  pour  aider  nos  frères  et  concitoyens  sur  le  théâtre 
de  la  guerre...  Nous  Franco-Canadiens  devons  être  également 
disposés  à  continuer  notre  participation  à  la  guerre  jusqu’à 
la  victoire  finale.  » 

Très  noblement,  le  sénateur  Girroir,  de  la  Nouvelle  Écosse, 
parla  en  faveur  de  la  France;  après  avoir  montré  le  pays 
dévasté,  l’œuvre  des  siècles  anéantie,  villes  et  villages  incen¬ 
diés  et  rasés  jusqu’au  sol,  le  sol  même  bouleversé,  tant  de 
braves  et  vigoureux  soldats  fauchés  sur  les  champs  de  bataille. 


«  Cependant,  dit-il  aux  détracteurs  de  la  France,  la  noble 
France  se  tient  toujours  debout  ;  elle  conserve  son  calme  •  son 
dévouement  ne  faiblit  point  :  elle  se  bat  toujours  avec  la  même 
ardeur,  et  son  héroïsme  fait  l’admiration  du  monde  entier.  On 
a  dit  que  la  mentalité  de  son  peuple  n’est  pas  la  même  que  la 
nôtre;  que  ses  idéals  ne  sauraient  nousémouv^L  etTous 

bat’ire  nZ  T  r°"  devralt  "e  Pas  demander  de  Z- 

battre  poui  elle.  Pour  ma  part,  vu  le  grand  rôle  que  la  France 

sai0sUcraindre  *nCOre  daas  cette  8rande  guerre,  je  puis  affirmer 
sans  craindïe  la  contradiction  que  l’on  ne  saurait  concevoir 

des  ideals  plus  elevés  et  plus  nobles  que  les  siens  »  Et  citant  la 

superbe  lettre  d’un  jeune  soldat  français,  il  conclut  par  ces  mots 

^  PénétréS  de  S6ntime^ 


Frt  œf  ■  6  héroïsme>  grâce  à  nos  victoires,  les 

Français  d  Amérique  peuvent  donc,  eux  aussi,  relever  la  tête 
et  dire  avec  cette  petite  Canadienne  du  Minnesota  :  «Nous 
Canadiens-Français,  nous  sommes  si  fiers  de  nos  «  poilus  » 
t  de  nos  «  pioupious  »  que  nous  nous  sentons  grandir  de 

de  leur  victoire-  *  * 


LA  NOUVELLE  ACADIE 


583 


«  Comme  nous  sommes  fiers  ici  d’être  Français  !  Je  le  redisais 
encore  ces  jours  derniers  à  mes  chers  paroissiens  :  «  Avant  tout, 
nous  sommes  Français  1  »  Ce  n’est  pas  l’épithète  de  Canadiens 
qui  change  notre  nature  ;  car  il  est  vrai,  et  il  le  sera  toujours, 
que  le  sang  qui  coule  dans  nos  veines  est  le  plus  pur  sang  de 
France  ;  nous  sommes  fiers  de  le  dire  ;  nous  le  sentons  bouillon¬ 
ner  d’indignation  quand  on  le  méprise,  comme  aussi  nous  le 
sentons  frémir  de  joie,  quand  nous  voyons  nos  chers  frères  de 
là-bas  remporter  des  succès,  compter  des  victoires.  Vive  la 
France  !  Vive  Dieu  qui  aime  et  protège  la  France  I  »  (Edmond 
Buron,  Nouvelle  Revue,  Paris,  1917). 

Et  le  commandant  Asselin  nous  le  disait  à  nous-mêmes, 
Français  de  France,  au  Comité  France-Amérique  : 

«  Depuis  la  Marne,  grâce  à  vous,  les  Canadiens  Français 
n’ont  plus  des  âmes  de  vaincus  :  ils  marchent  la  tête  plus  haute, 
allégés  d’un  poids  qui  pesait  sur  eux  depuis  1759  et  qui  s’était 
encore  alourdi  en  1870.  Ce  jour-là,  vous  les  avez  grandis  et 
ennoblis  dans  leur  propre  estime.  Je  ne  suis  pas  loin  de  dire  : 

«  Vous  les  avez  sauvés  I  »  Ou  je  me  trompe  fort,  ou  ils  sauront 
vous  en  être  reconnaissants  ».  —  «  Nos  gens  s’en  reviennent  de 
la  grande  guerre,  conclut  le  sénateur  Poirier,  tous  pleins  d’ad¬ 
miration  pour  la  France...  ;  il  faut  que  nos  relations  avec 
vous  autres  de  France  deviennent  plus  fréquentes,  plus  intimes, 
plus  fortes.  Il  faut  que  nous  renouions  le  lien  antique.  » 

Et  oui  1  renouons  le  lien  antique.  Il  ne  s’agit  pas,  à  coup  sûr, 
de  rompre  brusquement  le  lien  anglais,  mais  de  le  détendre 
là  surtout  où,  à  force  de  serrer,  il  gêne  et  blesse.  Sans  doute, 
Acadiens  et  Canadiens  reconnaissent  bien  «  toute  la  mesure  de 
liberté  et  d’indépendance  »  que  l’Angleterre  leur  accorde  ; 
mais  bon  nombre  se  plaignent,  et  non  sans  motif,  de  «  tracas¬ 
series  scolaires  et  administratives  »,  de  «  persécutions  mes¬ 
quines  »,  de  «  provocations  politiques  »  de  la  part  de  «  demi- 
civilisés  ».  Ce  que  réclame  l’élite  consciente  de  la  nationalité 
française  au  Canada  comme  en  Acadie,  c’est  la  reconnaissance 
de  ses  droits  non  pas  tant  peut-être  à  l’émancipation  absolue 
qu’à  l’affranchissement  intellectuel  et  moral,  le  droit  de  vivre 
sa  vie  spirituelle.  <<  Ce  que  nous  demandons  pour  la  race  fran¬ 
çaise  en  Amérique,  dit  l’abbé  Philippe  Perrier,  c’est  sa  place 
au  soleil.  C’est  ce  que  les  Anglais  eux-mêmes  appellent  fair 
play...  Aussi  bien,  est-ce  faire  œuvre  utile  que  de  dire  aux 
nôtres  leur  nombre,  leurs  forces...  ;  ils  se  doivent  de  conserver 
leur  caractère  ethnique  ».  Et  quel  est  ce  caractère  ?  Le  séna- 


584 


LA  RENA  ISS  ANCE 


teur  Poirier  le  dit  :  «  Comme  Français,  comme  catholiques, 
notre  place  est  parmi  les  Latins.  Notre  mission  évidente  sur 
ce  continent  est  d’y  répandre  les  arts,  la  haute  culture  intel¬ 
lectuelle,  la  civilisation  splendide  de  la  France.  Il  faut  que 
nous  tenions  haut,  en  Amérique,  le  flambeau  dont  la  Gaule 
depuis  Charlemagne  a  illuminé  l’Europe.  >  Bref,  il  s’agit  de 
préférer  au  culte  des  intérêts  et  du  matérialisme  qui  abaisse 
et  nivelle  tout  le  culte  des  idées  et  de  l’idéalisme  qui  élève  et 
ennoblit  tout. 

Certains  Anglais,  plus  perspicaces  que  la  plupart  de  leurs 
compatriotes,  reconnaissent  ce  besoin  social  qui  est  un  droit 
et  veulent  lui  faire  place.  «  Les  Français  (du  Canada),  dit  l’un 
d’eux,  ont  encore  des  progrès  à  accomplir  en  matière  d’édu¬ 
cation,  d’indépendance,  d’adaptation  moderne  ;  mais  ils  ont 
d’admirables  qualités  de  simplicité,  d’activité,  de  moralité. 
Il  faut  qu’ils  restent  fidèles  à  eux-mêmes,  qu’ils  tournent  le 
dos  à  l’idéal  anglo-saxon  de  gain  commercial  et  de  succès  dans 
les  affaires.  »  Sans  abdiquer  trop  naïvement,  toutefois,  ses 
droits  aux  biens  de  ce  monde,  le  Français  d’Amérique  peut 
légitimement  et  même  légalement  maintenir  la  plénitude  de 
ses  aspirations  dans  une  confédération  comme  le  Canada.  Ce 
mot,  quia  pris  le  sens  d’entente  commune,  implique  de  nos 
jours,  en  effet,  la  coordination  de  forces  divergentes  en  vue 
d  un  but  à  atteindre  ;  or,  si  ces  forces  ne  convergent  pas,  leur 
opposition  ne  peut  que  créer  des  ruines.  «  Il  n’est  pas  conforme 
à  l’intérêt  général,  a  justement  dit  Étienne  Lamy,  que  dans 
un  État  où,  comme  en  Angleterre  et  en  Autriche,  les  races 
sont  si  diverses,  une  seule  étouffe  les  autres  et  gouverne  tout.  » 
On  sait  le  sort  de  l’Autriche  ;  l’Angleterre  a  appris  la  dure 
leçon  de  l’indépendance  américaine  ;  elle  apprend  à  l’heure 
actuelle  celle  de  1  autonomie  irlandaise  ;  veut-elle  encore  con¬ 
naître  celle  de  l’émancipation  canadienne  ?  Ce  n’est  pas  dans 
un  temps  où  des  peuples  endormis  dans  la  servitude  depuis  des 
siècles,  Finlandais,  Polonais,  Tchèques,  Croates,  se  réveillent 
à  la  lueur  de  libérations  imprévues  qu’il  convient  de  main¬ 
tenir  dans  les  ténèbres  de  l’ignorance  et  les  liens  de  l’op¬ 
pression  un  peuple  conscient  de  ses  mérites  et  de  ses  droits. 
Autrement,  à  quoi  riment  les  grands  mots  «  Société  des 
Nations  »,  «  libre  détermination  des  peuples  »,  si  hautement 
proclamés  même  par  des  voix  anglo-saxonnes  ?  ne  serait-ce 


LA  NOUVELLE  ACADIE 


583 


là  que  creuses  formules  pour  l’usage  étranger,  bonnes  à  piper 
des  dupes  naïves  ?  Non  ;  instruite  par  l’expérience,  l’Angle¬ 
terre  froidement  pratique  ne  veut  plus  maintenant,  comme  la 
novice  et  brutale  Allemagne,  l’écrasement  absolu  du  peuple 
soumis,  mais  son  exploitation  raisonnée  et  prolongée.  Ainsi, 
n’ayant  pu,  même  au  prix  d’un  crime  autrement  atroce  que  le 
crime  sud-africain,  supprimer  un  peuple  qui  la  gênait,  elle 
s’accommode  fort  bien  désormais  de  sa  survivance  ;  elle  ne 
demande  pas  mieux  en  sa  bienveillance  avisée,  pour  éviter 
tout  conflit  ruineux,  pour  s’assurer  un  bel  appoint  consei- 
vateur,  que  de  s’entendre  avec  le  peuple  acadien  comme 
avec  le  peuple  boer,  afin,  dans  l’un  comme  dans  l’autre 
cas,  d’en  tirer  tout  le  profit  possible.  «  Lawrence  croyait, 
en  bannissant  nos  pères,  anéantir  entièrement  la  race  aca¬ 
dienne,  dit  justement  Placide  Gaudet  ( Grand  dérangement, 
VI)  ;  il  s’  est  grandement  trompé  ;  nous  sommes  nombreux 
aujourd’hui,  et  l’on  est  forcé  de  nous  traiter  sur  un  pied 
d’égalité.  » 

Le  fameux  libéralisme  anglais,  fait  de  calculs  subtils,  sait 
fort  habilement,  en  effet,  sinon  très  généreusement  octroyer 
des  libertés  progressives,  dès  qu’il  devient  dangereux  de  les 
refuser.  Chaque  fois  que,  dans  les  limites  du  vaste  empire, 
s’insurge  quelque  nationalisme  exaspéré,  une  sage  autonomie 
survient  à  point  qui  apaise  les  revendications  locales  ;  mais 
l’emprise  britannique  reste  apparemment  immuable,  assurant 
tout  au  moins  aux  cupidés  mercantiles  les  débouchés  d’une 
clientèle  profitable  ;  ainsi,  tout  n’est  pas  perdu  et  chacun 
demeure  apparemment  satisfait.  Mieux  encore  :  quand  on  ne 
peut  plus  à  la  longue  traiter  tout  un  peuple  de  sujets  allogènes 
comme  un  cheptel  humain,  on  consent  à  lui  dispenser  avec 
autant  de  réserve  que  d’ostentation  certains  avantages  d’ins¬ 
truction,  certains  droits  d’initiative,  certains  honneurs  fas¬ 
tueux,  mais  peu  coûteux  qui,  en  améliorant  et  stimulant 
chaque  individu,  accroissent  le  rendement  total  :  le  troupeau 
tout  entier  ne  gagne-t-il  pas  à  la  sélection  et  à  la  perfection 
de  chaque  tête  de  bétail  ?  C’est  ainsi  que,  par  une  judicieuse 
alternance  de  violences  et  d’indulgences,  par  le  jeu  du  chaud 
et  du  froid,  la  dure  et  douce  Albion  ne  vise  à  rien  moins,  pour 
le  bénéfice  de  tous  les  peuples,  qu’à  la  précieuse  hégémonie 
britannique  en  ce  pauvre  monde  si  imparfait  qu’est  notre 


586 


LA  RENAISSANCE 


planète  terrestre.  La  «  Carthage  moderne  »  veut  en  son  zèle 
charitable  faire  bénéficier  tous  les  peuples  de  l’univers  du 
glorieux  triomphe  de  son  pacifisme  commercial.  Pax  britan¬ 
nica,  Aussi  bien,  se  faisant  de  moins  en  moins  chatouil¬ 
leux,  de  plus  en  plus  bénin,  son  orgueil  atavique  ne 
s’offense  plus,  en  apparence  de  certaines  fiertés  de  race,  pour 
peu  qu’elles  s’adaptent  à  ses  vues  si  sincèrement  désintéressées 
et  se  conforment  à  certains  rites  si  futiles  de  loyalisme.  Un  peu 
de  velours  au  collier  écorche  moins  le  cou  pelé  du  pauvre 
chien.  «  Blood  is  thicker  than  waler  »,  s’en  va-t-on  répétant  ; 
eh  1  oui,  pense-t-on  tout  bas  ;  mieux  vaut,  après  tout, 
«  mariage  de  raison  »  que  divorce. 

Il  va  de  soi  qu’au  point  de  vue  politique,  la  France  ne  peut 
ni  ne  doit  intervenir  en  une  colonie  qu’elle  a  créée,  à  vrai  dire, 
mais  que  la  violence  lui  a  arrachée.  Il  n’est  pas  moins  évident 
qu’au  point  de  vue  intellectuel  et  sentimental,  elle  ne  saurait 
se  détourner  de  ceux  de  ses  meilleurs  fds  qui  d’eux-même  vien¬ 
nent  vers  elle,  pas  plus  qu’elle  ne  peut  repousser  les  jeunes 
peuples  d’autre  race  que  lui  attire  une  sympathie  spontanée. 
Cette  seule  attraction  implique  bien  des  choses.  Toute  indiffé¬ 
rence  française  ne  serait  qu’ingratitude  maternelle  et  lâcheté 
morale,  vices  honteux  qu’au  nom  de  ses  principes  la  «  ver¬ 
tueuse  Albion  »  ne  saurait  trop  blâmer  chez  autrui.  Le  rayon¬ 
nement  spirituel  ne  connaît  pas  plus  d’obstacles  politiques 
que  de  frontières  géographiques.  Les  corps  ont  beau  être 
captifs  et  contraints,  le  cœur  ne  se  donne  qu’à  qui  lui  plaît. 
Donc,  tant  qu’ils  cultiveront  en  eux-mêmes  leur  mentalité 
française,  tant  qu’ils  resteront  fidèles  à  leur  foi,  à  leur  langue, 
à  leur  tradition,  Acadiens  et  Canadiens  n’auront  pas  à  déses¬ 
pérer  de  destinées  conformes  à  leurs  vœux  les  plus  intimes  et 
les  plus  intenses.  La  vraie  force  d’une  race  réside  dans  l’asile 
inviolable  des  âmes.  S’il  est  vrai  que  le  temps  travaille  pour 
les  plus  forts,  il  travaille,  certes,  pour  un  peuple  auquel  la 
natalité  assure  avec  le  nombre  la  force  de  demain.  «  Les  ber¬ 
ceaux  sont  notre  force,  a  dit  Placide  Gaudet  ;  l’avenir  nous 
sourit.  »  Or,  cette  force  croissante,  n’a-t-elle  pas  déjà  assuré 
au  vaincu  d’hier  le  respect  du  vainqueur  ?  Est-ce  qu’aux  bruta¬ 
lités  de  naguère  n’ont  pas  succédé  les  concessions  et  les  caresses 
de  l’heure  présente  ?  Si  le  passé  répond  de  l’avenir,  de  belles 
perspectives  s’ouvrent  à  la  confiance  des  Français  d’Amé- 


LA  NOUVELLE  ACADIE  5S7 

rique.  Un  de  leurs  poètes,  Octave  Crémazie,  a  dit  noble¬ 
ment  : 


Nous  avons  conservé  le  brillant  héritage 
Légué  par  nos  aïeux  pur  de  tout  alliage, 

Sans  jamais  rien  laisser  aux  ronces  du  chemin. 

Un  autre,  Adolphe  Poisson,  ajoute  dans  le  style  du  grand 
siècle  que  le  sol  d’Amérique  est  : 

Le  berceau  d’un  peuple,  et  non  pas  son  cercueil. 

Notre  Legouvé  a,  lui  aussi,  déclaré  :  «  Une  leçon  d’histoire 
de  France  est  une  leçon  d’espérance  »  ;  combien  n’est-il  pas 
plus  vrai  d’affirmer  :  l’histoire  de  l’Acadie  est  une  leçon 
d’espérance  ? 


Sources  et  autres  références. 

G.  du  Boscq  de  Beaumont.  —  Une  France  oubliée  :  l’Acadie,  Paris, 

1902. 

Abbé  Magnan.  —  La  Race  Française  aux  Etats-Unis,  Paris,  1912. 

Edmond  Bubon.  —  Les  Canadiens  et  la  Guerre  (Nouvelle  Revue, 

1917). 

Desrosiers  et  Fournet.  —  Race  fr.  en  Am.,  op.  cit. 

Rév.  A.  T.  Bourque.  —  Chez  les  anciens  Acadiens,  Moncton,  1911. 

Camille  Derouet.  —  Une  nationalité  française  en  Amérique  (Corres¬ 
pondant,  10  septembre  1899).  v 

Commandant  Olivar  Asselin.  —  Pourquoi  on  aime  la  France  ?  Paris. 

1919. 

Commandant  Olivar  Asselin.  —  De  nos  besoins  intellectuels,  Mont¬ 
réal,  1920. 

Commandant  Olivar  Asselin.  —  Du  rôle  de  la  France  dans  la  forma¬ 
tion  d’une  élite  canadienne-trançaise.  —  (Revue  France-Amérique, 
juin  1918). 

Frère  Marie-Victortn.  —  Chez  les  Acadiens  des  lies  de  la  Made¬ 
leine  (Can.  Fr.,  avril  1920). 

Abbé  D.  F.  Léger.  —  Histoire  de  la  Paroisse  de  Saint-Pierre  de  Cocagne, 

N.  B.  Moncton,  1920. 

R.  P.  Thomas  Couet,  O.  P.  —  L’Acadie  est  bien  vivante  (Le  Devoir. 

20  juillet  1920). 

L ’Evangeline,  de  Moncton,  années  1923-1924. 

Bulletin  de  la  Société  de  Géographie  (15  avril  1901). 

Bulletin  de  l’Alliance  française  (15  avril  1914). 

Le  Tour  du  monde,  1899  (Mission  en  Acadie  de  G.  du  Boscq  de  Beau¬ 
mont). 


ADDENDA 


Tome  I.  —  Chapitres  xi-xiv. 

La  Collection  de  la  Nova  Scotia  Historical  Society  contient 
en  son  volume  XII  (Halifax,  1905)  des  renseignements  complé¬ 
mentaires  sur  trois  complices  du  «  Grand  Dérangement  ». 

Edward  Cornwallis  appartenait  à  une  riche  famille  du 
Sufïolk  qui,  anoblie  en  1627  par  Charles  Ier,  n’en  passa  pas  moins 
dès  la  chute  des  Stuarts  au  service  de  Guillaume  d’Orange 
et  de  la  dynastie  hanovrienne.  Georges  II  combla  de  faveurs 
les  Cornwallis.  Frédéric,  jumeau  d’Edouard,  eut  dans  le  clergé 
un  avancement  scandaleux  qui  fit  bientôt  de  ce  joyeux  mari 
d’une  femme  à  la  mode  l’archevêque  de  Cantorbéry  et,  partant, 
le  primat  d’Angleterre.  Page  du  roi  à  douze  ans,  enseigne  à 
dix-huit,  membre  du  Parlement  à  trente,  lieutenant-colonel 
à  trente-deux,  Édouard  prit  part  à  la  retraite  de  Fontenoy 
et,  avec  le  «  boucher  »  de  Cumberland,  à  l’atroce  extermination 
des  highlanders  (1746)  qui  ne  faisait  qu’anticiper  celle  des 
Acadiens.  En  1748,  une  mutinerie  le  força  de  céder  son  régi¬ 
ment  à  Wolfe.  La  faveur  royale  n’en  nomma  pas  moins  l’in¬ 
capable  officier  gouverneur  de  la  Nouvelle  Écosse  avec  charge 
de  fonder  Halifax.  Les  trois-quarts  des  premiers  émigrants 
étaient  des  soldats  ou  des  marins  démobilisés,  mutins,  sans 
ressources,  tout  à  fait  impropres  aux  longs  et  durs  labeurs  de 
la  colonisation  ;  ainsi  l’expédition  fut  organisée  tant  pour  se 
débarrasser  de  ce  déchet  humain  que  pour  apaiser  la  cupidité 
et  les  frayeurs  des  gens  de  Nouvelle  Angleterre.  Cette  double 
opération  accomplie,  le  gouvernement  anglais  s’en  désintéressa 
au  point  de  refuser  tout  crédit  à  l’impuissant  gouverneur. 
Malade,  il  démissionna  en  1752.  Rentré  au  Parlement  en  1753, 
le  colonel  Cornwallis  acheva  de  prouver  son  incapacité  en  déci¬ 
dant  avec  le  lâche  amiral  Byng  l’abandon  de  Minorque  sans 
coup  férir  (1757)  et  avec  l’amiral  Hawke,  l’abandon  de  l’expé¬ 
dition  contre  Rochefort  (1760).  Le  «  brave  »  général  n’en  fut 
pas  moins  nommé  gouverneur  de  Gibraltar  (1762)  où  il  termina 
en  1776  une  longue  carrière  d’expéditions  déshonorantes  et  de 
faveurs  imméritées. 


590 


ADDENDA 


Charles  Lawrence  appartenait  à  une  vieille  famille  du 
Hampshire  qui,  presque  ruinée  pfr  la  chute  des  Stuarts,  s'était 
rétablie  par  sa  participation  aux  constructions  navales  de 
Portsmouth.  Son  père,  le  général  John  Lawrence,  avait  été 
blessé  à  Malplaquet.  D’autres  parents  s’étaient  distingués 
dans  la  marine  anglaise.  Du  côté  maternel  des  Harding,  même 
parenté  d’officiers  de  terre  et  de  mer.  Aussi,  dès  l’âge  de  dix- 
huit  ans,  le  jeune  Charles  entre-t-il  dans  l’armée  ;  de  1729 
à  1738,  il  passe  avec  son  régiment  en  Amérique  du  Nord  et, 
dans  les  colonies  de  New-York,  de  Virginia  et  de  Massachusetts, 
guerroie  contre  les  sauvages.  De  1738  à  1747,  il  est  tour  à  tour 
attaché  militaire  et  combattant  en  Flandres  où  il  est  blessé 
à  Fontenoy.  Envoyé  en  1747  à  Louisbourg,  puis  à  Halifax, 
il  est  le  27  juillet  1749  nommé  membre  du  Conseil  de  la  Nouvelle 
Écosse  par  son  ami  et  protecteur  Cornwallis,  dont  l’incapacité 
avait  besoin  de  son  expérience,  de  son  énergie,  de  son  audace 
sans  scrupules.  Haut  de  a  six  pieds  deux  pouces  »,  corpulent 
en  proportion,  le  visage  coloré,  le  verbe  haut,  le  regard  dur, 
ce  brutal  colosse  en  impos  ut  à  tous. 

Promu  colonel,  Lawrence  fut  chargé  de  l’organisation  mili¬ 
taire  du  pays  :  fortification  d’Halifax,  création  d’une  milice, 
établissement  de  voies  stratégiques,  prise  de  Beaubassin, 
érection  d’un  fortin  à  Piziquid,  etc.  ;  sous  Hopson,  établisse¬ 
ment  des  Allemands  à  Lunenburg,  non  sans  violence  ni 
rébellion.  Après  le  départ  de  celui-ci,  Lawrence,  gouverneur 
intérimaire,  tente  de  fonder  sa  Lawreneet.own  à  dix  milles  de 
Dartmouth.  A  propos  de  sa  carrière  militaire  et  de  sa  politique 
acadienne,  tout  a  été  dit  ;  mais  sa  politique  intérieure  révèle 
les  mœurs  coloniales  de  la  Nouvelle  Écosse.  La  plupart  des 
«  colons  »  d’Halifax  passaient  à  Boston  dès  qu’ils  avaient  tou¬ 
ché  leurs  primes.  Par  contre,  Boston  envoyait  en  cette  ville, 
dont  le  ravitaillement  lui  incombait,  les  pires  exploiteurs, 
entre  autres  les  trop  fameux  Saul,  Apthorp  et  Mauger  dont  nous 
avons  eu  l’occasion  de  parler.  Ce  dernier  est  typique. 

Fils  d’un  Juif  de  Londres,  Joshua  Mauger  s’enrichit  en  trafi¬ 
quant  d’abord  aux  Antilles  françaises,  puis  à  Louisbourg 
avec  trois  navires  dont  les  équipages  étaient  des  esclaves  nègres. 
Dès  la  fondation  d’Halifax,  ce  grand  ravitailleur  de  la  nouvelle 
colonie  fit  de  sa  concession  de  Cornwallis  Isle  un  repaire  de 
contrebande  et  de  distillation  clandestine  et  installa  aux  Mines, 
à  Annapolis  et  à  la  rivière  Saint-Jean  des  postes  de  troque 
dont  le  Suisse  Isaac  Deschamps  fut  l’un  des  principaux  agents. 
Pour  résister  aux  violences  de  Lawrence,  il  organisa  contre 
lui  toute  une  cabale  de  marchands.  Retiré  à  Londres  après 
fortune  faite,  il  s’y  fit  élire  membre  du  Parlement,  maria  sa 
fille  unique  au  duc  de  Bouillon  et  laissa  en  mourant  (1770) 
un  héritage  de  300.000  livres  st.  Le  secrétaire  de  la  province 


ADDENDA  5Ô1 

estima  que  la  seule  contrebande  fit  perdre  à  la  Nouvelle  Écosse 
plus  de  400.000  livres. 

Irritée  des  procédés  tyranniques  de  son  gouverneur,  la  popu¬ 
lation  n  avait  cessé  de  réclamer  sa  destitution  ;  mais  Lawrence 
était  si  bien  en  cour  qu’il  fut,  au  contraire,  comblé  d’honneurs. 
Une  congestion  l’enleva  soudain  en  plein  bal  (19  oct.  1760)  ; 
six  jours  plus  tard,  il  fut  enseveli  avec  des  honneurs  maçon¬ 
niques.  Mais  le  fastueux  monument  qu’on  lui  érigea  à  Saint- 
Paul  fut  en  1768  endommagé  par  un  cyclone,  et  les  débris 
même  en  furent  volés  par  des  mains  inconnues. 

Un  des  personnages  anglais  dont  l’influence  fut  la  plus 
continue  en  Nouvelle  Écosse  fut  Richard  Bulkeley.  D’ori¬ 
gine  mi-galloise  mi-anglaise,  neveu  d’un  archevêque  de  Dublin 
et  d’un  savant  connu,  héritier  d'une  grosse  fortune,  il  se  laissa, 
à  l’âge  de  trente-deux  ans,  entraîner  en  Nouvelle  Écosse  par 
Cornwallis.  Il  y  mourut  à  quatre-vingt-quatre  ans.  Gendre  du 
fameux  capitaine  Rous,  puis  de  l’amiral  Mostyn,  libéral  amphy- 
trion  en  son  luxueux  hôtel  fait  des  pierres  même  de  Louisbourg, 
il  fut  pendant  quarante-cinq  ans  membre  du  Conseil  de  la 
Nouvelle  Écosse,  secrétaire  de  la  Province,  pendant  vingt- 
cinq  juge  de  l’Amirauté  et  pendant  nombre  d’années  général 
de  la  milice,  juge  de  paix  en  chef,  éditeur  de  la  Gazette,  organi¬ 
sateur  du  service  des  pompiers,  fondateur  de  la  Société  d’ Agri¬ 
culture  et  à  tous  ces  titres  joua  un  rôle  considérable  dans  la 
politique  antiacadienne  du  faible  Cornwallis,  du  violent  Law¬ 
rence,  du  fourbe  Belcher,  du  cruel  Wilmot,  de  l’incapable 
Legge,  etc.  Grand-maître  de  la  franc-maçonnerie  comme  le 
gouverneur  Parr,  il  montre  lui  aussi  l’influence  considérable 
de  cette  association  occulte  dans  la  politique  coloniale  de  l’An¬ 
gleterre  à  cette  époque. 

Tome  II,  page  103,  ligne  20. 

Malheureusement,  l’influence  catholique  ne  fut  pas  longtemps 
prépondérante  en  Maryland  ;  l’intolérance  protestante  l’em¬ 
porta.  Dès  le  10  février  1757,  la  Gazette  du  Maryland  proteste 
contre  la  présence  de  ces  déportés  qui,  «  dépouillés  de  tout 
bien  »,  sont  devenus  pour  la  colonie  «  une  gêne  »,  «  une  charge  », 
«  un  vrai  fléau  »  : 

«  En  dépit  des  impôts  destinés  à  leur  alimentation,  ils  ne  peuvent 
trouver  ni  maisons  ni  vêtements  ni  autres  choses  de  première  nécessité, 
sans  aller  mendier  de  porte  en  porte.  La  charité  envers  eux  est,  du  reste, 
préjudiciable  à  nos  propres  indigents  ;  elle  est  même  un  danger  pour  tous 
à  l’heure  actuelle.  Aussi  faut-il  les  expulser  de  notre  pays  à  leurs  frais 
et  les  rendre  au  leur  qu’ils  encombreront  de  leurs  femmes  et  de  leurs 
enfants  sans  ressources,  et  cela,  en  les  liant  à  l’avance  par  un  strict  ser¬ 
ment  de  neutralité  qu’ils  ne  pourront  enfreindre.  »  «  De  la  correspondance 
officielle  concernant  la  sombre  tragédie  des  Acadiens  au  Maryland,  dit 
l’historien  Russell,  se  dégagent  des  visions  de  pauvres  gens  naifs  et  affa¬ 
més  qu’on  livre  à  la  mesquine  charité  d’ennemis  de  leur  nation  et  de 


592 


ADDENDA 


leur  religion,  de  misérables  parias  qui,  traînant  à  leur  suite  leurs  enfants 
mal  vêtus  et  mal  nourris,  s’en  vont  de  ferme  en  ferme  mendier  les  plus 
humbles  nécessités  de  la  vie  ou  quémander  des  nouvelles  de  leurs  ab¬ 
sents...  Aux  catholiques  même  fut  interdit  de  leur  donner  aide  et  abri.  » 

Nombre  d’entre  eux  furent  emportés  par  la  petite  vérole 
ou  autres  maladies  infectieuses. 


Tome  II.  —  Chap.  xxxm. 

Nous  n’avons  pas  assez  mis  en  valeur  le  rôle  éminent  que  joua 
un  prêtre  acadien  dans  les  destinées  de  l’Acadie.  Né  en  1847 
à  Saint-Louis  de  Kent,  Marcel  Richard,  dixième  enfant  d’une 
humble  famille,  fut  élevé  au  collège  de  Saint-Dunstan,  à  Char- 
lottetown,  I.  P.  E.,  l’unique  collège  classique  dans  les  Pro¬ 
vinces  Maritimes  à  cette  époque.  Après  trois  années  d’études 
au  grand  séminaire  de  Montréal,  il  fut  ordonné  prêtre,  sixième 
prêtre  acadien,  en  1870.  Vicaire,  puis  curé  en  sa  paroisse  natale, 
il  collabora  avec  l’abbé  Biron  à  la  fondation  du  premier  collège 
classique  des  Acadiens  (1773-1883),  sans  encourir  toutefois 
la  disgrâce  de  son  évêque  de  Chatham,  Mgr  Rogers.  Chargé 
en  1883  d’organiser  la  nouvelle  paroisse  de  Rogersville,  il  se 
consacra  pendant  trente  ans  à  cette  œuvre  ardue  avec  un  tel 
zèle  d’apôtre  et  de  colonisateur  que,  rival  de  l’abbé  Sigogne, 
il  fit  défricher  de  vastes  étendues  de  forêt  et  édifier  là,  à  Saint- 
Ignace,  à  Richibouctou  et  dans  toute  la  région  quatorze  églises 
ou  chapelles,  trois  presbytères,  deux  couvents,  cinquante 
écoles,  un  monastère  de  Trappistes  ;  il  donna  même  refuge  aux 
Trappistines  et  aux  Eudistes  chassés  de  France.  Ami  des 
humbles  et  surtout  des  paysans,  ennemi  de  la  paresse  et  de 
l’ivrognerie,  il  se  dévoua  au  relèvement  des  Acadiens  en  vrai 
«  régénérateur  de  l’Acadie  ».  Ce  fut  lui  qui  en  1881  à  la  conven¬ 
tion  de  Memramcouck  fit  adopter  l’Assomption  comme  fête 
nationale,  et  en  1884  à  Miscouche  fit  acclamer  notre  tricolore 
étoilé  comme  drapeau  national  ;  ce  fut  lui  qui  en  1910  à  Rome 
obtint  du  pape  la  nomination  du  premier  évêque  acadien.  Prélat 
domestique,  Mgr  Richard  n’avait  qu’à  paraître  pour  enthou¬ 
siasmer  les  foules  tant  par  son  éloquence  chaleureuse  que  par 
sa  prestance  et  son  charme.  Lors  de  sa  mort,  en  juin  1915, 
l’hon.  juge  Pierre  Landry  a  justement  déploré  la  perte  du  plus 
habile  et  du  plus  valeureux  défenseur  de  la  cause  acadienne, 
d’un  vrai  «  Père  de  la  Patrie  ». 


TABLE  DES  MATIÈRES 


TOME  SECOND 


Chap.  XV.  —  La  curée  (1755-1758) .  1 

Chap.  XVI.  —  Deux  autres  Acadies  (1758-1769) . 

I.  —  L’Ile  Royale .  44 

IL  —  L’Ile  Saint- Jean .  62 

Chap.  XVII.  —  Nouvelles  déportations,  nouvelles  tri¬ 
bulations  (1755-1760) .  69 


QUATRIÈME  PARTIE.  —  L’EXIL 


Chap  XVIII.  —  En  Amérique.  —  Colonies  anglaises 

du  Sud  (1755-1765) .  97 

Chap  XIX.  —  En  Amérique.  —  Nouvelle  Angleterre 

(1752-1768) .  123 

Chap  XX.  —  En  Angleterre  et  en  France  (1755- 

1775) .  156 

Chap.  XXI.  —  Aux  colonies  françaises  (1763-1815). 

I.  —  En  Guyane .  181 

II.  —  Aux  Malouines .  187 

III.  —  En  Louisiane .  189 

IV.  —  A  Saint-Pierre  et  Mique¬ 

lon  .  203 

Chap.  XXII.  —  En  France  (1774-1822)  : 

I.  —  Avant  la  Révolution....  227 
IL  —  Après  la  Révolution .  233 

Chap.  XXIII.  —  Les  groupes  acadiens  en  France  : 

I.  —  De  Dunkerque  au  Havre. .  242 

IL  —  Cherbourg .  246 

III.  —  Saint-Malo,  Saint -Servan 

et  environs .  252 


LAUVRIÈRE.  T.  II. 


38 


594 


TABLE  DES  MATIÈRES 


IV.  —  Morlaix,  Brest  et  le  Mor¬ 


bihan  .  257 

V.  —  Nantes .  260 


VI.  —  Rochefort  et  la  Rochelle  263 
VII.  —  Bordeaux  et  autres  lieux  266 
Chap.  XXIV.  —  Jugements  et  verdicts .  270 


CINQUIÈME  PARTIE.  —  LA  RENAISSANCE 


Chap. 

Chap. 

Chap. 

Chap. 

Chap. 

Chap. 


XXV  —  Du  fond  des  ténèbres  (1756-1766).  . 

XXVI.  —  L’aube  (1766-1911) . 

XXVII.  —  En  Nouvelle  Ecosse . 

XXVIII.  —  Au  Madawaska . 

XXIX.  —  Au  Nouveau  Brunswick  (comtés  de 
l’Est) . 

XXX.  Dans  le  Golfe  Saint-Laurent  : 


!•  —  Au  Cap  Breton . 

II-  • —  A  l’Ile  Saint- Jean . 

III-  —  Aux  Iles  de  la  Madeleine 
IV.  Au  Labrador  Laurentien 
V.  —  A  Anticosti  et  à  Terre- 
Neuve . 


Chap.  XXXI. 
Chap.  XXXII. 


Chap.  XXXIII.  — 


Chap.  XXXIV. 


Au  Canada . 

Aux  Etats-Unis  : 

I-  —  En  Louisiane . 

II-  —  Aux  Grands  Lacs . 

III.  —  En  Nouvelle  Angleterre. 
Trois  fléaux  : 

L  —  Emigration . 

II-  —  Anglicisation . 

III-  —  Ignorance . 

La  Nouvelle  Acadie .  . . 


291 

318 

354 

373 

405 

418 

437 

450 

455 

459 

462 

481 

491 

495 

530 

535 

543 

563 


TABLE  DES  ILLUSTRATIONS 


TOME  SECOND 

1.  —  Statue  d’Evangeline  à  Grand  Pré,p.  H.  Hébert,  (frontis.) 

2.  —  La  Rade  et  la  Ville  de  Louisbourg,  en  1758 .  40 

3.  —  Plan  de  Louisbourg  (1758) .  48 

4.  —  Les  derniers  vestiges  de  Louisbourg .  64 

5.  —  Les  derniers  canons  de  Louisbourg .  64 

6.  —  Portrait  du  général  Amherst,  par  Jos.  Reynolds.  80 

7.  —  Carte  de  la  Nouvelle  Angleterre  (vers  1775) .  128 

8.  —  Portrait  du  duc  de  Choiseul  par  Van  Loo .  144 

9.  —  Le  port  du  Palais  à  Belle- Isle  en  Mer .  176 

10.  —  Carte  de  la  Guyane  Française  en  1763 .  180 

11.  —  Carte  des  Isles  Malouines  vers  1765 .  188 

12.  —  Carte  de  la  Louisiane  en  1784 .  192 

13.  —  Carte  des  Isles  Saint-Pierre  et  Miquelon  (vers 

1770) .  208 

14.  —  Vue  d’Halifax  par  Short  (1777) .  304 

15.  —  Le  halage  du  bois .  320 

16.  —  Compagnie  de  bûcherons  acadiens .  336 

17.  —  Orignal  en  son  habitat .  336 

18.  —  Famille  Fr.  Comeau  de  la  Baie  Sainte-Marie,  N.  E.  352 

19.  —  Les  Vieux  Saules  et  le  Puits  d’Êvangeline .  356 

20.  —  Vue  récente  de  Grand  Pré .  356 

21.  —  L’église  votive  et  la  statue  d’Evangeline .  364 

22.  —  La  Croix  des  Ancêtres .  364 

23.  —  Carte  de  la  Nouvelle  Ecosse,  du  Cap  Breton  et 

de  l’ Ile  du  Prince  Édouard .  368 

24.  —  Collège  Sainte-Anne  à  la  Pointe  de  l’Église.  N.  E.  372 

25.  —  Les  Acadiens  du  Sud-Ouest  de  la  Nouvelle  Écosse.  372 

26.  —  Famille  acadienne  de  la  Baie  Sainte-Marie,  N.  E.  380 

27.  —  Carte  du  Maine  et  du  Madawaska .  384 

28.  —  Carte  du  Nouveau  Brunswick .  400 

29.  —  Famille  nombreuse  du  Nouveau  Brunswick....  404 

30.  —  Halage  d’une  maison,  N.  E .  412 


596  TABLE  DES  ILLUSTRATIONS 

31.  —  Ancien  collège  des  Eudistes,  à  Caraquet,  N.  B... .  412 

32.  —  Jeunes  Micmacs . 416 

33.  —  Paysage  du  Nouveau  Brunswick .  416 

34.  —  Groupe  d’écoliers  acadiens  du  Cap  Breton....  420 

35.  —  Mineurs  assomptionnistes  du  Cap  Breton .  428 

36.  —  Au  fond  du  Golfe  Saint-Laurent  (carte) .  432 

37.  —  Carte  de  l’ Ile  du  Prince  Édouard .  432 

38.  —  Tous  à  l’œuvre  ! .  436 

39.  —  Famille  Jérôme  Richard  du  Cap  Breton .  436 

40.  —  Les  institutrices  et  les  instituteurs  français  de 

nie  du  Prince  Édouard . .  444 

41.  —  L’hon.  juge  en  chef  Aubin  E.  Arsenault,  I.  P.  E.  448 

42.  —  L’honorable  sénateur  Joseph  O.  Arsenault,  I.  P.  E  448 

43.  —  Les  Iles  de  la  Madeleine  en  1867 .  452 

44.  —  La  Pointe-aux-Esquimaux  au  Labrador  Lauren- 

tien .  460 

45.  —  Chéticamp,  au  Cap  Breton .  460 

46.  —  Environs  de  Chéticamp,  au  cap  Breton. .......  464 

47.  —  Margaree,  au  Cap  Breton . . .  464 

48.  —  Carte  de  la  Nouvelle  Angleterre  et  des  pays  voisins  480 

49.  —  Vue  d’ Arichat,  Ile  Madame . . .  496 

50  —  Vue  d’ Arichat,  Ile  Madame .  496 

51.  —  Les  vieux  canons  de  Port-Royal .  512 

52.  —  Les  vieux  canons  de  l’Ile  Madame . .  512 

53.  —  Cathédrale  d’Antigonish,  N.  E .  528 

54.  —  Vue  récente  d’Halifax .  528 

55.  —  Mgr  Edouard  Le  Blanc,  de  Saint-Jean,  N.  B .  544 

56.  —  Mgr  Patrice  Chiasson,  de  Chatham,  N.  B .  548 

57.  —  L’honorable  juge  en  chef  Sir  Pierre  Landry,  N.  B.  556 

58.  —  Le  Père  Lefebvre,  de  Memramcouck,  N.  B. . . .  556 

59.  —  Vieilles  Acadiennes  de  la  Nouvelle  Écosse .  560 

60.  —  Jeunes  Acadiennes  du  Cap  Breton .  564 

61.  —  Famille  acadienne  de  la  Baie  Sainte-Marie,  N.  E.  572 

62.  —  Eglise  de  Pomquet,  N.  E .  576 

63.  —  Autre  Eglise  acadienne  en  bois,  N.  E .  576. 


ABBEVILLE. 


IMPRIMERIE  F 


.  PAILLART 


/ 


Date  Due 


TRENT  UN  VERS  TY 


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